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Bolivie : prendre la tête ou prendre le pouvoir - 2e partie

vendredi 10 juillet 2026, par Karob

PRENDRE LA TÊTE, OU PRENDRE LE POUVOIR

Bolivie : Révolution Permanente face à la révolution prolétarienne

— Second volet —

Lire la premère partie


Bolivie : un même courant, deux langages

Pourquoi la section bolivienne pose le pouvoir ouvrier que Révolution Permanente escamote en France
Ce dossier comprend deux volets, à lire l’un après l’autre. Le premier (ci-dessus) part de la lettre ouverte adressée le 15 juin aux mineurs boliviens par un dirigeant de la LOR-CI. À l’heure la plus chaude de la révolution, ce dirigeant exhorte les mineurs à « prendre la tête de la lutte » et à obtenir la démission de Paz — sans poser le mot d’ordre du pouvoir ouvrier : sans dire par quel organe, ni contre quel appareil, le prolétariat doit prendre la place du gouvernement renversé. Nous y nommons cette opération par sa fonction, non par l’intention de ses auteurs : elle maintient la révolution dans le cadre bourgeois et prépare le successeur bourgeois.

Ce second volet va plus loin. Le courant de Révolution Permanente possède, dans ses textes, le programme du pouvoir ouvrier ; sa section bolivienne l’écrit noir sur blanc. Mais ce programme, RP l’efface dès qu’elle s’adresse en son nom à la classe ouvrière française. Nous montrons ici pourquoi, et ce que cet effacement recouvre.

Le 20 juin 2026, quelques heures après que les principaux dirigeants de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) eurent signé dans la nuit un accord de fin de conflit avec Rodrigo Paz, le gouvernement a décrété l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire et lancé l’armée et la police contre les barrages . Une situation révolutionnaire — au sens précis où la question du pouvoir était posée — venait d’être désamorcée par la signature de l’appareil syndical, qui a livré la classe désarmée à la répression.

Nous voulons ici examiner non pas l’événement, que nous avons traité ailleurs, mais la manière dont le courant trotskyste international auquel appartient Révolution Permanente (RP) y est intervenu. Ce courant — la Corriente Revolución Permanente – Cuarta Internacional (CRP-CI), dont la section bolivienne est la Liga Obrera Revolucionaria – Cuarta Internacional (LOR-CI) et la section française RP — présente un trait remarquable et instructif : sa section bolivienne déploie un programme révolutionnaire complet, jusqu’au contenu de la dictature du prolétariat, tandis que son organisation française, dans le texte de bilan le plus diffusé, l’escamote. Cet écart n’est pas un détail d’édition. Il dit quelque chose de la nature de classe distincte des deux organisations, et de la fonction objective que remplit RP dans un pays impérialiste.

Nous procédons par pièces vérifiées, en signalant à chaque pas ce que les textes établissent et ce qu’ils ne permettent pas d’affirmer.

I. Ce que pose la section bolivienne : le programme intégral du pouvoir ouvrier
La section bolivienne, d’abord — une critique honnête lui rend ce qui lui revient. Dans son texte le plus développé sur la situation — une analyse signée d’un militant de la LOR-CI, publiée le 25 mai sur La Izquierda Diario Bolivia — on trouve, articulée et nommée, toute la chaîne stratégique que la tradition marxiste révolutionnaire oppose au réformisme.

D’abord, le contrôle ouvrier jamais isolé de l’organe de pouvoir — point décisif, car chez Lénine le contrôle ouvrier n’a jamais de sens en dehors des conseils qui préparent la prise du pouvoir. Le texte pose explicitement que les comités de grève, lorsqu’ils assument des pouvoirs de fait, cessent d’être de simples comités de grève pour devenir « un conseil ouvrier, un organe de pouvoir », et il rattache cette forme aux soviets russes, aux cordons industriels du Chili et à la Coordinadora de l’eau de Cochabamba . Le contrôle ouvrier n’y est donc pas une cogestion : il est articulé à l’organe de double pouvoir.

Ensuite, les conseils, le double pouvoir, et les soviets nommés. Le texte invoque l’Assemblée populaire bolivienne de 1971 comme « forme embryonnaire soviétiste », théorise la situation de double pouvoir « au sens de Lénine et Trotsky », et inscrit au programme du parti la lutte pour des organes « du type des conseils ouvriers ou soviets », présentés comme « la base d’un futur gouvernement des travailleurs » . Le gouvernement provisoire des organisations en lutte y est défini non comme une fin, mais comme « une transition dans la perspective d’un gouvernement ouvrier et paysan fondé sur des organes de démocratie directe » . C’est la formule trotskyste du contenu de la dictature du prolétariat : le pouvoir des conseils armés arrachant le pouvoir aux exploiteurs.

Enfin, les milices. Face à la violence de l’État — « lois, tribunaux, prisons, police et Forces armées » —, le texte pose « l’autodéfense des masses par des milices ouvrières ou des comités d’autodéfense » . Et le courant pose ailleurs, dans sa déclaration internationale, l’agitation dans les casernes et « la division des rangs de l’armée pour la défense de la rébellion populaire » .

Disons-le nettement, contre toute caricature : sur le papier, le programme y est. Conseils, soviets, double pouvoir, milices, destruction de l’appareil d’État, gouvernement ouvrier comme transition. La section bolivienne pose le contenu de la dictature du prolétariat dans le vocabulaire « occidentalisé » de Trotsky . Ce n’est pas un courant qui ignore la question du pouvoir.

II. La limite réelle de la section bolivienne : la rupture jamais tranchée avec la COB

Le programme juste sur le papier ne fait pas une politique révolutionnaire dans les faits. Première faille — non une absence, mais une ambiguïté non tranchée, qui est le propre du centrisme.
Lénine et Trotsky ont toujours lié le mot d’ordre des conseils à une conséquence pratique : à un certain moment, les organes de la base doivent diriger à la place de l’appareil bureaucratique, le déposer, lui arracher la direction du mouvement. Le soviet n’est pas un comité qui presse la direction syndicale : c’est l’organe qui la remplace. Or, dans la déclaration politique de la LOR-CI du 25 mai , les deux registres coexistent dans le même texte sans jamais être tranchés. D’un côté, le registre de la rupture : les directions de la CSUTCB, de la CIDOB, du Magisterio et de la FEJUVE Sud sont « désavouées par en bas », et « les travailleurs devons prendre dans nos propres mains la mise en œuvre de la grève générale » . De l’autre, le registre de la pression sur l’appareil, qui domine jusque dans le titre : « la COB doit rendre effective la grève générale », et la conclusion : « exigeons à la COB… exigeons de nos instances syndicales qu’elles mènent cette lutte jusqu’au bout » .

Les deux mots d’ordre — déposer la COB / exiger de la COB — ne sont jamais départagés. La perspective du pouvoir ouvrier reste à l’étage stratégique, invoquée par la référence à 1971 ; la tâche immédiate, elle, se résout en pression sur la bureaucratie. Au moment décisif — les quarante-huit heures où Argollo s’apprête à signer —, la LOR-CI ne dit pas « les cabildos d’El Alto doivent destituer Argollo et prendre eux-mêmes la direction de la lutte et du pays ». Elle dit « exigeons d’Argollo qu’il fasse la grève ». C’est l’application de la tactique du front unique — « frapper ensemble, marcher séparés » —, orthodoxe en elle-même ; mais faute d’être conclue par la rupture, elle laisse à l’appareil la centralité qu’il utilisera pour trahir. La trahison de la COB, le 19 juin, n’a pas été une surprise : elle était inscrite dans le fait que personne n’avait construit l’organe destiné à lui arracher la direction. La section bolivienne a vu cet organe (elle nomme les comités autoconvoqués), elle l’a même salué — mais elle ne l’a pas posé comme la tâche centrale qui prime sur la pression à la bureaucratie.
C’est une limite sérieuse. Mais reconnaissons sa nature : c’est la limite d’une organisation qui pose le programme du pouvoir et hésite à en tirer la conséquence pratique de rupture. Le mouvement ouvrier a connu le précédent exact de ce décrochage, et il est instructif : l’Allemagne d’octobre 1923 . Le Parti communiste allemand y était un parti de masse, profondément implanté dans les usines et les syndicats, et son programme était la prise du pouvoir par les conseils sur le modèle de 1917 ; la situation était révolutionnaire, gouvernements ouvriers en Saxe et en Thuringe, masses disponibles. Et au moment décisif, à la conférence de Chemnitz du 21 octobre, la direction (Brandler) a fait dépendre l’insurrection de l’accord des sociaux-démocrates de gauche, puis a tout annulé devant leur refus — seule Hambourg, n’ayant pas reçu le contrordre, se souleva et fut écrasée dans l’isolement. La révolution allemande mourut là, non par absence de programme ni par défaut de courage ouvrier, mais par le décrochage entre le programme proclamé et l’intervention à l’heure où le pouvoir était à portée. Une précision s’impose pour que la comparaison soit juste : en 1923 le recul portait sur l’exécution — on annule l’assaut prévu — tout en gardant le mot d’ordre du pouvoir dans la propagande ; chez la LOR-CI, le recul porte sur la formulation du but — on n’énonce pas le mot d’ordre du pouvoir dans l’agitation même. Étages différents d’un même décrochage : dans les deux cas, le programme du pouvoir, présent dans les textes, s’absente au moment de l’acte.
C’est le même décrochage que dans la lettre du 15 juin aux mineurs, examinée au premier volet (ci-dessus) : là aussi, dans l’intervention la plus concrète et à l’heure décisive, ce courant retombe sur « prendre la tête » et « démission de Paz », et abandonne le mot d’ordre du pouvoir que ses propres textes énoncent. La section française, elle, ne pose même pas le programme.
III. Ce que RP escamote en France : ni conseils, ni gouvernement ouvrier, ni dictature du prolétariat
Le courant possède une presse internationale coordonnée, et RP-France traduit volontiers les déclarations de sa section bolivienne — y compris celles qui posent l’appel aux casernes et le gouvernement ouvrier . Le programme circule donc, en français, dans les textes traduits. Mais lorsque RP parle en son propre nom — dans l’article où elle tire le bilan de l’événement pour ses lecteurs français —, ce programme disparaît.
La déclaration internationale du courant (5 juin) et les textes boliviens nomment le gouvernement provisoire des organisations en lutte, les conseils, la destruction de l’appareil d’État, l’agitation dans les casernes . L’article de bilan signé côté français, lui, ne nomme rien de cela. Il s’arrête au « renversement de Paz » comme à un horizon en soi ; il ne dit pas un mot du gouvernement des travailleurs ; pas un mot des conseils ou des soviets ; pas un mot de la dictature du prolétariat sous quelque nom que ce soit ; pas un mot des soldats. Sa seule conclusion pratique est que les organisations révolutionnaires doivent « multiplier les gestes de solidarité et d’intervention politique » . Le bilan français est une version dépolitisée du propre programme international du courant — une version dont on a retiré exactement ce qui en faisait un programme de révolution.
Cet escamotage n’est pas propre à la conjoncture bolivienne ; il est la règle du registre français. Sur son propre terrain — les grandes grèves françaises —, RP parle abondamment d’auto-organisation, de comités de grève, de comités d’action, de coordinations, d’assemblées générales . Son thème central est la grève reconductible, « la grève qui appartient aux travailleurs », opposée aux journées saute-mouton de l’intersyndicale . Tout cela est juste et utile. Mais ces comités et coordinations sont posés comme outils d’extension et de contrôle de la grève par la base — jamais comme organes de pouvoir destinés à diriger à la place des syndicats et à poser la question de l’État. Le vocabulaire « conseils ouvriers », « gouvernement ouvrier », « dictature du prolétariat » est absent du registre français d’intervention, là où il est présent et nommé dans le registre bolivien . Là où la section bolivienne va jusqu’à « consejo obrero, órgano de poder », RP-France s’arrête au « réseau pour la grève générale » et aux « comités d’action » comme moyens de pression et d’extension. Le comité de grève, chez RP-France, n’est pas l’embryon d’un pouvoir qui dépose la bureaucratie : c’est un instrument pour pousser la grève plus loin et, au mieux, pour faire pression sur les directions syndicales afin qu’elles « appellent ».
IV. La racine matérielle de l’écart : deux organisations de nature de classe différente
Pourquoi un tel écart au sein d’une même internationale ? La réponse n’est pas dans les intentions, qu’on ne peut sonder, mais dans la base sociale et la position des deux organisations. Trois faits, vérifiés, l’éclairent.
Premièrement, les secteurs réels qu’organise chaque section. La LOR-CI revendique une implantation dans des fractions salariées de la classe ouvrière : les mineurs de Huanuni, les ouvriers d’usine et des dépôts douaniers d’El Alto et de La Paz, les enseignants, à partir de sa Casa Obrera y Juvenil d’El Alto . Quelle que soit la taille réelle de cette implantation, son orientation vise le salariat. RP-France, elle, est née comme tendance (le Courant communiste révolutionnaire) du NPA, qu’elle a quitté en 2021, et s’est constituée en organisation distincte en 2022 ; son implantation ouvrière passe par des cadres syndicaux — un délégué SUD-Rail pour sa figure médiatique, un syndicaliste CGT à la raffinerie de Grandpuits . Sa pratique réelle est l’animation de réseaux de syndicalistes combatifs.
Deuxièmement, le reproche d’adaptation à la bureaucratie syndicale existe déjà comme fracture interne à leur propre courant. Au sein du NPA, le CCR (l’aile dont est issue RP) a été lui-même la cible de critiques, puis RP, devenue autonome, a vu se rejouer le débat : on lui a reproché le rapprochement avec La France insoumise, l’éloignement de la ligne révolutionnaire « au profit d’un simple réformisme », « l’absence de critique des bureaucraties syndicales » et « le défaitisme affiché par les figures médiatiques de l’organisation » . Autrement dit, l’accusation centrale — RP couvre la bureaucratie syndicale et ne rompt pas avec elle — n’est pas une projection extérieure : elle a été formulée à l’intérieur même de cette tradition.
Troisièmement, la pratique d’intervention le confirme dans les faits. Lors de la grève des raffineries de 2022, après la réquisition des grévistes, la figure médiatique de RP a appelé publiquement la direction de la CGT à « lancer des appels à la grève dans tous les secteurs » — c’est-à-dire qu’elle a sommé l’appareil de généraliser, au lieu de poser la construction d’organes indépendants qui dirigeraient à sa place. Pression sur la bureaucratie, non rupture avec elle. (Nous attribuons explicitement à un site adversaire, le WSWS, l’allégation selon laquelle des dirigeants de RP seraient eux-mêmes des responsables intermédiaires de la CGT : c’est une interprétation polémique que nous ne reprenons pas comme un fait établi. Le fait matériel, lui — l’implantation via des cadres syndicaux CGT et SUD —, est attesté de source neutre .)
De ces trois faits se dégage une explication matérialiste. RP est l’organisation, dans un pays impérialiste, d’une couche de syndicalistes combatifs dont l’horizon pratique est la radicalisation de la grève à l’intérieur du cadre syndical existant — et dont la base sociale est imprégnée du poids du mouvement ouvrier d’un pays impérialiste, c’est-à-dire de l’adaptation à la légalité et aux directions réformistes. La section bolivienne intervient, elle, dans un pays dominé secoué par une situation révolutionnaire ouverte, où la question du pouvoir est posée dans la rue — ce qui rend impossible d’escamoter le programme du pouvoir ouvrier, fût-ce au prix de l’ambiguïté sur la rupture avec la COB.
Le même mécanisme se retrouve aux trois étages du courant. Dans la révolution bolivienne, la LOR-CI décroche au point précis où il faudrait rompre avec la COB et faire des comités le pouvoir — le point de contact avec l’appareil syndical et l’État. En France, RP retire le programme du pouvoir ouvrier dès qu’il s’agit de le porter devant la classe ouvrière de la métropole. Et quand RP parle de contrôle ouvrier, elle l’évoque sur le pétrole, jamais sur l’armement : car exercer le contrôle ouvrier sur la production de guerre, ce serait s’attaquer à l’appareil militaire de l’impérialisme français, donc rompre avec le social-chauvinisme et le social-patriotisme de la direction syndicale que RP couvre . Toujours la même règle : plus on approche du cœur du pouvoir — l’appareil syndical intégré, l’État, l’armée, l’impérialisme de la métropole — plus le programme du pouvoir ouvrier s’évapore. Loin du pouvoir, le programme s’énonce sans peine ; là où il faudrait le porter contre le noyau dur de la domination, il disparaît. Une organisation révolutionnaire fait l’inverse : elle élève le mot d’ordre du pouvoir à mesure que la crise en rapproche l’heure.
V. Le nom de cette opération : le centrisme
RP répondra que son langage français relève de la « tactique » : adapter le mot d’ordre au niveau de conscience de la classe ouvrière française, faire de la grève reconductible un « pont » vers des objectifs plus élevés, selon la méthode du Programme de transition. L’argument a du poids, et nous ne prétendons pas prouver l’intention contraire.
Reste le résultat objectif, et c’est lui qui compte. Le centrisme consiste précisément à présenter comme « tactique » ce qui fonctionne comme adaptation. Une organisation révolutionnaire adapte ses mots d’ordre immédiats au niveau de la conscience, mais ne retire jamais de son intervention publique la perspective stratégique — le pouvoir ouvrier, la destruction de l’État, la dictature du prolétariat — sous peine de laisser la classe sans boussole quand la crise pose la question du pouvoir. RP ne se borne pas à adapter ses mots d’ordre : elle retire la perspective elle-même de son intervention française, qu’elle réserve aux textes boliviens traduits. Le programme existe dans la doctrine internationale et dans la section qui agit en situation révolutionnaire ; il s’évapore là où il s’adresse, en français, à une classe ouvrière d’un pays impérialiste jugée — implicitement — pas mûre pour l’entendre. Double conséquence : la classe ouvrière française n’entend jamais, de la bouche de RP, le programme de son propre pouvoir ; et la couverture de la bureaucratie syndicale, faute de la perspective qui justifierait la rupture, devient la pente de l’organisation.
Les deux volets ne portent pas le même jugement, et la différence est voulue. Le premier établit une fonction contre-révolutionnaire, sur la base du texte fondateur de 2022 lu directement et de l’intervention de la LOR-CI en pleine situation révolutionnaire : dans la rue bolivienne, où le pouvoir est à portée de main, escamoter le mot d’ordre du pouvoir a un effet immédiat et meurtrier — cela livre la classe désarmée à la répression. Le présent volet qualifie l’intervention française de RP de centrisme, de couverture de gauche de la bureaucratie syndicale. Non par indulgence : la France ne connaît pas aujourd’hui de situation révolutionnaire ouverte, et l’escamotage du programme n’y produit pas la conséquence immédiate qu’il produit à La Paz. Le retrait du programme du pouvoir y prend donc la forme atténuée du centrisme, là où il prend en Bolivie la forme aiguë de la fonction contre-révolutionnaire. Atténuée dans ses effets, c’est la même opération, et elle prépare le même résultat, en métropole comme dans les Andes : une classe ouvrière maintenue sans le programme de son propre pouvoir, une bureaucratie syndicale couverte au lieu d’être combattue. Sans durcir au-delà des preuves : le corpus de ce second volet — sources attribuées, presse adverse signalée comme telle, journal de la section daté — n’établit pas, pour le seul registre français, une fermeture programmatique aussi tranchée que celle que le premier volet démontre sur le texte fondateur. Nous établissons une fonction et une pente, pas une intention ; le premier volet, lui, tient la pièce — le texte fondateur — qui autorise le terme le plus dur.
VI. Ce que pose le programme contre les deux écueils
Contre la limite de la section bolivienne (le programme du pouvoir sans la rupture tranchée avec l’appareil) et contre l’escamotage français (la rupture invoquée sans le programme du pouvoir), la position que nous défendons tient en une articulation indissociable.
Une situation révolutionnaire ne se gagne pas par le seul courage de la base — les travailleurs d’El Alto et les paysans du Chapare l’avaient, et au-delà —, mais par l’organe qui centralise cette base contre l’appareil et par-dessus lui, c’est-à-dire qui dépose la direction syndicale traîtresse au lieu de la presser. Cet organe — comités, conseils, assemblées centralisées par délégués révocables — n’est pas un instrument d’extension de la grève : il est l’embryon du pouvoir des travailleurs, et il ne vaut que rapporté à son but, qui est d’arracher le pouvoir à la bourgeoisie et de détruire son État. C’est le contenu de la dictature du prolétariat, qui n’est pas un slogan que l’on réserve aux pays lointains, mais la perspective que tout révolutionnaire doit porter dans sa propre classe, dans son propre pays, y compris et surtout impérialiste. Le travail vers les soldats, la fracture de l’appareil armé, en sont la condition. La direction de marche n’est pas un supplément au mot d’ordre « auto-organisation » : elle en est le sens, ou bien l’auto-organisation n’est qu’une école de pression sur la bureaucratie.
C’est pourquoi l’écart entre la LOR-CI et RP-France n’est pas une affaire d’accent ou de format. C’est la mesure de la distance qui sépare une organisation contrainte par une situation révolutionnaire de poser le pouvoir ouvrier — d’une organisation d’un pays impérialiste qui, ayant pour base une couche de cadres syndicaux, retire ce pouvoir de son horizon pratique et le remplace par la pression sur les directions qu’elle devrait combattre.


Gilets Jaunes Poitiers / Matière et Révolution / Voix des Travailleurs


Notes


Annexe — note de méthode et points restant à vérifier
1. La loi agraire « 1720 » (loi Marinkovic) est attestée par deux sources concordantes (l’article de RP et le programme de la LOR-CI, qui la nomme explicitement « loi Marinkovic [1720] »). Le numéro et le contenu peuvent être avancés en les attribuant aux organisations mobilisées ; la date de promulgation reste à confirmer sur une source bolivienne primaire.
2. L’effondrement du prolétariat minier est solidement établi : décret 21060 du 29 août 1985 (gouvernement Víctor Paz Estenssoro), « relocalisation » de 24 755 mineurs sur 30 174 ; passage des coopérativistes de 28 649 (1985) à 65 890 (2010) ; la minería coopérativisée fournit aujourd’hui 90 % des emplois du secteur ; Huanuni reste la principale mine sous administration directe de l’État. Ces données changent l’arrière-plan de l’analyse : le prolétariat minier salarié, colonne vertébrale de la COB et de la révolution de 1952, a été décimé et largement remplacé par une couche coopérativiste de nature sociale distincte. À recouper sur les chiffres les plus récents (post-2010) avant publication.
3. Le terme « dictature du prolétariat » : la distinction de registres est désormais verrouillée (note 9). Le texte fondateur de RP (décembre 2022) n’emploie ni « dictature du prolétariat » ni « centralisme démocratique » — fait établi sur lecture directe dans le premier volet de ce dossier. Les textes de conjoncture boliviens posent le contenu du pouvoir ouvrier sans le mot. Les deux volets doivent rester cohérents sur ce réglage : le présent volet renvoie au premier pour la preuve sur le texte fondateur, et ne laisse pas flotter de réserve à ce sujet. Resterait, par surcroît de prudence, à confirmer sur un texte programmatique daté de la LOR-CI elle-même (et non du courant en général) son usage ou non de l’expression.
4. L’explication de l’écart (section IV) admet deux lectures non départageables par les seuls textes : adaptation objective de RP à la bureaucratie d’un pays impérialiste (notre thèse), ou « tactique » d’adaptation au niveau de conscience (leur défense). Le texte établit le résultat objectif sans prétendre prouver l’intention ; c’est la seule position épistémiquement tenable. Ne pas durcir l’accusation en imputation d’intention.
5. Corpus effectivement lu (pour mémoire) : côté bolivien/international — « Huelga general hasta que caiga el gobierno » (25 mai), « Ni un paso atrás, la COB debe hacer efectiva la huelga general » (25 mai), déclaration internationale CRP-CI (5 juin), « Entre el Cabildo del 1 de mayo y la Conminatoria de Argollo » (17 juin), « Bolivia : ¡Abajo el estado de excepción ! » (21 juin), et le mensuel imprimé Palabra Obrera n°65 (septembre 2015) ; côté français — « courage et infamie » de C. Rozenn (20 juin), « il faut une grève générale illimitée » (19 mai, traduction), « Menace d’état d’urgence » (traduction), plus le corpus RP sur l’auto-organisation et les grèves françaises 2022-2023.
6. Le journal imprimé Palabra Obrera est accessible via le site lorci.org, mais l’exemplaire en ligne le plus complet est le n°65 (septembre 2015) ; le site lorci.org est une coquille dont le contenu propre s’arrête vers 2016 (une colonne latérale recopie automatiquement le fil de La Izquierda Diario, ce qui donne une fausse impression de fraîcheur). L’édition imprimée 2026 de Palabra Obrera n’a pas été retrouvée en PDF. Toute affirmation sur « ce que diffuse aujourd’hui leur journal » doit donc rester prudente : nous disposons d’un numéro de 2015, cohérent avec leur ligne actuelle, mais pas de l’édition courante.

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