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LFI et ses satellites d’extrême gauche

vendredi 17 avril 2026, par Karob

Le grand parti de la gauche bourgeoise en France : une seule et même famille politique contre l’émergence d’un parti révolutionnaire

## Un seul parti, plusieurs enseignes

Il existe en France, en 2026, un fait politique que presque personne ne nomme : La France insoumise, Révolution Permanente, le NPA-Révolutionnaires, Lutte ouvrière, les directions de la CGT et de Solidaires constituent, dans les faits, un seul et même grand parti. Non pas au sens d’une organisation unique dotée de statuts communs et d’une carte de membre — mais au sens premier du mot *parti* : celui de *faire partie*. Ils font partie du même camp, du même espace, du même mouvement. Ils sont les différentes tendances, les différents courants, les différentes sensibilités d’une même famille politique.

Ce parti a ses ailes, ses tensions, ses contradictions internes — comme tout parti. Ses composantes ne sont pas identiques entre elles. LFI n’est pas LO, RP n’est pas le NPA-R, la CGT n’est pas Solidaires. Mais elles font partie du même ensemble, et aucune ne rompt avec le cadre commun au moment décisif.

Ce parti n’a pas de nom officiel. Il n’a pas de congrès unifié. Ses composantes se disputent publiquement, se concurrencent aux élections, publient des journaux distincts. Mais au moment décisif — lorsqu’il s’agit de se rassembler, de manifester, de répondre à un appel — elles se retrouvent toutes au même endroit, derrière les mêmes mots d’ordre, dans le même cortège. Et surtout, aucune d’entre elles ne rompt jamais avec les autres de manière définitive et politiquement significative.

Ce grand parti a une fonction précise : occuper l’espace politique à gauche pour empêcher l’émergence d’un véritable parti révolutionnaire, d’un parti bolchevique, d’un parti qui poserait réellement la question du pouvoir ouvrier et de la destruction de l’État bourgeois.

## Le rassemblement de Saint-Denis : une démonstration en temps réel

Le 4 avril 2026, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Saint-Denis à l’appel du nouveau maire LFI Bally Bagayoko, visé par des propos racistes ignobles sur CNews. Le racisme de CNews est réel. Les propos comparant un élu noir à un « grand singe » et à un « mâle dominant » sont abjects et doivent être combattus. Là n’est pas la question.

La question est la suivante : que fait-on politiquement de ce combat ?

Révolution Permanente, qui avait présenté sa propre candidate contre Bagayoko trois semaines plus tôt avec 7 % des voix, a appelé à participer au rassemblement organisé par le maire LFI. Elsa Marcel, leur candidate, a pris la parole au conseil municipal pour le soutenir. Lutte ouvrière était présente. Nathalie Arthaud n’a formulé aucune critique de LFI ni de Bagayoko. Les syndicats — CGT, SUD, FO — ont répondu à l’appel. Tout le monde s’est retrouvé sur le parvis de la mairie, derrière Mélenchon au mégaphone, dans un rassemblement organisé par LFI, sous la bannière de LFI, au profit politique de LFI.

Aucune de ces organisations n’a jugé nécessaire de dénoncer le racisme par ses propres moyens, dans ses propres cadres, avec son propre contenu politique. Aucune n’a utilisé cette situation pour construire une position indépendante. Toutes ont accepté de jouer le rôle de figurant dans une mise en scène dont LFI était le metteur en scène, le producteur et l’acteur principal.

C’est cela, faire partie du même parti.

## « Mais ils ont des organisations séparées ! »

L’objection la plus courante consiste à dire que ces organisations ne sauraient constituer un même parti puisqu’elles possèdent des structures distinctes, des candidatures concurrentes, des journaux différents. C’est confondre l’organigramme et la politique.

L’histoire du mouvement ouvrier regorge de partis formellement indépendants qui fonctionnaient comme les composantes d’un même ensemble politique. Le POUM en Espagne avait ses propres milices, ses propres journaux, ses propres cadres. Trotsky le caractérisait néanmoins comme centriste, incapable de rompre avec le Front populaire au moment décisif. Les mencheviks internationalistes de Martov avaient leur propre organisation, distincte de celle des mencheviks défensistes. Ils n’en faisaient pas moins partie du même camp politique, défini non par les statuts mais par la pratique.

Le critère n’est pas l’étiquette sur la porte. Le critère est ce qu’on fait quand il faut choisir. Et le choix, à Saint-Denis comme partout ailleurs, est toujours le même : on reste dans l’écosystème, on ne rompt pas, on ajoute éventuellement une nuance verbale — « riposte ouvrière et populaire » écrit Révolution Permanente dans son appel — mais on est là, dans le même rassemblement, au même endroit, au même moment.

## « Mais ils ont des programmes différents ! »

Deuxième objection : ces organisations auraient des programmes distincts, des analyses différentes, des orientations propres. C’est vrai sur le papier. Mais aucun de ces programmes ne pose concrètement les questions qui distinguent une politique révolutionnaire d’une politique réformiste :

Aucun ne traduit en pratique le défaitisme révolutionnaire face à l’impérialisme français. Certains peuvent employer le mot « impérialisme » dans un article ou un communiqué. Mais aucun n’appelle concrètement à la défaite de l’impérialisme français dans ses guerres et ses interventions — pas un tract devant une caserne, pas un comité de liaison avec les soldats, pas une seule initiative pratique. Quand la France envoie des troupes, quand elle arme, quand elle bombarde, ces organisations critiquent — parfois — la politique étrangère, mais elles ne posent jamais la question comme les bolcheviks la posaient en 1914 : l’ennemi principal est dans notre propre pays.

Aucun ne mène concrètement de travail en direction des soldats, des casernes, des bases militaires. Aucun n’appelle à la constitution de comités de soldats. Le mot même de « défaitisme » est absent de leur pratique.

Aucun ne construit concrètement de comités d’usine, de conseils, d’organes de double pouvoir. Le « contrôle ouvrier » est invoqué comme un slogan, jamais défini comme une pratique concrète visant à préparer la prise du pouvoir par les travailleurs organisés. On peut écrire « expropriation » dans un journal, « contrôle ouvrier » dans un programme — mais si on ne le pose pas concrètement là où on est implanté, ce sont des mots, pas une politique.

Aucun ne pose l’abolition des taxes et des impôts comme revendication ouvrière. Tous réclament des hausses de salaire — ce qui est légitime — mais aucun ne dénonce le mécanisme par lequel l’État reprend d’une main ce qu’il concède de l’autre. Revendiquer une augmentation de salaire sans attaquer le prélèvement fiscal, c’est négocier la taille de la part du gâteau qu’on nous laisse. C’est rester dans le cadre. C’est accepter que l’État bourgeois continue de ponctionner les travailleurs pour financer sa police, son armée, son appareil de domination.

Aucun ne pose la question de l’armement du peuple. Pas de milice ouvrière, pas d’autodéfense organisée, pas même la question soulevée. La tradition de la CGT révolutionnaire d’avant 1914, qui liait la lutte antimilitariste à la préparation de la grève générale insurrectionnelle, a été abandonnée par toutes ces organisations.

Les différences programmatiques entre LFI, RP, LO et NPA-R sont des différences de degré, pas de nature. Elles portent sur le comment — comment réformer, comment protester, comment aménager — jamais sur le quoi : la destruction de l’État bourgeois, la construction d’organes de pouvoir ouvrier, la préparation de l’insurrection.

## « Mais Lutte ouvrière est indépendante ! »

De toutes ces organisations, Lutte ouvrière est celle qui revendique le plus fortement son indépendance. Elle a ses propres candidatures, sa propre implantation, sa propre Fête. Elle refuse les alliances électorales. Elle se présente seule. Elle maintient un discours « de classe » dans ses publications.

Mais le 4 avril 2026, Lutte ouvrière était à Saint-Denis, au rassemblement de Bagayoko. Nathalie Arthaud n’a pas formulé une seule critique de LFI. Pas un mot sur le fait que Bagayoko est un maire bourgeois, qu’il administre un appareil d’État local, que son programme — cantine gratuite, vélo pour les collégiens, « bouquet pouvoir d’achat » — est un programme de gestion municipale, pas un programme de classe.

Et ce n’est pas un accident. C’est le fonctionnement normal de LO. L’indépendance de LO est une indépendance organisationnelle, pas une indépendance politique. Organisationnellement, LO a sa propre boutique. Politiquement, LO ne sort jamais du cadre défini par l’écosystème commun. Elle ne rompt pas. Elle est là quand il faut être là. Elle se tait quand il faudrait parler.

Surtout, l’implantation de LO dans les syndicats — et singulièrement dans la CGT et désormais dans Solidaires — la lie organiquement à cet écosystème. Les militants LO qui animent des sections syndicales ne mènent pas de combat politique contre les directions confédérales. Ils ne construisent pas de fractions communistes. Ils coexistent. Ils font partie.

## Les syndicats : le ciment de l’intégration

C’est par les syndicats que l’intégration fonctionne concrètement. La CGT et Solidaires sont le terrain commun où se retrouvent, au quotidien, les militants de LFI, de LO, de RP, de NPA-R. C’est dans les unions locales, dans les sections d’entreprise, dans les assemblées générales que ces courants se côtoient, collaborent, et finissent par fonctionner comme les composantes d’un même mouvement.

Qui dirige la CGT ? Politiquement, l’influence dominante oscille entre le PCF historique et la mouvance LFI. Sophie Binet, passée par l’UNEF et la JOC, n’est encartée nulle part officiellement, mais la CGT confédérale évolue objectivement dans l’orbite LFI-PCF. Quand Mélenchon appelle à la « grève générale », la CGT est « circonspecte » dans ses communiqués — mais des fédérations et des unions départementales se mobilisent le jour dit. Le lien n’est pas statutaire. Il est politique.

Et Solidaires ? Solidaires est historiquement le syndicat de la gauche radicale, issu des courants autogestionnaires, de la LCR, du NPA. C’est dans SUD que les militants de RP et de NPA-R sont le plus implantés. Solidaires est, de fait, le bras syndical de l’extrême gauche — mais d’une extrême gauche qui ne rompt jamais avec LFI.

Le résultat est un système intégré : LFI donne le la politique, les syndicats fournissent le terrain militant, et les organisations d’extrême gauche apportent la caution « révolutionnaire ». Chacun joue son rôle. Personne ne sort du cadre.

## Cas concrets : la preuve par les noms, les postes, les pratiques

On ne parle pas ici d’abstractions. L’intégration a des noms, des adresses, des mandats syndicaux.

### Rémy Bazzali — Lutte ouvrière / CGT Airbus Hélicoptères Marignane

Rémy Bazzali est militant de Lutte ouvrière. Il est élu CGT au CSE d’Airbus Hélicoptères à Marignane. En janvier 2026, il était tête de liste LO aux municipales de Marseille. Il est ouvrier aéronautique. Son père était docker, sa mère femme de ménage. Profil ouvrier impeccable.

Mais Airbus Hélicoptères Marignane produit des hélicoptères militaires. Le NH90, le Tigre, le Caracal. Ces machines sont des outils de l’impérialisme français. Elles servent dans les opérations extérieures, dans les ventes d’armes aux pétromonarchies, dans la projection de force. À quelques kilomètres de l’usine, la base aérienne d’Istres accueille les KC-135 américains qui ravitaillent les bombardiers de la coalition dans les opérations au Moyen-Orient.

Bazzali, élu CGT dans cette usine, ne fait *aucun* lien concret entre ce que produisent ses collègues et la politique impérialiste de la France. Il ne pose pas la question du contrôle ouvrier sur la production d’armement. Il n’appelle pas au refus de produire des armes destinées à des guerres impérialistes. Il ne s’adresse pas aux personnels de la base d’Istres voisine. Il ne construit pas de comité de liaison entre les travailleurs de l’armement et les soldats.

Il se bat pour les salaires, pour les conditions de travail, pour les embauches. Des combats légitimes. Mais des combats qui restent *à l’intérieur* du cadre : on négocie la part du travailleur dans la production d’armes de l’impérialisme, on ne pose pas la question de cette production elle-même.

C’est cela, le centrisme en pratique : avoir les bons principes en paroles — LO est formellement contre les guerres impérialistes — et refuser d’en tirer les conséquences là où l’on est implanté. Lénine reprochait exactement cela à Kautsky : non pas nier la théorie, mais la trahir dans la pratique.

### Anasse Kazib — Révolution Permanente / SUD Rail

Anasse Kazib est porte-parole de Révolution Permanente. Il est cheminot, syndiqué à SUD Rail Paris-Nord, délégué syndical depuis 2015. Il a été candidat à la présidentielle 2022 (sans les parrainages), candidat aux législatives 2024 dans le 93 avec 3,67%. C’est la figure publique de RP.

Kazib est implanté dans SUD Rail, c’est-à-dire dans Solidaires. Toute son activité militante passe par ce cadre syndical. Son profil médiatique s’est construit comme « cheminot combatif de SUD Rail ». La fédération SUD Rail le défend publiquement contre les poursuites judiciaires. La CGT Énergie Paris lui apporte sa solidarité. Mélenchon et Arthaud eux-mêmes ont signé des soutiens.

Voilà l’écosystème en action : un militant de RP, implanté dans Solidaires, défendu par la CGT, soutenu par LFI et LO. Tout le monde se retrouve. Personne ne pose la question : quelle est la politique de SUD Rail ? Quelle est la politique de Solidaires ? Et sur cette politique, que dit RP ?

### Jean-Pierre Mercier — Lutte ouvrière / SUD Stellantis Poissy

Le cas de Jean-Pierre Mercier est peut-être le plus éclairant de tous. Mercier est porte-parole de Lutte ouvrière depuis 2012. Militant LO depuis ses dix-neuf ans, ancien animateur de la grande grève de PSA Aulnay, il a été délégué syndical central CGT pour tout le groupe PSA-Stellantis de 2014 à 2022. La Fédération de la métallurgie CGT l’a finalement exclu — avec tout son syndicat de 250 adhérents — au motif que son équipe était trop combative et trop liée à LO.

Exclu de la CGT, Mercier a fondé SUD Stellantis Poissy. Aux élections professionnelles d’avril 2023, le nouveau syndicat SUD a obtenu 21,2 % au collège ouvrier, devenant le deuxième syndicat de l’usine, tandis que la CGT artificielle montée par la fédération tombait à 10,6 % et perdait sa représentativité.

Donc : un porte-parole de LO qui était à la CGT est maintenant à Solidaires. La boucle est bouclée. LO n’est pas seulement implantée dans la CGT — elle l’est aussi dans Solidaires. Mercier est simultanément porte-parole de LO et représentant syndical SUD. Il est le lien vivant entre LO et Solidaires. Et il ne mène pas plus de combat contre la politique de Solidaires qu’il n’en menait contre celle de la CGT.

### Gaël Quirante — NPA-Révolutionnaires / SUD PTT

Gaël Quirante est l’un des principaux porte-parole du NPA-Révolutionnaires. Il est — ou plutôt il était, jusqu’à son licenciement par La Poste — secrétaire départemental de SUD PTT dans les Hauts-de-Seine. Il a mené une grève reconductible de quinze mois avec 150 collègues. Il est poursuivi en justice pour ses activités syndicales. Parcours de militant combatif, incontestablement.

Mais Quirante est dirigeant du NPA-R *et* cadre de SUD PTT, c’est-à-dire de Solidaires. Et la question se pose avec une netteté implacable : que dit Quirante, que dit le NPA-R, sur la politique de Solidaires concernant l’Ukraine ? Sur les convois vers l’Ukraine organisés par le Réseau syndical international ? Sur le mot d’ordre « des armes pour l’Ukraine » relayé par le RESU dont Solidaires est membre ?

Rien. Silence. Quirante se bat contre La Poste. Il se bat contre la répression. Il se bat pour les précaires. Mais il ne combat pas la ligne social-chauvine de la confédération dont il est un cadre.

### Le tableau d’ensemble

Kazib (RP) à SUD Rail. Mercier (LO) à SUD Stellantis. Quirante (NPA-R) à SUD PTT. Bazzali (LO) à la CGT Airbus Marignane. Quatre porte-parole, trois organisations, tous implantés dans les syndicats du bloc — et aucun ne mène le moindre combat politique contre la ligne de sa confédération. Les grandes phrases — « exproprier les capitalistes », « contrôle ouvrier sur la production » — servent précisément à masquer l’absence de politique concrète là où ils sont implantés. C’est du verbalisme révolutionnaire.

## Solidaires et l’Ukraine : le social-chauvinisme en acte

L’Union syndicale Solidaires, par le biais du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, a organisé plusieurs convois vers l’Ukraine depuis 2022. Christian Mahieux, membre de SUD Rail et coanimateur du réseau, a participé à ces convois. Julien Troccaz, du bureau fédéral SUD Rail et représentant au bureau national de Solidaires, y a participé aussi.

Le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU), dont Solidaires est membre via son comité français, a publié en août 2025 un communiqué explicite : « des armes pour l’Ukraine ». Solidaires construit la « solidarité avec la résistance ukrainienne » en coordination avec les centrales syndicales ukrainiennes affiliées à la Confédération syndicale internationale — c’est-à-dire à l’appareil syndical mondial intégré à l’ordre impérialiste.

C’est du social-chauvinisme. Pas au sens où Solidaires agiterait des drapeaux tricolores — mais au sens de 1914 : choisir un camp impérialiste au nom des « valeurs », de la « démocratie », du « droit des peuples ». Exactement ce que faisaient les socialistes français en 1914 quand ils votaient les crédits de guerre au nom de la défense de la République contre l’autocratie prussienne.

Et Kazib, Mercier, Quirante — militants RP, LO, NPA-R dans Solidaires — ne disent rien. Aucune fraction communiste, aucun texte de rupture, aucune dénonciation.

## L’impérialisme français : le silence pratique qui dit tout

La question de l’impérialisme est le test décisif. C’est sur elle que se sépare, depuis 1914, le réformisme du révolutionnaire.

La France est une puissance impérialiste. Elle a la deuxième zone économique exclusive mondiale, une industrie d’armement parmi les premières au monde, des bases militaires sur trois continents, la force de frappe nucléaire, des intérêts stratégiques en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Pacifique. La France vend des Rafale, des sous-marins, des systèmes de défense. La France participe à la coalition au Moyen-Orient. La France militarise son économie.

LFI dénonce parfois les guerres — mais jamais l’impérialisme français en tant que tel. Mélenchon a proposé un porte-avions. LO dénonce la guerre comme phénomène général, mais ne tire pas les conséquences pratiques là où elle est implantée : pas d’appel à la défaite de la France, pas de travail dans les armées, pas de lutte dans les entreprises d’armement. Bazzali à Marignane illustre ce vide. RP critique l’impérialisme — mais celui des États-Unis, d’Israël, de la Russie. L’impérialisme français est rarement nommé frontalement en pratique. NPA-R est dans la même situation : des analyses dans les textes, pas de conséquences dans la pratique syndicale.

Le résultat est un silence pratique structurel sur l’impérialisme français. Il y a des articles, des communiqués, des déclarations. Mais aucune de ces organisations ne mène concrètement le combat contre l’impérialisme français là où elle est implantée — pas un comité dans une usine d’armement, pas une initiative vers les casernes, pas un travail systématique en direction des soldats. Ce silence pratique est la signature du social-chauvinisme passif.

## Les DOM-TOM : le test colonial

La France maintient des possessions coloniales : Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Polynésie. Elle y maintient des troupes, des bases, un appareil administratif, un système économique de dépendance.

Ces organisations parlent volontiers de « rapports coloniaux », de « domination néocoloniale », de « solidarité avec les peuples ». Mais aucune ne pose concrètement les deux questions qui font d’un parti un parti révolutionnaire sur cette question : le droit à la sécession — c’est-à-dire le droit des peuples colonisés à se séparer de l’État français s’ils le souhaitent — et le retrait des troupes françaises.

La question ne se pose pas de la même manière partout. La Martinique n’est pas la Nouvelle-Calédonie, la Guyane n’est pas la Polynésie. Les situations coloniales sont différenciées. Mais le principe est le même : un parti qui se réclame de l’internationalisme ouvrier défend le droit des peuples opprimés par son propre impérialisme à disposer d’eux-mêmes — y compris à se séparer. C’est la position de Lénine sur la question nationale. C’est la condition minimale de l’internationalisme.

Aucune composante de ce grand parti ne pose cette question de manière concrète et systématique. On « dénonce » les rapports coloniaux. On « soutient » les luttes. Mais on ne dit jamais : troupes françaises, dehors. On ne dit jamais : les peuples de ces territoires ont le droit de partir. Parce que le dire, ce serait attaquer frontalement l’État français et son empire — et ça, c’est la rupture que personne ne veut faire.

## La protection sociale : défendre le cadre ou le renverser ?

La question des retraites, de l’assurance maladie, du chômage est le terrain où l’intégration est la plus profonde — et la plus invisible.

Toutes ces organisations défendent la « retraite par répartition ». Toutes s’opposent à la « capitalisation ». Toutes manifestent contre les réformes des retraites. C’est leur terrain de prédilection. Mais que défendent-elles exactement ?

### Les syndicats dans les fonds de pension

Voici ce que personne ne dit : les syndicats qui défilent contre la capitalisation siègent dans des fonds de capitalisation.

L’ERAFP — Établissement de Retraite additionnelle de la Fonction publique — est un fonds de pension par capitalisation, obligatoire pour 4,5 millions de fonctionnaires, qui gère plus de 25 milliards d’euros d’actifs. Son conseil d’administration comprend 8 représentants des organisations syndicales : CGT, CFDT, FO, Solidaires, UNSA, FSU, CFTC, CGC. Huit syndicats, dont la CGT et Solidaires, qui administrent un fonds de pension en cogestion avec les employeurs publics et sous tutelle de l’État.

Le Fonds de Réserve des Retraites (FRR), créé en 1999, fonctionne selon la même logique : capitalisation des cotisations, placement sur les marchés financiers, gestion par les « partenaires sociaux ».

Et la PREFON — fonds de pension volontaire pour les fonctionnaires — a été créée en 1964 par quatre syndicats : FO, CGC, CFDT et CFTC. Un fonds de pension créé et géré par des syndicats.

Suivre les syndicats dans la « bataille des retraites », c’est suivre des organisations qui administrent les fonds de pension français. Le combat « contre la capitalisation » est mené par des gens qui siègent dans des institutions de capitalisation. Et LO, RP, NPA-R, qui ont des militants dans ces syndicats, ne le dénoncent pas.

### La cogestion : la collaboration de classe institutionnalisée

Les caisses de Sécurité sociale — maladie, retraite, chômage, famille — sont gérées en cogestion : représentants syndicaux, représentants patronaux, tutelle de l’État. Ce paritarisme est la forme institutionnelle de la collaboration de classe. Les directions syndicales administrent le système *avec* le patronat, *sous* la tutelle de l’État.

Aucune composante de ce grand parti ne revendique concrètement l’éviction des représentants patronaux des caisses, la gestion exclusivement ouvrière, la transformation des caisses en organes de pouvoir des travailleurs. Toutes acceptent le cadre paritaire comme un acquis à défendre, alors que c’est un cadre de collaboration à briser.

### Le financement : qui paye ?

Le financement de la Sécurité sociale a subi un glissement historique. Les cotisations sociales — qui sont du salaire différé, c’est-à-dire de la richesse produite par les travailleurs et mise en commun — sont progressivement remplacées par l’impôt : la CSG d’abord, puis la TVA de plus en plus massivement fléchée vers la Sécu. En 2021, le financement de la Sécurité sociale reposait à près de 50 % sur l’impôt. Ce glissement est un transfert de la charge du capital vers le travail et la consommation populaire : le patronat est exonéré de cotisations (88 milliards d’euros d’exonérations), et ce sont les recettes fiscales issues de la consommation qui compensent.

Aucune de ces organisations ne combat ce mécanisme comme axe central. Toutes défendent « la cotisation », mais aucune ne pose la question comme la posait le mouvement ouvrier révolutionnaire.

### La tradition abandonnée

Car il existe une tradition. La CGT unitaire (CGTU), liée au Parti communiste et à l’Internationale communiste, revendiquait dès les années 1920 la suppression de la cotisation ouvrière et une gestion ouvrière intégrale des Assurances sociales dont seraient exclus les mutualistes et le patronat. Le Congrès CGT de 1955 a repris cette ligne en se prononçant pour la suppression de la cotisation ouvrière et en affirmant que la Sécurité sociale devait être uniquement à la charge du patronat.

C’est la tradition directe de Paul Lafargue et Jules Guesde : le financement de la protection sociale doit reposer intégralement sur le capital, pas sur les travailleurs. La cotisation « ouvrière » est un prélèvement sur le salaire. L’abolir et mettre le financement à la charge exclusive du patronat, c’est une revendication transitoire qui pose la question du pouvoir : qui paye, qui décide, qui contrôle.

Aucune composante du grand parti ne défend cette position aujourd’hui. Elles défendent « la cotisation » en général — c’est-à-dire le système tel qu’il existe, avec sa part ouvrière, son paritarisme, sa tutelle étatique. Elles défendent le cadre sans le renverser. Elles défendent le système contre ses réformes, mais pas le renversement du système lui-même.

## Les idéologies anti-classe : le langage commun de l’intégration

L’intégration dans ce grand parti ne se fait pas seulement par les structures et les rassemblements. Elle se fait aussi par le langage, par les catégories d’analyse, par les grilles de lecture qui se substituent à la lutte des classes.

La théorie décoloniale, la théorie du genre, l’antiracisme politique, le néoféminisme avec ses catégories de « masculinité toxique » et de « masculinisme » : toutes ces grilles d’analyse issues du monde universitaire américain et de la petite bourgeoisie intellectuelle fonctionnent comme des substituts à l’analyse de classe. Elles remplacent le clivage capital/travail par d’autres clivages — race, genre, identité — qui ne posent jamais la question du pouvoir ouvrier.

RP et NPA-R reprennent ces grilles plus largement que LO. Mais toutes y sont perméables à des degrés divers. Et ces idéologies fonctionnent comme un ciment supplémentaire d’intégration : elles fournissent le langage commun, les causes communes, les mobilisations communes — l’antiracisme politique de Saint-Denis, le néoféminisme des cortèges du 8 mars — sans jamais poser la question de la destruction de l’État bourgeois.

Un parti bolchevique combat le racisme, l’oppression des femmes, l’oppression coloniale — sur des bases de classe. Le racisme est une arme de la bourgeoisie pour diviser les travailleurs. L’oppression des femmes est un produit de la société de classe. L’oppression coloniale est un produit de l’impérialisme. Le combat contre ces oppressions passe par la lutte de classe et la construction du pouvoir ouvrier — pas par les catégories de la sociologie petite-bourgeoise.

## L’antifascisme et l’antiracisme comme mécanismes d’intégration

Le rassemblement de Saint-Denis illustre un mécanisme plus général. L’antifascisme et l’antiracisme fonctionnent, dans cet écosystème, comme des leviers d’intégration politique. On ne demande pas aux participants de soutenir le programme de LFI. On leur demande de venir « contre le racisme ». Mais venir « contre le racisme » au rassemblement de Bagayoko, c’est objectivement venir en soutien à LFI.

Bagayoko lui-même a formulé la chose avec une clarté involontaire : « La cause que nous défendons est au-dessus des divergences. » Autrement dit : taisez vos critiques, rangez-vous, le combat antiraciste exige l’unité — c’est-à-dire la soumission au cadre défini par LFI.

Et tout le monde obéit. RP obéit en ajoutant « riposte ouvrière et populaire » dans son communiqué. LO obéit en silence. Les syndicats obéissent par réflexe. Le mécanisme est rodé.

C’est exactement le mécanisme du Front populaire tel que Trotsky l’analysait dans les années 1930 : la bourgeoisie radicale fixe le cadre, les organisations ouvrières s’y intègrent au nom de l’unité « antifasciste », et la question du pouvoir ouvrier est évacuée. En 2026, LFI joue le rôle du Parti radical, et RP, LO, NPA-R jouent le rôle des partis ouvriers qui acceptent la discipline du front interclassiste.

Pour prendre une analogie délibérément brutale : si un chef d’État est victime d’une insulte raciste ou antisémite, l’insulte est condamnable. Mais condamner l’insulte ne signifie pas se rallier politiquement au chef d’État. On peut — on doit — combattre le racisme tout en maintenant une critique politique de celui qui en est la cible. Confondre la solidarité humaine contre le racisme et le ralliement politique, c’est précisément le piège dans lequel ces organisations tombent — ou plutôt se jettent — à chaque occasion.

## La fonction de ce grand parti : empêcher le parti révolutionnaire

Ce grand parti — LFI, RP, LO, NPA-R, directions CGT et Solidaires — a une fonction historique précise. Il occupe le terrain pour empêcher qu’un véritable parti révolutionnaire ne se construise.

Un parti révolutionnaire, un parti bolchevique, se construit sur des bases claires : le défaitisme révolutionnaire face à l’impérialisme de son propre pays ; la construction d’organes de pouvoir ouvrier — comités d’usine, conseils, soviets ; le travail en direction des soldats ; l’armement du peuple et l’autodéfense ouvrière ; la gestion exclusivement ouvrière des caisses de protection sociale, sans le patronat et sans l’État ; le financement de la protection sociale intégralement à la charge du capital ; le droit des peuples colonisés par la France à la sécession et le retrait des troupes françaises ; la dénonciation des directions syndicales comme agents de la collaboration de classe ; le programme transitionnel comme chaîne reliant les revendications immédiates à la question du pouvoir ; le front unique du peuple travailleur et non le front populaire interclassiste ; le combat contre toutes les oppressions — racisme, oppression des femmes, oppression coloniale — sur des bases de classe et non sur les grilles de la petite bourgeoisie universitaire.

Aucune composante de ce grand parti ne construit rien de tout cela en pratique. Et ce n’est pas par oubli ou par insuffisance. C’est parce que construire un parti bolchevique exigerait de rompre avec l’écosystème — de sortir de la famille, de quitter le parti au sens large, de tracer une frontière de classe qui mettrait LFI du côté bourgeois et les directions syndicales du côté de la collaboration.

Cette rupture, aucune de ces organisations ne veut la faire. Elles préfèrent coexister dans le même espace, avec leurs nuances, leurs spécificités, leurs petites boutiques — mais sans jamais poser la question qui fâche : de quel côté de la barricade êtes-vous ?

## Ce que serait un parti qui ne fait pas partie

Un parti révolutionnaire, face au rassemblement de Saint-Denis, aurait condamné les propos racistes de CNews dans ses propres tracts, ses propres meetings, ses propres publications — sans se rendre au rassemblement organisé par LFI. Il aurait posé la question du racisme comme une question de classe : le racisme est une arme de la bourgeoisie pour diviser les travailleurs, et le combat contre le racisme passe par l’organisation indépendante des travailleurs, noirs et blancs, immigrés et français, dans leurs propres organes de lutte — pas derrière un maire bourgeois.

Un parti révolutionnaire dénoncerait Solidaires pour ses convois vers l’Ukraine et son soutien à l’armement de l’OTAN. Il construirait des fractions communistes dans la CGT et dans Solidaires pour combattre la collaboration de classe des directions. Il poserait la question du contrôle ouvrier sur la production d’armement à Marignane, à MBDA, à Naval Group, à Dassault, à Thales — pas dans des articles théoriques, mais dans les ateliers, les comités d’entreprise, les assemblées de travailleurs.

Un parti révolutionnaire exigerait la suppression de la cotisation ouvrière et le financement intégral de la Sécurité sociale par le capital. Il revendiquerait l’éviction du patronat des caisses et la gestion exclusivement ouvrière. Il dénoncerait les syndicats qui siègent dans les fonds de pension tout en défilant « contre la capitalisation ».

Un parti révolutionnaire défendrait le droit des peuples des DOM-TOM à se séparer de la France et exigerait le retrait des troupes françaises de ces territoires.

Un parti révolutionnaire poserait la question de l’armement du peuple et de l’autodéfense ouvrière, comme le faisait la CGT révolutionnaire d’avant 1914.

Un parti révolutionnaire mènerait le combat contre le racisme, contre l’oppression des femmes, contre l’oppression coloniale — sur des bases de classe, pas avec les catégories de la sociologie petite-bourgeoise.

Ce parti n’existe pas encore. Sa construction est la tâche de l’heure.

## Conclusion : nommer les choses

Il faut nommer les choses. Il existe en France un grand parti de la gauche bourgeoise. Ce parti comprend LFI comme centre de gravité, le PS et les écologistes comme aile droite, et RP, LO, NPA-R comme aile gauche. Les directions de la CGT et de Solidaires en sont le bras syndical. Ce parti n’a pas de carte unique, mais il a une pratique commune : occuper le terrain, canaliser la colère, empêcher la rupture.

Ce grand parti est soudé par des structures communes (les syndicats), par des rassemblements communs (Saint-Denis), par des idéologies communes (antiracisme politique, théorie décoloniale, néoféminisme), et par une absence commune : aucune de ses composantes ne pose concrètement la question du pouvoir ouvrier, du défaitisme révolutionnaire, de l’armement du peuple, de la gestion ouvrière des caisses sociales, du droit des colonies à la sécession.

Ses composantes se disputent — comme se disputent les tendances à l’intérieur de n’importe quel parti. Les uns trouvent les autres trop modérés, les autres trouvent les uns trop sectaires. Mais au moment décisif — le 4 avril à Saint-Denis comme à chaque grande occasion — tout le monde est là, au même endroit, dans le même cortège, derrière le même appel.

Ce grand parti n’est pas un allié des travailleurs. C’est l’obstacle principal à la construction d’un parti qui poserait réellement la question du pouvoir ouvrier. Tant que les travailleurs les plus combatifs, les plus conscients, les plus déterminés, seront enfermés dans cet écosystème, ils resteront prisonniers d’un cadre qui interdit la rupture.

La tâche politique de l’heure n’est pas de rejoindre ce grand parti ni d’en constituer une énième tendance. La tâche est de s’en arracher, de tracer une frontière de classe nette, et de construire — enfin — le parti qui manque, un parti qui ne fait pas partie de la famille bourgeoise mais qui se construit contre elle.

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