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Quand les banques et la finance s’écroulent, on fait quoi ?
jeudi 7 mai 2026, par ,
Quand les banques fermeront…
Le jour où on n’arrivait plus à retirer son argent des banques
Et plus récemment à Chypre...
Ce qui va se passer, pourquoi, et ce que nous devons faire
Il est possible que dans les prochains mois, votre carte bancaire cesse de fonctionner. Que vous alliez au distributeur et qu’aucun billet ne sorte. Que votre salaire ne soit pas versé. Que le paiement de votre loyer soit bloqué. Cela peut paraître de la science-fiction. Ce ne l’est pas. Cela s’est déjà produit en Argentine en 2001. À Chypre en 2013. En Grèce en 2015. Plus près de nous, aux États-Unis en mars 2023, trois banques américaines se sont effondrées en quelques jours. En Europe, Crédit Suisse, une des plus grandes banques du monde, a disparu dans la foulée.
Ce qui vient est d’une autre ampleur. Cet article explique pourquoi, et ce qu’il faut préparer.
Ce qui se passe dans la finance aujourd’hui
L’économiste Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, a donné récemment une interview où il tire la sonnette d’alarme. Son diagnostic peut être résumé en quelques points simples.
• Premier point : le crédit privé. Depuis une quinzaine d’années, un nouveau compartiment de la finance s’est développé sous les radars de la régulation. On l’appelle le private credit. Le principe est simple : des investisseurs riches confient leur argent à des fonds spéculatifs qui prêtent ensuite à des entreprises en difficulté. Ces entreprises paient des taux d’intérêt très élevés, ce qui permet aux investisseurs d’empocher du 10% par an quand tout va bien. Aujourd’hui, deux mille milliards de dollars circulent dans ce système. C’est trois fois plus que la bulle des subprimes qui a provoqué la crise de 2008.
• Deuxième point : les taux de défaut explosent. Les entreprises qui ont emprunté à ces fonds commencent à ne plus pouvoir rembourser. En 2024, le taux de défaut était à 1%. Une banque suisse, UBS, prévoit aujourd’hui qu’il pourrait monter à 15%. Les investisseurs commencent à avoir peur et demandent leur argent. Mais cet argent a été prêté pour cinq à sept ans à des entreprises qui ne peuvent pas rembourser tout de suite. Résultat : les fonds refusent de rendre l’argent. On appelle ça un fund run. C’est l’équivalent d’une panique bancaire appliquée aux fonds d’investissement.
• Troisième point : la bulle de l’intelligence artificielle. Des milliers de milliards de dollars ont été investis dans des entreprises comme OpenAI (celle qui fait ChatGPT). Problème : OpenAI n’a jamais gagné un centime. Elle perd six à huit milliards par an. Elle est pourtant valorisée à plus de 800 milliards de dollars sur la promesse qu’elle deviendra rentable en 2030. Si cette promesse ne tient pas, c’est toute la pyramide qui s’effondre.
• Quatrième point : les autres dettes. Aux États-Unis, les retards de paiement explosent partout. Sur les crédits automobiles. Sur les crédits étudiants. Sur les cartes de crédit. Sur les crédits immobiliers commerciaux. Chaque compartiment pèse un millier de milliards de dollars. Et dans chacun, les voyants passent au rouge.
• Cinquième point : la guerre au Moyen-Orient. Le choc pétrolier déclenché par les événements autour du détroit d’Ormuz est, selon le président de l’Agence Internationale de l’Énergie, plus grave que ceux de 1973, 1979 et 2022 réunis. Il va provoquer à la fois de la récession et de l’inflation. Il va accélérer les faillites d’entreprises. Il va rendre impossible la gestion classique de la crise par les banques centrales.
Lordon conclut qu’il n’a pas trouvé de précédent dans l’histoire du capitalisme à ce télescopage simultané de crises. Nous non plus.
Pourquoi cette fois l’État ne pourra pas sauver les banques
En 2008, quand les banques américaines se sont effondrées, les États se sont précipités pour les sauver. Ils ont donné, prêté, garanti des milliers de milliards de dollars et d’euros. En France, le gouvernement de Sarkozy a mis en place un plan d’aide massif. En retour, on nous a expliqué qu’il allait falloir « se serrer la ceinture ». Les cinq années qui ont suivi ont été celles de l’austérité, des coupes dans les services publics, du chômage de masse, de la Grèce mise sous tutelle.
Le sauvetage a été payé deux fois par les travailleurs. D’abord par l’argent public engagé pour sauver des banques privées. Ensuite par l’austérité qui a suivi pour rembourser la dette publique ainsi creusée.
Cette fois, le mécanisme ne pourra plus fonctionner de la même manière. Pour trois raisons.
• Les États sont déjà surendettés. En 2008, la dette publique française était à 68% du PIB. Elle est aujourd’hui à 113%. La dette américaine est à 123%. La dette italienne à 137%. La dette japonaise à 260%. Chaque nouvelle crise oblige les États à s’endetter davantage, et chaque nouvel endettement réduit leur marge de manœuvre pour la suivante. Les marchés financiers commencent à se méfier. Les taux d’intérêt sur la dette publique remontent. Les agences de notation dégradent.
• Les banques centrales sont à bout. Elles ont imprimé des quantités astronomiques d’argent depuis 2008 pour maintenir le système à flot. Le bilan de la Banque Centrale Européenne est passé de 2 000 milliards en 2008 à 6 500 milliards aujourd’hui. Celui de la Réserve fédérale américaine de 900 milliards à 7 000 milliards. Continuer sur cette pente, c’est risquer une inflation massive. Arrêter, c’est laisser s’effondrer le château de cartes.
• Les guerres vident les caisses. La militarisation de l’Europe, le réarmement, les dépenses d’armement qui explosent absorbent des ressources publiques considérables au moment précis où la crise financière va exiger des fonds massifs pour sauver l’économie réelle.
Lordon lui-même, malgré sa position qui reste celle d’un réformateur bienveillant du système, le reconnaît. Il cite même la présidente de la Banque Centrale Européenne, Christine Lagarde, qui a répondu par un silence gêné à une journaliste de The Economist qui l’interrogeait sur les conséquences politiques de la crise à venir. Cette gêne en dit long.
Ce que Lordon ne voit pas, et que nous disons
Jusque-là, Lordon décrit correctement la situation. Son diagnostic matériel est solide. Mais au moment de conclure, il retombe sur le schéma de 2008. Il espère que les populations se révolteront et que la crise ouvrira une « fenêtre historique » pour imposer une re-régulation de la finance et un retour à un métier bancaire « ennuyeux et discipliné ». En clair : il rêve d’une gauche raisonnable qui arriverait au pouvoir et taperait du poing sur la table.
Nous pensons que ce schéma est dépassé par les faits qu’il décrit lui-même. Si les États n’ont plus les moyens de sauver les banques, ce n’est pas une fenêtre de re-régulation qui s’ouvre. C’est un effondrement beaucoup plus brutal qui se prépare, avec deux issues possibles et deux seulement.
Ce qui va se passer concrètement quand ça lâchera
Imaginez une semaine ordinaire. Un lundi matin. Vous allumez la télévision, ou plutôt vous recevez une alerte sur votre téléphone. Une grande banque française a été mise en faillite pendant le weekend. Les marchés asiatiques sont en chute libre. Les bourses européennes ouvrent en cataclysme. Le gouvernement annonce des mesures d’urgence.
Voici ce qui peut se passer dans les heures et les jours qui suivent.
• Les distributeurs sont limités ou vides. Plafond de retrait à 50 ou 100 euros par jour, comme en Grèce en 2015. Puis certains distributeurs cessent de fonctionner complètement, faute de billets.
• Les paiements par carte deviennent aléatoires. Certains passent, d’autres non. Les commerçants commencent à refuser les cartes et à exiger du liquide. Mais il n’y a plus de liquide.
• Les virements sont bloqués. Les salaires ne tombent pas aux dates prévues. Les virements internationaux sont interrompus. Les entreprises ne peuvent plus payer leurs fournisseurs.
• Les chaînes logistiques se bloquent. Sans paiement, les camions ne partent plus. Sans camions, les supermarchés ne sont plus approvisionnés. Les rayons se vident en 48 heures.
• L’État déclare l’état d’urgence. L’armée est déployée dans les villes pour « maintenir l’ordre ». Les prix sont gelés par décret. Un contrôle des changes est instauré : vous ne pouvez plus transférer d’argent à l’étranger. Les frontières sont renforcées.
• La bourgeoisie fuit en avant dans la guerre. Voyant la situation lui échapper sur le plan économique et social, la bourgeoisie française et européenne accélère l’engagement militaire extérieur. Ce qui n’était que préparation devient engagement direct. La conscription revient sur la table. Les usines d’armement tournent à plein régime pendant que le reste de l’économie s’effondre.
Ce scénario peut paraître exagéré. Il ne l’est pas. Chacun de ses éléments a déjà eu lieu, quelque part, dans les vingt dernières années. L’originalité du moment présent est qu’ils pourraient tous se produire en même temps, en Europe, à une échelle jamais vue depuis 1945.
Les deux voies : barbarie ou socialisme
Dans une situation pareille, il n’y a pas de troisième voie.
• La première voie est celle de la bourgeoisie. Elle consiste à sauver ce qui peut l’être du capital en imposant aux travailleurs le poids intégral de la catastrophe. Rationnement. Contrôle policier et militaire renforcé. Baisse forcée des salaires par l’inflation. Augmentation massive du temps de travail. Réquisition des biens pour l’effort de guerre. Répression des mouvements sociaux. Et, pour donner un exutoire à la colère populaire, fuite en avant dans la guerre extérieure contre un ennemi désigné : la Russie, la Chine, ou l’Iran selon les circonstances.
C’est la barbarie. Elle est déjà en préparation. Il suffit de regarder les budgets d’armement qui explosent, les lois sur la sécurité intérieure qui se durcissent, le discours de guerre qui envahit les médias, pour comprendre que la bourgeoisie sait ce qui vient et s’y prépare activement.
• La seconde voie est celle des travailleurs. Elle consiste à ne pas attendre que l’État bourgeois organise la catastrophe, mais à prendre directement en main la circulation matérielle de la société. Cette voie a un nom, elle a une histoire, elle a des précédents concrets.
En 1871 à Paris, quand le gouvernement bourgeois s’est effondré devant les armées prussiennes, les ouvriers de la Commune ont organisé eux-mêmes l’approvisionnement, la défense, la distribution. En 1917 en Russie, les soviets ouvriers et paysans ont pris en charge la production et la distribution quand le système tsariste s’est écroulé. En 1936 en Espagne, les comités ouvriers de Catalogne ont fait tourner l’industrie et l’agriculture de toute une région pendant la guerre civile. En 1974-1975 au Portugal, après la Révolution des Œillets, des comités de travailleurs ont occupé les entreprises, les exploitations agricoles, les logements vides, et les ont remis en fonctionnement.
Ces expériences ont toutes été battues militairement ou politiquement. Mais elles ont prouvé que c’est matériellement possible. Que quand le système capitaliste s’effondre, les travailleurs ne sont pas condamnés à attendre passivement le retour de l’ordre bourgeois. Ils peuvent organiser eux-mêmes la production et la distribution, pour peu qu’ils en aient préparé les instruments.
Ce qu’il faut construire maintenant : la Fédération des Comités du Peuple Travailleur
Personne n’improvise un comité de quartier un lundi matin quand les banques ferment. Personne ne crée un comité d’entreprise pour l’approvisionnement alimentaire un mardi quand les supermarchés sont vides. Ces instruments se construisent avant la crise, pas pendant.
Ces instruments ont un nom dans l’histoire du mouvement ouvrier. Ils s’appellent les comités, ou les conseils, ou les soviets. Ils ne sont pas une invention théorique. Ils ne sont pas une lubie d’intellectuels révolutionnaires. Ils sont la forme matérielle qu’a prise, à plusieurs reprises, l’auto-organisation des travailleurs face à l’effondrement du pouvoir bourgeois. Avant de dire ce que nous proposons, il faut rappeler ce qui a déjà existé. Parce que ce qui a existé peut exister à nouveau.
Ce qu’a montré la Commune de Paris en 1871
En mars 1871, le gouvernement bourgeois de Thiers s’effondre devant les Prussiens. Les ouvriers de Paris prennent en main la ville. Pendant 72 jours, ils organisent un pouvoir d’un type nouveau, sans précédent dans l’histoire. Marx l’a analysé dans La Guerre civile en France comme la première forme historique du pouvoir ouvrier. Quels en étaient les principes ?
• Premier principe : tous les fonctionnaires, tous les élus, tous les responsables sont élus au suffrage universel par les travailleurs eux-mêmes. Pas de fonctionnaires nommés d’en haut. Pas de bureaucratie permanente. Pas de carrière administrative.
• Deuxième principe : tous les élus sont révocables à tout moment par ceux qui les ont élus. Si un délégué trahit son mandat, s’il s’éloigne des intentions de ceux qui l’ont mandaté, il peut être démis immédiatement et remplacé. C’est l’inverse exact du système parlementaire bourgeois où, une fois élu pour cinq ans, le député peut faire à peu près n’importe quoi sans avoir à rendre de comptes.
• Troisième principe : le mandat impératif. Un délégué ne décide pas selon son bon plaisir. Il porte les décisions prises par ceux qui l’ont mandaté. Il rend compte régulièrement de son action. Il est lié à ses mandants par un cahier de revendications précis.
• Quatrième principe : l’égalité des salaires. Les élus de la Commune ne touchent pas plus qu’un ouvrier qualifié. Plus de privilèges matériels, plus de carrière politique comme moyen d’enrichissement personnel.
• Cinquième principe : suppression de l’armée permanente et de la police, remplacées par le peuple en armes. Les travailleurs eux-mêmes assurent la défense de leur pouvoir, dans des unités miliciennes contrôlées démocratiquement.
La Commune a été écrasée dans le sang par la bourgeoisie versaillaise — 30 000 morts pendant la Semaine sanglante. Mais elle a légué au mouvement ouvrier mondial le modèle d’un pouvoir d’un type nouveau, qui n’est pas une amélioration du parlementarisme bourgeois mais sa négation matérielle.
Ce qu’ont montré les soviets russes en 1905 et en 1917
En octobre 1905, en pleine grève générale contre le tsarisme, les ouvriers de Saint-Pétersbourg élisent un Conseil — en russe, un Soviet — composé de délégués envoyés par chaque usine en grève. Un délégué pour 500 ouvriers. Le Soviet prend en main la grève, la défense armée des grévistes, l’approvisionnement, la presse révolutionnaire. Trotsky en devient le président. Il sera écrasé par la répression tsariste après quelques semaines, mais le modèle est lancé.
En février 1917, le tsar tombe. Aussitôt, dans toute la Russie, les soviets renaissent. Soviets d’usines. Soviets de quartiers. Soviets de soldats. Soviets de paysans. À chaque niveau, des délégués élus, révocables, mandatés. Les soviets envoient leurs délégués dans des soviets régionaux, qui eux-mêmes envoient leurs délégués au Soviet de Pétrograd, puis au Congrès panrusse des soviets.
Pendant huit mois, deux pouvoirs coexistent en Russie : le gouvernement bourgeois provisoire d’un côté, les soviets de l’autre. Les soviets contrôlent réellement les usines, les régiments, les quartiers ouvriers. Le gouvernement bourgeois ne contrôle plus rien. C’est ce qu’on appelle la dualité de pouvoir. Elle ne peut pas durer. En octobre 1917, le IIe Congrès des soviets prend le pouvoir et proclame le gouvernement des soviets.
Que faisaient concrètement ces soviets ? Ils élisaient les comités d’usine qui prenaient en charge la production. Ils organisaient l’approvisionnement des villes. Ils contrôlaient les transports ferroviaires. Ils dirigeaient les milices ouvrières. Ils tranchaient les conflits du travail. Ils géraient les logements vides réquisitionnés. Ils faisaient fonctionner ce que l’État bourgeois avait cessé de faire fonctionner.
Ce qu’ont montré les conseils ouvriers allemands en 1918-1919
Novembre 1918. L’Allemagne perd la guerre. Les marins de Kiel se mutinent. La révolution se répand en quelques jours dans toute l’Allemagne. Partout, des Arbeiter- und Soldatenräte — conseils d’ouvriers et de soldats — se constituent sur le modèle russe. À Berlin, à Munich, à Hambourg, à Brême, à Stuttgart, dans toutes les grandes villes industrielles. Le Kaiser abdique. La République est proclamée.
Le mouvement aurait pu déboucher sur un pouvoir des conseils, comme en Russie. Il en a été empêché par la trahison de la social-démocratie allemande, qui s’est alliée à l’armée prussienne et aux corps francs d’extrême droite pour écraser les conseils dans le sang. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ont été assassinés en janvier 1919 par les Freikorps, sur ordre du gouvernement social-démocrate de Friedrich Ebert. La République de Weimar qui en est sortie a préparé, par sa faiblesse même, l’arrivée du nazisme quatorze ans plus tard.
La leçon est claire : sans direction révolutionnaire conséquente, sans rupture avec les social-démocrates qui veulent sauver l’État bourgeois, les conseils peuvent être désarmés et écrasés. C’est pourquoi nous insistons : la construction des comités, dès aujourd’hui, n’est pas séparable d’une rupture politique avec ceux qui voudront, le moment venu, les neutraliser.
Ce qu’ont montré les comités catalans en 1936
Juillet 1936, Espagne. Les généraux fascistes Franco, Mola et Sanjurjo lancent un coup d’État contre la République. À Barcelone, la classe ouvrière organisée dans la CNT (anarcho-syndicaliste) et l’UGT (socialiste) résiste les armes à la main et écrase les putschistes en quelques jours. L’État républicain s’évapore. Les ouvriers prennent en charge la ville.
Pendant plusieurs mois, la Catalogne fonctionne par comités. Comités d’usines qui prennent en main la production — Barcelone fabrique des munitions, des camions, des uniformes, du pain pour le front et la population. Comités d’approvisionnement qui collectent et distribuent la nourriture. Comités de quartier qui organisent la vie locale, la défense, l’instruction. Milices populaires qui partent au front contre Franco. Tout cela sans patron, sans préfet, sans police. George Orwell, qui combattait là-bas, a décrit cette expérience dans Hommage à la Catalogne.
Cette révolution-là aussi a été écrasée, par la combinaison de la répression stalinienne (qui tenait à liquider les comités pour rétablir l’autorité de l’État républicain) et de la victoire militaire de Franco. Mais pendant un an et demi, elle a prouvé qu’une économie urbaine moderne peut fonctionner sous contrôle ouvrier direct.
Ce qu’a tenté le Portugal en 1974-1975
Plus près de nous, après la Révolution des Œillets du 25 avril 1974 qui renverse la dictature de Salazar-Caetano, le Portugal connaît dix-huit mois de bouillonnement révolutionnaire. Les travailleurs occupent les usines abandonnées par leurs propriétaires en fuite et les remettent en route en autogestion. Les paysans sans terre du Sud occupent les grands domaines et les organisent en coopératives. Les locataires occupent les logements vides. Des Comités de moradores (comités de résidents) s’organisent dans tous les quartiers populaires de Lisbonne. Des Comissões de trabalhadores (commissions de travailleurs) prennent en main les entreprises.
Le mouvement a été défait par la combinaison du Parti Socialiste de Soares (soutenu par toute la social-démocratie européenne et l’argent allemand) et de l’aile droite de l’armée. Les acquis matériels du mouvement ont été progressivement liquidés dans les années qui ont suivi. Mais là encore, l’expérience montre que dans un pays européen développé, en plein vingtième siècle, l’auto-organisation ouvrière peut prendre en charge des secteurs entiers de l’économie.
Ce que nous proposons concrètement
Nous proposons de construire, dès maintenant, dans chaque quartier, dans chaque entreprise, dans chaque ville, des comités du peuple travailleur qui s’inscrivent explicitement dans cette tradition historique. Pas comme une nostalgie, mais comme un instrument de combat pour aujourd’hui.
• Ces comités fonctionnent selon les principes suivants — ce ne sont pas des inventions de notre part, ce sont les principes mêmes de la Commune, des soviets, des conseils ouvriers et des comités catalans :
• Tous les délégués sont élus par l’assemblée générale du comité, à laquelle participent tous les travailleurs concernés (du quartier, de l’entreprise, de l’immeuble). Pas de délégué autoproclamé. Pas de leader naturel non élu.
• Tous les délégués sont révocables à tout moment. Si un délégué cesse de représenter fidèlement la base qui l’a mandaté, l’assemblée peut le révoquer sur le champ et en élire un autre. Pas besoin d’attendre la fin d’un mandat. La révocabilité est immédiate.
• Tous les délégués sont mandatés. Ils ne décident pas selon leur bon vouloir. Ils portent les décisions prises collectivement par l’assemblée du comité. Quand ils participent à des coordinations, des fédérations, des congrès, ils défendent les positions de leur comité, pas les leurs propres.
• Tous les délégués rendent compte régulièrement de leur activité devant l’assemblée qui les a élus. Pas de pouvoir séparé qui s’autonomiserait par rapport à la base.
• Aucun privilège matériel. Les délégués n’ont pas d’avantages, pas de défraiements gonflés, pas de salaires à part. Ils restent dans leurs conditions de vie ordinaires. C’est la condition pour que ne se reconstitue pas une bureaucratie séparée du peuple travailleur.
• Les comités se fédèrent. Les comités d’un même quartier élisent des délégués à un comité de ville. Les comités de ville élisent des délégués à un comité régional. Et ainsi de suite jusqu’à un congrès national. À chaque niveau, les délégués sont élus, révocables, mandatés, sans privilège. C’est cela, la Fédération des Comités du Peuple Travailleur : non pas une organisation qui descend d’en haut, mais une coordination qui monte d’en bas, conservant à chaque niveau la souveraineté des assemblées de base.
• Tâches immédiates des comités, dès aujourd’hui. Les comités ne sont pas des cercles de discussion. Ils ont des tâches matérielles concrètes. Lutter sur les salaires, les loyers, les conditions de travail. Organiser la solidarité quand un voisin est menacé d’expulsion, quand un collègue est licencié, quand une famille manque de l’essentiel. Recenser les besoins du quartier, de l’entreprise. Recenser les ressources, les savoir-faire, les outils disponibles. Apprendre à se connaître, à se faire confiance, à décider collectivement. Préparer les liaisons entre comités, les moyens de communication, les capacités logistiques. Bref, faire dès aujourd’hui en petit ce qu’il faudra faire demain en grand.
• Tâches dans la crise révolutionnaire. Quand la crise éclatera et que l’État bourgeois s’avérera incapable de faire fonctionner la société, les comités préparés prennent immédiatement le relais. Distribution alimentaire dans les quartiers. Réquisition des stocks dans les entrepôts privés. Contrôle des prix par les comités d’approvisionnement. Production maintenue ou redémarrée par les comités d’usines. Logements vides réquisitionnés et attribués par les comités de quartier. Milices ouvrières pour défendre les travailleurs contre les forces de répression et les bandes fascistes. Et, à mesure que le mouvement s’étend, prise du pouvoir politique par le Congrès des comités du peuple travailleur, qui devient le pouvoir réel à la place du pouvoir bourgeois en faillite.
Conclusion : la fenêtre historique qui s’ouvre
Le capitalisme n’est pas une fatalité éternelle. Il est un mode de production historique. Il est né à un moment précis de l’histoire — l’Europe du XVIe au XVIIIe siècle —, il s’est imposé au monde entier au XIXe siècle, il est entré dans sa phase impérialiste et déclinante au XXe siècle, et il atteint aujourd’hui les limites matérielles de sa reproduction. Les contradictions qui s’accumulent dans la sphère financière, dans la sphère productive, dans la sphère écologique, dans la sphère géopolitique, ne sont pas des accidents conjoncturels. Elles sont l’expression du fait que ce système est entré dans la phase finale de son existence historique.
Cette phase finale peut durer longtemps si nous la laissons durer. Elle peut s’achever par la barbarie — fascisme, guerre généralisée, effondrement écologique, destruction massive — si nous ne sommes pas capables de lui opposer une alternative organisée. Elle peut au contraire ouvrir la voie au socialisme si nous savons saisir le moment.
L’histoire enseigne que les fenêtres révolutionnaires ne s’ouvrent pas tous les jours. La précédente, en France, c’était 1968. Avant, c’était la Libération en 1944-1945. Avant, c’était le Front populaire en 1936. Avant encore, la Commune en 1871. Quatre fenêtres en cent cinquante ans. Chacune partiellement gâchée par l’absence d’une direction révolutionnaire conséquente, par la trahison des appareils réformistes, par la désorganisation des travailleurs au moment décisif.
Nous entrons aujourd’hui dans une période qui peut ouvrir une nouvelle fenêtre. Plus large peut-être que toutes les précédentes, parce que la crise qui se prépare est plus profonde, plus systémique, plus mondiale. Cette fenêtre ne devra pas être gâchée.
Pour qu’elle ne soit pas gâchée, il faut que la classe ouvrière ait, le jour venu, ses propres organes de pouvoir. Ces organes ne tomberont pas du ciel. Ils ne sortiront pas spontanément de la tête des masses au moment où la crise éclatera. Ils doivent être construits patiemment, dès maintenant, dans la longue préparation qui précède toujours les moments révolutionnaires.
C’est pourquoi nous appelons tous les travailleurs, employés, ouvriers, techniciens, précaires, retraités, étudiants qui lisent ces lignes à prendre contact avec nous, à constituer des comités là où ils sont, à se lier aux autres comités qui se forment, à construire pas à pas la Fédération des Comités du Peuple Travailleur.
Ce n’est pas une affaire de goût personnel. Ce n’est pas une question d’opinion politique parmi d’autres. C’est, dans la période qui s’ouvre, la condition matérielle pour que les travailleurs ne subissent pas la catastrophe qui se prépare, mais en fassent le tremplin de leur émancipation.
Comme l’écrivait Léon Trotsky en 1938, dans le Programme de transition qui reste pour nous un texte d’orientation fondamental : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. » Cette crise dure depuis près d’un siècle. Elle ne se résoudra pas par incantation. Elle se résoudra par la construction patiente et déterminée d’un instrument politique à la hauteur de la période. Cet instrument, c’est la Fédération des Comités du Peuple Travailleur, articulée à un parti révolutionnaire conséquent capable de lui donner une perspective claire et une direction politique ferme.
L’Histoire nous regarde. Les ouvriers de la Commune, les soviets de 1917, les conseils allemands de 1918, les comités catalans de 1936, les commissions portugaises de 1975, et tous les autres avant et après, nous regardent. Ils ont fait leur part. Ils ont prouvé que c’est possible. Ils ont payé pour nous le prix de leur défaite, pour que nous puissions, nous, gagner.
À nous de prendre le relais.
Ni résignation, ni illusion réformiste. La construction maintenant des organes du pouvoir ouvrier de demain.
Pour la Fédération des Comités du Peuple Travailleur.
Socialisme ou barbarie.


Messages
1. Quand les banques et la finance s’écroulent, on fait quoi ?, 8 mai, 05:09, par Myriam
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Banques et finances mondiales sont menacés par la situation internationale due à la guerre du Moyen-Orient…
https://www.imf.org/fr/blogs/articles/2026/04/14/war-in-the-middle-east-challenges-global-financial-stability
2. Quand les banques et la finance s’écroulent, on fait quoi ?, 9 mai, 06:37
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Tout ce que propose Mélenchon face à l’effondrement de la finance et des banques, c’est un moratoire sur les dettes !
Il ne parle pas de révolution prolétarienne mais de définanciariser le monde tout en restant dans le capitalisme. C’est une utopie...