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Programme d’action

vendredi 5 juin 2026, par Karob

Vie chère, inflation, services publics détruits, emplois supprimés, économie de guerre, militarisation. Qui encaisse ? Les milliardaires et leurs classes dirigeantes. Qui paie ? Le peuple travailleur — et ses enfants soldats envoyés à la boucherie.

L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS, C’EST LA GUERRE EXTÉRIEURE ET LA GUERRE INTÉRIEURE : UNE SEULE OFFENSIVE DU GRAND CAPITAL CONTRE LE PEUPLE TRAVAILLEUR

Pour le front unique du peuple travailleur contre TotalEnergies, les Safran, les Dassault, Lactalis, la grande distribution, les banques et l’État capitaliste-impérialiste

Mars 2026 — Programme d’action

Table des matières
Considérants
Préambule
I. Une paupérisation croissante
A. Le pillage en chiffres
B. La pauvreté explose, les milliardaires s’enrichissent
C. La guerre impérialiste, moteur de l’inflation et de l’économie de guerre
II. Crise de valorisation, effondrement économique mondial, guerre inter-impérialiste
A. Qu’est-ce que l’impérialisme
B. Les fondements matériels du modèle social français
C. La crise de 2008 et la baisse tendancielle du taux de profit
D. Les guerres dans la phase d’effondrement mondial du capital
E. Le cas de l’impérialisme français
F. Le « multipolarisme » n’est pas une alternative
G. Bonapartisme, état d’exception et la question du fascisme
III. Le combat contre l’impérialisme français
A. Ce qu’est l’impérialisme — en quoi la France reste un impérialisme
B. Ce qu’est l’anti-impérialisme — et ce qu’il n’est pas
C. Ce que les organisations ouvrières refusent de nommer
D. Le social-chauvinisme 2026
E. Le défaitisme sélectif de LFI
F. Les DOM-TOM : confettis de l’empire colonial français
G. La marche au fascisme en France 2026
H. Ni l’ONU ni l’État français : l’action directe contre la guerre
IV. L’électoralisme opportuniste de l’extrême gauche
A. Le cas des municipales
B. La CGT d’avant 1914 et sa limite
C. Le modèle bolchevik : Badaev à la IVe Douma
D. LFI : extérieure au mouvement ouvrier
E. LO et NPA-R en mars 2026
F. La révolution permanente
G. Notre position
V. Programme d’action contre la vie chère, la guerre et l’impérialisme
A. Les fausses solutions
B. Front unique pour la lutte immédiate
C. Le front unique : pourquoi et comment
D. Six chantiers immédiats
VI. La question de la guerre impérialiste
A–H. (sous-sections détaillées)
VII. À ceux qui diront : c’est impossible
VIII. L’appel : front unique du peuple travailleur
Mots d’ordre — Colophon

Considérants
Considérant que le syndicalisme révolutionnaire n’est pas une organisation mais un mouvement — le mouvement réel par lequel la classe ouvrière prend conscience de sa condition et agit pour son émancipation ; que « le prolétariat ne se libérera que sous l’influence de son action propre, directe, action que l’expérience acquise dans la lutte quotidienne renforce et augmente »⁴ ;
Considérant, comme le formulait Fernand Pelloutier, que les travailleurs doivent « puiser en eux-mêmes les éléments de leur émancipation »¹ — et non les mendier à l’État bourgeois ou aux partis politiques ; que l’Action Directe signifie en propres termes que « la Classe Ouvrière n’attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action »⁵ ;
Considérant que les Bourses du Travail, fondées par Pelloutier, étaient à la fois « centre de résistance à l’oppression capitaliste » et « noyau de la société future »² — et que la Charte d’Amiens consacrait ce double rôle en affirmant que « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale »⁶ — et que nos comités d’audit et comités populaires de contrôle des prix s’inscrivent dans cette même filiation directe ;
Considérant que le congrès de Nantes de 1894 a posé comme acte fondateur « l’émancipation du mouvement syndical à l’égard des partis politiques »³ — que la Charte d’Amiens de 1906 a consacré ce principe en rassemblant « en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat »⁷ — et que cent trente ans après, cette exigence d’indépendance de classe n’a rien perdu de sa nécessité ;
Considérant que la France est une puissance impérialiste — qui mène des guerres, dispose de bases militaires sur quatre continents, exporte des armements, et dont les multinationales (TotalEnergies, Dassault, Thales, Safran, Bolloré) pillent les ressources des peuples — et que la CGT affirmait dès 1908 que « les travailleurs ne reconnaissent que les frontières économiques séparant les deux classes ennemies : la classe ouvrière et la classe capitaliste »⁸ — et que « toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière, qu’elle est un moyen sanglant et terrible de diversion à ses revendications »⁹ — et que les organisations qui ne nomment pas cet impérialisme comme tel ne peuvent pas conduire la lutte contre lui ;
Considérant que la crise actuelle — vie chère, services publics détruits, emplois supprimés, économie de guerre — n’est pas une crise conjoncturelle mais l’expression du déclin structurel du capitalisme impérialiste français, accéléré par la crise de valorisation ouverte en 2008 et par la perte de la rente coloniale africaine ; que « l’œuvre d’expropriation est commencée : pied à pied elle se poursuit par les luttes quotidiennes contre le maître actuel de la production, le capitaliste ; ses privilèges sont sapés et amoindris, la légitimité de sa fonction directrice et maîtresse est niée, la dîme qu’il prélève sur la production de chacun, sous prétexte de rémunération du capital, est tenue pour vol »¹⁰ ;
Considérant que l’émancipation de la classe ouvrière ne peut venir que d’elle-même — que « le syndicalisme proclame le devoir pour l’ouvrier d’agir lui-même, de lutter lui-même, de combattre lui-même, seules conditions susceptibles de lui permettre de réaliser sa totale libération »¹¹ — et non d’un État bourgeois qu’on supplierait de protéger le peuple travailleur contre le capital qu’il sert ;
Considérant que ce programme n’est pas un programme électoral mais un programme d’action — une feuille de route pour l’organisation en comités sur l’ensemble du territoire, leur fédération à toutes les échelles, et l’action directe du peuple travailleur sur ses conditions de vie ; que « cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste »¹² ;
Nous établissons le présent programme d’action.
NOTES ET SOURCES
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⁴ Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme Révolutionnaire, 1909, p. 9.
⁵ Émile Pouget, L’Action Directe, Bibliothèque Syndicaliste, CGT.
⁶ Charte d’Amiens, CGT, Congrès confédéral d’Amiens, 1906.
⁷ Ibid.
⁸ CGT, résolution du Congrès confédéral de Marseille, 1908 ; citée dans Le Prolétariat contre la Guerre et les Trois Ans, CGT, 1912, p. 12.
⁹ Ibid.
¹⁰ Émile Pouget, L’Action Directe, Bibliothèque Syndicaliste, CGT.
¹¹ Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme Révolutionnaire, 1909, p. 3.
¹² Charte d’Amiens, CGT, 1906.

Préambule
Ce programme s’inscrit dans la tradition du syndicalisme révolutionnaire de la CGT fondatrice (1895-1914). Non par nostalgie — mais parce que cette tradition est ouvrière, révolutionnaire, et qu’elle trouve ses racines dans l’histoire du mouvement ouvrier et de la lutte de classe en France. La CGT, Force Ouvrière, l’Union Syndicale Solidaires, la FSU se réclament tous de la Charte d’Amiens de 1906. Nous les prenons au mot.
Le gazole à 2 euros, le SP95 à 1,83 euro, la viande hors de prix, les factures d’énergie qui explosent le budget des ménages, les services publics détruits, l’hôpital à genoux. Pendant que le peuple travailleur choisit entre faire le plein et manger, entre se soigner et chauffer son logement, TotalEnergies, Lactalis, Danone, la grande distribution engrangent des milliards. Le gouvernement Lecornu tâtonne. Le RN démagogue. La gauche réformiste pétitionne. Les directions syndicales demandent au gouvernement d’agir. Nous, nous posons une question différente : Qui va agir ? Et la réponse est : NOUS. Le peuple travailleur lui-même, organisé en front unique.
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I. Une paupérisation croissante
Introduction
« Accumulation de la richesse à un pôle, écrivait Marx soixante ans avant Sombart, signifie donc en même temps accumulation de misère, de souffrance, d’esclavage, d’ignorance, de brutalité, de dégradation mentale au pôle opposé, c’est-à-dire du côté de la classe dont le produit prend la forme de capital. »
— Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV.
Cette thèse de Marx, connue sous le nom de théorie de la paupérisation croissante, a été l’objet d’attaques constantes de la part des réformistes, démocrates ou sociaux-démocrates, particulièrement pendant la période 1896-1914, alors que le capitalisme se développait rapidement et accordait certaines concessions aux travailleurs, surtout à leur couche supérieure. Il en est de même pour la période d’après-guerre : les « Trente Glorieuses » ont paru infirmer Marx — mais uniquement parce que la bourgeoisie française disposait alors de la rente coloniale qui lui permettait de financer un modèle social dont elle n’avait pas les moyens propres. La crise ouverte en 2008 et l’effondrement de la Françafrique ont remis la paupérisation à l’ordre du jour.
« L’illusion du « progrès » ininterrompu de toutes les classes s’est évanouie sans laisser de traces. Le déclin relatif du niveau de vie des masses a fait place à un déclin absolu. Les travailleurs ont commencé par économiser sur leurs maigres plaisirs, ensuite sur leurs vêtements, et, finalement, sur leur nourriture. Les articles et les produits de qualité moyenne furent remplacés par de la camelote, et la camelote par des rebuts. »
— Léon Trotsky, Le marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
Le pillage en chiffres
Pendant que les grandes fortunes consolident leurs positions, le peuple travailleur subit depuis quatre ans un appauvrissement systématique documenté par l’INSEE lui-même. L’inflation annuelle s’est établie à +5,2 % en 2022, +4,9 % en 2023, +2,0 % en 2024, avant de ralentir à +0,9 % en moyenne annuelle en 2025. Ces pourcentages sont des abstractions. Ce qu’ils signifient concrètement : la hausse cumulée de l’ensemble des prix à la consommation a atteint +13,6 % entre janvier 2022 et mai 2024⁴. Une plaquette de beurre à 2 € en est à 3,50 €. C’est permanent : les prix ne redescendent pas.
En faisant l’hypothèse que les ménages n’ont pas modifié leur consommation en réaction à la hausse des prix, l’inflation représente en moyenne une perte de 1 230 euros annuels par personne en 2023 — après une perte de 1 320 euros annuels par personne en 2022⁵. Deux ans de pillage légal.
Ces chiffres masquent l’écart de classe. Les dépenses préengagées et peu compressibles — dont l’énergie et les biens alimentaires — représentent environ 65 % des dépenses des 20 % les plus pauvres et 60 % de celles des ouvriers, contre environ la moitié des dépenses des 20 % les plus riches et de celles des cadres⁶. Et le résultat : la part des ménages déclarant « pouvoir manger tous les aliments voulus » est passée de 48 % en avril 2021 à 39 % en novembre 2022⁷ ; la consommation en volume de biens alimentaires a baissé de 11 % entre fin 2020 et fin 2023⁸. Le peuple travailleur mange moins. Voilà la réalité.
Sur les salaires : entre le deuxième trimestre 2017 et le quatrième trimestre 2023, le salaire net réel moyen a perdu 3,5 %, le salaire horaire 4,8 %⁹. En face, TotalEnergies a engrangé 60 milliards d’euros de bénéfices nets cumulés entre 2022 et 2025¹⁰. Pendant que le peuple travailleur réduisait sa consommation alimentaire, les actionnaires doublaient leurs dividendes.
La pauvreté explose, les milliardaires s’enrichissent.
Derrière ces chiffres se dessine une réalité de classe plus brutale encore. Le taux de pauvreté en France a atteint 15,4 % en 2023¹¹ — son niveau le plus élevé depuis trente ans, contre 13 % en 2003. Au seuil de 50 % du revenu médian, ce sont 5,4 millions de personnes qui vivent dans la pauvreté — 1,4 million de plus qu’en 2003¹². Au total, l’INSEE recense 11,2 millions de pauvres en France¹³. En 2024, 1 enfant sur 3 a connu au moins une privation matérielle, et 11 % des ménages ne pouvaient pas chauffer correctement leur logement — contre 5 % dix ans plus tôt¹⁴.
La crise de 2008 a brisé la progression du niveau de vie médian : une décennie entière d’immobilisation, suivie d’une reprise fragile, balayée par l’inflation de 2022. La pauvreté structurelle s’est aggravée à chaque choc. Ce n’est pas une série d’accidents — c’est la logique du capitalisme en déclin.
En face : depuis l’arrivée de Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé — +220 milliards concentrés sur 32 personnes¹⁵. Entre 2020 et 2023, les 42 milliardaires français ont gagné +230 milliards d’euros — l’équivalent d’un chèque de 3 400 euros pour chaque personne vivant en France¹⁶. Aujourd’hui, 53 milliardaires français sont plus riches que 32 millions de personnes réunies¹⁷. Un milliardaire français gagne en 24 minutes l’équivalent du revenu annuel moyen d’un salarié¹⁸. Et les 150 personnes les plus riches de France paient moins de 2 % d’impôt sur le revenu¹⁹.
C’est la même logique qui produit la pauvreté et les superprofits : l’exploitation du travail populaire, organisée et protégée par l’État capitaliste. Comme le formulait Pouget il y a un siècle : la classe possédante « s’arroge le droit de vivre grassement du travail d’autrui » — et l’État lui en garantit le cadre légal. — Émile Pouget, Le Parti du Travail, Bibliothèque Syndicaliste, [1905].
La guerre impérialiste, moteur de l’inflation et de l’économie de guerre
Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils ont un nom : l’économie de guerre. La guerre en Ukraine a provoqué un choc énergétique que les groupes français ont immédiatement transformé en profits records. TotalEnergies, Safran, Dassault Aviation, Thales, Naval Group — toute l’aristocratie industrielle française — ont vu leurs carnets de commandes exploser pendant que le pouvoir d’achat populaire s’effondrait.
Ce n’est pas une coïncidence de calendrier. C’est la logique du capital en temps de guerre : la désorganisation des circuits d’approvisionnement, la flambée des matières premières, la hausse des dépenses militaires d’État — tout cela est payé par le travail populaire et encaissé comme profit par les grandes firmes. L’économie de guerre est une machine à redistribution à rebours : du bas vers le haut.
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Conclusion de la partie I
La paupérisation croissante en France n’est pas le résultat d’une mauvaise gestion ou d’un « manque de volonté politique ». Elle est le produit de la loi fondamentale du capitalisme en période de déclin impérialiste. Les chiffres de l’INSEE, d’Oxfam et de France Stratégie le documentent sans appel. La question n’est pas de savoir si cette tendance va se poursuivre — elle le fera aussi longtemps que le capitalisme existe. La question est : qui l’arrêtera, et comment ?
NOTES ET SOURCES
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⁴ INSEE, Indice des prix à la consommation (IPC), séries longues, données actualisées mai 2024. Disponible sur data.insee.fr.
⁵ France Stratégie, L’impact de l’inflation sur le niveau de vie des ménages, note d’analyse n°114, janvier 2024. La méthodologie retient l’hypothèse d’une consommation non modifiée pour mesurer l’effet prix pur.
⁶ INSEE, Enquête Budget de famille 2017, actualisée ; Observatoire des inégalités, Les inégalités face à l’inflation, 2023 ; CREDOC, Baromètre de la consommation populaire, vague 2022.
⁷ CREDOC, Comportements et attitudes des Français à l’égard de l’alimentation, baromètre novembre 2022, publication janvier 2023.
⁸ INSEE, Comptes nationaux trimestriels, consommation des ménages en volume, T4 2023 ; FranceAgriMer, Bilan de la consommation alimentaire des ménages, rapport 2023, février 2024.
⁹ INSEE, Indices des salaires dans les secteurs marchands non agricoles, série trimestrielle T2 2017–T4 2023, publiée mars 2024. Salaires déflatés par l’IPC base 2015.
¹⁰ TotalEnergies, Rapport annuel et document de référence 2022, 2023, 2024 ; communiqués de résultats annuels. Bénéfice net ajusté part groupe : 20,5 Md€ (2022), 19,7 Md€ (2023), 16,0 Md€ (2024 est.), 4 Md€ (2025 T1 annualisé).
¹¹ INSEE, Taux de pauvreté au seuil de 60 % du revenu médian, données 2023, publiées septembre 2024.
¹² INSEE, ibid. Seuil à 50 % du revenu médian.
¹³ INSEE, Les niveaux de vie en France, édition 2023.
¹⁴ Observatoire des inégalités, Rapport sur les inégalités en France, 2024, p. 42.
¹⁵ Oxfam France, Les inégalités tuent, rapport janvier 2026, p. 8. Données consolidées depuis le classement Forbes et le Global Wealth Report 2025 (Crédit Suisse/UBS).
¹⁶ Oxfam France, ibid., tableau 2.1, données 2020–2023.
¹⁷ Oxfam France, ibid., données janvier 2026.
¹⁸ Oxfam France, ibid. Calcul : revenu annuel médian salarié France 2024 = 24 900 € (INSEE) ; revenu moyen par heure d’un milliardaire du CAC40 sur la base de la variation annuelle de fortune.
¹⁹ Direction générale des finances publiques, Statistiques sur les revenus des plus hauts patrimoines, données 2023, citées par Oxfam France, ibid., p. 14.

II. Crise de valorisation, effondrement économique mondial, guerre inter-impérialiste
Introduction
« L’esprit et le cœur des intellectuels de la classe moyenne et des bureaucrates syndicaux furent presque complètement hypnotisés par les réalisations du capitalisme entre l’époque de la mort de Marx et l’explosion de la guerre mondiale. L’idée d’un progrès graduel continu semblait établie pour toujours, cependant que l’idée de révolution était considérée comme un pur vestige de la barbarie. Aux pronostics de Marx, on opposait les pronostics contraires d’une distribution mieux équilibrée du revenu national, de l’atténuation des contradictions de classes et d’une réforme graduelle de la société capitaliste. Jean Jaurès, le plus doué des sociaux-démocrates de l’époque classique, espérait remplir graduellement la démocratie politique d’un contenu social. C’est en cela que consiste l’essence du réformisme. Tels étaient les pronostics opposés à ceux de Marx. Qu’en reste-t-il ? »
— Léon Trotsky, Le Marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
« La vie du capitalisme de monopole de notre époque n’est qu’une succession de crises. Chaque crise est une catastrophe. La nécessité d’échapper à ces catastrophes partielles au moyen de barrières douanières, de l’inflation, de l’accroissement des dépenses gouvernementales et des dettes, etc..., prépare le terrain pour de nouvelles crises, plus profondes et plus étendues. La lutte pour les marchés, pour les matières premières, pour les colonies, rend les catastrophes militaires inévitables. Celles-ci préparent inéluctablement des catastrophes révolutionnaires. Vraiment, il n’est pas facile d’admettre avec Sombart que le capitalisme devient, avec le temps, de plus en plus calme, posé, raisonnable ! Il serait plus juste de dire qu’il est en train de perdre ses derniers vestiges de raison. En tout cas, il n’y a pas de doute que la "théorie de l’effondrement" a triomphé de la théorie du développement pacifique. » (sources Œuvres - avril 1939. Léon Trotsky Le Marxisme et notre époque 18 avril 1939 »
— Léon Trotsky, Le Marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
Trotsky écrivait ces lignes en 1938-1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Chaque mot s’applique à la période que nous vivons. Les crises financières de 2008, de 2020, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, la montée des tensions sino-américaines, l’effondrement des positions françaises en Afrique — tout confirme que le capitalisme impérialiste est entré dans une phase de décomposition accélérée dont il ne peut sortir que par la guerre ou la révolution.
A. Qu’est-ce que l’impérialisme
L’impérialisme n’est pas une politique que les gouvernements choisissent d’adopter. C’est le stade suprême du capitalisme — celui où la concentration du capital a produit des monopoles géants qui ne peuvent plus se satisfaire du marché national et cherchent à se partager le monde. Lénine l’a défini en 1916 : capitalisme monopoliste, capitalisme parasitaire ou pourrissant, capitalisme agonisant. La substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital.
La France est une puissance impérialiste. Elle dispose du deuxième domaine maritime mondial, de bases militaires sur quatre continents, d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto, de l’arme nucléaire, et de multinationales — TotalEnergies, Dassault, Thales, Safran, Bolloré, Orano — qui pillent les ressources de dizaines de pays. Ses exportations d’armement la placent au troisième rang mondial. Ce n’est pas un détail de politique étrangère : c’est la base matérielle sur laquelle repose l’ensemble du système économique et social français.
Les fondements matériels du modèle social français : empire colonial, Françafrique, et leur épuisement
Pour comprendre les racines profondes de cette crise, il faut remonter à la mécanique de l’impérialisme français dans sa durée.
Les historiens et économistes bourgeois aiment présenter les grands acquis sociaux du programme du Conseil National de la Résistance — la Sécurité sociale, les retraites, EDF, les services publics — comme le fruit de la générosité démocratique de la Résistance française. C’est un mensonge de classe. La bourgeoisie française n’a concédé ces acquis qu’à une condition : elle en avait les moyens matériels. Et ces moyens, elle les tirait du pillage impérialiste. Un oubli fondamental dans l’historiographie dominante : sans l’empire colonial — sans le pétrole algérien, l’uranium nigérien, le cacao ivoirien, le coton malien, le bois gabonais — la France n’aurait pas eu les marges nécessaires pour financer son modèle social. Les « Trente Glorieuses » sont les « Trente Coloniales ». À cela s’ajoute un facteur politique décisif : la peur de la révolution. En 1944-1947, le PCF participe au gouvernement bourgeois et au CNR précisément pour empêcher que la Libération ne se transforme en révolution sociale — comme elle menaçait de le faire, avec les maquis armés, les comités de libération, les ouvriers en armes. Les acquis du CNR sont le prix payé par la bourgeoisie pour que le PCF ramène l’ordre dans les usines.
Depuis les indépendances formelles de 1960, la Françafrique a maintenu la France dans ses positions coloniales sous une forme rénovée : monopole d’accès aux matières premières stratégiques — pétrole, uranium, coton, cacao, manganèse —, maintien du franc CFA comme instrument de contrôle monétaire permettant le rapatriement illimité des bénéfices vers la métropole, soutien militaire à des régimes clients en échange de préférences économiques. C’est cette rente impériale post-indépendance qui a fourni à la bourgeoisie française la capacité de financer ses concessions sociales à la classe ouvrière de métropole — tout en maintenant ses taux de profit. La bourgeoisie concédait ce qu’elle pouvait se permettre de concéder, parce qu’elle pillait.
Deux coups sont tombés simultanément : la crise de valorisation du capital ouverte en 2008, et la perte progressive de la rente africaine. La bourgeoisie française n’a plus les moyens de maintenir son modèle social. L’austérité, les attaques contre les retraites, la destruction des services publics ne sont pas des choix politiques arbitraires : ils sont les symptômes d’un déclin impérialiste.
C. La crise de 2008 et la baisse tendancielle du taux de profit
« Si le contrôle de la production par le marché a coûté cher à la société, il n’en est pas moins vrai que l’humanité, jusqu’à une certaine époque, approximativement jusqu’à la guerre mondiale, s’est élevée, s’est enrichie, s’est développée à travers des crises partielles et générales. La propriété privée des moyens de production était encore, à cette époque, un facteur relativement progressif. Mais aujourd’hui, le contrôle aveugle par la loi de la valeur refuse de servir davantage. Le progrès humain est dans une impasse. En dépit des derniers triomphes du génie de la technique, les forces productives matérielles ont cessé de croître. Le symptôme le plus clair de ce déclin est la stagnation mondiale qui règne dans l’industrie du bâtiment, par suite de l’arrêt des investissements dans les principales branches de l’économie. Les capitalistes ne sont plus en état de croire à l’avenir de leur propre système. L’aide gouvernementale à la construction signifie une augmentation des impôts et une contraction du revenu national disponible, surtout depuis que la plus grande partie des investissements gouvernementaux est affectée directement à des fins de guerre. »
— Léon Trotsky, Le Marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
« Le marasme a pris un caractère particulièrement dégradant dans la sphère la plus ancienne de l’activité humaine, celle qui est le plus étroitement liée aux besoins vitaux de l’homme : dans l’agriculture. Non contents des obstacles que la propriété privée, sous sa forme la plus réactionnaire, celle de la petite propriété rurale, place devant le développement de l’agriculture, les gouvernements capitalistes se voient fréquemment appelés eux-mêmes à limiter artificiellement la production, au moyen de réglementations et de mesures administratives qui eussent effrayé les artisans des corporations à l’époque de leur déclin. »
— Léon Trotsky, Le Marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
« L’histoire rapportera que le gouvernement du pays capitaliste le plus puissant a donné des primes aux fermiers pour qu’ils arrachent ce qu’ils ont semé, c’est-à-dire pour diminuer artificiellement le revenu national déjà en baisse. Les résultats parlent d’eux-mêmes : en dépit de grandioses possibilités de production, fruits de l’expérience et de la science, l’économie agricole ne sort pas d’une crise de putréfaction, tandis que le nombre des affamés, qui constituent la majeure partie de l’humanité, continue à croître plus vite que la population de notre planète. Les conservateurs considèrent comme une politique sensée, humanitaire, la défense d’un ordre social qui est tombé jusqu’à un tel degré de folie destructrice, et ils condamnent la lutte pour le socialisme, la lutte contre une telle folie, comme de l’utopisme destructeur. (sources Œuvres - avril 1939. Léon Trotsky Le Marxisme et notre époque 18 avril 1939 »
— Léon Trotsky, Le Marxisme et notre époque, 18 avril 1939.
La crise de 2008 n’est pas une crise financière conjoncturelle. C’est la crise du mécanisme même d’accumulation du capital. Depuis les années 1970, le taux de profit dans l’industrie baisse tendanciellement. Face à cette chute, le capital a cherché des débouchés dans la spéculation financière : rachats d’actions, produits dérivés, marchés immobiliers — une masse colossale de capital fictif qui ne produit rien et ne fait que concentrer la richesse existante. En 2008, ce château de cartes s’est effondré. Les États bourgeois l’ont renfloué en faisant fonctionner la planche à billets des banques centrales — maintenant le système sous perfusion permanente, sans jamais résoudre la crise de valorisation réelle. La guerre devient alors le dernier grand débouché du capital en déclin : reconstituer une rente impériale par d’autres moyens.
Le déclin structurel du capitalisme français : crise de valorisation et désindustrialisation
Cette crise structurelle a accéléré la désindustrialisation française. Entre 1980 et 2007, l’industrie française a perdu 1 913 500 postes²⁰. En vingt ans, elle a perdu un quart de ses effectifs salariés, soit près d’un million d’emplois²¹. Les délocalisations ont détruit en moyenne 34 000 emplois par an entre 2001 et 2010, avec un pic de 56 000 en 2008²². Ce n’est pas le résultat de la seule concurrence internationale : c’est le résultat de choix de classe — le capital français a préféré la rente financière à l’investissement productif, l’extraction de superprofits à court terme à la construction d’une base industrielle durable.
Le résultat : un impérialisme français structurellement affaibli, dont les parts de marché mondiales reculent, dont la base industrielle s’érode, dont l’État n’a plus les moyens de financer les services publics, l’hôpital, l’éducation, les retraites — et qui se tourne vers l’économie de guerre et la réorientation vers l’Europe de l’Est comme tentative de reconstituer une rente impériale.
La situation mondiale : une guerre de déclin impérial, pas une crise régionale
Il faut nommer ce que les gouvernements taisent : la guerre en cours au Moyen-Orient n’est pas une crise régionale. Elle est un maillon dans la montée vers un conflit de puissance à l’échelle mondiale — et le produit d’une logique que ni Trump ni Netanyahu ne contrôlent entièrement.
Le corridor eurasiatique et la doctrine américaine
Depuis l’administration Obama, la doctrine stratégique américaine a été reformulée autour d’un ennemi central : la Chine. Le corridor eurasiatique — Chine, Asie centrale, Russie, Europe occidentale — est le cauchemar stratégique de Washington : s’il se consolide, il structure un axe continental capable de concurrencer la suprématie atlantique. La guerre en Ukraine est, depuis ce point de vue, une guerre pour couper l’Europe occidentale de la Russie, bloquer les nouvelles routes de la soie, et maintenir la dépendance des impérialismes « mineurs » — la France et l’Allemagne — vis-à-vis de Washington.
La France et l’Allemagne ne sont pas des alliés égaux des États-Unis. Ce sont des sous-impérialismes assignés à leur place dans le bloc atlantique. Le réarmement européen accéléré depuis 2022 sert avant tout les intérêts américains : il transfère le fardeau du financement vers les contribuables européens tout en maintenant l’architecture stratégique sous commandement de l’OTAN.
Trump n’est pas un accident dans cette trajectoire : il est l’expression politique de la contradiction fondamentale de l’impérialisme américain — la tentative brutale de maintenir l’hégémonie par la force dans un contexte où les moyens économiques de cette hégémonie s’érodent. Ses dettes — 36 000 milliards de dollars —, la désindustrialisation de sa base productive (les États-Unis ne fabriquent plus en quantité suffisante les munitions nécessaires pour soutenir une guerre prolongée), l’effondrement des infrastructures intérieures, la fracture sociale béante entre les classes montrent un impérialisme dont la puissance militaire excède désormais la base économique qui la soutient. La contre-révolution trumpiste — démantèlement des régulations, attaques contre les travailleurs, protectionnisme belliqueux — est la forme politique que prend la crise terminale de l’hégémonie américaine.
La politique extérieure américaine depuis 2001 révèle un impérialisme en déclin qui ne parvient plus à transformer ses victoires militaires en cycles d’accumulation. L’invasion de l’Afghanistan (2001) s’est terminée par un retrait humiliant en août 2021, après vingt ans d’occupation et 2 300 milliards de dollars dépensés — sans aucun résultat économique pour le capital américain. L’invasion de l’Irak (2003), menée sur la base de mensonges documentés (les « armes de destruction massive »), a produit un chaos régional dont les principales bénéficiaires furent l’Iran et la Chine — et dont le coût pour le contribuable américain dépasse 3 000 milliards de dollars selon les estimations de l’Université Brown. La destruction de la Libye (2011) a transformé un État stable en zone de guerre permanente, ouvrant la route migratoire vers l’Europe et déstabilisant tout le Sahel — sans aucun retour économique pour Washington.
Pourquoi l’Iran : le pétrodollar, fondement réel de la domination américaine
La guerre contre l’Iran n’est pas déclenchée à cause de la bombe nucléaire. C’est le prétexte — documenté comme tel : les frappes américano-israéliennes ont été menées malgré l’absence de preuves que la République islamique cherchait effectivement à acquérir l’arme nucléaire.
La raison structurelle est différente. En 1971, Nixon ferme le guichet-or : le dollar n’est plus convertible³⁶. La base productive américaine s’érodait, les déficits commerciaux s’accumulaient, l’Europe et le Japon reconstruits concurrençaient sérieusement la production américaine. La réponse : l’accord Nixon-Kissinger avec l’Arabie saoudite en 1974, le pétrodollar³⁷. Puisqu’on ne peut plus garantir le dollar par l’or, on le garantit par le pétrole : tout le pétrole mondial est facturé en dollars, créant une demande structurelle artificielle de dollars indépendante de la production américaine réelle.
C’est pourquoi un Iran indépendant dans le Golfe est une menace existentielle pour l’hégémonie américaine — non pas à cause de la bombe, mais parce qu’il menace le pétrodollar, fondement réel de la domination monétaire américaine depuis cinquante ans. Le Golfe, c’est le pivot du système dollar. Le contrôler, c’est contrôler la monnaie mondiale. Le perdre, c’est perdre l’hégémonie.
La logique des guerres du déclin : la guerre comme béquille
Ce que l’histoire des guerres américaines depuis 1990 révèle, c’est un mécanisme précis. Les guerres du déclin génèrent des commandes militaires massives : les missiles THAAD et SM-2/3/6 épuisés en quelques jours contre l’Iran produisent des carnets de commandes garantis pour des années, financés par l’impôt populaire, encaissés par Raytheon, Lockheed, Northrop. La guerre est devenue un mécanisme de subvention étatique permanente au capital privé militaro-industriel.
Mais ces guerres ne créent plus de nouveau cycle d’accumulation. Après l’Irak 2003 : aucune reconstruction profitable. Après l’Afghanistan : retrait humiliant. Le capital américain ne sait plus transformer la victoire militaire en cycle d’accumulation — la base productive industrielle s’est effondrée. La désindustrialisation est allée jusqu’aux munitions : les États-Unis ne fabriquent plus en quantité suffisante les missiles nécessaires pour soutenir une guerre prolongée.
La contradiction est irrésoluble : pour maintenir l’hégémonie du dollar, l’impérialisme américain doit maintenir le contrôle du Golfe, donc faire des guerres. Mais ces guerres coûtent plus qu’elles ne rapportent. Elles s’autofinancent via la dette — 36 000 milliards de dollars — ce qui aggrave la crise de valorisation qu’elles étaient censées résoudre. Chaque guerre est un tour de plus de la spirale descendante. Trump n’a pas fait une erreur stratégique : il a exécuté la logique de son propre capital. Raytheon et Lockheed n’ont aucun intérêt à la paix. La guerre n’est pas le résultat d’une mauvaise décision — elle est le produit normal d’un système qui a fait de la destruction sa principale forme de valorisation.
E. Le cas de l’impérialisme français
La France chassée d’Afrique : la puissance coloniale en retraite
Pour comprendre pourquoi la France s’engage militairement en Europe de l’Est, il faut comprendre d’où elle vient : d’une défaite stratégique en Afrique.
En vingt ans, l’impérialisme français avait maintenu sa position dans ses anciennes colonies africaines par la force militaire. L’opération Barkhane déployait environ 5 000 soldats français dans cinq pays sahéliens. C’était le pilier de la Françafrique : pillage des ressources, maintien de régimes clients, contrôle des marchés d’armement.
Entre 2022 et 2025, cette architecture s’est effondrée. En février 2022, le Mali a exigé le départ immédiat des troupes françaises²³. Au Burkina Faso, le gouvernement militaire a expulsé l’ambassadeur de France en janvier 2023 ; 400 soldats de la force Sabre ont quitté le pays en février²⁴. La France a été contrainte de se retirer du Niger après le coup d’État de juillet 2023 ; en décembre 2023, elle a fermé son ambassade à Niamey et retiré 1 500 soldats²⁵. Au Tchad, la France a remis ses trois bases militaires en janvier 2025²⁶. Elle a ensuite rétrocédé sa seule base militaire en Côte d’Ivoire en février 2025, et la base sénégalaise doit fermer d’ici fin 2025²⁷.
Résultat : les troupes françaises en Afrique subsaharienne sont passées de plus de 9 000 hommes en 2020 à environ 2 280 en 2025²⁸. C’est une déroute stratégique. Orano (ex-Areva) a été contraint de quitter le Niger — perte de l’accès à l’uranium du Sahel³⁰. Bolloré, TotalEnergies, les réseaux du franc CFA : toute la structure de la Françafrique s’est érodée simultanément. Un rapport parlementaire français le reconnaît lui-même sans détour : « Nous avons perdu des parts de marché en nous enfermant dans le rôle de gendarme de l’Afrique. »²⁹ Le recul français a ouvert la voie à la montée en puissance de la Russie, de la Chine et de la Turquie dans la région.
Le pivot vers l’Europe de l’Est : la France se repositionne sans dividende impérialiste
Chassée d’Afrique, la bourgeoisie française cherche à préserver son rang de puissance impériale en se positionnant comme puissance incontournable sur le flanc Est de l’OTAN.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, 800 soldats français sont déployés en Roumanie pour consolider la défense du flanc Est de l’Europe. La France assure le rôle de « nation cadre » du déploiement OTAN en Roumanie³¹. En mars 2025, le président Macron a annoncé une aide militaire supplémentaire de 2 milliards d’euros pour l’Ukraine, sans vote préalable du Parlement³², s’appuyant sur une interprétation extensive des prérogatives exécutives. En mars 2024, la présidente moldave Maia Sandu a signé à Paris un accord de coopération en matière de défense prévoyant formation militaire, dialogue régulier et partage de renseignements, ainsi que l’ouverture d’une mission de défense française permanente à Chisinau³³.
Ces accords sont passés sans débat public, sans vote du Parlement. Nous sommes pour la transparence totale sur tous les engagements militaires et diplomatiques de l’État français. Contre toute diplomatie secrète.
La revendication d’abolition de la diplomatie secrète traverse toute la tradition du mouvement ouvrier révolutionnaire. Le Manifeste de Zimmerwald (septembre 1915) désignait explicitement « la diplomatie secrète » parmi les institutions du régime capitaliste responsables de la guerre³⁴. Le Programme de Transition de Trotsky (1938) incluait l’abolition de la diplomatie secrète parmi ses revendications politiques explicites³⁵.
Mais ce pivot vers l’Europe de l’Est ne produit pas de dividende impérialiste réel. Pas de marchés énergétiques captifs, pas de positions commerciales stratégiques, pas de rente néocoloniale. Il coûte — industriellement, budgétairement, diplomatiquement — sans rapporter les flux d’accumulation que la Françafrique garantissait depuis 1960. La France dépense du sang et de l’argent pour consolider une architecture stratégique dont Washington fixe les règles et encaisse les bénéfices.
La guerre comme restructuration inter-capitaliste : la France évincée
La narration officielle présente la guerre contre l’Iran comme une coalition occidentale unie. Cette narration dissimule une réalité matérielle fondamentale : les « alliés » occidentaux ne sont pas une coalition d’intérêts communs. Ce sont des concurrents capitalistes — et la guerre est aussi le vecteur par lequel le capital américain restructure les rapports de force énergétiques mondiaux à son profit, au détriment direct du capital français et britannique.
Les chiffres sont parlants : 29 % de la production de TotalEnergies se situe au Moyen-Orient, contre 20 % pour Shell et 20 % pour Exxon³⁸. La guerre frappe donc plus durement l’outil productif français et britannique que l’américain. TotalEnergies a suspendu 15 % de sa production mondiale³⁹. Ses contrats GNL avec QatarEnergy — signés en 2023 pour des livraisons vers la France — sont en force majeure⁴⁰. TotalEnergies en est réduite à revendre ses barils d’Oman à Exxon avec une prime de 7 dollars le baril⁴¹ : elle vend à son concurrent américain en position de faiblesse.
Pendant ce temps, les exportateurs américains de GNL — Cheniere Energy, Venture Global — encaissent un windfall calculé à 170 milliards de dollars sur 12 mois, contre 84 milliards pendant toute la durée de la guerre d’Ukraine⁴². La guerre fait en quinze jours ce que quatre ans de pression diplomatique trumpiste n’avaient pas obtenu : l’Europe n’a plus d’autre choix que de se reconfigurer comme cliente captive du GNL américain.
TotalEnergies à +8 % en une semaine, Thales à +12 %, Dassault à +9 %⁴³ : voilà la rente de court terme. Mais 15 % de la production mondiale suspendue, les contrats GNL perdus, les positions stratégiques cédées au profit des majors américaines : voilà le coût structurel. C’est la définition précise de l’impérialisme subordonné : payer les coûts, encaisser la rente à court terme, et se faire structurellement évincer à long terme.
Le « multipolarisme » n’est pas une alternative : c’est la rivalité inter-capitaliste
Face à la guerre américano-israélienne, certains secteurs de la gauche institutionnelle se réfugient derrière Pékin ou Moscou comme horizon alternatif. C’est une illusion politique qu’il faut nommer.
La Russie de Poutine est un État capitaliste oligarchique qui mène en Ukraine une guerre de conquête impérialiste. La Chine est un État capitaliste d’État exploitant des centaines de millions de travailleurs migrants dans des conditions qui rendent le droit du travail formel caduc. Le « multipolarisme » n’est pas un horizon alternatif au capitalisme — c’est la forme idéologique de la rivalité inter-capitaliste des puissances de second rang contre l’hégémonie américaine.
La preuve concrète : quand l’heure du choix est venue, ni Moscou ni Pékin n’ont assumé le coût d’une défense directe de l’Iran. La Chine a fourni des radars anti-furtifs à l’Iran et transféré sa navigation militaire vers son système de positionnement BeiDou — collectant des données de performance de ses équipements en conditions réelles, pendant que l’Iran encaisse les bombes. Ce n’est pas de la solidarité : c’est de la sous-traitance stratégique.
Ces engagements militaires français ne sont pas des opérations humanitaires. Ils sont directement adossés à des contrats économiques vitaux pour le capital français. L’installation de la base militaire française aux Émirats arabes unis s’est faite dans le cadre d’accords incluant des concessions pétrolières pour TotalEnergies⁴⁴. En Irak, TotalEnergies exploite le gaz et le pétrole dans le sud du pays — la présence militaire française garantit la stabilité nécessaire à ces contrats⁴⁵. Quatre des cinq principaux clients de l’industrie d’armement française sont des États du Moyen-Orient⁴⁶. C’est ce que les économistes spécialistes de l’armement appellent la « diplomatie du Rafale » : armement contre contrats pétroliers et investissements⁴⁷.
C’est la même logique de puissance, les mêmes groupes qui encaissent (Total, Safran, Thales, Dassault), le même peuple travailleur qui finance et envoie ses enfants. Le carburant cher, les superprofits pétroliers, la guerre au Moyen-Orient, le déploiement en Roumanie, les accords secrets avec la Moldavie, l’économie de guerre française — tout cela est un seul et même mouvement : le grand capital impérialiste français en train de consolider sa position dans une période de montée vers la guerre mondiale.
La France aux abois : impérialisme subordonné en fuite en avant
C’est dans ce contexte de double recul — éviction africaine, Europe de l’Est sans dividende — que l’impérialisme français se retrouve dans le Golfe avec son porte-avions. Non pas parce qu’on lui a demandé. Non pas parce que ses intérêts dans la région sont dominants. Mais parce qu’il ne peut pas se permettre d’être absent d’une nouvelle redistribution des zones d’influence — au risque d’être éjecté une troisième fois, cette fois par Washington lui-même, des positions pétrolières et gazières qui sont sa dernière rente substantielle.
La boucle est complète et implacable : Macron dit « nous ne sommes pas en guerre » parce qu’avouer la guerre, c’est avouer que la France paie en sang pour défendre des positions que l’impérialisme américain dominant est précisément en train de lui retirer.
Le 12 mars 2026, l’adjudant-chef Arnaud Frion, 7e bataillon de chasseurs alpins de Varces, est tué par un drone à Erbil, au Kurdistan irakien⁴⁸. Premier soldat français mort depuis le déclenchement de la guerre. Zéro débat parlementaire. Zéro mandat populaire. Le gouvernement dit toujours : « La France n’est pas en guerre. »
Arnaud Frion est mort pour une place à une table dont les États-Unis sont en train de redéfinir les règles d’accès à leur seul bénéfice. Et TotalEnergies était à +8 % le même jour.
Un impérialisme aux abois : bonapartisme, état d’exception et la question du fascisme
La crise de régime : l’État bourgeois ne peut plus gouverner normalement
Un impérialisme en déclin accéléré, dont la rente coloniale s’est effondrée, dont la base industrielle s’érode, dont les positions énergétiques mondiales sont menacées par son propre allié dominant — un tel impérialisme ne peut plus gouverner dans les formes ordinaires du parlementarisme bourgeois. Il lui faut concentrer les pouvoirs, contourner les contre-pouvoirs, gouverner par décret et par état d’exception.
C’est ce que nous observons en France depuis plusieurs années, et de façon accélérée depuis 2022. Les engagements militaires se multiplient sans vote du Parlement. Les 2 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine annoncés par Macron en mars 2025 ont été décidés par voie exécutive. Les accords de défense bilatéraux avec les Émirats, le Koweït, le Qatar, la Moldavie — signés sans consultation populaire, sans débat public, sans mandat démocratique. Les bombardiers ravitailleurs KC-135 qui se posent sur la base d’Istres pour soutenir des opérations militaires au Moyen-Orient : la guerre se prépare sur le sol français, dans le dos du peuple travailleur.
Ce renforcement de l’exécutif au détriment du législatif, cette pratique systématique de la diplomatie et de la guerre secrètes, ce contournement permanent des institutions représentatives — c’est ce que Marx appelait le bonapartisme : la forme politique par laquelle la bourgeoisie, incapable de gouverner dans les formes démocratiques ordinaires, confie le pouvoir à un exécutif fort qui prétend s’élever au-dessus des classes tout en servant les intérêts du grand capital.
Le bonapartisme n’est pas le fascisme. Mais il en prépare le terrain. Il normalise l’état d’exception, il affaiblit les contre-pouvoirs institutionnels, il habitue le corps social à la guerre et à la décision arbitraire. Il crée les conditions dans lesquelles, si la crise s’approfondit et si le mouvement ouvrier ne parvient pas à imposer sa propre solution, la bourgeoisie peut se tourner vers des formes plus brutales de domination de classe.
La marche au fascisme : pas une métaphore, un horizon à analyser
Un impérialisme aux abois, incapable de tenir ses promesses sociales, incapable de maintenir son rang mondial autrement que par la guerre, une petite bourgeoisie appauvrie et désorientée, un mouvement ouvrier dont les directions trahissent — cette combinaison a une histoire. Elle a produit le fascisme en Italie en 1922, en Allemagne en 1933, en Espagne en 1936.
Nous ne disons pas que le fascisme est inévitable en France. Nous disons qu’il est un danger réel que seul le front unique du peuple travailleur peut conjurer — non en suppliant l’État bourgeois de le protéger, mais en construisant la puissance organisationnelle de la classe ouvrière capable d’imposer sa propre solution à la crise.
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Conclusion de la partie II
L’effondrement économique mondial, la crise de valorisation, la montée vers la guerre inter-impérialiste — tout cela forme un tout. La France est un impérialisme en déclin structurel, chassé d’Afrique, subordonné aux États-Unis en Europe de l’Est, évincé au Moyen-Orient par son propre allié. Son bonapartisme accéléré, sa diplomatie secrète, son économie de guerre sont les symptômes d’une bourgeoisie qui n’a plus les moyens de gouverner normalement.
NOTES ET SOURCES
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²⁰ CREG Académie de Versailles, La désindustrialisation française, d’après données INSEE et DG Trésor ; Rapport du Sénat, Réindustrialisation de la France, 2023.
²¹ INSEE, En 2020, l’emploi a baissé de façon inédite depuis 2009, INSEE Focus n°255, mars 2021. Série longue 2000–2020.
²² INSEE, Plus de 10 000 emplois délocalisés chaque année de 2011 à 2017, INSEE Première n°1738, 2019. Données 2001–2010 d’après DARES.
²³ AFP, Le Mali demande le retrait des troupes françaises, 26 janvier 2022 ; Ministère des Armées, communiqué de fin de mission Barkhane au Mali, 15 août 2022.
²⁴ AFP, Le Burkina Faso expulse l’ambassadeur de France, 27 janvier 2023 ; Ministère des Armées, Fin du déploiement de la Force Sabre au Burkina Faso, 20 février 2023.
²⁵ Ministère des Armées, Fin du déploiement des forces françaises au Niger, 22 décembre 2023 ; AFP, La France ferme son ambassade à Niamey.
²⁶ AFP, Le Tchad met fin aux accords de défense avec la France, 28 novembre 2024 ; Ministère des Armées, Rétrocession des emprises militaires au Tchad, janvier 2025.
²⁷ AFP, La France rétrocède sa base militaire d’Abidjan, 11 février 2025. Accord avec le Sénégal signé novembre 2024 pour fermeture d’ici fin 2025.
²⁸ IISS, The Military Balance 2025, p. 87 ; Ministère des Armées, données comparées 2020 et 2025.
²⁹ Commission des affaires étrangères, Assemblée nationale, Rapport n°1814, 2024, p. 56.
³⁰ Orano, Communication aux actionnaires sur la situation au Niger, novembre 2023.
³¹ OTAN, Enhanced Forward Presence, fiche pays Roumanie, mars 2026.
³² Élysée, communiqué, Soutien militaire de la France à l’Ukraine, 6 mars 2025. Décision par voie de décret exécutif.
³³ Élysée, Accord de coopération en matière de défense France-Moldavie, 7 mars 2024.
³⁴ Manifeste de Zimmerwald, 5-8 septembre 1915, section III.
³⁵ Léon Trotsky, Le Programme de Transition, 1938, section « Abolition de la diplomatie secrète ».
³⁶ Allocution télévisée de Richard Nixon, 15 août 1971 ; Barry Eichengreen, Globalizing Capital, 3e éd., 2019, chap. 5.
³⁷ David E. Spiro, The Hidden Hand of American Hegemony, Cornell, 1999.
³⁸ TotalEnergies, rapport annuel 2024, répartition géographique de la production, p. 34.
³⁹ Reuters, TotalEnergies suspends 15% of global output amid Iran conflict, 4 mars 2026.
⁴⁰ Financial Times, Qatar invokes force majeure on LNG contracts with European buyers, 3 mars 2026.
⁴¹ Bloomberg, TotalEnergies sells Oman barrels to ExxonMobil at $7/bbl premium, 8 mars 2026.
⁴² BloombergNEF, US LNG Windfall Revenue Tracker, mars 2026.
⁴³ Euronext Paris, données de clôture boursière, semaine du 2 au 7 mars 2026.
⁴⁴ Sénat, Rapport n°512, 2023. L’accord de 2009 prévoyait des facilités d’exploration pétrolière pour Total à Abu Dhabi.
⁴⁵ SIPRI, Arms Transfers Database, 2019-2024. TotalEnergies opère les blocs 0 et 8 dans le sud irakien (Bassora).
⁴⁶ SIPRI, ibid. Premiers clients de l’armement français 2020-2024 : EAU, Arabie Saoudite, Qatar, Égypte, Inde.
⁴⁷ Claude Serfati, L’industrie française d’armement, in Hérodote, n°168, 2018.
⁴⁸ Ministère des Armées, Communiqué de décès en opération : adjudant-chef Arnaud Frion, 12 mars 2026.

III. Le combat contre l’impérialisme français, seul moyen de lutte contre la guerre et le fascisme
Introduction
La lutte contre la vie chère, contre la destruction des services publics, contre l’économie de guerre ne peut être séparée de la lutte contre l’impérialisme français. C’est le même capital qui profite de la guerre et qui organise l’appauvrissement du peuple travailleur. C’est le même État qui signe des accords militaires secrets et qui casse les retraites. Il n’y a pas deux combats : il n’y en a qu’un.
Le travail révolutionnaire ne commence pas après avoir fait ce constat — il commence par ce constat, en travaillant à l’intérieur des organisations existantes pour y construire des fractions révolutionnaires, rendre visible la connexion entre la guerre et l’exploitation, et préparer la rupture des appareils avec leur base de classe.
A. Ce qu’est l’impérialisme — en quoi la France est encore un impérialisme
Nous l’avons analysé dans la partie précédente sous l’angle économique. Il faut le redire sous l’angle politique et programmatique. La France est un impérialisme parce qu’elle remplit tous les critères de la définition léniniste : monopoles dominant l’économie, fusion du capital bancaire et industriel en capital financier, exportation de capitaux, multinationales se partageant le monde, politique de puissance militaire adossée à ces intérêts.
Ces engagements militaires français ne sont pas des opérations humanitaires. Ils sont directement adossés à des contrats économiques vitaux pour le capital français. L’installation de la base militaire française aux Émirats arabes unis s’est faite dans le cadre d’accords incluant des concessions pétrolières pour TotalEnergies⁴⁴. En Irak, TotalEnergies exploite le gaz et le pétrole dans le sud du pays — la présence militaire française garantit la stabilité nécessaire à ces contrats⁴⁵. Quatre des cinq principaux clients de l’industrie d’armement française sont des États du Moyen-Orient⁴⁶. C’est ce que les économistes spécialistes de l’armement appellent la « diplomatie du Rafale » : armement contre contrats pétroliers et investissements⁴⁷.
C’est la même logique de puissance, les mêmes groupes qui encaissent (Total, Safran, Thales, Dassault), le même peuple travailleur qui finance et envoie ses enfants. Le carburant cher, les superprofits pétroliers, la guerre au Moyen-Orient, le déploiement en Roumanie, les accords secrets avec la Moldavie, l’économie de guerre française — tout cela est un seul et même mouvement : le grand capital impérialiste français en train de consolider sa position dans une période de montée vers la guerre mondiale.
La France prépare une nouvelle phase de guerre coloniale en Afrique. Le retrait militaire du Sahel n’est pas un retrait de l’impérialisme français — c’est une recomposition. Sous prétexte de lutter contre les dictatures militaires, le terrorisme, l’influence russe et chinoise, l’impérialisme français prépare un retour par d’autres voies : interventions de forces spéciales au Bénin (décembre 2025), reprise des coopérations militaires en Centrafrique (novembre 2024), positionnement diplomatique sur les Grands Lacs, réorientation des flux d’armement. L’impérialisme ne se retire pas — il se réorganise.
Ce qu’est l’anti-impérialisme — et ce qu’il n’est pas
La tradition anti-impérialiste du mouvement ouvrier n’est pas une importation étrangère. Elle est française, construite dans les luttes, formulée avec précision bien avant 1914.
Le XVe Congrès confédéral de la CGT à Marseille en 1908 votait à la quasi-unanimité : « Les travailleurs n’ont que faire des frontières politiques. Toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière. » Cette position n’était pas rhétorique : elle s’accompagnait d’une politique concrète d’agitation dans les casernes, de fraternisation avec les soldats, de refus des crédits militaires. Monatte et Rosmer, au sein de La Vie Ouvrière, la portaient jusqu’en 1914 — et refusaient de la trahir quand les autres capitulaient.
Les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste (1919-1922) ont traduit ce principe en politique internationale précise : soutien aux mouvements de libération nationale des peuples opprimés contre l’impérialisme, mais sans jamais subordonner la lutte de classe internationale à la lutte nationale. Au Congrès de Bakou (1920), Rosmer y représentait la tradition syndicale révolutionnaire française : le premier impérialisme à combattre pour un révolutionnaire français est l’impérialisme de son propre pays. Cette formule n’a pas vieilli.
Ce qu’on appelle aujourd’hui « anti-impérialisme » dans une partie du NPA-R ou dans les communiqués de certaines UD de la CGT, n’est pas de l’anti-impérialisme au sens du mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est un défaitisme sélectif : on dénonce l’impérialisme américain ou israélien — ce qui ne coûte rien dans l’opinion française — mais on garde un silence soigneux sur l’impérialisme français. Dénoncer les frappes sur l’Iran sans nommer TotalEnergies en Irak, sans exiger la fermeture de la base d’Abu Dhabi, sans remettre en cause les accords bilatéraux de défense avec les pétromonarchies — c’est couvrir l’impérialisme français sous une rhétorique anti-américaine. C’est la forme 2026 du social-chauvinisme : le même mécanisme qu’en 1914, avec d’autres cibles désignées.
L’impérialisme français : ce que les organisations ouvrières refusent de nommer
Il est un fait qui saute aux yeux dans tous les communiqués des organisations syndicales sur les conflits en cours : elles ne nomment jamais l’impérialisme français.
Le cas Bazzali/LO : le social-chauvinisme au concret. Rémy Bazzali, élu CSE CGT-LO à Airbus Hélicoptères Marignane, intervient régulièrement dans les médias pour dénoncer « la guerre » et « le capitalisme ». Bien. Mais il ne nomme jamais l’impérialisme français. Il n’exige pas le contrôle ouvrier sur la production des NH90 OTAN qui sortent de ses ateliers. Il n’appelle pas les soldats de la base d’Istres — à quelques kilomètres — à refuser de ravitailler les KC-135 américains. Le NH90 vole. Les KC-135 se ravitaillent à Istres. La CGT-LO livre des armes en silence et dénonce la guerre à la télévision. C’est la définition opérationnelle du social-chauvinisme ouvrier en 2026 : le discours radical, la pratique de couverture.
La preuve la plus récente est la déclaration de la CGT sur la guerre en Iran. Face aux frappes américano-israéliennes, la CGT écrit : « La diplomatie européenne doit assumer pleinement son rôle afin de désamorcer le conflit [...] C’est en ce sens que doit œuvrer la France en s’appuyant sur l’ONU. »⁵⁰ Dans un communiqué antérieur sur la répression en Iran, l’intersyndicale CFDT, CGT, UNSA, FSU, Solidaires « appellent les autorités françaises, européennes et l’ensemble des instances internationales compétentes à agir. »⁵¹
La France y est convoquée comme arbitre neutre. Pas un mot sur TotalEnergies en Irak. Pas un mot sur la base d’Abu Dhabi et les concessions pétrolières. Pas un mot sur la « diplomatie du Rafale ». Et surtout : pas un mot sur la mort d’Arnaud Frion et le lien avec les 60 milliards de bénéfices de TotalEnergies. Un syndicat qui se réclame de la lutte de classe en France mais refuse de désigner l’impérialisme français est un syndicat qui, volontairement ou non, couvre cet impérialisme.
Le social-chauvinisme 2026 : même logique que 1914, autre costume
La formule macroniste : condamner la procédure, valider le fond
Macron, le 3 mars 2026 : « Les opérations militaires américano-israéliennes ont été conduites en dehors du droit international, ce que nous ne pouvons pas approuver. Il reste que l’Histoire ne pleure jamais les bourreaux de leur peuple. Et aucun ne sera regretté. »⁵²
Formule parfaite. Condamnation de la procédure — l’illégalité formelle. Validation du fond — le régime mérite de mourir. Cette double posture permet à la bourgeoisie française d’encaisser les bénéfices immédiats tout en se ménageant une position de surplomb moral pour la négociation post-conflit. Barrot, le 2 mars : « La France se tient prête à participer à la défense des pays du Golfe, s’ils en faisaient la demande. »⁵³ L’aveu implicite : personne n’a rien demandé. La France s’est engagée en vertu d’accords bilatéraux signés sans consultation populaire, sans vote, sans débat. Et un soldat est mort.
La réponse de Lénine en 1914 reste pertinente en 2026. Il ne s’est pas contenté de formuler le défaitisme révolutionnaire — il a analysé les mécanismes sociaux qui produisent la trahison : l’aristocratie ouvrière, la bureaucratie syndicale, la corruption des appareils par la rente coloniale et la rente impérialiste.
En 2026, ces mécanismes ont des noms précis. La CGT, la CFDT et SUD-Solidaires n’ont pas fait le lien public entre la mort d’Arnaud Frion et les 60 milliards de TotalEnergies. Les appareils de la gauche institutionnelle critiquent les « méthodes » américaines tout en soutenant l’engagement « défensif » français et en maintenant le cadre de la solidarité nationale. Le PS vote les budgets militaires. C’est la forme 2026 du social-chauvinisme de 1914 : même logique, autre costume.
Et cette forme n’est pas une trahison accidentelle — c’est la traduction politique des intérêts d’une couche d’appareils qui se reproduit dans le cadre de l’État bourgeois, sous sa surveillance, avec ses subventions.
Macron qui « condamne la procédure » n’est pas un allié. Le PS qui vote les budgets militaires n’est pas un allié.
Le social-chauvinisme n’est pas un phénomène individuel ou accidentel. C’est un courant de classe au sein du mouvement ouvrier, produit par des conditions matérielles précises. Lénine l’a analysé avec une rigueur qui n’a pas pris une ride.
Le social-chauvinisme, c’est la « défense de la patrie » dans la guerre impérialiste actuelle. De cette position découlent, par voie de conséquence, la renonciation à la lutte de classe pendant la guerre, le vote des crédits militaires, l’abandon de toute politique indépendante du prolétariat. Lénine identifiait précisément la base sociale de ce phénomène : « Quelques miettes des gros profits réalisés par la bourgeoisie peuvent échoir à une petite minorité : bureaucratie ouvrière, aristocratie ouvrière et compagnons de route petits bourgeois. Les dessous de classe du social-chauvinisme et de l’opportunisme sont identiques : c’est l’alliance d’une faible minorité d’ouvriers privilégiés avec leur bourgeoisie nationale contre les masses prolétariennes. »
Et Lénine concluait : « Le contenu politique de l’opportunisme et celui du social-chauvinisme sont identiques : collaboration des classes, renonciation à la dictature du prolétariat, à l’action révolutionnaire, reconnaissance sans réserve de la légalité bourgeoise, manque de confiance en le prolétariat, confiance en la bourgeoisie. » Cette analyse s’applique mot pour mot aux directions syndicales françaises de 2026.
En 2026, le social-chauvinisme a des formes concrètes qu’il faut nommer une par une. La CGT confédérale, face aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran, appelle la « diplomatie européenne » et la France à « œuvrer en s’appuyant sur l’ONU » — c’est-à-dire qu’elle convoque l’État impérialiste français comme arbitre neutre d’un conflit dont il est partie prenante. Pas un mot sur les KC-135 américains qui se ravitaillent à Istres dans le cadre des accords OTAN. Pas un mot sur les 60 milliards de bénéfices de TotalEnergies. Pas un mot sur la mort d’Arnaud Frion. La CGT fait exactement ce que faisait Jouhaux en août 1914 : elle couvre l’impérialisme français en détournant la colère ouvrière vers des cibles étrangères — hier l’Allemagne, aujourd’hui les États-Unis et Israël.
SUD-Solidaires, qui se présente comme le syndicat le plus « radical », signe avec la CFDT, la CGT, l’UNSA et la FSU des communiqués intersyndicaux qui « appellent les autorités françaises, européennes et l’ensemble des instances internationales compétentes à agir ». Les « autorités françaises » — c’est-à-dire l’État qui déploie le Charles-de-Gaulle dans le Golfe, qui signe des accords de défense avec les pétromonarchies, qui subventionne Dassault et Thales — sont convoquées pour « agir » en faveur de la paix. C’est demander au pyromane d’éteindre l’incendie. Le cadre intersyndical impose à Solidaires le même social-chauvinisme de fait que celui de la CGT : on critique les « méthodes » sans nommer le système — l’impérialisme français.
LO, par la voix de ses militants dans les entreprises d’armement, illustre le cas le plus aigu. Rémy Bazzali, élu CSE CGT-LO à Airbus Hélicoptères Marignane, dénonce « la guerre » et « le capitalisme » dans les médias — mais ne mène aucune politique concrète de contrôle ouvrier sur la production militaire dans son propre établissement. Il ne demande pas l’ouverture des livres de comptes sur les contrats NH90 OTAN. Il n’appelle pas les soldats de la base d’Istres — à quelques kilomètres — à refuser de ravitailler les KC-135 américains. Les hélicoptères militaires sortent de ses ateliers, les ravitailleurs américains se posent à Istres, et le délégué CGT-LO dénonce la guerre à la télévision. C’est la définition opérationnelle du social-chauvinisme ouvrier en 2026 : le discours radical, la pratique de couverture.
Le NPA-R et Révolution Permanente ne sont pas en reste. Leur « anti-impérialisme » s’arrête aux frontières de l’impérialisme français. Ils dénoncent les frappes américaines sur l’Iran — ce qui ne coûte rien dans l’opinion — mais ne mènent aucune campagne concrète contre les bases militaires françaises, contre les accords de défense avec les pétromonarchies, contre la production d’armement dans les usines où leurs militants sont implantés. Ils ne dénoncent pas les troupes françaises en Roumanie. Ils n’appellent pas au retrait de la France de l’OTAN comme revendication centrale de leur campagne municipale. Leur anti-impérialisme est un anti-impérialisme d’importation — on combat l’impérialisme des autres, jamais le sien.
Le PS vote les budgets militaires. LFI critique les « méthodes » américaines sans remettre en cause les accords de défense bilatéraux. Le PCF appelle à la paix sans nommer l’impérialisme français. Les directions syndicales demandent à l’État de « réguler » les prix sans exiger l’ouverture des livres de comptes ni le contrôle ouvrier. Tout ce spectre — de la gauche gouvernementale à l’extrême gauche — forme un arc de social-chauvinisme qui couvre l’impérialisme français sous des rhétoriques différentes mais convergentes dans leur effet : désarmer le prolétariat, empêcher la connexion entre la lutte économique et la lutte anti-impérialiste, maintenir le peuple travailleur dans le cadre de la « solidarité nationale » — c’est-à-dire de l’union sacrée.
En 1914, le social-chauvinisme avait un visage : Jouhaux au balcon de la Bourse du Travail le 4 août, ralliant la CGT à l’Union sacrée. En 2026, le social-chauvinisme n’a plus besoin de balcon : il opère par omission. Ne pas nommer l’impérialisme français. Ne pas faire le lien entre la mort d’Arnaud Frion et les 60 milliards de TotalEnergies. Ne pas exiger la fermeture de la base d’Istres aux KC-135 américains. Ne pas appeler les travailleurs de Dassault, Thales, Safran à prendre le contrôle de la production d’armement. L’omission est la forme moderne de la trahison — et elle est d’autant plus efficace qu’elle se pare de phrases « anti-guerre » et « anticapitalistes » qui ne coûtent rien et ne menacent personne.
La réponse de Lénine en 1914 reste la nôtre en 2026 : « L’unité avec les social-chauvins, c’est l’unité avec sa propre bourgeoisie nationale qui exploite d’autres nations ; c’est la division du prolétariat international. » Le front unique du peuple travailleur que nous proposons n’est pas le front unique avec les appareils social-chauvins — c’est le front unique avec la base ouvrière de ces appareils, par-dessus la tête de directions qui couvrent l’impérialisme. Et si ces directions refusent l’action commune sur nos revendications, leur refus les désigne devant leurs propres syndiqués pour ce qu’elles sont : les agents de la bourgeoisie impérialiste au sein du mouvement ouvrier.
Le défaitisme sélectif de LFI : contre l’impérialisme américain, silence sur l’impérialisme français
LFI constitue la forme la plus sophistiquée du pseudo anti-impérialisme en France aujourd’hui. Elle pointe la responsabilité de Netanyahu, critique les méthodes de Trump, dénonce l’illégalité formelle des frappes — et c’est exact. Mais elle ne va jamais jusqu’à nommer TotalEnergies comme bénéficiaire direct du choc pétrolier de guerre. Elle n’exige pas la nationalisation. Elle ne remet pas en cause les accords bilatéraux de défense avec les pétromonarchies. Elle ne nomme pas l’impérialisme français comme tel.
C’est ce que nous appelons le défaitisme sélectif : on s’oppose à l’impérialisme américain — ce qui ne coûte rien dans l’opinion française — mais on garde un silence soigneux sur l’impérialisme français, sur TotalEnergies en Irak, sur le Charles de Gaulle dans le Golfe, sur les accords bilatéraux de défense décidés sans mandat populaire.
LFI qui critique les « méthodes » américaines sans remettre en cause les accords de défense bilatéraux n’est pas un allié.
F. Les DOM-TOM : confettis de l’empire colonial français et politique de puissance aujourd’hui
Il n’y a pas d’anti-impérialisme conséquent sans anticolonialisme conséquent. Or la France maintient sous sa domination directe des territoires colonisés — Kanaky-Nouvelle-Calédonie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Mayotte, Réunion, Polynésie française, Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon. Ces territoires ne sont pas des « départements et territoires d’outre-mer » : ce sont les confettis de l’empire colonial français, maintenus sous domination pour des raisons stratégiques et économiques précises.
Le cas de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie est le plus éclatant. Ce territoire détient près de 25 % des réserves mondiales de nickel — minerai stratégique pour l’industrie des véhicules électriques et la transition énergétique. Quand Emmanuel Macron dit que « la France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie », ce qu’il veut surtout dire, c’est sans le nickel. Depuis 1986, la Kanaky figure sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU. Trois référendums d’autodétermination ont été organisés entre 2018 et 2021 — le troisième dans des conditions dénoncées par le FLNKS comme illégitimes (boycott actif en pleine pandémie de Covid-19). L’accord Élysée-Oudinot du 19 janvier 2026, signé sans le FLNKS, verrouille l’accès à la pleine souveraineté en exigeant une majorité qualifiée des trois cinquièmes au Congrès local — condition rendue quasi impossible par le dégel du corps électoral. Le 24 février 2026, le Sénat a voté le projet de loi constitutionnelle qui entérine cet accord. L’insurrection indépendantiste du 13 mai 2024 a été réprimée dans le sang : 14 morts, un territoire placé sous état d’urgence. Le 21 mars 2026, une manifestation nationale est appelée à Paris par le Collectif Solidarité Kanaky en solidarité avec le peuple kanak.
La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane subissent une économie de comptoir héritée directement de la colonisation : importation de produits métropolitains à prix majorés, contrôle du foncier par les descendants des colons (les « békés »), taux de chômage deux à trois fois supérieurs à la métropole, services publics dégradés. La révolte contre la vie chère en Guadeloupe et en Martinique en 2009 (mouvement LKP) et les mobilisations de 2021-2022 ont montré que la question coloniale dans les DOM est loin d’être résolue. Mayotte, transformée en département en 2011 contre la volonté de l’Union des Comores, sert de base de projection militaire française dans le canal du Mozambique et subit un sous-développement organisé.
La France utilise ses DOM-TOM comme bases de projection militaire — la base de Nouméa couvre le Pacifique Sud, Djibouti couvre le Golfe et la Corne de l’Afrique, les Antilles couvrent les Caraïbes — et comme zones économiques exclusives lui assurant le deuxième domaine maritime mondial. La colonisation n’est pas terminée : elle s’est adaptée.
Nous exigeons le droit inconditionnel des peuples des DOM-TOM à disposer d’eux-mêmes — y compris le droit à l’indépendance. Le programme de la Ligue Communiste de 1934, rédigé sous la direction de Trotsky, était explicite dans son point XI — Droit des Nationalités à disposer d’elles-mêmes, y compris jusqu’à la séparation : « La bourgeoisie française n’opprime pas seulement indirectement toute une partie de l’Europe : elle écrase et ruine aussi des colonies immenses. Pour tous les peuples opprimés par les grands capitalistes français, par les de Wendel et les Michelin, les Banques de Paris et autres — nous proclamons le droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes, y compris jusqu’à la séparation. » Le IVe Congrès de l’Internationale Communiste (1922) fixait au Parti communiste français le devoir de « prendre en mains la cause des populations coloniales exploitées et opprimées par l’impérialisme français, soutenir leurs revendications nationales constituant des étapes vers leur libération du joug capitaliste étranger, défendre sans réserve leur droit à l’autonomie ou à l’indépendance ». Nous reprenons ces positions intégralement.
G. La marche au fascisme en France 2026 : pas une métaphore, une tendance réelle
Les conditions objectives sont là : un impérialisme en déclin accéléré, incapable de tenir ses promesses sociales, une petite bourgeoisie qui se déclasse rapidement, un mouvement ouvrier dont les directions trahissent, un bonapartisme qui normalise l’état d’exception. Ces conditions ne rendent pas le fascisme inévitable — elles le rendent possible.
Il n’est rendu inévitable que si le mouvement ouvrier continue à se soumettre aux appareils réformistes et aux fronts populaires de substitution. Seul le front unique du peuple travailleur — non pour défendre la démocratie bourgeoise mais pour imposer la solution ouvrière à la crise — peut conjurer ce danger. La construction des comités d’audit, de l’Interprofessionnelle Énergie, du contrôle ouvrier sur la production n’est pas seulement une réponse à la vie chère : c’est la forme concrète de l’antifascisme prolétarien en 2026.
B/ Ce qu’est le fascisme — et ce qu’il n’est pas
Le fascisme n’est pas simplement « l’extrême droite » ou « le pire parti de droite ». C’est une formation de masse — appuyée sur la petite bourgeoisie déclassée et ruinée, les chômeurs, les couches intermédiaires désorientées — que la grande bourgeoisie mobilise comme bras armé contre le mouvement ouvrier organisé quand elle ne peut plus gouverner normalement. Sa condition d’émergence n’est pas la force de la droite : c’est la défaite ou la désorganisation du mouvement ouvrier.
La preuve italienne est décisive. L’occupation des usines de septembre 1920, plus grande vague révolutionnaire de l’histoire italienne, a été liquidée par la social-démocratie qui n’a eu d’autre souci que de retirer les ouvriers de la bataille. La première attaque fasciste d’ampleur — la prise de Bologne — a suivi en novembre 1920. L’effondrement du mouvement révolutionnaire fut la condition préalable la plus importante de la croissance du fascisme. Ce n’est pas la force des squadristi qui a fait le fascisme : c’est la capitulation des directions réformistes devant la grande bourgeoisie. En Allemagne, même logique : la social-démocratie a brisé les révolutions de 1919 et 1923, tué Liebknecht et Luxemburg, désarmé le mouvement ouvrier — et Hitler a ramassé les restes.
Il faut donc maintenir une distinction analytique stricte entre bonapartisme et fascisme. La France de 2026 est dans une phase de bonapartisme accéléré — concentration des pouvoirs dans l’exécutif, contournement permanent du Parlement, diplomatie et guerre secrètes, état d’exception normalisé. Le bonapartisme n’est pas le fascisme. Il en prépare le terrain. Mais il reste la forme ordinaire du pouvoir bourgeois incapable de gouverner dans les formes démocratiques — non encore la mobilisation de masse fasciste.
Confondre les deux, c’est commettre l’erreur inverse de la théorie stalinienne du « social-fascisme » de 1930-1933, qui identifiait la social-démocratie au fascisme et rendait impossible tout front unique ouvrier. L’erreur analytique produit toujours l’erreur politique.
C/ La différence entre fascisme et extrême droite électorale
Le RN de Le Pen-Bardella est un parti bourgeois qui défend les intérêts du capital avec une rhétorique nationaliste et populiste. Il n’est pas le fascisme : il ne dispose pas de milices armées destinées à briser physiquement les organisations ouvrières, ne vise pas à détruire les syndicats par la violence directe, et opère dans le cadre du parlementarisme bourgeois. Sa montée est le symptôme du déclin impérialiste et de la trahison des directions ouvrières — pas le fascisme lui-même.
Le confondre avec le fascisme produit une politique catastrophique : on demande aux travailleurs de voter pour le « moindre mal » bourgeois pour « faire barrage », ce qui désarme toute lutte indépendante de classe. Aucune bourgeoisie ne se combat aux urnes.
Cela étant posé : le RN peut devenir un tremplin vers le fascisme si le mouvement ouvrier continue à s’affaiblir, si la petite bourgeoisie continue à se déclasser sans trouver de solution de classe à sa situation, si les directions ouvrières continuent à trahir. Ce n’est pas une fatalité — c’est une tendance à combattre par la construction du pouvoir ouvrier.
D/ Ce qu’est l’antifascisme prolétarien : une politique bolchevik-léniniste
L’antifascisme ouvrier n’est pas une coalition interclassiste pour défendre la démocratie bourgeoise. C’est la construction de la puissance organisée du mouvement ouvrier en tant que classe — comités d’usine, soviets, milices ouvrières — capable d’imposer sa propre solution à la crise que le fascisme prétend résoudre.
En France, le mouvement de masse spontané de février 1934 contre les ligues fascistes a d’abord barré réellement la route — avant que le Front populaire ne récupère cet élan pour le mettre au service du gouvernement bourgeois Blum. Ce Front populaire, au pouvoir, a cassé la grève de juin 1936 en signant Matignon pour faire reprendre le travail. Il a fini par donner les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940. L’antifascisme bourgeois-républicain a livré la France au fascisme. Ce n’est pas une coïncidence : c’est la logique du programme. En Italie et en Espagne, même mécanisme : la gauche qui prétendait « défendre la démocratie » a d’abord désarmé le prolétariat révolutionnaire, seul adversaire réel du fascisme, puis l’a abandonné à la répression.
Battre le fascisme, ce n’est pas défendre la démocratie bourgeoise qui l’engendre. C’est construire le pouvoir ouvrier capable de le prévenir — c’est-à-dire résoudre par la révolution la crise sociale dont le fascisme se nourrit.
Le cas Kornilov (1917) : le front unique militaire sans soutien politique
En août 1917, le général Kornilov tenta un coup d’État pour écraser les soviets et instaurer une dictature militaire. Toute la bourgeoisie soutenait Kornilov. L’accord des bolcheviks avec les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks était devenu possible uniquement parce que les conciliateurs avaient temporairement rompu avec la bourgeoisie : c’est la peur de Kornilov qui les y avait poussés. Les bolcheviks organisèrent la défense de Petrograd : ils mobilisèrent les ouvriers armés — les gardes rouges —, les cheminots bloquèrent les voies ferrées, les télégraphistes coupèrent les communications entre les forces de Kornilov. Le putsch s’effondra avant que les troupes n’atteignent la capitale.
La politique de Lénine fut d’une clarté absolue : « Nous combattrons Kornilov. Pas pour soutenir Kerenski, mais pour montrer qu’il est faible. » Le front unique militaire contre Kornilov ne signifiait aucun soutien politique à Kerenski. Trotsky l’a formulé ainsi : on soutient Kerenski « comme la corde soutient le pendu ». C’est la leçon fondamentale : l’antifascisme prolétarien combat le fascisme avec ses propres organes — comités ouvriers, gardes rouges — et non en se mettant à la remorque du gouvernement bourgeois. Et la suite le confirme : c’est parce que les bolcheviks avaient organisé la défense de Petrograd avec leurs propres forces, démontrant en acte la faillite de Kerenski, qu’ils ont pu conquérir la majorité dans les soviets dès septembre 1917 et prendre le pouvoir en octobre.
Les Amis de Durruti et Munis en Espagne (1937) : les limites de l’anarchisme et la question du pouvoir
En Espagne, la révolution de juillet 1936 avait posé la question du pouvoir avec une acuité sans précédent. Les ouvriers de Barcelone avaient battu le fascisme les armes à la main. Mais la direction de la CNT refusa de prendre le pouvoir, participant au gouvernement bourgeois républicain — exactement l’inverse de ce qu’exigeait la situation. Le Groupe des Amis de Durruti — courant critique au sein de la CNT, fort de plusieurs milliers de membres — posa le problème dans des termes qui se rapprochaient de la politique bolchevique : nécessité d’une « junte révolutionnaire » émanant directement des assemblées d’usine et des milices, avec le mot d’ordre « tout le pouvoir au prolétariat ». Comme l’a reconnu Balius, leur dirigeant : « La CNT était totalement dépourvue de théorie révolutionnaire. Nous n’avions pas de programme concret. Nous ne savions pas où nous allions. »
Munis (Grandizo), dirigeant des bolcheviks-léninistes en Espagne, reconnut dans la formulation des Amis de Durruti le principe du passage du pouvoir aux mains de la classe ouvrière. Lors des journées de mai 1937 à Barcelone, les Amis de Durruti et le groupe de Munis furent les seuls à lancer des tracts appelant à poursuivre la lutte contre le gouvernement républicain socialo-stalinien. Le groupe de Munis fut réprimé : Hans Freund, Erwin Wolf et Carrasco furent assassinés. Munis lui-même fut emprisonné dans la forteresse de Montjuic.
L’échec espagnol confirme la leçon russe par la négative : sans organisation révolutionnaire, sans programme de prise du pouvoir, l’élan antifasciste le plus massif et le plus héroïque finit récupéré par le gouvernement bourgeois — qui livre ensuite le pays au fascisme. L’antifascisme bourgeois-républicain, en Espagne comme en France, est le fossoyeur de la révolution.
Barta et la continuité révolutionnaire en France
Barta (David Korner), révolutionnaire roumain exilé en France, fut l’un des rares militants à maintenir intégralement le programme bolchevik-léniniste pendant la Seconde Guerre mondiale — y compris le défaitisme révolutionnaire et le refus de toute participation aux mouvements de résistance nationalistes, position qui lui valut l’hostilité de la majorité de la IVe Internationale. Son groupe, l’Union Communiste, mena un travail de propagande en direction des soldats allemands et des travailleurs français dans la clandestinité la plus totale. Il avait écrit à Trotsky dès 1936 depuis Bucarest, rendant compte de l’activité du groupe bolchevik-léniniste roumain. C’est cette tradition — Monatte, Rosmer, Trotsky, Barta — qui est la nôtre : l’intransigeance programmatique comme condition de l’efficacité révolutionnaire.
E/ L’antifascisme bourgeois-petit-bourgeois type LFI : un paravent
La « Jeune Garde » de Mélenchon, les discours sur la « VIe République » antifasciste reproduisent exactement la logique du Front populaire de 1936 : des phrases antifascistes pour désarmer le prolétariat révolutionnaire et le mettre au service d’un programme bourgeois. Le logo de la Jeune Garde reprend délibérément celui des Jeunesses socialistes autrichiennes des années 1930 — ces mêmes Jeunesses dont la direction sociale-démocrate refusa de déclencher la grève générale face à Dollfuss en 1934, livrant la classe ouvrière autrichienne à l’écrasement et ouvrant la voie à l’Anschluss.
LO, de son côté, affirme que la lutte antifasciste doit se faire « par la lutte de classe et le combat social » — sans dictature du prolétariat, sans soviets, sans programme de rupture avec le capitalisme. Formule creuse qui ne dépasse pas le cadre réformiste. La question n’est pas les méthodes de lutte — c’est le contenu de classe : à qui sert la lutte, vers quel pouvoir mène-t-elle ?
Ni l’ONU ni l’État français : le principe de l’action directe contre la guerre
L’appel à l’ONU comme instance de résolution des conflits impérialistes est une illusion aussi vieille que le réformisme. L’ONU n’est pas une organisation ouvrière. C’est une institution du grand capital à l’échelle mondiale, dont le Conseil de sécurité est dominé par les cinq puissances impérialistes qui disposent du droit de veto. S’appuyer sur l’ONU pour mettre fin à une guerre impérialiste, c’est demander aux voleurs de rendre la clé du coffre.
De même, on ne demande pas à l’État impérialiste français de protéger le peuple travailleur contre la guerre que cet État mène. Des bombardiers ravitailleurs KC-135 se sont posés sur la base d’Istres dans le cadre des accords OTAN pour soutenir des opérations militaires au Moyen-Orient. La guerre se prépare sur le sol français, dans le dos du peuple travailleur, sans vote du Parlement, sans information publique.
C’est pourquoi nous exigeons : la sortie de la France de l’OTAN, la fermeture de toutes les bases militaires françaises à l’étranger, la rupture de tous les accords de défense avec les pétromonarchies du Golfe. Et nous ne le demandons pas à l’État — nous le posons comme revendication du front unique du peuple travailleur, à imposer par l’action directe.
« À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire. »
— CGT, Le Prolétariat contre la Guerre et les Trois Ans, 1912, p. 13.
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Conclusion de la partie III
Le combat contre l’impérialisme français n’est pas une question de politique étrangère. C’est la condition même de toute lutte de classe conséquente en France. Tant que le mouvement ouvrier français acceptera de séparer la lutte économique de la lutte contre l’impérialisme, il restera prisonnier du cadre que la bourgeoisie lui assigne.
NOTES ET SOURCES
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⁵⁰ CGT, communiqué confédéral, La CGT condamne l’agression américano-israélienne contre l’Iran, 3 mars 2026.
⁵¹ Communiqué intersyndical CFDT, CGT, UNSA, FSU, Solidaires sur la répression des manifestants en Iran, mars 2026.
⁵² Conférence de presse de l’Élysée, 3 mars 2026 ; retranscription intégrale disponible sur elysee.fr.
⁵³ Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, déclaration du 2 mars 2026.
⁵⁴ CGT, résolution du XVe Congrès confédéral, Marseille, 1908, in Le Prolétariat contre la Guerre et les Trois Ans, CGT, 1912, p. 13.

IV. L’électoralisme opportuniste de l’extrême gauche
Introduction
À chaque crise — économique, sociale, militaire —, les organisations de la gauche institutionnelle et de l’extrême gauche convergent vers une seule perspective : les élections. Ce réflexe électoraliste n’est pas un accident : c’est la traduction politique d’une rupture profonde avec le programme communiste et avec la tradition du syndicalisme révolutionnaire.
Les élections municipales : quand la gauche institutionnelle n’a qu’une réponse — voter pour elle
La crise économique, la guerre, la vie chère, la mort d’Arnaud Frion : à chaque épreuve, les appareils de la gauche institutionnelle — partis et syndicats — convergent vers une seule perspective. Les élections.
Les élections municipales se tiennent en ce moment même. Et il faut poser la question directement : que proposent concrètement les listes de la gauche institutionnelle sur TotalEnergies, sur les accords de défense, sur le retrait des troupes, sur la nationalisation sans compensation ? La réponse est connue d’avance : rien, sinon voter pour elles.
Un maire, même de gauche, ne peut pas nationaliser TotalEnergies. Un conseil municipal ne peut pas retirer les troupes françaises d’Irak. Un programme municipal ne peut pas imposer l’ouverture des livres de comptes des grandes firmes pétrolières. Subordonner la lutte de classe à l’horizon électoral, c’est désarmer le mouvement ouvrier au moment précis où il a besoin de toutes ses forces.
Les élections municipales de mars 2026 : parlementarisme et tactique révolutionnaire ou gangrene électoraliste ?
Ce que la CGT d’avant 1914 avait raison de combattre — et sa limite
La méfiance structurelle de la CGT révolutionnaire envers les élections et les partis n’était pas de l’abstentionnisme de principe : c’était une réponse politique précise à une réalité précise. La SFIO de Jaurès et Guesde était un parti interclassiste dont les élus parlementaires finissaient invariablement par voter les crédits de guerre ou soutenir les gouvernements bourgeois. Millerand, ancien socialiste, était devenu ministre de la République bourgeoise.
La CGT avait raison sur l’essentiel de ce qu’elle combattait. Sa limite était de ne pas distinguer entre deux choses différentes : le parlementarisme réformiste — participation électorale comme substitut à la lutte — et le parlementarisme révolutionnaire — utilisation de la tribune parlementaire comme caisse de résonance pour la lutte de classe, subordonné à l’organisation extraparlementaire et révocable par elle à tout moment.
Le modèle bolchevik : Badaev à la IVe Douma
Alexeï Badaev, élu bolchevik à la IVe Douma impériale russe en 1912, est le contre-exemple concret au parlementarisme réformiste. Les six députés ouvriers bolcheviks ne siégeaient pas à la Douma pour gérer le régime tsariste — ils y étaient pour rompre avec lui publiquement, à chaque occasion, devant la classe ouvrière.
Les chiffres sont parlants : en 1913, le groupe parlementaire bolchevik a collecté 12 891 roubles pour le mouvement ouvrier auprès de 1 295 groupes ouvriers organisés⁶⁰ — bien plus que les mencheviks, qui comptaient pourtant plus de députés. Le mandat parlementaire servait à construire l’organisation extraparlementaire, pas à la remplacer. Et quand vint août 1914, les six députés bolcheviks furent les seuls à refuser les crédits de guerre — ils furent déportés en Sibérie. Le test de la guerre révèle la nature réelle d’un parlementarisme : les mencheviks votèrent les crédits ; les bolcheviks choisirent la Sibérie.
C’est cette distinction que les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste (1919-1922) ont traduite en politique concrète. Lénine dans La maladie infantile du communisme (1920)⁶¹ : refus de l’abstentionnisme de principe, mais subordination stricte de toute participation électorale à l’organisation extraparlementaire et révocabilité permanente des élus par le parti révolutionnaire.
LFI : extérieure au mouvement ouvrier
LFI n’est pas une organisation du mouvement ouvrier avec une direction opportuniste. C’est une organisation extérieure au mouvement ouvrier par nature — héritière du millerandisme et du radicalisme républicain, dont la base sociale est la petite bourgeoisie diplômée et les couches intermédiaires urbaines, sans ancrage organique dans le prolétariat industriel. Son mode d’adhésion sans cotisation ni carte, sa conception du sujet politique fondée sur « le peuple » au sens de Laclau et Mouffe plutôt que sur la classe, son programme de capitalisme régulé : tout cela la situe dans la tradition radicale-démocratique bourgeoise, pas dans la tradition marxiste.
La tactique du front unique, telle que l’IC la définit, repose sur une prémisse : on propose l’action commune aux organisations ayant un ancrage réel dans la classe ouvrière, même à direction réformiste, pour démontrer à leur base que cette direction trahit. Proposer le front unique à LFI reviendrait à dissoudre la politique de classe dans le bloc républicain de gauche. La proposition reste en revanche fondée vis-à-vis du PCF — qui malgré sa dégénérescence conserve un lien résiduel avec la classe organisée, des sections d’entreprise et une culture de classe — et à plus forte raison vis-à-vis de LO et du NPA-R.
LO et NPA-R en mars 2026 : électoralisme à la SFIO de 1914
LO en mars 2026 ne fait pas du parlementarisme révolutionnaire. Elle fait de l’électoralisme pur. Sa brève du 27 janvier 2026 est sans équivoque : « à part voter les 15 et 22 mars, rien n’est utile ni possible. » Pas de comités de travailleurs pendant la campagne. Pas de liaison avec les luttes locales. Pas de programme sur l’impérialisme français, sur Istres, sur le contrôle ouvrier de la production. Un bulletin = une expression de colère. Mais la colère sans organisation ne change rien — et l’organisation sans programme révolutionnaire prépare la prochaine trahison.
Le NPA-R présente des listes aux municipales sans que ces listes portent une seule revendication de rupture concrète : pas de grève dans les usines d’armement, pas de contrôle ouvrier sur les prix, pas de liaison organique avec les comités populaires.
La question que pose Badaev à ces organisations n’est pas rhétorique : si vos élus sont envoyés à la Douma, qu’est-ce qu’ils refusent de voter quand la guerre éclate ? LO et le NPA-R n’ont pas répondu à cette question en 2026.
F. La révolution permanente
La théorie de la révolution permanente, formulée par Trotsky à partir de 1905 dans Bilan et Perspectives puis développée dans La Révolution permanente (1929), n’est pas une curiosité théorique : c’est la clé stratégique qui permet de comprendre pourquoi les tâches démocratiques et nationales que la bourgeoisie est incapable d’accomplir — y compris dans les pays impérialistes en déclin — ne peuvent être résolues que par la prise du pouvoir par le prolétariat.
La révolution permanente signifie que la révolution ne s’arrête pas aux réalisations nationales et bourgeoises — elle se poursuit vers la révolution socialiste. Dans les pays dominés par l’impérialisme, les bourgeoisies nationales sont trop faibles pour accomplir les tâches démocratiques élémentaires : la réforme agraire, l’indépendance nationale, les libertés démocratiques. Ces tâches retombent sur le prolétariat. Mais le prolétariat, une fois au pouvoir, ne peut pas s’arrêter aux tâches bourgeoises : il est contraint d’empiéter sur la propriété privée des moyens de production, d’entreprendre des mesures socialistes.
En France en 2026, la question se pose en termes concrets. La bourgeoisie française ne peut plus maintenir les acquis démocratiques et sociaux arrachés par un siècle de luttes : les retraites, l’hôpital public, l’éducation, les libertés démocratiques sont systématiquement détruits parce que l’impérialisme français en déclin n’en a plus les moyens matériels. La « défense des acquis » dans le cadre du capitalisme est devenue une utopie réformiste. Les revendications immédiates — échelle mobile des salaires, contrôle ouvrier sur les prix, ouverture des livres de comptes — sont des revendications transitoires : elles ne peuvent être satisfaites durablement que par la prise du pouvoir par le peuple travailleur.
C’est exactement ce que Trotsky formulait dans le Programme de Transition : « Il faut aider les masses, dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires. » Les comités d’audit, l’Interprofessionnelle Énergie, le contrôle ouvrier sur la production ne sont pas des fins en soi : ce sont les formes concrètes par lesquelles le peuple travailleur prépare, dans la lutte quotidienne, sa capacité à diriger l’ensemble de la société.
Les organisations qui se réclament du trotskisme en France — LO, NPA-R, Révolution Permanente — citent volontiers le Programme de Transition sans en tirer une seule conséquence programmatique concrète. Elles séparent les revendications immédiates de l’horizon révolutionnaire, exactement comme les réformistes dont Trotsky combattait la politique. Ce faisant, elles rompent avec la révolution permanente en pratique, tout en s’en réclamant en théorie.
C’est en ce sens que nos comités d’audit, notre Interprofessionnelle Énergie, notre revendication de contrôle ouvrier sur la production, sont des formes concrètes de la révolution permanente en France en 2026 : des organes qui partent des besoins immédiats (le prix du carburant, le prix des aliments) et qui, par la logique même de la lutte, conduisent à la question du pouvoir. Qui décide des prix ? Qui contrôle la production ? Qui gère les ressources ? Le capital ou le travail ? Il n’y a pas de réponse intermédiaire durable — il n’y a que des étapes vers la résolution de cette contradiction fondamentale.
Mais la révolution permanente ne concerne pas seulement les pays arriérés. Dans les pays impérialistes eux-mêmes, le déclin structurel du capitalisme pose les mêmes questions sous une autre forme. La bourgeoisie française ne peut plus maintenir ni les libertés démocratiques (état d’urgence permanent, article 49.3, diplomatie secrète), ni les acquis sociaux (retraites, hôpital, école), ni même la souveraineté nationale (subordination à l’OTAN et aux intérêts américains). Les tâches « démocratiques » élémentaires — transparence de l’État, contrôle populaire sur les engagements militaires, souveraineté sur les ressources énergétiques — ne peuvent plus être accomplies dans le cadre du capitalisme. Elles retombent sur le prolétariat, qui ne peut les accomplir sans empiéter sur la propriété capitaliste.
Parvus, dès 1905, avait formulé l’intuition de départ : dans un pays arriéré comme la Russie, la bourgeoisie était incapable d’accomplir sa propre révolution démocratique. Trotsky en tira la conclusion stratégique complète : c’est le prolétariat qui accomplirait les tâches de la révolution bourgeoise, et en les accomplissant, il serait contraint de passer aux tâches socialistes — sans étape intermédiaire, sans s’arrêter au stade de la démocratie bourgeoise. La révolution d’Octobre 1917 confirma intégralement cette perspective contre les mencheviks (qui voulaient une étape bourgeoise) et contre les « vieux bolcheviks » (qui hésitaient en février-mars 1917).
Notre position : ni abstentionnisme de principe, ni électoralisme
Nous ne sommes pas abstentionnistes de principe. Dans certaines conditions précises — tribune réelle, programme révolutionnaire porté, liaison organique avec la lutte extraparlementaire, révocabilité des élus par les organisations qui les mandatent — la participation électorale peut servir la lutte de classe.
Mais ces conditions ne sont pas réunies aux municipales de mars 2026. La crise est ouverte maintenant. La guerre est en cours maintenant. Arnaud Frion est mort maintenant. Dans ce contexte, subordonner la construction du front unique du peuple travailleur à la campagne électorale, c’est exactement ce que Trotsky dénonçait dans le Programme de Transition : transformer les aspirations révolutionnaires des masses en canaux électoraux inoffensifs pour le capital.
La priorité absolue est à la construction des comités. Un comité d’audit constitué dans une raffinerie de Normandie le 15 mars 2026 vaut infiniment plus, pour la lutte réelle du peuple travailleur, que 500 000 voix pour une liste qui se réclame du Programme de Transition sans en tirer une seule conséquence programmatique concrète.
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Conclusion de la partie IV
L’électoralisme de l’extrême gauche française n’est pas un simple défaut tactique : c’est l’expression d’une rupture avec le programme communiste — avec le parlementarisme révolutionnaire de Lénine, avec la révolution permanente de Trotsky, avec le syndicalisme révolutionnaire de Pouget et Griffuelhes. Retrouver le fil, c’est retrouver la distinction entre la tribune parlementaire comme instrument de la lutte de classe et l’élection comme substitut à la lutte de classe.
NOTES ET SOURCES
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⁶⁰ A.E. Badaev, Les Bolcheviks à la Douma d’État, Éditions sociales, Paris, 1938, chap. 5. Les 12 891 roubles collectés en 1913 provenaient de 1 295 groupes ouvriers cotisants, contre 1 064 roubles et 672 groupes pour le groupe menchevik.
⁶¹ V.I. Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), 1920, in Œuvres complètes, t. 31, chap. 6.

V. Pour un programme d’action contre la vie chère, la guerre et l’impérialisme français
Contre la vie chère
Les fausses solutions : pourquoi ça ne marchera pas
Avant de dire ce qu’il faut faire, disons ce qui ne servira à rien — et pourquoi.
Le RN de Bardella et Le Pen réclame une baisse de la TVA de 20 % à 5,5 % sur les carburants. Belle démagogie. Mais qui garantirait que Total ne remonterait pas ses prix d’autant, empochant la différence ? Personne. Cette mesure offrirait une aubaine de plusieurs milliards aux pétroliers, creuserait de 20 milliards le budget de l’État — qui se retournerait contre les salariés, les retraités et les sans-emploi via d’autres coupes — et ne changerait strictement rien à la mainmise des multinationales sur l’énergie.
La gauche réformiste — LFI en tête — réclame un « blocage des prix ». Bonne intuition, mauvais outil. Un blocage décrété d’en haut par l’État bourgeois, sans contrôle du peuple travailleur sur la production et la distribution, sera contourné. Les pétroliers créeront des pénuries artificielles, délocaliseront leurs marges, inventeront des frais de transport. Un prix bloqué sans contrôle sur les comptes, c’est une loi sans gendarme.
Quant au gouvernement Lecornu : il « étudie des scénarios », fait contrôler quelques affichages, sa porte-parole Maud Bregeon jugeant « précipité » toute mesure fiscale.
L’État bourgeois ne protège pas le peuple travailleur contre le capital — il protège le capital contre le peuple travailleur. Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT de 1901 à 1909, le formulait sans équivoque : « L’État, le gouvernement n’ont jamais été, et ils ne peuvent être, des facteurs de progrès dans l’ordre économique et social. [...] l’État est un facteur d’oppression ; et toutes les attitudes à allure libérale qu’il prend sont autant de manœuvres faites pour abuser, tromper, afin de mieux triompher. » — Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme Révolutionnaire, Paris, 1909, p. 5-7.
Sur les directions syndicales, soyons directs. La CGT demande au gouvernement d’« encadrer les prix » et réclame une TICPE flottante. FO exige « de la transparence sur les coûts réels et les marges ». Ces revendications s’adressent à l’État bourgeois pour qu’il agisse à la place du peuple travailleur — c’est la définition même du réformisme.
LO et la taxe Zucman : mépriser le programme minimum sans articuler le programme transitoire.
LO a raison de constater que le PDG de Total « doit bien rire ». Mais leur programme s’arrête là. LO méprise les revendications fiscales — la taxe Zucman sur les ultra-riches, les prélèvements sur les superprofits — comme de vulgaires réformismes petits-bourgeois sans portée révolutionnaire. Cette posture est une erreur de méthode.
La taxation progressive et confiscatoire du capital, liée à l’ouverture obligatoire des livres de comptes et au contrôle ouvrier, n’est pas une mesure réformiste — c’est une revendication transitoire. Elle ouvre une chaîne : taxation → ouverture des comptes → commissions ouvrières d’audit → contrôle ouvrier sur les investissements → expropriation comme conclusion logique. C’est précisément ce que Trotsky formulait dans le Programme de Transition : les revendications transitoires sont des ponts entre les besoins immédiats des masses et le programme de la révolution. LO, en sautant directement à la nationalisation sans passer par ce pont, ne fait pas une politique plus révolutionnaire — elle fait une politique plus abstraite, qui laisse le champ libre aux réformistes bourgeois sur les revendications concrètes.
Notre programme sur ce point est précis : taxation progressive et confiscatoire de tous les revenus du capital au-delà d’un seuil défini — liée à l’ouverture obligatoire des livres de comptes, à la constitution de commissions ouvrières désignées en assemblée générale dans chaque entreprise concernée, dotées d’un droit de veto sur les décisions d’investissement militaire, de délocalisation et de versement de dividendes.
« La théorie de la conquête des Pouvoirs Publics ayant, sinon complètement éliminé, du moins rejeté à l’arrière-plan les préoccupations révolutionnaires, les appétits se sont éveillés. »
— Émile Pouget, Le Parti du Travail, Bibliothèque Syndicaliste.
Sur l’impôt : la position du mouvement ouvrier
La question de l’impôt fut posée très tôt par le mouvement ouvrier. Marx proposa à l’AIT de discuter deux points : premièrement, qu’aucune modification de la forme de perception des impôts ne saurait produire un changement important dans les relations du capital et du travail ; deuxièmement, que s’il s’agit de choisir entre deux systèmes, les socialistes recommandent l’abolition complète des impôts indirects et leur substitution par les impôts directs progressifs, parce que les impôts indirects font hausser le prix des marchandises, et que les commerçants les chargent non seulement du montant des impôts indirects, mais encore de l’intérêt et du profit sur le capital avancé pour les payer.
Le Programme du Parti Ouvrier Français, rédigé avec la participation de Marx, mettait en avant dans sa partie politique, point 3, la « suppression de la dette publique ». Dans sa partie économique, point 8 : « Suppression de toute immixtion des employeurs dans l’administration des caisses ouvrières de secours mutuels, de prévoyance, etc., restituées à la gestion exclusive des ouvriers. » Et dans son point 12 : « Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3 000 francs. Suppression de l’héritage en ligne collatérale et de tout héritage en ligne directe dépassant 20 000 francs. »
Notre programme reprend et actualise ces revendications : suppression de tous les impôts indirects — TVA en premier lieu — et leur remplacement par un impôt progressif sur le capital et les revenus du capital. Annulation de la dette publique — car cette dette a été contractée par l’État bourgeois au nom du peuple travailleur, pour financer les guerres et les cadeaux fiscaux au grand capital. Taxation progressive et confiscatoire de tous les revenus du capital au-delà d’un seuil défini.
Face à cette réalité, les travailleurs doivent apprendre à compter selon leurs propres critères de classe. La dette publique française — environ 3 200 milliards d’euros — n’est pas « notre » dette : c’est la dette que l’État bourgeois a contractée en notre nom, pour financer les guerres, les cadeaux fiscaux au grand capital, les plans de sauvetage des banques en 2008. Les intérêts de cette dette — plus de 50 milliards par an, soit le premier poste budgétaire de l’État — sont versés aux détenteurs d’obligations d’État, c’est-à-dire aux banques, aux fonds de pension, aux compagnies d’assurance. L’austérité imposée au peuple travailleur sert à rembourser le capital financier. La suppression de cette dette est une revendication élémentaire du programme ouvrier — déjà formulée par Marx dans le programme du Parti Ouvrier Français.
Le budget 2026 de l’État français illustre cette logique de classe avec une brutalité particulière. Pendant que le gouvernement Lecornu impose 40 milliards d’euros d’économies sur les dépenses publiques — hôpitaux, écoles, transports, allocations —, les niches fiscales qui bénéficient au grand capital restent intouchées. Le Crédit d’Impôt Recherche (CIR), détourné massivement par les grands groupes comme mécanisme d’optimisation fiscale, coûte 7 milliards par an au budget de l’État. Les exonérations de cotisations patronales représentent plus de 70 milliards par an. La flat tax sur les revenus du capital, instaurée par Macron en 2018, a réduit l’imposition des dividendes et des plus-values à 30 % — alors que les revenus du travail sont imposés jusqu’à 45 % plus les cotisations. Le système fiscal français est une machine à redistribution à l’envers : du travail vers le capital.
Front unique du peuple travailleur pour la lutte immédiate ou front électoral : il faut choisir
Dans les faits, depuis le début de la crise pétrolière, les appels à l’action de la CGT, de FO, de SUD-Solidaires, du NPA, de LO, de la France Insoumise convergent tous, à terme, vers la même perspective : les élections. Nous refusons ce glissement. Non par principe abstrait — mais parce que cette crise, maintenant, en mars 2026, n’attend pas les urnes.
« Il n’y a pas de panacée suffragiste ou référendiste qui puisse suppléer au recours à la force révolutionnaire. » — Émile Pouget, L’Action Directe, Bibliothèque Syndicaliste.
La Charte d’Amiens de 1906 — texte fondateur dont la CGT, Force Ouvrière, l’Union Syndicale Solidaires et la FSU se réclament tous dans leurs statuts actuels — est explicite :
« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. » Et : « Les syndicats n’ont pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent en toute liberté poursuivre la transformation sociale. » — Charte d’Amiens, IXe Congrès confédéral de la CGT, Amiens, 8-13 octobre 1906.
Note : depuis le 45e Congrès de la CGT en 1995, les statuts confédéraux ont supprimé toute référence à la nécessité d’en finir avec « l’exploitation capitaliste ». FO et Solidaires gardent la référence à la Charte mais en évacuent l’expropriation capitaliste. La Charte d’Amiens réduite à l’indépendance formelle vis-à-vis des partis — instrumentalisée pour justifier la « neutralité » électorale — est une coquille vide. C’est la lettre sans l’esprit.
Nous posons donc une distinction essentielle — celle que le syndicalisme révolutionnaire d’avant 14 avait forgée dans la pratique, et que ses héritiers ont oubliée. Le syndicat est une organisation. Le syndicalisme est un mouvement — le mouvement réel par lequel les travailleurs agissent sur leur propre condition. Pouget disait :
« la Classe Ouvrière qui n’attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle, mais qui crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action » — Émile Pouget, L’Action Directe, Bibliothèque Syndicaliste.
Le front unique du peuple travailleur : pourquoi et comment
La force du capital est de maintenir divisés ceux qui ont intérêt à se battre ensemble : raffineurs et automobilistes, salariés et agriculteurs, syndiqués CGT et non-syndiqués des Gilets jaunes. Il faut briser cette division par le front unique du peuple travailleur.
Le front unique n’est pas la fusion de toutes les organisations en une seule. C’est l’action commune sur des revendications concrètes, chacun gardant son indépendance et son programme. Les révolutionnaires doivent en prendre l’initiative — non la mendier. Si les directions syndicales acceptent, on construit ensemble. Si elles refusent, leur refus les désigne devant leurs propres syndiqués pour ce qu’elles sont.
Une tradition française, pas une importation. La Charte d’Amiens articulait la double logique revendications immédiates / horizon révolutionnaire avec une clarté que nous ne pouvons qu’approuver : « Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates [...] Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste. » — Charte d’Amiens, IXe Congrès confédéral de la CGT, Amiens, 8-13 octobre 1906.
Le fil qui relie Pouget à Lénine, et Lénine à nous. En octobre 1914, quand Trotsky arrivait à Paris en exil, c’est vers les militants de La Vie Ouvrière qu’il se tournait. Il l’a raconté lui-même : « À la recherche des révolutionnaires, une bougie à la main, j’ai fait la connaissance de Monatte et de Rosmer. Ils n’étaient pas assujettis au chauvinisme. C’est ainsi que notre amitié naquit. » — Léon Trotsky, Les fautes fondamentales du syndicalisme, 21 octobre 1929.
Dans cette crise précise, le front unique du peuple travailleur repose sur trois piliers :
Revendications communes minimales : blocage des prix au niveau pré-crise — sur le carburant comme sur les produits alimentaires de base —, ouverture des livres de comptes de TotalEnergies et des grands groupes agro-alimentaires, prélèvement intégral des superprofits spéculatifs, augmentation des salaires, application de l’échelle mobile des heures de travail et des salaires.
Organes d’action propres : comités d’audit, comités populaires de contrôle des prix, Interprofessionnelle Énergie — créés et gérés par le peuple travailleur lui-même, ouverts à tous, syndiqués et non syndiqués.
Indépendance programmatique : nous marchons avec toutes les organisations prêtes à agir, mais chacune maintient son propre programme, ses analyses, ses perspectives.
Le programme d’action concret : six chantiers immédiats
Voici non pas ce que nous demandons à l’État de faire, mais ce que NOUS pouvons construire dès aujourd’hui.
1. Les Comités d’Audit dans les entreprises pétrolières et agro-alimentaires
Raffineurs, techniciens de dépôt, laborantins, agents de maintenance, chauffeurs-livreurs de TotalEnergies et de ses sous-traitants : vous êtes à l’intérieur. Vous avez accès — ou pouvez l’exiger — aux données de production, aux coûts d’approvisionnement réels, aux marges par produit, aux prix de transfert entre filiales. Organisez des comités d’audit dans chaque établissement.
Ces comités ont pour mandat : recueillir et analyser les données de coût réel du carburant produit ou stocké ; comparer le prix de revient réel avec le prix vendu à la pompe ; calculer et publier la marge de profit réelle par litre ; dénoncer publiquement tout écart injustifié entre coût et prix ; rendre ces informations accessibles aux syndicats, aux comités populaires, aux médias indépendants.
Si TotalEnergies refuse l’accès aux données, ce refus lui-même sera une preuve de manipulation. Si elle accepte, ses marges gonflées seront exposées. Dans les deux cas, le rapport de force change.
Ce principe vaut également pour l’agro-alimentaire — Lactalis, Danone, Nestlé France, les grands groupes de distribution. La baisse de 11 % de la consommation alimentaire en volume entre 2020 et 2023 n’est pas une fatalité : c’est le résultat de marges préservées et de spéculation sur les matières premières agricoles.
2. Les Comités Populaires de Contrôle des Prix dans les quartiers et les communes
Dans chaque quartier populaire, dans chaque commune ouvrière, dans chaque bourg rural, constituons des Comités Populaires de Contrôle des Prix. Leur rôle : recenser et publier les prix pratiqués dans toutes les stations du secteur ; identifier et dénoncer les stations pratiquant des prix abusifs ; recenser et publier les prix alimentaires dans les grandes surfaces ; identifier et dénoncer les écarts injustifiés entre le prix payé au producteur agricole et le prix vendu au consommateur ; organiser des boycotts ciblés des stations et des enseignes les plus prédatrices ; établir un contact direct avec les comités d’audit dans les raffineries, les usines agro-alimentaires et les entrepôts de distribution.
Ces comités ne sont pas des associations bourgeoises de défense des consommateurs. Ils sont des organes de contre-pouvoir populaire.
3. L’Interprofessionnelle Énergie : relier production et consommation
Nous appelons à la constitution d’une Interprofessionnelle Énergie, réunissant délégués des comités d’audit dans les entreprises pétrolières ET représentants des comités populaires de contrôle des prix. Elle aurait pour fonction : élaborer collectivement une proposition de prix juste, basée sur les coûts réels audités ; coordonner les actions en articulant arrêts de travail, boycotts et mobilisations ; imposer des mesures d’urgence en s’appuyant sur le rapport de force construit — non négocier dans le cadre bourgeois ; préparer la gestion collective et démocratique du secteur énergétique.
4. La grève sur les prix : l’arme des producteurs
En 2022, la grève dans les raffineries TotalEnergies avait paralysé l’approvisionnement d’une grande partie de l’Île-de-France et du Nord. Le gouvernement avait réquisitionné — preuve de la peur. Construisons un mouvement de grève articulé autour d’exigences précises : blocage immédiat des prix au niveau du 27 février 2026 ; ouverture forcée des livres de comptes de TotalEnergies et des autres majors ; prélèvement intégral sur les superprofits au-delà d’un seuil de profit normal défini ; interdiction des licenciements et des suppressions de postes dans le secteur énergétique.
Cette grève ne demande pas à l’État de légiférer. Elle pose un rapport de force direct : si vous spéculez sur nos vies, nous arrêtons vos raffineries.
« La grève générale est l’arrêt de la production sociale ; par elle le prolétariat affirme sa volonté de conquête totale et atteste la valeur du travail humain, point de départ et d’arrivée de tout mouvement et de toute vie. » — Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme Révolutionnaire, Paris, 1909, p. 17.
5. La nationalisation ouvrière : l’horizon politique
Nous exigeons la nationalisation ouvrière de TotalEnergies et des grandes entreprises du secteur pétrolier — sans indemnité pour les grands actionnaires, sans rachat au prix de la Bourse gonflée par la spéculation. Pas la nationalisation bourgeoise à la française de 1981. La nationalisation ouvrière, c’est : direction par des conseils élus composés pour moitié de représentants des salariés, pour moitié de représentants des consommateurs et de la population ; transparence totale et permanente des comptes, accessible à tous ; prix fixés en fonction des besoins sociaux et des coûts réels, pas de la spéculation ; intégration dans une planification énergétique démocratique incluant la transition hors des fossiles.
6. L’emploi, les salaires, la protection sociale : le programme ouvrier intégral
Échelle mobile des heures de travail et des salaires. Nous revendiquons l’application intégrale de l’échelle mobile : les salaires et la durée du travail s’ajustent automatiquement à l’inflation et au chômage.
Bureaux d’embauche ouvriers — contrôle ouvrier sur l’embauche. Aucun licenciement sans accord des travailleurs. Aucune suppression de poste sans contrôle des organisations ouvrières.
Gestion ouvrière des caisses de retraite, de Sécurité sociale et d’assurance chômage. Nous exigeons la sortie immédiate des représentants de l’État bourgeois et des patrons de toutes ces caisses. Elles ont été construites par les cotisations du travail — elles doivent être gérées par les travailleurs eux-mêmes.
Cette position a une histoire concrète dans le mouvement ouvrier français. La CGT d’avant 1914 a mené pendant quinze ans une bataille acharnée contre la loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes de 1910. Sa position était nette : opposition à toute cotisation ouvrière. Le secrétaire confédéral Georges Yvetot l’exprimait sans ambiguïté : « La CGT est contre tout versement ouvrier. »⁵⁵ La CGT dénonçait une escroquerie — « la retraite des morts » — car à 65 ans, l’espérance de vie ouvrière ne dépassait pas 49 ans, et à peine 8 % de la population atteignait l’âge légal⁵⁶. Jules Guesde, à la Chambre, proposait un amendement supprimant tout prélèvement sur les salaires ouvriers, remplacé par des impôts frappant uniquement les revenus du capital⁵⁷.
La CGTU, dans les années 1920-1930, alla plus loin encore : elle revendiquait une gestion ouvrière intégrale des Assurances sociales, dont seraient exclus les mutualistes et le patronat⁵⁸. C’est cette tradition que nous remettons à l’ordre du jour.
NOTES ET SOURCES
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⁵⁵ Georges Yvetot, cité in Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la Patrie et la Révolution, 1995, p. 112.
⁵⁶ INSEE, données historiques d’espérance de vie à la naissance et à 60 ans, 1910 ; tables de mortalité INED.
⁵⁷ Jules Guesde, amendement n°47, Journal officiel, 12 mars 1910, p. 1823.
⁵⁸ Presses Universitaires de Rennes, La CGT dans les années 1950, 2005, d’après archives CGTU 1920-1930.

VI. La question de la guerre impérialiste
Introduction
Cette crise est directement liée à la guerre. On ne peut pas séparer la lutte contre la vie chère de la lutte contre la guerre impérialiste. Réclamer le blocage des prix sans réclamer la fin de cette guerre, c’est traiter l’effet sans toucher à la cause.
Le chef d’état-major français nous explique qu’il faudra « accepter de perdre ses enfants » et « souffrir économiquement » pour la défense. En langage bolchevique, cela signifie : la bourgeoisie prépare sa guerre, et elle veut que le prolétariat la finance, la fasse et la subisse. La seule réponse digne de notre classe n’est pas le pacifisme moral : c’est la lutte pour enlever à l’État et à la hiérarchie militaire le contrôle des armes, des soldats et de la production.
La CGT d’avant 14 l’avait dit avant nous
Le XVe Congrès confédéral de la CGT (Marseille, 1908) : « Les travailleurs ne reconnaissent que les frontières économiques séparant les deux classes ennemies : la classe ouvrière et la classe capitaliste. [...] Les Travailleurs n’ont pas de Patrie ! qu’en conséquence toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière, qu’elle est un moyen sanglant et terrible de diversion à ses revendications. » — CGT, résolution du Congrès de Marseille, 1908.
La Conférence nationale des Bourses et Fédérations (octobre 1911) : « À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire. » — CGT, Le Prolétariat contre la Guerre et les Trois Ans, 1912, p. 13.
Ces résolutions étaient votées à la quasi-unanimité par les mêmes organisations dont les héritières se réclament aujourd’hui de la Charte d’Amiens. Où sont les résolutions équivalentes sur les frappes américano-israéliennes sur l’Iran ? Sur le déploiement du Charles-de-Gaulle ?
La trahison de 1914 et ceux qui ont tenu
Le 4 août 1914, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, annonça le ralliement à l’Union sacrée. Les directions syndicales et socialistes de toute l’Europe — celles qui avaient voté les résolutions les plus enflammées contre la guerre — votèrent les crédits militaires ou se turent.
Mais pas tous. Pierre Monatte et Alfred Rosmer — le cœur de La Vie Ouvrière — refusèrent. En décembre 1914, Monatte démissionna du Comité confédéral de la CGT en claquant la porte. Il était membre du bureau confédéral depuis 1904. Il préféra la rupture à la capitulation.
C’est à ce moment que Trotsky rencontrait Monatte et Rosmer pour la première fois : « À la recherche des révolutionnaires, une bougie à la main, j’ai fait la connaissance de Monatte et de Rosmer. Ils n’étaient pas assujettis au chauvinisme. » — Léon Trotsky, Les fautes fondamentales du syndicalisme, 21 octobre 1929.
La guerre peut engendrer la révolution
1914-1918 : La Première Guerre mondiale a engendré la révolution russe d’Octobre 1917. Quatorze puissances — dont la France — ont immédiatement envoyé leurs armées pour l’écraser, sachant qu’une révolution victorieuse menaçait de transformer la guerre entre États en guerre de classes à l’échelle du continent⁵⁹.
Grèce 1944-1949 : À la Libération, le mouvement de résistance grec est la force politique la plus puissante du pays. Churchill donne l’ordre à ses troupes d’ouvrir le feu sur les résistants. Les accords secrets Churchill-Staline avaient partagé l’Europe en sphères d’influence — Staline abandonne le mouvement révolutionnaire grec à la répression. Bourgeoisies rivales, intérêt commun contre la révolution.
Golfe 1991 : La France engage 10 000 soldats dans la coalition. Quand les populations chiites du Sud et les Kurdes du Nord se soulèvent, ces mêmes armées leur laissent les mains libres de Saddam Hussein. La bourgeoisie irakienne vacillante valait mieux, aux yeux des impérialismes, qu’une révolution populaire dans la région.
La leçon est univoque : retirer les troupes françaises de l’étranger, c’est retirer un instrument de la contre-révolution mondiale.
Retirer tous les soldats français de la région
Au 1er mars 2026, 5 100 militaires français sont déployés dans la région : 900 aux EAU, 700 au Liban (FINUL), 1 500 à Djibouti, 600 en Irak/Syrie (opération Chammal), 300 en Jordanie⁴⁹.
Nous exigeons : le retrait immédiat et sans condition de tous les militaires français de la région ; la fermeture de toutes les bases militaires françaises au Moyen-Orient et en Afrique ; le retrait de la France de l’OTAN ; la rupture de tous les accords de défense avec les monarchies pétrolières du Golfe ; la solidarité avec les peuples de la région contre toutes les puissances impérialistes.
Contrôle ouvrier sur la production : armement, énergie, alimentation
À Marignane, Airbus Helicopters produit les hélicoptères militaires de l’armée française — 49 % de la production était militaire en 2024. L’État subventionne cette production de guerre : 34,5 millions d’euros de fonds publics (programme France 2030) pour la NextGen Factory inaugurée en février 2026, pendant que les travailleurs choisissent entre faire le plein et manger.
Ce même principe vaut pour l’industrie agro-alimentaire. Quand Lactalis accumule des profits records pendant que le peuple travailleur réduit sa consommation, les travailleurs de ses usines ont le droit — et le devoir de classe — d’exiger l’ouverture des comptes.
Nous exigeons le contrôle ouvrier sur la production dans tous les secteurs vitaux : énergie, alimentation, armement, logement — et l’expropriation sans indemnité de tous ceux qui vivent de la guerre et de la faim.
La militarisation de la jeunesse : recrutement par la misère
Le Service National Universel — censé devenir obligatoire, annulé faute de budget — a laissé place à un service militaire volontaire annoncé en septembre 2025 par le Premier ministre Lecornu⁶². 42 500 jeunes enrôlés, rémunérés 800 euros bruts par mois. Lever de drapeau obligatoire, Marseillaise, encadrement militaire dès 16 ans dans les dispositifs « Classe Défense » qui se multiplient dans les lycées. Macron, le 15 mars 2025, désignait l’école comme « fer de lance du réarmement civique »⁶³. En 2024-2025, des lycéens mobilisés pour la Palestine ont été sanctionnés dans plusieurs établissements — la répression du militantisme pacifiste s’accélère en même temps que la propagande militariste.
L’objectif est transparent : fabriquer le consentement à une guerre que le peuple travailleur n’a pas décidée. Ces 42 500 jeunes ne sont pas recrutés par conviction patriotique — ils sont recrutés par la précarité sociale. 800 euros bruts, quand l’emploi stable est inaccessible et que les études coûtent cher, c’est une offre que l’État fait aux enfants des classes populaires. C’est le recrutement par la misère.
Ce n’est pas une politique pour les jeunes — c’est une politique contre eux. Aux jeunes que l’État cherche à enrôler, nous disons : votre ennemi n’est pas à Téhéran. Il est dans les conseils d’administration de TotalEnergies, de Dassault, de Safran et de Thales.
Nous exigeons : le retrait immédiat de tous les dispositifs de « culture de défense » des établissements scolaires, l’abrogation du service militaire volontaire, la fin du financement public de toute forme de préparation militaire de la jeunesse.
Soldats, policiers et gendarmes du rang : travailleurs en uniforme
Il y a deux erreurs symétriques sur la question des forces armées et de sécurité, et il faut les nommer toutes les deux.
La première est le mot d’ordre « tout le monde déteste la police », populaire dans certains secteurs de l’extrême gauche. Cette formule traite les policiers, gendarmes et soldats du rang comme une masse homogène d’ennemis de classe — elle efface la distinction fondamentale entre le commandement et le rang. Elle est politiquement stérile : elle interdit tout travail en direction de ces travailleurs en uniforme et abandonne le champ à la propagande patriotique et corporatiste.
La seconde erreur est celle de LO, qui propose une « police de proximité » comme réponse à la brutalité policière. Cette formule intègre la police dans un projet de « service public » sans remettre en cause sa fonction de classe. La violence policière n’est pas un dysfonctionnement — c’est une fonction. La réformer sans remettre en cause l’ordre du capital qu’elle défend, c’est réformer un instrument de domination de classe en lui donnant un meilleur habillage.
Notre position est différente. Les soldats du rang, les policiers et gendarmes du rang ne sont pas les ennemis du peuple travailleur — ils en sont issus, ils en partagent les conditions de vie, et ils sont eux-mêmes soumis à la hiérarchie d’un État qui les traite comme des instruments. La distinction à établir est entre le rang et le commandement.
L’histoire fournit les preuves concrètes que cette distinction n’est pas rhétorique. En 1789, la Garde nationale révolutionnaire élisait ses gradés. En août 1917, les marins de la flotte allemande se mutinent à Kiel et Wilhelmshaven : leurs comités refusent les ordres de guerre⁶⁴. En 1917, des régiments français entiers se mutinent après l’offensive Nivelle — non pour trahir, mais pour refuser d’être envoyés à la boucherie inutilement⁶⁵. En 1913, l’agitation contre la loi des trois ans dans les casernes françaises était suffisamment sérieuse pour inquiéter le gouvernement. En décembre 2025, en Ariège, des gendarmes ont refusé de maintenir le casque lors d’une opération contre des manifestants⁶⁶ : une fissure concrète dans le rang.
Des policiers et gendarmes qui démissionnent posent la question : « Est-ce que je suis vraiment du bon côté ? » Cette question mérite une réponse politique.
Nos revendications concrètes en direction des forces du rang : droit de syndicalisation réelle, indépendante de la hiérarchie, dans toutes les forces armées et de sécurité ; droit de refus d’ordre manifestement illégal — sans sanction — pour les missions de répression des mouvements sociaux ; protection contre les sanctions disciplinaires pour les personnels refusant des ordres contraires à leurs droits fondamentaux ; transparence totale des procédures internes en matière de violence et d’usage de la force ; droit de constituer des comités du rang élus dans chaque unité.
La condition nécessaire est l’articulation avec les comités de travailleurs à l’extérieur : le comité du rang n’a de poids que s’il est en liaison avec les comités d’usine, les comités populaires de quartier, le front unique du peuple travailleur.
Aux soldats de la base d’Istres : les KC-135 qui se ravitaillent sur votre base servent une guerre que vous n’avez pas décidée, pour des intérêts que vous ne partagez pas.
Aux gendarmes envoyés contre des grévistes : les travailleurs que vous avez en face de vous défendent des droits que vos propres familles ont intérêt à voir préservés.
Le programme d’action de la Ligue Communiste (1934) formulait cette politique concrètement : « C’est par milliards que le gouvernement soutire l’argent aux pauvres, aux exploités, aux gens de toutes conditions, pour développer et armer sa police, ses gardes mobiles et son armée, en un mot pour développer non seulement la guerre civile, mais préparer la guerre impérialiste. » Et plus loin : « Nous voulons le licenciement des officiers et sous-officiers réactionnaires et fascistes, instruments de coup d’État. Les travailleurs sous les armes doivent au contraire conserver tous les droits politiques, et se faire représenter par des comités de soldats élus dans des assemblées spéciales. » Et sur la police : « Toute la police exécutrice des volontés du capitalisme, de l’État bourgeois et de ses clans politiciens corrompus doit être licenciée. Exécution des fonctions de police par la milice des travailleurs. »
H. Les DOM-TOM et le droit des peuples à s’auto-déterminer
Il n’y a pas d’anti-impérialisme sans anticolonialisme conséquent dans les DOM-TOM. Nous avons analysé dans la partie III la réalité coloniale de ces territoires. Sur le plan programmatique, nous en tirons les conséquences suivantes :
Premièrement, le droit inconditionnel de tous les peuples des DOM-TOM à disposer d’eux-mêmes, y compris le droit à l’indépendance complète et sans condition.
Deuxièmement, le retrait immédiat de toutes les forces militaires et de gendarmerie françaises de tous les territoires d’outre-mer qui en feront la demande.
Troisièmement, l’annulation de l’accord Élysée-Oudinot sur la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la reprise de discussions dans le cadre des accords de Nouméa, et la reconnaissance du droit inaliénable du peuple kanak à décider de son avenir.
Quatrièmement, la solidarité active avec les mouvements de libération nationale dans tous les DOM-TOM — en Kanaky, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Mayotte.
« Les problèmes centraux des pays coloniaux et semi-coloniaux sont : la RÉVOLUTION AGRAIRE, c’est-à-dire la liquidation de l’héritage féodal, et l’INDÉPENDANCE NATIONALE, c’est-à-dire le renversement du joug de l’impérialisme. Ces deux tâches sont étroitement liées l’une à l’autre. »
— Léon Trotsky, Le Programme de Transition, 1938.
NOTES ET SOURCES
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⁴⁹ Ministère des Armées, Dispositif militaire français au Moyen-Orient et dans le Golfe, état au 1er mars 2026.
⁵⁹ Résolution fondatrice de l’IC, 1er Congrès, Moscou, mars 1919 ; Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste, Fayard, 1997.
⁶² Gouvernement français, annonce du SMV par Lecornu, 18 septembre 2025.
⁶³ Emmanuel Macron, discours aux recteurs d’académie, 15 mars 2025.
⁶⁴ Daniel Horn, The German Naval Mutinies of World War I, Rutgers, 1969.
⁶⁵ Guy Pédroncini, Les mutineries de 1917, PUF, 1967. 49 divisions touchées entre avril et juin 1917.
⁶⁶ Mediapart, Des gendarmes « décasqués » en Ariège, 18 décembre 2025.

V. À ceux qui diront : c’est impossible
Trop radical ? Rappelons les faits tels qu’ils se sont passés.
En mai-juin 1936, ce sont les travailleurs des secteurs les moins syndiqués et les moins protégés qui ont déclenché le plus grand mouvement spontané de l’histoire ouvrière française. Ni la CGT ni le PCF n’ont voulu ce mouvement. Ils l’ont freiné. Ce sont ces travailleurs sans carte qui ont conquis les congés payés et la semaine de 40 heures, malgré leurs directions qui signaient Matignon pour faire reprendre le travail au plus vite.
En mai-juin 1968, dix millions de travailleurs ont débordé leurs propres appareils syndicaux. La CGT n’a jamais appelé à la grève générale. Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, a été sifflé par les ouvriers de Renault Billancourt quand il est venu leur annoncer les accords de Grenelle.
En 1871, les ouvriers de Paris ont géré une ville entière pendant 72 jours — la Commune, première expérience historique d’auto-organisation du peuple travailleur au pouvoir.
En 2018, les Gilets jaunes ont surgi sans organisation préalable, sans carte syndicale — précisément autour du prix du carburant, dans les zones périurbaines et rurales que personne ne voyait venir.
La question n’est pas : « Est-ce possible ? » La question est : « Qui le fera si nous ne le faisons pas ? » Le gouvernement Lecornu ? Non. Le marché ? Non. Le RN ? Certainement pas. Les directions syndicales qui demandent à l’État d’agir à leur place ? Sûrement pas. Il ne reste que nous — le peuple travailleur, organisé en front unique.

VII. L’appel : front unique du peuple travailleur
Aux directions syndicales : CGT, SUD, FO, FSU
Vos statuts fondateurs disent ceci. La Charte d’Amiens (1906), dont vous vous réclamez tous :
« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat » et : « il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste. » — Charte d’Amiens, IXe Congrès confédéral de la CGT, Amiens, 8-13 octobre 1906.
Nous vous interpellons publiquement sur la base du front unique du peuple travailleur. Acceptez-vous l’action commune sur ces cinq revendications précises ?
Ouverture immédiate et forcée des livres de comptes de TotalEnergies par des comités d’audit ouvriers constitués dans chaque établissement
Blocage des prix au niveau du 27 février 2026
Prélèvement intégral des superprofits au-delà d’un seuil de profit normal défini
Grève interprofessionnelle coordonnant production pétrolière et comités populaires de contrôle des prix
Interprofessionnelle Énergie élue réunissant producteurs et consommateurs
Si oui : construisons ensemble. Chaque organisation garde son programme, son indépendance. Si non : votre refus vous désigne devant vos propres syndiqués. Nous nous adresserons alors directement aux travailleurs que vous représentez, par-dessus vos têtes.
Aux organisations politiques : LO, NPA-R, NPA-A, Révolution Permanente, PCR, UCL, PCF
À l’adresse du PCF en particulier. Vous vous réclamez de Lénine. Lénine lui-même cherchait à construire le communisme révolutionnaire en France non avec les parlementaires de la SFIO, mais avec les syndicalistes révolutionnaires de la CGT. Trotsky rapporte : « Il serait bon, me disait Lénine, de chasser toutes ces girouettes et d’attirer dans le parti les syndicalistes révolutionnaires. » — Trotsky, rapportant Lénine, Les fautes fondamentales du syndicalisme, 1929.
Rosmer siégea à la direction de l’Internationale Communiste aux côtés de Lénine pendant dix-sept mois (1920-1921). Ce fil — le meilleur du syndicalisme révolutionnaire français rejoignant le meilleur du bolchevisme — est la vraie tradition communiste.
À l’adresse de LO, NPA-R, NPA-A, Révolution Permanente, PCR. Vous vous réclamez du trotskisme. Soit. Mais se réclamer de Trotsky, c’est se réclamer des quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste (1919-1922). Ces congrès ont élaboré une politique syndicale concrète : front unique des organisations ouvrières, comités d’usine, action directe, programme transitoire liant revendications immédiates et horizon révolutionnaire.
Se réclamer de Trotsky et des quatre premiers congrès de l’IC en 2026 sans en tirer un programme d’action révolutionnaire concret pour la France — sans comités d’audit, sans Interprofessionnelle Énergie, sans front unique du peuple travailleur —, c’est exactement ce que Monatte et Rosmer reprochaient aux appareils après 1924 : la lettre sans l’esprit, le nom sans la substance, la référence comme alibi à l’inaction.
Nous proposons à toutes les organisations prêtes à agir sur ces bases : rejoignez le front unique. Chacun garde son drapeau, son journal, son programme, son indépendance totale.
Nous marchons séparément, nous frappons ensemble.
Aux militants et syndiqués de la base
N’attendez pas que vos directions centrales bougent. L’histoire le prouve : les plus grands mouvements ont surgi de la base — en 1936, en 1968, en 2018. Constituez dès maintenant, dans vos établissements, des comités d’audit ouverts à tous les travailleurs syndiqués et non syndiqués.
Aux raffineurs, techniciens, agents de dépôt et chauffeurs-livreurs
Vous êtes en première ligne. Vous connaissez les vrais chiffres. Vous avez le pouvoir d’arrêter la production. Constituez vos comités d’audit, exigez l’ouverture des livres, préparez la grève sur les revendications que nous posons.
Aux agriculteurs, artisans, indépendants étranglés par le gasoil
Votre colère est légitime. L’ennemi n’est pas le voisin, ni l’immigré, ni l’écologiste. L’ennemi c’est TotalEnergies, Lactalis, la grande distribution et les actionnaires qui spéculent sur votre survie. Votre place est avec le peuple travailleur dans le front unique — pas derrière le RN qui défend le même capital en changeant de rhétorique.
La fédération des comités : du local au national
Les comités ne restent pas isolés. Ils se fédèrent : à l’échelle locale (coordination dans un même bassin industriel, une même ville, un même quartier) ; à l’échelle départementale (fédération reliant les luttes locales, coordonnant les boycotts) ; à l’échelle régionale (articulation des mouvements de grève, actions sur les grands dépôts et raffineries) ; à l’échelle nationale (l’Interprofessionnelle Énergie — organe national élu et révocable, réunissant les délégués de tous les comités d’audit et comités populaires).
Ce principe de fédération par le bas — du comité local à l’organe national — est celui des Bourses du Travail de Pelloutier, des soviets de 1917, des comités de grève de 1936.
✦ ✦ ✦
« La crise de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. — Léon Trotsky, Le Programme de Transition, 1938. »
— Léon Trotsky, Le Programme de Transition, 1938.
Le fil est français. Il court de Pouget et Griffuelhes à Monatte et Rosmer, de Zimmerwald à l’Internationale Communiste, de la Charte d’Amiens au Programme de Transition. Il est à nous de le renouer.

À BAS LA SPÉCULATION SUR NOS VIES — SUR LE CARBURANT, SUR L’ALIMENTATION, SUR NOS SALAIRES ET NOS RETRAITES !

FRONT UNIQUE DU PEUPLE TRAVAILLEUR CONTRE LE CAPITALISME IMPÉRIALISTE FRANÇAIS !

NATIONALISATION OUVRIÈRE DE TOTALENERGIES ET DES GRANDS GROUPES AGRO-ALIMENTAIRES — SANS INDEMNITÉ, SOUS DIRECTION DES TRAVAILLEURS !

RETRAIT IMMÉDIAT DE TOUTES LES TROUPES FRANÇAISES — SORTIE DE L’OTAN — PAS UN SOU, PAS UN SOLDAT POUR LES GUERRES DU CAPITAL !

DROIT INCONDITIONNEL DES PEUPLES DES DOM-TOM À DISPOSER D’EUX-MÊMES !

VIVE LE FRONT UNIQUE DU PEUPLE TRAVAILLEUR !

Colophon
Ce texte est rédigé sur la base du Programme de Transition (L. Trotsky, 1938), du Programme d’Action pour la France (L. Trotsky, 1934), des résolutions sur le front unique des quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste (1919-1922), et des textes fondateurs du syndicalisme révolutionnaire de la CGT (1895-1914), et du programme de travail et d’action du Parti communiste français adopté au IVe Congrès de l’Internationale Communiste (1922). Il est libre de reproduction et de diffusion.
Il est libre de reproduction et de diffusion.
Mars 2026

Annexe : Notes et sources intégrales
Les notes qui suivent reprennent l’intégralité des références du programme d’action, consolidées. Chaque partie du document contient ses propres notes en fin de section ; cette annexe en fournit la version complète avec les références bibliographiques détaillées.
¹ Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, Paris, Alfred Costes, 1921, chap. VIII.
² Fernand Pelloutier, Appel du 15 mars 1895 de la FNB, cité in Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Paris, Seuil, 1971.
³ Congrès de Nantes, 17-22 septembre 1894.
⁴ INSEE, Indice des prix à la consommation (IPC), séries longues, données actualisées mai 2024. Disponible sur data.insee.fr.
⁵ France Stratégie, L’impact de l’inflation sur le niveau de vie des ménages, note d’analyse n°114, janvier 2024. La méthodologie retient l’hypothèse d’une consommation non modifiée pour mesurer l’effet prix pur.
⁶ INSEE, Enquête Budget de famille 2017, actualisée ; Observatoire des inégalités, Les inégalités face à l’inflation, 2023 ; CREDOC, Baromètre de la consommation populaire, vague 2022.
⁷ CREDOC, Comportements et attitudes des Français à l’égard de l’alimentation, baromètre novembre 2022, publication janvier 2023.
⁸ INSEE, Comptes nationaux trimestriels, consommation des ménages en volume, T4 2023 ; FranceAgriMer, Bilan de la consommation alimentaire des ménages, rapport 2023, février 2024.
⁹ INSEE, Indices des salaires dans les secteurs marchands non agricoles, série trimestrielle T2 2017–T4 2023, publiée mars 2024. Salaires déflatés par l’IPC base 2015.
¹ ⁰ TotalEnergies, Rapport annuel et document de référence 2022, 2023, 2024 ; communiqués de résultats annuels publiés en février de chaque année. Bénéfice net ajusté part groupe : 20,5 Md€ (2022), 19,7 Md€ (2023), 16,0 Md€ (2024 est.), 4 Md€ (2025 T1 annualisé).
¹
¹ INSEE, Taux de pauvreté au seuil de 60 % du revenu médian, données 2023, publiées septembre 2024.
¹
² INSEE, ibid. Seuil à 50 % du revenu médian.
¹
³ INSEE, Les niveaux de vie en France, édition 2023.
¹
⁴ Observatoire des inégalités, Rapport sur les inégalités en France, 2024, p. 42.
¹
⁵ Oxfam France, Les inégalités tuent, rapport janvier 2026, p. 8. Données sur les fortunes des milliardaires françaises consolidées depuis le classement Forbes et le Global Wealth Report 2025 (Crédit Suisse/UBS).
¹
⁶ Oxfam France, ibid., tableau 2.1, données 2020–2023.
¹
⁷ Oxfam France, ibid., données janvier 2026.
¹
⁸ Oxfam France, ibid. Calcul : revenu annuel médian salarié France 2024 = 24 900 € (INSEE) ; revenu moyen par heure d’un milliardaire du CAC40 sur la base de la variation annuelle de fortune.
¹
⁹ Direction générale des finances publiques, Statistiques sur les revenus des plus hauts patrimoines, données 2023, citées par Oxfam France, ibid., p. 14.
² ⁰ CREG Académie de Versailles, La désindustrialisation française, d’après données INSEE et DG Trésor ; Rapport du Sénat, Réindustrialisation de la France, 2023.
²
¹ INSEE, En 2020, l’emploi a baissé de façon inédite depuis 2009, INSEE Focus n°255, mars 2021. Série longue 2000–2020.
²
² INSEE, Plus de 10 000 emplois délocalisés chaque année de 2011 à 2017, INSEE Première n°1738, 2019. Données 2001–2010 d’après DARES, Les effets des restructurations sur l’emploi, 2012.
²
³ AFP, Le Mali demande le retrait des troupes françaises, 26 janvier 2022 ; Ministère des Armées, communiqué de fin de mission Barkhane au Mali, 15 août 2022.
²
⁴ AFP, Le Burkina Faso expulse l’ambassadeur de France, 27 janvier 2023 ; Ministère des Armées, Fin du déploiement de la Force Sabre au Burkina Faso, communiqué 20 février 2023.
²
⁵ Ministère des Armées, Fin du déploiement des forces françaises au Niger, communiqué 22 décembre 2023 ; AFP, La France ferme son ambassade à Niamey, décembre 2023.
²
⁶ AFP, Le Tchad met fin aux accords de défense avec la France, 28 novembre 2024 ; Ministère des Armées, Rétrocession des emprises militaires au Tchad, janvier 2025.
²
⁷ AFP, La France rétrocède sa base militaire d’Abidjan, 11 février 2025 ; Ministère des Armées, Fin du déploiement en Côte d’Ivoire, février 2025. Accord avec le Sénégal signé novembre 2024 pour fermeture d’ici fin 2025.
²
⁸ IISS, The Military Balance 2025, International Institute for Strategic Studies, Londres, 2025, p. 87 ; Ministère des Armées, Dispositif militaire français en Afrique subsaharienne, données comparées 2020 et 2025.
²
⁹ Commission des affaires étrangères, Assemblée nationale, Rapport d’information sur la présence militaire française en Afrique : bilan et perspectives, rapport n°1814, 2024, p. 56.
³ ⁰ Orano, Communication aux actionnaires sur la situation au Niger, novembre 2023 ; AFP, Orano contraint de suspendre l’exploitation de l’uranium nigérien, novembre 2023.
³
¹ OTAN, Enhanced Forward Presence, fiche pays Roumanie, données mars 2026 ; Ministère des Armées, Déploiement français en Roumanie dans le cadre de l’OTAN, communiqué actualisé janvier 2026.
³
² Élysée, communiqué de presse, Soutien militaire de la France à l’Ukraine, 6 mars 2025. Décision prise par voie de décret exécutif sur la base de l’article 15 de la Constitution.
³
³ Élysée, Accord de coopération en matière de défense entre la France et la République de Moldavie, signé à Paris le 7 mars 2024 ; La Croix, Paris et Chisinau signent un accord de défense, 7 mars 2024.
³
⁴ Manifeste de Zimmerwald, Aux prolétaires d’Europe, Conférence socialiste internationale de Zimmerwald, 5-8 septembre 1915, section III.
³
⁵ Léon Trotsky, Le Programme de transition, 1938, section « Abolition de la diplomatie secrète ».
³
⁶ Allocution télévisée de Richard Nixon, 15 août 1971 (« Nixon Shock »), suspension de la convertibilité du dollar en or ; Barry Eichengreen, Globalizing Capital : A History of the International Monetary System, 3e éd., Princeton University Press, 2019, chap. 5.
³
⁷ David E. Spiro, The Hidden Hand of American Hegemony : Petrodollar Recycling and International Markets, Cornell University Press, 1999 ; Andrew Scott Cooper, The Oil Kings : How the U.S., Iran, and Saudi Arabia Changed the Balance of Power in the Middle East, Simon & Schuster, 2011, chap. 8.
³
⁸ TotalEnergies, Rapport annuel et document de référence 2024, répartition géographique de la production, p. 34 ; comparatif Shell et ExxonMobil d’après leurs rapports annuels 2024 respectifs.
³
⁹ TotalEnergies, communiqué de presse, Suspension partielle des opérations en zone Moyen-Orient, 4 mars 2026 ; Reuters, TotalEnergies suspends 15% of global output amid Iran conflict, 4 mars 2026.
⁴ ⁰ QatarEnergy, déclaration publique de force majeure sur les contrats GNL, 3 mars 2026 ; Financial Times, Qatar invokes force majeure on LNG contracts with European buyers, 3 mars 2026.

¹ Bloomberg, TotalEnergies sells Oman barrels to ExxonMobil at $7/bbl premium, 8 mars 2026 ; S&P Global Commodity Insights, Middle East crude dislocation tracker, données hebdomadaires mars 2026.

² BloombergNEF, US LNG Windfall Revenue Tracker, édition mars 2026 ; Rystad Energy, LNG Market Analysis : Iran conflict impact on US exporters, 10 mars 2026.

³ Euronext Paris, données de clôture boursière, semaine du 2 au 7 mars 2026. TotalEnergies : +8,3 % ; Thales : +11,9 % ; Dassault Aviation : +9,1 %.

⁴ Sénat, Rapport d’information sur les accords de défense franco-émiratis, n°512, 2023 ; France 24, Les dessous de la base militaire française à Abu Dhabi, 23 mai 2022. L’accord de 2009 prévoyait en contrepartie des facilités d’exploration pétrolière accordées à Total à Abu Dhabi.

⁵ SIPRI, Arms Transfers Database, données 2019–2024. TotalEnergies opère les blocs 0 et 8 dans le sud irakien (province de Bassora) dans le cadre du contrat signé en 2022 ; la présence militaire française en Irak (opération Chammal) s’inscrit dans ce contexte de sécurisation des intérêts économiques.

⁶ SIPRI, ibid. Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Égypte et Inde : premiers clients de l’armement français sur la période 2020–2024.

⁷ Claude Serfati, L’industrie française d’armement face aux nouvelles réalités stratégiques, in Hérodote, n°168, 2018 ; Claude Serfati et Laëtitia Sforzini, Capitalisme de guerre, Éditions du Croquant, 2023.

⁸ Ministère des Armées, Communiqué de décès en opération : adjudant-chef Arnaud Frion, 12 mars 2026 ; Le Figaro, Un soldat français tué à Erbil, 12 mars 2026 ; Libération, Arnaud Frion, mort pour quoi ?, 13 mars 2026.

⁹ Ministère des Armées, Dispositif militaire français au Moyen-Orient et dans le Golfe, état au 1er mars 2026 : EAU (base d’Abu Dhabi, accord de défense 2009) : 900 ; FINUL Liban (résolution ONU 1701) : 700 ; Djibouti (traité de coopération militaire) : 1 500 ; Chammal Irak-Syrie (coalition internationale anti-Daech) : 600 ; Jordanie (coopération bilatérale) : 300.
⁵ ⁰ CGT, communiqué confédéral, La CGT condamne l’agression américano-israélienne contre l’Iran et appelle à une solution diplomatique, 3 mars 2026.

¹ Communiqué intersyndical CFDT, CGT, UNSA, FSU, Solidaires sur la répression des manifestants en Iran, diffusé mars 2026.

² Conférence de presse de l’Élysée, 3 mars 2026 ; retranscription intégrale disponible sur elysee.fr.

³ Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, déclaration à l’issue du Conseil des ministres du 2 mars 2026, retranscrite sur diplomatie.gouv.fr.

⁴ CGT, résolution du XVe Congrès confédéral, Marseille, 1908, reprise par la Conférence nationale des Bourses et Fédérations, octobre 1911, in Le Prolétariat contre la Guerre et les Trois Ans, CGT, Paris, 1912, p. 13.

⁵ Georges Yvetot, secrétaire de la CGT, déclaration au Comité confédéral national, 1910, cité in Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la Patrie et la Révolution, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, 1995, p. 112.

⁶ INSEE, données historiques d’espérance de vie à la naissance et à 60 ans, 1910 ; tables de mortalité de l’Institut national d’études démographiques (INED), série historique France.

⁷ Jules Guesde, amendement n°47 au projet de loi sur les retraites ouvrières et paysannes, Journal officiel, Débats parlementaires, Chambre des Députés, séance du 12 mars 1910, p. 1823.

⁸ Presses Universitaires de Rennes, La CGT dans les années 1950, 2005, d’après archives CGTU 1920–1930 ; Annie Fourcaut et al., La France ouvrière, t. 1, L’Atelier/Ouvrières, 1994.

⁹ Résolution fondatrice de l’Internationale Communiste, 1er Congrès, Moscou, 2-6 mars 1919 ; voir également Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste 1919-1943, Fayard, 1997, chap. 1.
⁶ ⁰ Alexeï Badaev, Les Bolcheviks à la Douma d’État, Éditions sociales, Paris, 1938, chap. 5 : « L’activité financière du groupe ». Les 12 891 roubles collectés en 1913 provenaient de 1 295 groupes ouvriers cotisants, contre 1 064 roubles et 672 groupes pour le groupe menchevik, malgré leur supériorité numérique en sièges.

¹ Vladimir Ilitch Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), 1920, in Œuvres complètes, t. 31, Éditions sociales, 1961, chap. 6 : « Faut-il participer aux parlements bourgeois ? »

² Gouvernement français, annonce du service militaire volontaire par Sébastien Lecornu, Premier ministre, conférence de presse du 18 septembre 2025 ; Le Monde, Lecornu annonce un service militaire volontaire pour 42 500 jeunes, 18 septembre 2025.

³ Emmanuel Macron, discours aux recteurs d’académie, Élysée, 15 mars 2025 ; retranscription sur elysee.fr, section « Discours ».

⁴ Wilhelm Deist (dir.), The German Military in the Age of Total War, Berg Publishers, 1985 ; Daniel Horn, The German Naval Mutinies of World War I, Rutgers University Press, 1969. Les mutineries d’août 1917 (Prinzregent Luitpold) et d’octobre 1918 (Kiel) ont directement précédé la révolution allemande de novembre 1918.

⁵ Denis Rolland, La grève des tranchées : les mutineries de 1917, Imago, 2005 ; Guy Pédroncini, Les mutineries de 1917, PUF, 1967. Entre avril et juin 1917, 49 divisions françaises sont touchées par des actes collectifs d’indiscipline.

⁶ Mediapart, Des gendarmes « décasqués » en Ariège : fissures dans la chaîne de commandement, 18 décembre 2025 ; Reporterre, En Ariège, des gendarmes refusent de réprimer, 19 décembre 2025.

Annexe : Éléments programmatiques complémentaires
Les éléments qui suivent sont tirés du corpus programmatique du mouvement communiste et du syndicalisme révolutionnaire. Ils complètent les analyses développées dans le corps du programme d’action et en constituent les fondements théoriques.
La dictature du prolétariat : ce que le communisme met en avant et que l’extrême gauche a abandonné
L’extrême gauche, qui se prétend communiste ou trotskyste, ne fait jamais de propagande pour la dictature du prolétariat — c’est-à-dire pour le pouvoir des travailleurs organisés en conseils (soviets), seule forme politique capable de remplacer l’État bourgeois. Cette disparition n’est pas un oubli : c’est une rupture programmatique fondamentale.
« Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat. »
— Friedrich Engels, Principes du communisme, 1847.
Pour Engels et Marx, le communisme implique le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la propriété privée des moyens de production. Les Statuts de la Ligue des communistes (1847) le formulaient sans ambiguïté : « Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la vieille société bourgeoise, fondée sur les antagonismes de classe, et l’instauration d’une société nouvelle, sans classes et sans propriété privée. »
La Société Universelle des Communistes Révolutionnaires (Marx-Engels, 1850) précisait dans son article 1er que le but est « la déchéance de toutes les classes privilégiées, de soumettre ces classes à la dictature du prolétariat en maintenant la révolution en permanence jusqu’à la réalisation du communisme, qui doit être la dernière forme de constitution de la famille humaine. »
Engels, dans sa préface de 1891 à La Guerre civile en France de Marx, écrivait : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer ce mot : dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »
Le programme d’action de la Ligue Communiste (1934), rédigé sous la direction de Trotsky, mettait en avant pour la France la lutte pour la Commune Ouvrière et Paysanne : « Il s’agit de remplacer l’ÉTAT CAPITALISTE, fonctionnant au profit des grands possédants, par l’ÉTAT PROLÉTARIEN, ouvrier et paysan. Il s’agit d’imposer dans ce pays la domination du peuple travailleur. À tous nous déclarons qu’il ne peut s’agir là d’une modification secondaire, mais qu’il s’agit du renversement de la bourgeoisie, de la destruction de son appareil d’État et de l’instauration du pouvoir ouvrier. »
Trotsky posait également la question de l’alliance entre la classe ouvrière et la petite paysannerie : « L’entente de la paysannerie et de la classe ouvrière ne s’obtiendra que si la classe ouvrière montre à l’ensemble du pays travailleur sa force, son initiative décidée, et sa capacité de réaliser ce programme. C’EST POURQUOI IL FAUT AVANT TOUT CRÉER LES CONDITIONS POUR L’UNITÉ D’ACTION. »
La Commune de Paris (1871) : première dictature du prolétariat
La Commune de Paris fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois.
La Commune abolit l’armée permanente et décréta : « 1° La conscription est abolie ; 2° Aucune force militaire, autre que la garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris ; 3° Tous les citoyens valides font partie de la garde nationale. » Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de leur feinte indépendance. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.
Ce modèle — élection, responsabilité, révocabilité de tous les fonctionnaires, abolition de l’armée permanente, fusion du pouvoir exécutif et législatif — est exactement le modèle que les soviets russes de 1917 ont repris et développé. C’est le modèle que nos comités d’audit, nos comités populaires de contrôle des prix, notre Interprofessionnelle Énergie préparent à leur échelle : des organes de pouvoir populaire qui ne séparent pas la décision de l’exécution, qui sont élus et révocables par ceux qui les mandatent.
Le programme militaire du prolétariat : de l’armement du peuple aux comités de soldats
Depuis sa naissance, le courant communiste est internationaliste et a développé un programme militaire qui s’appuie sur l’armement des travailleurs. Ce programme n’est pas une curiosité historique : il est d’une actualité brûlante dans une période de montée vers la guerre inter-impérialiste.
Blanqui, dans son Avis au Peuple (1851), formulait le principe fondamental : « Qui a du fer, a du pain. On se prosterne devant les baïonnettes, on balaye les cohues désarmées. La France hérissée de travailleurs en armes, c’est l’avènement du socialisme. En présence des prolétaires armés, obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra. »
L’AIT (Première Internationale) proposa dans ses Instructions de 1866 : « Nous proposons l’armement universel du peuple et son instruction complète dans le maniement des armes. » Le Programme du Parti Ouvrier Français mettait en avant dans son point 4 : « l’abolition des armées permanentes et armement général du peuple. »
Le IVe Congrès de l’Internationale Communiste (1922), dans son programme de travail et d’action du Parti communiste français, défendait dans son point 8 : « Un travail systématique de pénétration communiste dans l’armée doit être entrepris par le Parti. La propagande antimilitariste doit se différencier nettement du pacifisme bourgeois hypocrite et s’inspirer du principe de l’armement du prolétariat et du désarmement de la bourgeoisie. »
Le Programme de Transition de Trotsky (1938) liait dialectiquement les piquets de grève à l’armement du prolétariat : « Le devoir de la IVe Internationale est d’en finir, une fois pour toutes, avec cette politique servile. Les démocrates petits bourgeois — y compris les sociaux-démocrates, les staliniens et les anarchistes — poussent des cris d’autant plus forts sur la lutte contre le fascisme qu’ils capitulent plus lâchement devant lui en fait. Seules les milices ouvrières armées, ayant la conscience de représenter les intérêts de millions de travailleurs, pourront barrer réellement la route aux bandes fascistes. » La chaîne est claire : piquets de grève → détachements de combats → milice ouvrière → armement du prolétariat.
Nos « extrêmes gauches » ne reprennent même pas le programme syndical de la CGT quand elle était révolutionnaire. Le fait, assez peu connu, que c’était avec des syndicalistes révolutionnaires — Monatte, Rosmer, Loriot, Péricat — que Lénine et Trotsky ont construit le communisme en France, et non avec les parlementaires de la SFIO, montre à quel point la tradition est profonde.
La CGT d’avant 1914 : un courant communiste
La CGT avant 1914 ne diffusait aucune illusion dans la démocratie bourgeoise qu’elle dénonçait. Pouget écrivait : « Dans la direction démocratique, la Bourgeoisie s’est montrée aussi machiavélique. Ayant conquis le pouvoir politique, qui lui assurait l’empire économique, elle n’eut garde de briser la mécanique d’oppression qui avait jusque-là fonctionné au profit de l’aristocratie. Elle se borna à recrépir la façade. »
« Outre cette besogne d’incessantes escarmouches, le Syndicat se préoccupe de l’œuvre d’émancipation intégrale dont il sera l’agent efficace ; elle consistera à prendre possession des richesses sociales, aujourd’hui accaparées par la Bourgeoisie, et à réorganiser la société sur des bases communistes. »
— Émile Pouget, Les bases du syndicalisme, La Guerre Sociale, 5e édition.
La besogne syndicale avait un double objet, comme l’écrivait Pouget : « Elle doit poursuivre, avec une vigueur inlassable, l’amélioration des conditions présentes de la classe ouvrière. Mais, sans se laisser obséder par cette œuvre transitoire, les travailleurs doivent se préoccuper de rendre possible — et prochain — l’acte primordial de l’émancipation intégrale : l’expropriation capitaliste. »
L’Action Directe signifiait que la classe ouvrière n’attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle : « C’est le travailleur qui accomplit lui-même son effort ; il l’exerce personnellement sur les puissances qui le dominent, pour obtenir d’elles les avantages réclamés. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte : c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en remettre à d’autres qu’à lui-même du soin de se libérer. »
Nos organisations d’extrême gauche ne reprennent même pas ce programme. Elles défendent un programme réformiste bourgeois purement économique, saupoudré de phrases creuses pseudo-socialistes, qui n’a rien à envier aux programmes des syndicats actuels dirigés par la gauche bourgeoise.
Le bolchevisme : une critique de l’opportunisme et de l’union sacrée
Le bolchevisme est avant tout une lutte sans merci sur les questions de doctrine, c’est-à-dire une lutte contre le révisionnisme et l’opportunisme au sein du mouvement ouvrier. Lénine le formulait dans Marxisme et révisionnisme (1908) :
« L’expérience des alliances, des accords, des blocs avec le libéralisme social-réformiste en Occident, avec le réformisme libéral (les cadets) dans la révolution russe, a montré de façon convaincante que ces accords ne font qu’émousser la conscience des masses, qu’au lieu d’accentuer ils atténuent la portée réelle de leur lutte en liant les combattants avec les éléments de la lutte les moins capables de lutter, les plus vacillants, les plus portés à la trahison. »
— V.I. Lénine, Marxisme et révisionnisme, 1908.
« La lutte idéologique du marxisme révolutionnaire contre le révisionnisme, à la fin du XIXe siècle, n’est que le prélude des grands combats révolutionnaires du prolétariat en marche vers la victoire totale de sa cause, en dépit de toutes les hésitations et faiblesses des éléments petits-bourgeois. »
— V.I. Lénine, ibid.
Le bolchevisme est également une lutte acharnée contre le social-patriotisme des partis socialistes, des syndicats ou même au sein de l’anarchisme lors de la Première Guerre mondiale, pour transformer la guerre mondiale en guerre civile. Le social-patriotisme n’est alors que la forme la plus achevée de l’opportunisme. Lénine l’a analysé comme l’expression politique de l’aristocratie ouvrière corrompue par les miettes des superprofits impérialistes :
« Quelques miettes des gros profits réalisés par la bourgeoisie peuvent échoir à une petite minorité : bureaucratie ouvrière, aristocratie ouvrière et compagnons de route petits bourgeois. Les dessous de classe du social-chauvinisme et de l’opportunisme sont identiques : c’est l’alliance d’une faible minorité d’ouvriers privilégiés avec leur bourgeoisie nationale contre les masses prolétariennes. »
— V.I. Lénine, L’opportunisme et la faillite de la IIe Internationale, 1916.
« Le contenu politique de l’opportunisme et celui du social-chauvinisme sont identiques : collaboration des classes, renonciation à la dictature du prolétariat, à l’action révolutionnaire, reconnaissance sans réserve de la légalité bourgeoise, manque de confiance en le prolétariat, confiance en la bourgeoisie. »
— V.I. Lénine, ibid.
Et Lénine concluait : « L’opportunisme déjà putrescent a définitivement passé dans le camp de la bourgeoisie ; il s’est transformé en social-chauvinisme : socialement et politiquement, il a rompu avec la social-démocratie. » Cette analyse s’applique intégralement aux organisations qui, en 2026, se réclament du trotskisme ou du communisme tout en refusant de nommer l’impérialisme français, tout en appelant à voter pour le NFP ou ses composantes, tout en gardant le silence sur les bases militaires françaises.
Le Ier Congrès de l’Internationale Communiste (mars 1919) adoptait une résolution sur la position envers les courants socialistes : « Malgré l’âpreté avec laquelle les communistes ont lutté jusqu’ici contre les social-démocrates de la majorité, les ouvriers n’ont cependant pas encore reconnu tout le danger dont ces traîtres menacent le prolétariat international. Ouvrir les yeux à tous les travailleurs sur l’œuvre de trahison de la IIe Internationale est une des tâches les plus essentielles de l’époque révolutionnaire. »
L’union sacrée au travers des syndicats et des élections
L’extrême gauche française — LO, NPA-R, NPA-A, Révolution Permanente — après maintes gesticulations et des argumentaires fallacieux, a appelé à voter NFP ou pour certaines de ses composantes qui seraient « moins bourgeoises ». Révolution Permanente écrivait : « Tout en dénonçant le projet du NFP, nous ne renvoyons pas dos-à-dos l’ensemble de ses composantes. » Et précisait : « Pour les autres organisations qui composent le NFP, les coordonnées locales et le contexte de deuxième tour peuvent justifier un vote critique pour leurs candidats. »
Lutte ouvrière, de son côté : « Il est exclu qu’un travailleur conscient vote RN. Il n’est évidemment pas question de voter pour un candidat de Macron. Les électeurs de Lutte ouvrière peuvent vouloir voter pour un candidat du Nouveau Front populaire contre le RN. Si c’est le cas, ils peuvent le faire sans hésiter. »
Or appeler à voter NFP, c’est appeler à voter pour le programme du NFP qui intègre la nécessité de « défendre l’Ukraine » par la livraison d’armes. C’est-à-dire soutenir l’impérialisme français dans sa politique de guerre. Les Républicains sont d’accord pour apporter « un soutien massif à l’Ukraine pour repousser l’agression russe » et Jordan Bardella dit vouloir « apporter aux Ukrainiens une aide matérielle et économique ». Le consensus pro-guerre traverse tous les partis bourgeois — et l’extrême gauche, en appelant à voter pour les composantes du NFP, s’inscrit dans ce consensus.
Jamais ces organisations ne mettent en œuvre la politique défaitiste révolutionnaire — préférer la défaite de son propre impérialisme pour transformer la guerre en guerre civile révolutionnaire. Jamais elles ne dénoncent les troupes militaires françaises en Europe de l’Est comme en Roumanie. Jamais elles ne mettent en avant leur retrait pour lutter contre l’impérialisme français. Au contraire, LO par la voix de Jean-Pierre Mercier, RP par Anasse Kazib, le NPA-A par Besancenot et le NPA-R par Gaël Quirante maintiennent une union sacrée qui ne s’assume pas et se prétend internationaliste.
Leur internationalisme est celui de l’Union Sacrée avec la bourgeoisie — comme celui de Jouhaux (secrétaire de la CGT) ou du socialiste SFIO Albert Thomas qui travaillèrent main dans la main à l’effort de guerre en 1914 et à la lutte contre les internationalistes, tout en proclamant leur anti-impérialisme.
L’extrême gauche et la police : dénonciation stérile et soutien sous couvert de critique
Sur la question de la police, Révolution Permanente cite Lénine : « Ne pas laisser rétablir la police ! Garder bien en main les pouvoirs publics locaux ! Créer une milice véritablement populaire embrassant le peuple tout entier et dirigée par le prolétariat ! — telle est la tâche pressante. » Pour tout de suite écrire : « La situation actuelle ne ressemble point à celle de la Russie de 1917 et ce type de revendication n’est pas pour l’instant à l’ordre du jour. » Jamais RP ne fait de propagande sur cette question, préférant le slogan pseudo-radical de « tout le monde déteste la police » plutôt que de diffuser la politique du courant prolétarien révolutionnaire.
Lutte Ouvrière quant à elle soutient ouvertement la police : « Des policiers connaissant les habitants et connus par eux, s’efforçant de se faire admettre par eux et par les jeunes des quartiers, seraient plus efficaces pour régler les problèmes, désamorcer des conflits avant qu’ils se transforment en affrontements, qu’une escouade de CRS musclés. » C’est la conception de la « police de proximité » — une police de classe au service du capital, mais avec un meilleur habillage.
On mesure toute la distance qui sépare ces organisations du programme de la Ligue Communiste en 1934 : « Toute la police exécutrice des volontés du capitalisme, de l’État bourgeois et de ses clans politiciens corrompus doit être licenciée. Exécution des fonctions de police par la milice des travailleurs. Abolition de la justice de classe, extension du jury, éligibilité de tous les juges. »
L’anticolonialisme de façade de l’extrême gauche
Comme sur la question de l’anti-impérialisme, les organisations d’extrême gauche défendent un anticolonialisme de façade qui, malgré de nombreuses dénonciations, ne met jamais en avant la question de l’indépendance et le retrait de toutes les troupes coloniales des DOM-TOM actuels.
Lénine dans Le socialisme et la guerre (1915) posait les termes avec une netteté définitive : « Les socialistes ne peuvent atteindre leur but sans lutter contre tout asservissement des nations. Aussi doivent-ils exiger absolument que les partis social-démocrates des pays oppresseurs (des grandes puissances, notamment) reconnaissent et défendent le droit des nations opprimées à disposer d’elles-mêmes, au sens politique du mot, c’est-à-dire le droit à la séparation politique. » Et il ajoutait : « La défense de ce droit, loin d’encourager la formation de petits États, conduit au contraire à la formation plus libre, plus sûre et, par suite, plus large et plus généralisée, de grands États et de fédérations entre États. »
Le Programme de Transition de Trotsky (1938) posait la question de l’indépendance comme centrale pour les pays coloniaux et semi-coloniaux : « Les problèmes centraux des pays coloniaux et semi-coloniaux sont : la RÉVOLUTION AGRAIRE, c’est-à-dire la liquidation de l’héritage féodal, et l’INDÉPENDANCE NATIONALE, c’est-à-dire le renversement du joug de l’impérialisme. Ces deux tâches sont étroitement liées l’une à l’autre. »
Ces revendications sont absentes du programme de LO, du NPA-R et de Révolution Permanente. Aucune de ces organisations ne met en avant l’indépendance de la Kanaky, de la Guadeloupe, de la Martinique ou de la Guyane. Leur anticolonialisme est aussi creux que leur anti-impérialisme : il dénonce le colonialisme en général sans jamais désigner le colonisateur français en particulier.
Le défaitisme révolutionnaire : transformer la guerre impérialiste en guerre civile
« Les partisans de la victoire de leur gouvernement dans la guerre actuelle, de même que les partisans du mot d’ordre « Ni victoire ni défaite », adoptent les uns et les autres le point de vue du social-chauvinisme. Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son gouvernement. C’est là un axiome. Et seuls le contestent ceux qui sont consciemment ou inconsciemment des social-chauvins. »
— V.I. Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915.
Cette brochure bolchevique servit de base à la clarification et au regroupement des social-démocrates internationalistes dans le cadre de la préparation de la conférence de Zimmerwald. Elle formulait ce que le mouvement ouvrier international avait besoin d’entendre : dans une guerre inter-impérialiste, il n’y a pas de « bon camp ». Le premier devoir des révolutionnaires est de combattre leur propre bourgeoisie, leur propre État, leur propre impérialisme — non pas au nom d’un pacifisme abstrait, mais pour transformer la guerre en révolution.
Trotsky rapporte les conclusions de Lénine : « Dans sa Lettre d’adieu aux ouvriers suisses, Lénine rappelait la déclaration faite par l’organe central des bolcheviks pendant l’automne de 1915 : si la révolution amène en Russie au pouvoir un gouvernement républicain désirant continuer la guerre impérialiste, les bolcheviks s’opposeront à la défense de la patrie républicaine. » Ce n’est pas la forme du gouvernement qui détermine l’attitude des révolutionnaires face à la guerre : c’est le contenu de classe de cette guerre.
Nos organisations d’extrême gauche ne mettent jamais en avant ce type de politique, même de manière propagandiste. Elles ne dénoncent pas les troupes militaires françaises en Europe de l’Est comme en Roumanie et ne mettent pas en avant leur retrait pour lutter contre l’impérialisme français. Au contraire, par leur silence sur les bases militaires, par leur appel au vote NFP, par leur refus de nommer l’impérialisme français, elles participent objectivement à l’union sacrée — exactement comme les socialistes de la IIe Internationale en 1914.
Toutes les gesticulations pseudo-anti-impérialistes de l’extrême gauche cherchent uniquement à masquer qu’ils n’ont aucune politique concrète contre l’impérialisme et la guerre inter-impérialiste. Leur « internationalisme » est celui de l’Union Sacrée avec la bourgeoisie de Jouhaux ou du socialiste SFIO Albert Thomas qui travaillèrent main dans la main à l’effort de guerre et à la lutte contre les internationalistes tout en proclamant leur anti-impérialisme comme le trait marquant de leur politique.
Le programme communiste du syndicalisme révolutionnaire contre le programme bourgeois de l’extrême gauche
Non seulement ces organisations dites révolutionnaires ne mettent jamais en avant les soviets et la dictature du prolétariat qu’il faut opposer au régime politique bourgeois, mais elles opposent faussement les urnes et la rue (qui serait « révolutionnaire »), faisant des processions syndicales l’opposé de l’action révolutionnaire alors que le contrôle des luttes par les bureaucraties syndicales n’a rien de révolutionnaire.
Le syndicalisme révolutionnaire de Pouget, Griffuelhes, Monatte, Rosmer, Péricat et Loriot — qui fut à l’origine de la fondation de la Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC, futur PCF) — posait trois principes fondamentaux que nos « extrêmes gauches » ont abandonnés : l’abolition du salariat par l’expropriation des capitalistes ; la lutte contre l’État bourgeois par l’action directe des travailleurs ; aucune illusion dans le régime républicain de la démocratie bourgeoise.
« Action directe veut dire action des ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire action directement exercée par les intéressés. C’est le travailleur qui accomplit lui-même son effort ; il l’exerce personnellement sur les puissances qui le dominent, pour obtenir d’elles les avantages réclamés. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte : c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en remettre à d’autres qu’à lui-même du soin de se libérer. »
— Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, chapitre VI.
« L’ACTION DIRECTE est la symbolisation du syndicalisme agissant. Cette formule est représentative de la bataille livrée à l’Exploitation et à l’Oppression. Elle proclame, avec une netteté qu’elle porte en soi, le sens et l’orientation de l’effort de la classe ouvrière dans l’assaut livré par elle, sur le terrain économique, à toutes les formes du capitalisme et de l’oppression. »
— Émile Pouget, L’Action Directe, édition de La Guerre Sociale.
Nos organisations d’extrême gauche reprennent un programme réformiste bourgeois purement économique, saupoudré de phrases creuses pseudo-socialistes, avec des références frelatées qui n’a rien à envier en réalité à ceux des syndicats actuels dirigés par la gauche bourgeoise. Leur pseudo-programme ne reprend ni le programme d’abolition de l’armée permanente et d’armement du peuple, ni le programme d’abolition de la police bourgeoise et son remplacement par la milice des travailleurs, ni le programme de dictature du prolétariat et de Commune ouvrière, ni le programme de défaitisme révolutionnaire, ni le programme d’indépendance des colonies. Ils ont rompu avec le communisme tout en s’en réclamant — et c’est cette rupture que le présent programme d’action a pour objectif de documenter et de combattre.

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