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Généraux français assassins et imbéciles, racontés par eux-mêmes…
lundi 26 janvier 2026, par
Généraux français assassins et imbéciles, racontés par eux-mêmes…
Les généraux, encore appelés "les bouchers" !...
Général Mandon :
« Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à sacrifier ses enfants, parce qu’il faut dire les choses... si on n’est pas prêt à cela, alors on est à à risque. Ce qu’il nous manque, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est. »
Général Burkhard (précédent chef d’état-major) :
« Nous pouvons construire le modèle d’armée le plus cohérent, le mieux équipé possible, le mieux entraîné, mais si la nation n’est pas consciente de ses responsabilités, de sa force, de ses valeurs, si elle n’est pas soudée par une cohésion nationale, je crains que la bataille ne soit pas livrée, faute de volonté. Cette cohésion est attaquée, notamment dans le champ informationnel, qui est la cible principale de tous nos adversaires. »
Général Lecointre (précédent chef d’état-major) :
« L’Europe doit recoloniser l’Afrique. »
« Rien ne vaut d’aller se battre pour notre destin commun, nous européens c’est la méditerranée et l’Afrique, Il y a nécessité d’agir collectivement en Afrique et en méditerranée. L’Afrique est un continent qui est de plus en plus en train de s’enfoncer dans la destruction des appareils d’état. L’Europe devra se décider à aller défendre ses intérêts, y compris par les moyens militaires ».
Général de Villiers (précédent chef d’état-major) :
« La France n’est pas prête pour la guerre. »
« Il faut réarmer en accéléré. »
« Nous avons savouré les dividendes de la paix quand les États-puissances se réarmaient. »
« Si rien ne change, nous serons les faibles du monde. »
Général Napoléon 1er :
« Et que me fiche à moi la mort d’un million d’hommes ?! »
« On ne va pas chercher une épaulette sur un champ de bataille quand on peut l’avoir dans une antichambre. »
« Les règlements sont faits pour les soldats et non pour les guerriers ; la bataille se rit du code, elle en exige un nouveau, innové par elle et pour elle et qui disparaît dès qu’elle est terminée. »
Général de Gaulle :
« Parfois, les militaires, s’exagérant l’impuissance relative de l’intelligence, négligent de s’en servir. »
« Quels soldats ! Dommage que les emmerdements qu’ils causent soient encore plus grands que leurs succès ! »
« Les généraux, au fond, me détestent, je le leur rend bien. Tous des cons. »
« L’Afrique ? C’est tout simple, je vais vous expliquer, c’est noir et ça grouille ! »
« Un pays qui produit 365 sortes de fromages ne peut pas perdre la guerre. »
« J’ai entendu vos points de vue. Ils ne rencontrent pas les miens. La décision est prise à l’unanimité. ».
Général Pétain en 1916 :
« Courage ! On les aura ! »
« L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. »
Général Nivelle en 1917 :
« Nous romprons le front allemand quand nous voudrons. »
Général Foch :
« Accepter l’idée d’une défaite, c’est être vaincu. »
Général Nivelle :
« Nous avons la méthode, c’est celle qui nous a permis à moi et Mangin, de repousser les ennemis à Verdun. »
Général Fayolle :
« J’ai compris que ce qui agitait les grands chefs, c’était avant tout de faire quelque chose pour se signaler. »
Le 30 avril : « Foch est venu nous exposer son plan. Il n’a aucune idée de manœuvre. Joffre n’ose pas dire qu’il faut percer. À quoi rime cette bataille ? » Le 3 juillet : « Le front boche est percé sur huit kilomètres et l’on ne va pas l’exploiter ! » Le 12 juillet : « Cette bataille a toujours été une bataille sans but. » Le 4 novembre : « Foch ? Attaquez, attaquez, c’est toute sa doctrine. Pour lui, les troupes sont toujours prêtes à attaquer indéfiniment. Il n’entend rien à la pratique de la guerre. »
Général Joffre :
« Je tordrai les boches avant deux mois ! »
« Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. »
« Mon centre cède, ma droite recule, situation excellente, j’attaque. »
Lors d’un déjeuner au Grand Quartier Général, Joffre à un convive lui demandant ses intentions, alors que la guerre de mouvement semblait abandonnée :
« Je les grignote. »
Général de Lavrezac en 1914 :
« Attaquons ! Attaquons ! Con comme la lune ! »
Général Pétain :
« Le danger de 75 divisions allemandes venant nous attaquer est sensiblement moins grave que la démoralisation de notre armée. »
« L’équilibre des forces adverses en présence sur le front du Nord et du Nord-Est ne permet pas d’envisager, pour le moment, la rupture du front suivie de l’exploitation stratégique. » Pétain prenait une décision essentielle avec cette directive et orientait la guerre vers l’usure de l’ennemi avec le minimum de pertes... Pour cela, « point n’est besoin... de monter de grosses attaques en profondeur, à objectifs éloignés... Ces attaques sont coûteuses, car l’assaillant s’y use généralement plus que le défenseur. Elles sont aléatoires (et elles exposent) l’attaque à se briser contre la première position imparfaitement détruite... »
Général Joffre et les fusillés pour l’exemple :
« Au moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, […] aucune défaillance ne peut être tolérée »
Le général Pétain et les fusillés pour l’exemple :
« Les faits tels qu’ils sont rapportés sont parfaitement exacts. Le 7 novembre, le général commandant la division m’a transmis la plainte établie contre le chasseur Bourgund. Il me faisait remarquer, qu’en raison de la situation très difficile dans laquelle se trouvait sa division et des défaillances qui s’étaient produites peu auparavant, il lui paraissait nécessaire de faire des exemples et de procéder sans délai à la répression des fautes commises. Il concluait en me demandant l’autorisation de faire passer par les armes le chasseur Bourgund sur la culpabilité duquel il ne pouvait exister aucun doute.
J’ai donné l’ordre de procéder immédiatement à l’exécution de ce chasseur, estimant alors, comme encore maintenant, qu’en des circonstances pareilles, il est du devoir du commandement d’assurer de semblables responsabilités. »
« Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable. »
Général Blanc et les fusillés pour l’exemple :
« J’ai tué de ma main douze fuyards, écrit le général Blanc, et ces exemples n’ont pas suffi à faire cesser l’abandon du champ de bataille. Pendant la bataille de l’Yser, le général de Bazelaire fit fusiller six tirailleurs tirés au sort dans une compagnie qui avait refusé de marcher. »
Le Ministre de la Guerre :
« Vous voulez la victoire. Prenez-en les moyens rapides, brutaux, énergiques et décisifs. »
Des ordres écrits de permission de tuer ont été retrouvés, comme celui du général commandant la 152ème DI : « En cas de résistance, il y aura lieu de forcer l’obéissance de cet homme […]. Le maréchal des logis Dartois ne devra pas hésiter à brûler la cervelle du soldat Hurtault Raoul s’il refuse de marcher. » Et, effectivement, le 26 mai 1915, le maréchal en question abbat Raoul Hurtault de six balles dans la tête, en présence d’une dizaine de témoins. Sa fiche de décès le dit « tué à l’ennemi ».
Une lettre écrite par le général Pétain assume aussi pleinement l’ordre d’exécution du soldat Henri Bourgund, fusillé sans jugement préalable, le 8 novembre 1914, à Sainte-Catherine (Pas de Calais).
Une note du général Boutegourd justifie aussi l’exécution de sept hommes ayant fui à la suite de quelques coups de canon qu’il jugeait avoir été « inoffensifs » (!). C’est même une dépêche télégraphique du général Joffre qui s’adresse ainsi, le 4 septembre 1914, à ses subordonnés et incite à la rigueur dans l’exécution des sentences : « Vous autorise prendre toute mesure que vous jugerez nécessaires pour maintien ordre et discipline ; je couvre entièrement ces mesures » et une note du général de Castelnau, commandant la 2ème armée, qui, le 10 octobre 1914, prescrit la conduite à tenir face aux troupes qui se débandent : « … il est du devoir absolu de tout gradé de ramener énergiquement au feu tout homme qui tente de s’enfuir et en faisant même usage de ses armes, sans aucune hésitation. »
Le général Sarrail, commandant de la 3ème armée, écrit ainsi au général Durand qui parle de l’épuisement de ses hommes : « Pas de si, pas de mais, vous attaquerez. Pas de repli, tenir jusqu’au dernier. Faites des exemples ! ». L’avis d’un commissaire-rapporteur (l’équivalent du procureur) justifiant le refus de la clémence est particulièrement éclairant : « En temps de guerre, dans l’application de la peine, il faut envisager le point de vue de l’exemplarité comme infiniment supérieur au point de vue du châtiment. Il s’agit moins de punir un coupable que d’empêcher par la sévérité de la répression la contagion du mal. » C’est ainsi que le Conseil de guerre refuse de surseoir à l’exécution du soldat Jean Brunet, du Puy-de-Dôme, malgré le recours en grâce qu’il avait obtenu, pour qu’il serve d’exemple aux autres !
Général Lyautey :
« Quand les talons claquent à mon apparition, l’entends les cerveaux se fermer. »
« C’est la plus monumentale ânerie que le monde ait jamais faite. » (sur la première guerre mondiale)
Général Vanuxem :
« En matière de tactique, il y a toujours deux solutions, la bonne et… celle de l’école de guerre. »
Clémenceau, chef de guerre :
« Ma formule est la même partout. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. »
« La guerre, c’est une chose trop grave pour la confier à des militaires. »
« La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. »
« L’Etat a une longue histoire, elle est pleine de sang. »
Proverbe italien :
« C’est le sang du soldat qui fait la grandeur du général. »
Churchill, chef de guerre :
« Il était une fois un officier de cavalerie qui était si bête que ses camarades s’en étaient aperçus. »
Sternberg :
« Personne, pas même un général en chef, n’arriverait à persuader de vrais moutons de s’égorger entre eux. Ils ne comprendraient pas. Ils n’iraient pas. Les humains, eux, comprennent et ils y vont. »
« Carnets secrets de la Grande Guerre » par le général Emile Fayolle
Le général Fayolle y apparaît comme un militaire lucide prenant très vite conscience de l’entêtement criminel de l’état-major de l’armée française, qui ne connaît qu’une seule manière de faire la guerre : « l’offensive à outrance », quel qu’en soit le prix. Il faut dire que cette doctrine est celle qui a été enseignée pendant des années à l’école de guerre, en particulier quand le général Foch en était le directeur.
Ces attaques incessantes provoquent des hécatombes parfaitement inutiles.
Le 22 octobre, Fayolle écrit dans ses carnets : « Les responsabilités du commandement sont terribles. Que d’attaques mal conçues, mal montées, mal appuyées, qui coûtent des centaines et quelquefois des milliers d’hommes ! C’est une pensée angoissante. »
Il participe ainsi à la première bataille de l’Artois au printemps 1915, qui se solde, comme les autres, par un échec. Il se rend compte de l’absurdité des attaques partielles que le commandement s’obstine à déclencher :
« Ces petites attaques sur des fronts de
10 à 200 mètres sont stupides (...). Cela se paie par des milliers de morts. Si ces morts étaient utiles ! Mais non, il s’agit de quelques tranchées, de quelques mètres de terrain ».
Les généraux qui imposent ces attaques sont « des hommes dangereux ». « Je me demande si les grands chefs qui se mettent en avant dans la guerre actuelle ne sont pas ceux qui ne se préoccupent en aucune façon des vies humaines qui leur sont confiées. »
Ce « grand catholique » ne pratique guère la charité chrétienne quand il juge ses supérieurs.
Joffre ? « Il n’est pas un grand homme, tant s’en faut. C’est un organisateur, soit.
Un caractère, soit encore. Mais pas un général... Nous avons une armée acéphale ».
Foch ne sait que répéter « Attaquez !
Attaquez ! ».
Pétain, quant à lui, « se gobe avec une inconscience admirable » et « raconte sérieusement que la République a peur de lui ». C’est avec un mélange de fascination et de répulsion que le général Fayolle, en janvier 1915, rapporte à son propos l’épisode dramatique qui sera le point de départ du livre « Un long dimanche de fiançailles » :
« Des 40 soldats d’une unité voisine qui se sont mutilés à une main avec un coup de fusil, Pétain voulait en faire fusiller. Aujourd’hui, il recule. Il donne l’ordre de les lier et de les jeter de l’autre côté du parapet aux tranchées les plus rapprochées de l’ennemi. Ils y passeront la nuit. Il n’a pas dit si on les y laisserait mourir de faim. Caractère, énergie ! Où finit lecaractère et où commence la férocité, la sauvagerie ? ».
S’il déplore les « petites » attaques,
Fayolle veut encore croire à l’efficacité des offensives générales.
Le 21 septembre 1915, il espère que celle que Joffre s’apprête à lancer en
Champagne sera décisive. Il commande alors la 6e armée après avoir été promu général de division au printemps à la suite d’une nouvelle vague de limogeages de généraux. Mais cette offensive échoue, comme les précédentes.
Fayolle ne cache pas son désarroi : « Je suis désorienté depuis le 11. Je n’admets plus que la percée soit possible, tout au moins dans l’état actuel. Que ferons-nous au printemps ? On a dépensé 160 000 hommes en Champagne pour ne pas réussir. Va-t-on recommencer et perdre encore plus pour un résultat aussi limité et incomplet ? Et si l’on ne recommence pas ces hécatombes ? Que devient la guerre ? ».
C’est une impasse totale, et aucune solution n’est en vue : « On n’improvise pas la guerre. D’ailleurs, il n’est pas sûr que même dans les hautes sphères, on comprenne la situation actuelle. »
Dans ces conditions, il n’y a plus qu’à attendre un miracle. Mais pour Fayolle, ce n’est pas une boutade. Catholique fervent, il est en effet persuadé qu’un « miracle de la bonté de Dieu est toujours possible » et que seule une intervention divine peut donner la victoire à la France. Ses carnets sont remplis de ce genre d’invocations.
Le 1er janvier 1917, il écrit qu’il « met l’année nouvelle sous la protection de la vierge miraculeuse », et le 14 juin de la même année, il célèbre la « fête du Sacré-Cœur qui sauvera la France ».
En février 1916, il reçoit une nouvelle promotion et se retrouve général de corps d’armées. En juillet, il prend part à la bataille de la Somme, qui se prolonge jusqu’en novembre.
C’est la plus grande boucherie que la guerre ait connue avec celle de Verdun : 442 000 morts ou disparus, dont beaucoup de soldats anglais, pour un gain dérisoire de 8 à 12 km. Cet échec provoque le remplacement de Joffre par Nivelle. Mais Fayolle échappe à la purge et commande par la suite la 4e, puis la 1ere armée.
En novembre 1917, il est envoyé de l’autre côté des Alpes avec six divisions pour soutenir l’armée italienne après le désastre de Caporetto. Cette défaite ne l’étonne pas outre mesure, tant les soldats transalpins lui paraissent « lamentables ». Ses divisions doivent faire face à une nouvelle offensive des empires centraux qui n’aboutit pas, et cela « bien plus par la faiblesse de leur état-major que par la qualité des renforts dirigés par Fayolle ».
En mars 1918, le général Fayolle est rappelé en France au lendemain du déclenchement de la grande offensive allemande. Il est à la tête d’un corps d’armée de réserve de 55 divisions. Il joue un rôle important dans la contre-offensive des alliés en juillet. L’effondrement de l’armée allemande et la révolution qui a commencé à Berlin et dans toute l’Allemagne débouche sur l’armistice du 11 novembre. En décembre, le général Fayolle entre à Mayence, où il se montre favorable aux indépendantistes rhénans.
En 1920, il entre au Conseil supérieur de la guerre et devient maréchal en 1921. Il meurt en 1928 et a droit à des obsèques nationales. Il est inhumé aux Invalides.
https://www.marxists.org/francais/cmo/n69/cmo_069.pdf
Films sur les généraux assassins et imbéciles :
https://www.youtube.com/watch?v=yQIEjelTbx4
https://www.youtube.com/watch?v=Zdk2skqen3A
https://www.youtube.com/watch?v=soIlPvd7XZI
https://www.youtube.com/watch?v=lONrx_DsCew
https://www.youtube.com/watch?v=Nj9_EI23_Sc
Le général Bugeaud :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64792722.texteImage
https://www.persee.fr/doc/r1848_1155-8814_1908_num_5_29_1918
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63657721.texteImage
Le récit du général Mangin
https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2017-1-page-59?lang=fr
Mangin :
« L’attention particulière du Commandement et même du Gouvernement français avait été attirée sur Verdun. » … !!!
Le système de fortifications conçu par le général Séré de Rivière en 1875 n’avait été réalisé qu’en partie ; mais les deux barrières Belfort-Épinal, Toul-Verdun, constituaient sur notre frontière de l’Est un obstacle qui paraissait très fort à nos ennemis, malgré la méfiance dont il était devenu l’objet chez nous ; en outre, c’était face à l’Est que se concentrait l’armée française, sur une ligne de plus en plus avancée. Une étude du Feld-Maréchal von Schlieffen sur la bataille de Cannes avait transporté dans le domaine de la haute stratégie la tactique d’Hannibal : fixer l’adversaire sur tout son front et l’entourer en l’attaquant par les deux ailes. Le général baron de Falkenhausen en avait déduit un plan d’opérations qui déployait 44 corps d’armée allemands entre la Suisse et la mer du Nord avec avance par les deux ailes, mais surtout par la droite en Belgique, avec rabattement à travers le Nord de la France où les places Lille-Maubeuge, puis La Fère-Laon-Reims, restées inachevées, n’offraient pas d’obstacles sérieux. Il avait exposé cette conception dans son étude la Guerre de masses qui avait été librement discutée.
Dans son ouvrage la Guerre d’aujourd’hui, le général von Bernhardi avait objecté que ce plan faisait état de formations de réserve employées en première ligne dès le commencement des opérations et jugeait cet emploi imprudent et d’ailleurs inutile. Il dit à ce propos : « Entreprendre une attaque décisive avec des troupes qui ne satisfont point à toutes les exigences, et qui, peut-être, seront en partie nouvellement constituées, comme les divisions de réserve, par exemple, ce serait presque commettre un crime contre l’esprit de la guerre ; car, ainsi que Clausewitz l’enseignait déjà, on ne doit jamais attendre du seul mot d’armée constituée ce qui ne peut être donné que par la réalité. » Il proposait hardiment de concentrer les forces allemandes entre la Lorraine et le Limbourg hollandais, en laissant le champ libre à l’armée française au Sud de Metz : plus elle s’avancerait vers l’Est, plus sa situation serait critique, car les armées allemandes, pivotant autour de sa gauche, marcheraient sur Paris découvert et prendraient l’armée française à revers : la concentration française se faisant N.-S. face à l’Est, la concentration allemande se ferait N.O.-S.E. ; c’était l’ordre oblique du Grand Frédéric ressuscité, et non pas Cannes, mais Leuthen. Et Bernhardi, après avoir usé d’une précaution oratoire en indiquant qu’il s’agit d’un exemple théorique, développe sommairement les artistiques manœuvres de ce vaste front, résolument offensif à droite, en profitant pour ses attaques échelonnées du magnifique réseau ferré de la Belgique et de la Hollande, défensif à gauche avec Metz-Thionville, Trèves-Luxembourg, Mayence et la ligne du Mein ; front très articulé, brisé de coupures ; et il revient sur ce principe qu’un front stratégique ne peut être une ligne de défense tactique cohérente et souligne de nouveau l’importance de l’échelonnement dans la défensive encore plus que dans l’offensive. Car la guerre de l’avenir sera toute de mouvement ; l’auteur l’a déjà établi en étudiant les guerres les plus récentes : « À l’avenir, il n’y aura de batailles durant des journées entières que si l’on rencontre sur le théâtre de la guerre des conditions analogues à celles qu’on trouvait en Mandchourie. Mais une telle hypothèse n’a aucune vraisemblance. Les adversaires de l’Allemagne sont contraints à l’offensive s’ils veulent obtenir quelque résultat. Quant à nous, nous ne nous défendrons sûrement pas derrière des remparts et des fossés. Le génie du peuple allemand nous en préservera. Un réseau de chemins de fer très dense, relativement aux chemins de fer de Mandchourie, et un riche réseau de routes utilisables assurent une grande liberté de mouvements sur la plupart des théâtres de guerre en Europe. Toutes ces circonstances me font croire, en dépit de la tendance très répandue à se terrer, plutôt à une guerre de mouvement et d’opérations qu’à une guerre de positions. »
Il a déjà opposé la conception mécanique de la guerre, qui met en ligne des masses aussi grandes que possible et les juxtapose de front, à la conception géniale, qui les fait manœuvrer selon les méthodes exposées dans son ouvrage : « C’est l’esprit qui décide de tout à la guerre, l’esprit des chefs et l’esprit des troupes. Aujourd’hui encore, la résolution et la hardiesse assurent une supériorité décisive. Aujourd’hui encore, les fières prérogatives de l’initiative ont gardé leur valeur. Aujourd’hui encore, la victoire n’est pas attachée à un système déterminé, et on peut la remporter même contre des forces sensiblement supérieures, avec les formes de combat les plus diverses. »
D’ailleurs, Bernhardi a déjà établi que ces masses formidables des armées actuelles fondront rapidement, tant par suite des pertes que parce que la vie moderne les a rendues en grande partie impropres à la vie de campagne, et la guerre sera courte, surtout contre la France : « L’effort qu’on doit fournir dès le début est si grand qu’il est bien difficile de le dépasser, du moins pour des pays comme la France, qui font appel dès la première mobilisation à toutes leurs ressources en hommes jusqu’à la dernière limite. Si cette armée obtient la victoire, on n’a pas de raison de tenter un effort désespéré. Si, au contraire, la guerre prend une tournure défavorable, ce peuple, sentant ses forces épuisées, n’apercevra aucun espoir dans la continuation de la guerre et, par suite, la tension qui rendait possible une levée en masse diminuera rapidement. »
Il examine les conditions dans lesquelles se développe une guerre d’invasion, où la puissance envahie voit son moral décroître à mesure que s’avance le vainqueur : « Déjà la guerre de 1870-71 se déroula comme nous l’indiquons ici. On peut s’attendre dans l’avenir à ce que les événements prennent un cours encore plus caractéristique. » — « Si l’on s’est terré au Transvaal et en Mandchourie, c’est parce que les Boers faisaient une guerre d’atermoiement ; de même les Russes et même les Japonais, étaient souvent réduits à manier la pelle par l’allure traînante de la lutte, obligés à la défensive par la difficulté des communications, qui retardait l’arrivée des renforts et du ravitaillement. Mais dans les luttes de l’avenir, la fortification de campagne restera d’un usage exceptionnel. »
Bernhardi exprime les idées qui avaient cours dans l’armée allemande, et non la doctrine du Grand État-Major, celle de Schlieffen, qui l’avait dirigé pendant dix-huit ans et qui avait été le vrai successeur de Moltke l’ancien ; Falkenhausen est beaucoup plus près de cette doctrine que Bernhardi. Aussi nous voyons au début des opérations les divisions de réserve formées en corps d’armée, qui figurent à côté des corps actifs. 38 corps d’armée, — au lieu de 41, — s’alignent de la Suisse à la mer du Nord. Le grand État-major a exigé le passage à travers la Belgique, au mépris du traité de 1831 que le Chancelier dut traiter de « chiffon de papier. » Mais la prévision de la guerre, « fraîche et joyeuse, » de l’offensive à outrance, dont la facilité croît avec les progrès de l’invasion, elle est commune à tous. L’aile gauche en Lorraine ne commencera son mouvement que quand l’aile droite sera en mesure de faire sentir sa pression, et par conséquent sur ce théâtre d’opérations une défensive provisoire est nécessaire.
Le plan de concentration est l’ensemble des dispositions qui, après la mobilisation, rassemblent les armées en vue des opérations actives. Il dépend donc de la situation politique, des forces en présence, de la rapidité de mobilisation et de transport, des intentions qu’on suppose à l’ennemi ; ce dispositif initial porte en germe le développement des opérations ultérieures. L’Entente cordiale, en nous rendant les forces immobilisées pour la défense des côtes, et les projets probables d’invasion allemande en Belgique, ont modifié le plan de concentration français à plusieurs reprises ; nos lois militaires et les variations de la confiance qu’inspiraient nos réserves sont également intervenues. En dernier lieu, des transports plus rapides avaient permis en 1913 d’avancer notablement notre zone de concentration : le plan 17 disposait les armées françaises face à l’Est, quatre armées entre Belfort et Montmédy, — (1re Dubail, 2e Castelnau, 3e Ruffey, 5e Lanrezac), — et une en réserve vers Commercy (4e de Langle) :
Ce n’est pas que l’État-major français ait cru en 1913 au respect de la neutralité belge par les Allemands, ni qu’il ait ignoré le nombre des divisions de réserve susceptibles de se joindre aux 25 corps actifs du temps de paix. Mais on pensait que l’ennemi respecterait le cœur même de la Belgique, le triangle Liège-Anvers-Namur, où l’armée belge devait se concentrer à l’abri des places fortes sérieuses pour y garder une attitude expectante, après une protestation de son gouvernement ; on ne croyait pas, malgré l’avis exprimé par le général Michel, prédécesseur du général Joffre dans les fonctions de généralissime désigné, qu’Anvers serait un des premiers objectifs de l’armée allemande, car c’était alors forcer l’Angleterre à entrer dans la lutte en même temps que la Belgique. En outre, l’emploi de divisions et surtout de corps d’armée de réserve ne paraissait pas probable au début des hostilités, car ils manqueraient d’entraînement et de cohésion. Dès lors, une pareille extension du front allemand amènerait un affaiblissement général et paraissait une imprudence qu’on arrivait même à souhaiter : l’attaque violente en Lorraine sur la gauche allemande trouverait moins de résistance et son avance mettrait le gros des forces ennemies dans une situation fort difficile.
Car c’est une offensive à outrance que préconisaient à l’envi les théoriciens militaires en même temps que tous les États-majors. L’armée française s’était imposé en 1870 une défensive tactique fondée sur la puissance des feux de l’armement nouveau ; sous prétexte qu’un fusil à tir rapide et de grande portée est évidemment plus avantageux au défenseur posté qu’à l’assaillant qui s’avance à découvert, nos troupes s’étaient figées, de par leur règlement, dans des positions choisies à l’avance, et ce mépris de la manœuvre avait été cruellement puni. En outre, nous avions attendu l’ennemi sur notre territoire au lieu d’attaquer hardiment sur le sien. Nous serions impardonnables de retomber dans de telles fautes. L’assaillant, par le seul fait qu’il attaque, soumet le défenseur à sa volonté et prend sur lui un ascendant moral qui, avec des troupes françaises, multiplie toutes les brillantes qualités de la race, l’entrain et l’initiative, qui s’atrophient dans la défense. Il est d’ailleurs évident que, par définition, la défense passive ne peut obtenir aucun résultat positif, puisqu’elle a uniquement pour but d’empêcher les progrès de l’attaque : Faire la guerre, c’est attaquer.
Les conséquences de ces vérités avaient été poussées à l’extrême. À toutes les époques il est arrivé que, sur certaines parties du champ de bataille, l’assaillant lui-même soit amené à prendre une attitude défensive, tout au moins provisoirement, et à y attendre le résultat de sa manœuvre. Presque toujours d’ailleurs, la défense s’accompagne de contre-attaques prévues dont peut résulter une avance du défenseur, soit limitée dans son but, soit commencement d’une véritable attaque qui se terminera par une grande victoire, comme à Austerlitz, par exemple. Renoncer à toute défensive, c’est renoncer à toute manœuvre et se condamner à une attaque frontale, toujours la même, proie facile pour les manœuvres de l’ennemi prévenu. Plus le champ de bataille s’étend, plus il contiendra de zones défensives : Où ? Quand ? Comment attaquer ? C’est là toute la guerre.
Mais une surenchère d’offensive sévissait dans tous les milieux militaires. Au nom de l’« unité de doctrine, » soigneusement gardée par la « discipline intellectuelle, » l’offensive s’imposait à l’état de dogme intangible, ses fervents rivalisaient d’ardeur, et c’est à qui se montrerait le plus agressif. C’est peut-être ici le lieu de remarquer que ces formes de croyances religieuses données aux idées militaires ont eu une malheureuse conséquence qui pesa lourdement sur la durée de la guerre : après les premiers échecs, dus à l’emploi de procédés vicieux, le dogme s’écroula dans beaucoup d’esprits superficiels et devenus sceptiques ; et un peu plus tard l’offensive fut déclarée impossible par d’autres théoriciens qui arrivèrent au point de ne plus concevoir la guerre que comme une lutte d’usure dont il était chimérique d’attendre la fin par la victoire des armes. Mais en 1913 la victoire se bornait à avoir fait disparaître dans le dernier règlement (Instruction sur la conduite des grandes unités) non seulement l’idée, mais même le mot de défensive. Erreur plus grave encore, le règlement du 3 décembre 1913 prescrivait à l’attaque une allure précipitée, qu’elle doit être en état de prendre pour tenter une surprise ou pour profiter d’un désarroi ou d’une faute de l’ennemi, mais qu’on ne peut ériger en règle générale ; il formulait : « L’artillerie ne prépare plus les attaques, elle les appuie. » Dans le dessein excellent de faire pénétrer l’idée juste de l’offensive dans tous les rangs de l’armée, le dogmatisme avait systématisé nos règlements et s’étendait à des prescriptions formelles qui, pour éviter tout prétexte à retard, allaient jusqu’à supprimer toute préparation ; les armes nouvelles : fusil à répétition et à trajectoire très tendue, mitrailleuse, canon de campagne à tir rapide, artillerie lourde, dont les effets étaient encore mal connus, auraient vraiment dû inspirer un peu de prudence, à tout le moins dans la prise de contact.
Il faut ajouter qu’en France comme en Allemagne on croyait à la guerre courte, toute de mouvement, et qu’on voulait empêcher l’adversaire de se fixer et le bousculer avant qu’il n’eût le temps d’organiser des positions défensives. Les financiers et les économistes étaient presque tous d’accord pour penser que le monde civilisé ne pourrait supporter plus de quelques mois le fardeau jusqu’alors inouï d’une guerre qui serait extrêmement coûteuse en argent et en richesses de toute nature, et qui lui enlèverait la grande majorité de ses producteurs ; l’interdépendance des nations multiplierait les ruines par répercussion et interviendrait certainement très vite pour arrêter les hostilités ; de très rares clairvoyants étaient seuls à affirmer qu’une nation trouve toujours de l’argent pour faire la guerre, et que bien heureusement aucun gouvernement issu de la volonté populaire ne serait en état de traiter avant que le sort des armes n’eût décidé de la victoire, quelles que fussent les ruines économiques et financières dont l’effet pèserait sur l’avenir plus que sur le présent. Pour la France en particulier, l’entente avec l’Angleterre lui assurait la maîtrise de la mer et, au point de vue économique, une incontestable supériorité de résistance. Ses préoccupations étaient sans doute uniquement tournées vers les œuvres de paix, — et trop uniquement peut-être. C’est seulement une guerre défensive qu’on pouvait prévoir. Mais croire que des considérations matérielles, quelque importantes qu’elles fussent, pourraient peser sur ses résolutions après l’agression de l’ennemi, c’était méconnaître le moral de la nation en armes ; sous le choc brusque et inattendu, l’instinct de conservation collectif se réveille, la figure de la Patrie se dresse, et les morts parlent.
II. — LA BATAILLE DES FRONTIÈRES ET LA RETRAITE.
Dès le début de juillet, l’Allemagne avait pris un certain nombre de mesures qui préparaient son entrée en campagne. Le 31 juillet, l’état de « menace de guerre » Kriegsgefahrzustand fut proclamé et lui permit la mobilisation de 6 classes de réserves. En même temps, les voies ferrées et les lignes télégraphiques étaient coupées sur la frontière d’Alsace-Lorraine. Le 1er août l’Allemagne déclarait la guerre à la Russie, le 3 août à la France, le 4 août à l’Angleterre. La guerre avec la Russie, alliée de la France, ayant été déclarée dès le 1er août, il semblait bien qu’une déclaration de guerre à la France était inutile ; néanmoins il importait de lever tous les doutes à cet égard : l’ambassadeur d’Allemagne avait donc ordre, si, contre toute attente, le gouvernement français proclamait sa neutralité, de réclamer comme gage l’occupation de Toul et de Verdun par les troupes allemandes, injure grossière qui, de toute façon, rendait inévitable la guerre décidée par le gouvernement allemand. Avant toute déclaration de guerre, des patrouilles allemandes avaient franchi la frontière sur 17 points différents, cherchant vainement un incident qui pût servir de prétexte aux hostilités : mais les troupes françaises s’étaient, par ordre du gouvernement, éloignées de 10 kilomètres du territoire d’Alsace-Lorraine et de Belgique. Il fallut donc recourir à l’imagination pure et inventer de toutes pièces un bombardement de Nuremberg par des avions français, démenti ultérieurement par les autorités locales elles-mêmes, et la présence tout aussi fausse d’officiers français en Belgique. En forçant le gouvernement impérial allemand à recourir à ces prétextes dérisoires et mensongers, le gouvernement français bravait quelques inconvénients militaires assez sérieux, mais il démontrait à l’Europe et au monde civilisé tout entier de quel côté était la volonté d’agression et agissait fortement sur l’opinion publique en Angleterre, aussi indécise que le gouvernement britannique ; le reste fut fait par la violation de la neutralité belge et la menace sur Anvers, qui ne pouvait tomber sous la coupe de l’Allemagne sans redevenir « un pistolet chargé au cœur de l’Angleterre. »
L’Angleterre en effet avait demandé à la France et à l’Allemagne si elles avaient l’intention de respecter la neutralité belge garantie par les traités de 1831 et 1837 ; la France s’y était engagée aussitôt, mais l’Allemagne avait envoyé immédiatement un ultimatum à la Belgique pour l’aviser du passage de ses troupes et répondu ensuite à l’Angleterre que l’invasion de la Belgique et du Grand-Duché de Luxembourg était commencée et que des « raisons stratégiques » ne permettaient pas d’arrêter la marche de ses armées. Et le 4 août, en remettant ses passeports à l’ambassadeur d’Angleterre, le chancelier Bethmann-Hollweg prononçait les paroles mémorables : « Vous allez donc nous faire la guerre pour un chiffon de papier ! »
Le 2 août en effet, le Grand-Duché de Luxembourg avait été occupé sans résistance, malgré le traité de 1867, par lequel le roi de Prusse s’était porté garant de sa neutralité perpétuelle, et la convention de 1902 par laquelle l’empereur d’Allemagne avait de nouveau proclamé la neutralité du Grand-Duché et stipulé qu’en aucun cas les chemins de fer dont l’Allemagne assurait l’exploitation ne seraient employés au transport de ses troupes. Le 3 août, la Belgique avait repoussé dignement l’ultimatum de l’Allemagne et refusé d’autoriser le passage de l’armée allemande sur son territoire ; dans la soirée, la Belgique fut envahie et les opérations contre Liège commencées sous les ordres du général von Emmich. Il s’agissait de rassembler rapidement des brigades qui n’avaient pas encore tout leur effectif de guerre au complet et d’attaquer par surprise un camp retranché avant que sa défense eût été organisée. L’armée du général von Emmich comptait au total 120 000 hommes. Les 4 et 5 août, le général Leman, qui ne disposait que de 40 000 hommes de garnison, infligea sur la ligne des forts un sanglant échec aux premières attaques, menées avec une précipitation et un mépris de l’adversaire qui méritaient une punition. Mais la ville n’avait pas d’enceinte continue ; la place était menacée d’investissement par le mouvement des armées allemandes qui avaient franchi la Meuse en amont et en aval de Liège. Grâce à l’esprit de décision et à l’initiative de Ludendorff qui suivait l’opération comme officier d’État-major et prit le commandement d’une brigade dont le chef venait d’être tué, les Allemands arrivèrent à rompre par surprise la ligne belge entre deux forts le 6 et à pénétrer dans la ville le 7 août. Le général Leman fit retraiter la division d’armée et une brigade supplémentaire mises à sa disposition et qui échappèrent ainsi à l’enveloppement. Chaque fort détaché se défendit isolément et nécessita la mise en batterie des plus gros calibres ; le général Leman fut pris le 14, enseveli vivant sous les ruines du fort Loncin, dont un obus de 420 avait atteint le dépôt de munitions. Les dernières résistances se prolongèrent jusqu’au 17.
La défense de Liège avait infligé à l’offensive allemande un retard considérable, et l’armée française avait le temps de s’étirer vers le Nord et de rectifier ses premières dispositions. La magnifique attitude de la Belgique, dressée à la parole de son Roi magnanime et refusant de s’incliner devant la force brutale, se fixait dans un geste héroïque, qui faisait réfléchir le monde civilisé tout entier. Bien lente à s’émouvoir, la conscience universelle ne pouvait méconnaître qu’un crime contre la foi jurée venait de se commettre et que le châtiment pourrait bien venir des victimes elles-mêmes, car elles trouvaient, dans la conscience de leur bon droit, des forces imprévues.
Les circonstances dont s’accompagnait cette violation des traités les plus solennels la rendaient particulièrement odieuse. Les incendies, les pillages, les exécutions sommaires sans jugement, les massacres de femmes et d’enfants avaient accompagné les troupes allemandes dans leur marche à travers le pays neutre. Vainement les coupables ont invoqué l’attitude de la population civile belge, qui aurait pris part à la lutte et tendu des guet-apens ; c’est tout au plus si l’on peut admettre que les soldats allemands ont été systématiquement mis en garde contre les francs-tireurs belges qui n’ont jamais existé, et excités à l’avance contre les habitants essentiellement paisibles ; la nervosité des premiers combats aidant, quelques-unes des atrocités ont pu être commises avec l’idée de se venger, — lâchement d’ailleurs, — sur une population désarmée, en confondant de parti pris les innocents et les coupables supposés. Si la population civile s’était livrée à des actes hostiles contre les soldats allemands, les premières victimes eussent été les hommes du corps de cavalerie von der Marwitz, qui, du 4 au 17 août, escadronna dans tout le pays entre Liège et Dinant. Les patrouilles et les cavaliers isolés qui l’éclairaient, ses nombreuses estafettes, ses convois échelonnés sur de longues distances offraient une proie facile à l’hostilité des habitants. Mais, incité à une prudente sagesse par sa dispersion forcée, ce corps de cavalerie se conduisit à peu près honnêtement ; il fut accueilli avec une réserve assurément antipathique, mais qui ne s’exprima par aucun acte de violence, et aucun fait nettement répréhensible n’a été reproché à ce corps. Il est donc faux que la guerre de francs-tireurs ait été organisée par les Belges ; le haut commandement allemand est pleinement responsable de toutes les atrocités, et si quelques-uns de ces crimes ont été commis par des troupes que leurs chefs avaient suggestionnées et qui pouvaient alléguer de bonne foi la nécessité de leur défense, la responsabilité demeure entière sur le commandement. La même sauvagerie déshonora l’invasion allemande en Lorraine ; il s’agissait d’un système de guerre qui visait à terroriser la population civile, à la faire refluer en désordre vers sa capitale, afin de briser toute résistance par l’épouvante et d’obtenir plus rapidement la paix à l’Ouest pour pouvoir se retourner vers l’Est.
D’ailleurs nous tenons l’aveu complet dans la lettre de Guillaume II à l’Empereur d’Autriche François-Joseph : « Mon âme se déchire, mais il faut tout mettre à feu et à sang, égorger hommes, femmes, enfants et vieillards, ne laisser debout ni un arbre ni une maison. Avec ces procédés de terreur, les seuls capables de frapper un peuple aussi dégénéré que le peuple français, la guerre finira avant deux mois, tandis que, si j’ai des égards humanitaires, elle peut se prolonger des années. Malgré toute ma répugnance, j’ai donc dû choisir le premier système. »
C’est donc bien de propos délibéré que l’Allemagne, dès le début d’une guerre déclarée par elle, s’enfonçait dans la barbarie par une régression systématique : la neutralité des petits États, solennellement garantie, est violée sans le moindre scrupule ; les conventions qui exceptent de la lutte la population civile sont supprimées, en même temps que toute notion d’humanité Quels que soient les engagements pris, ils cessent d’exister dès qu’ils apportent une gêne à la rapidité des opérations. Il faut constater qu’en changeant de maître, l’Allemagne prussianisée n’a pas changé d’âme, et qu’aucun membre de son nouveau gouvernement, aucun chef de parti notable n’a encore trouvé un mot de blâme pour le mépris de la foi jurée, du droit des gens et des principes les plus élémentaires de la civilisation.
Le 2 août, l’entrée des troupes allemandes en Belgique motiva une variante, d’ailleurs prévue, au plan de concentration français : au lieu de limiter sa gauche à Longwy, l’armée française l’étendra jusqu’à Mézières, la 5e armée (général Lanrezac) se déplaçant vers le Nord, faisant place à la 4e armée (général de Langle), qui ne prendra pas son emplacement de réserve vers Commercy et se formera en ligne entre la 3e et la 5e armées. Ce changement n’affecte que le plan de transport, dont l’exécution n’est pas commencée ; c’est une complication pour la Compagnie des chemins de fer de l’Est et pour les États-majors, mais les corps de troupe ne s’en douteront même pas. À partir du 4, la zone de 10 kilomètres évacuée le long de la frontière est réoccupée par les corps de couverture, très facilement dans la plaine lorraine, avec quelque difficulté dans les Vosges. Il faut insister sur ce fait que cette mesure, d’un haut intérêt politique, n’a eu qu’une répercussion à peu près insignifiante sur la situation militaire. La mobilisation de l’armée française l’a fait passer du pied de paix au pied de guerre du 1er au 5 août ; sa concentration s’opère du 5 au 12 août pour le gros des transports, et le 18 tout est à pied d’œuvre.
L’ultimatum de l’Allemagne à la Belgique, le 3 août, avait été immédiatement suivi d’une offre de secours des troupes françaises ; mais le Roi des Belges, par un dernier scrupule, attendit la violation matérielle de son territoire pour le réclamer le 4. C’est le 6 seulement que le corps de cavalerie du général Sordet franchit la frontière avec ses trois divisions, appuyées de trois bataillons d’infanterie. Il poussa jusqu’à Liège le 8, cherchant le contact avec les forces belges les plus avancées. Mais la ville était prise et la garnison retirée sur la Gette. Il se replia sur la Lesse, en contact avec le corps de cavalerie du général von der Marwitz. Le corps était étayé à droite par les 4e et 9e divisions de cavalerie, qui éclairaient les 4e et 3e armées françaises.
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Le Commandement français avait constaté l’avance allemande en Belgique ; l’attaque de Liège indiquait bien toute l’amplitude du mouvement, qui ne se limitait pas à la rive Sud de la Meuse, comme on l’avait pensé, mais allait évidemment s’étendre à travers toute la Belgique. Les corps actifs qui l’exécutaient étaient bien ceux qu’on attendait de ce côté, mais les corps de réserve, qui doublaient l’importance des forces ennemies, n’étaient pas encore signalés, et les renseignements recueillis faisaient admettre un peu hâtivement que la concentration allemande s’exécutait suivant le plan connu depuis deux ans.
Aussi le général Joffre admet que le groupement principal des forces ennemies semble vers Metz-Thionville-Luxembourg. Par l’instruction générale no 1 du 8 août, il indique son intention de livrer la bataille toutes forces réunies, sa droite appuyée au Rhin. S’il y avait lieu, sa gauche reculerait au besoin pour éviter de s’engager isolément ; elle s’avancerait au contraire si la droite allemande était retardée devant Liège ou se rabattait vers le Sud. La 1re armée marchera sur Sarrebourg et le Donon, couverte à droite par le 7e corps ; un groupement de divisions de réserve investira Strasbourg ; la 2e armée marchera sur Sarrebruck en se couvrant vers Metz à l’Ouest. Les 3e et 4e armées sont provisoirement dans l’expectative, prêtes à attaquer l’ennemi, s’il débouche, ou à se porter en avant.
Il paraît opportun d’accrocher la gauche ennemie et de prendre dans la plaine d’Alsace, le plus tôt possible, une position qui assure le débouché des Vosges sur un large front. Dès le 7, les troupes françaises franchissent la frontière et prennent Altkirch et occupent le 8 Mulhouse, évacué par les Allemands. Mais l’ennemi se renforce et menace par Cernay de tourner les positions françaises, faiblement occupées. Le 7e corps doit évacuer Mulhouse le 10.
L’opération fut recommencée le 14 par le général Pau qui, avec une armée d’Alsace de 150 000 hommes, reprend Altkirch et Mulhouse et s’étend jusqu’au Rhin, après le beau combat de Dornach le 19. En même temps, la 1re armée (général Dubail, 200 000 hommes) commence à descendre les cols des Vosges, et la 2e (général de Castelnau, 200 000 hommes) pénètre en Lorraine annexée.
Le front de l’armée Castelnau est resserré entre les forts de Metz et les étangs de Dieuze. Elle passe la frontière le 14, sa cavalerie atteint Château-Salins le 17 ; l’armée franchit la Seille le 19, après des engagements, et atteint Delme et Morhange, sa gauche appuyée aux divisions de réserve, qui tiennent la position du Grand Couronné de Nancy. L’armée Dubail est ralentie dans les Vosges, mais sa gauche progresse avec l’armée Castelnau et occupe Sarrebourg le 18 avec la division de Maud’huy.
L’ennemi attendait l’attaque française sur une position soigneusement étudiée dès le temps de paix et dont les travaux avaient été commencés le 1er août ; c’était, dans l’ensemble, une ligne fortifiée couvrant les communications entre Metz et Strasbourg et réunissant les deux camps retranchés. La VIe armée allemande, formée de tous les contingents bavarois (200 000 hommes) sous le commandement du prince Ruprecht de Bavière, y était établie sur les collines entre la Sarre et la Seille, ainsi que la droite de la VIIe armée (120 000 hommes, général von Heeringen). La résistance allemande, faible le 14, s’était accrue à mesure que l’attaque se rapprochait de cette ligne et avait été particulièrement tenace le 17.
La bataille de Morhange-Sarrebourg s’engagea le 20, sur un terrain préparé à loisir ; les batteries allemandes sont abritées, l’artillerie lourde sur plates-formes en béton ; le tir est assuré par des repères et réglé par de nombreux avions. Les deux corps de droite de l’armée Castelnau sont arrêtés dans les tranchées, par un feu violent, puis contre-attaqués. Ils battent en retraite. À gauche, les troupes magnifiques de l’ardent 20e corps attaquent avant l’heure, s’engouffrent dans l’entonnoir de Morhange, où elles se heurtent aux mêmes obstacles, et sont ramenées de même ; un vide s’est produit à sa droite, menacée d’être tournée. Il faut rectifier la ligne et se reporter en arrière de 10 à 15 kilomètres.
L’armée Dubail avait assez péniblement débouché le 19 en avant de Sarrebourg ; le 20 au matin, sa progression se heurte à une résistance accrue et à des tirs d’artillerie de tout calibre qui préparent l’attaque allemande ordonnée pour 11 heures. À l’heure dite, les Bavarois s’ébranlent, et le combat devient très violent, avec de lourdes pertes de chaque côté. L’ordre est donné d’évacuer Sarrebourg. À la droite de l’armée, l’attaque allemande n’a avancé que très peu. C’est, dans l’ensemble de ce front, un combat indécis, et le général Dubail donne l’ordre de reprendre le lendemain une attaque méthodique, pied à pied. Mais la retraite de la 2e armée entraînait celle de la 1re armée. Après la rude journée du 20, cette retraite s’exécute en bon ordre.
Par ordre du général Joffre, l’armée de Castelnau se maintient sur le Grand Couronné de Nancy qu’elle achève d’organiser, entre la Meurthe et la Moselle, sur les hauteurs de Saffais-Belchamp. Défendant successivement les lignes de la Meurthe et de la Mortagne, l’armée Dubail occupe le 24 un front sensiblement perpendiculaire. Elle avait dès le 23 l’ordre de prendre l’offensive si l’armée Castelnau était attaquée. Les Allemands n’avaient pas l’intention d’assaillir de front la position de Nancy, mais de la tourner en forçant la trouée de Charmes. Ils l’essaient vainement : l’armée Dubail résiste sur tout son front. C’est alors le général de Castelnau qui prend l’offensive en criant à ses troupes : « En avant ! partout ! et à fond ! », menace les arrières de l’ennemi le 25 août et le fait reculer. Le général Dubail, qui a opportunément prêté au général de Castelnau un corps d’armée et une division de cavalerie, repousse les 26 et 27, dans la région de Saint-Dié, des tentatives pour passer le long des Vosges : la trouée de Charmes est barrée aux VIe et VIIe armées allemandes, qui ont éprouvé un sanglant échec en s’avançant sans précautions suffisantes dans l’angle droit formé par les 1re et 2e armées françaises.
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Mais ce n’est pas par sa droite que le général Joffre a l’intention de faire son effet principal. L’armée d’Alsace du général Pau devait s’appuyer au Rhin ; les 1re et 2e armées devaient avant tout fixer l’ennemi et l’empêcher de faire glisser ses forces vers le Nord-Ouest. C’est vers le Grand-Duché de Luxembourg et le Luxembourg belge que le général Joffre comptait porter son effort par la 3e armée (général Ruffey) et la 4e armée (général de Langle de Cary). Remontant vers le Nord, la 5e armée (général Lanrezac) s’étend de Mézières à Hirson, et obtient le 14 seulement l’autorisation de se porter en Belgique vers Dinant et Charleroi. À sa gauche, l’armée anglaise du maréchal French débarquait 4 divisions au lieu de 6 annoncées, — au total 70 000 hommes. — Plus loin, l’armée belge rassemblait ses 6 divisions vers la Gette, entre Namur et Anvers. — En arrière, le général d’Amade formait une petite armée composée de 3 divisions territoriales à partir du 16, augmentée de 3 divisions de réserve à partir du 25. Le général Fournier disposait de 30 000 hommes pour défendre Maubeuge ; le général Percin à Lille s’efforçait d’organiser la défense de la place, que le ministre de la Guerre, cédant malheureusement à la demande des autorités civiles, déclarait « ville ouverte » le 24 août, malgré le général en chef, et contrairement à la loi.
Le 21, l’armée du général de Langle débouche sur le front Sedan-Montmédy et franchit la Semoy. L’armée du général Ruffey s’échelonne sur sa droite. Elles ont devant elles l’armée du kronprinz allemand et celle du duc de Wurtemberg. Le pays est montueux, très boisé et avec des fonds marécageux, d’un parcours difficile ; un brouillard épais gêne les vues. L’exploration est à peu près impossible, la reconnaissance par les avant-gardes pénible, les renseignements sur l’ennemi manquent. On chemine forcément par colonnes, mal soudées entre elles ; l’armée française n’est pas encore rompue aux liaisons latérales entre les états-majors voisins ; le quartier général de l’Armée est trop éloigné et d’ailleurs ne pourrait sans une perte de temps considérable centraliser les renseignements pour les répartir ensuite.
C’est dans ces conditions très défavorables que le 22 s’engage la bataille des Ardennes. Nos têtes de colonnes sont arrêtées par des organisations défensives très sérieuses ; elles sont prises de flanc avant leur déploiement par les contre-attaques ennemies et tombent sous le feu bien ajusté d’une artillerie postée et invisible, tandis que l’artillerie française se met en batterie très difficilement et cherche ses objectifs. Au centre, un corps d’armée ayant changé d’itinéraire sans prévenir son voisin le découvre, ce qui permet à l’ennemi de le prendre de flanc et à revers ; il s’ensuit un recul qui rompt notre ligne. Le corps colonial s’acharne contre des organisations solides et subit sans résultat des pertes énormes, qui, pour une seule division, atteignent les trois quarts de l’effectif. Les deux corps de gauche sont compromis par l’échec du centre. Celui de droite avait pu arrêter son recul grâce à la résistance de la 3e armée à Virton et à Ethe. Les renseignements arrivent tardivement au général de Langle ; il croyait, dans la nuit du 22 au 23, pouvoir reprendre ses attaques, et c’est seulement le 23 à onze heures qu’après hésitation il donne l’ordre de battre en retraite.
L’armée Ruffey n’avait pu progresser, mais elle était moins éprouvée, malgré les durs combats soutenus par sa gauche, et elle restait en mesure de reprendre l’attaque. Elle a à sa droite l’armée de Lorraine récemment formée sous les ordres du général Maunoury pour masquer la place de Metz et ultérieurement l’investir. La capture d’ordres allemands le 23 annonçait le mouvement d’un corps allemand contre la 3e armée, combiné avec celui d’une brigade venant de Metz ; après quelques hésitations, le G. Q. G. permit au général Maunoury d’attaquer de flanc ces colonnes le 23, et de les rejeter en désordre vers l’Est. Mais ce succès resta tout local ; l’armée Ruffey avait reçu l’ordre de se replier derrière la Meuse et deux divisions de l’armée Maunoury s’embarquèrent pour la Somme, où leur présence était nécessaire.
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Le corps de cavalerie du général Sordet, très fatigué par son raid vers Liège, s’était replié en arrière de la Lesse, suivi par le corps de cavalerie von der Marwitz ; les cavaleries s’étaient tâtées ; à cheval, les Français s’étaient trouvés indiscutablement supérieurs aux Allemands. Aussi von der Marwitz avait-il prescrit d’employer la tactique de l’ « envoilement, » étudiée longtemps d’avance. Sur tout son front s’étendait une ligne de petits postes solidement défendus par des cyclistes, des fantassins ou des cavaliers pied à terre. Quelques patrouilles à cheval amenaient devant eux nos escadrons qui étaient décimés à loisir par le tir des hommes postés. À l’abri de ce réseau, von der Marwitz fit filer tout son corps de cavalerie vers la Meuse. Le général Sordet, prévenu de ce mouvement, ne jugea pas à propos de profiter du passage que son infanterie d’appui lui ouvrait au nord de la Lesse et alla repasser la Meuse à Hastières le 15, tandis que la cavalerie allemande, soutenue par deux bataillons de chasseurs et quelques groupes d’artillerie lourde, attaquait et prenait Dinant.
On a conclu de ces opérations que la cavalerie ne peut être groupée par grandes unités de cette importance, d’un maniement beaucoup trop pesant, et que pareil emploi de la cavalerie ne se retrouvera plus. Il faut penser bien au contraire que les moyens automobiles permettent à la cavalerie de garder auprès d’elle l’appui qui lui est nécessaire pour vaincre les petites résistances locales improvisées et pour prolonger son effort dans l’espace et dans le temps. Si le corps Sordet avait disposé d’une brigade d’infanterie en camions auto, d’un régiment de 3 bataillons cyclistes, d’un ou deux régiments d’artillerie portée, de quelques groupes d’auto-mitrailleuses et d’auto-canons, de convois automobiles au lieu de ses interminables trains attelés, de T. S. F., d’une forte escadrille d’avions, il aurait certainement gêné beaucoup les opérations du siège de Liège et retardé la marche des troupes allemandes en Belgique. Un tel corps comprendrait plus de fantassins et d’artilleurs que de cavaliers, mais qu’importe ? il permettrait d’occuper rapidement une vaste étendue de pays et de s’assurer les voies de communication et les ressources de toute nature ; un corps ainsi constitué serait un excellent instrument de poursuite qui, renforcé selon les circonstances, empêcherait l’ennemi de se ressaisir. — Malgré l’absence de matériel moderne, la formation du corps de cavalerie Sordet n’est pas à blâmer du côté français, pas plus que la formation des corps de cavalerie von der Marwitz et de Richthofen, qui couvrirent utilement le mouvement initial des colonnes allemandes.
Dinant n’était défendu que par un bataillon et fut enlevé grâce à l’emploi des obusiers lourds dont les projectiles avaient un grand effet moral, surtout dans les lieux habités. Mais le 1er corps français, qui arrivait précisément à hauteur de Dinant, reprit rapidement la ville et la citadelle. Il s’étendit le long de la Meuse pendant que les deux autres corps de l’armée Lanrezac se portaient vers la Sambre. Le corps Sordet, passant de la droite à la gauche de l’armée Lanrezac, la prolonge vers le Nord-Ouest. Il se heurte le 19 aux têtes de colonnes allemandes et doit battre en retraite. Le 18, l’armée belge se repliait sur Anvers, capitale légale du pays en temps de guerre, centre des approvisionnements militaires, et considéré à ce double titre comme la base d’opérations dont elle ne devait pas se laisser couper. Or les communications avec Anvers étaient immédiatement menacées par des forces supérieures ; l’armée française était hors d’état de lui porter secours avant le 23 ou 24 et l’armée anglaise commençait à peine ses débarquements vers Maubeuge ; on conçoit donc que l’armée belge, ne pouvant conserver ses positions sur la Gette, se soit repliée sur Anvers, où elle espérait conserver intactes, à l’abri des fortifications de Brialmont, ses forces importantes, tout en retenant hors des opérations des effectifs ennemis à tout le moins équivalents aux siens. Tout en comprenant cette résolution, il faut regretter que les 6 divisions d’armée n’aient point retraité lentement sur la Sambre ou sur la Meuse, où elles eussent été d’un secours précieux et peut-être décisif. Mais l’unité de commandement manquait aux armées alliées. Le chef n’est point là, qu’elles attendront de longues années, qui seul connaît la situation générale et peut régler pour le but commun les efforts de tous, en ayant su d’abord inspirer à chacun cette conviction profonde que les forces et les intérêts sont pesés dans une juste balance ; c’est seulement après de pénibles épreuves que les gouvernements ont enfin aperçu le seul moyen de jouer la terrible partie qui leur était imposée : mettre toutes les cartes dans une même main, bien choisie.
Namur, dont un régiment français est accouru renforcer la garnison, est attaqué les 21 et 22 par l’artillerie lourde allemande des plus gros calibres et les 305 autrichiens, qui opéraient en Belgique depuis quinze jours, alors que la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Belgique a eu lieu le 22 août. Namur tomba le 23.
La gauche des Alliés était attaquée par l’armée von Bülow (200 000 h.) et l’armée von Kluck (230 000 h.), cependant que l’armée saxonne von Hausen (120 000 h.) arrivait sur la Meuse vers Dinant. L’armée Lanrezac est tardivement renforcée par un corps d’armée qui prolonge sa gauche, deux divisions d’Afrique qui renforceront les deux corps déjà établis sur la Sambre, et le groupe de divisions de réserve Valabrègue, dont une division va relever sur la Meuse le 1er corps d’Espérey et le rendre à la bataille face au Nord. Elle compte alors 280 000 hommes. L’armée anglaise (4 divisions d’infanterie, une division de cavalerie — 70 000 h.), concentrée le 21, se portait en ligne le 22 sur le front Condé-Mons, en liaison avec l’armée Lanrezac. Son chef, le Feld-Maréchal sir John French, avait reçu du Ministère de la guerre lord Kitchener des instructions fort limitatives qui attiraient son attention avant tout sur la nécessité absolue de ménager strictement ses effectifs, tout en entrant « le plus possible dans le point de vue de nos alliés. » Si un mouvement en avant lui était demandé sans le concours d’importantes forces françaises, il devra en référer à son ministre avant de l’exécuter : « Votre commandement est entièrement indépendant et jamais, en aucun cas et en aucun sens, vous ne serez sous les ordres d’un général allié. » Le particularisme, le « quant à soi » britannique ne peut s’affirmer avec plus de netteté, et si l’unité de commandement apparaît à ce moment, c’est pour se voir déclarer à tout jamais irréalisable.
Le 20, le général Joffre avait donné l’ordre au général Lanrezac de prendre l’offensive au Nord de la Sambre, sa gauche passant par Charleroi ; le 20, Namur tenait encore ; le général Joffre comptait que l’armée anglaise, qui ne fut prête que le 22, serait en mesure de l’appuyer et qu’il arriverait à temps pour secourir l’armée belge, qui avait déjà retraité sur Anvers. En outre, les renforts de la 5e armée commençaient à peine à arriver et c’est seulement le 23 que le général Lanrezac pouvait se porter en avant, prêt en même temps que l’armée britannique.
Or le 21 le mouvement de rabattement allemand en Belgique amenait les armées allemandes sur la Sambre ; l’armée Bülow attaquait Namur par sa gauche et l’armée Lanrezac sur la Sambre ; emportés par la furie d’offensive qui sévissait alors, les deux corps qui la défendaient vinrent combattre imprudemment dans les bas-fonds au lieu de se retrancher sur les collines de la rive droite comme le commandant de l’armée l’avait prescrit, et ils éprouvèrent de lourdes pertes. La journée du 22 fut encore plus meurtrière, en particulier pour les troupes d’Afrique, qui attaquaient à fond sans préparation et même sans reconnaissances, et dont les uniformes éclatants offraient une cible admirable aux mitrailleuses allemandes ouvrant le feu à courte distance. Les deux corps engagés sont rejetés à une dizaine de kilomètres en arrière.
Enfin, le 23, le général Lanrezac dispose de toutes ses forces et peut attaquer à son tour. Sa gauche, renforcée d’un corps d’armée, contiendra l’ennemi, tandis que son 1er corps d’Espérey va prendre l’offensive ; déjà il s’engage en belle ordonnance quand sa droite est tournée et l’oblige à suspendre son mouvement : la division de réserve qui gardait la Meuse a cédé devant l’attaque de toute l’armée saxonne von Hausen qui a repris Dinant ; l’armée Lanrezac est tournée par sa droite et coupée de l’armée de Langle.
Le général d’Espérey lance contre ce nouvel assaillant ses seules forces disponibles, deux bataillons actifs, conduits par leur général de brigade, qui rétablissent la situation en reprenant de haute lutte le village de Onhaye. La division de réserve se reforme et le coup est paré. Cette vive action a arrêté l’armée saxonne pour deux jours. Mais l’un des corps du centre a cédé. Le maréchal French à gauche se trouve isolé, en flèche, attaqué par l’armée von Kluck, et il a dû reculer. Le général Lanrezac, revenu à son Q. G. de Chimay, envisage l’ensemble de la situation de son armée, et il prend la décision de battre en retraite. Mais, c’est seulement par le G. Q. G. de Vitry-le-François que le maréchal French est prévenu de ce mouvement qui découvre sa droite : l’insuffisance, ou plutôt l’absence de liaison entre les deux armées éclate à ce moment. La responsabilité est commune aux deux États-majors, mais elle retombe dans sa presque totalité sur l’État-major français, d’abord et surtout parce que c’est l’armée française qui se repliait et qui devait prévenir sa voisine, mais aussi parce que, se croyant mieux instruit, l’État-major français avait le devoir de veiller au bien commun ; enfin le concours prêté par l’Angleterre à la France avait une portée morale qu’on ne pouvait mesurer à la quotité des effectifs débarqués ; il aurait fallu que l’État-Major français passât par-dessus les malentendus fatals au début et se mit à la température de la nation qui, naturellement et sans calcul, accueillait l’aide britannique, dont personne ne pouvait soupçonner l’importance future, avec toute la chaleur de son grand cœur.
Le 24, le général Joffre coordonne la retraite qu’il n’a pas commandée et prescrit au général Lanrezac de prendre son appui de gauche sur Maubeuge, tout en restant lié à la 3e armée de Langle ; le 25, la 5e armée Lanrezac a pu traverser la difficile forêt d’Ardenne ; une initiative opportune a utilisé des unités de réserve pour couvrir son flanc droit et arrêter les têtes de colonnes de l’armée saxonne von Hausen qui ont franchi la Meuse vers Givet, et la 5e armée se trouve sur la ligne Rocroy-Hirson-Avesnes.
⁂
Dans une note adressée le 24 août aux armées françaises, le général Joffre a condensé les enseignements qui résultent des premiers combats et signalé à tous les fautes qui ont amené de graves mécomptes : il a rappelé la nécessité de la liaison entre l’infanterie et l’artillerie, la préparation des attaques par le canon, les formations diluées que doit prendre la troupe assaillante, l’organisation de la position après sa conquête, l’appui d’infanterie à donner à la cavalerie, qui doit savoir ménager ses chevaux. Il a pris des sanctions malheureusement nécessaires en changeant le commandement de certaines grandes unités et il continuera. Le 25, son instruction générale no 2 oriente les commandants d’armée. En précisant l’axe de retraite assigné à chaque armée, il indique nettement son intention de constituer à sa gauche, au moyen des 3e 4e et 5e armées et de l’armée anglaise, une masse capable de reprendre l’offensive dès que les circonstances le permettront ; une 6e armée Maunoury va se former vers Amiens avec les divisions venant de l’armée de Lorraine, de l’armée d’Alsace et du camp retranché de Paris (7 divisions, qui seront ensuite renforcées de trois autres divisions). Une instruction particulière du 27 prescrit à la 6e armée une offensive sur la droite ennemie, afin de l’envelopper. Le général Joffre pense que cette armée pourra prononcer son mouvement vers le 2 septembre, quand le reste des armées françaises sera vers la ligne Reims-Verdun. Car la droite (1re et 2e armées) doit tenir ses positions.
La 3e et la 4e armées arrivent sur la Meuse. La 3e armée y combat le 28, avec succès dans l’ensemble, particulièrement vers sa gauche. Elle pourrait sans doute rejeter l’ennemi sur la rive droite dans la journée du lendemain, mais le moment n’est pas venu d’une offensive générale et le général Joffre maintient l’ordre de retraite pour le lendemain.
La 5e armée, qui a sa gauche vers Avesnes, donne la main à la 4e entre Rocroy et Mézières.
L’armée anglaise est le 24 vers Maubeuge ; sa gauche parvient le 25 vers Le Cateau, renforcée d’une division qui vient de débarquer. Mais sa droite, qui retraite sur Landrecies, y est attaquée violemment dans la soirée ; la cavalerie anglaise montre sa supériorité sur la division de cavalerie de la garde allemande, et deux divisions de réserve françaises dégagent la droite britannique. Le 26, la gauche anglaise et le centre (40 000 hommes) sont menacés d’être coupés et enveloppés par le gros de l’armée von Kluck (180 000 hommes) ; deux divisions de réserve de l’armée d’Amade et le corps de cavalerie Sordet les dégagent, et, le 28, l’armée anglaise occupe la ligne La Fère-Noyon. Elle a échappé à l’emprise allemande et ne sera plus sérieusement menacée.
Le général Joffre est venu conférer avec sir John French le 26 à Saint-Quentin et le 27 à Noyon. Il l’a remercié officiellement le 27 « pour les inappréciables services rendus par l’armée britannique pendant les derniers jours ; » il l’a assuré qu’à sa droite la 5e armée recevra des ordres pour le délivrer de la pression exagérée de l’ennemi, en même temps qu’une 6e armée va se former à sa gauche.
En effet, vers Amiens les divisions de l’armée Maunoury commençaient à arriver ; mais l’avance ennemie les obligeait à reporter plus au Sud leurs gares de débarquement. Cette armée Maunoury se formait cependant et son chef annonçait qu’il serait prêt à attaquer dès le 1er septembre, si la situation le commandait.
Le 28, un nouvel entretien réunit à Compiègne le général Joffre et les chefs de l’armée anglaise. Les pertes subies à Landrecies et surtout au Cateau sont enfin connues (environ 15 000 hommes) et ont vivement frappé le commandement ; un commandant de corps d’armée propose la retraite vers la mer et le rembarquement pour l’Angleterre, Ce « conseil du désespoir » est écarté, mais la base navale sera reportée de la Manche sur l’Océan.
Les 28 et 29, l’armée Lanrezac fait front pour ralentir l’avance allemande. Malgré quelque flottement vers la gauche, les trois corps de droite remportent à Guise un beau succès et regagnent du terrain. Mais cette avance ne pouvait être maintenue : la droite de l’armée Lanrezac était trop éloignée de l’armée de Langle, et à sa gauche l’armée anglaise continue à battre en retraite. Sur place les combattants s’entendaient, mais dans les États-Majors le particularisme continuait à sévir : le 28, sir Douglas Haig, commandant le 1er corps, avait promis l’appui de son artillerie pour le 29, de son infanterie pour le 30 au soir, sous réserve de l’approbation du maréchal French ; mais la nuit il était obligé de retirer cette promesse : « en raison des instructions générales de l’armée, il ne pouvait, à son grand regret, participer à cette opération. »
Ce recul de l’armée anglaise entraînait le reste de la ligne, et il devenait impossible de s’arrêter à hauteur de Reims. Sur les instances du général Joffre, le maréchal French dirige sa retraite vers l’Est de Paris, au lieu de l’Ouest, renonçant à se rapprocher de ses bases maritimes ; sir John French a refusé de s’arrêter le 31, malgré la demande pressante du Président de la République, de lord Kitchener et du gouvernement britannique, « parce que, dit-il, aucun signe d’arrêt ne se manifestait sur la ligne des Alliés. » La droite française tient ferme en Lorraine avec les armées Dubail et Castelnau ; afin de combler le vide qui se creuse entre les 4e et 5e armées, le général Joffre y forme un détachement qui va s’appeler 9e armée sous les ordres du général Foch. Les transports de troupes sont incessants de la droite vers la gauche pour la formation de cette nouvelle armée et le renforcement de la 6e armée Maunoury. À l’extrême gauche, les divisions de territoriale du général d’Amade couvrent Rouen contre les entreprises de la cavalerie ennemie.
Le 1er septembre, le général Joffre oriente ses commandants d’armée sur ses intentions par une instruction générale. Il constate la nécessité de prendre du champ en pivotant autour de sa droite pour échapper au mouvement débordant qui menace sa gauche et pour regrouper et reconstituer ses forces ; « dès que la 5e armée aura échappé à la menace d’enveloppement, les armées reprendront l’offensive. » Au centre, le mouvement de repli des armées pourra se prolonger jusqu’au Sud de la ligne Bray-Nogent-sur-Seine-Arcis-sur-Aube-Vitry-le-François-Nord de Bar-le-Duc, « sans que cette indication implique que cette limite doive forcément être atteinte. » Les 1re et 2e armées participeront à l’offensive dans la mesure où les circonstances le permettront, de même que les troupes mobiles du camp retranché de Paris.
Le 2, les intentions du généralissime français se confirment et se précisent ; le maréchal French a proposé de s’arrêter sur la Marne avec les armées françaises ; et il convient de signaler cette intention de couvrir Paris, cette aide effective et cordiale qui s’offre spontanément : elle montre que l’idée de la manœuvre exposée dans les instructions du 25 août et du 1er septembre a été comprise. Mais le général Joffre estime que le moment de l’offensive n’est pas encore venu et demande seulement à l’armée anglaise de tenir quelque temps sur la Marne comme elle offre de le faire, tout en se déclarant très éprouvée, puis de se replier sur la Seine, où elle s’établira de Melun à Juvisy en participant à la défense du camp retranché de Paris. Il préviendra le maréchal French de la date de l’offensive, à laquelle il lui demandera de prendre part « dans un délai assez rapproché ». Et sir John French répond sur le ton le plus amical qu’il a parfaitement compris la manœuvre et il promet « une cordiale coopération en toutes choses. »
Cependant le 2 septembre, sur l’avis du généralissime, le Gouvernement a quitté Paris, après quelques hésitations ; le Président de la République, le Président du Conseil Viviani, le vice-président Briand auraient voulu se transporter aux armées, pendant que le reste du Gouvernement serait parti pour Bordeaux ; mais cette solution fut écartée et le Gouvernement tout entier s’installa à Bordeaux. Le général Galliéni avait été nommé le 25 août gouverneur et commandant en chef des armées de Paris, mais à cette date Paris est dans la zone des armées et sous le commandement du général Joffre. En lui demandant ses instructions le 3 au matin, le général Galliéni indique son intention de se défendre à outrance, mais ne parle pas de prendre l’offensive. Le général Joffre lui répond dans la nuit du 3 au 4 en lui faisant prévoir la coopération des troupes actives de Paris dans la direction de Meaux, lors de l’offensive prévue par son instruction du 1er septembre, sans préciser de date ; dans la journée, il lui indique l’utilité de faire appuyer la gauche anglaise par une partie de l’armée Maunoury, mais l’offensive générale n’apparaît pas comme imminente.
C’est dans la journée du 3 septembre cependant que les avions de reconnaissance ont commencé à signaler le mouvement des colonnes allemandes, qui s’infléchit vers le Sud-Est, contournant le camp retranché. Les renseignements de la cavalerie et des avant-postes confirment ce mouvement. Aussi le général Galliéni prescrit le 4 au matin au général Maunoury de se préparer à attaquer vers l’Est, dans le flanc des colonnes allemandes, en liaison avec les troupes anglaises, et le mande près de lui. Le maréchal French parait encore indécis ; le général Galliéni va à son quartier général et, à défaut du maréchal absent, il convainc son état-major, qui croit pouvoir assurer la coopération de l’armée britannique. De retour à Paris et fort de cette promesse, il confère avec le général Joffre par téléphone et signe aussitôt son ordre d’attaque à l’armée Maunoury pour la journée du lendemain 5 : la bataille de l’Ourcq va s’engager.
Mais ce n’est là qu’un commencement, qui pouvait se limiter à l’effort de l’armée Maunoury et de l’armée britannique, coup de boutoir à peine plus important et mieux ajusté que celui de Guise le 29 août. Est-ce vraiment le moment de l’offensive générale ? Faut-il arrêter les armées françaises avant la fin du repli primitivement envisagé pour les jeter toutes ensemble en avant ? Faut-il attendre un ou deux jours que la droite allemande avec von Kluck soit encore plus avancée dans la poche qu’elle ne soupçonne pas et livrer bataille sur la Seine ? Mais les circonstances seront-elles alors aussi favorables et la gauche de l’armée Lanrezac ne sera-t-elle pas compromise, ainsi que la droite de l’armée anglaise ?
À son quartier général de Châtillon-sur-Seine, à la fin de la journée du 4, au milieu des officiers qui lui apportent à tout instant les renseignements sur l’immense front de ses armées, le général Joffre pèse toutes ces raisons. L’occasion passe, que les anciens représentaient sous la figure d’une femme chauve, n’ayant qu’un cheveu… De sa forte main il saisit le cheveu, et se levant, il dit :
« Eh bien ! Messieurs, on se battra sur la Marne ! »
Cette parole, qui a décidé du sort de la guerre, est traduite aussitôt en ordres que le télégraphe et le téléphone transmettent aux armées. Et le lendemain, de l’Ourcq aux Vosges, les soldats vibreront en écoutant la parole immortelle de leur général en chef : « Au moment où s’engage une bataille d’où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière : tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée. »
LA BATAILLE DE LA MARNE ET LA COURSE À LA MER
C’est dès le 5 que la 6e armée Maunoury, sur l’ordre du général Galliéni, approuvé par le général Joffre, engage la bataille de l’Ourcq. Elle couvre Paris en faisant face au Nord et au Nord-Est ; elle se redresse dans cette journée autour de sa droite pour faire face à l’Est, en bousculant devant elle les arrière-gardes de von Kluck. Le lendemain 6 est le jour fixé pour l’attaque générale. Von Kluck rappelle vers le Nord deux corps d’armée qui faisaient face à l’armée anglaise dans la région de Coulommiers ; il a une forte supériorité numérique devant la gauche du général Maunoury qui plie légèrement, et il a échappé au danger de l’enveloppement. Le 7 et le 8, la lutte devient très rude sur cette partie du champ de bataille ; le général Galliéni y envoie des renforts en utilisant les auto-taxis réquisitionnés dans Paris ; des alternatives de succès et de revers, des mouvements inquiétants de va-et-vient font envisager au général Maunoury la nécessité d’organiser une position de repli derrière la gauche, pour ne pas être tourné à son tour. Le 9, trois nouveaux corps d’armée allemands l’attaquent avec violence ; une colonne de 15 000 hommes débouche sur ses arrières et va forcer sa gauche à se replier. Mais le général Joffre lui annonce le succès des autres armées et le général Maunoury ordonne de reprendre l’attaque, coûte que coûte. Il progresse, surtout par sa droite, en liaison avec l’armée britannique, et il lance dans la nuit un ordre d’offensive générale pour la journée du lendemain.
Von Kluck n’avait attaqué que pour masquer sa retraite, car le maréchal French, marchant du Nord au Sud, menaçait de tourner sa gauche : l’avance française ne rencontre plus que les arrière-gardes allemandes, et la poursuite commence pour ne s’arrêter qu’au Nord de l’Aisne.
L’aile droite de l’armée anglaise était reliée à la 5e armée d’Espérey par le corps de cavalerie Conneau, qui n’avait pas de force offensive suffisante pour entamer l’action. On ne peut s’étonner que le débouché de sir John French ait été un peu lent au début. Les Allemands, en jetant devant lui les corps de cavalerie de von der Marwitz et de Richthofen, avaient réussi à ralentir sa marche. Pourtant, le 6, il était à Coulommiers ; le 7, il bousculait toute cette cavalerie ; le 8, le 1er corps sir Douglas Haig atteignait et accrochait les arrière-gardes ; le 9, les trois corps britanniques passaient la Marne et prenaient à revers l’armée von Kluck, qui devait battre en retraite en pleine nuit. — La grande poursuite commençait le 10 et continua jusqu’au Chemin des Dames, infligeant dès le début à l’ennemi de lourdes pertes, capturant prisonniers, canons et matériel.
Bataille de la Marne. — La façon vigoureuse dont entra dans la bataille la 5e armée d’Espérey fut certainement l’une des causes les plus importantes de la victoire. Dès le 6, cette armée avançait résolument en repoussant une violente contre-attaque. Le 7, elle franchissait le Grand Morin et atteignait le Petit Morin. Le 8, elle dépassait la ligne Vauchamps-Montmirail-Marchais. L’ennemi, très éprouvé, cessait de résister sérieusement à partir du 9, où elle franchit la Marne. Von Bülow tenta de faire tête au Sud et à l’Ouest de Reims, mais il fut bousculé le 11 à Thillois et ne se ressaisit que le 13 sur les positions au Nord du camp retranché (Berru-Brimont-Chemin des Dames).
Dans la matinée du 6, les Allemands attaquaient la 9e armée Foch en même temps qu’elle prenait l’offensive ; vraisemblablement ils cherchaient à percer le front français dans les plaines champenoises pour répondre à l’action de la 6e armée française sur leur droite ; quoi qu’il en soit, leur pointe était là, avec une densité de troupes plus forte que sur le reste de leur ligne, et très supérieure à celle que leur opposait la 9e armée. — La droite du général Foch résiste énergiquement et sa gauche progresse ; la situation reste stationnaire le 7, malgré des efforts vigoureux des deux côtés ; mais le 8, la progression de la gauche ne reprend que faiblement, tandis que la droite cède. La situation paraît sérieuse, mais le général Foch répond de tout, et d’ailleurs l’avance du général d’Espérey doit fatalement le soulager, puisqu’il a tenu : car, à la rigueur, il suffisait qu’il tînt sur ses positions sans se laisser couper d’avec l’armée placée à sa gauche ; mais le général Foch veut davantage : il ose, en pleine bataille, enlever la division Grossetti de sa gauche pour la porter à sa droite qu’il dégage ainsi. L’armée d’Espérey est en mesure de lui prêter un corps d’armée qui déborde les marais de Saint-Gond par le Nord et il enlève le château de Mondement qui commande le plateau de Sézanne. Ces belles manœuvres amènent la retraite de l’ennemi. — Le général Foch passe la Marne le 12 et donne la main à l’armée d’Espérey à l’Est de Reims.
À sa droite, la 4e armée de Langle de Cary avait été particulièrement éprouvée par ses rudes batailles dans le Luxembourg et sur la Meuse ; son débouché est particulièrement difficile. — C’est surtout l’avance de sa gauche qui importe à l’ensemble du mouvement ; le général de Langle y dirige donc un corps d’armée que lui envoie le général Dubail, puis deux divisions prises à sa droite, qui se contentera de résister. Cette gauche progresse faiblement les 6, 7, 8 ; la bataille, les 9 et 10, se concentre au milieu de sa ligne, autour de Vitry-le-François. Enfin, le général de Langle est dégagé par l’avance du général Foch, comme le général Foch l’avait été par l’avance du général d’Espérey. Il occupe Vitry et Sermaize le 11, sa gauche passe la Marne le 12, et suit la retraite de l’ennemi.
C’est le 12 que le général Joffre peut affirmer sa victoire dans un ordre du jour :
« La bataille qui se livre depuis cinq jours s’achève en une victoire incontestable ; la retraite des Ire IIe et IIIe armées allemandes s’accentue devant notre gauche et notre centre. À son tour, la IVe armée ennemie commence à se replier au Nord de Vitry et de Sermaize. Partout l’ennemi laisse sur place de nombreux blessés et des quantités de munitions. Partout on fait des prisonniers ; en gagnant du terrain, nos troupes constatent des traces de l’intensité de la lutte et de l’importance des moyens mis en œuvre par les Allemands pour essayer de résister à notre élan. La reprise vigoureuse de l’offensive a déterminé le succès. Tous, officiers, sous-officiers et soldats, avez répondu à mon appel… Vous avez bien mérité de la patrie. »
Le pivot Est de la manœuvre. — Le 31 août, le général Sarrail avait remplacé le général Ruffey dans le commandement de la 3e armée. L’ordre du général Joffre avait suspendu l’offensive qu’il comptait prendre le 1er septembre, et qui malheureusement n’était plus compatible avec la situation générale. Le 2, pour éviter un trop grand allongement du front, il fallait se replier pour rester en liaison avec la 4e armée qui retraitait, et le général Joffre a déterminé les troupes dont il doit renforcer la garnison de Verdun, envisageant ainsi la nécessité où se trouverait le général Sarrail de laisser la défense de cette place à ses propres forces. Le général Sarrail use résolument de la latitude qui lui est laissée et s’accroche à Verdun, allongeant sa gauche pour rester en liaison avec l’armée de Langle et faisant en même temps face au Nord pour défendre la place, et face à l’Est pour menacer de flanc l’armée du kronprinz qui marche vers le Sud. Il reçoit le 4 la directive suivante : « La 3e armée, dont la mission est d’opérer à la droite du groupement principal de nos armées, 4e, 9e et 5e se repliera lentement, en se maintenant, si possible, sur le flanc de l’ennemi et dans une formation lui permettant à tout instant de passer facilement à l’offensive, face au Nord-Ouest. »
Les prélèvements forcés sur la droite française ont réduit la 3e armée à deux corps actifs et un groupe de divisions de réserve. Le 6 septembre, l’un de ces corps attaque vers le Nord et l’autre vers l’Ouest, avec une division de cavalerie pour relier les deux attaques. Mais c’est le moment que le kronprinz a choisi pour couper la 3e armée de la 4e et encercler Verdun. Il enlève Revigny, et déjà sa cavalerie tente le passage de cette brèche qui doit l’amener sur les arrières de nos 1re et 2e armées, quand elle se heurte à un corps que le général Joffre a enlevé au général de Castelnau pour combler le vide croissant entre les armées Sarrail et de Langle. L’artillerie de ce corps d’armée fait merveille et rétablit la situation. Le 10, le kronprinz échoue dans une violente attaque contre le 6e corps à la ferme de Vaux-Sainte-Marie, tandis qu’un corps allemand, parti de Metz pour prendre notre ligne à revers, échoue dans la Woëvre.
L’ensemble de la situation dégage entièrement la 3e armée le 12 et elle suit la retraite de l’armée du kronprinz.
À l’extrême droite, la 1re armée Dubail et la 2e Castelnau ne cessaient de s’affaiblir par les prélèvements incessants qu’exigeait le renforcement du centre et de la gauche français, tandis qu’au contraire l’armée du kronprinz Ruprecht de Bavière et l’armée von Heeringen se renforçaient par des formations nouvelles. L’offensive entamée par les armées françaises après la victoire de la trouée de Charmes s’arrête peu à peu, à cause de cette disproportion de forces, des organisations défensives de l’ennemi, qui se perfectionnent, et de son artillerie lourde, qui se met en batterie ; du 24 août au 2 septembre, on s’enterre des deux côtés.
La ligne française tient le Grand-Couronné de Nancy avec un groupement de divisions de réserve, puis la Mortagne, et rejoint les Vosges par le col de la Chipotte au Sud de Saint-Dié, qui a été pris le 27 par les Allemands. Les deux partis attachent une égale importance à la position de Nancy, dont la prise ouvrirait une large brèche dans la ligne française et ferait sauter un large pan de la défense, en produisant un grand effet moral. Le 4, l’attaque se prononce sur un large front, avec quelques succès locaux ; le 5, la ligne tient bon au Sud de Nancy ; l’ennemi débouche des bois au pied du Grand-Couronné ; les 6 et 7 la bataille s’acharne autour du mont d’Amance et de la Montagne Sainte-Geneviève ; l’ennemi avance au prix de pertes considérables ; la question de l’évacuation de Nancy se pose : ne vaut-il pas mieux se replier derrière la Meurthe et la Mortagne, où la position Saffais-Belchamp offre une bonne ligne de résistance ? Le général Joffre prescrit de garder à tout prix le Grand-Couronné et, peu à peu, la bataille languit. L’empereur Guillaume II, qui a préparé son entrée triomphale dans la capitale lorraine, doit retourner à Metz avec son escorte triomphale. Vaincu sur la Marne, l’ennemi ne peut continuer son attaque contre la droite française. Le 12, il bat en retraite et les troupes françaises rentrent dans Pont-à-Mousson, Nomény, Lunéville, Saint-Dié, Baccarat.
La course à la mer. — Au milieu de septembre, l’armée allemande fait front, les deux armées se fixent de plus en plus à l’Est et au centre et cherchent à déborder réciproquement l’aile Nord de leur adversaire. La 5e armée d’Espérey et l’armée anglaise disputent le Chemin des Dames. La 6e armée Maunoury s’étend entre l’armée anglaise et l’Oise vers Noyon, et à sa gauche quatre divisions territoriales et un corps de cavalerie sont sur la Somme.
Le 18 septembre, la 2e armée Castelnau quitte la Lorraine et vient débarquer ses trois corps d’armée entre l’Oise et la Somme, et la lutte devient très rude dans la région Roye-Lassigny, avec des oscillations dont l’amplitude va en diminuant. Mais les armées allemandes tirent de leur front convexe une plus grande facilité de transport vers la gauche française, et le général Joffre, qui la sent de plus en plus menacée, crée vers Arras le 30 septembre une nouvelle armée sous les ordres du général de Maud’huy. La situation était si grave au commencement d’octobre que le commandement local envisageait la retraite sur la Somme, qui eût livré à l’ennemi la côte de la Manche jusqu’à l’embouchure de cette rivière. Repoussant cette proposition, qui pourrait avoir sur la suite des opérations les conséquences les plus graves, le général Joffre envoya sur place le général Foch, avec le titre d’adjoint au commandant en chef, et la mission de commander les opérations dans la région Nord et de coordonner l’action des troupes françaises avec celle des Alliés anglais et belges.
Car l’armée britannique, sur l’instance très raisonnable du maréchal French, était transportée dans le Nord vers Hazebrouck du 5 au 20 octobre ; sir John French avait bien voulu admettre que les divisions pourraient être engagées en cas d’urgence dès leur arrivée, sans attendre le rassemblement général de ses forces. La confraternité d’armes s’établissait de plus en plus. Anvers, où s’était repliée l’armée belge à partir du 13 septembre, était bombardé depuis le 28, et tomba le 9 octobre. La retraite de l’armée belge sur l’Yser fut protégée par une division anglaise et la brigade de fusiliers marins français qui avaient pris position en avant de Gand. Le général d’Urbal prit le commandement de l’armée française de Belgique que des renforts portèrent bientôt à cinq corps d’armée et deux divisions de cavalerie. Le front des Flandres était constitué et la gauche des Alliés s’étendait jusqu’à la mer.
Sur l’Yser, des combats s’engagèrent à partir du 16 octobre et durèrent jusqu’au 10 novembre. La division Grossetti rétablit la situation à Nieuport et soutint l’armée belge exténuée et manquant de munitions, jusqu’à ce qu’elle pût border la rivière à Dixmude ; la brigade de fusiliers marins, commandée par l’amiral Ronarc’h, se couvrit de gloire, avec les bataillons sénégalais, trop oubliés. Plus au Sud, vers Ypres, la ligne des Alliés formait un saillant difficile à tenir et violemment attaqué, parce qu’il barrait la route entre l’Yser et la Lys. La bataille y fit rage du 25 octobre au 13 novembre.
Les armées allemandes du duc de Wurtemberg et du prince Ruprecht de Bavière, chacune de 5 corps d’armée, sont venues soutenir les 4 corps de cavalerie de von der Marwitz et sont à pied d’œuvre le 21 octobre ; 5 corps d’armée nouveaux les renforcent en pleine bataille avec des unités d’Ersatz. L’empereur Guillaume II est à Courtrai, animant de sa présence les 800 000 Allemands qui se heurtent au nouveau front d’Arras à Nieuport et, concentrant bientôt leur effort dans la région d’Ypres, veulent percer pour rejeter à la mer les forces alliées.
Mais les Belges se battent pour conserver à leur pavillon le dernier lambeau de territoire qui leur reste, les Anglais pour protéger les ports de la Manche contre l’établissement des bases sous-marines et aériennes qui menaceraient directement leur île, les Français pour sauver leur patrie.
Les inondations se tendent sur l’Yser ; les défenses s’organisent, l’ordre se met dans la confusion inévitable du début ; cavaliers pied à terre et fantassins, Français avec Anglais et Belges cessent de combattre pêle-mêle. Le général Foch, sans avoir le commandement effectif, sait inspirer à tous la confiance qui l’anime, la ténacité dans la résistance, l’ardeur dans La contre-attaque ; un prestige croissant donne à ses conseils l’autorité qui emporte les États-Majors alliés vers les solutions viriles.
Aux moments les plus graves, où la volonté du chef pourrait vaciller, le général Foch arrive avec son optimisme serein et communicatif, un clair résumé de la situation ponctué de gestes expressifs, une décision énergique qu’il condense parfois en une courte note laissée à portée de la main : le général Foch ne commande pas, il persuade, et cet avis n’est nullement un ordre ; mais il reste là, écrit, suggestionne la volonté, prolonge et matérialise la parole du général français, après que d’autres devoirs ont appelé son action sur d’autres points du champ de bataille.
Partout où il est besoin, les troupes françaises arrivent en renfort ou agissent par des attaques latérales : les Alliés constatent de leurs yeux que c’est à tous que le général Foch demande le maximum d’effort, et ils le donnent.
Le point critique de l’action fut dépassé le 31 octobre. Mais l’arrivée de la garde allemande fut le signal d’une violente attaque les 10 et 11 novembre. Puis la lutte s’amortit, les défenses s’établirent des deux côtés, et au milieu de novembre, le front se fixa. Dans les deux camps, on s’était enterré de plus en plus dans des organisations qui se perfectionnaient chaque jour. Les lignes de tranchées se doublaient, se triplaient, réunies par des boyaux et par des bretelles permettant de cloisonner toute avance de l’adversaire. Des nappes de fil de fer s’étendaient en avant des fronts, toujours plus denses et plus compliquées ; les abris souterrains se perfectionnaient, les deuxièmes positions se créaient, puis les positions de repli, les centres de résistance, dotés d’enceinte continue. L’attaque recherchait en même temps les procédés nouveaux contre cette débauche imprévue de moyens défensifs et de nouveaux engins s’improvisaient. Les Allemands mettaient en batterie des lance-mines de divers calibres, les Français exhumaient du fond des arsenaux les mortiers lisses des anciens sièges. Les modèles de grenades variaient à l’infini ; les charges allongées et les brouettes blindées se préparaient a détruire les réseaux de fils de fer. De la Suisse à la mer du Nord, la guerre de mouvement était terminée et la guerre de positions commençait.
⁂
Ce rapide exposé permet de saisir les conditions qui ont présidé au début de la grande guerre et d’expliquer les premiers revers des armées françaises et les succès qui les ont suivis. En 1911, le plan 17 avait avancé la zone de concentration des armées françaises parce qu’une étude plus serrée des transports avait permis de gagner plusieurs jours sur les premiers calculs ; ce changement couvrait contre l’invasion ennemie une notable partie du territoire français et donnait satisfaction au principe de l’offensive qui régnait alors dans tous les états-majors. La violation du territoire belge par les armées allemandes était prévue, par une variante qui portait en ligne l’armée gardée en réserve. Cette variante joua dès le 2 août, étendant jusqu’à Mézières le front qui s’arrêtait primitivement à Longwy. Mais le commandement français ne pensait pas que le mouvement débordant à travers la Belgique dût s’étendre sur la rive Nord de la Meuse, parce qu’il ne croyait pas que les Allemands emploieraient leurs divisions de réserve en première ligne dès le début des opérations.
Confirmé dans cette idée par les premiers renseignements sur l’ennemi, malheureusement très incomplets, le général Joffre indique le 8 août son intention de livrer la bataille sur tout son front, la droite au Rhin : dans son instruction générale no 1, le rôle de sa gauche reste encore indécis et dépendra des circonstances. Par suite de l’importance des forces allemandes qui s’engagent en Belgique, il est amené en effet à l’étendre un peu tardivement vers le Nord jusqu’à la Sambre et à donner la main à l’armée anglaise.
La bataille s’engage le 20 en Lorraine avec les armées Dubail et Castelnau, le 21 en Luxembourg avec les armées Ruffey et de Langle, qui toutes ont l’ordre d’attaquer. L’armée Lanrezac, qui a le même ordre, n’est en mesure de l’exécuter que le 23, parce que ses renforts ne sont pas arrivés, mais elle est elle-même attaquée dès le 21. Dans cette bataille des frontières, les troupes françaises éprouvent un grave échec parce que leur instruction a été poussée uniquement dans le sens d’une offensive brutale, que leur armement est insuffisant en mitrailleuses et en canons lourds, que leur règlement ne leur permet pas de profiter de la supériorité de leur canon de campagne dans la préparation des attaques, et que des fautes de commandement viennent exagérer encore les insuffisances de matériel et les défauts de l’instruction.
C’est dans les raisons techniques qu’il faut chercher avant tout les causes de ces premiers revers. Sans doute, l’organisation des réserves était insuffisante dans l’armée française ; leur encadrement était négligé, et l’effectif du temps de paix ne permettait pas de donner aux corps de réserve un certain nombre de régiments actifs, comme dans l’armée allemande. Sans doute, la variante prévue pour l’invasion de la Belgique était insuffisante, et il eût fallu une deuxième variante admettant le mouvement à large envergure prévu par Falkenhausen avec une large utilisation des réserves, par Bernhardi avec un sacrifice vers l’Est. Mais si le groupe des armées Ruffey et de Langle avait remporté un véritable succès, les armées von Bülow et von Kluck eussent été singulièrement compromises, toutes leurs communications resserrées, puis menacées. Et les armées du Luxembourg, même en cas d’action indécise, auraient vu leurs adversaires reculer, si les armées de Lorraine avaient avancé. Tel était l’avantage de l’offensive que le général Joffre prenait résolument, toutes forces réunies, la droite au Rhin.
La retraite s’imposait sur tout le front par suite de nombreux échecs locaux, dont quelques-uns étaient d’importance. Elle s’accompagna de coups de boutoir vigoureusement portés qui facilitèrent le regroupement des unités, leur remise en mains, leur renforcement. L’instruction générale no 2 du 20 août avait prévu une nouvelle offensive vers le 2 septembre, menée par la gauche alliée convenablement renforcée : les circonstances reculèrent l’exécution de ce projet, mais il resta dans l’idée de tous. La nécessité de prendre du champ s’étant imposée, l’instruction générale no 4 du 1er septembre indiqua une nouvelle limite beaucoup plus éloignée « sans que cette limite doive forcément être atteinte ; » en reculant, le général Joffre pivote autour de sa droite, mais il ordonne : « Dès que la 5e armée aura échappé à la menace d’enveloppement, les armées reprendront l’offensive. » Tous ses subordonnés immédiats connaissent donc l’intention du commandant en chef de passer à l’offensive dès que les circonstances le permettront.
Le général Galliéni constate le 3 le mouvement de glissement des armées allemandes vers l’Est de Paris. Le 4 au matin, il prend d’initiative toutes ses dispositions pour porter dans le flanc de l’ennemi la 6e armée Maunoury, qui devra être prête à attaquer le 5 septembre. Par son action personnelle, il lève les dernières hésitations de l’État-Major anglais, qui promet le concours de ses forces. Il présente alors au général Joffre un ensemble de renseignements concordants et de dispositions heureuses qui détermineront la décision du général en chef d’avancer l’heure de l’offensive. Le général Galliéni a donc une part des plus grandes dans la victoire de la Marne, et sa gloire laisse entière celle du maréchal Joffre.
La faute de l’ennemi qui se présentait tête baissée dans une souricière s’explique par bien des raisons ; l’État-major allemand n’avait pas échappé à la déformation des travaux sur la carte, qui schématisent la guerre et en exagèrent le caractère géométrique. L’état des troupes, le caractère des chefs, les mille impondérables qui décident du succès ne trouvent point de place dans les études théoriques, très utiles, mais auxquelles il ne faut pas demander plus qu’elles ne peuvent donner.
Une armée qui bat en retraite doit être poursuivie à marches forcées, c’est pour l’adversaire une proie facile, à laquelle il ne faut pas laisser le temps de souffler. Un camp retranché se présente, il faut le négliger, car sa garnison, surtout s’il s’agit de la capitale d’un grand État, est fixée par la défense des organisations fortifiées, et son Gouverneur ne saurait l’aventurer sans engager gravement sa responsabilité. Telles furent les premières réponses des États-majors allemands aux questions indiscrètes que, longtemps après l’événement, leur posèrent quelques journalistes neutres. Le général Galliéni, en jetant toutes ses forces actives dans la mêlée, n’avait pas joué selon les règles du jeu et il aurait été fort mal noté dans un « Kriegspiel » du Grand État-Major. Von Kluck dit à l’un, pensivement : « Nous avons peut-être été trop savants. » Et à un autre, Suédois : « Si vous voulez les raisons matérielles de l’échec, reportez-vous aux journaux du temps ; ils vous parleront du manque de munitions, du ravitaillement défectueux : tout ceci est exact. Mais il y a une raison qui prime les autres, une raison qui, à mon avis, est entièrement décisive : car elle a permis aux autres de se manifester… Eh bien ! — dit von Kluck en appuyant sur chaque syllabe et en me regardant attentivement, — c’est l’aptitude tout à fait extraordinaire et particulière au soldat français de se ressaisir rapidement. C’est là un facteur qui se traduit difficilement en chiffres et qui, par conséquent, déroute le calculateur le plus précis et le plus prévoyant. Que des hommes se fassent tuer sur place, c’est là une chose bien connue et escomptée dans chaque plan de bataille ; on prévoit que les compagnies X. Y. Z. doivent se faire tuer sans reculer à tel endroit précis pendant tant et tant de temps et on en tire des conclusions utiles. Mais que des hommes ayant reculé pendant dix jours, — et la voix de von Kluck semble s’altérer, — que des hommes couchés par terre à demi morts de fatigue puissent reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, c’est là une chose avec laquelle nous n’avons jamais appris à compter ; c’est là une possibilité dont il n’a jamais été question dans nos Écoles de guerre… »
Ni la victoire de la trouée de Charmes, ni celle de Guise, ni les actions vigoureuses qui s’étaient produites au cours de cette longue retraite, n’avaient ouvert les yeux des États-majors allemands sur l’état réel des armées françaises : sur cette ligne immense, certains corps avaient dû se replier sans avoir combattu, d’autres n’avaient eu que des actions heureuses, et ceux-là même qui avaient le plus souffert brûlaient de se venger. La faculté de rebondissement que possède la nation française et dont elle a donné tant de preuves au cours de sa longue histoire, paraît inconnue de ses ennemis. On l’a dit très justement, c’est le soldat français qui a vaincu sur la Marne. Oui, c’est bien la race qui a fait le miracle, et cette vérité ne fait qu’accroître la gloire du Chef qui a cru en elle.
La fatigue générale et la pénurie de munitions dans les deux camps provoqua une accalmie ; l’attaque française était en infériorité matérielle par son insuffisance en artillerie lourde et en mitrailleuses ; on s’enterra. La lutte se transporta vers le Nord, en terrain encore libre, mais les mêmes causes y produisirent les mêmes effets. La bataille de la Marne était pour les Alliés une grande victoire, complétée par le coup d’arrêt qui maintenait les Allemands loin des côtes de la Manche. Cet ensemble fixait le sort de la guerre, mais les conditions de la lutte retardaient la décision finale : en 1914, les moyens de défense paraissaient supérieurs aux moyens d’attaque et, dans ce duel fameux entre la cuirasse et l’obus, la cuirasse était momentanément la plus forte.
C’est à l’unité de commandement que les Empires centraux devaient leurs victoires en Russie et en Serbie. M. Aristide Briand, président du Conseil depuis le 30 octobre 1915, avait lancé une formule heureuse qui la préparait pour l’Entente : L’unité d’action sur l’unité de front. Évidemment les armées alliées ont déjà bénéficié d’une certaine solidarité : l’avance russe en Prusse orientale en août 1914 a eu son influence sur la victoire de la Marne, et réciproquement les offensives d’Artois et de Champagne ont limité les progrès allemands en Pologne et en Livonie. Mais il fallait établir une coordination permanente entre des actions très éloignées, menées par des Gouvernements bien différents et avec des moyens bien dissemblables. Le 6 décembre, les généraux Joffre, Haig, Alexeieff et Cadorna se réunirent à Chantilly sous la présidence du généralissime qui venait de recevoir le commandement de toutes les armées françaises, y compris celle de Salonique. Une offensive générale fut décidée, qui devait commencer simultanément sur tous les fronts, dès que l’armée anglaise serait pourvue des renforts qu’elle attendait, et que l’armée russe très éprouvée aurait pu se reconstituer ; si l’ennemi attaque le premier sur un point du front, l’assailli sera secouru par ses alliés dans toute la limite du possible.
Mais déjà, au milieu de novembre 1915, le Haut Commandement germanique avait pris la décision d’attaquer à Verdun pendant l’hiver 1916 et en Italie au printemps, avec le Tyrol comme point de départ. La préparation de ces deux offensives soulageait d’autant les fronts de Russie et de Serbie en artillerie lourde d’armée et en divisions d’infanterie. Quelques actions locales occupent le début de l’hiver et attirent l’attention des Alliés, vers la Champagne d’abord, à Tahure, du 6 au 12 janvier ; vers les Flandres, à Nieuport et Het-Sas, le 24 janvier ; vers l’Artois, à Thélus le 23 janvier et à Givenchy le 28 ; vers la Picardie le 29, à Frise ; vers l’Alsace à Seppois le 13 février. Il s’agit moins d’atteindre des objectifs limités que de rechercher par des expériences pratiques dans quelles conditions il est possible de raccourcir beaucoup la préparation d’artillerie nécessaire aux attaques en augmentant le nombre des batteries en action : on se contente alors de réglages sommaires, on tire sur zones étroites, et la destruction est moins complète qu’avec le même nombre de projectiles tirés à loisir ; mais l’effet moral et l’ébranlement physique produits par les détonations répétées et incessantes, par l’avalanche de fonte et d’acier qui ravage le terrain en quelques heures au point de rendre le paysage méconnaissable, par les pertes qui font tomber brusquement l’effectif des défenseurs sans possibilité de renforcement, voilà, les facteurs nouveaux dont on étudie l’efficacité, et qui permettront d’enlever la position avant que l’adversaire ait eu le temps d’amener ses renforts en artillerie et en infanterie.
Le choix de Verdun s’explique par sa situation en saillant dans le tracé général du front français : c’est de ce fait un point faible. En outre, ce saillant est coupé par la Meuse, et dans sa pointe le défenseur aura à livrer bataille avec une rivière à dos. Cette pointe est la tête de pont d’une attaque française qui aurait comme objectif le bassin de Briey et Metz ; en la faisant sauter on ferme la porte, on rectifie la ligne et on consolide en même temps la position à Saint-Mihiel, où la ligne allemande est bien aventurée. C’est là un minimum de succès, mais on peut bien espérer la prise de tout le camp retranché, qui sera d’un considérable effet moral et qui ouvrira dans la ligne française une brèche permettant tous les espoirs. Des deux voies qui permettaient le ravitaillement de Verdun l’une est coupée, l’autre le sera dès le début de l’attaque, et le camp retranché ne disposera plus que d’un petit chemin de fer à voie d’un mètre, le « Meusien, » tandis que sur le front allemand qui lui fait face viennent aboutir quatorze voies normales : les transports de troupes, de vivres et surtout de munitions sont donc tout en faveur de l’attaque, qui en outre aura pu préparer ses ravitaillements à l’avance, tandis que la défense devra tout improviser.
Les industriels allemands ont attiré l’attention du Haut Commandement sur la nécessité d’annexer le bassin de Briey, dont les mines de fer complètent si bien les houillères de Sarrebruck et si, par épuisement des deux partis, les négociations s’engagent sur les positions de combat, sans qu’une action décisive ait culbuté l’un des deux adversaires, on tiendra forcément compte de ces positions et il y a grand intérêt à gagner du terrain autour des mines convoitées. Enfin Verdun, pris par les Prussiens en 1792 et en 1870, est l’un des trois évêchés (Metz-Toul-Verdun) donnés à la France par Henri II au XVIe siècle et où fut signé le traité de 843 qui a partagé l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils : cité gauloise, oppidum romain, citadelle du Roi Très Chrétien, camp retranché de la République Française, Verdun a toujours exercé une fascination singulière sur les imaginations germaniques, et sa prise, qui apparaissait comme relativement facile, pouvait être célébrée en elle-même comme une grande victoire en Allemagne et dans tous les pays neutres. Telles sont les raisons qui ont motivé le choix de l’attaque allemande et ont fait écarter des objectifs plus rapprochés de Paris et capables de procurer des avantages stratégiques plus importants.
L’attention particulière du Commandement et même du Gouvernement français avait été attirée sur Verdun.
À la suite de la prise de Liège, de Namur, d’Anvers et de Maubeuge et de plusieurs forts d’arrêt en France, l’importance de la fortification permanente, — même la plus moderne, — avait semblé bien diminuée. On pensait que les obusiers de gros calibres avaient la puissance de détruire ou de rendre intenable en quelques heures l’ouvrage le mieux organisé, et que, par conséquent, les camps retranchés devaient se transformer complètement, si on voulait leur permettre de jouer leur rôle protecteur ; il fallait en reporter la défense très en avant des anciens ouvrages et empêcher l’ennemi d’entreprendre un siège qui ne pouvait se prolonger au delà de quelques jours, de quelques heures peut-être : le temps de mettre en batterie l’artillerie à grande puissance et de régler son tir sur des objectifs connus longtemps à l’avance. En conséquence, un décret du 3 août 1915 avait supprimé les « places fortes » avec leur organisation autonome dans un périmètre étroitement limité, et elles avaient été remplacées par des « régions fortifiées » beaucoup plus étendues. L’application de ce décret avait donné lieu à de fâcheuses exagérations ; il fallait éloigner de la place les ouvrages de défense, puisque la portée des canons avait augmenté, mais c’était une erreur de croire, comme conclusion d’expériences encore mal connues, à l’inefficacité complète de la fortification, et il fallait simplement admettre que la protection des ouvrages devrait croître, comme toujours, avec la puissance des projectiles. À Verdun en particulier, ce fut une faute de négliger leur entretien et leur défense. Les tourelles cuirassées n’ont subi que des avaries réparables, les abris profonds ou suffisamment bétonnés sont restés constamment utilisables ; les forts et les ouvrages modernes ont été tels quels d’un très précieux secours, malgré leurs avaries ; les forts plus anciens ont nécessité des travaux d’approfondissement assez considérables, mais ont pu servir utilement. Les troupes ont trouvé par instants un abri sur, des repas chauds, des approvisionnements certains en vivres et en munitions et, grâce à cet ensemble, elles ne sont jamais arrivées au dernier degré d’épuisement.
On peut prévoir que dans l’avenir la cuirasse et le béton continueront à jouer leur rôle ; les abris se feront plus profonds, avec des communications enterrées dont certaines auront des amorces de dégagement à ouvrir au dernier moment, selon plusieurs variantes étudiées à l’avance ; réseaux téléphoniques et aqueducs à l’épreuve s’imposeront ; protection perfectionnée contre les gaz toxiques, ouvrages permanents à compléter en cas d’attaque par des abris de mitrailleuses en quinconces, etc… les moyens de la défense continueront vraisemblablement à se perfectionner en même temps que les engins de l’attaque. Gagner du temps, garder un point d’appui important, économiser les effectifs, tel a toujours été le rôle de la fortification, qui ne donne jamais la décision, mais qui peut permettre de la préparer.
La région fortifiée de Verdun était sous le commandement du général Herr, qui avait à organiser sa défense. Il établit le tracé et l’amorce de trois positions successives, de quatre sur certaines parties de son front, et demanda la main-d’œuvre et les matériaux nécessaires à leur création. Mais les moyens étaient limités pour l’ensemble du front et le général Herr ne put qu’ébaucher sa tâche. Le colonel Driant, député de Nancy, commandait un groupe de bataillons de chasseurs dans la région fortifiée de Verdun. Depuis longtemps inquiet de la situation, il en entretint la Commission de l’armée de la Chambre, dont il faisait partie, et le Président de la Commission signala cette inquiétude au ministre de la Guerre, le général Galliéni, qui demanda des éclaircissements au général Joffre le 16 décembre 1915. Dès le surlendemain, le général Joffre fit connaître les dispositions générales qu’il avait prises sur tout son front, affirma, — un peu rapidement, — qu’elles étaient réalisées à Verdun, et se plaignit que le gouvernement eût accueilli des plaintes ou réclamations de ses subordonnés. Le général Galliéni répondit, au nom du Conseil des Ministres, que le gouvernement gardait toute sa confiance au général en chef et écarta ainsi tout conflit d’autorité.
À la fin de 1915, la construction de voies étroites, l’installation de dépôts de munitions et de nombreuses batteries se révélaient en Champagne en même temps qu’en Lorraine, puis les indices se multiplièrent dans la région de Verdun. Le 20 janvier, le général Joffre y envoya en mission le général de Castelnau, qu’il avait nommé major général des armées françaises après entente avec le gouvernement. Le général de Castelnau insista pour que des moyens d’action plus considérables fussent mis en œuvre dans cette région et l’obtint. À partir du 1er février, les travaux furent poussés très activement grâce à deux divisions territoriales de renfort, mais il était bien tard. En même temps, une armée se rassemblait sur les arrières de la région qui apparaissait comme de plus en plus menacée : la valeur de quatre corps d’armée et une importante artillerie lourde. Mais la menace sur le front de Champagne n’était pas écartée, et il eût été imprudent de fixer ces réserves en les introduisant prématurément sur le front même. Comme on prévoyait que l’unique voie normale de ravitaillement, — Verdun-Sainte-Menehould, — serait coupée en cas d’attaque, la route Verdun-Bar-le-Duc fut chargée à 7 mètres de large pour permettre une circulation intense des camions automobiles ; d’autre part, le Meusien, chemin de fer à voie étroite, avait été très amélioré. En fait, toutes les précautions étaient prises par les états-majors pour approvisionner largement l’armée toute prête à secourir Verdun, qui va se porter en ligne et qui ne manquera jamais ni de vivres, ni de munitions. Mais le général Herr, qui commande la région fortifiée, n’a à sa disposition sur les deux rives de la Meuse que neuf divisions d’infanterie et six régiments d’artillerie lourde.
Il a devant lui en première ligne dix-sept et bientôt dix-neuf divisions, appuyées d’un déploiement d’artillerie jusqu’alors inégalé. Le front allemand reste inerte depuis de longs mois. À cette période de la guerre et pendant longtemps encore, on considérait comme nécessaire de placer la troupe d’attaque à distance d’assaut, 200 mètres ou 250 mètres, abritée dans des parallèles de départ, afin de raccourcir le plus possible l’espace à parcourir en terrain découvert, tout en lui épargnant les coups trop courts de son artillerie pendant la destruction des tranchées et des défenses ennemies ; l’assaillant a pris soin de ne pas révéler ses intentions par l’établissement de ces parallèles, et il reste dans sa ligne, éloignée parfois de 800 mètres de la ligne française, car aucun défenseur n’y sera en état de tirer après le bombardement inouï qui est préparé, et les batteries françaises, détruites ou désorganisées, ne seront plus à craindre.
⁂
Le 21 février à 7 h. 15, le bombardement commençait contre tout le front Nord de la région fortifiée, de Malancourt aux Éparges, — 22 kilomètres, — sur les deux rives de la Meuse. La destruction des premières et deuxièmes positions et celle des batteries se poursuivent simultanément par les calibres moyens (150 et 210) ; celle des ouvrages fortifiés par les gros calibres (280, 305, 380, 420) ; le tir est particulièrement intense entre la Meuse et la Woëvre. — Les tranchées et les boyaux sont à peu près nivelés, les fils de fer ont disparu. Les cratères creusés par l’explosion des gros projectiles donnent à tout le paysage un aspect lunaire, nouveau à ce moment, et qui deviendra vite familier. À 16 h. 45, entre le bois d’Hautmont et Herbebois, sur un front de 4 kilomètres, l’attaque d’infanterie sort par trois vagues successives, très denses, et pénètre dans la position française. Elle y rencontre des difficultés imprévues ; quelques éléments de tranchées subsistent, avec leurs défenseurs ; des groupes sortent de rares abris épargnés, qui luttent bravement, à peine abrités, en infligeant à l’assaillant groupé des pertes sensibles ; sur un front aussi restreint, ces résistances locales suffisent à retarder beaucoup l’avance allemande, très faible à sa gauche, un peu plus forte à sa droite. Mais le 22, le village de Hautmont est enlevé, qui prend à revers la ligne française jusqu’à la Meuse, ainsi que le bois des Caures, où le colonel Driant et le commandant Renouard sont tués après une défense héroïque. Le 23, la percée continue et sa progression fait tomber d’autres positions sur ses deux flancs.
Pendant les trois journées, deux divisions françaises fortement diminuées par le bombardement ont lutté contre cinq divisions allemandes. Le 24, la bataille continue, les Français renforcés de deux divisions, les Allemands de six régiments. La défense, tout en reculant, contient l’attaque en avant des villages de Samogneux, Beaumont et Ornes. Le recul est lent, mais c’est le recul. Chaque mètre de terrain est chèrement payé, mais l’attaque progresse, et l’arrivée des renforts n’a pas suffi à l’arrêter. Le général de Langle de Cary, commandant le groupe des armées du centre, envisage la nécessité du repli sur la rive gauche de la Meuse, qui doit se faire posément, sous peine de devenir un désastre ; en tout cas, les troupes restées dans la Woëvre vont se trouver très éloignées des ponts et sont menacées d’être coupées : leur repli sur les côtes de Meuse lui paraît s’imposer. Le général de Langle expose ses vues au général en chef qui lui donne toute latitude sur ce dernier point, et le laisse seul juge des nécessités du combat, et il ajoute : « Mais vous devez tenir face au Nord entre la Meuse et la Woëvre par tous les moyens dont vous disposez. » En conséquence, le général de Langle donne l’ordre aux troupes de la Woëvre de se replier sur le pied des Hauts de Meuse, comme il en a la latitude, et continue le combat sur son front Nord, comme il en a l’ordre formel. Le général de Castelnau, qui a obtenu du général Joffre de retourner à Verdun, voit le général de Langle à son quartier général le 25 à 4 heures du matin ; il confirme les ordres du général Joffre, et le général de Langle télégraphie au général Herr : « La défense de la Meuse se fait sur la rive droite, il ne peut donc être question d’arrêter l’ennemi que sur cette rive. » Le général de Castelnau arrive à 7 heures du matin à Verdun, où sa seule présence apporte du calme et du réconfort. Sans intervenir directement dans la bataille, il règle l’arrivée des renforts, qui arrivent maintenant nombreux, et veille à leur utilisation.
Les renseignements qui arrivent de la ligne de feu sont confus et très inquiétants. Une 7e division de renfort, qui se battait très énergiquement depuis la veille, sa gauche à la Meuse, se replia dans la journée sur l’ordre de son général et s’établit sur la côte de Belleville. Une initiative heureuse arrêta l’ennemi par un infranchissable barrage d’artillerie et permit à une autre division de reprendre une partie du terrain abandonné. Mais il semble bien que si l’ennemi s’était acharné ce jour-là, s’il eût engagé au bon moment des réserves fraîches, il serait parvenu à tout le moins sur la côte de Belleville, et ce progrès eût rendu bien difficile notre maintien sur la rive droite. Mais il attaquait sur un trop petit front, se limitant entre la Meuse et la Woëvre, et dans ces conditions, l’arrivée de renforts restreints suffisait à fermer la brèche et à limiter le recul.
Au centre, on s’est battu toute la journée autour du fort de Douaumont, dont la tourelle de 155 a tiré à peu près constamment depuis quatre jours ; le fort n’a aucune garnison, sauf l’équipe de vingt-trois canonniers qui sert cette pièce et qui, à bout de forces, dort au petit jour. Une patrouille du 24e brandebourgeois, trouvant baissé le pont-levis, pénètre dans le fort et s’y installe sans tirer un coup de fusil. Tel est le résultat du décret mal compris, qui transformait les camps retranchés en régions fortifiées, et peut-être aussi d’une insuffisance de liaison entre deux unités de première ligne qui auraient dû se souder étroitement dans le fort de Douaumont, au lieu de s’y appuyer toutes deux, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest du fort. L’important ouvrage d’Hardaumont, qui complétait la défense des forts de Douaumont et de Vaux, n’avait pas de garnison, et il fut abandonné à l’ennemi sans un simulacre de résistance.
La journée était mauvaise. La prise de Douaumont fut annoncée au monde entier dans un communiqué triomphal : « À l’Est de la Meuse, devant Sa Majesté l’Empereur et Roi qui était sur le front, nous avons remporté des succès importants… Dans une vigoureuse poussée en avant, des régiments de Brandebourg sont arrivés jusqu’au village et au fort de Douaumont qu’ils ont enlevé d’assaut. »
Cette transposition de la vérité était un peu hardie ; dans une guerre de peuples, où l’opinion jouait un rôle encore pus important que par le passé, elle servait certainement la cause allemande en donnant à ce nom de Douaumont, jusqu’alors inconnu, la valeur d’un symbole : la possession en apparaissait comme l’enjeu de la bataille engagée. Mais quand, relevant le défi, les Français reprendront Douaumont, le prix que les Allemands ont donné à sa possession mesurera leur défaite.
Le général Joffre mande à Chantilly le général Pétain, qui dirigeait à l’arrière l’instruction des divisions mises successivement au repos : « Ça ne va pas mal, » lui dit-il dès l’abord avec son robuste optimisme, et il l’envoie prendre le commandement de l’armée en formation sur la rive gauche de la Meuse, qui devra intervenir au moment utile. Le général de Castelnau pensa que cette heure avait sonné dès que le général Pétain fut arrivé sur les lieux et lui conféra le commandement, car les événements dépassaient le cadre de la « région fortifiée de Verdun, » dont l’état-major, d’ailleurs, n’était pas outillé pour diriger des opérations de l’importance présente.
Renseigné sommairement sur les opérations du 24 et du 25, le général Joffre télégraphie dans la soirée du 25 aux généraux de Castelnau, Pétain et Herr : « J’ai donné hier, 24 février, l’ordre de résister sur la rive droite de la Meuse, au Nord de Verdun. Tout chef qui, dans les circonstances actuelles, donnera un ordre de retraite sera traduit en conseil de guerre. » Il avait paru au général en chef que certains replis avaient été prématurément ordonnés ; sans condamner les auteurs de ces ordres avant de les avoir entendus, il assumait virilement la responsabilité de la résistance, avec le risque des pertes en matériel et en prisonniers sur la rive droite de la Meuse, et, par un ordre formel, il abolissait toute velléité de retraite. Certes la gloire est grande de ceux qui ont exécuté cet ordre, et qui, par leur science militaire, leur esprit d’organisation, leur connaissance de la troupe et leur action personnelle, ont gagné cette grande bataille. Mais l’acteur principal, dont le rôle est trop peu connu, qui, de la première scène jusqu’au dernier acte de ce grand drame, n’a cessé de les décharger du lourd fardeau des responsabilités en cas de revers, c’est le général Joffre.
Au télégramme du général en chef, il faut ajouter une constatation : la conduite des généraux qui l’avaient motivé a été l’objet d’une enquête approfondie ; l’opportunité du repli reste discutable, mais tout soupçon de défaillance a été nettement écarté. L’heure est venue où toute vérité peut et doit être dite ; s’il y avait quelques ombres à ce magnifique tableau, elles ne sauraient lui nuire, mais il n’y en a pas. Certes, tous les traits ne s’y présentent point sur le même plan ni avec la même valeur, mais tous ont leur place dans l’ensemble.
Le général Pétain prend le commandement le 26 février. Aussitôt le front s’organise pour la défense pied à pied, accompagnée de vigoureuses contre-attaques ; il est divisé en secteurs, entre lesquels se répartit l’artillerie lourde qui arrive ; pour l’approvisionnement, les études antérieures encore un peu théoriques sont réalisées ; la route entre Bar-le-Duc et Verdun, qui craque sous le poids sans cesse croissant des camions automobiles, est réparée par des équipes de territoriaux et doublée par des pistes latérales. La situation reste très confuse, à tel point que, le 26, le général Pétain ignore la prise de Douaumont et craint pour les forts de Vaux et de Souville, peu rapprochés de Verdun, et qui ne sont pas encore menacés. Il engage ses renforts et la lutte est très vive sur le sommet de Douaumont. Notre ligne dépasse le fort à l’Est et à l’Ouest, et l’enserre ; sur ce point devenu capital, la bataille fait rage. C’est seulement le 4 mars que le front français se fixe pour quelques semaines à 200 mètres au Sud du fort. Sans doute les contre-attaques prescrites procurent rarement un gain de terrain appréciable, mais elles brisent l’offensive allemande, déconcertée par cette nouvelle figure de la résistance. Le général Joffre ne cesse de rappeler leur nécessité ; il écrit au général Pétain, le 27 février : « Au point où en est la bataille, vous sentez comme moi que la meilleure manière d’enrayer l’effort que prononcera l’ennemi est de l’attaquer à notre tour. » Et le 1er mars : « Vous disposez maintenant de forces plus nombreuses que celles qui vous sont opposées… Il faut surtout que vous preniez l’initiative d’actions offensives visant des buts définis. » Il faut le dire, cette volonté d’agression n’est pas comprise de tous. Le réflexe ne s’est pas encore créé de rendre le coup instinctivement, sitôt reçu, et de reprendre la tranchée, sitôt perdue, — quand tranchée il y a.
Les attaques antérieures ont donné naissance à des études fort utiles, qui ont servi de base à de véritables règlements, bien conçus ; mais un certain formalisme en est résulté, qui pèse sur la décision et surtout sur l’exécution ; on croit encore nécessaire l’établissement des divers plans qui règlent le rôle de chacun dans l’attaque, et surtout la réunion de moyens puissants, comme s’il s’agissait d’enlever une position organisée à loisir. Le vieux principe a été perdu de vue de songer à l’ennemi en se disant toujours : « Il pleut dans mon camp, mais il pleut dans le sien. » Cette comparaison naturelle amènerait souvent des réflexions consolantes : « Il vient de me bousculer, mais il ne sait plus où est sa ligne ; son artillerie tire au hasard et la mienne a ses objectifs précis. Il marche en terrain inconnu, dont je connais chaque motte de terre. Mon tir va couper ses ravitaillements, et mes hommes se sont rapprochés de tous leurs dépôts. » La méthode s’enseigne, mais seule la pratique développe le sens de l’improvisation quand il n’est pas inné, et, toutes choses étant égales d’ailleurs, il sera toujours plus facile d’attaquer que de contre-attaquer.
L’attaque allemande ne progressait plus sur la rive droite qu’avec une extrême lenteur. Le long de la Meuse elle était gênée par les feux de la défense qui la prenaient d’écharpe et même de revers. Le Kronprinz se décida enfin à élargir son front d’attaque sur la rive gauche de la Meuse, essayant trop tard de réparer le vice initial de son offensive. Le 4 mars, il demanda à son groupe d’armées le suprême effort pour prendre Verdun, « le cœur de la France. » Après deux jours de bombardement, il attaque avec deux divisions le 6 mars. Mais les Français l’attendaient là depuis quinze jours ; ils cédèrent avec une médiocre résistance le passage du ruisseau de Forges et la partie de leur ligne qui était dominée par les feux de la rive droite et qu’ils ne tenaient plus que par de gros avant-postes. Le lendemain les Allemands continuèrent à avancer, achetant leurs progrès de plus en plus cher, mais ils durent s’arrêter devant le Mort-Homme.
Du 8 au 11, la bataille s’étendit simultanément sur les deux rives. Il y eut quelques progrès insignifiants sur la rive gauche, mais le Mort-Homme tint bon, de même que la côte du Poivre sur la rive droite. Les Allemands s’avancèrent jusqu’aux abords du fort de Vaux, dont ils annoncèrent la prise dans un nouveau communiqué retentissant : « Le fort de Vaux, ainsi que les nombreuses fortifications voisines, ont été enlevés dans une brillante attaque de nuit par les régiments de réserve de Posen… » On peut supposer que des prisonniers allemands amenés dans le fort et traversant sa superstructure ont été pris pour une victorieuse troupe d’attaque. Il fallut démentir le surlendemain en déclarant que le fort cuirassé était devenu « un monceau de ruines sans valeur » et avait été évacué. Le premier communiqué semble bien le résultat d’une erreur, mais le second est un mensonge. — Tous les témoignages dans les deux camps, et notamment, la correspondance des soldats, témoignent de l’acharnement de la lutte dans ces journées et de la vaillance déployée par les deux adversaires. Les Français ont remarqué particulièrement parmi leurs ennemis les troupes bavaroises, dont le sang était répandu sans compter par le commandement prussien.
Le général Joffre avait senti qu’il avait gagné la première manche de cette terrible partie. Bien que sobre de paroles, il remercia les soldats de Verdun : « L’Allemagne espérait, leur dit-il, que la prise de Verdun raffermirait le courage de ses alliés et convaincrait les pays neutres de sa supériorité. Elle avait compté sans vous… La lutte n’est pas terminée, car les Allemands ont besoin d’une victoire. Vous saurez la leur arracher… Vous serez de ceux dont on dira : ils ont barré aux Allemands la route de Verdun. »
Le généralissime ose donc annoncer à ses soldats que la bataille va continuer ; il relève le défi de son ennemi, qui attache à la prise de Verdun une importance morale, à défaut d’une importance stratégique qu’elle n’a pas : l’Allemand n’a pas obtenu la percée rapide qu’il pouvait espérer, et son but se limite à la prise des forts sur la rive droite de la Meuse, rectification de front d’une importance toute locale ; il en est réduit à donner à cet objectif une importance factice : Verdun, « pierre angulaire de la principale forteresse de la France », etc… Le général Joffre tiendra donc, et sa victoire sera rehaussée des déclarations même de l’ennemi. Il vient fréquemment sur place, pour deux ou trois jours, il garde la 2e armée du général Pétain sous son commandement immédiat, s’allégeant ainsi de l’intermédiaire « groupe d’armées, » organe souvent inutile, parfois nuisible, toujours pesant et retardataire, quand il n’est pas tenu par une personnalité puissante ; tant que Verdun sera le seul théâtre d’opérations, le général Joffre y exercera une action directe. Il peut ainsi y calculer strictement l’emploi de ses forces, car il doit réserver les moyens d’action nécessaires à l’offensive franco-anglaise qui se prépare dans la Somme, selon le plan d’opérations arrêté en décembre 1915 dont il poursuit imperturbablement l’exécution. Sir Douglas Haig a bien voulu étendre son front et libérer ainsi la 10e armée française, dont les forces pourront être employées en renforts à Verdun ; le général anglais offre de contribuer directement à la bataille qui s’y est engagée : le général Joffre décline ses propositions, voulant laisser toutes les forces britanniques à l’offensive projetée.
Les 12 et 13 mars, le bombardement allemand reprit sur les deux rives de la Meuse avec une extrême violence ; le 14, une petite avance rapprocha du Mort-Homme la ligne assaillante, arrêtée par quelques contre-attaques heureuses. Le 16, le village et le fort de Vaux résistèrent avec succès à de violents assauts répétés jusqu’à cinq fois. Mais le 20 à la nuit, après une furieuse préparation d’artillerie, les Allemands s’emparaient du bois d’Avocourt, médiocrement défendu par une troupe qui parait s’être laissé impressionner par le jet de liquides enflammés en très grande quantité. Toutefois, les jours suivants, l’assaillant essaya vainement de déboucher du bois : une artillerie bien réglée arrêtait tout mouvement en avant. Montée à loisir, une contre-attaque française reprit le 29 ce bois qui faisait saillant dans les lignes et pouvait servir de base à une progression gênante pour l’ensemble. Une lutte violente continua pendant quatre jours pour la possession de ce terrain, qui finalement resta aux Français. Mais, en revanche, tout le saillant de Malancourt tomba aux mains des Allemands, les Français durent évacuer Béthincourt et se replier sur la rive Sud du ruisseau de Forges ; ils perdirent même le sommet du Mort-Homme.
Sur la rive droite, la fin de mars avait vu la lente progression des Allemands dépasser légèrement le village de Vaux. Le 2 avril, descendant les pentes de Douaumont, ils s’emparaient du bois de la Caillette, et franchissaient le ravin du Bazil ; aucune ligne de défense, aucune troupe de réserve ne les séparaient plus du fort de Souville. Même, ils avaient dépassé les feux de barrage de l’artillerie française. À ce moment entrait en ligne la 5e division, qui, devançant l’heure de la relève, lança d’initiative son premier régiment à la contre-attaque. L’incertitude sur le terrain cédé enlevait toute précision au tir de l’artillerie, qui ne pouvait soutenir efficacement la ligne de contre-attaque, mais cette incertitude était la même dans les deux camps.
Il fallait avant tout arrêter l’ennemi, où il serait, et ensuite le repousser. Les dispositions prises dans la nuit, le combat s’engagea le 3 au matin par un premier succès de bon augure. Les jours suivants, l’artillerie put ajuster ses feux, le bois de la Caillette fut repris en entier, tous les abords de Souville et le Nord de Vaux largement dégagés, malgré l’arrivée de renforts allemands. On remarqua que cette division avait dépensé moins de monde pour regagner le terrain que la division précédente pour le perdre.
L’idée prit corps de continuer avec la même troupe et de reprendre Douaumont. La 5e division fut mise au repos, et le plan d’attaque établi, qui escomptait une progression de la division placée à sa gauche. Or cette division perdit du terrain au lieu d’en gagner et l’objectif à atteindre se trouva tout à fait en flèche ; les divisions voisines jugées hors d’état de participer à l’opération, la base de départ devint trop étroite.
Néanmoins, l’attaque partit le 22 vers midi, après une assez bonne préparation d’artillerie et, d’un magnifique élan, elle atteignit le fort en 11 minutes et en occupait la superstructure, sauf l’angle Nord-Ouest. À droite et à gauche, les objectifs assignés étaient atteints presque complètement. Mais l’ennemi tenait dans l’intérieur du fort et l’extérieur fut bientôt balayé par les tirs de son artillerie ; aux mitrailleuses non démolies des tourelles s’en joignaient d’autres remises en batterie peu à peu. Les renforts allemands arrivèrent dès le 23, parce qu’ils étaient prêts pour une attaque projetée ; les renforts français étaient trop éloignés, et le commandant de l’attaque ne les avait pas sous ses ordres. La lutte dura deux jours, mais le fort fut reperdu le 25.
Puis la lutte se ranime autour de Vaux. Le bombardement augmente chaque jour d’intensité à la fin de mai ; Damloup est pris le 2 juin et le fort entouré de trois côtés. Les Allemands occupent enfin la superstructure, et le commandant Raynal continue la défense dans les locaux intérieurs, avec une ténacité héroïque. Le fort tomba le 7 juin. Sa chute découvrait le fort de Souville, déjà, menacé par la progression allemande qui descendait de Douaumont ; la ferme de Thiaumont tombe, le bois de la Caillette est repris ; il semble que l’héroïsme du soldat français soit impuissant devant cette avance en quelque sorte mécanique.
Le général Pétain a pris le commandement du groupe des armées françaises du Centre et le général Nivelle celui de l’armée de Verdun. Le général Pétain a déjà, en mai, attiré l’attention du général Joffre sur la gravité de la situation. Il y revient le 11 juin et insiste pour que l’offensive projetée sur la Somme ait lieu le plus tôt possible. Dès le lendemain, le général Joffre répond que toutes les dispositions sont prises à cet effet, mais qu’il faut à tout prix continuer la lutte sur la rive droite et risquer même la perte des batteries qui se replieraient bien difficilement.
Pourtant l’avance allemande continue sur la rive droite, malgré l’énergie du général Nivelle, qui ne cesse de prescrire la contre-attaque instinctive, immédiate. C’est sur ce terrain que se concentre tout l’effort de l’agresseur, qui monte une grande opération ayant pour premiers objectifs l’ouvrage de Froide-Terre, le village de Fleury et le fort de Souville. Cette ligne atteinte, les anciens forts de la côte Saint-Michel-Belleville seront facilement enlevés et les Français seront acculés à la Meuse, les ponts sous le tir de l’artillerie allemande. Dix-neuf régiments, appartenant à sept divisions différentes, vont s’engager, les renforts et les réserves très approchés de la première ligne pour profiter des premiers succès et assurer la puissance et la continuité de l’effort. C’était l’attaque la plus importante et la plus massive que Verdun eût jamais supportée.
L’artillerie a été très renforcée et commence sa préparation dès le 20 juin avec une intensité jusqu’alors inouïe. Le 23 au matin, les tranchées de première ligne sont littéralement retournées et l’infanterie allemande ne trouve presque aucun défenseur dans le commencement de son attaque. Elle atteint le ravin du Bazil, Fleury, l’ouvrage de Thiaumont, et pénètre même dans les fossés de l’ouvrage de Froide-Terre, où les éléments avancés sont faits prisonniers. Mais les contre-attaques françaises l’arrêtent. Le général Mangin, qui commande le secteur à cheval sur la Meuse, les lance sans répit. Elles se heurtent aux attaques allemandes, et leur progression est au début très lente. Mais celle de l’ennemi est arrêtée et sa volonté sera bientôt dominée. L’acharnement des deux adversaires s’équilibre et le cours de la bataille est à un point mort, mais on sent déjà que le mouvement est près de changer de sens.
Cependant, le soir du 23, la situation était grave, car la vague allemande était bien près de battre cette côte de Belleville, dernière digue qui la séparait de Verdun. Elle atteignait la tête des ravins descendant de Froide-Terre vers la Meuse, et la côte du Poivre était menacée d’être submergée avec ses défenseurs pris à revers.
Le général Nivelle, commandant l’armée, confère avec le général Mangin. Tous deux sont d’accord pour penser qu’il faut contre-attaquer à outrance ; le front menacé est dans une position d’équilibre instable et ne peut trouver son salut que dans le mouvement en avant ; le général Nivelle approuve les ordres donnés en conséquence. En rentrant à son Quartier général, il trouve le général Pétain qui s’assure que toutes les mesures sont prêtes pour l’évacuation de la rive droite, préparée dans le moindre détail quand il commandait l’armée de Verdun. Les positions de repli par échelon sont fixées à l’avance, de façon que cette savante retraite ne laisse aucun trophée à l’ennemi. Mais à cette disposition d’esprit qui lui fait envisager le pire, le général Pétain joint une admirable fermeté d’âme. Sauf le général Nivelle, aucun de ses subordonnés ne se doute qu’il ne pense pas que l’armée puisse conserver ses positions sur la rive droite. Quand il demande qu’on prépare l’opinion publique à la nouvelle de cette retraite, c’est à l’arrière qu’il pense ; à ses soldats et à leurs chefs, il montre un visage impassible et continue à dire : « On les aura ! »
Le général Nivelle ne l’a pas convaincu. Pour la troisième fois, le général Pétain expose au commandant en chef le danger de la situation. Le tiers de l’artillerie française est sur la rive droite et serait perdu en cas de revers, si elle n’est pas repliée avant que l’artillerie allemande batte les ponts de la Meuse, et trois jours sont nécessaires à l’exécution de ce repli ; il serait prudent de le commencer.
Mais le général Joffre est imperturbable. Il répond le 26 que la préparation de l’offensive franco-anglaise est commencée et répète que Verdun doit se défendre sur la rive droite ; s’il résulte de cette résolution une perte de matériel, le général en chef en prend toute la responsabilité. En lui présentant le télégramme qu’il a fait rédiger dans ce sens, l’aide-major général attire son attention sur cette décision, et sur la responsabilité qu’il assume ainsi : « J’en ai pris bien d’autres ! » répond placidement le général Joffre en signant. Au ministre de la guerre qui l’invitait à hâter l’attaque franco-anglaise, il exposa la situation générale ; le déclenchement de l’offensive projetée avait été subordonné au renforcement des armées anglaise et russe en hommes et en matériel ; l’heure était venue, et le canon de la Somme faisait entendre son grondement.
L’offensive admise par tous les alliés le 6 décembre 1915 dans les conférences de Chantilly avait été concertée entre le général Joffre et sir Douglas Haig au cours de l’hiver. Les Anglais avaient une tendance naturelle à prononcer leur principal effort vers la côte afin de menacer les bases navales qui servaient aux attaques des sous-marins allemands ; sir Douglas entra néanmoins dans les vues du général en chef français, et à la fin de février 1916, à la veille de l’offensive contre Verdun, les deux chefs s’étaient mis en complet accord pour exécuter jointivement une attaque décisive à cheval sur la Somme. Elle devait commencer vers le 1er juillet.
Le général Foch, commandant le groupe des armées du Nord, devait exécuter cette attaque avec 39 divisions, réparties entre 3 armées sur un front de 50 kilomètres, et disposerait d’une importante artillerie lourde. L’armée britannique prolongerait le front d’attaque de 20 kilomètres vers le Nord ; la bataille de Verdun eut comme seule conséquence de faire relever la 10e armée française par l’armée britannique, et le général Joffre, voulant la laisser tout entière à la préparation de son offensive, déclina l’offre de sir Douglas Haig de la faire coopérer à la défense de Verdun. Ces troupes toutes nouvelles, auxquelles la conscription votée en janvier 1916 venait de donner enfin une base de recrutement solide, avaient besoin d’un certain temps pour s’organiser et s’instruire. Les 4 divisions du combat de Mons, — 70 000 hommes, — qui composaient « la méprisable petite armée du maréchal French » s’étaient successivement augmentées, et les forces britanniques en France comprenaient 54 divisions, — plus d’un million de combattants. Leur artillerie et leurs munitions, par suite d’une fabrication activement poussée sous la direction de M. Lloyd George, donnaient enfin satisfaction à tous leurs besoins dans la bataille moderne, méconnus au début de la campagne. Sur tout le front anglo-français, la préparation du champ de bataille fut menée avec la plus grande activité.
Mais la bataille de Verdun usait les réserves françaises et le front d’attaque dut être réduit peu à peu. Pour son offensive, le général Foch ne dispose plus le 1er juillet que de 16 divisions, formant la 6e armée sous les ordres du général Fayolle. En revanche, l’artillerie est formidable : 900 pièces lourdes, 1 100 canons de tranchée, 6 millions et demi de projectiles pour un mois de bataille.
Sir Douglas Haig attaque sur 25 kilomètres de front, de Serre à Gomécourt, avec 15 divisions en première ligne, 4 en deuxième ligne, 2 en réserve (4e armée, général Rawlinson, 6e armée, général Gough).
L’entente entre les deux généraux en chef était parfaite. À la fin de mai, sir Douglas écrivait au général Joffre : « La question doit être considérée comme s’il n’y avait qu’une seule armée sur le front anglo-français. » Déjà le général Alexeieff avait télégraphié : « Je me range sous le commandement du général Joffre. » Et il l’avait prouvé par la magnifique offensive de Broussiloff. La confiance de ses pairs créait des devoirs nouveaux au général Joffre, avec des responsabilités nouvelles. Il était en son pouvoir de hâter l’attaque anglaise ; le gouvernement français le désirait beaucoup, afin de dégager Verdun le plus tôt possible ; mais la hâter, c’était la compromettre, et le général Joffre resta inébranlable.
Le 21 juin, sa directive pour les deux armées disait : « Il faut s’attendre à livrer une longue et dure bataille… Le but essentiel des opérations est de porter une masse de manœuvre sur le faisceau des lignes de communication de l’ennemi que jalonnent Cambrai-Le Cateau-Maubeuge. La route Bapaume-Cambrai devra donc être l’axe de la progression initiale. » Il demande que la situation soit envisagée d’un regard viril, et néanmoins il reste plein d’espoir, envisageant des objectifs éloignés.
Ce n’est pas d’un seul bond que le général Joffre comptait les atteindre. Après les expériences de 1915, la percée à travers les organisations fortifiées n’était plus envisagée que comme le résultat d’une lutte d’usure, méthodiquement poursuivie ; des attaques successives à objectifs limités devaient rejeter peu à peu l’ennemi de la zone où il s’était fortifié, tout en lui infligeant des pertes supérieures à celles de l’assaillant ; enfin, il serait obligé de livrer bataille en rase campagne, après un nombre de semaines ou de mois qu’on ne pouvait calculer et, après l’avoir ainsi dominé, on en aurait raison. Son front sans cesse pressé et reculant sans cesse finirait par s’effondrer.
Cette méthode très sage visait à l’économie de l’infanterie : l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. L’ennemi est forcé de tenir constamment la position avec des forces assez denses, puisqu’il ignore le moment de l’attaque ; l’assaillant, au contraire, ne fait entrer en ligne ses troupes d’attaque qu’au moment choisi par lui et jusque-là, il n’offre que le minimum de troupes aux coups du défenseur. Les longues et minutieuses préparations que nécessite l’attaque et surtout les tirs de destruction prolongés indiquent à peu près à coup sûr le front menacé, mais l’assaillant garde encore le bénéfice de la surprise tactique et l’instant choisi reste inconnu de l’ennemi. Le calcul s’est vérifié et les pertes allemandes ont été sur la Somme incomparablement plus fortes que les françaises. Mais les pertes françaises ont été très lourdes ; la progression en terrain bouleversé était coûteuse. Puis on ne peut compter que l’attaque réussira à tout coup ; quelles que soient les précautions prises, le hasard jouera toujours son rôle à la guerre et on ne peut l’écarter entièrement en affirmant qu’on emploie une méthode scientifique. Or, une attaque qui échoue est toujours très coûteuse, même si on n’a mis en ligne que le nombre d’hommes strictement nécessaire. Dans la lutte au milieu des positions fortifiées, le terrain s’achète au prix de beaucoup de vies humaines, d’autant plus que le temps laissé à l’ennemi pour se rétablir après chaque affaire et pour reconstituer son système d’artillerie augmente les pertes de l’attaque suivante ; il faut s’avancer méthodiquement, certes, mais avec toute la rapidité que permet la situation.
Il aurait donc fallu méditer, — et appliquer, — les recommandations du général Foch dans l’une de ses instructions : « Il reste entendu d’ailleurs que la poursuite méthodique d’objectifs déterminés n’exclut pas l’exploitation immédiate aussi étendue que possible, dans une direction quelconque, d’une défaite ou même d’un désarroi de l’ennemi se produisant au cours des opérations, éventualité à laquelle doit être préparée l’initiative de tous les commandants de grandes unités. »
Dès 1915, l’éventualité qu’envisageait le général Foch s’était produite, en Artois le 9 mai devant la division marocaine et le 25 septembre devant la 5e division, en Champagne le 25 septembre devant le 1er corps colonial ; l’éloignement des réserves avait empêché d’en profiter. Il en fut de même par deux fois en 1916 sur la Somme. La formule de l’attaque s’était faite trop rigide et c’est en vain que le général Foch s’efforçait de l’assouplir.
La préparation d’artillerie avait été fixée à cinq jours et commença le 24 juin. Mais les journées des 27 et 28 ayant été médiocres par suite du mauvais temps, le tir de destruction fut prolongé de deux jours et l’attaque partit le 1er juillet.
Les Allemands croyaient que l’armée française était hors de cause, épuisée par la bataille de Verdun, et incapable d’une attaque sérieuse. La préparation d’artillerie leur avait semblé une simple diversion, destinée à détourner leur attention du front britannique. Sur la rive gauche, les trois lignes de leur première position furent enlevées d’un seul élan par le 1er corps colonial, avec les villages solidement fortifiés qui la jalonnaient et que l’artillerie lourde avait consciencieusement démolis. Sur la rive droite, le 20e corps s’était avancé à la même allure, parti deux heures avant, et avait obtenu les mêmes résultats.
Plus à gauche, le 13e corps anglais avait débouché aussi brillamment, ainsi que le 15e, qui contournait la position de Fricourt, qu’on comptait faire tomber par débordement. Mais au Nord de Fricourt, la progression fut plus difficile, et ce redoutable point d’appui restait intact. La gauche anglaise était partie d’un élan impétueux ; elle avait rapidement progressé, mais le magnifique courage de ces jeunes troupes manquait d’expérience : de toutes parts, derrière la ligne d’attaque, des îlots de résistance s’étaient révélés, dont les mitrailleuses prenaient de flanc et de dos les assaillants ; les défenseurs sortaient des abris laissés intacts : il fallut reculer, après une lutte acharnée qui causa de lourdes pertes, et dans la nuit, sur la moitié du front, l’attaque anglaise avait dû regagner les tranchées de départ.
Sir Douglas Haig prit la décision de recommencer, sur le front confié au général Gough, la préparation d’artillerie, et de continuer l’attaque avec sa droite par l’armée Rawlinson liée avec l’armée Fayolle, qui poursuivait ses succès, particulièrement rapides sur la rive gauche de la Somme. Le 5, les Allemands ne se défendaient plus que sur la ligne Biaches-Barleux-Villers-Carbonnel ; il n’y avait plus rien entre le 1er corps colonial et Péronne. À sa gauche, le 20e corps rencontrant une plus grande résistance mettra de longs jours pour arriver à sa hauteur. Les exécutants, et particulièrement la 2e division coloniale Mazillier, sentaient parfaitement la portée du succès qu’ils venaient d’obtenir et qu’ils demandaient à exploiter.
La résistance allemande se concentrait sur Biaches et la Maisonnette qui, pris les 9 et 10, changèrent quatre fois de maîtres du 15 au 17 pour rester finalement aux Français.
Sur la rive droite, le 20e corps continuait son attaque méthodique et, dès le 2 au soir, enlevait la deuxième position allemande, bombardée pendant toute la journée. Le même jour, l’armée anglaise enlevait Fricourt, et dans la journée du 3, ses progrès très notables lui furent en partie enlevés par les contre-attaques allemandes. La lutte se poursuivait avec un acharnement terrible de part et d’autre ; chaque point d’appui, village ou lacis de tranchées, est le théâtre de bombardements violents, puis d’attaques et de contre-attaques.
Le 14 juillet, l’armée britannique attaqua sur un front de six kilomètres, enlevant les trois lignes de tranchées qui constituaient la deuxième position allemande, et elle continua le même jour de progresser sur Orvillers et Bazentin, faisant 2 000 prisonniers ; malgré les violentes contre-attaques allemandes, son avance continua jusqu’au 20, Après une courte accalmie, la lutte reprit pour la possession de Pozières, qui resta aux Australiens le 25, et de Longueval, définitivement aux Britanniques le 27.
Les troupes françaises appuyaient solidement ces attaques et en même temps s’avançaient sur la rive gauche vers Soyécourt et Estrées.
Mais les deux généraux en chef jugèrent ces opérations un peu trop dispersées et s’entendirent de nouveau pour une action en commun. Le 30 juillet, la 4e armée Rawlinson et la 6e armée Fayolle attaquèrent ensemble avec succès pendant les premiers jours d’août. En août, la ligne anglaise s’avançait autour de Guillemont et de Thiepval, la française vers Maurepas, que le 1er corps Guillaumat enleva brillamment le 24.
Dès la fin d’août, l’usure allemande était visible ; en deux mois, les Allemands avaient perdu sur la Somme autant d’hommes qu’en six mois à Verdun et fait passer sur les deux terrains à peu près le même nombre de divisions, 40 sur la Somme, 43 à Verdun. Les pertes des Alliés étaient loin d’être aussi grandes. L’armée française en particulier comptait 28 000 morts et 40 000 évacués. Il y avait donc un intérêt de plus en plus évident à augmenter ce front d’attaque, et à revenir dans la mesure du possible à la conception primitive en l’étendant vers le Sud.
La 10e armée a sa gauche liée à la 6e vers Barleux, et sa droite s’étend vers le Sud à mesure qu’arrivent les disponibilités du front français. Son front forme un angle obtus orienté à gauche Nord-Est Sud-Ouest puis à droite Nord-Sud. C’est surtout par sa gauche qu’agira son chef, le général Micheler, qui doit tout d’abord faire tomber le saillant allemand de Vermandovillers ; il compte atteindre la Somme vers Saint-Christ et doit couvrir ensuite vers le Sud la droite de la 6e armée opérant dans la direction Bapaume-Cambrai.
Chacune des deux armées a 13 divisions ; la 6e qui fait l’effort principal sur la rive droite de la Somme, en a 4 en première ligne sur son front de 8 kilomètres. La 10e en a 9 en première ligne sur un front de 18 kilomètres. Le 3 septembre, après une préparation d’artillerie qui dura cinq jours, la 6e armée enlève toute la première ligne allemande, dans un élan superbe ; vers dix-sept heures, les villages de Fleury et de Forest étaient atteints, ainsi que les tranchées à l’Est de Combles. L’armée anglaise dépassait Guillemont et atteignait la partie Sud de Guinchy. Le 4, l’avance de la 6e armée continua sur la rive droite ; les Britanniques, violemment contre-attaqués, ripostèrent. L’armée Micheler entra vigoureusement en action sur la rive gauche et s’empara de toute la première position allemande, faisant tomber Vermandovillers débordé. Les jours suivants, la progression s’y ralentit. Mais elle continue sur la rive droite, malgré les violentes contre-attaques allemandes. Le 14, Bouchavesnes fut pris par la 6e brigade de chasseurs Messimy, et la rapidité de ce succès surprit l’ennemi, mais ne fut pas exploité. La brèche fut d’ailleurs bouchée le lendemain, avant que les Français eussent eu le temps de l’élargir.
Du 15 au 26, les deux armées progressèrent le long du ravin de Combles, qui formait leur limite, et cette position, couverte par des tranchées à contre-pente que l’artillerie ne pouvait atteindre que difficilement, tomba. Alors sir Douglas Haig lança en avant sa 6e armée Gough, maintenue dans l’attente depuis son échec du 1er juillet ; elle emporta Thiepval le 26. Mais après ces deux beaux succès le mauvais temps ralentit de nouveau les opérations ; la pluie est un ennemi très redoutable dans un terrain crevé de trous d’obus qui se transforment en cuvettes et où toutes les voies de communication ont disparu. Pourtant les deux armées progressaient et dépassaient ensemble la route de Bapaume à Péronne au Nord de Bouchavesnes au milieu d’octobre ; les armées françaises resserraient le cercle autour de Péronne, pendant que les armées anglaises élargissaient leur terrain d’action vers le Nord dans la vallée de l’Ancre.
Le général Joffre proposait au général sir Douglas Haig de continuer l’action et de préparer par une pression continue une grande offensive pour le printemps de 1917. Mais le général en chef anglais estima que ses troupes avaient besoin d’un repos prolongé, afin de se reformer et de compléter l’instruction des renforts ; les troupes britanniques s’arrêtaient devant Bapaume et les troupes françaises devant Péronne.
Dans cette bataille, qu’ils appelaient the big push (la grande poussée), les Britanniques avaient fait le véritable apprentissage de la guerre. Le rapport officiel de sir Douglas Haig récapitule les résultats obtenus par la bataille de la Somme, qui sont : Verdun dégagé, l’offensive russe libérée par la fixation des divisions ennemies sur le front occidental, l’usure de 127 divisions allemandes, et il ajoute : « En ce qu’ils sont dus aux forces britanniques, ils furent atteints par des troupes dont la très grande majorité avait été levée et instruite pendant la guerre. Beaucoup d’entre elles, et surtout les relèves, comptaient par mois leur temps de service et eurent sur la Somme leur première leçon de la guerre. Nous étions contraints d’employer hâtivement des officiers et des soldats inexpérimentés, ou de retarder l’offensive jusqu’à leur complète instruction. Que de telles troupes aient tant fait, et contre une armée et une nation dont le principal souci était depuis tant d’années la préparation à la guerre, c’est un exploit sans précédent dans aucune histoire. »
⁂
Sur le champ de bataille de Verdun, la fin du mois de juin avait vu l’arrêt de la progression allemande par les contre-attaques françaises. Le terrain gagné d’un seul coup le 23 juin était repris pied à pied ; aux abords de l’ouvrage de Thiaumont la lutte restait toujours aussi rude ; les oscillations du front diminuaient d’amplitude, mais le sens du mouvement s’établissait vers le Nord, au détriment de l’assaillant. L’ouvrage, — ou plutôt la petite bosse qui marquait l’emplacement de l’ouvrage, — était pris et repris au point qu’il changea seize fois de maître au cours de l’été ; les légères avances que la ligne allemande avait poussées au delà des crêtes étaient réduites peu à peu et, de ce côté, l’initiative de l’attaque appartenait aux Français.
Vers Fleury-Souville au contraire, l’offensive allemande continuait à progresser légèrement. Les Français avaient été rejetés presque complètement du village, qu’ils avaient repris en partie le 27 juin. Le kronprinz remonta une forte attaque contre le fort de Souville ; le 11 juillet, après une violente préparation d’artillerie et une projection d’obus asphyxiants qui encageait le terrain d’attaque, il lança treize régiments appartenant à cinq divisions différentes depuis les pentes Est de Thiaumont jusqu’au bois de Vaux-Chapitre. L’attaque progressa un peu le 11 ; très peu le 12 ; pourtant un petit détachement fut capturé sur la superstructure du fort de Souville. Quelques contre-attaques montées à l’improviste avaient limité le gain de cette puissante offensive, très coûteuse en hommes, à une profondeur de 400 mètres au Sud de Fleury, sur une largeur de 800 m. À force de ténacité, une contre-attaque bien montée reprit tout le terrain perdu en faisant des prisonniers. À partir du 20 juillet, ce sont les Français qui attaquent, devant Souville comme autour de Thiaumont.
Depuis le 11, le commandement du général Mangin s’est étendu sur ce secteur, et cette unité d’action permet de puissantes concentrations de feux. Les attaques locales peuvent être précédées de préparation sur un grand front, qui laisse l’ennemi indécis sur le point précis où l’action va se dérouler. Souvent plusieurs attaques se produisent en même temps à plusieurs kilomètres de distance. Ces petites opérations sont organisées dans le détail, et les nombreux prisonniers faits sur tout le front renseignent sur l’effectif des troupes allemandes, sur leur état moral et physique, sur la marche des relèves et des ravitaillements, qui fournissent des objectifs aux tirs de harcèlement exécutés pendant la nuit. La tranchée à attaquer est encagée par des tirs de 75 qui se fixent derrière elle et empêchent les défenseurs de fuir ; en même temps, elle est pilonnée par l’artillerie lourde qui tue ou enterre ses défenseurs : avant l’attaque, il arrive souvent que des groupes entiers viennent se rendre en déclarant la position intenable. La progression des attaques est précédée à 70 ou 80 mètres d’un tir d’artillerie de campagne qui se déplace devant elle à son allure : c’est le barrage roulant qui fait son apparition dès la fin de juin. Les Français obtiennent ainsi un maximum de résultat avec un minimum de pertes. Pendant les mois de juillet et d’août ils font 3 500 prisonniers et leur avance est continue. Le village de Fleury, repris et reperdu au commencement d’août, reste aux Français à partir du 17 août, reconquis par le régiment colonial du Maroc. Toute la crête Fleury-Thiaumont est française et les abords de Souville sont bien dégagés vers le Nord-Est.
Mais l’ennemi attaque maintenant Souville par l’Est, en partant du fort de Vaux. Il gagne environ 1 200 mètres et sa pression est gênante. Alors l’unité de commandement se fait entre la Meuse et la Woëvre, et elle produit tous ses résultats : au début de septembre, l’ennemi est rejeté des positions qu’il venait de prendre et confiné aux abords du fort de Vaux, de l’autre côté d’une crête dont la contre-pente donne une bonne position à la défense de Souville.
Devant Souville et la ligne des forts, une barrière solide avait été reconstituée, comprenant plusieurs positions bien organisées, la bataille s’était assoupie sur la rive droite et les Français avaient repris l’offensive de la Meuse à la Woëvre, puis la supériorité sur leurs ennemis. Le 13 septembre, le Président de la République était venu apporter à la Ville martyre la croix de la Légion d’honneur et les décorations que les souverains des pays alliés lui avaient conférées ; dans les casemates de la citadelle, pendant une cérémonie d’une émouvante simplicité, il avait prononcé un éloquent discours qui consacrait la Victoire. Mais il fallait garder tout son prestige à ce mot qu’on osait enfin prononcer. Les événements avaient prouvé que toute attaque bien préparée commence toujours par réussir et qu’il est bien difficile de limiter une avance victorieuse : les Français n’avaient pu le faire qu’en attaquant eux-mêmes. Donc il fallait avant tout éloigner l’ennemi de la barrière enfin reconstituée. L’heure était passée des petites attaques visant à la reprise de quelques centaines de mètres ; elles avaient permis de faire disparaître successivement les petites ou grandes poches que la ligne allemande avait creusées dans la française, mais c’était seulement en portant d’un seul bond toute la ligne en avant qu’on pouvait gagner utilement du terrain. Une opération de grande envergure s’imposait.
Le général Nivelle en prescrivit l’étude au général Mangin qui envisagea la reprise de Douaumont comme conséquence possible du succès ; ce projet fut adopté après discussion, et le fort n’entra qu’ensuite parmi les objectifs de l’attaque. De même pour le fort de Vaux. Le but devint alors de reconstituer dans son intégrité la barrière des forts autour de Verdun.
Le général Mangin disposait de tous les moyens nécessaires pour mener à bien l’opération ; d’abord une artillerie très puissante : 289 pièces de campagne et de montagne (calibres 65 à 95 mm), 314 pièces lourdes (100 à 400 mm). Trois divisions attaquaient en première ligne, avec deux bataillons sénégalais et un bataillon somali ; trois divisions étaient sous ses ordres immédiats en seconde ligne ; en outre, les divisions voisines du front d’attaque mettaient chacune un régiment en ligne.
L’ennemi lui opposait sept divisions en première ligne, mais disposées très en profondeur ; seize bataillons en première ligne, six en soutien immédiat dans la zone à conquérir, onze en soutien à proximité qui seront tous engagés le soir de l’attaque, 25 en réserve, qui viendront ensuite boucher les trous. Les Français ont repéré 209 batteries allemandes (environ 800 pièces) susceptibles d’entrer en action lors de leur offensive. Après trois jours de tir de destruction, ils simulèrent une attaque générale : cette ruse eut plein succès et 130 batteries se révélèrent (soit environ 530 pièces) et furent contre-battues le surlendemain, jour de l’attaque, si bien que 90 batteries allemandes seulement ouvrirent le feu ce jour-là, et dans des conditions assez défavorables dont leur tir se ressentit. La supériorité initiale de l’artillerie allemande avait donc disparu par l’action de son ennemie, mieux organisée et mieux commandée. Cette action était escomptée dans la conception de l’attaque : le commandement français savait qu’il disposerait de moyens qui au début seraient inférieurs à ceux de la défense et qu’il prendrait la supériorité au cours de l’action.
Les effectifs d’infanterie étaient sensiblement égaux dans les deux camps. Le dispositif des divisions allemandes accolées sur de très petits fronts se prêtait moins bien à la manœuvre que celui des divisions françaises dont le front était sensiblement double ; mais surtout l’expérience des actions antérieures avait montré l’efficacité des procédés employés sur ce terrain : un barrage de projectiles de campagne tombant derrière les tranchées y clouait le défenseur, que l’artillerie lourde et les engins de tranchée mettaient hors d’état de combattre. En même temps, le tir d’autres pièces lourdes bouchait l’orifice des abris profonds du temps de paix qui servaient de places d’armes à la défense : quand la vague d’assaut se mettrait en route, précédée à 70 ou 80 mètres de son barrage d’accompagnement, elle ne trouverait plus que de rares résistances locales et s’avancerait jusqu’aux abris profonds dont les défenseurs seraient faits prisonniers. Le général Mangin put affirmer aux généraux Joffre et Nivelle, deux heures avant l’attaque, que 22 bataillons allemands allaient être anéantis. Quant aux forts, ils étaient éventrés ; on ne pouvait calculer leur prise avec la même certitude que la conquête du terrain, mais l’occupation de la superstructure était certaine et la prise totale paraissait une question d’heures, de deux ou trois jours au plus.
Si un pareil succès pouvait être escompté avec une telle certitude, ce n’était ni grâce à l’accumulation des moyens matériels, puisqu’au début de la lutte l’artillerie allemande était indiscutablement très supérieure en nombre, en portée, en rapidité de tir, et même en calibres (sauf pour quelques pièces françaises de 400 et 370 mm dont le tir est localisé contre les forts), ni grâce à l’action de masses d’infanterie qui submergeraient l’adversaire sous le nombre, puisque la densité de l’attaque sera faible afin de n’exposer aux pertes que le nombre d’hommes exactement suffisant pour obtenir le résultat ; c’est grâce à l’emploi de méthodes logiques, de procédés de tir bien conçus qui assurent la supériorité sur l’artillerie ennemie et qui permettent de compenser dans une large mesure l’infériorité en nombre et en matériel ; c’est grâce à l’élan des troupes, à leur confiance dans leurs chefs ; et ce sont là des facteurs de succès qui se retrouveront dans l’avenir.
Mais c’est grâce aussi à une parfaite union dans le commandement, le commandant de l’armée fournissant à son subordonné qui attaque tous les moyens en son pouvoir et les demandant à l’arrière quand ils ne sont pas à sa disposition ; c’est grâce aussi à une connaissance parfaite d’un terrain spécial, à l’expérience d’une très âpre lutte de plusieurs mois sur ce terrain où les mêmes chefs et les mêmes États-majors ont été maintenus ; c’est grâce encore aux fautes de l’ennemi, qui n’a presque partout qu’une seule ligne de défense devant laquelle il n’a pu établir que des obstacles rudimentaires. Ces conditions se retrouveront sur le même terrain deux mois plus tard ; mais elles étaient exceptionnelles et pesaient d’un poids très lourd en faveur des Français. C’était aller trop loin que de tirer de ces deux expériences des déductions d’ordre absolument général et d’en extraire une formule rigide, la recette de la victoire. Mais la tendance à généraliser est bien dans le caractère national, et d’ailleurs elle donne souvent d’excellents résultats ; le système et la formule satisfont à ce besoin ; ils épargnent la discussion, et même la réflexion.
Commencée le 20 et poursuivie jusqu’au 24 avec une intensité croissante, la préparation d’artillerie a produit ses effets habituels. Les Allemands sont venus se rendre isolément ou par petits groupes : un pigeon voyageur égaré a apporté le message de détresse d’un commandant de bataillon qui déclare ses troupes hors d’état de combattre. Enfin, à 11 h. 40, l’artillerie allonge son tir et l’infanterie française sort des parallèles de départ. Un brouillard intense a caché son mouvement à l’ennemi, qui n’ouvrira le feu que 12 minutes après l’instant de l’assaut, alors que les deux premières vagues ont franchi ses tranchées. Elle atteint en une heure son premier objectif. Elle s’y organise très rapidement. Dans l’ordre initial, cette pause devait être d’une demi-heure ; le commandant du groupe d’armées, jugeant prudent de s’asseoir fortement sur la position dont la conquête était à peu près certaine, avait insisté pour qu’elle fût beaucoup plus longue et l’avait fait, après discussion, fixer à deux heures. Mais le bombardement du fort avait été très efficace ; un projectile de 420 avait déterminé une explosion suivie d’incendie ; on pouvait penser qu’il y avait grand avantage à se hâter pour profiter du désarroi : aussi le général Mangin avait-il fixé à une heure le temps d’arrêt et en rendit compte.
La 38e division Guyot de Salins forme la gauche. Son régiment colonial du Maroc pénètre dans le fort de Douaumont, évacué la veille sous la menace d’explosion, et où les Allemands commençaient à revenir et à installer leurs mitrailleuses ; mais la marée montante des assaillants les submergea. Au centre, l’élan de la 133e division Passaga, — la Gauloise, — avait enlevé tous les obstacles et elle s’était établie entre l’angle Nord-Est de Douaumont et l’étang de Vaux. À droite, devant le front de la 74e division Lardemelle, la préparation d’artillerie avait été insuffisante sur certains centres de résistance et la progression était plus difficile. Une artillerie plus puissante, devenue disponible, écrasa la calotte du fort ; des pièces longues enfilèrent les casemates, dont la face tournée vers Verdun était simplement maçonnée au lieu d’être bétonnée ; enfin l’avance dans la direction de Douaumont permit de mettre des pièces de campagne en batterie au seul emplacement d’où elles pouvaient battre les pentes très raides à l’Est du fort, dont elles coupaient ainsi les communications. La pression de l’infanterie continuait après la relève de la division Lardemelle par la 9e division Andlauer ; l’ennemi évacua le fort où le général Andlauer s’installa le 3. Il occupa les villages de Vaux et de Damloup, donnant de l’air autour de l’ouvrage.
La reprise des forts de Douaumont et de Vaux était un événement considérable, qui consacrait aux yeux du monde entier la victoire de Verdun. 6 000 prisonniers la soulignaient. Mais ce grand succès réclamait un complément.
Dès le 21 octobre, le général Mangin avait signalé au général Nivelle la nécessité qui s’imposerait, après l’enlèvement des objectifs assignés à l’opération du 24, de s’emparer de la crête Douaumont-Hardaumont et de la côte du Poivre, qui toutes deux avaient des vues dans l’intérieur des positions à conquérir, et de donner de l’air autour du fort de Douaumont. Le général Nivelle donc envisageait une opération d’ensemble, mais il était très limité par les moyens mis à sa disposition : « Le front d’attaque ne devra pas dépasser celui de trois divisions, dût-il y avoir une solution de continuité au centre. Les munitions seront celles que nous économiserons sur nos allocations journalières. » Mais le général Mangin insista sur les avantages d’une attaque s’étendant de la Meuse à la Woëvre, même s’il fallait attendre d’avoir des troupes et des munitions disponibles. C’est à cette idée que s’arrêta le commandement. Devant le groupement Mangin, le front allemand était tenu par cinq divisions en première ligne et quatre en deuxième ligne pouvant intervenir en une nuit, et 247 batteries étaient signalées en action (960 pièces environ). L’attaque française disposa de quatre divisions en première ligne, 4 en seconde ligne, et de 740 canons. Elle était donc en infériorité vis-à-vis de la défense. Mais elle pouvait tabler sur les résultats obtenus le 24 octobre. Son artillerie prit en effet rapidement la supériorité sur l’artillerie allemande ; grâce à la progression plus profonde, il y eut parmi les prisonniers treize officiers d’artillerie dont le témoignage confirme en détail cette incontestable supériorité. Quant à l’infanterie, l’effondrement des premières lignes amenant à coup sûr la destruction complète des 13 bataillons qui les défendaient et partiellement celle des 13 bataillons en soutien sur le terrain à conquérir, l’attaque pourrait donc affronter la légère disproportion numérique du départ.
Instruit par l’expérience du 24 octobre, l’ennemi avait organisé trois lignes de résistance, munies de réseaux de fil de fer ; en outre, l’éloignement de l’objectif final introduisait une part plus grande de hasard ; il fallait donc mettre plus de souplesse dans le mécanisme du barrage roulant et en varier la nature. L’ordre d’attaque du groupement Mangin spécifiait : « Chaque objectif devra être atteint d’emblée et d’un seul élan à l’allure de 100 mètres en quatre minutes. L’infanterie sera précédée à 70 ou 80 mètres par des obus percutants et à 150 mètres par des obus explosifs fusants et percutants.
« Toutefois, quand les circonstances l’exigeront et que ce sera possible, grâce aux observations à vue étendue, les tirs d’artillerie seront conduits à la demande de la marche de l’infanterie ; les généraux commandant les divisions organiseront à cet effet une liaison aussi intime que possible entre l’infanterie et l’artillerie. »
Le grand obstacle dans l’organisation de l’attaque était l’état du terrain, affreusement bouleversé par dix mois de luttes incessantes ; dans l’argile détrempée où l’eau sourd à toutes les altitudes, les trous d’obus, presque jointifs, étaient en cette saison pleins d’eau glacée. Sans un aménagement complet du terrain, toute attaque faisait naufrage dans la boue. Il fallut construire 25 kilomètres de route, dont plusieurs en madriers, 10 kilomètres de voie Decauville et de nombreux réseaux téléphoniques, créer partout des dépôts de vivres et de munitions, des emplacements de batteries camouflés, aménager des sources et des conduites d’eau, etc.. La rigueur de la saison, particulièrement âpre sur les Hauts de Meuse, rendait ces travaux très pénibles. Mais les soldats les sentaient nécessaires : ils furent exécutés en cinq semaines avec une abnégation complète et un entrain merveilleux par les divisions qui se succédèrent sur ce terrain jusqu’à l’entrée en ligne des divisions d’attaque.
Le 15 décembre, vers 10 heures, après une préparation d’artillerie aussi complète que possible, les régiments français sortent des tranchées, attaquant de la Meuse à la Woëvre. À gauche, la 126e division Muteau enlève Vacherauville et la côte du Poivre, où elle s’établit ; la 38e Guyot de Salins, revenue sur le terrain de ses exploits, s’empare de Louvemont ; la 37e Garnier-Duplessis s’avance jusqu’au bois des Caurières où elle lutte pied à pied ; la 133e Passaga prend l’ouvrage d’Hardaumont et le village de Bezonvaux. La progression, ralentie sur certains points, amène l’attaque sur son deuxième objectif le 18. En même temps, dès le 15, des reconnaissances offensives sont allées bien au delà de leurs objectifs et, protégées par leur barrage roulant, ont détruit des canons et ramené 11 387 prisonniers, dont 284 officiers. En y ajoutant le chiffre des tués et des blessés graves, on ne peut évaluer les pertes de l’ennemi à moins de 25 000 hommes, sur un front de 10 kilomètres. 115 canons ont été pris et détruits, et la défense de Verdun est établie sur la partie la plus étroite des côtes de Meuse, dans une excellente position.
L’effet moral produit par cette victoire fut considérable dans les deux camps. Les Allemands en tirèrent fort prudemment beaucoup d’enseignements utiles, et reconnurent notamment l’impossibilité de réduire la défense à des lignes de tranchées régulières, objectifs trop visibles pour l’artillerie ennemie. Les Français y virent une éclatante confirmation des méthodes employées le 24 octobre : sans diminuer ce succès, il eût fallu remarquer que les objectifs les plus éloignés (3 km.) qui, d’après l’horaire fixé, devaient être atteints en quelques heures, n’avaient été conquis que le quatrième jour. Assurément, ce n’eût pas été la condamnation des procédés employés, et en particulier de l’horaire fixé à l’avance : mais c’eût été établir la nécessité de prévoir que cet horaire pourrait ne pas être suivi, et qu’il faudrait manœuvrer ; car l’avance ne se produit pas toujours avec une exactitude mécanique.
Le 12 décembre, l’Allemagne avait fait pour la première fois des ouvertures de paix qui paraissaient destinées à détendre les énergies dans les gouvernements, les armées et les peuples de l’Entente. En remerciant ses troupes victorieuses, le général Mangin constatait les résultats obtenus, les espérances qu’ils faisaient concevoir pour l’avenir, et il ajoutait :
« Mes amis !
S’avouant incapables de nous vaincre sur les champs de bataille, nos sauvages agresseurs osent nous tendre le piège grossier d’une paix prématurée. Tout en ramassant de nouvelles armes, ils crient « Kamarad. » Vous connaissez ce geste.
« Nos pères de la Révolution refusaient de traiter avec l’ennemi tant qu’il souillait le sol sacré de la Patrie, tant qu’il n’était pas repoussé hors des frontières naturelles, tant que le triomphe du droit et de la liberté n’était pas assuré contre les tyrans. Nous, nous ne traiterons jamais avec les gouvernements parjures pour qui les traités ne sont que des chiffons de papier, et avec les assassins et les bourreaux de femmes et d’enfants. Après la victoire finale qui les mettra hors d’état de nuire, nous leur dicterons nos volontés.
« À leurs hypocrites ouvertures, la France a répondu par la gueule de vos canons et la pointe de vos baïonnettes. Vous avez été les bons ambassadeurs de la République ; elle vous remercie. »
⁂
Un coup d’œil d’ensemble sur l’année 1916 permet de se rendre compte de la répercussion réciproque des événements militaires qui se sont déroulés sur les divers théâtres d’opérations.
La scène s’ouvre le 21 février par l’offensive allemande contre Verdun. À la fois terrible et mesquine, elle se prononce sur un front trop étroit, qui s’élargit un peu, mais pour se rétrécir de nouveau ; malgré la formidable artillerie dont elle dispose et l’emploi sans compter de l’infanterie en formations profondes, elle n’avance que péniblement et ne sait pas profiter du vide qui se trouve devant elle certains jours. Quand elle se décide à s’étendre sur la rive gauche de la Meuse, il est trop tard : la défense s’est ressaisie et organisée. Sa progression se réduit donc à une avance très lente, précédée d’une sorte de broiement mécanique des organisations françaises avec leurs défenseurs sous des tirs d’une intensité croissante ; mais l’avance est continue et les alliés peuvent craindre la chute de la citadelle française.
L’attaque préventive sur le front français s’accompagne bientôt d’une opération analogue sur le front italien. Le 15 mai, l’armée austro-hongroise attaque dans le Trentin sous les ordres de l’archiduc Eugène avec 38 divisions appuyées d’une très forte artillerie. Son avance de 12 à 20 kilomètres rejette les Italiens sur les dernières pentes des montagnes qui dominent la plaine de l’Adige, menaçant tous les arrières de la défense sur la rive gauche de l’Adige. Les Italiens se ressaisissent et contre-attaquent sur certains points. En même temps, l’offensive russe de Galicie ramène vers le Nord toutes les forces autrichiennes disponibles.
Devançant l’heure fixée, afin de secourir l’Italie menacée, le général Broussiloff attaque le 4 juin du Pripet à la frontière roumaine sur un front de 350 kilomètres ; à la fin de juin, il atteint le Stockod en Volhynie et les Carpathes au Sud de la Galicie, et s’est avancé à plus de 100 kilomètres de sa base de départ, ayant capturé plus de 200 000 prisonniers. L’offensive austro-allemande en Italie est arrêtée, 4 divisions allemandes sont appelées du front de France au commencement de juin, 4 autres à la fin du mois. Coupée d’arrêts forcés par la nécessité de rétablir les voies ferrées et d’organiser son ravitaillement, l’offensive de Broussiloff ne s’arrête qu’en septembre, ayant capturé 420 000 prisonniers, 2500 mitrailleuses et lance-bombes et 600 canons.
Dans le Trentin, le commandement autrichien se voit forcé à battre en retraite à la fin de juin pour raccourcir son front, ne disposant plus des forces nécessaires à sa défense contre l’attitude agressive qu’a prise son ennemi. La pression des Italiens s’exerce sur les nouvelles positions, puis en août et septembre ils attaquent sur l’Isonzo. Gorizia tombe entre leurs mains et ils prennent pied sur le plateau du Carso.
Cependant l’offensive de la Somme se préparait à partir à la date prévue le 6 décembre 1915 ; la sentant venir, le haut commandement allemand déclenche contre Verdun la plus forte attaque qu’il ait jamais montée. Elle obtient des succès notables, mais les contre-attaques françaises commencent enfin à regagner du terrain. L’offensive anglo-française se déclenche le 1er juillet, les Allemands ripostent sur Verdun le 11 par une attaque contre Souville presque aussi importante que celle du 23 juin. Le gain de terrain qu’elle obtient est très faible, et il est perdu les jours suivants, malgré l’arrivée de troupes fraîches le 21 juillet. Dès ce moment, l’attaque a changé de sens et les Français en ont pris l’initiative. Ils reprennent la crête de Fleury et les abords de Thiaumont au commencement d’août, le village de Fleury le 17 août.
Mais la bataille de la Somme se fait de plus en plus rude et nécessite des renforts continuels. L’attaque progresse méthodiquement, sans que les Allemands puissent l’arrêter par les contre-attaques où pourtant ils s’acharnent. À Verdun, ils renoncent à attaquer entre la Meuse et Souville, mais essayent encore, à la fin d’août et dans les premiers jours de septembre, de tourner Souville en partant de Vaux ; ils échouent de nouveau. C’est alors que Hindenburg et Ludendorff, qui ont pris le commandement le 29 août, constatent l’impossibilité de mener activement la lutte sur les deux théâtres d’opérations et renoncent à celui de Verdun. Comme une première barrière a été reconstituée en avant de la citadelle française et que le commandement français prépare une offensive d’ensemble et cesse les actions de détail, une accalmie se produit à Verdun.
Elle coïncide avec un redoublement d’activité sur la Somme par l’entrée en action de la 10e armée Micheler, qui étend le front français vers la droite et augmente l’usure allemande. La 6e armée Gough joue le même rôle à la gauche anglaise.
La Roumanie est entrée en ligne le 28 août et envahit la Transylvanie où l’appellent ses fils soumis au joug de l’Autriche, dont les troupes sont promptement refoulées. En même temps elle avance en Dobroudja, qu’elle libère des Bulgares. Mais cette intervention était bien tardive, particulièrement au point de vue militaire ; car l’offensive de Broussiloff touchait à sa fin ; en outre, c’était contre la Bulgarie qu’il eût fallu marcher, afin de donner la main aux armées de l’Entente débarquées à Salonique. Mais le Président du Conseil des Ministres russe Stürmer insistait pour qu’on ménageât la Bulgarie, et promettait un important concours militaire, qui ne vint pas. Les Empires centraux virent la nécessité de mettre hors de cause ce nouvel adversaire et de s’assurer les ressources roumaines en blé et en pétrole. Avec le concours effectif des troupes allemandes et de leurs états-majors, les armées roumaines furent refoulées de Transylvanie en septembre ; en novembre, Falkenhayn passait les Carpathes, puis Mackensen le Danube. Le 7 décembre, Bucarest était pris après une grande bataille et l’armée roumaine retraitait sur le Sereth, où elle se reforma.
L’armée alliée d’Orient, sous les ordres du général Sarrail, avait recueilli l’armée serbe ; elle ne put entrer en action qu’au milieu de septembre pour une avance qui l’amena à Monastir. Les troupes turques étaient attirées en Asie par l’avance du grand-duc Nicolas en Arménie et par la marche des Anglais vers Bagdad, et leur action en Europe se trouvait diminuée de beaucoup. Pour la scène finale, le rideau se relève sur le décor de Verdun, où les victoires du 24 octobre et du 15 décembre consacrent la ruine des espérances allemandes de l’année 1916, qui s’était annoncée si belle pour les Empires centraux.
⁂
Si nous cherchons à établir le bilan de cette année 1916, nous constatons d’abord que pour prévenir l’offensive générale de l’Entente, l’armée allemande attaquait Verdun en février et l’armée austro-hongroise le Trentin en mai. Pour prévenir la même offensive en 1917, le commandement allemand ne trouve d’autre précaution qu’un vaste repli abandonnant aux armées anglo-françaises un terrain étendu préalablement dévasté.
L’échec des attaques contre Verdun et l’usure qui résulte de l’offensive sur la Somme détermine à la fin d’août le changement dans le commandement allemand : au général de Falkenhayn succèdent le maréchal Hindenburg et le général Ludendorff. Leur premier soin est d’arrêter l’offensive contre Verdun au commencement de septembre ; ils décident en même temps de soutenir l’armée austro-hongroise qui cède devant l’avance des Roumains en Transylvanie. Mais cette résolution a été prise au pied levé, sous la pression immédiate des événements. Ludendorff, qui est le cerveau des deux Dioscures, le directeur de la raison sociale Hindenburg-Ludendorff, nous dit qu’il n’eût jamais osé pareille entreprise, s’il eût connu la situation réelle du front occidental. Et pourtant, le fait qu’on l’appelait au commandement effectif aurait pu lui ouvrir les yeux : « La situation sur le front Ouest était tendue à un point que je n’aurais pas imaginé, dit-il, mais je ne vis pas du premier coup d’œil toute sa gravité. La résolution importante de retirer du front Ouest, engagé dans de si rudes combats, plus de divisions encore et de les envoyer à l’Est, pour y rétablir la situation par une offensive et porter à la Roumanie un coup décisif, eût été trop difficile à prendre. » C’est seulement à Cambrai, pendant une conférence qui s’ouvre le 7 septembre, qu’il commence à comprendre la situation et l’abîme qui sépare le front français du front russe où il vient de diriger les opérations pendant deux ans : il faut s’arrêter sur ce passage de ses Souvenirs de guerre et constater une fois de plus la difficulté extrême pour le commandement de reconstituer, à travers le papier, la réalité des faits. « L’image que je m’étais faite de ce qui se passait à Verdun et sur la Somme prit à mes yeux des couleurs plus sombres après ce que j’eus à entendre. » Et il comprend la puissance matérielle de l’attaque. Il ne faut pas lui demander s’il comprend sa puissance morale, qui est hors de portée de ses facultés : « La puissance défensive de notre infanterie s’usa à tel point que l’attaque en masses de l’ennemi put réussir. Nous ne perdions pas seulement notre ressort moral, mais nous perdions aussi sans compter le sang répandu en abondance, un nombre important de prisonniers et beaucoup de matériel de guerre. » Il enregistre les demandes de renforts de toute sorte en hommes et en matériel : « Il nous était plus facile de satisfaire aux demandes par suite de l’arrêt de l’attaque sur Verdun ; il fallait cependant que nous continuions d’escompter là-bas une forte consommation de forces, ne fût-ce que par suite des conditions locales. Il était possible que les Français attaquassent eux-mêmes en partant de la forteresse. Verdun devenait comme un ulcère toujours ouvert qui dévorait nos forces. Il eût été plus raisonnable de ramener nos positions vers l’arrière, en deçà du champ d’entonnoirs. Je n’avais pas, à cette époque, une idée exacte des difficultés locales que présentait la lutte devant Verdun. » Il tient sur la Somme, parce qu’aucune position n’a été aménagée à l’arrière, et fait flèche de tout bois : économies sur les autres armées, formation de divisions nouvelles. Mais il reste très préoccupé de la question des munitions et de tout le matériel de guerre, qui s’affirme très inférieur à celui de l’Entente.
Le mois de septembre, calme à Verdun, lui apparaît comme effroyable : « L’ennemi prit Guinchy et Bouchavesnes. Le 17 vit un grand combat sur la rive Sud ; nous perdîmes Berny et Derniécourt. Au Sud de la Somme, la bataille diminua d’intensité, mais le feu roulant d’artillerie continua. Au Nord de la Somme, les combats se poursuivirent ; le 25 commença la lutte la plus terrible de cette bataille de la Somme, si fertile en rudes combats. Grandes furent nos pertes, l’ennemi prit Raucourt, Morval, Gueudecourt et Combles qu’on se disputa chaudement. Le 26, le coin de Thiepval tomba. De nouvelles attaques ennemies, le 28, échouèrent. Les demandes qu’on nous adressait, tant en officiers qu’en troupes, étaient extraordinairement élevées. Les relèves qu’on avait prévues à Cambrai et tout le plan de relèves projeté pour le front occidental ne suffiraient bientôt plus. Des divisions et d’autres troupes durent être jetées en toute hâte sur le front de la Somme et y tenir très longtemps. Le temps consacré au repos ou à l’instruction sur un front calme se réduisait de plus en plus. Les troupes s’usaient. Nous étions toujours à la veille d’une catastrophe. » On ne saurait assez insister sur cet aveu, criant de sincérité.
Les indiscutables succès remportés sur la Roumanie, malgré la vaillance des soldats roumains, ont délivré les Empires centraux d’un grand péril et leur ont procuré des ressources importantes ; mais Ludendorff, qui a décidé et poursuivi cette offensive, en résume les résultats : « En dépit de la victoire sur l’armée roumaine, nous étions plus faibles en ce qui concerne la conduite générale de la guerre. »
Il est très facile aujourd’hui de constater cette situation, et elle apparaîtra encore plus clairement quand l’ensemble des témoignages en aura précisé le contour et les dimensions. Les renseignements du 2e bureau de l’état-major général permettaient au général Joffre de s’en faire une idée suffisamment exacte pour qu’il pût demander à sir Douglas Haig de continuer la pression sur le front anglo-français jusqu’à la bataille du printemps 1917. Personne n’en peut douter, si l’unité de commandement avait existé sur le front anglo-français, le général Joffre aurait poursuivi son dessein. Nous le savons aujourd’hui, l’état de l’armée allemande ne lui permettait pas de continuer la même résistance, et la situation au printemps 1917 eût été la même qu’en juillet 1918 au moment où la première offensive menée à fond, par un commandement unique, commençait contre une avance arrivée à la limite de son effort.
Sans doute, en 1916, il eût été souhaitable qu’à Verdun la formule entre « camp retranché » et « région fortifiée » eût été trouvée, mais il s’agit là d’un point de détail ; que sur la Somme, entre le commandement suprême, qui concevait juste, et les exécutants qui comprenaient bien, l’intermédiaire eût compris aussi bien qu’à Verdun, mais c’était là question accessoire de personnes, qui se fût réglée sur le terrain au cours de l’action.
Aujourd’hui, il est permis de l’affirmer, la victoire finale pouvait être obtenue dès le printemps 1917 par les procédés employés en 1916, quelle que fût par ailleurs la rigidité dans l’emploi d’une formule nouvelle de l’offensive, que le général Foch eût assouplie, que les exécutants eussent élargie, et que les intermédiaires appliquaient aveuglément. Les Français sont frondeurs, en même temps que très suffisamment disciplinés et on se répétait un propos attribué à une personnalité militaire : « En 1915 nous avons marché comme des enfants, en 1916 comme des vieillards ; il faut enfin marcher comme des hommes. » Ces propos et d’autres plus légers, qui n’étaient point négligeables et qui se répétaient un peu partout, s’aggravaient du chiffre des pertes, qu’on exagérait d’ailleurs, et qui paraissait démontrer que l’action menée par les procédés qualifiés de scientifiques était encore plus coûteuse que les attaques de l’année précédente, jugées inconsidérées. En fait, l’offensive de la Somme coûtait en cinq mois sensiblement moins que celle de Champagne en deux semaines, et le commandement français avait grandement profité de l’expérience. On lui reprochait de ne pas assez tenir compte des leçons de la guerre nouvelle, et bien au contraire, le défaut que les événements paraissaient faire constater chez lui, c’est de tomber dans l’empirisme et de varier trop vite ses méthodes en attribuant trop de valeur aux résultats immédiats.
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L’échec de Verdun avait fait disgracier le général von Falkenhayn qui, le 29 août 1916, avait été remplacé par le maréchal Hindenburg dans son poste de chef d’État-Major général des armées allemandes avec le général Ludendorff comme premier Quartier Maître général.
La bataille de la Somme avait été parfaitement appréciée en Angleterre ; l’armée anglaise avait subi de lourdes pertes et sa progression était plus lente dans l’ensemble que celle de l’armée française, mais ce n’est pas la topographie qui permet de déterminer la valeur respective en pareil cas et les comparaisons étaient oiseuses ; sir Douglas Haig avait compris, utilise et développé les magnifiques qualités de ténacité que possédaient ses troupes. Il fut très justement élevé à la dignité de Field Marshall, la plus haute du Royaume Uni.
En France, l’opinion publique, souveraine maîtresse, se réduisait, par suite des nécessités de la censure, au milieu parlementaire, dont le Gouvernement dépendait immédiatement. Or le Parlement ne disposait que de renseignements fragmentaires, qui ne lui permettaient pas de se rendre compte du rôle du commandement dans les opérations. On exagérait les pertes françaises sur la Somme et celles de l’ennemi étaient inconnues ; la lutte essentiellement ingrate qui s’y poursuivait n’avait pas amené les résultats immédiats qu’on avait escomptés. Il fut donc admis que la responsabilité du général Foch était engagée et qu’il convenait de le sacrifier ; enlevé à son commandement, il fut placé dans une demi-disgrâce. Par répercussion, l’autorité du généralissime se trouvait atteinte. Résolument optimiste, ayant foi en une prompte victoire, le général Joffre avait tardé à réclamer du Gouvernement l’effort matériel nécessité par la forme, imprévue pour tous, que la guerre avait prise ; notamment une augmentation considérable de l’artillerie lourde demandait au préalable la construction d’usines et par conséquent un laps de temps devant lequel il avait reculé. On était surpris de son calme imperturbable dans les circonstances extrêmes et cette qualité maîtresse se retournait contre lui : il apparaissait comme « installé dans la guerre, » état pour lui normal et qui par conséquent ne devait jamais prendre fin. Il avait poursuivi ses desseins avec une fermeté inébranlable et il s’était soustrait résolument à toute influence extérieure, confiné strictement dans sa lourde tâche militaire. On songea donc qu’un autre chef ayant le commandement sur le front occidental trouverait le procédé nouveau qui permettrait d’arriver à une solution plus rapide. Le général Joffre prendrait le commandement de toutes les armées françaises et aurait sous ses ordres ce nouvel organe. Une discussion pénible s’ensuivit. Finalement, le maréchal Joffre fut élevé à la dignité de maréchal de France, sans rôle bien défini.
Le général Nivelle qui avait commandé avec éclat l’armée de Verdun, lui succéda. Mais il n’aura pas la même indépendance que son prédécesseur : il devra tenir compte des influences qui ont provoqué la crise d’où est sortie son élévation, et apporter dans la guerre une formule nouvelle.
La suite :
https://fr.wikisource.org/wiki/Comment_finit_la_guerre/03
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Le récit du général Baron de Marbot
Nous étions au printemps de 1799. La République existait encore, et le gouvernement se composait d’un Directoire exécutif de cinq membres et de deux Chambres, dont l’une portait le titre de Conseil des Anciens et l’autre de Conseil des Cinq-Cents. Mon père recevait chez lui nombreuse société. J’y fis connaissance de son ami intime, le général Bernadotte, et des hommes les plus marquants de l’époque, tels que Joseph et Lucien Bonaparte, Defermon, Napper-Tandy, chef des Irlandais réfugiés en France, le général Joubert, Salicetti, Garran, Cambacérès. Je voyais aussi souvent chez ma mère Mme Bonaparte et Mme de Condorcet, et quelquefois Mme de Staël, déjà célèbre par ses œuvres littéraires.
Je n’étais que depuis un mois à Paris, lorsque, les pouvoirs de la législature étant expirés, il fallut procéder à de nouvelles élections. Mon père, fatigué des tiraillements incessants de la vie politique, et regrettant de ne plus prendre part aux beaux faits d’armes de nos armées, déclara qu’il n’accepterait plus la députation, et qu’il voulait reprendre du service actif. Les événements le servirent à souhait. À la rentrée des nouvelles Chambres, il y eut un changement de ministère. Le général Bernadotte eut celui de la guerre ; il avait promis à mon père de l’envoyer à l’armée du Rhin, et celui-ci allait se rendre à Mayence, lorsque le Directoire, apprenant la défaite de l’armée d’Italie commandée par Schérer, lui donna pour successeur le général Joubert qui commandait à Paris la 17e division militaire (devenue depuis la 1re). Ce poste devenu vacant, et le Directoire comprenant que sa haute importance politique exigeait qu’il fût confié à un homme capable et très ferme, le fit proposer à mon père par le ministre de la guerre Bernadotte. Mon père, qui n’avait cessé de faire partie de la législature que pour retourner à la guerre, refusa le commandement de Paris ; mais Bernadotte lui montrant la lettre de service déjà signée, en lui disant que comme ami il le priait d’accepter, et que comme ministre il le lui ordonnait, mon père se résigna, et dès le lendemain il alla s’installer au grand quartier général de la division de Paris, alors situé quai Voltaire, au coin de la rue des Saints-Pères, et qu’on a démoli depuis pour construire plusieurs maisons. Mon père avait pris pour chef d’état-major le colonel Ménard, son ancien ami. J’étais charmé de tout le train militaire dont mon père était entouré. Son quartier général ne désemplissait pas d’officiers de tous grades. Un escadron, un bataillon et six bouches à feu étaient en permanence devant ses portes, et l’on voyait une foule d’ordonnances aller et venir. Cela me paraissait plus amusant que les thèmes et les versions de Sorèze.
La France, et surtout Paris, étaient alors fort agités. On était à la veille d’une catastrophe. Les Russes, commandés par le célèbre Souwaroff, venaient de pénétrer en Italie, où notre armée avait éprouvé une grande défaite à Novi. Le général en chef Joubert avait été tué. Souwaroff vainqueur se dirigeait sur notre armée de Suisse, commandée par Masséna.
Nous avions peu de troupes sur le Rhin. Les conférences de paix entamées à Rastadt avaient été rompues et nos ambassadeurs assassinés ; enfin, toute l’Allemagne s’armait de nouveau contre nous, et le Directoire, tombé dans le mépris, n’ayant ni troupes ni argent pour en lever, venait, pour se procurer des fonds, de décréter un emprunt forcé qui avait achevé de lui aliéner tous les esprits. On n’avait plus d’espoir qu’en Masséna pour arrêter les Russes et les empêcher de pénétrer en France. Le Directoire impatient lui expédiait courrier sur courrier pour lui ordonner de livrer bataille ; mais le moderne Fabius, ne voulant pas compromettre le salut de son pays, attendait que quelque fausse manœuvre de son pétulant ennemi lui donnât l’occasion de le battre.
Ici doit se placer une anecdote qui prouve à combien peu de chose tient quelquefois la destinée des États, comme aussi la gloire des chefs d’armée. Le Directoire, exaspéré de voir que Masséna n’obéissait pas à l’ordre réitéré de livrer bataille, résolut de le destituer ; mais, comme il craignait que ce général en chef ne tînt pas compte de cette destitution et ne la mît dans sa poche, si on la lui adressait par un simple courrier, le ministre de la guerre reçut l’ordre d’envoyer en Suisse un officier d’état-major chargé de remettre publiquement à Masséna sa destitution et au chef d’état-major Chérin des lettres de service qui lui conféreraient le commandement de l’armée. Le ministre Bernadotte, ayant fait connaître confidentiellement ces dispositions à mon père, celui-ci les désapprouva en lui faisant comprendre ce qu’il y avait de dangereux, à la veille d’une affaire décisive, de priver l’armée de Suisse d’un général en qui elle avait confiance, pour remettre le commandement à un général plus habitué au service des bureaux qu’à la direction des troupes sur le terrain. D’ailleurs, la position des armées pouvait changer : il fallait donc charger de cette mission un homme assez sage pour apprécier l’état des choses, et qui n’allât pas remettre à Masséna sa destitution, à la veille ou au milieu d’une bataille. Mon père persuada au ministre de confier cette mission à M. Gault, son aide de camp, qui, sous le prétexte ostensible d’aller vérifier si les fournisseurs avaient livré le nombre de chevaux stipulés dans leurs marchés, se rendit en Suisse avec l’autorisation de garder ou de remettre la destitution de Masséna et les lettres de commandement au général Chérin, selon que les circonstances lui feraient juger la chose utile ou dangereuse. C’était un pouvoir immense confié à la prudence d’un simple capitaine ! M. Gault ne démentit pas la bonne opinion qu’on avait eue de lui. Arrivé au quartier général de l’armée suisse cinq jours avant la bataille de Zurich, il vit les troupes si remplies de confiance en Masséna, et celui-ci si calme et si ferme, qu’il ne douta pas du succès, et gardant le plus profond silence sur ses pouvoirs secrets, il assista à la bataille de Zurich, puis revint à Paris, sans que Masséna se fût douté que ce modeste capitaine avait eu entre ses mains le pouvoir de le priver de la gloire de remporter une des plus belles victoires de ce siècle.
La destitution imprudente de Masséna eût probablement entraîné la défaite du général Chérin, l’entrée des Russes en France, celle des Allemands à leur suite, et peut-être enfin le bouleversement de l’Europe ! Le général Chérin fut tué à la bataille de Zurich sans s’être douté des intentions du gouvernement à son sujet. La victoire de Zurich, tout en empêchant les ennemis de pénétrer dans l’intérieur, n’avait cependant donné au Directoire qu’un crédit momentané ; le gouvernement croulait de toutes parts : personne n’avait confiance en lui. Les finances étaient ruinées ; la Vendée et la Bretagne étaient en complète insurrection ; l’intérieur dégarni de troupes ; le Midi en feu ; les Chambres en désaccord entre elles et avec le pouvoir exécutif ; en un mot, l’État touchait à sa ruine.
Tous les hommes politiques comprenaient qu’un grand changement était nécessaire et inévitable ; mais, d’accord sur ce point, ils différaient d’opinion sur l’emploi du remède. Les vieux républicains, qui tenaient à la Constitution de l’an III, alors en vigueur, crurent que pour sauver le pays il suffisait de changer quelques membres du Directoire. Deux de ces derniers furent renvoyés et remplacés par Gohier et Moulins ; mais ce moyen ne fut qu’un très faible palliatif aux calamités sous lesquelles le pays allait succomber, et l’anarchie continua de l’agiter. Alors, plusieurs directeurs, au nombre desquels était le célèbre Sieyès, pensèrent, ainsi qu’une foule de députés et l’immense majorité du public, que pour sauver la France il fallait remettre les rênes du gouvernement entre les mains d’un homme ferme et déjà illustré par les services rendus à l’État. On reconnaissait aussi que ce chef ne pouvait être qu’un militaire ayant une grande influence sur l’armée, capable, en réveillant l’enthousiasme national, de ramener la victoire sous nos drapeaux et d’éloigner les étrangers qui s’apprêtaient à franchir les frontières.
Parler ainsi, c’était désigner le général Bonaparte ; mais il se trouvait en ce moment en Égypte, et les besoins étaient pressants. Joubert venait d’être tué en Italie. Masséna, illustré par plusieurs victoires, était un excellent général à la tête d’une armée active, mais nullement un homme politique. Bernadotte ne paraissait ni assez capable ni assez sage pour réparer les maux de la France. Tous les regards des novateurs se portèrent donc sur Moreau, bien que la faiblesse de son caractère et sa conduite assez peu claire au 18 fructidor inspirassent quelques craintes sur ses aptitudes gouvernementales. Cependant il est certain que, faute de mieux, on lui proposa de se mettre à la tête du parti qui voulait renverser le Directoire, et qu’on lui offrit de lui confier les rênes de l’État avec le titre de président ou de consul. Moreau, bon et brave guerrier, manquait de courage politique, et peut-être se défiait-il de ses propres moyens pour conduire des affaires aussi embrouillées que l’étaient alors celles de la France. D’ailleurs, égoïste et paresseux, il s’inquiétait fort peu de l’avenir de sa patrie et préférait le repos de la vie privée aux agitations de la politique ; il refusa donc, et se retira dans sa terre de Grosbois pour se livrer au plaisir de la chasse qu’il aimait passionnément.
Abandonnés par l’homme de leur choix, Sieyès et ceux qui voulaient avec lui changer la forme du gouvernement, ne se sentant ni assez de force ni assez de popularité pour atteindre leur but sans l’appui de la puissante épée d’un général dont le nom rallierait l’armée à leurs desseins, se virent contraints de songer au général Bonaparte. Le chef de l’entreprise, Sieyès, alors président du Directoire, se flattait qu’après avoir mis Bonaparte au pouvoir, celui-ci, ne s’occupant que de la réorganisation et de la conduite des armées, lui laisserait la conduite du gouvernement dont il serait l’âme, et Bonaparte seulement le chef nominal. La suite prouva combien il s’était trompé.
Imbu de cette pensée, Sieyès, par l’entremise du député corse Salicetti, envoya en Égypte un agent secret et sûr pour informer le général Bonaparte du fâcheux état dans lequel se trouvait la France, et lui proposa de venir se mettre à la tête du gouvernement. Et comme il ne doutait pas que Bonaparte n’acceptât avec résolution et ne revînt promptement en Europe, Sieyès mit tout en œuvre pour assurer l’exécution du coup d’État qu’il méditait.
Il lui fut facile de faire comprendre à son collègue directeur Roger-Ducos que la puissance leur échappait journellement, et que, le pays étant à la veille d’une complète désorganisation, le bien public et leur intérêt privé devaient les engager à prendre part à l’établissement d’un gouvernement ferme, dans lequel ils trouveraient à se placer d’une manière moins précaire et bien plus avantageuse. Roger-Ducos promit son concours aux projets de changement ; mais les trois autres directeurs, Barras, Gohier et Moulins, ne voulant pas consentir à quitter le pouvoir, Sieyès et les meneurs de son parti résolurent de se passer d’eux et de les sacrifier lors de l’événement qui se préparait.
Cependant, il était difficile, ou du moins périlleux, même avec la présence du général Bonaparte, de changer les constitutions, de renverser le Directoire et d’établir un autre gouvernement sans l’appui de l’armée et surtout de la division qui occupait Paris. Afin de pouvoir compter sur elle, il fallait être sûr du ministre de la guerre et du général commandant la 17e division militaire. Le président Sieyès chercha donc à gagner Bernadotte et mon père, en les faisant sonder par plusieurs députés de leurs amis, dévoués aux projets de Sieyès. J’ai su depuis que mon père avait répondu aux demi-ouvertures que l’astucieux Sieyès lui avait fait faire : « Qu’il convenait que les malheurs du pays demandaient un prompt remède ; mais qu’ayant juré le maintien de la Constitution de l’an VI, il ne se servirait pas de l’autorité que son commandement lui donnait sur les troupes de sa division pour les porter à renverser cette Constitution. » Puis il se rendit chez Sieyès, lui remit sa démission de commandant de la division de Paris et demanda une division active. Sieyès s’empressa de la lui accorder, tant il était aise d’éloigner un homme dont la fermeté dans l’accomplissement de ses devoirs pouvait faire avorter le coup d’État projeté. Le ministre Bernadotte suivit l’exemple de mon père et fut remplacé par Dubois-Crancé.
Le président Sieyès fut pendant quelques jours assez embarrassé pour donner un successeur à mon père ; enfin, il remit le commandement de Paris au général Lefebvre qui, récemment blessé à l’armée du Rhin, se trouvait en ce moment dans la capitale. Lefebvre était un ancien sergent des gardes françaises, brave militaire, bon général d’exécution, quand on le dirigeait de près, mais crédule au dernier point, et ne s’étant jamais rendu compte de la situation politique de la France ; aussi, avec les mots habilement placés de gloire, patrie et victoire, on était certain de lui faire faire tout ce qu’on voulait. C’était un commandant de Paris tel que le voulait Sieyès, qui ne se donna même pas la peine de le gagner ni de le prévenir de ce qu’on attendait de lui, tant il était certain qu’au jour de l’événement Lefebvre ne résisterait pas à l’ascendant du général Bonaparte et aux cajoleries du président du Directoire. Il avait bien jugé Lefebvre, car, au 18 brumaire, celui-ci se mit avec toutes les troupes de sa division sous les ordres du général Bonaparte, lorsqu’il marcha contre le Directoire et les Conseils pour renverser le gouvernement établi et créer le Consulat, ce qui valut plus tard au général Lefebvre une très haute faveur auprès de l’Empereur, qui le nomma maréchal duc de Danzig, sénateur, et le combla de richesses.
J’ai retracé rapidement ces événements, parce qu’ils expliquent les causes qui conduisirent mon père en Italie et eurent une si grande influence sur sa destinée et sur la mienne.
Depuis que mon père avait accepté un commandement en Italie, une division était devenue vacante à l’armée du Rhin, et il l’aurait préférée ; mais une fatalité inévitable l’entraînait vers ce pays où il devait trouver son tombeau ! Un de ses compatriotes et ami, M. Lachèze, que je pourrais appeler son mauvais génie, avait été longtemps consul de France à Livourne et à Gênes, où il avait quelques affaires d’intérêt personnel à régler. Ce maudit homme, pour entraîner mon père vers l’Italie, lui faisait sans cesse le tableau le plus exagéré des beautés de ce pays, de l’avantage qu’il y avait d’ailleurs à ramener la victoire sous les drapeaux d’une armée malheureuse, tandis qu’il n’y avait aucune gloire à acquérir pour lui à l’armée du Rhin, dont la situation était bonne. Le cœur de mon malheureux père se laissa prendre à ses beaux raisonnements. Il pensa qu’il y avait plus de mérite à se rendre là où il y avait le plus de dangers, et persista à aller en Italie, malgré les observations de ma mère, qu’un pressentiment secret portait à désirer que mon père fût plutôt sur le Rhin ; ce pressentiment ne la trompait point… elle ne revit plus son époux !…
À son ancien aide de camp, le capitaine Gault, mon père venait d’adjoindre un autre officier, M. R***, que lui avait donné son ami le général Augereau. M. R*** avait le grade de chef d’escadron. Il appartenait à une famille de Maintenon, avait des moyens et de l’éducation dont il ne se servait que fort rarement, car, par un travers d’esprit alors assez commun, il se complaisait à prendre des airs de sacripant, toujours jurant, sacrant et ne parlant que de pourfendre les gens avec son grand sabre. Ce matamore n’avait qu’une seule qualité, très rare à cette époque : il était toujours mis avec la plus grande recherche. Mon père, qui avait accepté M. R*** pour aide de camp sans le connaître, en eut regret bientôt ; mais il ne pouvait le renvoyer sans blesser son ancien ami Augereau. Mon père ne l’aimait pas, mais il pensait, peut-être avec raison, qu’un général doit utiliser les qualités militaires d’un officier, sans trop se préoccuper de ses manières personnelles. Comme il ne se souciait pas de faire société avec M. R*** pendant un long voyage, il l’avait chargé de conduire de Paris à Nice ses équipages et ses chevaux, ayant sous ses ordres le vieux piqueur Spire, homme dévoué et habitué à commander aux gens d’écurie. Celle de mon père était nombreuse : il avait alors quinze chevaux, qui, avec ceux de ses aides de camp, de son chef d’état-major et des adjoints de celui-ci, ceux des fourgons, etc., etc., formaient une assez forte caravane dont R*** était le chef. Il partit plus d’un mois avant nous.
Mon père prit dans sa berline le fatal M. Lachèze, le capitaine Gault et moi. Le colonel Ménard, chef d’état-major, suivait avec un de ses adjoints dans une chaise de poste. Un grand drôle de valet de chambre de mon père remplissait en avant les fonctions de courrier. Nous voyagions en uniforme. J’avais un bonnet de police fort joli. Il me plaisait tant, que je voulais l’avoir toujours sur la tête, et, comme je la passais fréquemment hors de la portière, parce que la voiture me donnait le mal de mer, il advint que pendant la nuit, et lorsque mes compagnons dormaient, ce bonnet tomba sur la route. La voiture attelée de six vigoureux chevaux allait un train de chasse, je n’osai faire arrêter et je perdis mon bonnet. Mauvais présage ! Mais je devais éprouver de bien plus grands malheurs dans la terrible campagne que nous allions entreprendre. Celui-ci m’affecta vivement ; cependant, je me gardai bien d’en parler, de crainte d’être raillé sur le peu de soin que le nouveau soldat prenait de ses effets.
Mon père s’arrêta à Mâcon, chez un ancien ami. Nous passâmes vingt-quatre heures chez lui et continuâmes notre course vers Lyon. Nous n’en étions plus qu’à quelques lieues et changions de chevaux au relais de Limonest, lorsque nous remarquâmes que tous les postillons avaient orné leurs chapeaux de rubans tricolores, et qu’il y avait des drapeaux pareils aux croisées de toutes les maisons. Nous étant informés du sujet de cette démonstration, on nous répondit que le général en chef Bonaparte venait d’arriver à Lyon !… Mon père, croyant avoir la certitude que Bonaparte était encore au fond de l’Égypte, traita cette nouvelle de conte absurde ; mais il resta confondu, lorsque, ayant fait appeler le maître de poste qui arrivait à l’instant de Lyon, celui-ci lui dit : « J’ai vu le général Bonaparte que je connais parfaitement, car j’ai servi sous ses ordres en Italie. Il loge à Lyon, dans tel hôtel.
Il a avec lui son frère Louis, les généraux Berthier, Lannes et Murat, ainsi qu’un grand nombre d’officiers et un mameluk. » Il était difficile d’être plus positif. Cependant la révolution avait donné lieu à tant de supercheries, et les partis s’étaient montrés si ingénieux à inventer ce qui pouvait servir leurs projets, que mon père doutait encore lorsque nous entrâmes à Lyon par le faubourg de Vaise. Toutes les maisons étaient illuminées et pavoisées de drapeaux, on tirait des fusées, la foule remplissait les rues au point d’empêcher notre voiture d’avancer ; on dansait sur les places publiques, et l’air retentissait des cris de : « Vive Bonaparte qui vient sauver la patrie !… » Il fallut bien alors se rendre à l’évidence et convenir que Bonaparte était vraiment dans Lyon. Mon père s’écria : « Je pensais bien qu’on le ferait venir, mais je ne me doutais pas que ce serait sitôt : le coup a été bien monté ! Il va se passer de grands événements. Cela me confirme dans la pensée que j’ai bien fait de m’éloigner de Paris : du moins, à l’armée, je servirai mon pays sans prendre part à aucun coup d’État qui, tout nécessaire qu’il paraisse, me répugne infiniment. » Cela dit, il tomba dans une profonde rêverie, pendant les longs moments que nous mîmes à fendre la foule, pour gagner l’hôtel où notre logement était préparé.
Plus nous approchions, plus le flot populaire était compact, et en arrivant à la porte, nous la vîmes couverte de lampions et gardée par un bataillon de grenadiers. C’était là que logeait le général Bonaparte, auquel on avait donné les appartements retenus depuis huit jours pour mon père. Celui-ci, homme fort violent, ne dit mot cependant, et lorsque le maître d’hôtel vint d’un air assez embarrassé s’excuser auprès de lui d’avoir été contraint d’obéir aux ordres de la municipalité, mon père ne répondit rien, et l’aubergiste ayant ajouté qu’il avait fait faire notre logement dans un hôtel fort bon, quoique de second ordre, tenu par un de ses parents, mon père se contenta de charger M. Gault d’ordonner aux postillons de nous y conduire. Arrivés là, nous trouvâmes notre courrier. C’était un homme très vif qui, échauffé par la longue course qu’il venait de faire et par les nombreuses rasades qu’il avalait à chaque relais, avait fait un tapage du diable, lorsque, arrivé bien avant nous dans le premier hôtel, il y avait appris que les appartements retenus pour son maître avaient été donnés au général Bonaparte. Les aides de camp de ce dernier, entendant ce vacarme affreux, et en ayant appris la cause, étaient allés prévenir leur patron qu’on avait délogé le général Marbot pour lui. Dans le même instant, le général Bonaparte, dont les croisées étaient ouvertes, aperçut les deux voitures de mon père arrêtées devant la porte. Il avait ignoré jusque-là le mauvais procédé de son hôte envers mon père, et comme le général Marbot, commandant de Paris peu de temps avant, et actuellement chef d’une division de l’armée d’Italie, était un homme trop important pour être traité sans façon, et que d’ailleurs Bonaparte revenait avec l’intention de se mettre bien avec tout le monde, il ordonna à l’un de ses officiers de descendre promptement pour offrir au général Marbot de venir militairement partager son logement avec lui. Mais, voyant les voitures repartir avant que son aide de camp pût parler à mon père, le général Bonaparte sortit à l’instant même à pied pour venir en personne lui exprimer ses regrets. La foule qui le suivait jetait de grands cris de joie qui, en approchant de notre hôtel, auraient dû nous prévenir ; mais nous en avions tant entendu depuis que nous étions en ville, qu’aucun de nous n’eut la pensée de regarder dans la rue. Nous étions tous réunis dans le salon où mon père se promenait à grands pas, plongé dans de profondes réflexions, lorsque tout à coup le valet de chambre, ouvrant la porte à deux battants, annonce : « Le général Bonaparte ! »
Celui-ci courut, en entrant, embrasser mon père, qui le reçut très poliment, mais froidement. Ils se connaissaient depuis longtemps. L’explication relative au logement devait être, entre de tels personnages, traitée en peu de mots ; il en fut ainsi. Ils avaient bien d’autres choses à se dire ; aussi passèrent-ils seuls dans la chambre à coucher, où ils restèrent en conférence pendant plus d’une heure.
Durant ce temps, les généraux et officiers venus d’Égypte avec le général Bonaparte causaient avec nous dans le salon. Je ne pouvais me lasser de considérer leur air martial, leurs figures bronzées par le soleil d’Orient, leurs costumes bizarres et leurs sabres turcs suspendus par des cordons. J’écoutais avec attention leurs récits sur les campagnes d’Égypte et les combats qui s’y étaient livrés. Je me complaisais à entendre répéter ces noms célèbres : Pyramides, Nil, Grand-Caire, Alexandrie, Saint-Jean d’Acre, le désert, etc., etc. Mais ce qui me charmait le plus était la vue du jeune mameluk Roustan. Il était resté dans l’antichambre, où j’allai plusieurs fois pour admirer son costume qu’il me montrait avec complaisance. Il parlait déjà passablement français, et je ne me lassai pas de le questionner. Le général Lannes se rappela m’avoir fait tirer ses pistolets, lorsqu’en 1793 il servait à Toulouse sous les ordres de mon père, au camp du Miral. Il me fit beaucoup d’amitiés, et nous ne nous doutions pas alors ni l’un ni l’autre que je serais un jour son aide de camp, et qu’il mourrait dans mes bras à Essling !
Le général Murat était né dans la même contrée que nous, et comme il avait été garçon de boutique chez un mercier de Saint-Céré à l’époque où ma famille y passait les hivers, il était venu fréquemment apporter des marchandises chez ma mère. D’ailleurs, mon père lui avait rendu plusieurs services dont il fut toujours reconnaissant. Il m’embrassa donc en me rappelant qu’il m’avait souvent tenu dans ses bras dans mon enfance. Je ferai plus tard la biographie de cet homme célèbre, parti de si bas et monté si haut.
Le général Bonaparte et mon père, étant rentrés dans le salon, se présentèrent mutuellement les personnes de leur suite. Les généraux Lannes et Murat étaient d’anciennes connaissances pour mon père, qui les reçut avec beaucoup d’affabilité. Il fut assez froid avec le général Berthier, qu’il avait cependant vu jadis à Versailles, lorsque mon père était garde du corps et Berthier ingénieur. Le général Bonaparte, qui connaissait ma mère, m’en demanda très poliment des nouvelles, me complimenta affectueusement d’avoir, si jeune encore, adopté la carrière des armes, et me prenant doucement par l’oreille, ce qui fut toujours la caresse la plus flatteuse qu’il fît aux personnes dont il était satisfait, il dit, en s’adressant à mon père : « Ce sera un jour un second général Marbot. » Cet horoscope s’est vérifié ; je n’en avais point alors l’espérance, cependant je fus tout fier de ces paroles : il faut si peu de chose pour enorgueillir un enfant !
La visite terminée, mon père ne laissa rien transpirer de ce qui avait été dit entre le général Bonaparte et lui ; mais j’ai su plus tard que Bonaparte, sans laisser pénétrer positivement ses projets, avait cherché, par les cajoleries les plus adroites, à attirer mon père dans son parti, mais que celui-ci avait constamment éludé la question.
Choqué de voir le peuple de Lyon courir au-devant de Bonaparte comme s’il eût été déjà le souverain de la France, mon père déclara qu’il désirait partir le lendemain, dès l’aube du jour. Mais ses voitures ayant besoin de réparations, force lui fut de passer une journée entière à Lyon. J’en profitai pour me faire confectionner un nouveau bonnet de police, et, enchanté de cette emplette, je ne m’occupai nullement des conversations politiques que j’entendais autour de moi et auxquelles, à vrai dire, je ne comprenais pas grand’chose. Mon père alla rendre au général Bonaparte la visite qu’il en avait reçue. Ils se promenèrent fort longtemps seuls dans le petit jardin de l’hôtel, pendant que leur suite se tenait respectueusement à l’écart. Nous les voyions tantôt gesticuler avec chaleur, tantôt parler avec plus de calme ; puis Bonaparte, se rapprochant de mon père avec un air patelin, passer amicalement son bras sous le sien, probablement pour que les autorités qui se trouvaient dans la cour et les nombreux curieux qui encombraient les croisées du voisinage, pussent dire que le général Marbot adhérait aux projets du général Bonaparte, car cet homme habile ne négligeait aucun moyen pour parvenir à ses fins ; il séduisait les uns et voulait faire croire qu’il avait gagné aussi ceux qui lui résistaient par devoir. Cela lui réussit à merveille !
Mon père sortit de cette seconde conversation encore plus pensif qu’il n’était sorti de la première, et en entrant à l’hôtel, il ordonna le départ pour le lendemain ; mais le général Bonaparte devait faire ce jour-là une excursion autour de la ville pour visiter les hauteurs fortifiables, et tous les chevaux de poste étaient retenus pour lui. Je crus pour le coup que mon père allait se fâcher. Il se contenta de dire : « Voilà le commencement de l’omnipotence ! » et ordonna qu’on tâchât de se procurer des chevaux de louage, tant il lui tardait de s’éloigner de cette ville et d’un spectacle qui le choquait. On ne trouva point de chevaux disponibles. Alors le colonel Ménard, qui était né dans le Midi et le connaissait parfaitement, fit observer que la route de Lyon à Avignon étant horriblement défoncée, il était à craindre que nos voitures ne s’y brisassent, et qu’il serait préférable de les embarquer sur le Rhône, dont la descente nous offrirait un spectacle enchanteur.
Mon père, fort peu amateur de pittoresque, aurait dans tout autre moment rejeté cet avis ; mais comme il lui donnait le moyen de quitter un jour plus tôt la ville de Lyon, dont le séjour lui déplaisait dans les circonstances actuelles, il consentit à prendre le Rhône. Le colonel Ménard loua donc un grand bateau ; on y conduisit les deux voitures, et le lendemain, de grand matin, nous nous embarquâmes tous. Cette résolution faillit nous faire périr.
Nous étions en automne, les eaux étaient très basses, le bateau touchait et s’engravait à chaque instant, on craignait qu’il ne se déchirât. Nous couchâmes la première nuit à Saint-Péray, puis à Tain, et mîmes deux jours à descendre jusqu’à la hauteur de l’embouchure de la Drôme. Là nous trouvâmes beaucoup plus d’eau et marchâmes rapidement ; mais un de ces coups de vent affreux, qu’on nomme le mistral, nous ayant assaillis à un quart de lieue au-dessus de Pont-Saint-Esprit, les bateliers ne purent gagner le rivage. Ils perdirent la tête et se mirent en prières au lieu de travailler, pendant que le courant et un vent furieux poussaient le bateau vers le pont ! Nous allions heurter contre la pile du pont et être engloutis, lorsque mon père et nous tous, prenant des perches à crocs et les portant en avant fort à propos, parâmes le choc contre la pile vers laquelle nous étions entraînés. Le contre-coup fut si terrible qu’il nous fit tomber sur les bancs ; mais la secousse avait changé la direction du bateau, qui, par un bonheur presque miraculeux, enfila le dessous de l’arche. Les mariniers revinrent alors un peu de leur terreur et reprirent tant bien que mal la direction de leur barque ; mais le mistral continuait, et les deux voitures, offrant une résistance au vent, rendaient la manœuvre presque impossible. Enfin, à six lieues au-dessus d’Avignon, nous fûmes jetés sur une très grande île, où la pointe du bateau s’engrava dans le sable, de manière à ne plus pouvoir l’en retirer sans l’assistance de beaucoup d’ouvriers, et nous penchions tellement de côté, que nous craignions d’être submergés à chaque instant. On plaça quelques planches entre le bateau et le rivage ; puis, au moyen d’une corde qui servait d’appui, nous débarquâmes tous sans accident, mais non sans danger. Il était impossible de penser à se rembarquer par un vent aussi affreux, quoique sans pluie ; nous pénétrâmes donc dans l’intérieur de l’île, qui était fort grande et que nous crûmes d’abord inhabitée ; mais enfin, nous aperçûmes une espèce de ferme où nous trouvâmes des bonnes gens qui nous reçurent très bien. Nous mourions de faim, mais il était impossible d’aller chercher des provisions sur le bateau, et nous n’avions que très peu de pain. Ils nous dirent que l’île était remplie de poules qu’ils y laissaient vivre à l’état sauvage et qu’ils tuaient à coups de fusil quand ils en avaient besoin. Mon père aimait beaucoup la chasse, il avait besoin de faire trêve à ses soucis, on prit les fusils des paysans, des fourches, des bâtons, et nous voilà partis en riant pour la chasse aux poules. On en tua plusieurs, quoiqu’il ne fût pas facile de les joindre, car elles volaient comme des faisans. Nous ramassâmes beaucoup de leurs œufs dans les bois, et de retour à la ferme, on alluma en plein champ un grand feu autour duquel nous nous établîmes au bivouac, pendant que le valet de chambre, aidé par la fermière, accommodait les volailles et les œufs de diverses façons. Nous soupâmes gaiement et nous couchâmes ensuite sur du foin, personne n’ayant osé accepter les lits que les bons paysans nous offraient, tant ils nous parurent peu propres. Les bateliers et un domestique de mon père, qu’on avait laissés de garde près du bateau, vinrent nous prévenir au point du jour que le vent était tombé. Tous les paysans et matelots prirent alors des pelles et des pioches, et après quelques heures d’un travail fort pénible, ils remirent la barque à flot, et nous pûmes continuer notre voyage vers Avignon, où nous arrivâmes sans autre accident. Ceux que nous avions éprouvés furent augmentés par la renommée, de sorte que le bruit courut à Paris que mon père et toute sa suite avaient péri dans les eaux du Rhône. L’entrée d’Avignon, surtout lorsqu’on arrive par le Rhône, est très pittoresque ; le vieux château papal, les remparts dont la ville est entourée, ses nombreux clochers et le château de Villeneuve, placés en face d’elle, font un effet admirable ! Nous trouvâmes à Avignon Mme Ménard et une de ses nièces, et passâmes trois jours dans cette ville, dont nous visitâmes les charmants environs, sans oublier la fontaine de Vaucluse. Mon père ne se pressait pas de partir, parce que M. R*** lui avait écrit que les chaleurs, encore très fortes dans le Midi, l’avaient forcé de ralentir sa marche, et mon père ne voulait pas arriver avant ses chevaux.
D’Avignon, nous allâmes à Aix. Mais arrivés sur les bords de la Durance, qu’on traversait alors en bac, nous trouvâmes cette rivière tellement grossie et débordée qu’il était impossible de passer avant cinq ou six heures. On délibérait pour savoir si on allait retourner à Avignon, lorsque le fermier du bac, espèce de monsieur, propriétaire d’un charmant petit castel situé sur la hauteur à cinq cents pas du rivage, vint prier mon père de venir s’y reposer jusqu’à ce que ses voitures fussent embarquées. Il accepta, espérant que ce ne serait que pour quelques heures ; mais il paraît que de grands orages avaient eu lieu dans les Alpes, où la Durance prend sa source, car cette rivière continua de croître toute la journée. Nous fûmes donc forcés d’accepter pour la nuit l’hospitalité qu’offrait très cordialement le maître du château, et comme il faisait beau, nous nous promenâmes toute la journée. Cet épisode de voyage ne me déplut nullement.
Le lendemain, les eaux étant encore plus furieuses que la veille, notre hôte, qui était un chaud républicain et qui connaissait assez bien la rivière pour juger qu’il nous serait impossible de la traverser avant vingt-quatre heures, se rendit en toute hâte, et à notre insu, dans la petite ville de Cavaillon, qui n’est qu’à deux lieues de là sur la même rive que Bompart. Il alla prévenir tous les patriotes de la localité et des environs qu’il avait chez lui le général de division Marbot. Puis ce monsieur revint triomphant dans son castel, où nous vîmes arriver une heure après une cavalcade composée des plus chauds patriotes de Cavaillon, qui venaient supplier mon père de vouloir bien accepter un banquet qu’ils lui offraient au nom des notables de cette ville « toujours si éminemment républicaine » !
Mon père, auquel ces ovations n’étaient nullement agréables, refusa d’abord ; mais ces citoyens firent tant et tant d’instances, disant que tout était déjà ordonné et que les convives se trouvaient réunis, qu’il céda enfin, et nous nous rendîmes à Cavaillon.
Le plus bel hôtel était orné de guirlandes et garni de chapeaux noirs de la ville et de la banlieue. Après des compliments infinis, on prit place autour d’une table immense, couverte des mets les plus recherchés et surtout d’ortolans, oiseaux qui se plaisent beaucoup dans ce pays. On prononça des discours virulents contre les ennemis de la liberté ; on porta de nombreuses santés, et le dîner ne finit qu’à dix heures du soir. Il était un peu tard pour retourner à Bompart ; d’ailleurs, mon père ne pouvait convenablement se séparer de ses hôtes à la sortie de table ; il se détermina donc à coucher à Cavaillon, de sorte que le reste de la soirée se passa en conversations assez bruyantes. Enfin, peu à peu, chaque invité regagna son logis, et nous restâmes seuls. Mais, le lendemain, à son réveil, M. Gault ayant demandé à l’aubergiste quelle était la quote-part que devait mon père pour l’immense festin de la veille, qu’il croyait être un pique-nique, où chacun paye son couvert, cet homme lui remit un compte de plus de 1, 500 francs, les bons patriotes n’ayant pas payé un traître sou !… On nous dit bien que quelques-uns avaient exprimé le désir de payer leur part, mais que la très grande majorité avait répondu que ce serait faire injure au général Marbot !…
Le capitaine Gault était furieux de ce procédé, mais mon père, qui au premier moment n’en revenait pas d’étonnement, se prit ensuite à rire aux éclats, et dit à l’aubergiste de venir chercher son argent à Bompart, où nous retournâmes sur-le-champ, sans faire la moindre observation à notre châtelain, dont on récompensa très largement les serviteurs ; puis nous profitâmes de la baisse des eaux pour traverser enfin la Durance et nous rendre à Aix.
Quoique je ne fusse pas encore en âge de parler politique avec mon père, ce que je lui avais entendu dire me portait à croire que ses idées républicaines s’étaient grandement modifiées depuis deux ans, et que ce qu’il avait entendu au dîner de Cavaillon avait achevé de les ébranler ; mais il ne témoigna aucune mauvaise humeur au sujet du prétendu pique-nique. Il s’amusait même de la colère de M. Gault, qui répétait sans cesse : « Je ne m’étonne pas que, malgré la cherté des ortolans, ces drôles en eussent fait venir une si grande quantité, et demandassent tant de bouteilles de vins fins !… »
Après avoir passé la nuit à Aix, nous partîmes pour nous rendre à Nice. C’était notre dernière journée de poste ; nous traversions la montagne et la belle forêt de l’Esterel, lorsque nous rencontrâmes le chef de brigade (ou colonel) du 1er de housards qui, escorté d’un officier et de plusieurs cavaliers conduisant des chevaux éclopés, revenait de l’armée, et se rendait au dépôt de Puy en Velay. Ce colonel se nommait M. Picart ; on lui laissait son régiment en raison de ses qualités d’administrateur, et on l’envoyait souvent au dépôt pour y faire équiper des hommes et des chevaux, qu’il expédiait ensuite aux escadrons de guerre, où il paraissait très rarement et restait fort peu. En apercevant M. Picart, mon père fit arrêter sa voiture, mit pied à terre, et après m’avoir présenté à mon colonel, il le tira à part pour le prier de lui indiquer un sous-officier sage et bien élevé dont il pût faire mon mentor. Le colonel indiqua le maréchal des logis Pertelay. Mon père fit prendre le nom de ce sous-officier, et nous continuâmes notre route jusqu’à Nice, où nous trouvâmes le commandant R*** établi dans un excellent hôtel avec nos équipages et nos chevaux en très bon état.
La ville de Nice était remplie de troupes, parmi lesquelles se trouvait un escadron du 1er de housards, auquel j’appartenais. Ce régiment, en l’absence de son colonel, était commandé par un très brave chef d’escadron nommé Muller (c’était le père de ce pauvre malheureux adjudant du 7e de housards qui fut blessé d’un coup de canon, auprès de moi, à Waterloo). En apprenant que le général de division venait d’arriver, le commandant Muller se rendit chez mon père, et il fut convenu entre eux qu’après quelques jours de repos je ferais le service dans la 7e compagnie, commandée par le capitaine Mathis, homme de mérite, qui plus tard devint colonel sous l’Empire et maréchal de camp sous la Restauration.
Quoique mon père fût fort bon pour moi, il m’en imposait tellement, que j’étais auprès de lui d’une très grande timidité, timidité qu’il supposait encore plus grande qu’elle ne l’était réellement ; aussi disait-il que j’aurais dû être une fille, et il m’appelait souvent mademoiselle Marcellin : cela me chagrinait beaucoup, surtout depuis que j’étais housard. C’était donc pour vaincre cette timidité que mon père voulait que je fisse le service avec mes camarades ; d’ailleurs, ainsi que je l’ai déjà dit, on ne pouvait entrer dans l’armée que comme simple soldat. Mon père aurait pu, il est vrai, m’attacher à sa personne, puisque mon régiment faisait partie de sa division ; mais, outre la pensée indiquée ci-dessus, il désirait que j’apprisse à seller et brider mon cheval, soigner mes armes, et ne voulait pas que son fils jouît du moindre privilège, ce qui aurait produit un mauvais effet parmi les troupes. C’était déjà beaucoup qu’on m’admît à l’escadron sans me faire faire un long et ennuyeux apprentissage au dépôt.
Je passai plusieurs jours à parcourir avec mon père et son état-major les environs de Nice, qui sont fort beaux ; mais le moment de mon entrée à l’escadron étant arrivé, mon père demanda au commandant Muller de lui envoyer le maréchal des logis Pertelay. Or, il faut que vous sachiez qu’il existait au régiment deux frères de ce nom, tous deux maréchaux des logis, mais n’ayant entre eux aucune ressemblance physique ni morale. On croirait que l’auteur de la pièce les Deux Philibert a pris ces deux hommes pour types, l’aîné des Pertelay étant Philibert le mauvais sujet, et le jeune Pertelay, Philibert le bon sujet. C’était ce dernier que le colonel avait entendu désigner pour mon mentor ; mais comme, pressé par le peu de temps que mon père et lui avaient passé ensemble, M. Picart avait oublié en nommant Pertelay d’ajouter le jeune, et que, d’ailleurs, celui-ci ne faisait pas partie de l’escadron qui se trouvait à Nice, tandis que l’aîné servait précisément dans la 7e compagnie, dans laquelle j’allais entrer, le commandant Muller crut que c’était de l’aîné que le colonel avait parlé à mon père, et qu’on avait choisi cet enragé pour déniaiser un jeune homme aussi doux et aussi timide que je l’étais. Il nous envoya donc Pertelay aîné. Ce type des anciens housards était buveur, tapageur, querelleur, bretteur, mais aussi, brave jusqu’à la témérité ; du reste, complètement ignorant de tout ce qui n’avait pas rapport à son cheval, à ses armes et à son service devant l’ennemi. Pertelay jeune, au contraire, était doux, poli, très instruit, et comme il était fort bel homme et tout aussi brave que son frère, il eût certainement fait un chemin rapide si, bien jeune encore, il n’eût trouvé la mort sur un champ de bataille.
Mais revenons à l’aîné. Il arrive chez mon père, et que voyons-nous ? Un luron, très bien tenu, il est vrai, mais le shako sur l’oreille, le sabre traînant, la figure enluminée et coupée en deux par une immense balafre, des moustaches d’un demi-pied de long qui, relevées par la cire, allaient se perdre dans les oreilles, deux grosses nattes de cheveux tressés aux tempes, qui, sortant de son shako, tombaient sur la poitrine, et avec cela, un air ! !… un air de chenapan, qu’augmentaient encore des paroles saccadées ainsi qu’un baragouin franco-alsacien des plus barbares. Ce dernier défaut ne surprit pas mon père, car il savait que le 1er de housards était l’ancien régiment de Bercheny, dans lequel on ne recevait jadis que les Allemands, et où les commandements s’étaient faits, jusqu’en 1793, dans la langue allemande, qui était celle le plus en usage parmi les officiers et les housards, presque tous nés dans les provinces des bords du Rhin ; mais mon père fut on ne peut plus surpris de la tournure, des réponses et de l’air ferrailleur qu’avait mon mentor.
J’ai su plus tard qu’il avait hésité à me mettre entre les mains de ce gaillard-là, mais que M. Gault lui ayant fait observer que le colonel Picart l’avait désigné comme le meilleur sous-officier de l’escadron, mon père s’était déterminé à en essayer. Je suivis donc Pertelay, qui, me prenant sans façon sous le bras, vint dans ma chambre, me montra à placer mes effets dans mon portemanteau et me conduisit dans une petite caserne située dans un ancien couvent et occupée par l’escadron du 1er de housards. Mon mentor me fit seller et desseller un joli petit cheval que mon père avait acheté pour moi ; puis il me montra à placer mon manteau et mes armes ; enfin il me fit une démonstration complète, et songea, lorsqu’il m’eut tout expliqué, qu’il était temps d’aller dîner, car mon père, désirant que je mangeasse avec mon mentor, nous avait affecté une haute paye pour cette dépense.
Pertelay me conduisit dans une petite auberge dont la salle était remplie de housards, de grenadiers et de soldats de toutes armes. On nous sert, et l’on place sur la table une énorme bouteille d’un gros vin rouge des plus violents, dont Pertelay me verse une rasade. Nous trinquons. Mon homme vide son verre, et je pose le mien sans le porter à mes lèvres, car je n’avais jamais bu de vin pur, et l’odeur de ce liquide m’était désagréable. J’en fis l’aveu à mon mentor, qui s’écria alors d’une voix de stentor : « Garçon !… apporte une limonade à ce garçon qui ne boit jamais de vin !… » Et de grands éclats de rire retentissent dans toute la salle !… Je fus très mortifié, mais je ne pus me résoudre à goûter de ce vin et n’osai cependant demander de l’eau : je dînai donc sans boire !…
L’apprentissage de la vie de soldat est fort dur en tout temps. Il l’était surtout à l’époque dont je parle. J’eus donc quelques pénibles moments à passer. Mais ce qui me parut intolérable fut l’obligation de coucher avec un autre housard, car le règlement n’accordait alors qu’un lit pour deux soldats. Seuls, les sous-officiers couchaient isolément. La première huit que je passai à la caserne, je venais de me coucher, lorsqu’un grand escogriffe de housard qui arrivait une heure après les autres s’approche de mon lit, et voyant qu’il y avait déjà quelqu’un, décroche la lampe et la met sous mon nez pour m’examiner de plus près, puis il se déshabille. Tout en le voyant faire, j’étais loin de penser qu’il avait la prétention de se placer auprès de moi ; mais bientôt je fus détrompé, lorsqu’il me dit durement : « Pousse-toi, conscrit ! » Puis il entre dans le lit, se couche de manière à en occuper les trois quarts et se met à ronfler sur le plus haut ton ! Il m’était impossible de fermer l’œil, surtout à cause de l’odeur affreuse que répandait un gros paquet placé par mon camarade sous le traversin pour s’exhausser la tête. Je ne pouvais comprendre ce que ce pouvait être. Pour m’en assurer, je coule tout doucement la main vers cet objet et trouve un tablier en cuir, tout imprégné de la poix dont se servent les cordonniers pour cirer leur fil !… Mon aimable camarade de lit était l’un des garçons du bottier du régiment ! J’éprouvai un tel dégoût que je me levai, m’habillai et allai à l’écurie me coucher sur une botte de paille. Le lendemain, je fis part de ma mésaventure à Pertelay, qui en rendit compte au sous-lieutenant du peloton. Celui-ci était un homme bien élevé ; il se nommait Leisteinschneider (en allemand, lapidaire). Il devint, sous l’Empire, colonel, premier aide de camp de Bessières, et fut tué. M. Leisteinschneider, comprenant combien il devait m’être pénible de coucher avec un bottier, prit sur lui de me faire donner un lit dans la chambre des sous-officiers, ce qui me causa un très grand plaisir.
Bien que la Révolution eût introduit un grand relâchement dans la tenue des troupes, le 1er de housards avait toujours conservé la sienne aussi exacte que lorsqu’il était Bercheny ; aussi, sauf les dissemblances physiques imposées par la nature, tous les cavaliers devaient se ressembler par leur tenue, et comme les régiments de housards portaient alors non seulement une queue, mais encore de longues tresses en cadenettes sur les tempes, et avaient des moustaches retroussées, on exigeait que tout ce qui appartenait au corps eût moustaches, queue et tresses. Or, comme je n’avais rien de tout cela, mon mentor me conduisit chez le perruquier de l’escadron, où je fis emplette d’une fausse queue et de cadenettes qu’on attacha à mes cheveux déjà passablement longs, car je les avais laissés pousser depuis mon enrôlement. Cet accoutrement m’embarrassa d’abord ; cependant je m’y habituai en peu de jours, et il me plaisait, parce que je me figurais qu’il me donnait l’air d’un vieux housard ; mais il n’en fut pas de même des moustaches : je n’en avais pas plus qu’une jeune fille, et comme une figure imberbe aurait déparé les rangs de l’escadron, Pertelay, se conformant à l’usage de Bercheny, prit un pot de cire noire et me fit avec le pouce deux énormes crocs qui, couvrant la lèvre supérieure, me montaient presque jusqu’aux yeux. Et comme à cette époque les shakos n’avaient pas de visière, il arrivait que pendant les revues, ou lorsque j’étais en vedette, positions dans lesquelles on doit garder une immobilité complète, le soleil d’Italie, dardant ses rayons brûlants sur ma figure, pompait les parties humides de la cire avec laquelle on m’avait fait des moustaches, et cette cire en se desséchant tirait mon épiderme d’une façon très désagréable ! cependant je ne sourcillais pas ! J’étais housard ! Ce mot avait pour moi quelque chose de magique ; d’ailleurs, embrassant la carrière militaire, j’avais fort bien compris que mon premier devoir était de me conformer aux règlements.
Mon père et une partie de sa division étaient encore à Nice lorsqu’on apprit les événements du 18 brumaire, le renversement du Directoire et l’établissement du Consulat. Mon père avait trop méprisé le Directoire pour le regretter, mais il craignait qu’enivré par le pouvoir, le général Bonaparte, après avoir rétabli l’ordre en France, ne se bornât pas au modeste titre de Consul, et il nous prédit que dans peu de temps il voudrait se faire roi. Mon père ne se trompa que de titre ; Napoléon se fit empereur quatre ans après.
Quelles que fussent ses prévisions pour l’avenir, mon père se félicitait de ne pas s’être trouvé à Paris au 18 brumaire, et je crois que s’il y eût été, il se serait fortement opposé à l’entreprise du général Bonaparte. Mais à l’armée, à la tête d’une division placée devant l’ennemi, il voulut se renfermer dans l’obéissance passive du militaire. Il repoussa donc les propositions que lui firent plusieurs généraux et colonels de marcher sur Paris à la tête de leurs troupes : « Qui, leur dit-il, défendra les frontières si nous les abandonnons, et que deviendra la France si à la guerre contre les étrangers nous joignons les calamités d’une guerre civile ? » Par ces sages observations, il maintint les esprits exaltés ; cependant, il n’en fut pas moins très affecté du coup d’État qui venait d’avoir lieu. Il idolâtrait sa patrie, et eût voulu qu’on pût la sauver sans l’asservir au joug d’un maître.
J’ai dit qu’en me faisant faire le service de simple housard, mon père avait eu pour but principal de me faire perdre cet air d’écolier un peu niais, dont le court séjour que j’avais fait dans le monde parisien ne m’avait pas débarrassé. Le résultat passa ses espérances, car vivant au milieu des housards tapageurs, et ayant pour mentor une espèce de pandour qui riait des sottises que je faisais, je me mis à hurler avec les loups, et de crainte qu’on se moquât de ma timidité, je devins un vrai diable. Je ne l’étais cependant pas encore assez pour être reçu dans une sorte de confrérie qui, sous le nom de clique, avait des adeptes dans tous les escadrons du 1er de housards.
La clique se composait des plus mauvaises têtes comme des plus braves soldats du régiment. Les membres de la clique se soutenaient entre eux envers et contre tous, surtout devant l’ennemi. Ils se donnaient entre eux le nom de loustics et se reconnaissaient à une échancrure pratiquée au moyen d’un couteau dans l’étain du premier bouton de la rangée de droite de la pelisse et du dolman. Les officiers connaissaient l’existence de la clique ; mais comme ses plus grands méfaits se bornaient à marauder adroitement quelques poules et moutons, ou à faire quelques niches aux habitants, et que d’ailleurs les loustics étaient toujours les premiers au feu, les chefs fermaient les yeux sur la clique.
J’étais si étourneau, que je désirais très vivement faire partie de cette société de tapageurs ; il me semblait que cela me poserait d’une façon convenable parmi mes camarades ; mais j’avais beau fréquenter la salle d’armes, apprendre à tirer la pointe, la contre-pointe, le sabre, le pistolet et le mousqueton, donner en passant des coups de coude à tout ce qui se trouvait sur mon chemin, laisser traîner mon sabre et placer mon shako sur l’oreille, les membres de la clique, me regardant comme un enfant, refusaient de m’admettre parmi eux. Une circonstance imprévue m’y fit recevoir à l’unanimité, et voici comment.
L’armée d’Italie occupait alors la Ligurie et se trouvait étendue sur un long cordon de plus de soixante lieues de long, dont la droite était au golfe de la Spezzia, au delà de Gênes, le centre à Finale et la gauche à Nice et au Var, c’est-à-dire à la frontière de France. Nous avions ainsi la mer à dos et faisions face au Piémont, qu’occupait l’armée autrichienne dont nous étions séparés par la branche de l’Apennin qui s’étend du Var à Gavi. Dans cette fausse position, l’armée française était exposée à être coupée en deux, ainsi que cela advint quelques mois après ; mais n’anticipons pas sur les événements.
Mon père ayant reçu l’ordre de réunir sa division à Savone, petite ville située au bord de la mer à dix lieues en deçà de Gênes, plaça son quartier général dans l’évêché. L’infanterie fut répartie dans les bourgs et villages voisins, pour observer les vallées par où débouchent les routes et chemins qui conduisent au Piémont. Le 1er de housards, qui de Nice s’était rendu à Savone, fut placé au bivouac, dans une plaine appelée la Madona. Les avant-postes ennemis étaient à Dego, à quatre ou cinq lieues de nous, sur le revers opposé de l’Apennin, dont les cimes étaient couvertes de neige, tandis que Savone et ses environs jouissaient de la température la plus douce. Notre bivouac eût été charmant, si les vivres y eussent été plus abondants ; mais il n’existait point encore de grande route de Nice à Gênes ; la mer était couverte de croiseurs anglais, l’armée ne vivait donc que de ce que lui portaient par la Corniche quelques détachements de mulets, ou de ce qui provenait du chargement de petites embarcations qui se glissaient inaperçues le long des côtes. Ces ressources précaires suffisaient à peine pour fournir au jour le jour le grain nécessaire pour soutenir les troupes ; mais, heureusement, le pays produit beaucoup de vin, ce qui soutenait les soldats et leur faisait supporter les privations avec plus de résignation. Or donc, un jour que par un temps délicieux maître Pertelay, mon mentor, se promenait avec moi sur les rivages de la mer, il aperçoit un cabaret situé dans un charmant jardin planté d’orangers et de citronniers, sous lesquels étaient placées des tables entourées de militaires de toutes armes, et me propose d’y entrer. Bien que je n’eusse pu vaincre ma répugnance pour le vin, je le suis par complaisance.
Il est bon de dire qu’à cette époque, le ceinturon des cavaliers n’était muni d’aucun crochet, de sorte que quand nous allions à pied, il fallait tenir le fourreau du sabre dans la main gauche, en laissant le bout traîner par terre. Cela faisait du bruit sur le pavé et donnait un air tapageur. Il n’en avait pas fallu davantage pour me faire adopter ce genre. Mais voilà qu’en entrant dans le jardin public dont je viens de parler, le bout du fourreau de mon sabre touche le pied d’un énorme canonnier à cheval, qui se prélassait étendu sur une chaise, les jambes en avant. L’artillerie à cheval, qu’on nommait alors artillerie volante, avait été formée au commencement des guerres de la Révolution, avec des hommes de bonne volonté pris dans les compagnies de grenadiers, qui avaient profité de cette occasion pour se débarrasser des plus turbulents.
Les canonniers volants étaient renommés pour leur courage, mais aussi pour leur amour des querelles. Celui dont le bout de mon sabre avait touché le pied me dit d’une voix de stentor et d’un ton fort brutal : « Housard !… ton sabre traîne beaucoup trop !… » J’allais continuer de marcher sans rien dire, lorsque maître Pertelay, me poussant le coude, me souffle tout bas : « Réponds-lui : Viens le relever ! » Et moi de dire au canonnier : « Viens le relever. ― Ce sera facile », réplique celui-ci. ― Et Pertelay de me souffler de nouveau : « C’est ce qu’il faudra voir ! » À ces mots, le canonnier, ou plutôt ce Goliath, car il avait près de six pieds de haut, se dresse sur son séant d’un air menaçant… mais mon mentor s’élance entre lui et moi. Tous les canonniers qui se trouvent dans le jardin prennent aussitôt parti pour leur camarade, mais une foule de housards viennent se ranger auprès de Pertelay et de moi. On s’échauffe, on crie, on parle tous à la fois, je crus qu’il y allait avoir une mêlée générale ; cependant, comme les housards étaient au moins deux contre un, ils furent les plus calmes. Les artilleurs comprirent que s’ils dégainaient, ils auraient le dessous, et l’on finit par faire comprendre au géant qu’en frôlant son pied du bout de mon sabre, je ne l’avais nullement insulté, et que l’affaire devait en rester là entre nous deux ; mais comme, dans le tumulte, un trompette d’artillerie d’une vingtaine d’années était venu me dire des injures, et que dans mon indignation je lui avais donné une si rude poussée qu’il était allé tomber la tête la première dans un fossé plein de boue, il fut convenu que ce garçon et moi, nous nous battrions au sabre.
Nous sortons donc du jardin, suivis de tous les assistants, et nous voilà auprès du rivage de la mer, sur un sable fin et solide, disposés à ferrailler. Pertelay savait que je tirais passablement le sabre ; cependant il me donne quelques avis sur la manière dont je dois attaquer mon adversaire, et attache la poignée de mon sabre à ma main avec un gros mouchoir qu’il roule autour de mon bras.
C’est ici le moment de vous dire que mon père avait le duel en horreur, ce qui, outre ses réflexions sur ce barbare usage, provenait, je crois, de ce que dans sa jeunesse, lorsqu’il était dans les gardes du corps, il avait servi de témoin à un camarade qu’il aimait beaucoup et qui fut tué dans un combat singulier dont la cause était des plus futiles. Quoi qu’il en soit, lorsque mon père prenait un commandement, il prescrivait à la gendarmerie d’arrêter et de conduire devant lui tous les militaires qu’elle surprendrait croisant le fer.
Bien que le trompette d’artillerie et moi connussions cet ordre, nous n’en avions pas moins mis dolman bas et sabre au poing ! Je tournais le dos à la ville de Savone, mon adversaire y faisait face, et nous allions commencer à nous escrimer, lorsque je vois le trompette s’élancer de côté, ramasser son dolman et se sauver en courant !… « Ah ! lâche ! m’écriai-je, tu fuis !… » Et je veux le poursuivre, lorsque deux mains de fer me saisissent par derrière au collet !… Je tourne la tête… et me trouve entre huit ou dix gendarmes !… Je compris alors pourquoi mon antagoniste s’était sauvé, ainsi que tous les assistants que je voyais s’éloigner à toutes jambes, y compris maître Pertelay, car chacun avait peur d’être arrêté et conduit devant le général.
Me voilà donc prisonnier et désarmé. Je passe mon dolman et suis d’un air fort penaud mes gardiens, auxquels je ne dis pas mon nom, et qui me conduisent à l’évêché, où logeait mon père. Celui-ci était en ce moment avec le général Suchet (depuis maréchal), qui était venu à Savone pour conférer avec lui d’affaires de service. Ils se promenaient dans une galerie qui donne sur la cour. Les gendarmes me conduisent au général Marbot sans se douter que je suis son fils. Le brigadier explique le motif de mon arrestation. Alors mon père, prenant un air des plus sévères, me fait une très vive remontrance. Cette admonestation faite, mon père dit au brigadier : « Conduisez ce housard à la citadelle. » Je me retirai donc sans mot dire, et sans que le général Suchet, qui ne me connaissait pas, se fût douté que la scène à laquelle il venait d’assister se fût passée entre le père et le fils. Ce ne fut que le lendemain que le général Suchet connut la parenté des personnages, et depuis il m’a souvent parlé en riant de cette scène. Arrivé à la citadelle, vieux monument génois situé auprès du port, on m’enferma dans une immense salle qui recevait le jour par une lucarne donnant sur la mer. Je me remis peu à peu de mon émotion : la réprimande que je venais de subir me paraissait méritée ; cependant j’étais moins affecté d’avoir désobéi au général que d’avoir fait de la peine à mon père. Je passai donc le reste de la journée assez tristement.
Le soir, un vieil invalide des troupes génoises m’apporta une cruche d’eau, un morceau de pain de munition et une botte de paille sur laquelle je m’étendis sans pouvoir manger. Je ne pus dormir, d’abord parce que j’étais trop ému, ensuite à cause des évolutions que faisaient autour de moi de gros rats qui s’emparèrent bientôt de mon pain. J’étais dans l’obscurité, livré à mes tristes réflexions, lorsque, vers dix heures, j’entends ouvrir les verrous de ma prison. J’aperçois Spire, l’ancien et fidèle serviteur de mon père. J’appris par lui qu’après mon envoi à la citadelle, le colonel Ménard, le capitaine Gault et tous les officiers de mon père lui ayant demandé ma grâce, le général l’avait accordée et l’avait chargé, lui Spire, de venir me chercher et de porter au gouverneur du fort l’ordre de mon élargissement. On me conduisit devant ce gouverneur, le général Buget, excellent homme qui avait perdu un bras à la guerre. Il me connaissait et aimait beaucoup mon père. Il crut donc, après m’avoir rendu mon sabre, devoir me faire une longue morale que j’écoutai assez patiemment, mais qui me fit penser que j’allais en subir une autre bien plus sévère de la part de mon père. Je ne me sentais pas le courage de la supporter et résolus de m’y soustraire si je le pouvais. Enfin, on nous conduit au delà des portes de la citadelle ; la nuit était sombre, Spire marchait devant moi avec une lanterne, et tout en cheminant dans les rues étroites et tortueuses de la ville, le bonhomme, enchanté de me ramener, faisait l’énumération de tout le confortable qui m’attendait au quartier général ; mais, par exemple, disait-il, tu dois t’attendre à une sévère réprimande de ton père !… Cette dernière phrase fixa mes irrésolutions, et, pour laisser à la colère de mon père le temps de se calmer, je me décide à ne pas paraître devant lui avant quelques jours, et à retourner rejoindre mon bivouac à la Madona. J’aurais bien pu m’esquiver sans faire aucune niche au pauvre Spire ; mais, de crainte qu’il ne me poursuivît à la clarté de la lumière qu’il portait, je fais d’un coup de pied voler sa lanterne à dix pas de lui et je me sauve en courant, pendant que le bonhomme, cherchant sa lanterne à tâtons, s’écrie : « Ah ! petit coquin… je vais le dire à ton père ; il a, ma foi, bien fait de te mettre avec ces bandits de housards de Bercheny ! belle école de garnements !… »
Après avoir erré quelque temps dans les rues solitaires, je retrouvai enfin le chemin de la Madona et j’arrivai au bivouac du régiment. Tous les housards me croyaient en prison. Dès qu’on me reconnut à la lueur des feux, on m’environne, on m’interroge et l’on rit aux éclats lorsque je raconte comment je me suis débarrassé de l’homme de confiance chargé de me conduire chez le général. Les membres de la clique, surtout, sont charmés de ce trait de résolution et décident à l’unanimité que je suis admis dans leur société, qui justement se préparait à faire cette nuit même une expédition, pour aller jusqu’aux portes de Dego enlever un troupeau de bœufs appartenant à l’armée autrichienne. Les généraux français, ainsi que les chefs de corps, étaient obligés de paraître ignorer les courses que les soldats faisaient au delà des avant-postes afin de se procurer des vivres, puisqu’on ne pouvait s’en procurer régulièrement. Dans chaque régiment, les plus braves soldats avaient donc formé des bandes de maraudeurs qui savaient, avec un talent merveilleux, connaître les lieux où l’on préparait les vivres pour les ennemis, et employer la ruse et l’audace pour s’en emparer.
Un fripon de maquignon étant venu prévenir la clique du 1er de housards qu’un troupeau de bœufs qu’il avait vendu aux Autrichiens parquait dans une prairie à un quart de lieue de Dego, soixante housards, armés seulement de leurs mousquetons, partirent pour les enlever. Nous fîmes plusieurs lieues dans la montagne, par des chemins détournés et affreux, afin d’éviter la grande route, et nous surprîmes cinq Croates commis à la garde du troupeau, endormis sous un hangar. Enfin, pour qu’ils n’allassent pas donner l’éveil à la garnison de Dego, nous les attachâmes, et les laissant là, nous enlevâmes le troupeau sans coup férir. Nous rentrâmes au bivouac harassés, mais ravis d’avoir fait une bonne niche à nos ennemis, et ensuite de nous être procuré des vivres.
Je n’ai cité ce fait que pour faire connaître l’état de misère dans lequel se trouvait déjà l’armée d’Italie, et pour montrer à quel point de désorganisation un tel abandon peut jeter les troupes, dont les chefs sont obligés non seulement de tolérer de semblables expéditions, mais de profiter des vivres qu’elles procurent, sans avoir l’air de savoir d’où ils proviennent.
Heureux dans ma carrière militaire, je n’ai point passé par le grade de brigadier, car de simple housard je devins d’emblée maréchal des logis, et voici comment.
À la gauche de la division de mon père, se trouvait celle que commandait le général Séras, dont le quartier général était à Finale. Cette division, qui occupait la partie de la Ligurie où les montagnes sont le plus escarpées, n’était composée que d’infanterie, la cavalerie ne pouvant se mouvoir que par petits détachements dans les rares passages qui sur ce point séparent le littoral de la Méditerranée d’avec le Piémont. Le général Séras, ayant reçu du général en chef Championnet l’ordre de pousser avec la plus forte partie de sa division une reconnaissance en avant du mont Santo-Giacomo, au delà duquel se trouvent quelques vallées, écrivit à mon père pour le prier de lui prêter pour cette expédition un détachement de cinquante housards. Cela ne pouvait se refuser. Mon père acquiesça donc à la demande du général Séras et désigna le lieutenant Leisteinschneider pour commander ce détachement, dont mon peloton faisait partie. Nous partîmes de la Madona pour nous rendre à Finale. Il n’y avait alors au bord de la mer qu’un fort mauvais chemin nommé la Corniche. Le lieutenant s’étant démis le pied à la suite d’une chute de cheval, le militaire le plus élevé en grade était après lui le maréchal des logis Canon, beau jeune homme, ayant beaucoup de moyens, d’instruction, et surtout d’assurance.
Le général Séras, à la tête de sa division, se porta le lendemain sur le mont Santo-Giacomo, que nous trouvâmes couvert de neige et sur lequel nous bivouaquâmes. On devait, le jour suivant, marcher en avant avec la presque certitude de trouver les ennemis ; mais quel en serait le nombre ?… C’est ce que le général ignorait complètement, et comme les ordres du général en chef lui prescrivaient de reconnaître la position des Autrichiens sur ce point de la ligne, mais avec défense d’engager le combat s’il trouvait les ennemis en force, le général Séras avait réfléchi qu’en portant sa division d’infanterie en avant au milieu des montagnes, où souvent on n’aperçoit les colonnes que lorsqu’on se trouve en face d’elles au détour d’une gorge, il pourrait être amené, malgré lui, à un combat sérieux contre des forces supérieures et obligé de faire une retraite dangereuse. Il avait donc résolu de marcher avec précaution et de lancer à deux ou trois lieues en avant de lui un détachement qui pût sonder le pays et surtout faire quelques prisonniers, dont il espérait tirer d’utiles renseignements, car les paysans ne savaient ou ne voulaient rien dire. Mais, comme le général sentait aussi qu’un détachement d’infanterie serait compromis s’il l’envoyait trop loin, et que, d’ailleurs, des hommes à pied lui apporteraient trop tard les nouvelles qu’il désirait ardemment savoir, ce fut aux cinquante housards qu’il donna la mission d’aller à la découverte et d’explorer le pays. Or, comme la contrée est fort entrecoupée, il remit une carte à notre sous-officier, lui donna toutes les instructions écrites et de vive voix, en présence du détachement, et nous fit partir deux heures avant le jour, en nous répétant qu’il fallait absolument marcher jusqu’à ce que nous ayons joint les avant-postes ennemis, auxquels il désirait vivement qu’on pût enlever quelques prisonniers.
M. Canon disposa parfaitement son détachement. Il plaça une petite avant-garde, mit des éclaireurs sur les flancs, et prit enfin toutes les précautions d’usage dans la guerre de partisans. Arrivés à deux lieues du camp que nous venons de quitter, nous trouvons une grande auberge. Notre sous-officier questionne le maître, et apprend qu’à une forte heure de marche nous rencontrerons un corps autrichien, dont il ne peut déterminer la force, mais il sait que le régiment qui est en tête est composé de housards très méchants, qui ont maltraité plusieurs habitants de la contrée.
Ces renseignements pris, nous continuons notre marche. Mais à peine étions-nous à quelques centaines de pas, que M. Canon se tord sur son cheval, en disant qu’il souffre horriblement, et qu’il lui est impossible d’aller plus loin, et il remet le commandement du détachement au sous-officier Pertelay aîné, le plus ancien après lui. Mais celui-ci fait observer qu’étant Alsacien, il ne sait pas lire le français, et ne pourra par conséquent rien connaître à la carte qu’on lui donne, ni rien comprendre aux instructions écrites données par le général : il ne veut donc pas du commandement. Tous les autres sous-officiers, anciens Bercheny aussi peu lettrés que Pertelay, refusent pour les mêmes motifs ; il en est de même des brigadiers. En vain, pour les décider, je crus devoir offrir de lire les instructions du général et d’expliquer notre marche sur la carte à celui des sous-officiers qui voudrait prendre le commandement ; ils refusèrent de nouveau, et, à ma grande surprise, toutes ces vieilles moustaches me répondirent : « Prends-le toi-même, nous te suivrons et t’obéirons parfaitement. »
Tout le détachement exprimant le même désir, je compris que si je refusais, nous n’irions pas plus loin, et que l’honneur du régiment serait compromis, car enfin il fallait bien que l’ordre du général Séras fût exécuté, surtout lorsqu’il s’agissait peut-être d’éviter une mauvaise affaire à sa division. J’acceptai donc le commandement, mais ce ne fut qu’après avoir demandé à M. Canon s’il se trouvait en état de le reprendre. Alors il recommence à se plaindre, nous quitte et retourne à l’auberge. J’avoue que je le croyais réellement indisposé ; mais les hommes du détachement, qui le connaissaient mieux, se livrèrent sur son compte à des railleries fort blessantes.
Je crois pouvoir dire sans jactance que la nature m’a accordé une bonne dose de courage. J’ajouterai même qu’il fut un temps où je me complaisais au milieu des dangers. Les treize blessures que j’ai reçues à la guerre et quelques actions d’éclat en sont, je pense, une preuve suffisante. Aussi, en prenant le commandement des cinquante hommes qu’une circonstance aussi extraordinaire plaçait sous mes ordres, moi simple housard, âgé de dix-sept ans, je résolus de prouver à mes camarades que, si je n’avais encore ni expérience ni talents militaires, j’avais au moins de la valeur. Je me mis donc résolument à leur tête, et marchai dans la direction où je savais que nous trouverions l’ennemi. Nous cheminions depuis longtemps, lorsque nos éclaireurs aperçoivent un paysan qui cherche à se cacher. Ils courent à lui, l’arrêtent et l’amènent. Je le questionnai ; il venait, paraît-il, de quatre ou cinq lieues de là, et prétendait n’avoir rencontré aucune troupe autrichienne. J’étais certain qu’il mentait, par crainte ou par astuce, car nous devions être très près des cantonnements ennemis. Je me souvins alors d’avoir lu dans le Parfait partisan, dont mon père m’avait donné un exemplaire, que pour faire parler les habitants du pays qu’on parcourt à la guerre, il faut quelquefois les effrayer. Je grossis donc ma voix, et, tâchant de donner à ma figure juvénile un air farouche, je m’écriai : « Comment, coquin, tu viens de traverser un pays occupé par un gros corps d’armée autrichienne, et tu prétends n’avoir rien vu ?… Tu es un espion !… Allons, qu’on le fusille à l’instant ! »
Je fais mettre pied à terre à quatre housards, en leur faisant signe de ne faire aucun mal à cet homme, qui, se voyant saisi par les cavaliers dont les carabines venaient d’être armées devant lui, fut pris d’une telle frayeur, qu’il me jura de dire tout ce qu’il savait. Il était domestique d’un couvent, on l’avait chargé de porter une lettre aux parents du prieur, en lui recommandant, s’il rencontrait les Français, de ne pas leur dire où étaient les Autrichiens ; mais puisqu’il était forcé de tout avouer, il nous déclara qu’il y avait à une lieue de nous plusieurs régiments ennemis cantonnés dans les villages, et qu’une centaine de housards de Barco se trouvaient dans un hameau que nous apercevions à une très petite distance. Questionné sur la manière dont ces housards se gardaient, le paysan répondit qu’ils avaient en avant des maisons une grand’garde composée d’une douzaine d’hommes à pied, placés dans un jardin entouré de haies, et qu’au moment où il avait traversé le hameau, le reste des housards se préparait à conduire les chevaux à l’abreuvoir, dans un petit étang situé de l’autre côté des habitations.
Après avoir entendu ces renseignements, je pris à l’instant ma résolution, qui fut d’éviter de passer devant la grand’garde qui, se trouvant retranchée derrière les haies, ne pouvait être attaquée par des cavaliers, tandis que le feu de ses carabines me tuerait peut-être quelques hommes et avertirait de l’approche des Français. Il fallait donc tourner le hameau, gagner l’abreuvoir et tomber à l’improviste sur les ennemis. Mais par où passer pour ne pas être aperçu ? J’ordonnai donc au paysan de nous conduire, en faisant un détour, et lui promis de le laisser aller dès que nous serions de l’autre côté du hameau que j’apercevais. Cependant, comme il ne voulait pas marcher, je le fis prendre au collet par un housard, tandis qu’un autre lui tenait le bout d’un pistolet sur l’oreille. Force lui fut donc d’obéir !
Il nous guida fort bien ; de grandes haies masquaient notre mouvement. Nous tournons complètement le village et apercevons, au bord du petit étang, l’escadron autrichien faisant tranquillement boire ses chevaux. Tous les cavaliers portaient leurs armes, selon l’usage des avant-postes ; mais les chefs des Barco avaient négligé une précaution très essentielle à la guerre, qui consiste à ne faire boire et débrider qu’un certain nombre de chevaux à la fois, et à ne laisser entrer les pelotons dans l’eau que les uns après les autres, afin d’en avoir toujours la moitié sur le rivage, prêts à repousser l’ennemi. Se confiant à l’éloignement des Français et à la surveillance du posté placé en tête du village, le commandant ennemi avait jugé inutile de prendre cette précaution : ce fut ce qui le perdit.
Dès que je fus à cinq cents pas du petit étang, je fis lâcher notre guide, qui se sauva à toutes jambes, pendant que, le sabre à la main, et après avoir défendu à mes camarades de crier avant le combat, je me lance au triple galop sur les housards ennemis, qui ne nous aperçurent qu’un instant avant que nous fussions sur la rive de l’étang ! Les berges de l’étang étaient presque partout trop élevées pour que les chevaux pussent les gravir, et il n’existait de passage praticable que celui qui servait d’abreuvoir au village : il est vrai qu’il était fort large. Mais plus de cent cavaliers étaient agglomérés sur ce point, ayant tous la bride au bras et la carabine au crochet, enfin dans une quiétude si parfaite que plusieurs chantaient. Qu’on juge de leur surprise ! Je les fais assaillir tout d’abord par un feu de mousquetons qui en tue quelques-uns, en blesse beaucoup et met aussi une grande quantité de leurs chevaux à bas. Le tumulte est complet ! Néanmoins, le capitaine, ralliant autour de lui les hommes qui se trouvent le plus près du rivage, veut forcer le passage pour sortir de l’eau et faire sur nous un feu qui, bien que mal nourri, blessa cependant deux hommes. Les ennemis fondent ensuite sur nous ; mais Pertelay ayant tué d’un coup de sabre leur capitaine, les Barco sont refoulés dans l’étang. Plusieurs veulent s’éloigner de la mousqueterie et gagnent l’autre rive ; plusieurs perdent pied, un bon nombre d’hommes et de chevaux se noient, et ceux des cavaliers autrichiens qui parviennent de l’autre côté de l’étang, ne pouvant faire franchir la berge à leurs chevaux, les abandonnent, et, s’accrochant aux arbres du rivage, se sauvent en désordre dans la campagne. Les douze hommes de la grand’garde accourent au bruit ; nous les sabrons, et ils fuient aussi. Cependant une trentaine d’ennemis restaient encore dans l’étang ; mais craignant de pousser leurs chevaux au large, voyant que la pièce d’eau n’avait pas d’autre issue abordable que celle que nous occupions, ils nous crièrent qu’ils se rendaient, ce que j’acceptai, et à mesure qu’ils parvenaient au rivage, je leur faisais jeter leurs armes à terre. La plupart de ces hommes et de ces chevaux étaient blessés ; mais comme je voulais cependant avoir un trophée de notre victoire, je fis choisir dix-sept cavaliers et autant de chevaux en bon état, que je plaçai au milieu de mon détachement ; puis, abandonnant tous les autres Barco, je m’éloignai au galop, en contournant de nouveau le village.
Bien me prit de faire prompte retraite, car, ainsi que je l’avais prévu, les fuyards avaient couru prévenir les cantonnements voisins, auxquels le bruit de la fusillade avait déjà donné l’éveil. Tous prirent les armes, et une demi-heure après, il y avait plus de quinze cents cavaliers sur les rives du petit étang, et plusieurs milliers de fantassins suivaient de près ; mais nous étions déjà à deux lieues de là, nos blessés ayant pu soutenir le galop. Nous nous arrêtâmes un instant sur le haut d’une colline pour les panser, et nous rîmes beaucoup, en voyant au loin plusieurs colonnes ennemies se mettre sur nos traces, car nous avions la certitude qu’elles ne pouvaient nous joindre, parce que, craignant de tomber dans une embuscade, elles n’avançaient que fort lentement et en tâtonnant. Nous étions donc hors de danger. Je donnai à Pertelay deux housards des mieux montés et le fis partir au galop pour aller prévenir le général Séras du résultat de notre mission ; puis, remettant le détachement dans l’ordre le plus parfait, nos prisonniers toujours au centre et bien surveillés, je repris au petit trot le chemin de l’auberge.
Il me serait impossible de décrire la joie de mes camarades et les félicitations qu’ils m’adressaient pendant le trajet ; tous se résumaient en ces mots qui, selon eux, exprimaient le nec plus ultra des éloges : « Tu es vraiment digne de servir dans les housards de Bercheny, le premier régiment du monde ! »
Cependant, que s’était-il passé à Santo-Giacomo pendant que je faisais mon expédition ? Après plusieurs heures d’attente, le général Séras, impatient d’avoir des nouvelles, aperçoit, du haut de la montagne, de la fumée à l’horizon ; son aide de camp place l’oreille sur un tambour posé à terre, et par ce moyen usité à la guerre, il entend le bruit lointain de la mousqueterie. Le général Séras, inquiet, et ne doutant plus que le détachement de cavalerie ne soit aux prises avec l’ennemi, prend un régiment d’infanterie pour se porter avec lui jusqu’à l’auberge. Arrivé là, il voit sous le hangar un cheval de housard attaché au râtelier : c’était celui du maréchal des logis Canon. L’aubergiste paraît, le général le questionne et apprend que le sous-officier de housards n’a pas dépassé l’auberge, et qu’il est depuis plusieurs heures dans la salle à manger. Le général y entre, et que trouve-t-il ? M. Canon endormi au coin du feu, et ayant devant lui un énorme jambon, deux bouteilles vides et une tasse de café ! On réveille le pauvre maréchal des logis ; il veut encore s’excuser en parlant de son indisposition subite ; mais les restes accusateurs du formidable déjeuner qu’il venait de faire, ne permettaient pas de croire à sa maladie ; aussi le général Séras le traita-t-il fort rudement. Sa colère s’augmentait à la pensée qu’un détachement de cinquante cavaliers, confié à la direction d’un simple soldat, avait probablement été détruit par l’ennemi, lorsque Pertelay et les deux housards qui l’accompagnaient arrivèrent au galop, annonçant notre triomphe et la prochaine arrivée de dix-sept prisonniers. Comme le général Séras, malgré cet heureux résultat, accablait encore M. Canon de reproches, Pertelay lui dit avec sa rude franchise : « Ne le grondez pas, mon général ; il est si poltron que, s’il nous eût conduits, jamais l’expédition n’eût réussi ! » Cette manière d’arranger les choses aggrava naturellement la position déjà si fâcheuse de M. Canon, que le général fit aussitôt arrêter.
J’arrivai sur ces entrefaites. Le général Séras cassa le pauvre M. Canon, et lui fit ôter ses galons en présence du régiment d’infanterie et des cinquante housards ; puis, venant à moi, dont-il ignorait le nom, il me dit : « Vous avez parfaitement rempli une mission qu’on ne confie ordinairement qu’à des officiers ; je regrette que les pouvoirs d’un général de division n’aillent pas jusqu’à pouvoir faire un sous-lieutenant ; le général en chef seul a cette faculté, je lui demanderai ce grade pour vous, mais en attendant je vous nomme maréchal des logis. » Et il ordonna à son aide de camp de me faire reconnaître devant le détachement. Pour remplir cette formalité, l’aide de camp dut me demander mon nom, et ce fut seulement alors que le général Séras apprit que j’étais le fils de son camarade le général Marbot. Je fus bien aise de cette aventure, puisqu’elle devait prouver à mon père que la faveur n’avait pas décidé ma promotion.
Les renseignements que le général Séras tira des prisonniers l’ayant déterminé à se porter en avant, le lendemain, il envoya l’ordre à sa division de descendre des hauteurs de San-Giacomo et de venir bivouaquer le soir même auprès de l’auberge. Les prisonniers furent expédiés sur Finale ; quant aux chevaux, ils appartenaient de droit aux housards. Ils étaient tous bons, mais, suivant l’usage du temps, qui avait pour but de favoriser les officiers mal montés, un cheval de prise n’était jamais vendu que cinq louis. C’était un prix convenu, et l’on payait au comptant. Dès que le camp fut établi, la vente commença. Le général Séras, les officiers de son état-major, les colonels et chefs de bataillon des régiments de sa division, eurent bientôt enlevé nos dix-sept chevaux, qui produisirent la somme de 85 louis. Elle fut remise à mon détachement, qui, n’ayant pas reçu de solde depuis plus de six mois, fut enchanté de cette bonne aubaine, dont les housards m’attribuèrent le mérite.
J’avais quelques pièces d’or sur moi ; aussi, pour payer ma bienvenue comme sous-officier, non seulement je ne voulus pas prendre la part qui me revenait sur la vente des chevaux de prise, mais j’achetai à l’aubergiste trois moutons, un énorme fromage et une pièce de vin, avec lesquels mon détachement fit bombance. Ce jour, l’un des plus beaux de ma vie, était le 10 frimaire an VIII.
Le lendemain et les jours suivants, la division du général Séras eut avec l’ennemi divers petits engagements pendant lesquels je continuai à commander mes cinquante housards, à la satisfaction du général dont j’éclairais la division.
Le général Séras, dans son rapport au général Championnet, fit un éloge pompeux de ma conduite, dont il rendit également compte à mon père ; aussi lorsque, quelques jours après, je ramenai le détachement à Savone, mon père me reçut-il avec les plus grandes démonstrations de tendresse. J’étais ravi ! Je rejoignis le bivouac, où tout le régiment était réuni ; mon détachement m’y avait devancé. Les cavaliers racontèrent ce que nous avions fait, et toujours en me donnant la plus belle part du succès. Je fus donc reçu avec acclamation par les officiers et soldats, ainsi que par mes nouveaux camarades les sous-officiers, qui m’offrirent les galons de maréchal des logis.
Ce fut ce jour-là que je vis pour la première fois Pertelay jeune, qui revenait de Gênes, où il avait été détaché plusieurs mois. Je me liai avec cet excellent homme et regrettai de ne l’avoir pas eu pour mentor au début de ma carrière, car il me donna de bons conseils qui me rendirent plus calme et me firent rompre avec les gaillards de la clique.
Le général en chef Championnet, voulant faire quelques opérations dans l’intérieur du Piémont, vers Coni et Mondovi, et n’ayant que fort peu de cavalerie, prescrivit à mon père de lui envoyer le 1er de housards qui, du reste, ne pouvait plus rester à la Madona, faute de fourrages. Je me séparai avec bien du regret de mon père, et partis avec le régiment.
Nous suivîmes la Corniche jusqu’à Albenga, traversâmes l’Apennin malgré la neige, et entrâmes dans les fertiles plaines du Piémont. Le général en chef soutint dans les environs de Fossano, de Novi et de Mondovi, une suite de combats dont les uns furent favorables et les autres contraires.
Dans quelques-uns de ces combats, j’eus l’occasion de voir le général de brigade Macard, soldat de fortune, que la tourmente révolutionnaire avait porté presque sans transition du grade de trompette-major à celui d’officier général ! Le général Macard, véritable type de ces officiers créés par le hasard et par leur courage, et qui, tout en déployant une valeur très réelle devant l’ennemi, n’en étaient pas moins incapables par leur manque d’instruction d’occuper convenablement les postes élevés, était remarquable par une particularité très bizarre. Ce singulier personnage, véritable colosse d’une bravoure extraordinaire, ne manquait pas de s’écrier lorsqu’il allait charger à la tête de ses troupes : « Allons, je vais m’habiller en bête !… » Il ôtait alors son habit, sa veste, sa chemise, et ne gardait que son chapeau empanaché, sa culotte de peau et ses grosses bottes !… Ainsi nu jusqu’à la ceinture, le général Macard offrait aux regards un torse presque aussi velu que celui d’un ours, ce qui donnait à sa personne l’aspect le plus étrange ! Une fois habillé en bête, comme il le disait lui-même avec raison, le général Macard se lançait à corps perdu, le sabre au poing, sur les cavaliers ennemis, en jurant comme un païen ; mais il parvenait rarement à les atteindre, car à la vue si singulière et si terrible à la fois de cette espèce de géant à moitié nu, couvert de poils et dans un si étrange équipage, qui se précipitait sur eux en poussant des hurlements affreux, les ennemis se sauvaient de tous côtés, ne sachant trop s’ils avaient affaire à un homme ou à quelque animal féroce extraordinaire.
Le général Macard était nécessairement d’une complète ignorance, ce qui amusait quelquefois beaucoup les officiers plus instruits que lui placés sous ses ordres. Un jour, l’un de ceux-ci vint lui demander la permission d’aller à la ville voisine se commander une paire de bottes. « Parbleu, lui dit le général Macard, cela arrive bien, et puisque tu vas chez un bottier, mets-toi là, prends-moi mesure, et commande-m’en aussi une paire. » L’officier, fort surpris, répond au général qu’il ne peut lui prendre mesure, ignorant absolument comme il fallait s’y prendre pour cela, et n’ayant jamais été bottier.
« Comment, s’écrie le général, je te vois quelquefois passer des journées entières à crayonner et à tirer des lignes vis-à-vis des montagnes, et lorsque je te demande ce que tu fais là, tu me réponds : « Je prends la mesure de ces montagnes. » Donc, puisque tu mesures des objets éloignés de toi de plus d’une lieue, que viens-tu me conter que tu ne saurais me prendre mesure d’une paire de bottes, à moi qui suis là sous ta main ?… Allons, prends-moi vite cette mesure sans faire de façon ! »
L’officier assure que cela lui est impossible, le général insiste, jure, se fâche, et ce ne fut qu’à grand’peine que d’autres officiers, attirés par le bruit, parvinrent à faire cesser cette scène ridicule. Le général ne voulut jamais comprendre qu’un officier qui mesurait des montagnes ne pût prendre mesure d’une paire de bottes à un homme !…
Ne croyez pas par cette anecdote que tous les officiers généraux de l’armée d’Italie fussent du genre du brave général Macard. Loin de là, elle comptait un grand nombre d’hommes distingués par leur instruction et leurs manières ; mais à cette époque, elle renfermait encore quelques chefs qui, ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, étaient fort déplacés dans les rangs supérieurs de l’armée. Ils en furent évincés peu à peu.
Le 1er de housards prit part à tous les combats qui se livrèrent à cette époque dans le Piémont, et fut sur le point d’éprouver de très grandes pertes dans les rencontres avec la grosse cavalerie autrichienne. Après plusieurs marches et contremarches et une suite de petits engagements presque journaliers, le général en chef Championnet, ayant réuni la gauche et le centre de son armée entre Coni et Mondovi, attaqua, le 10 nivôse, plusieurs divisions de l’armée ennemie. Le combat eut lieu dans une plaine entrecoupée de monticules et de bouquets de bois.
Le 1er de housards, attaché à la brigade du général Beaumont, fut placé à l’extrémité de l’aile droite française. Vous savez que la quantité de cavaliers et d’officiers qui entre dans la composition d’un escadron est déterminée par les règlements. Notre régiment, ayant souffert dans les affaires précédentes, au lieu de mettre quatre escadrons en ligne, ne put en mettre ce jour-là que trois ; mais cela fait, il restait une trentaine d’hommes hors les rangs, dont cinq sous-officiers. J’étais du nombre, ainsi que les deux Pertelay. On nous forma en deux pelotons, dont le brave et intelligent Pertelay jeune eut le commandement. Le général Beaumont, qui connaissait sa capacité, le chargea d’éclairer le flanc droit de l’armée, en lui donnant, sans autre instruction, l’ordre d’agir pour le mieux suivant les circonstances. Nous nous éloignons donc du régiment et allons explorer la contrée. Pendant ce temps, le combat s’engage vivement entre les deux corps d’armée. Une heure après, nous revenions sur les nôtres sans avoir rien rencontré sur les flancs, lorsque Pertelay jeune aperçoit en face de nous, et par conséquent à l’extrémité gauche de la ligne ennemie, une batterie de huit pièces dont le feu faisait beaucoup de ravages dans les rangs français.
Par une imprudence impardonnable, cette batterie autrichienne, afin d’avoir un tir plus assuré, s’était portée sur un petit plateau situé à sept ou huit cents pas en avant de la division d’infanterie à laquelle elle appartenait. Le commandant de cette artillerie se croyait en sûreté, parce que le point qu’il occupait dominant toute la ligne française, il pensait que si quelque troupe s’en détachait pour venir l’attaquer, il l’apercevrait, et aurait le temps de regagner la ligne autrichienne. Il n’avait pas considéré qu’un petit bouquet de bois, placé fort près du point qu’il occupait, pouvait recéler quelque parti français. Il n’en contenait point encore, mais Pertelay jeune résolut d’y conduire son peloton et de fondre de là sur la batterie autrichienne. Pour cacher son mouvement aux artilleurs ennemis, Pertelay jeune, sachant très bien qu’à la guerre on ne fait aucune attention à un cavalier isolé, nous expliqua son dessein, qui était de nous faire aller individuellement prendre un détour par un chemin creux pour nous rendre les uns après les autres derrière le bois placé à gauche de la batterie ennemie, puis de nous élancer de là tous à la fois sur elle, sans crainte de ses boulets, puisque nous arriverions par le flanc des pièces que nous enlèverions et conduirions à l’armée française. Le mouvement s’exécute sans que les artilleurs autrichiens le remarquent. Nous partons un à un, et nous gagnons par une marche circulaire le derrière du petit bois, où nous reformons le peloton. Pertelay jeune se met à notre tête, nous traversons le bois et nous nous élançons le sabre à la main sur la batterie ennemie, au moment où elle faisait un feu terrible sur nos troupes ! Nous sabrons une partie des artilleurs ; le reste se cache sous les caissons, où nos sabres ne peuvent les atteindre.
Selon les instructions données par Pertelay jeune, nous ne devions ni tuer, ni blesser les soldats du train, mais les forcer, la pointe du sabre au corps, à pousser leurs chevaux en avant et à conduire les pièces jusqu’à ce que nous ayons atteint la ligne française. Cet ordre fut parfaitement exécuté pour six pièces, dont les conducteurs restés à cheval obéirent à ce qu’on leur prescrivit ; mais ceux des deux autres canons, soit par frayeur, soit par résolution, se jetèrent à bas de leurs chevaux, et bien que quelques housards prissent ces animaux par la bride, ils ne voulurent pas marcher. Les bataillons ennemis peu éloignés arrivent au pas de course au secours de leur batterie ; les minutes étaient des heures pour nous ; aussi Pertelay jeune, satisfait d’avoir pris six pièces, ordonna-t-il d’abandonner les autres et de nous diriger au galop avec notre capture sur l’armée française.
Cette mesure était prudente, elle devint fatale à notre brave chef, car à peine eûmes-nous commencé notre retraite, que les artilleurs et leurs chefs, sortant de dessous les caissons où ils avaient trouvé un asile assuré contre nos sabres, chargent à mitraille les deux pièces que nous n’avions pu enlever, et nous envoient une grêle de biscaïens dans les reins !…
Vous concevez que trente cavaliers, six pièces attelées chacune de six chevaux conduits par trois soldats du train, tout cela, marchant en désordre, présente une grande surface ; aussi les biscaïens portèrent-ils presque tous. Nous eûmes deux sous-officiers et plusieurs housards tués ou blessés, ainsi qu’un ou deux conducteurs ; quelques chevaux furent aussi mis hors de combat, de sorte que la plupart des attelages, se trouvant désorganisés, ne pouvaient plus marcher. Pertelay jeune, conservant le plus grand sang-froid, ordonne de couper les traits des chevaux tués ou hors de service, de remplacer par des housards les conducteurs morts ou blessés, et de continuer rapidement notre course. Mais les quelques minutes que nous avions perdues à faire cet arrangement avaient été utilisées par le chef de la batterie autrichienne ; il nous lance une seconde bordée de mitraille, qui nous cause de nouvelles pertes. Cependant nous étions si acharnés, si résolus à ne pas abandonner les six pièces que nous venions de prendre, que nous parvenons encore à tout réparer tant bien que mal et à nous remettre en marche. Déjà nous allions toucher la ligne française, et nous nous trouvions hors de la portée de la mitraille, lorsque l’officier d’artillerie ennemie fait changer les projectiles et nous envoie deux boulets, dont l’un fracasse les reins du pauvre Pertelay jeune !
Cependant notre attaque sur la batterie autrichienne et son résultat avaient été aperçus par l’armée française, dont les généraux portèrent les lignes en avant. Les ennemis reculèrent, ce qui permit aux débris du peloton du 1er de housards de revenir sur le terrain où nos malheureux camarades étaient tombés. Près d’un tiers du détachement était tué ou blessé. Nous étions cinq sous-officiers au commencement de l’action, trois avaient péri : il ne restait plus que Pertelay aîné et moi. Le pauvre garçon était blessé et souffrait encore plus moralement que physiquement, car il adorait son frère, que nous regrettions tous aussi bien vivement ! Pendant que nous lui rendions les derniers devoirs et relevions les blessés, le général Championnet arriva auprès de nous avec le général Suchet, son chef d’état-major. Le général en chef avait vu la belle conduite du peloton. Il nous réunit auprès des six pièces que nous venions d’enlever, et après avoir donné les plus grands éloges au courage avec lequel nous avions débarrassé l’armée française d’une batterie qui lui faisait éprouver de très grandes pertes, il ajouta que pour nous récompenser d’avoir ainsi sauvé la vie à un grand nombre de nos camarades, et contribué au succès de la journée, il voulait user du pouvoir que lui donnait un décret récent du premier Consul, qui venait d’instituer des armes d’honneur, et qu’il accordait au peloton trois sabres d’honneur et une sous-lieutenance, nous autorisant à désigner nous-mêmes ceux qui devraient recevoir ces récompenses. Nous regrettions encore plus vivement la perte du brave Pertelay jeune, qui aurait fait un si bon officier ! Pertelay aîné, un brigadier et un housard obtinrent des sabres d’honneur qui, trois ans après, donnèrent droit à la croix de la Légion d’honneur. Il restait à désigner celui d’entre nous qui aurait une sous-lieutenance. Tous mes camarades prononcèrent mon nom, et le général en chef, se rappelant ce que le général Séras lui avait écrit sur la conduite que j’avais tenue à San-Giacomo, me nomma sous-lieutenant !… Il n’y avait qu’un mois que j’étais maréchal des logis. Je dois avouer cependant que dans l’attaque et l’enlèvement des pièces, je n’avais rien fait de plus que mes camarades ; mais, ainsi que je l’ai déjà dit, aucun de ces bons Alsaciens ne se sentait en état de commander et d’être officier. Ils me désignèrent donc à l’unanimité, et le général en chef voulut bien tenir compte de la proposition que le général Séras avait faite précédemment en ma faveur ; peut-être aussi, je dois le dire, fut-il bien aise de faire plaisir à mon père. Ce fut du moins ainsi que celui-ci apprécia mon prompt avancement, car dès qu’il en fut informé, il m’écrivit pour me défendre d’accepter. J’obéis ; mais comme mon père avait écrit dans le même sens au général Suchet, chef d’état-major, celui-ci lui ayant répondu que le général en chef se trouverait certainement blessé qu’un de ses généraux de division eût la prétention de désapprouver les nominations qu’il avait faites en vertu de pouvoirs à lui conférés par le gouvernement, mon père m’autorisa à accepter, et je fus reconnu sous-lieutenant le 10 nivôse an VII (décembre 1799).
Je fus un des derniers officiers promus par le général Championnet, qui, n’ayant pu se maintenir en Piémont devant des forces supérieures, se vit contraint de repasser l’Apennin et de ramener l’armée dans la Ligurie. Ce général éprouva tant de douleur, en voyant une partie de ses troupes se débander, parce qu’on ne lui donnait plus le moyen de les nourrir, qu’il mourut le 25 nivôse, quinze jours après m’avoir fait officier. Mon père, se trouvant le plus ancien général de division, fut provisoirement investi du commandement en chef de l’armée d’Italie, dont le quartier général était à Nice. Il s’y rendit et s’empressa de renvoyer en Provence le peu de cavalerie qui restait encore, car il n’existait plus aucune provision de fourrages en Ligurie. Le 1er de housards rentra donc en France, mais mon père me retint pour remplir auprès de lui les fonctions d’aide de camp.
Pendant notre séjour à Nice, mon père reçut du ministre de la guerre l’ordre d’aller prendre le commandement de l’avant-garde de l’armée du Rhin, où son chef d’état-major, le colonel Ménard, devait le suivre. Nous fûmes tous fort satisfaits de cette nouvelle situation, car la misère avait jeté les troupes de l’armée d’Italie dans un tel désordre qu’il paraissait impossible de se maintenir en Ligurie ; mon père n’était pas fâché de s’éloigner d’une armée en décomposition, qui allait ternir ses lauriers par une honteuse retraite, dont le résultat serait de se faire rejeter en France derrière le Var. Mon père se prépara donc à partir dès que le général Masséna, nommé pour le remplacer, serait arrivé, et il dépêcha pour Paris M. Gault, son aide de camp, afin d’y acheter des cartes et faire divers préparatifs pour notre campagne sur le Rhin. Mais le destin en avait décidé autrement, et la tombe de mon malheureux père était marquée sur la terre d’Italie !
Masséna, en arrivant, ne trouva plus que l’ombre d’une armée : les troupes sans paye, presque sans habits et sans chaussures, ne recevant que le quart de la ration, mouraient d’inanition ou bien d’une épidémie affreuse, résultat des privations intolérables dont elles étaient accablées ; les hôpitaux étaient remplis et manquaient de médicaments. Aussi des bandes de soldats, et même des régiments entiers, abandonnaient journellement leur poste, se dirigeant vers le pont du Var, dont ils forçaient le passage pour se rendre en France et se répandre dans la Provence, quoiqu’ils se déclarassent prêts à revenir quand on leur donnerait du pain ! Les généraux ne pouvaient lutter contre tant de misère ; leur découragement augmentait chaque jour, et tous demandaient des congés ou se retiraient sous prétexte de maladie.
Masséna avait bien l’espoir d’être rejoint en Italie par plusieurs des généraux qui l’avaient aidé à battre les Russes en Helvétie, entre autres par Soult, Oudinot et Gazan ; mais aucun d’eux n’était encore arrivé, et il fallait pourvoir au besoin pressant.
Masséna, né à la Turbie, bourgade de la petite principauté de Monaco, était l’Italien le plus rusé qui ait existé. Il ne connaissait pas mon père, mais à la première vue il jugea que c’était un homme au cœur magnanime, aimant sa patrie par-dessus tout, et pour l’engager à rester, il l’attaqua par son endroit sensible, la générosité et le dévouement au pays, lui exposant combien il serait beau à lui de continuer à servir dans l’armée d’Italie malheureuse, plutôt que d’aller sur le Rhin, où les affaires de la France étaient en bon état. Il ajouta que, du reste, il prenait sur lui l’inexécution des ordres que le gouvernement avait adressés à mon père, si celui-ci consentait à ne pas partir. Mon père, séduit par ces discours, et ne voulant pas laisser le nouveau général en chef dans l’embarras, consentit à rester avec lui. Il ne mettait pas en doute que son chef d’état-major, le colonel Ménard, son ami, ne renonçât aussi à aller sur le Rhin, puisque lui restait en Italie ; mais il en fut autrement. Ménard s’en tint à l’ordre qu’il avait reçu, bien qu’on l’assurât qu’on le ferait annuler s’il y consentait. Mon père fut très sensible à cet abandon. Ménard se hâta de regagner Paris, où il se fit accepter comme chef d’état-major du général Lefebvre.
Mon père se rendit à Gênes, où il prit le commandement des trois divisions dont se composait l’aile droite de l’armée. Malgré la misère, le carnaval fut assez gai dans cette ville ; les Italiens aiment tant le plaisir ! Nous étions logés au palais Centurione, où nous passâmes la fin de l’hiver 1799 à 1800. Mon père avait laissé Spire à Nice, avec le gros de ses bagages. Il prit le colonel Sacleux pour chef d’état-major ; c’était un homme fort estimable, bon militaire, d’un caractère fort doux, mais grave et sérieux. Celui-ci avait pour secrétaire un charmant jeune homme nommé Colindo, fils du banquier Trepano, de Parme, qu’il avait recueilli à la suite d’aventures trop longues à raconter. Il fut pour moi un excellent ami.
Au commencement du printemps de 1800, mon père apprit que le général Masséna venait de donner le commandement de l’aile droite au général Soult, nouvellement arrivé et bien moins ancien que lui, et il reçut l’ordre de retourner à Savone se remettre à la tête de son ancienne division, la troisième. Mon père obéit, quoique son amour-propre fût blessé de cette nouvelle destination.
Cependant, de bien grands événements se préparaient autour de nous en Italie. Masséna avait reçu quelques renforts, rétabli un peu d’ordre dans son armée, et la célèbre campagne de 1800, celle qui amena le mémorable siège de Gênes et la bataille de Marengo, allait s’ouvrir. Les neiges dont étaient couvertes les montagnes qui séparaient les deux armées étant fondues, les Autrichiens nous attaquèrent, et leurs premiers efforts portèrent sur la troisième division de l’aile droite, qu’ils voulaient séparer du centre et de la gauche en la rejetant de Savone sur Gênes. Dès que les hostilités recommencèrent, mon père et le colonel Sacleux envoyèrent à Gênes tous les non-combattants ; Colindo était de ce nombre. Quant à moi, je nageais dans la joie, animé que j’étais par la vue des troupes en marche, les mouvements bruyants de l’artillerie et le désir qu’a toujours un jeune militaire d’assister à des opérations de guerre. J’étais loin de me douter que cette guerre deviendrait si terrible et me coûterait bien cher !
La division de mon père, très vivement attaquée par des forces infiniment supérieures, défendit pendant deux jours les célèbres positions de Cadibone et de Montenotte ; mais enfin, se voyant sur le point d’être tournée, elle dut se retirer sur Voltri et de là sur Gênes, où elle s’enferma avec les deux autres divisions de l’aile droite.
J’entendais tous les généraux instruits déplorer la nécessité qui nous forçait à nous séparer du centre et de l’aile gauche ; mais j’étais alors si peu au fait de la guerre, que je n’en étais nullement affecté. Je comprenais bien que nous avions été battus ; mais comme j’avais pris de ma main, en avant de Montenotte, un officier de housards de Barco, et m’étais emparé de son panache que j’avais fièrement attaché à la têtière de la bride de mon cheval, il me semblait que ce trophée me donnait quelque ressemblance avec les chevaliers du moyen âge, revenant chargés des dépouilles des infidèles. Ma vanité puérile fut bientôt rabattue par un événement affreux. Pendant la retraite, et au moment où mon père me donnait un ordre à porter, il reçut une balle dans la jambe gauche, celle qui déjà avait été blessée d’une balle à l’armée des Pyrénées. La commotion fut si forte, que mon père serait tombé de cheval s’il ne se fût appuyé sur moi. Je l’éloignai du champ de bataille ; on le pansa, je voyais couler son sang et je me mis à pleurer… Il chercha à me calmer et me dit qu’un guerrier devait avoir plus de fermeté… On transporta mon père à Gênes, au palais Centurione, qu’il avait occupé pendant le dernier hiver. Nos trois divisions étant entrées dans Gênes, les Autrichiens en firent le blocus par terre et les Anglais par mer.
Je ne me sens pas le courage de décrire ce que la garnison et la population de Gênes eurent à souffrir pendant les deux mois que dura ce siège mémorable. La famine, la guerre et un terrible typhus firent des ravages immenses !… La garnison perdit dix mille hommes sur seize mille, et l’on ramassait tous les jours dans les rues sept à huit cents cadavres d’habitants de tout âge, de tout sexe et de toute condition, qu’on portait derrière l’église de Carignan dans une énorme fosse remplie de chaux vive. Le nombre de ces victimes s’éleva à plus de trente mille, presque toutes mortes de faim !…
Pour comprendre jusqu’à quel point le manque de vivres se fit sentir parmi les habitants, il faut savoir que l’ancien gouvernement génois, pour contenir la population de la ville, s’était de temps immémorial emparé du monopole des grains, des farines et du pain, lequel était confectionné dans un immense établissement garni de canons et gardé par des troupes, de sorte que lorsque le doge ou le Sénat voulaient prévenir ou punir une révolte, ils fermaient les fours de l’État et prenaient le peuple par la famine. Bien qu’à l’époque où nous étions la Constitution génoise eût subi de grandes modifications, et que l’aristocratie n’y eût que fort peu de prépondérance, il n’y avait cependant pas une seule boulangerie particulière, et l’ancien usage de faire le pain aux fours publics s’était perpétué. Or, ces fours publics, qui alimentaient habituellement une population de plus de cent vingt mille âmes, restèrent fermés pendant quarante-cinq jours, sur soixante que dura le siège ! les riches n’ayant pas plus que les pauvres le moyen de se procurer du pain !… Le peu de légumes secs et de riz qui se trouvait chez les marchands avait été enlevé à des prix énormes dès le commencement du siège. Les troupes seules recevaient une faible ration d’un quart de livre de chair de cheval et d’un quart de livre de ce qu’on appelait du pain, affreux mélange composé de farines avariées, de son, d’amidon, de poudre à friser, d’avoine, de graine de lin, de noix rances et autres substances de mauvaise qualité, auxquelles on donnait un peu de solidité en y mêlant quelques parties de cacao, chaque pain étant d’ailleurs intérieurement soutenu par de petits morceaux de bois, sans quoi il serait tombé en poudre. Le général Thibauld, dans son journal du siège, compare ce pain à de la tourbe mélangée d’huile !…
Pendant quarante-cinq jours, on ne vendit au public ni pain ni viande. Les habitants les plus riches purent (et seulement vers le commencement du siège) se procurer quelque peu de morue, des figues et autres denrées sèches, ainsi que du sucre. L’huile, le vin et le sel ne manquèrent jamais ; mais que sont ces denrées sans aliments solides ? Tous les chiens et les chats de la ville furent mangés. Un rat se vendait fort cher. Enfin, la misère devint si affreuse, que lorsque les troupes françaises faisaient une sortie, les habitants les suivaient en foule hors des portes, et là, riches et pauvres, femmes, enfants et vieillards, se mettaient à couper de l’herbe, des orties et des feuilles qu’ils faisaient ensuite cuire avec du sel… Le gouvernement génois fit faucher l’herbe qui croissait sur les remparts, puis il la faisait cuire sur les places publiques et la distribuait ensuite aux malheureux malades qui n’avaient pas la force d’aller chercher eux-mêmes et de préparer ce grossier aliment. Nos troupes elles-mêmes faisaient cuire des orties et toutes sortes d’herbes avec de la chair de cheval. Les familles les plus riches et les plus distinguées leur enviaient cette viande, toute dégoûtante qu’elle fût, car la pénurie des fourrages avait rendu presque tous les chevaux malades, et l’on distribuait même la chair de ceux qui mouraient d’étisie !…
Pendant la dernière partie du siège, l’exaspération du peuple génois était à craindre. On l’entendait s’écrier qu’en 1746 leurs pères avaient massacré une armée autrichienne, qu’il fallait essayer de se débarrasser de même de l’armée française, et qu’en définitive, il valait mieux mourir en combattant, que de mourir de faim après avoir vu succomber leurs femmes et leurs enfants. Ces symptômes de révolte étaient d’autant plus effrayants, que s’ils se fussent réalisés, les Anglais par mer et les Autrichiens par terre seraient indubitablement accourus joindre leurs efforts à ceux des insurgés pour nous accabler.
Au milieu de dangers si imminents et de calamités de tous genres, le général en chef Masséna restait impassible et calme, et pour éviter toute tentative d’émeute, il fit proclamer que les troupes françaises avaient ordre de faire feu sur toute réunion d’habitants qui s’élèverait à plus de quatre hommes. Nos régiments bivouaquaient constamment sur les places et dans les rues principales, dont les avenues étaient munies de canons chargés à mitraille. Ne pouvant se réunir, les Génois furent dans l’impossibilité de se révolter.
Vous vous étonnerez sans doute que le général Masséna mît tant d’obstination à conserver une place dont il ne pouvait nourrir la population et sustenter à peine la garnison. Mais Gênes pesait alors d’un poids immense dans les destinées de la France. Notre armée était coupée ; le centre et l’aile gauche s’étaient retirés derrière le Var, tandis que Masséna s’était enfermé dans Gênes pour retenir devant cette place une partie de l’armée autrichienne, l’empêchant ainsi de porter toutes ses forces sur la Provence. Masséna savait que le premier Consul réunissait à Dijon, à Lyon et à Genève, une armée de réserve, avec laquelle il se proposait de passer les Alpes par le Saint-Bernard, afin de rentrer en Italie, de surprendre les Autrichiens et de tomber sur leurs derrières, pendant qu’ils ne s’occupaient que du soin de prendre Gênes. Nous avions donc un immense intérêt à conserver cette ville le plus longtemps possible, ainsi que le prescrivaient les ordres du premier Consul, dont les prévisions furent justifiées par les événements. Mais revenons à ce qui m’advint pendant ce siège mémorable.
En apprenant qu’on avait transporté à Gênes mon père blessé, Colindo Trepano accourut auprès de son lit de douleur, et c’est là que nous nous retrouvâmes. Il m’aida de la manière la plus affectueuse à soigner mon père, et je lui en sus d’autant plus de gré, qu’au milieu des calamités dont nous étions environnés, mon père n’avait personne auprès de lui. Tous les officiers d’état-major reçurent l’ordre d’aller faire le service auprès du général en chef. Bientôt on refusa des vivres à nos domestiques, qui furent contraints de prendre un fusil et de se ranger parmi les combattants pour avoir droit à la chétive ration que l’on distribuait aux soldats. On ne fit exception que pour un jeune valet de chambre nommé Oudin et pour un jeune jockey qui soignait nos chevaux ; mais Oudin nous abandonna dès qu’il eut appris que mon père était atteint du typhus. Cette affreuse maladie, ainsi que la peste avec laquelle elle a beaucoup d’analogie, se jette presque toujours sur les blessés et sur les individus déjà malades. Mon père en fut atteint, et dans le moment où il avait le plus besoin de soins, il n’avait auprès de lui que moi, Colindo et le jockey Bastide. Nous suivions de notre mieux les prescriptions du docteur, nous ne dormions ni jour ni nuit, étant sans cesse occupés à frictionner mon père avec de l’huile camphrée et à le changer de lit et de linge. Mon père ne pouvait prendre d’autre nourriture que du bouillon, et je n’avais pour en faire que de la mauvaise chair de cheval ; mon cœur était déchiré !…
La Providence nous envoya un secours. Les grands bâtiments des fours publics étaient contigus aux murs du palais que nous habitions ; les terrasses se touchaient. Celle des fours publics était immense ; on y faisait le mélange et le broiement des grenailles de toute espèce qu’on ajoutait aux farines avariées pour faire le pain de la garnison. Le jockey Bastide avait remarqué que lorsque les ouvriers de la manutention avaient quitté la terrasse, elle était envahie par de nombreux pigeons qui, nichés dans les divers clochers de la ville, avaient l’habitude de venir ramasser le peu de grains que le criblage avait répandus sur les dalles. Bastide, qui était d’une rare intelligence, franchissant le petit espace qui séparait les deux terrasses, alla tendre sur celle des fours publics des lacets et autres engins, avec lesquels il prenait des pigeons dont nous faisions du bouillon pour mon père, qui le trouvait excellent en comparaison de celui de cheval.
Aux horreurs de la famine et du typhus, se joignaient celles d’une guerre acharnée et incessante, car les troupes françaises combattaient toute la journée du côté de terre contre les Autrichiens, et dès que la nuit mettait un terme à leurs attaques, les flottes anglaise, turque et napolitaine, que l’obscurité dérobait au tir des canons du port et des batteries de la côte, s’approchaient de la ville, sur laquelle elles lançaient une immense quantité de bombes, qui faisaient des ravages affreux !… Aussi, pas un instant de repos !…
Le bruit du canon, les cris des mourants, pénétraient jusqu’à mon père et l’agitaient au dernier point : il regrettait de ne pouvoir se mettre à la tête des troupes de sa division. Cet état moral empirait sa position ; sa maladie s’aggravait de jour en jour ; il s’affaiblissait visiblement. Colindo et moi ne le quittions pas un instant. Enfin, une nuit, pendant que j’étais à genoux auprès de son lit pour imbiber sa blessure, il me parla avec toute la plénitude de sa raison, puis, sentant sa fin approcher, il plaça sa main sur ma tête, l’y promena d’une façon caressante en disant : « Pauvre enfant, que va-t-il devenir, seul et sans appui, au milieu des horreurs de ce terrible siège ?… » Il balbutia encore quelques paroles, parmi lesquelles je démêlai le nom de ma mère, laissa tomber ses bras et ferma les yeux !…
Quoique bien jeune, et depuis peu de temps au service, j’avais vu beaucoup de morts sur le terrain de divers combats et surtout dans les rues de Gênes ; mais ils étaient tombés en plein air, encore couverts de leurs vêtements, ce qui donne un aspect bien différent de celui d’un homme qui meurt dans son lit, et je n’avais jamais été témoin de ce dernier et triste spectacle. Je crus donc que mon père venait de céder au sommeil. Colindo comprit la vérité, mais n’eut pas le courage de me la dire, et je ne fus tiré de mon erreur que plusieurs heures après, lorsque M. Lachèze étant arrivé, je lui vis relever le drap du lit sur la figure de mon père, en disant : « C’est une perte affreuse pour sa famille et ses amis !… » Alors seulement je compris l’étendue de mon malheur… Ma douleur fut si déchirante qu’elle toucha même le général en chef Masséna, dont le cœur n’était cependant pas facile à émouvoir, surtout dans les circonstances présentes, où il avait besoin de tant de fermeté. La position critique dans laquelle il se trouvait lui fit prendre à mon égard une mesure qui me parut atroce, et que cependant je prendrais aussi moi-même si je commandais dans une ville assiégée.
Pour éviter tout ce qui aurait pu affaiblir le moral des troupes, le général Masséna avait défendu la pompe des funérailles, et comme il savait que je n’avais pas voulu quitter la dépouille mortelle de mon père bien-aimé, qu’il pensait que mon projet était de l’accompagner jusqu’à sa tombe, et qu’il craignait que les troupes ne s’attendrissent en voyant un jeune officier, à peine au sortir de l’enfance, suivre en sanglotant la bière de son père, général de division, victime de la terrible guerre que nous soutenions, Masséna vint le lendemain avant le jour dans la chambre où gisait mon père, et, me prenant par la main, il me conduisit sous un prétexte quelconque dans un salon éloigné, pendant que sur son ordre douze grenadiers, accompagnés seulement d’un officier et du colonel Sacleux, enlevèrent la bière en silence et allèrent la déposer dans la tombe provisoire, sur les remparts du côté de la mer. Ce ne fut qu’après que cette triste cérémonie fut terminée, que le général Masséna m’en instruisit en m’expliquant les motifs de sa décision… Non, je ne pourrai exprimer le désespoir dans lequel cela me jeta !… Il me semblait que je perdais une seconde fois mon pauvre père que l’on venait d’enlever à mes derniers soins !… Mes plaintes furent vaines, et il ne me restait plus que d’aller prier sur la tombe de mon père. J’ignorais où elle était, mais mon ami Colindo avait suivi de loin le convoi, et il me conduisit… Ce bon jeune homme me donna en cette circonstance les preuves d’une touchante sympathie, quand chaque individu ne pensait qu’à sa position personnelle.
Presque tous les officiers d’état-major de mon père avaient été tués ou emportés par le typhus. Sur onze que nous étions avant la campagne, il n’en restait plus que deux : Le commandant R*** et moi ! Mais R*** ne s’occupait que de lui et, au lieu de servir d’appui au fils de son général, il continua d’habiter seul en ville. M. Lachèze m’abandonna aussi !… Il n’y eut que le bon colonel Sacleux qui me donna quelques marques d’intérêt ; mais le général en chef lui ayant donné le commandement d’une brigade, il était constamment hors des murs, occupé à repousser les ennemis. Je restai donc seul dans l’immense palais Centurione, avec Colindo, Bastide et le vieux concierge.
Une semaine s’était à peine écoulée depuis que j’avais eu le malheur de perdre mon père, lorsque le général en chef Masséna, qui avait besoin d’un grand nombre d’officiers autour de lui (car il en faisait tuer ou blesser quelques-uns presque tous les jours), me fit ordonner d’aller faire auprès de lui le service d’aide de camp, ainsi que le faisaient R*** et tous les officiers des généraux morts ou hors d’état de monter à cheval. J’obéis… Je suivais toute la journée le général en chef dans les combats, et, lorsque je n’étais pas retenu au quartier général, je rentrais, et la nuit venue, Colindo et moi, passant au milieu des mourants et des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants qui encombraient les rues, nous allions prier au tombeau de mon père.
La famine augmentait d’une façon effrayante dans la place. Un ordre du général en chef prescrivait de ne laisser à chaque officier qu’un seul cheval, tous les autres devaient être envoyés à la boucherie. Mon père en avait laissé plusieurs ; il m’aurait été très pénible de savoir qu’on allait tuer ces pauvres bêtes. Je leur sauvai la vie en proposant à des officiers d’état-major de les leur donner en échange de leurs montures usées que je livrai à la boucherie. Ces chevaux furent plus tard payés par l’État sur la présentation de l’ordre de livraison ; je conservai un de ces ordres comme monument curieux ; il porte la signature du général Oudinot, chef d’état-major de Masséna.
La perte cruelle que je venais d’éprouver, la position dans laquelle je me trouvais et la vue des scènes vraiment horribles auxquelles j’assistais tous les jours, avaient en peu de temps mûri ma raison plus que ne l’auraient fait plusieurs années de bonheur. Je compris que la misère et les calamités du siège rendant égoïstes tous ceux qui, quelques mois auparavant, comblaient mon père de prévenances, je devais trouver en moi-même assez de courage et de ressources, non seulement pour me suffire, mais pour servir d’appui à Colindo et à Bastide. Le plus important était de trouver le moyen de les nourrir, puisqu’ils ne recevaient pas de vivres des magasins de l’armée. J’avais bien, comme officier, deux rations de chair de cheval et deux rations de pain, mais tout cela réuni ne faisait qu’une livre pesant d’une très mauvaise nourriture, et nous étions trois !… Nous ne prenions plus que très rarement des pigeons, dont le nombre avait infiniment diminué. En ma qualité d’aide de camp du général en chef, j’avais bien mon couvert à sa table, sur laquelle on servait une fois par jour du pain, du cheval rôti et des pois chiches ; mais j’étais tellement courroucé de ce que le général Masséna m’avait privé de la triste consolation d’accompagner le cercueil de mon père, que je ne pouvais me résoudre à aller prendre place à sa table, quoique tous mes camarades y fussent et qu’il m’y eût engagé une fois pour toutes. Mais enfin, le désir de secourir mes deux malheureux commensaux me décida à aller manger chez le général en chef. Dès lors, Colindo et Bastide eurent chacun un quart de livre de pain et autant de chair de cheval. Moi-même, je ne mangeais pas suffisamment, car à la table du général en chef les portions étaient extrêmement exiguës, et je faisais un service très pénible ; aussi sentais-je mes forces s’affaiblir, et il m’arrivait souvent d’être obligé de m’étendre à terre pour ne pas tomber en défaillance.
La Providence vint encore à notre secours. Bastide était né dans le Cantal, et avait rencontré l’hiver d’avant un autre Auvergnat de sa connaissance établi à Gênes, où il faisait un petit commerce. Il alla le voir et fut frappé, en entrant chez lui, de sentir l’odeur que répand la boutique d’un épicier. Il en fit l’observation à son ami, en lui disant : « Tu as des provisions ?… » Celui-ci en convint en lui demandant le secret, car les provisions de tout genre qu’on découvrait chez les particuliers étaient enlevées et transportées dans les magasins de l’armée. L’intelligent Bastide offrit alors de lui faire acheter la portion de denrées qu’il aurait de trop par quelqu’un qui le solderait sur-le-champ et garderait un secret inviolable, et il vint m’informer de sa découverte. Mon père avait laissé quelques milliers de francs. J’achetai donc et fis porter de nuit chez moi beaucoup de morue, de fromage, de figues, de sucre, de chocolat, etc., etc. Tout cela fut horriblement cher ; l’Auvergnat eut presque tout mon argent, mais je m’estimai trop heureux d’en passer par où il voulut, car, d’après ce que j’entendais dire journellement au quartier général, le siège devait être encore fort long, et la famine aller toujours en augmentant, ce qui, malheureusement, se réalisa. Ce qui doublait le bonheur que j’avais eu de me procurer des subsistances, c’était la pensée que je sauvais la vie de mon ami Colindo qui, sans cela, serait littéralement mort de faim, car il ne connaissait dans l’armée que moi et le colonel Sacleux, qui ne tarda pas à être frappé d’un affreux malheur ; voici en quelles circonstances :
Le général Masséna, attaqué de toutes parts, voyant ses troupes moissonnées par des combats continuels et par la famine, obligé de contenir une population immense que la faim poussait au désespoir, se trouvait dans une position des plus critiques, et sentait que pour maintenir le bon ordre dans l’armée, il fallait y établir une discipline de fer. Aussi tout officier qui n’exécutait pas ponctuellement ses ordres était-il impitoyablement destitué, en vertu des pouvoirs que les lois d’alors conféraient aux généraux en chef. Plusieurs exemples de ce genre avaient déjà été faits, lorsque, dans une sortie que nous poussâmes à six lieues de la place, la brigade commandée par le colonel Sacleux ne s’étant pas trouvée, à l’heure indiquée, dans une vallée dont elle devait fermer le passage aux Autrichiens, ceux-ci s’échappèrent, et le général en chef, furieux de voir manquer le résultat de ses combinaisons, destitua le pauvre colonel Sacleux, en le signalant dans un ordre du jour. Sacleux avait bien pu ne pas comprendre ce qu’on attendait de lui, mais il était fort brave. Certainement, il se serait, dans son désespoir, fait sauter la cervelle, s’il n’avait eu à cœur de rétablir son honneur. Il prit un fusil, et se plaça dans les rangs comme soldat… Il vint un jour nous voir ; Colindo et moi eûmes le cœur navré, en voyant cet excellent homme habillé en simple fantassin. Nous fîmes nos adieux à Sacleux, qui, après la reddition de la place, fut réintégré dans son grade de colonel par le premier Consul, à la demande de Masséna lui-même, que Sacleux avait forcé, par son courage, à revenir sur son compte. Mais l’année suivante, Sacleux, voyant la paix faite en Europe, et voulant se laver complètement du reproche qui lui avait été adressé si injustement, demanda à aller faire la guerre à Saint-Domingue, où il fut tué au moment où il allait être nommé général de brigade !… Il est des hommes qui, malgré leur mérite, ont une destinée bien cruelle : celui-ci en est un exemple.
Je ne puis parler que très succinctement des opérations du siège ou blocus que nous soutenions. Les fortifications de Gênes ne consistaient, à cette époque, du côté de la terre, qu’en une simple muraille flanquée de tours ; mais ce qui rendait la place très susceptible d’une bonne défense, c’est qu’elle est entourée, à peu de distance, par des montagnes dont les sommets et les flancs sont garnis de forts et de redoutes. Les Autrichiens attaquaient constamment ces positions ; dès qu’ils en enlevaient une, nous marchions pour la reprendre, et le lendemain ils cherchaient encore à s’en emparer ; s’ils y parvenaient, nous allions les en chasser derechef. Enfin, c’était une navette continuelle, avec des chances différentes, mais, en résultat, nous finissions par rester maîtres du terrain. Ces combats étaient souvent très vifs. Dans l’un d’eux, le général Soult, qui était le bras droit de Masséna, gravissait à la tête de ses colonnes le Monte-Corona, pour reprendre le fort de ce nom que nous avions perdu la veille, lorsqu’une balle lui brisa le genou au moment où les ennemis, infiniment plus nombreux que nous, descendaient en courant du haut de la montagne. Il était impossible que le peu de troupes que nous avions sur ce point pût résister à une telle avalanche. Il fallut donc battre en retraite. Les soldats portèrent quelque temps le général Soult sur leurs fusils, mais les douleurs intolérables qu’il éprouvait le décidèrent à ordonner qu’on le déposât au pied d’un arbre, où son frère et un de ses aides de camp restèrent seuls auprès de lui, pour le préserver de la fureur des premiers ennemis qui arriveraient sur lui. Heureusement, il se trouva parmi ceux-ci des officiers qui eurent beaucoup d’égards pour leur illustre prisonnier. La capture du général Soult ayant exalté le courage des Autrichiens, ils nous poussèrent très vivement jusqu’au mur d’enceinte qu’ils se préparaient à attaquer, lorsqu’un orage affreux vint assombrir le ciel d’azur que nous avions eu depuis le commencement du siège. La pluie tombait à torrents. Les Autrichiens s’arrêtèrent, et la plupart d’entre eux cherchèrent à s’abriter dans les cassines ou sous des arbres. Alors le général Masséna, dont le principal mérite consistait à mettre à profit toutes les circonstances imprévues de la guerre, parle à ses soldats, ranime leur ardeur, et les faisant soutenir par quelques troupes venues de la ville, il leur fait croiser la baïonnette et les ramène au plus fort de l’orage contre les Autrichiens vainqueurs jusque-là, mais qui, surpris de tant d’audace, se retirent en désordre. Masséna les poursuivit si vigoureusement qu’il parvint à couper un corps de trois mille grenadiers, qui mirent bas les armes.
Ce n’était pas la première fois que nous faisions de nombreux prisonniers, car le total de ceux que nous avions enlevés depuis le commencement du siège se montait à plus de huit mille ; mais n’ayant pas de quoi les nourrir, le général en chef les avait toujours renvoyés, à condition qu’ils ne serviraient pas contre nous avant six mois. Les officiers avaient tenu religieusement leur promesse ; quant aux malheureux soldats qui, rentrés dans le camp autrichien, ignoraient l’engagement que leurs chefs avaient pris pour eux, on les incorporait dans d’autres régiments et on les forçait à combattre encore contre les Français. S’ils retombaient entre nos mains, ce qui arrivait souvent, nous les rendions de nouveau ; on les incorporait derechef dans d’autres bataillons, et il y eut ainsi une grande quantité de ces hommes qui, de leur propre aveu, furent pris quatre ou cinq fois pendant le siège. Le général Masséna, indigné d’un tel manque de loyauté de la part des généraux autrichiens, décida cette fois que les trois mille grenadiers qu’il venait de prendre seraient retenus, officiers et soldats, et pour que le soin de les garder n’augmentât pas le service des troupes, il fit placer ces malheureux prisonniers sur des vaisseaux rasés, au milieu du port, et fit braquer sur eux une partie des canons du môle ; puis il envoya un parlementaire au général Ott, qui commandait le corps autrichien devant Gênes, pour lui reprocher son manque de bonne foi et le prévenir qu’il ne se croyait tenu de donner aux prisonniers que la moitié de la ration que recevait un soldat français, mais qu’il consentait à ce que les Autrichiens s’entendissent avec les Anglais, pour que des barques apportassent tous les jours des vivres aux prisonniers et ne les quittassent qu’après les leur avoir vu manger, afin qu’on ne crût pas que lui, Masséna, se servît de ce prétexte pour faire entrer des vivres pour ses propres troupes. Le général autrichien, espérant qu’un refus amènerait Masséna à lui rendre ses trois mille hommes qu’il comptait probablement faire combattre encore contre nous, refusa la proposition philanthropique qui lui était faite ; alors Masséna exécuta ce qu’il avait annoncé.
La ration des Français se composait d’un quart de livre d’un pain affreux et d’une égale quantité de chair de cheval : les prisonniers ne reçurent donc que la moitié de chacune de ces denrées ; ils n’avaient par conséquent par jour qu’un quart de livre pesant pour toute nourriture !… Ceci avait lieu quinze jours avant la fin du siège. Ces pauvres diables restèrent tout ce temps-là au même régime. En vain, tous les deux ou trois jours, le général Masséna renouvelait-il son offre au général ennemi, celui-ci n’accepta jamais, soit par obstination, soit que l’amiral anglais (lord Keith) ne voulût pas consentir à fournir ses chaloupes, de crainte, disait-on, qu’elles ne rapportassent le typhus à bord de la flotte. Quoi qu’il en soit, les malheureux Autrichiens hurlaient de rage et de faim sur les pontons. C’était vraiment affreux !… Enfin, après avoir mangé leurs brodequins, havresacs, gibernes et même peut-être quelques cadavres, ils moururent presque tous d’inanition !… Il n’en restait guère que sept à huit cents, lorsque, la place ayant été remise à nos ennemis, les soldats autrichiens, en entrant dans Gênes, coururent vers le port et donnèrent à manger à leurs compatriotes avec si peu de précaution, que tous ceux qui avaient survécu jusque-là périrent…
J’ai voulu rapporter cet horrible épisode, d’abord comme un nouvel exemple des calamités que la guerre entraîne après elle, et surtout pour flétrir la conduite et le manque de bonne foi du général autrichien, qui contraignit ses malheureux soldats faits prisonniers et rendus sur parole à reprendre les armes contre nous, bien qu’il se fût engagé à les renvoyer en Allemagne.
Dans les divers combats qui signalèrent le siège de Gênes, je courus de bien grands dangers. Je me bornerai à citer les deux principaux.
J’ai déjà dit que les Autrichiens et les Anglais se relayaient pour nous tenir constamment sous les armes. En effet, les premiers nous attaquaient dès l’aurore du côté de terre, nous combattaient toute la journée et allaient se reposer la nuit, pendant que la flotte de lord Keith venait nous bombarder, et tâchait de s’emparer du port à la faveur de l’obscurité, ce qui forçait la garnison à une grande surveillance de ce côté et l’empêchait de prendre le moindre repos. Or, une nuit que le bombardement était encore plus violent que de coutume, le général en chef Masséna, prévenu qu’à la lueur des feux de Bengale allumés sur la plage, on apercevait de nombreuses embarcations anglaises chargées de troupes s’avançant vers les môles du port, monta sur-le-champ à cheval avec tout son état-major et l’escadron de ses guides qui l’accompagnait partout. Nous étions au moins cent cinquante à deux cents cavaliers, lorsque, passant sur une petite place nommée Campetto, le général en chef s’arrêta pour parler à un officier qui revenait du port, et comme chacun se pressait autour de lui, un cri se fait entendre : « Gare la bombe ! »
Tous les yeux se portent en l’air, et l’on voit un énorme bloc de fer rouge prêt à tomber sur ce groupe d’hommes et de chevaux resserrés dans un très petit espace. Je me trouvais placé le long du mur du grand hôtel dont la porte était surmontée d’un balcon de marbre. Je pousse mon cheval dessous, et plusieurs de mes voisins firent de même ; mais ce fut précisément sur le balcon que tomba la bombe. Elle le réduisit en morceaux, puis rebondissant sur le pavé, elle éclata avec un bruit affreux au milieu de la place qu’elle éclaira momentanément de ses lugubres flammes, auxquelles succéda la plus complète obscurité… On s’attendait à de grandes pertes ; le plus profond silence régnait. Il fut interrompu par la voix du général Masséna qui demandait si quelqu’un était blessé… Personne ne répondit, car, par un hasard vraiment miraculeux, pas un des nombreux éclats de la bombe n’avait frappé les hommes ni les chevaux agglomérés sur la petite place ! Quant aux personnes qui, comme moi, étaient sous le balcon, elles furent couvertes de poussière, de fragments de dalles et de colonnes, mais sans avoir été blessées.
J’ai dit qu’habituellement les Anglais ne nous bombardaient que la nuit ; mais cependant, un jour qu’ils célébraient je ne sais quelle fête, leur flotte pavoisée s’approcha de la ville en plein midi et s’amusa à nous envoyer une grande quantité de projectiles. Celle de nos batteries qui avait le plus d’avantage pour répondre à ce feu était placée près du môle, sur un gros bastion en forme de tour nommé la Lanterne. Le général en chef me chargea de porter au commandant de cette batterie l’ordre de ne tirer qu’après avoir bien fait pointer, et de réunir tous ses feux sur un brick anglais, qui était venu insolemment jeter l’ancre à peu de distance de la Lanterne. Nos artilleurs tirèrent avec tant de justesse qu’une de nos bombes de cinq cents, tombant sur le brick anglais, le perça depuis le pont jusqu’à la quille, et il s’enfonça en un clin d’œil dans la mer. Cela irrita tellement l’amiral anglais qu’il fit avancer immédiatement toutes ses bombardes contre la Lanterne, sur laquelle elles ouvrirent un feu très violent. Ma mission remplie, j’aurais dû retourner auprès de Masséna ; mais on dit avec raison que les jeunes militaires, ne connaissant pas le danger, l’affrontent avec plus de sang-froid que ne le font les guerriers expérimentés. Le spectacle dont j’étais témoin m’intéressait vivement. La plate-forme de la Lanterne, garnie de dalles en pierres, était tout au plus grande comme une cour de moyenne étendue et était armée de douze bouches à feu, dont les affûts étaient énormes. Bien qu’il soit très difficile à un navire en mer de lancer des bombes avec justesse sur un point qui présente aussi peu de surface que la plate-forme d’une tour, les Anglais en firent cependant tomber plusieurs sur la Lanterne. Au moment où elles arrivaient, les artilleurs s’abritaient derrière et dessous les grosses pièces de bois des affûts. Je faisais comme eux, mais cet asile n’était pas sûr, parce que la plate-forme présentant une grande résistance aux bombes qui ne pouvaient s’enfoncer, elles roulaient rapidement sur les dalles, sans qu’on pût prévoir la direction qu’elles prendraient, et leurs éclats passaient dessous et derrière les affûts en serpentant sur tous les points de la plate-forme. Il était donc absurde de rester là, lorsque, ainsi que moi, on n’y était pas obligé ; mais j’éprouvais un plaisir affreux, si on peut s’exprimer ainsi, à courir çà et là avec les artilleurs dès qu’une bombe tombait, et à revenir ensuite avec eux aussitôt qu’elle avait éclaté et que ses débris étaient immobiles. C’était un jeu qui pouvait me coûter cher. Un canonnier eut les jambes brisées, d’autres soldats furent blessés très grièvement, car les éclats de bombe, énormes morceaux de fer, font d’affreux ravages sur tout ce qu’ils touchent. L’un d’eux coupa en deux une grosse poutre d’affût contre laquelle j’allais m’abriter. Cependant je restais toujours sur la plate-forme, lorsque le colonel Mouton, qui devint plus tard maréchal comte de Lobau, et qui, ayant servi sous les ordres de mon père, me portait intérêt, m’ayant aperçu en passant auprès de la Lanterne, vint m’ordonner impérativement d’en sortir et d’aller auprès du général en chef où était mon poste. Il ajouta : « Vous êtes bien jeune encore, mais apprenez qu’à la guerre c’est une folie de s’exposer à des dangers inutiles : seriez-vous plus avancé lorsque vous vous seriez fait broyer une jambe, sans qu’il en résultât aucun avantage pour votre pays ? »
Je n’ai jamais oublié cette leçon, dont j’ai remercié depuis le maréchal Lobau, et j’ai souvent pensé à la différence qu’il y aurait eu dans ma destinée si j’eusse eu une jambe emportée à l’âge de dix-sept ans !…
La suite :
Le général Dupont :
Le général Dupont, qui est surtout connu par la capitulation de Baylen, obtient en ce moment un regain de célébrité. Deux officiers supérieurs en retraite, le lieutenant-colonel Clerc et le lieutenant-colonel Titeux, renouvellent sa biographie, l’un en plaidant pour lui les circonstances atténuantes, l’autre avec une intention marquée d’apologie ; l’un dans un ouvrage de taille ordinaire, l’autre dans trois énormes volumes de dimensions formidables. Qu’y a-t-il au fond de cette résurrection ? Quelle part de vérité s’en dégage-t-il ? Que savons-nous de plus sur le caractère du personnage ? Sa conduite pendant la campagne d’Espagne, l’acte auquel il a attaché son nom, sont-ils mieux expliqués, en deviennent-ils plus clairs aux yeux de la postérité ? C’est ce que nous nous proposons de rechercher.
I
Avant de porter un jugement sur la capitulation de Baylen, il est nécessaire de bien connaître le passé du général Dupont, ses états de services, l’opinion qu’avaient de lui ses chefs, ses compagnons d’armes, ses subordonnés. Qu’avait-il fait jusque-là, quelle confiance pouvait-on mettre en lui, que le croyait-on capable de faire ? Le lieutenant-colonel Titeux répond à ces questions avec une rare abondance de renseignemens.
Le général était né en 1765 dans la Charente. A l’âge de dix-neuf ans, il entrait dans un corps français levé par le comte de Maillebois pour le service de la Hollande, il servit dans l’artillerie hollandaise et en 1791 rentra en France comme sous-lieutenant d’infanterie. L’année suivante, il était à la journée de Valmy et au combat des Islettes. En 1793, sa belle conduite partout où il avait passé lui valait le grade de général de brigade. Carnot, qui l’avait distingué à l’armée du Nord, lui confia alors la direction du cabinet topographique, grand bureau militaire qu’il venait de créer en dehors du ministère de la Guerre pour centraliser la direction des armées. C’est là que s’élaboraient les plans de campagne ; c’est là qu’arrivaient jour et nuit les courriers extraordinaires qui apportaient les rapports des généraux en chef ; c’est de là que partaient les instructions et les ordres qui leur étaient adressés. Avant de prendre le commandement de l’armée d’Italie, Bonaparte passa au cabinet topographique et examina longuement sur la carte, avec le général Dupont, le terrain sur lequel il allait combattre.
Nommé en 1797 général de division et maintenu au poste de confiance qu’il occupe, Dupont entretient une correspondance active avec les généraux ou avec les chefs d’état-major des différentes armées. Ses archives, que sa famille a soigneusement conservées, contiennent des lettres de Berthier, de Hoche, de Kellermann, de Masséna. Après les traités de Bâle et de Campo-Formio, on lui confie la direction du dépôt de la Guerre, avec la mission de réunir tous les documens, tous les matériaux nécessaires pour écrire l’histoire des glorieux événemens militaires qui viennent de s’accomplir. Ministre de la Guerre par intérim, le 18 et le 19 brumaire, il est tout à fait dans la confiance et dans les confidences de Bonaparte auquel il témoigne un dévouement absolu. Il rentre alors dans le service actif comme chef d’état-major général de l’année qui va gagner la bataille de Marengo. Dans cette journée qui commence si mal et qui finit si bien, grâce à l’arrivée de Desaix, grâce surtout à l’énergique intervention de Kellermann, Dupont remplit honorablement ses fonctions sans déployer cependant aucune qualité supérieure. Parmi les nombreux historiens qui ont raconté la bataille, il n’est venu à l’esprit de personne de mettre son rôle en relief. Il y fait son devoir, tout son devoir, il n’y a pas attaché son nom. Chargé du commandement de l’aile droite de l’armée d’Italie, sous les ordres du général Brune, il joua un rôle plus important à la journée de Pozzolo. Là il fit preuve, en effet, d’une décision et d’une énergie peu communes. Poussé en avant par son chef et ensuite abandonné par lui, il eut avec moins de 9 000 hommes à soutenir le choc de 45 000 Autrichiens. Il leur résista pendant dix-huit heures, et, renforcé à la fin par les troupes du général Suchet, il resta maître du champ de bataille en faisant à l’ennemi 4 000 prisonniers.
Pourquoi la journée de Pozzolo, si honorable pour nos armes, ne tient-elle presque aucune place et ne laisse-t-elle presque aucune trace dans notre histoire militaire ? Son nom qui ne décore aucune de nos rues, aucun de nos quais ou de nos ponts, n’est guère connu que des spécialistes. C’est cependant un fait d’armes beaucoup plus important que d’autres combats de la première campagne d’Italie. Mais Bonaparte était à ces combats, pas à Pozzolo. Son nom rayonne d’un tel éclat qu’il éclipse tout ce qui n’est pas lui. Les belles actions de ses lieutenans disparaissent dans la légende qui se fait autour de sa gloire. Lui-même y contribue par le soin continuel qu’il prend de se montrer seul en scène. En acteur consommé, il laisse volontiers dans l’ombre les événemens auxquels il n’a pris aucune part pour concentrer l’attention du public sur ceux où il paye de sa personne et qu’il dirige lui-même. Dans la distribution de la renommée comme dans le gouvernement de la France, il rapporte tout à lui.
Il exerce néanmoins un tel ascendant que ses subordonnés se résignent à la maigre part qu’il leur laisse. Dupont, qui aurait pu se plaindre, se contente de souligner l’incapacité et l’injustice du général Brune, sans vouloir s’en prendre au Premier Consul. Rentré à Paris, il continue à entretenir avec lui les relations les plus cordiales. Il figure même au premier rang des généraux qui insistent pour que le Premier Consul se fasse Empereur. En revanche l’Empereur le nomme grand-officier de la Légion d’honneur. Il serait donc tout à fait contraire à la vérité historique de présenter Dupont à cette époque de sa vie comme une victime des rancunes impériales. Il est vrai qu’il ne fut pas compris en 1804 dans la première promotion des maréchaux de France. Mais le méritait-il réellement ? Etait-ce en tous cas un choix qui s’imposait ? Aucun des contemporains, aucun des écrivains militaires ne la pensé. M. le lieutenant-colonel Titeux est le premier qui fasse grief à Napoléon de cette omission comme d’une injustice voulue, préméditée. Bien des motifs d’ordre divers ont pu dicter les premiers choix faits par le maître. Nous serions mal venus au bout d’un siècle à en contester le mérite et à vouloir juger mieux que lui de la valeur respective de ses généraux. Qui donc les connaissait plus à fond que lui, qui avait plus d’intérêt à les bien choisir, non seulement pour sa gloire, mais pour le succès de ses armes ?
En tous cas il offrait au nouveau grand-officier de la Légion d’honneur l’occasion de se distinguer encore en le plaçant comme divisionnaire au 6e corps dans la campagne de 1805. Sous les ordres de Ney, Dupont se trouva près d’Ulm, à Haslach, dans une situation peu différente de celle où il s’était trouvé à Pozzolo sous les ordres de Brune. Avec 5 000 hommes il eut à soutenir l’effort de 25 000 Autrichiens ; là aussi, il les mit en déroute et leur fit 4 000 prisonniers. Là aussi, comme au passage du Mincio, il se trouvait seul sur la même rive que l’ennemi pendant que le gros de l’armée française restait sur la rive opposée.
Dans cette journée qui lui fait tant d’honneur et que M. Thiers appelle extraordinaire, il eut le tort grave de corriger une faute de l’Empereur. Celui-ci n’aimait pas qu’on pût même entrevoir qu’il s’était trompé. Aussi ni la bataille de Haslach, ni le nom de Dupont ne figurent-ils dans les bulletins de la Grande Armée. Détails tout à fait secondaires aux yeux du maître, dans l’ensemble glorieux d’une campagne qui avait commencé par la capitulation de l’armée autrichienne à Ulm et fini par Austerlitz. C’est toujours au fond la même pensée qui n’a rien de désobligeant pour Dupont personnellement, qui ne le vise pas en particulier, qui s’applique à ses camarades aussi bien qu’à lui : tout rapporter, tout subordonner à la gloire de Napoléon. La preuve que la personne de Dupont n’est pas systématiquement mise à l’écart, c’est que son nom est très honorablement cité à propos d’une autre affaire, du combat d’Albeck dont l’Empereur peut recueillir plus directement le bénéfice.
Ceux qui se sont occupés des campagnes de Napoléon savent depuis longtemps qu’il ne faut pas prendre à la lettre les bulletins militaires dictés par lui. Si le fond en demeure vrai, les détails subissent des modifications et des retouches calculées avec intention pour frapper l’opinion avec plus de force, pour faire valoir davantage les conceptions stratégiques et le génie militaire de l’homme. Sous le conquérant il y a le comédien toujours préoccupé de l’effet. On risquerait de grossir outre mesure l’importance de Dupont en supposant l’Empereur acharné contre lui, occupé à chaque instant de le diminuer. Il s’agit de tout autre chose, d’un procédé habituel, d’une altération fréquente de la vérité, dès qu’on trouve intérêt à l’altérer. Les Mémoires de Dupont lui-même nous offrent un exemple de la liberté avec laquelle l’Empereur procédait en pareil cas. Après la bataille de Montebello Dupont écrivait pour le ministre de la Guerre les détails de l’action dans la maison où se trouvait le Premier Consul ; celui-ci s’approche et, lisant le rapport à mesure qu’on l’écrivait, il dit tout à coup : « Vous mettez 1 500 prisonniers, ce n’est pas assez ; portez-les à 3 000 ; » et se reprenant aussitôt : « Non, mettez 6 000. Casteggio sonne mal, le nom de combat est trop faible ; il faut frapper l’opinion, mettez bataille de Montebello, cela fera plus d’effet à Paris. » Ici il exagérait pour faire valoir un succès. Ailleurs il diminue les chiffres pour pallier un échec ou pour qu’un lieutenant n’obtienne pas une part de gloire qu’il veut se réserver pour lui seul. Il n’y a rien là qui ressemble à un parti pris contre quelqu’un, à des rancunes ou à des ressentimens personnels.
M. le lieutenant-colonel Titeux a beau grouper une série de petits faits : il ne réussit pas à démontrer que, soit dans la campagne d’Italie, soit dans la campagne d’Autriche ou dans celle de Prusse, l’Empereur ait témoigné à Dupont des sentimens hostiles. Ne pas le récompenser, ne pas le nommer dans certaines circonstances, ne veut pas dire qu’on a contre lui des griefs. Cela peut simplement vouloir dire aussi qu’on n’a pas pour lui un goût très vif et qu’on ne le traite pas en favori. Napoléon, comme beaucoup de souverains, plus même que beaucoup de souverains, à cause du développement formidable de sa personnalité, avait des amis du premier et du second degré. Dupont n’était probablement que du second degré, ce qui n’implique aucune prévention contre lui, ce qui n’empêchait pas l’Empereur de causer familièrement avec lui la veille de la bataille de Friedland, de le féliciter le lendemain et de le nommer grand-aigle de la Légion d’honneur. Il serait difficile d’appeler cela une disgrâce, de transformer un témoignage si éclatant de satisfaction en une marque secrète d’hostilité. La vérité est qu’avant la capitulation de Baylen, Dupont ne fut ni jalousé, ni maltraité par l’Empereur. Le commandement même qui lui fut confié en Espagne indiquait que, sans avoir pour lui une amitié ou une préférence particulières, Napoléon comptait sur lui comme sur un de ses meilleurs soldats. Il ne le traita durement qu’après Baylen.
II
Il est temps d’étudier de près ce douloureux épisode de l’épopée impériale, premier échec infligé à nos armes après tant d’années de gloire. MM. Clerc et Titeux mettent entre nos mains tous les élémens d’information : documens recueillis aux Archives de la Guerre, aux Archives nationales, mémoires inédits et correspondance du général Dupont, lettres et rapports des généraux espagnols, ouvrages militaires et géographiques. Aucun détail n’échappe à leur érudition. Tous deux sont d’accord pour ne rien laisser subsister des accusations véhémentes portées par Napoléon dans un premier mouvement de colère contre un lieutenant malheureux. Les gros mots de trahison et d’infamie seraient ici déplacés. Il y a bien des années qu’on ne les prononce plus. Depuis près de cinquante ans, M. Thiers en a fait justice dans un récit plein de mesure. Dupont avait fait ses preuves sur vingt champs de bataille, il était brave, d’une bravoure incontestée. Quoi qu’ait pu dire l’Empereur dans une explosion de fureur sincère ou feinte, personne n’avait le droit de supposer qu’il eût capitulé par lâcheté.
Les reproches qu’on lui adresse sont d’un ordre tout différent. Avant d’en aborder l’examen, établissons bien les responsabilités, comme la fait le premier avec beaucoup de force M. le lieutenant-colonel Clerc. La capitulation de Baylen ne peut pas être isolée des événemens qui la précèdent ; elle n’est que la conséquence lointaine d’une politique et d’une stratégie déplorables. L’Empereur reconnaissait à Sainte-Hélène le mal que lui avait fait la guerre d’Espagne. Si cette âme orgueilleuse avait été capable de remords, elle aurait avoué qu’il ne s’agissait pas seulement d’une de ces fautes qui perdent un empire, mais d’un de ces crimes qui déshonorent un règne. La déloyauté avec laquelle fut traitée la famille royale d’Espagne est la cause initiale de tous les malheurs qui suivirent. Par le guet-apens de Bayonne, Napoléon réussit à rendre populaire une dynastie sans crédit et sans prestige. Il lui donne une auréole, celle du malheur. Le prince des Asturies allait être enveloppé dans le mépris universel qui s’attachait à son père et à sa mère. En mettant la main sur son héritage, en lui substituant un étranger, l’Empereur fait de lui l’élu de la nation, le représentant de la religion et de la patrie. Une nation, une religion, une patrie, grandes forces morales dont Napoléon méconnut constamment la portée dans ses combinaisons de famille, dans les remaniemens qu’il fit subir à la carte de l’Europe. Il ne se demandait pas ce qui convenait aux peuples, ce qui répondait à leurs besoins, à leurs traditions ou à leurs croyances. Il imposait d’en haut ses candidats et, dans sa confiance en lui-même, il ne lui venait même pas à l’esprit que les élus de son choix ne seraient pas accueillis avec gratitude par les populations. Ne suffisait-il pas qu’il les eût choisis ? Quelqu’un pouvait-il contester sa toute-puissance et sa clairvoyance ? Ailleurs, il rencontra des races molles et des sujets dociles. En Espagne, il se heurta sans le prévoir, sans même l’avoir soupçonné, avec une inconscience extraordinaire, à la résistance d’une race fière et violente.
Ce fut comme une traînée de poudre. Quoique l’armée française se présentât encore en alliée, la mauvaise foi de son chef l’avait discréditée d’avance. En quelques jours, une partie de la population des villages, des bourgs, des villes se leva pour repousser l’étranger, l’envahisseur, l’ennemi de la foi et de la patrie. Dans ce pays peu centralisé où chaque province conserve une sorte d’autonomie, on commence par l’insurrection locale. On surveille les routes, on garde les défilés des montagnes, on se jette par bandes sur les convois isolés, sur les traînards, sur les blessés. Chaque groupe agit pour son compte en attendant une organisation centrale. Plus tard on s’organisera, on créera un gouvernement, des chefs et des armées. Pour le moment, il s’agit de ne laisser aux Français aucune illusion sur le sort qui leur est réservé, de leur présenter partout, sur toutes les routes où ils passeront, la pointe des poignards ou le canon des carabinés. C’est la guerre nationale, mais c’est aussi la guerre sainte. Les prêtres et les moines sont autorisés à prendre les armes pourvu que ce soit pour tuer des Français. On compose des batteries d’artillerie et des compagnies d’infanterie avec des séminaristes. Des corps de combattans portent des croix sur la poitrine et invoquent l’exemple des Croisades. On s’embusque la nuit pour guetter, pour frapper l’adversaire, et on croit gagner le ciel par l’assassinat. Explosion effrayante de patriotisme et de fanatisme dont l’Empereur ne sait ni prévoir, ni comprendre la violence ! Pendant que l’Espagne se soulève presque tout entière, il continue à vivre dans une atmosphère de confiance et de sécurité. Ces bandes de paysans armés ne lui inspirent aucune inquiétude. Quelques expéditions bien conduites en viendront facilement à bout. Ce serait peut-être vrai s’il avait envoyé en Espagne la fleur de son armée, ses meilleurs soldats et ses meilleurs généraux, surtout s’il avait fait tout de suite l’effort nécessaire. Cent cinquante mille hommes vigoureusement commandés auraient pu étouffer l’insurrection dans l’œuf et momentanément au moins intimider le pays. Mais aucune précaution n’avait été prise. L’Empereur ne sachant même pas qu’il y avait une armée régulière espagnole, comptant n’avoir affaire qu’à des paysans sans cohésion, sans discipline et sans chefs, croyait pouvoir les réduire en quelques semaines par de simples promenades militaires. Au moment le plus critique, sa correspondance témoigne d’un optimisme très inattendu de la part d’un esprit si avisé et en général si averti.
Contre un ennemi qu’il dédaigne il ne croit pas nécessaire de se livrer à un grand effort. Pour des opérations de gendarmerie, les seules qu’il prévoie, les soldats seront toujours assez bons et les chefs suffisans. Il entend d’ailleurs ne pas se dépouiller, il tient à conserver sous sa main les effectifs de la Grande Armée, ses régimens les plus solides et l’élite de ses généraux. C’est de ce côté seulement que doivent se porter les grands coups, c’est là où il se trouve de sa personne que doivent être concentrés les moyens d’action les plus puissans. Ses lieutenans qui se battent au loin se tireront d’affaire comme ils pourront. Quant à lui, il a besoin de rester maître de toutes ses forces. Aussi n’enverra-t-il en Espagne que des généraux et des soldats de second ordre : Murat, le plus hardi de ses cavaliers, Savary, le plus fidèle et le plus obéissant de ses séides, tous deux d’un dévouement presque aveugle, mais tous deux étrangers aux grandes conceptions militaires, sans initiative personnelle hors de la vue du chef, infiniment plus en état d’exécuter un ordre donné que de le donner eux-mêmes.
Derrière eux un ramassis de soldats venus de tous les coins de la France, les uns trop vieux, déjà usés, mécontens, arrachés malgré eux aux dépôts de l’intérieur où ils n’aspiraient qu’à se reposer ; les autres au contraire trop jeunes, sans aucune instruction militaire, pris par anticipation dans la classe de 1808. Entre eux nulle cohésion, nulle solidité, nulle habitude de servir et de se battre ensemble. Ils ne se sentaient pas les coudes et leur chef ne les sentait pas dans sa main, pour emprunter au langage des troupiers deux expressions un peu vulgaires, mais singulièrement pittoresques. « Un corps sans âme, une vraie pétaudière, » disait le général Belliard. Ce fut le malheur de Dupont. Dans ses campagnes antérieures, il avait commandé des soldats admirables, habitués à vaincre, pleins de confiance en eux-mêmes et capables de toutes les audaces. A leur tête, en deux occasions mémorables, il avait attaqué et battu un ennemi cinq fois supérieur en nombre dans les conditions les plus dangereuses, ayant une rivière à dos, au risque d’y être jeté. Sa ténacité personnelle avait contribué au succès, mais il n’hésitait pas à reconnaître tout ce qu’il devait à la valeur de ses régimens. Voici comment il en parlait dans une lettre adressée à sa femme : « Il n’y a jamais eu de bataille gagnée plus gaiement ; la bravoure de nos troupes était si grande que l’action la plus violente semblait être un jeu. C’était avec des cris de joie et au pas de course que nous faisions des colonnes entières prisonnières de guerre. » Après la bataille d’Haslach, il écrivait encore modestement : « Au reste, je ne m’en fais pas accroire, et je rapporte tout à la fortune et à la bravoure de nos troupes. »
En 1808, en Andalousie, il n’aurait pu tenir le même langage ; il l’aurait pu d’autant moins que, si la qualité de ses troupes avait sensiblement diminué, aucune de ses anciennes campagnes ne présentait les difficultés qu’il avait à vaincre cette fois, si loin de sa base d’opérations, engagé malgré lui dans la plus périlleuse des aventures, au milieu d’un pays soulevé tout entier, sans point d’appui, presque sans ressources, en face d’une armée régulière trois fois plus nombreuse que la sienne, débordant d’enthousiasme et d’ardeur patriotique. Lorsqu’on suit de près les événemens, tout s’enchaîne et tout s’explique, tout prépare la catastrophe finale.
Comme point de départ une idée fausse : l’ignorance absolue des moyens de défense des Espagnols. L’Empereur qui, de Bayonne, prétend diriger les opérations, ne sait rien du pays qu’il veut conquérir. Il n’a pas la plus légère idée de la résistance que lui opposeront les mœurs, les sentimens religieux, le patriotisme des habitans. Il croit n’avoir devant lui que des bandes indisciplinées dont on viendra facilement à bout. Quand il ordonne à Dupont de marcher sur Cadix, il croit lui prescrire une opération facile, presque une simple opération de police. Mais la situation est tout autre qu’il ne la suppose. Non seulement l’Andalousie est défendue par son sol montagneux, par ses rochers, par ses gorges étroites si favorables à la guerre de surprises et d’embuscades. Mais, sans compter les guérillas, elle ne manque ni de soldats disciplinés, ni de cadres inférieurs, ni d’officiers. Ce ne sont pas des bandes de partisans qui vont fermer la route à Dupont. C’est une armée régulière de 34 000 hommes, puissamment organisée par la junte suprême de Séville, pourvue d’une artillerie excellente, commandée par un officier vigoureux, plein de patriotisme, Castaños. Contre de tels adversaires, de quelles ressources dispose Dupont ? Quels élémens de combat Napoléon lui met-il entre les mains ? N’en croyons presque jamais les chiffres officiels donnés par l’Empereur. C’est un calcul chez lui de grossir les forces qu’il attribue à ses lieutenans pour augmenter leur responsabilité. De loin, sans tenir compte des déchets, il estime l’armée de Dupont à 21 000 hommes. En réalité pour traverser l’Andalousie, en défalquant les malades, les traînards égorgés sur les routes, les déserteurs, il ne reste au malheureux général que 12 000 combattans valides.
Dupont fait la guerre depuis trop longtemps pour ne pas comprendre la gravité de la situation. En attendant qu’il puisse prendre l’adversaire corps à corps, il se sent entouré d’ennemis invisibles, coupé de ses communications avec le quartier général, menacé sur ses derrières et sur ses flancs. Il envoie à Madrid courrier sur courrier pour demander du secours. Malheureusement on intercepte ses lettres, on assassine ses envoyés. Savary, esprit court et de peu d’envergure, ne supplée pas par son initiative à l’absence de relations avec le corps d’armée d’Andalousie. Ne recevant de loin en loin que de rares messages, il ne soupçonne même pas l’existence d’un péril. Lorsque enfin, à la suite d’une dépêche plus pressante arrivée par hasard, il se décide à faire partir le général Vedel pour servir d’échelon et d’appui à Dupont, il conserve contre toute évidence un imperturbable optimisme. Vedel n’a pas pour instructions, comme il aurait dû l’avoir, de se porter avec rapidité au secours de Dupont, d’opérer coûte que coûte sa jonction avec un corps d’armée en danger. Dans la pensée du quartier général, le danger n’existe pas. Vedel ne doit se préoccuper de la situation de Dupont que si celle-ci devenait chanceuse. « Ce que l’on n’a aucune raison de présumer, ajoute Savary, puisque jusqu’à cette heure les plus grandes insurrections ont été dissipées par moins de vingt coups de canon et deux bataillons. » — « Je n’ai plus d’inquiétude pour Dupont, » écrivait-il un peu plus tard.
Tel est l’état d’esprit du quartier général, quelques jours avant Baylen ; voilà les illusions dont on se berce à la veille de la catastrophe. Savary d’ailleurs n’a que la direction nominale des opérations. Au-dessus de lui plane l’Empereur qui tranche souverainement toutes les questions, qui parle et ordonne en maître. Le corps de Dupont, la conquête de l’Andalousie : choses secondaires pour lui, affaires de détails que le temps arrangera. Il écrit même qu’un échec que recevrait Dupont n’aurait pas d’importance. Ce qui importe avant tout, c’est de ne pas découvrir Madrid, siège du gouvernement, centre du quartier général. Habitué à la centralisation française, il s’imagine que tenir la capitale, c’est tenir le pays. Raison de plus pour que Savary, lui aussi, se désintéresse de ce qui se passe au-delà de Madrid et n’envoie qu’en rechignant des renforts à Dupont.
III
Ici se pose la question capitale, celle qui domine tout le débat. Dans les préparatifs de la campagne, dans l’ordre de marche, dans les élémens de combat qu’on met à sa disposition, aucune responsabilité ne pèse sur Dupont. Ce n’est pas de sa faute si, au lieu de concentrer les troupes françaises autour de Madrid et de n’envahir l’Espagne que progressivement, avec méthode et en forces, on le dirige vers Cadix en le laissant en l’air sur la route, avec des soldats de qualité médiocre, en nombre insuffisant. Ce n’est pas de sa faute si personne, ni à Bayonne, ni au quartier général, n’a paru soupçonner l’existence de l’armée nombreuse et forte qui allait lui être opposée. Sa responsabilité ne commence qu’au moment de l’action ; en face de l’ennemi, sur le champ de bataille, a-t-il fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour éviter la catastrophe ?
Oui, répond le lieutenant-colonel Titeux, qui n’admet pas que le général Dupont ait pu commettre une faute, qui le considère comme un homme de guerre supérieur et le proclame impeccable. — Non, répond le lieutenant-colonel Clerc. Il a choisi librement, volontairement un mauvais terrain de combat. Lorsqu’il répartissait ses troupes d’Andujar à Mengibar, il entreprenait contrairement aux règles de la guerre une opération d’une extrême difficulté, en essayant de défendre le passage d’un fleuve presque partout guéable au mois de juillet, que des colonnes ennemies pouvaient traverser sur plusieurs points à sa droite et à sa gauche, de façon à l’envelopper. Qu’on n’invoque pas surtout pour le justifier les ordres formels qui lui prescrivaient de rester à Andujar et de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité. Si formels qu’ils fussent, ces ordres donnés de loin lui laissaient toujours la latitude de se mouvoir dans un certain rayon. Au passage du Mincio, à Pozzolo, Dupont avait autrefois réclamé cette liberté de mouvemens auprès de Brune, son chef direct et immédiat, présent comme lui sur les lieux. Comment ne lui aurait-elle pas appartenu dans des conditions si différentes, lorsque ses chefs étaient à des centaines de lieues et que lui seul pouvait juger des difficultés du terrain ? C’était à lui d’interpréter la pensée du quartier général, qui ne connaissait qu’imparfaitement la topographie du pays. Rester à Andujar, cela pouvait vouloir dire se maintenir dans la région, garder l’entrée de l’Andalousie, surtout ne pas reculer d’une manière apparente. L’idée d’un recul exaspérait Napoléon, comme une sorte d’humiliation pour ses armes, en face d’ennemis aussi méprisables que lui apparaissaient les Espagnols.
Il n’était donc pas question de reculer sensiblement, mais il était possible de se concentrer un peu en arrière sur les hauteurs de Baylen pour dominer le cours du Guadalquivir. En choisissant cette position, Dupont évitait jusqu’à l’apparence de se rapprocher de la Sierra Morena, car il en restait encore à deux journées d’étape. En revanche, il diminuait de vingt-quatre heures la distance qui le séparait des renforts attendus. Il lui suffisait d’expliquer en quelques lignes la situation à ses chefs pour être assuré d’avance de leur approbation. Le lieutenant-colonel Titeux convient lui-même qu’on ne pouvait se maintenir à Andujar qu’à la condition d’occuper solidement Baylen. La meilleure manière d’exécuter les ordres reçus était donc d’occuper tout de suite ce dernier point. L’injonction de tenir à Andujar comportait comme conséquence essentielle l’occupation antérieure de Baylen. Dupont aurait pu répondre qu’il laissait ce soin à Vedel. Mais pourquoi à Vedel ? Quelle confiance méritait de sa part un subordonné qu’il connaissait à peine, auquel il était bien imprudent de confier une tâche si importante avant d’être édifié sur son mérite ! Faute d’avoir exécuté lui-même à temps cette opération capitale, au lieu d’en laisser le soin à un lieutenant qui ne sut pas l’exécuter, le général Dupont, pour n’être pas coupé de sa ligne de retraite, se vit forcé de l’entreprendre dans des conditions désastreuses et succomba à la peine. Lorsque, le 18 juillet 1808, il se décidait enfin à marcher sur Baylen, il infirmait d’avance l’argument de ses apologistes, il reconnaissait lui-même que l’ordre de rester à Andujar n’avait rien d’impérieusement étroit, puisqu’il y désobéissait sous la pression des circonstances. Ce qu’il faisait ce jour-là, il aurait eu le droit de le faire quelques jours plus tôt et il aurait sauvé son armée.
Maintenant, il était trop tard. Il se débattait déjà dans une situation presque désespérée. L’armée espagnole, trois fois supérieure à la sienne, le tenait entre deux feux : devant lui, de l’autre côté du Guadalquivir, deux divisions commandées par Castaños ; derrière lui, l’attendant à Baylen même, deux autres divisions commandées par Reding. Il en était réduit à régler son ordre de marche comme s’il devait être attaqué à la fois en tête et en queue. Précaution trop justifiée par les événemens ! Pour comprendre l’horreur de la situation, il faut se représenter le champ de bataille du 19 juillet. M. le lieutenant-colonel Titeux en trace un tableau saisissant.
La plus grande partie des soldats de Dupont étaient des conscrits, presque des enfans. Beaucoup n’avaient pas vingt ans. Transportés sans transition d’un pays tempéré dans un climat brûlant où la température ne s’abaissait guère au-dessous de 40 degrés, ils souffraient cruellement sous ce ciel de feu. Depuis leur départ de Cordoue où ils avaient séjourné, ils ne recevaient qu’un huitième de ration par jour : ni vin, ni eau-de-vie, ni linge, ni médicamens pour arrêter les progrès de la dysenterie, qui faisaient dans leurs rangs d’affreux ravages. Ils se raidissaient néanmoins et s’efforçaient de ne pas rester en arrière, sachant que tout homme isolé était un homme perdu, que les paysans ne feraient pas grâce aux retardataires. Ils marchèrent ainsi toute la nuit du 18 au 19 juillet par une chaleur suffocante, sous des flots de poussière. Leur chef les conduisait à l’assaut de la position de Baylen qu’il aurait pu occuper plusieurs jours auparavant, que Vedel avait commis la faute d’abandonner, et où l’ennemi s’était installé sans résistance.
De trois heures du matin à midi, ils attaquèrent intrépidement les deux divisions de l’armée espagnole commandées par Reding, solidement retranchées en avant de Baylen, couvertes par une puissante artillerie, dont les pièces de 12 écrasaient nos batteries de 4. Ces attaques meurtrières demeurèrent sans résultat. Dans les fortes positions qu’il occupait, l’ennemi ne recula sur aucun point, malgré l’énergie des assaillans. C’était une troupe d’élite, recrutée avec le plus grand soin, brave et fanatisée. Elle ne céda pas un pouce de terrain.
A midi, à l’heure la plus chaude de la journée, il devint évident qu’on ne réussirait pas à s’ouvrir un passage à travers les lignes espagnoles, que la route de Madrid était ainsi fermée et qu’il ne restait que peu de chances de salut. Retourner en arrière vers Andujar ne paraissait pas moins impossible. On se heurterait inévitablement à Castaños et aux deux autres divisions espagnoles. De quelque côté que l’on jette les yeux, sur son front, sur ses flancs, sur ses derrières, partout l’ennemi, un ennemi féroce et implacable. Il y a bien Vedel qui pourrait prendre les Espagnols à revers et apparaître comme un sauveur : Mais Vedel ne paraît pas, il n’est qu’à trois lieues de Baylen, il entend le canon depuis le matin, et, pendant que ses camarades agonisent, il s’arrête paisiblement, sans le moindre souci du drame qui s’accomplit, pour laisser reposer et manger ses soldats. Lorsque tout espoir de succès et tout espoir de secours s’évanouissent ainsi, un immense découragement s’empare des conscrits de Dupont.
Les hommes accablés par la fatigue et par la soif se couchent haletans sur la terre brûlante. Il y en a qui jettent leurs armes pour aller chercher quelques gouttes d’eau dans le lit desséché des torrens. Pour comble de malheur, à ce moment-là même, la brigade suisse abandonne nos rangs et passe à l’ennemi ; il reste à peine 2 000 hommes au drapeau. C’est alors, mais alors seulement, qu’après avoir payé de sa personne, après avoir conduit plusieurs fois avec la plus grande bravoure ses régimens au feu, Dupont crut n’avoir d’autre ressource pour sauver les débris de son armée que d’entrer en pourparlers avec l’ennemi. Le mot de capitulation n’est pas encore prononcé. Le général français se borne à demander au général Reding une suspension d’armes et la faculté de se retirer sur Madrid. Mais pendant ce temps la situation de Dupont s’aggrave encore. Un courrier de Savary intercepté par les Espagnols leur apprend que les choses vont mal pour les Français du côté de Madrid. D’autre part, l’armée de Castaños, qui suit Dupont de près, arrive sur ses derrières. Les exigences des Espagnols s’accroissent naturellement avec les avantages qui se succèdent pour eux. Ils veulent bien accorder la suspension d’armes, mais ils refusent la route du quartier général. Ils exigent que toutes les troupes déposent leurs armes et soient considérées comme prisonnières de guerre. La dureté de la capitulation est adoucie par des paroles élogieuses pour la bravoure admirable des soldats français, adoucie également par la promesse qui leur est faite de les ramener immédiatement en France. Mais ce n’en est pas moins une capitulation, sans qu’il soit permis d’équivoquer sur un terme si clair, si uniformément admis dans les usages de la guerre.
Aurait-il été possible à Dupont de ne pas comprendre Vedel dans son désastre : Vedel resté en dehors des lignes espagnoles sur la route de Madrid, en mesure peut-être de regagner avec ses régimens le quartier général ? Question délicate à résoudre, sur laquelle il est difficile de connaître aujourd’hui l’exacte vérité. Vedel essaya bien de s’échapper ; il se porta sur Sainte-Hélène avec l’intention d’effectuer sa retraite. Mais, dès que le général Reding eut connaissance de ce mouvement, il menaça de rompre les négociations et de rouvrir le feu. Dupont n’aurait sans doute pas mieux demandé que de sauver son lieutenant, mais les Espagnols auraient-ils consenti à signer une capitulation si Vedel n’avait pas dû y être compris ? Lui-même ne paraissait pas très en mesure de se tirer d’affaire. Comme Dupont, dans la même proportion que lui, il était victime d’un accident de guerre que l’Empereur n’avait pas su prévoir : l’impossibilité d’assurer le ravitaillement de l’armée, à une telle distance du quartier général, dans un pays de montagnes arides, où chaque homme était un ennemi, où chaque mouvement de terrain pouvait receler une embuscade. Aucune sécurité n’existait plus pour les convois qui n’étaient pas escortés par des forces imposantes. De là pour les soldats une effroyable misère, la privation de tout, les horreurs de la faim et de la soif. « Depuis huit jours, écrivait le 19 juillet Vedel au général Belliard, je n’ai pas eu un morceau de pain à donner à ma troupe ; j’ai fait distribuer il y a cinq jours le reste de mon biscuit, il y en avait à peine pour deux jours. Le soldat a vécu de citrouilles, de concombres et de quelques chèvres qu’on a ramassées dans les montagnes. » Il traînait avec lui plus de 2 000 malades ; dans une marche de nuit, il laissa en arrière 800 hommes qui furent égorgés par les Espagnols. Dans un tel état d’affaiblissement, avec des soldats si épuisés, il aurait réussi difficilement à atteindre les défilés de la Sierra Morena où une cinquième division espagnole l’attendait pour l’écraser.
Et cependant c’était l’unique chance de salut. Beaucoup d’hommes seraient certainement restés en route, mais beaucoup aussi auraient passé à travers tout pour rejoindre le quartier général, comme le firent des groupes isolés. Ce que quelques centaines d’hommes ont pu faire, des milliers d’hommes l’auraient tenté avec plus de chances de succès.
La question du corps de Vedel écartée, aurait-il été possible à Dupont de ne pas capituler ? Le lieutenant-colonel Clerc rappelle à ce propos l’exemple que donna le maréchal Soult dans la campagne de Portugal, un an après Baylen. Une série de malheurs, une pointe audacieuse de l’armée anglaise, l’abandon d’un poste qu’il croyait occupé par un de ses lieutenans, l’avaient acculé à une situation en apparence désespérée. Sur sa droite et sur sa gauche, des masses ennemies convergeaient pour l’envelopper par derrière. Il ne lui restait d’autre issue qu’un étroit sentier de montagne. Déjà il entendait dire autour de lui qu’il n’avait plus qu’un parti à prendre : capituler. « J’en connais un autre, répliqua-t-il énergiquement. Que chacun fasse son devoir comme j’en donnerai l’exemple, et je garantis que je ramènerai l’armée en Espagne. » Il la ramena, en effet, après avoir fait sauter son artillerie et brûlé ses bagages.
On comprend très bien le sentiment d’humanité et de pitié qui peut troubler jusqu’au fond du cœur le commandant d’une troupe, même le plus brave, lorsque, après avoir fait des efforts désespérés, il s’aperçoit que ses moyens de résistance sont épuisés, qu’il ne lui reste plus qu’à laisser massacrer ses soldats ou à se rendre. S’il se rend alors, ce n’est point par lâcheté, c’est pour sauver la vie de ses hommes. Encore faut-il qu’il soit assuré de les sauver. S’il n’y réussit pas, si la capitulation n’est pas observée ou si elle entraîne des conséquences désastreuses pour ceux qui y sont compris, comment le justifier d’avoir déposé les armes au lieu de s’en servir jusqu’à la dernière extrémité ? Ce fut le cas de Dupont. C’était un soldat d’un incontestable courage ; il s’était très bien battu partout où il s’était trouvé ; le jour même de Baylen il avait conduit ses troupes au feu avec une admirable énergie. Lorsqu’il vit la partie désespérée, il crut de très bonne foi, en capitulant, sauver ses malheureux soldats épuisés, mourant de fatigue, de faim et de soif. Le malheur voulut qu’au lieu de les sauver, il les condamnât à la plus lente et à la plus douloureuse des agonies. Tout aurait mieux valu pour eux que le sort qu’il leur fit. La mort immédiate, sous la baïonnette ou sous le couteau des Espagnols, aurait été cent fois moins cruelle que la longue torture des pontons de Cadix ou de l’île de Cabrera.
C’est la faute des Espagnols, dira-t-on. D’accord. Mais, c’est aussi la faute de celui qui a eu confiance en eux. Sur cette terre d’Andalousie, violente et cruelle, au milieu de ces passions nationales et religieuses exaspérées, quel fond pouvait-on faire sur un morceau de papier signé par quelques hommes ? En admettant qu’ils fussent sincères, qui pouvait répondre que les clauses de la capitulation seraient acceptées par le gouvernement révolutionnaire dont ils dépendaient ? Ce fut, en effet, la junte de Séville qui refusa cyniquement de se considérer comme engagée et qui infligea aux 17 000 soldats de Vedel et de Dupont un traitement bien différent de celui qui avait été convenu. Avant de mettre sa signature au bas du texte, dans les heures qui précédèrent, Dupont eût pu recueillir quelques indices sur l’état d’esprit de ses adversaires. Il aurait pu se souvenir que ses propres malades venaient d’être égorgés à l’hôpital de Manzanarès. La menace faite par Reding de massacrer la division française la plus rapprochée de lui, si Vedel bougeait, était significative. Ce qui ne l’était pas moins, c’est la désinvolture avec laquelle les Espagnols au cours d’une suspension d’armes, dont une des conditions est l’immobilité des deux parties, s’attribuaient la liberté de se mouvoir qu’ils nous interdisaient. Dans les journées qui suivirent le 19 juillet, ils ne cessèrent de manœuvrer pour nous serrer de plus près et même pour envelopper Vedel, resté en dehors de leurs lignes. Ils se réservaient le droit de s’approvisionner, mais ils ne permettaient pas le passage des vivres destinés à nos troupes. En tout, on sentait, de leur part, avec une haine implacable une mauvaise foi inquiétante.
Enfin arriva le jour du départ, le jour où devait commencer la stricte exécution des clauses de la capitulation. Aucun doute ne fut plus alors possible sur les intentions des vainqueurs. Les stipulations du 19 juillet étaient formelles et ne pouvaient donner prise à aucune équivoque. Il avait été stipulé que les prisonniers qui avaient déposé leurs armes à Baylen se rendraient par journées d’étape à San Lucar et à Rota pour être embarqués sur des vaisseaux avec équipages espagnols et transportés en France au port de Rochefort. L’armée espagnole se chargeait de les escorter et assurait leur sécurité jusqu’au port d’embarquement. Il en fut, hélas ! tout autrement. Les soldats d’escorte, responsables de la vie de chaque prisonnier aux termes mêmes de la capitulation, se bornaient à faire rentrer dans le rang, à coups de crosse de fusil, tous ceux que leur faiblesse ou un besoin pressant obligeaient à s’arrêter.
Tout retardataire était perdu. « Les habitans arrivaient pour le massacrer, dit un chirurgien militaire qui faisait partie d’une des colonnes. Nous n’avions qu’à nous retourner pour être témoins de ces assassinats et, ne l’eussions-nous pas fait, des cris lamentables et les chants barbares des égorgeurs ne nous révélaient que trop ce qui se passait. Femmes, enfans, vieillards, tous s’en mêlaient. »
Lorsque les malheureux arrivèrent à Cadix, après des marches forcées sous un ciel de feu, après avoir été insultés et menacés cent fois sur la route, sans jamais rencontrer une marque de sympathie, au fond d’une province où il n’y avait pas un habitant qui ne fût un ennemi, trouvèrent-ils au moins les bâtimens de transport qu’on leur avait promis, qui devaient les ramener en France ? Ceux qui pour faire accepter la capitulation y avaient inséré cette promesse n’étaient pas en mesure de la tenir. Il ne dépendait pas d’eux d’introduire des bâtimens étrangers dans le port de Rochefort alors bloqué par les Anglais. D’ailleurs, comme le savaient d’avance les signataires de la capitulation, et comme l’avouait un des membres de la junte de Séville, il n’y avait, à Cadix, ni bâtimens de transport, ni ressources pour s’en procurer.
En réponse aux réclamations du général Dupont, on lui répondait avec ironie : « Je suis persuadé que ni le général Castaños, ni vous, n’avez cru la capitulation exécutable. Castaños a voulu sortir d’embarras, et vous, obtenir des conditions qui, bien qu’irréalisables, honorassent votre reddition. Chacun de vous a obtenu ce qu’il désirait, et maintenant la nécessité impose ses lois. » Rien de plus dur n’a été dit au général Dupont. C’était lui donner à choisir entre le rôle de dupe et celui de complice. Le malheureux avait beau multiplier les protestations, rappeler la parole donnée et les signatures échangées. On lui répondait invariablement : « Pourquoi voulez-vous que nous observions les termes d’une capitulation, vous qui n’avez rien respecté, vous qui avez envahi l’Espagne sous le voile de l’alliance et de l’amitié, vous qui avez emprisonné notre roi, vous qui occupez, malgré lui, ses palais et son royaume, vous qui venez troubler notre tranquillité, vous qui apportez dans ce pays pacifique la guerre et l’esprit de conquête. » L’odieuse conduite de l’Empereur envers Charles IV fournissait à nos ennemis un argument terrible, comme un exemple qui leur avait été donné, comme une justification anticipée de leur mauvaise foi.
Des 17 000 hommes qui capitulèrent à Baylen, bien peu devaient revoir la France. Leur sort fut épouvantable. Leurs souffrances nous ont été racontées par plusieurs d’entre eux, officiers, médecins, sous-officiers, soldats. C’est un martyrologe de six années. D’abord l’entassement sur les pontons de Cadix, vieux bâtimens hors d’usage, beaucoup trop petits pour une telle foule. Dans un seul de ces pontons, on empila jusqu’à 1 800 hommes à la fois, couchés comme des porcs les uns sur les autres, sur des planches goudronnées. Pas d’air, des odeurs méphitiques montant du fond de la cale, partout la vermine, à peine quelques gouttes d’eau potable. Pour surcroît de souffrance, une nourriture insuffisante apportée irrégulièrement. Le journal des privations, tenu par une des victimes pendant le premier trimestre de l’année 1809, renferme des détails qui font frémir. Au commencement d’un hiver qui fut très pluvieux, on ne fournit aux prisonniers, ni hamacs, ni couvertures. Lorsqu’il pleut, l’eau filtre dans l’entrepont. Un jour, ils ne reçoivent pas de pain, le lendemain, pas de légumes, le surlendemain, pas de vivres du tout. Il n’y a de régularité que dans leur misère. Aussi d’horribles maladies se déclarent-elles parmi eux. Sans alimens pour réparer leurs forces, sans médicamens, sans soins, ils meurent par milliers, les cadavres s’accumulent. On a commencé par les jeter à la mer, mais, les habitans de la ville se plaignant que tant de morts empoisonnent l’eau du port, on oblige chaque ponton à conserver ses cadavres jusqu’à ce que des corvées viennent les chercher pour les ensevelir sur la côte. Quatre, cinq, six jours se passent sans que la douloureuse besogne soit accomplie. Un jour, dit un témoin occulaire, j’ai compté jusqu’à 98 morts sur notre gaillard d’avant.
L’îlot de Cabrera, où on les transporte ensuite, réserve aux survivans toutes les variétés de la souffrance humaine. Un désert, presque entièrement dépourvu de terre végétale, pas une habitation ; ni habitans, ni animaux domestiques ; des rochers, des grottes, des précipices, des arbustes épineux et rabougris, un petit bois de pins, une seule source pour toute l’île. C’est là que le gouvernement espagnol abandonne 6 000 Français qu’il condamne à se tirer d’affaire tout seuls comme Robinson. Encore n’ont-ils pas comme lui un bâtiment naufragé pour aller y chercher des instrumens, de la poudre et des armes. On ne leur fournit rien, pas une pioche, pas une bêche, pas un outil de maçon ou de menuisier. On les laisse tout nus sur la terre toute nue. C’est à eux de s’ingénier pour se construire des huttes, pour entretenir et pour raccommoder leurs vêtemens. On ne leur doit que quelques onces de pain et de légumes, apportés tous les quatre jours par une barque qui vient de Palma. Tant pis si la nourriture est insuffisante, si le gros temps retarde la barque, si l’on reste quelquefois jusqu’à neuf jours sans vivres, si les uniformes usés tombent en lambeaux, si la source unique tarit presque en été, s’il faut attendre pendant vingt-quatre heures son tour de boire une gorgée d’eau ! Le gouvernement espagnol n’en a cure, il ne répond même pas aux gémissemens des intéressés.
Comme sur les pontons de Cadix, des milliers de ces malheureux succombent en quelques mois. Beaucoup sont morts de faim, beaucoup de maladies causées par les variations de la température, par des nuits très froides après des journées très chaudes, beaucoup de nostalgie et de désespoir. Ils ont mangé des rats, des souris, des lézards. Ils ont fait cuire des plantes vénéneuses, des peaux de mouton, quelquefois même des débris de corps humains. Il y en a qui sont restés tout nus des mois entiers, la peau tannée par le soleil et par l’air de la mer. Il y en a que la misère et les privations ont rendus fous.
Lorsqu’en 1814, la paix étant conclue avec l’Espagne, une flottille française alla recueillir les survivans, il en restait environ 2 000. Voici l’état dans lequel les trouvèrent nos marins, suivant le témoignage d’un officier de la flottille : « A la vue de notre pavillon qui leur annonçait le jour de la délivrance, les prisonniers, semblables à des spectres, se traînèrent le long des rochers ; ils en descendirent avec peine les escarpemens pour se précipiter vers le rivage en poussant des cris de joie… Deux cents de ces malheureux, frappés d’aliénation mentale, erraient au milieu de rochers inaccessibles, n’ayant d’abri que des cavernes. » Il est difficile de juger avec indulgence une capitulation qui a entraîné des conséquences aussi désastreuses. On le peut d’autant moins que les signataires de la capitulation n’ont point partagé le sort de leurs soldats, qu’ils ont été ramenés en France pendant que ceux-ci agonisaient sur les pontons de Cadix ou dans le désert de Cabrera. Notre pitié va si naturellement à ceux qui sont morts de faim, de privations et de misère, qu’il ne nous en reste plus pour les autres.
IV
Lorsqu’il apprit la capitulation de Baylen, l’Empereur éprouva un des plus violens accès de colère auxquels il se soit livré dans le cours de sa vie. Ce mot, qu’il avait été si satisfait d’appliquer à l’armée autrichienne et à l’armée prussienne en l’accompagnant de toutes les formes de la courtoisie militaire pour rendre hommage au courage malheureux, lui devenait odieux dès qu’il était appliqué à l’armée française. Les expressions les plus grossières et les plus insultantes se pressent sur ses lèvres, Il parle de trahison, de lâcheté, de déshonneur. Dupont et les généraux qui ont signé la capitulation sont des misérables qui ont perdu leur armée. Il les fera fusiller, l’outrage infligé à l’uniforme français sera lavé dans leur sang. Il apprend qu’on les a séparés de leurs soldats, retenus prisonniers de guerre contre la foi jurée et qu’on les ramène à Toulon. Aussitôt ses ordres sont donnés. Dès son débarquement Dupont est arrêté, on saisit tous ses papiers, on le conduit à Paris, où il est écroué à la prison militaire de l’Abbaye avec les généraux Marescot, Vedel, Chabert et le capitaine de Villoutreys, coupables d’avoir pris part aux négociations du 19 juillet. Les autres officiers du corps de la Gironde qui débarquent successivement à Toulon et à Marseille ne sont pas arrêtés, mais on refuse de les entendre et de les interroger. Chacun d’eux en arrivant reçoit personnellement du ministre de la Guerre l’ordre de se rendre à l’état-major de l’armée d’Espagne ou à l’état-major de l’armée d’Italie, dès qu’il aura purgé sa quarantaine. Le maître ne veut pas que tous ces témoins puissent se voir et se concerter pour égarer sa justice. Ce n’est pas une enquête qu’il demande, c’est un jugement.
Ce ne fut pas aussi facile qu’il le croyait d’abord. Sa première pensée avait été de faire juger le général Dupont et ses coaccusés par la haute cour impériale. Déjà les préparatifs étaient faits au Luxembourg, le général avait même choisi ses défenseurs. Puis l’Empereur se ravisa : les renseignemens qu’il recueillit lui firent craindre un acquittement et il renonça, pour le moment du moins, à faire instruire un procès régulier. Les accusés n’y gagnèrent rien. On les maintint dans la prison de l’Abbaye, où ils occupaient des chambres malsaines, empoisonnées d’odeurs fétides. Plusieurs d’entre eux tombèrent malades, les médecins conclurent à la nécessité de les déplacer et on les envoya séparément dans des maisons de santé voisines de Paris, sous la surveillance de gendarmes qu’ils étaient tenus de loger et d’entretenir. Aucune considération d’humanité ne put fléchir en leur faveur le ressentiment de l’Empereur. Le général Chabert, réduit au tiers de sa solde d’activité et sans fortune, faisait valoir l’impossibilité où il se trouvait de faire vivre sa famille et de subvenir aux frais de la maladie qu’il avait contractée à l’Abbaye, Le ministre de la Guerre transmit cette touchante supplique au maître, qui de sa main écrivit en marge : « Refusé. »
Les années passaient sans que les accusés eussent pu faire valoir leurs moyens de défense et obtenir des juges. L’Empereur ne désarmait pas pour cela. Il attendait son heure. Un décret impérial du 12 février 1812 ordonna la réunion au Palais des Tuileries d’un conseil d’enquête, composé de quinze grands dignitaires choisis par le souverain, et chargé d’émettre un avis sur la conduite du général Dupont et de ses coaccusés à Baylen. Ce conseil tint six séances, du 17 au 26 février, sous la présidence de l’archichancelier Cambacérès. Les accusés comparurent devant lui sans défenseurs. On leur lut le réquisitoire du procureur général et chacun d’eux eut deux jours pour rédiger sa défense de mémoire, car on leur avait pris tous leurs papiers. Dupont particulièrement ne put obtenir aucune des pièces qui atténuaient sa responsabilité, aucune des lettres, aucun des ordres qu’il avait reçus du quartier général. Le jugement leur enleva à tous leurs grades et leurs décorations. De plus le général Dupont était tenu de ne jamais résider à moins de vingt lieues de la résidence impériale. L’Empereur, aggravant la peine, le fit incarcérer au fort de Joux, puis de là à la citadelle de Doullens.
Tels étaient les procédés de la justice impériale. Comme pour le duc d’Enghien, ce n’est pas un jugement ; c’est une condamnation voulue et prononcée d’avance. M. le lieutenant-colonel Titeux s’en étonne et y trouve une preuve de l’hostilité personnelle que l’Empereur nourrissait contre le général Dupont. La preuve de cette hostilité n’existe nulle part. Ne rapetissons pas la question. Il s’agit de tout autre chose, de la fortune même de l’Empire. Au moment où, Napoléon, à l’apogée de sa puissance, remanie la carte de l’Europe, où, après de prodigieux succès, il installe les membres de sa famille sur les trônes qu’il a rendus vacans, lorsque les rois et les peuples s’inclinent devant sa volonté souveraine et le proclament invincible, voici que tout à coup la nouvelle se répand que l’armée française, une de ces armées qui ont vaincu l’Autriche, la Prusse et la Russie, qui sont le symbole même de l’honneur et de la gloire militaire, vient de capituler, et devant qui ? Devant une nation qui ne compte pas aux yeux de l’Empereur, qu’il considère comme la proie naturelle de son ambition : la nation espagnole. Entrons un instant dans la pensée du maître, représentons-nous l’effet que dut produire, sur un esprit si plein de sa grandeur présente et future, l’annonce que les soldats d’Austerlitz et d’Iéna avaient mis bas les armes devant des paysans et des bandits espagnols.
Il ne réfléchit pas, il ne s’informe pas, il ne cherche pas à faire équitablement la part des responsabilités. Il voit rouge, il se sent à la fois humilié et menacé. Quel parti ses ennemis ne vont-ils pas tirer contre lui de cette aventure ? N’est-il pas démontré désormais qu’il y a une limite à sa toute-puissance, qu’il n’a pas pour toujours enchaîné la fortune ? N’est-ce pas aussi la révélation de ce qu’il y a de dangereux pour lui dans la guerre d’Espagne ? Pour nous qui connaissons l’avenir, c’est le glas funèbre qui commence à sonner. Les 17000 victimes de Baylen ne sont que l’avant-garde des centaines de milliers de soldats qu’engloutira la Péninsule, soldats qui manqueront sur d’autres champs de bataille, qui eussent pu sauver la fortune de la France à Leipzig et à Waterloo. Le conquérant ne voit pas comme nous la conséquence de ses actes, il ne devine pas encore ce que lui coûtera la folie criminelle de la guerre d’Espagne. Peut-être cependant a-t-il eu un frisson d’inquiétude et un pressentiment sinistre. En tous cas, il a éprouvé une humiliation profonde, et cela suffit pour expliquer sa fureur.
Le soldat aussi, l’homme qui a créé la première armée du monde, qui fait reposer toute sa grandeur sur l’accomplissement des vertus militaires, se révolte contre l’idée de capitulation. Bon pour les Autrichiens de capituler à Ulm, pour les Prussiens de capituler à Ratkau ! Est-ce que la Grande Armée connaît de telles faiblesses ? Verrait-on désormais les soldats français accepter la possibilité de déposer leurs armes aux pieds de l’ennemi ? Une telle honte doit rester un fait isolé, unique dans nos annales militaires.
On n’examinera pas si les signataires de la capitulation de Baylen ont des circonstances atténuantes à faire valoir, s’ils n’ont fait que subir par la faute des autres une nécessité inéluctable. On les traitera avec ignominie, comme des criminels, afin d’éviter le retour de semblables faiblesses. Leur condamnation servira d’avertissement et d’exemple. Tout le monde connaîtra le sort qui attend ceux qui, dans l’avenir, oseraient capituler. Ni grâce, ni pitié, ni justice pour eux. La dégradation et le déshonneur. Puisque, contre toutes les prévisions, une telle défaillance a pu se produire dans une telle armée, la loi en empêchera le retour. Berthier traduisait certainement la pensée impériale lorsque, dans les délibérations du Conseil d’enquête, il prononçait la parole décisive : « Un corps d’armée ne doit jamais capituler en rase campagne, son devoir est de brûler tous ses équipages, de se serrer en masse et de se faire jour à la baïonnette, ou de mourir honorablement. » Deux mois après, en vertu d’un décret, toute capitulation en rase campagne était déclarée criminelle et punissable de mort. C’était l’épilogue de la journée de Baylen.
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_G%C3%A9n%C3%A9ral_Dupont
Le général Foch
M. le maréchal Foch nous adresse la lettre suivante, que nous nous empressons d’insérer :
Trofeunteuniou, le 5 août 1921.
Monsieur le directeur et cher confrère,
La Revue des Deux Mondes, dans son numéro du 1er août et sous la signature de M. Victor Giraud, présente le 20e corps d’armée et son chef, à la bataille de Morhange de 1914, sous un jour contraire en certains points à la réalité.
« Le 20 (août) à l’aube, emporté par sa fougue, est-il écrit, le commandant du 20e corps lance la 39e division à l’attaque des hauteurs de Marthil-Baronville, découvrant son flanc gauche. A 4 heures du matin, un formidable orage d’artillerie lourde s’abat sur les troupes françaises, et peu après, tout le IIIe corps bavarois, dévalant des bois, se rue à l’assaut. En une demi-heure, la 39e division, en dépit de tout son héroïsme, est bousculée, et à 8 heures, elle est en pleine retraite, entraînant dans son mouvement la 11e division ; presque tous ses chefs de corps sont hors de combat, et elle a dû laisser aux mains des Bavarois les deux tiers de son artillerie divisionnaire. Découverte par la retraite du 20e corps, vivement pressée par les Allemands, la 68e division de réserve se replie à son tour. Quant aux 15e et 16e corps, leur offensive a été retardée par le brouillard. Attaqués par des forces très importantes, fort éprouvés par l’artillerie lourde allemande, ils rétrogradent eux aussi défendant pied à pied le terrain et se dégageant, surtout le 16° corps, par de vives contre-attaques.
« C’est un grave échec dont les causes stratégiques et tactiques sont multiples et complexes, mais dont il s’agit de limiter les effets, en attendant de le réparer. A 10 heures 30, le général de Castelnau donne à toutes ses troupes l’ordre de se retirer par échelons… »
A lire ces lignes, l’insuccès et la retraite du 20e corps auraient décidé du sort des autres corps d’armée, auxquels la fortune se montre moins sévère dans le récit. Son échec aurait entraîné celui de l’armée, fixé définitivement l’issue de la rencontre et motivé l’ordre de retraite lancé à 10 heures 30 par le commandant de l’armée.
L’histoire documentée fera connaître un jour les causes stratégiques et tactiques comme aussi les erreurs morales qui ont présidé à la conduite des événements. Dès aujourd’hui, certaines erreurs matérielles du récit sont à rectifier :
« La 39e division lancée à l’aube à l’attaque des hauteurs de Marthil-Baronville. » Erreur, disons-nous.
Lorsque à 4 heures, dans la matinée du 20, l’attaque allemande part avec la violence exposée, la 39e division n’a encore engagé aucune entreprise offensive. Elle continue de tenir les positions conquises la veille et qui étaient les objectifs assignés à sa marche de ce jour, notamment le signal de Marthil. Elle commence ses préparatifs pour agir, mais pas avant 6 heures. Franchement devancée, elle se trouve de suite engagée dans une puissante action dont l’ennemi a pris l’initiative. A la guerre, on est toujours deux. C’est l’attaque qu’elle a à recevoir, au lieu de la lancer comme il est écrit. Sa situation est l’inverse de celle que lui fait l’écrivain. Comment s’en retire-t-elle ?
« A 8 heures, elle est en pleine retraite, entraînant dans son mouvement la 11e division, » est-il écrit encore. Erreur, disons-nous de nouveau :
A 8 heures, en réalité, la division a été éprouvée, oui, mais elle est établie à la lisière Nord de la forêt de Château-Salins ; elle y restera jusqu’après midi ; elle tient la ligne de Château-Brehain, Brehain, Achain ; elle est en liaison étroite avec la 11e division toujours à Pévange, un de ses objectifs de la veille. « En pleine retraite ? » Non. Au 20e corps on ne bat en retraite que sur des ordres formels. Pour qui a vu les troupes, ce jour-là notamment, cet esprit y règne de haut en bas. En fait, la 39e division ne quittera la corne Nord de la forêt de Château-Salins qu’à midi 45 ; et de même, la région avoisinante des localités ci-dessus indiquées. Mais à ce moment, les ordres de retraite sont depuis longtemps partis d’en haut, et l’ont touchée.
Quant à la 11e division qui aurait été entraînée dans ce mouvement de retraite, toujours dès 8 heures, l’erreur est aussi complète. Elle tient dans la matinée les positions gagnées la veille et se maintient toute la journée sur les hauteurs qui les dominent : hauteurs Sud d’Habondange et de Conthil-Riche, Lidrequin et Haut de Koking. Bien plus, de ces derniers points elle aspire et se prépare à répondre aux appels de l’armée formulés dès 7 heures, répétés à 8 heures 15, d’attaquer vers Lidrezing pour dégager le 15e corps. Car ce corps d’armée contre-attaqué sur tout son front depuis la région de Bideffstroff jusqu’à la lisière Sud-Est de la forêt de Bride et Koking est dans une situation critique. Il est demandé par l’armée au 20e corps, à 8 heures 15, « d’attaquer immédiatement vers Lidrezing pour enrayer l’offensive ennemie et dégager le 15e corps. »
La 11e division ne quittera cette région que dans la soirée, et avec ses arrière-gardes dans la nuit, après l’exécution du repli ordonné à la 39e division. C’est toujours sur un ordre qu’elle se repliera et dans une tenue parfaite.
« Découverte par la retraite du 20e corps, vivement pressée par les Allemands, la 68e division de réserve se replie à son tour, » est-il encore écrit dans le récit de la matinée du 20 août. Nous avons vu ce qu’était la retraite du 20e corps. Il n’y en avait pas. Jusqu’à midi 45, il tient la forêt de Château-Salins, y compris sa corne Nord ; par-là, il couvre toujours le flanc droit de la 68e division de réserve. Quand il se replie dans l’après-midi, par ordre supérieur, la 68e s’est déjà repliée.
En résumé, le 20 août 1914, à midi, le 20e corps est en état physique et moral de résister à l’ennemi et de l’arrêter, si on le lui demande. De plus rudes épreuves devaient, au cours de la guerre, montrer tout son pouvoir de résistance. Sa retraite, ce jour-là, est donc l’effet et non la cause de l’ordre de l’armée de 10 heures 30. Il ne m’appartient pas de dire de quelles considérations cette décision résultait. Elle ne pouvait, en aucun cas, sortir de la situation ou de l’attitude du 20e corps.
Quant au chef du 20e corps « emporté par sa fougue » et lançant à l’aube la 39e division à la prétendue attaque des hauteurs et devenant ainsi une des causes de tout le désastre, on a vu qu’il n’avait rien lancé.
Pas davantage, on ne trouverait trace de cette fougue inconsidérée dans ses ordres au 20e corps, malgré les invitations formelles du commandement supérieur.
Celui-ci prescrivait en effet, le 18 août, dans une instruction générale :
« L’ennemi cède devant nous : en particulier, il a abandonné Sarrebourg et Château-Salins.
« Dans l’intérêt général, il faut le poursuivre avec toute la vigueur et toute la rapidité possibles.
« Le général commandant la 2e armée compte sur l’énergie, sur l’élan de tous pour atteindre ce résultat.
« Il invite les commandants de corps d’armée à inspirer à leurs troupes cet état d’âme différent de l’esprit de méthode qui s’impose vis-à-vis d’organisations défensives préparées.
« Dans ce même ordre d’idées, les éléments lourds, qui retardent la marche, seront rejetés en queue des colonnes, jusqu’au moment où leur entrée en action deviendra nécessaire. »
Commandant du 20e corps à cette date, je dois aujourd’hui à son honneur, à son splendide passé, à ses glorieux drapeaux, de ne pas en laisser approcher l’ombre d’une tache, sous la forme d’un récit inexact, ni de lui laisser attribuer un renversement dans la direction des opérations que rien ne justifie de sa part.
Recevez, Monsieur le directeur et cher confrère, l’assurance de mon entière considération.
MARECHAL FOCH.
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_20e_corps_%C3%A0_Morhange_(20_ao%C3%BBt_1914)
Le général Foch :
Au cours de la dernière guerre, mes fonctions m’ont successivement appelé à différents postes, d’abord à la tête du 20e corps, et ce sont alors les opérations de Lorraine jusqu’à la fin d’août 1914. Puis je commande la 9e armée, et la fin d’août 1914. Puis je commande la 9e armée, et c’est la bataille de la Marne. Après cela, comme adjoint au général commandant en chef, je suis chargé de coordonner dans le Nord les actions des troupes françaises avec les troupes alliées, britanniques et belges ; ce sont alors les batailles de l’Yser, d’Ypres, les attaques d’Artois et la bataille de la Somme, qui nous mènent à la fin de 1916.
Comme chef d’état-major général de l’armée en 1917, je fonctionne à titre de conseiller militaire du gouvernement français. Il a en effet décidé de prendre part à la conduite de la guerre. J’assure, entre autres entreprises, notre coopération en Italie dès le mois d’avril. Je la dirige personnellement à la fin d’octobre et pendant le mois de novembre de la même année. Enfin je participe à l’installation de l’armée américaine en France.
En 1918, comme président du Comité militaire exécutif de Versailles, puis comme commandant en chef des armées alliées, je prépare et conduis l’ensemble des forces alliées du front d’Occident.
Aujourd’hui, en toute sincérité, j’écris mes souvenirs. Ils ne forment pas une histoire de la guerre, mais seulement le récit des événements auxquels j’ai pris part. Comme on vient de le voir, c’est seulement dans la dernière année que ce récit peut porter sur l’ensemble du front d’Occident.
Il a été écrit d’après les impressions que nous éprouvions au moment de l’action, comme aussi d’après les renseignements que nous avions ou les hypothèses que nous faisions sur l’ennemi, à ce moment toujours plein d’incertitudes.
Pour saisir comment j’ai vu et interprété les événements, peut-être n’est-il pas inutile au lecteur de remonter plus haut, de connaître sommairement le passé de celui qui a écrit. Les manières de voir et de faire d’un homme d’un certain âge proviennent en effet d’une formation qui les explique naturellement quand on la connaît, comme aussi de certaines circonstances particulières qui ont marqué dans sa vie, au point d’en orienter et d’en fixer constamment la conduite.
Né à Tarbes, au pied des Pyrénées, en octobre 1851, d’une famille entièrement pyrénéenne, j’avais fait mes études successivement au lycée de Tarbes, au lycée de Rodez, au petit séminaire de Polignan, dans la Haute-Garonne, puis au collège des Jésuites de Saint-Michel à Saint-Étienne, partout où la carrière de fonctionnaire de mon père avait entraîné ma famille. A Saint-Étienne s’étaient terminées mes études préparatoires au baccalauréat ès lettres, à côté du futur maréchal Fayolle. Bien que j’aie pu songer de bonne heure à l’École polytechnique comme l’illustre camarade que je viens de citer, nos familles et nos maîtres n’avaient pas cru avantageux de nous épargner le circuit littéraire qui allait évidemment retarder, le commencement de notre préparation à l’École. C’est ainsi qu’après la classe de philosophie nous passions notre baccalauréat ès lettres avant d’aborder les études scientifiques. Si le propre de ces dernières, de la formation mathématique notamment, est d’habituer l’esprit à considérer des grandeurs et des formes matériellement définies, comme aussi à préciser des idées sur ces sujets, à les enchaîner par un raisonnement implacable et à façonner ainsi cet esprit à une méthode de raisonnement des plus rigoureuses, le propre des études de lettres, de philosophie et d’histoire, est avant tout, en quittant le monde de l’observation, de faire naître et de créer des idées sur le monde vivant, par là d’assouplir et d’élargir l’intelligence, au total de la maintenir en éveil, active et féconde, en présence du domaine de l’indéfini qu’ouvre la vie. Devant ce vaste horizon qui est pourtant une réalité, il faut bien, pour avancer, tout d’abord voir large, percevoir clairement, puis, un but étant choisi, y marcher résolument par des moyens d’approche et de conquête d’une efficacité bien assurée. C’est ainsi que la double préparation de connaissances générales et d’études spéciales se montre avantageuse, semble-t-il, pour qui veut, non seulement connaître un métier, mais aussi le faire au besoin évoluer et l’appliquer successivement à de nouveaux buts, d’une nature souvent différente. L’avenir ne fera sans doute qu’accentuer, pour l’officier notamment, cette nécessité de la culture générale à côté du savoir professionnel. A mesure que s’étend le domaine de la guerre, l’esprit de ceux qui la font doit s’élargir. L’officier de réelle valeur ne peut plus se contenter d’un savoir professionnel, de la connaissance de la conduite des troupes et de la satisfaction de leurs besoins, ni se borner à vivre dans un monde à part. Les troupes sont en temps de paix la partie jeune et virile de la nation, en temps de guerre la nation armée. Comment, sans une constante communication avec l’esprit qui anime le pays, pourrait-il exploiter de pareilles ressources ? Comment pourrait-il présider aux phénomènes sociaux, caractéristiques des guerres nationales, sans un certain savoir moral et politique, sans des connaissances historiques lui expliquant la vie des nations dans le passé et dans le présent ? Une fois de plus, la technicité ne lui suffira-plus. Il la faut doublée d’une grande somme d’autres facultés. Facilement il comprendra d’ailleurs que son esprit et son caractère se préparent mieux pour la guerre à venir, et que la carrière se fait plus docilement dans la paix, si, dans un entier sentiment de discipline, il se maintient constamment par une intelligence largement en éveil à la hauteur des circonstances et des problèmes qui se présenteront sur sa route, plutôt qu’en vivant uniquement de la vie de garnison et en se laissant obséder par l’idée de gravir les échelons de la hiérarchie, sans justifier de capacités grandissantes.
A défaut de cette conception, l’officier de carrière risque de se voir préférer, au jour de la guerre, l’officier de complément muni certainement du savoir indispensable, mais que le train d’une vie plus productive a maintenu dans une plus féconde activité.
En tout cas, après avoir terminé mes études littéraires au collège Saint-Michel, j’allais à Metz, en 1869, poursuivre au collège Saint-Clément ma préparation à l’École polytechnique. C’était un établissement très bien dirigé, en plein développement, principalement recruté en Alsace et en Lorraine, préparant de. nombreux candidats aux écoles de l’État : Polytechnique, Saint-Cyr et Forestière, dans des cours remarquablement faits. Deux hommes notamment, le Père Saussié et le Père Causson, y tenaient une grande place par leur savoir et par leur dévouement absolu à la formation de leurs élèves. Un patriotisme ardent les animait sur cette frontière toujours menacée. Ils le communiquaient à leurs disciples, ils en poursuivaient un premier couronnement dans le succès de leurs élèves aux concours d’admission aux Écoles.
Les événements de 1870 nous trouvaient dans cette excitation laborieuse. Ils allaient nous laisser des souvenirs profonds.
C’est, dès la fin de juillet 1870, une importante partie de l’armée française se réunissant autour de Metz dans un excellent esprit mais avec un manque d’organisation impressionnant.
C’est, par un soir déclinant, l’empereur Napoléon III arrivant pour prendre le commandement en chef et remontant la rue Serpenoise, affalé dans sa voiture découverte, accompagné du prince impérial au regard inquiet et interrogateur, escorté des magnifiques cent-gardes, au milieu d’une population anxieuse et troublée à la vue de ce tableau de lassitude.
C’est l’installation à la préfecture du quartier général de l’empereur et de sa suite, aux grands noms et aux splendides uniformes. Puis, dans les journées des 4, 5, 6 août, pendant que s’effondrent les destinées de la France en des rencontres significatives, ce sont nos compositions d’admission à l’École polytechnique faites au lycée de Metz, toutes fenêtres ouvertes, au bruit lointain du canon, et dont la dernière, la composition française, pouvait donner à rêver aux candidats par son fond prophétique : développer cette pensée de Kléber : « Il faut que la jeunesse prépare ses facultés. »
C’est le 7 août, un dimanche, l’empereur, commandant en chef, allant à la gare de Metz prendre le train pour Forbach, apprenant par le chef de gare que les trains n’allaient plus jusqu’à Forbach évacué la veille, à la suite d’une bataille perdue, et rentrant à la préfecture immédiatement fermée pour prendre l’aspect d’un quartier général en désastre.
C’est la population messine agitée, voyant partout des espions qu’elle veut jeter à la Moselle. C’est ensuite la première proclamation de l’Empereur annonçant à la France ses défaites, trois batailles perdues, et dénaturant la vérité par sa ponctuation : « Le maréchal de Mac-Mahon me télégraphie qu’il a perdu une grande bataille sur la Sarre. Frossard attaqué par des forces supérieures… » au lieu de : « Le maréchal de Mac-Mahon me télégraphie qu’il a perdu une grande bataille. Sur la Sarre, Frossard attaqué par des forces supérieures… » C’est la consternation partout. L’après-midi, ce sont les populations des campagnes envahies ou menacées refluant vers la ville et l’arrière, la première vision des conséquences de la défaite, l’exode lamentable des familles chassées de leur foyer, emportant, dans le désarroi d’un départ imprévu et les fatigues d’une marche sans abri et à l’aventure, les vieillards, les femmes, les enfants, une faible partie de leur avoir, bétail ou mobilier, avec le désespoir dans l’âme et la misère en perspective.
Nous-mêmes, les élèves de Saint-Clément, nous quittions Metz quelques jours après pour rentrer dans nos familles. Sur la ligne de Metz à Paris, ce sont des mouvements en tous sens de trains de troupes du 6e corps envoyés de Châlons à Metz et refoulés en cours de route sur Châlons par crainte d’interruption de la voie ferrée aux approches de Metz. Aux abords de Paris passent ensuite les troupes du 7e corps, rappelées de Belfort, puis celles du ter corps ramenées de Charmes, après Frœschwiller, vers le camp de Châlons. Et quelque temps après, ce sont les trains des pompiers des communes de France arrivant avec leurs casques légendaires et leurs fusils à pierre à l’appel du gouvernement, pour assurer la défense de la capitale. A la vue de leur organisation disparate et archaïque, le gouvernement se rendait bientôt compte de leur inaptitude à la tâche envisagée et rendait à leurs communes ces dévoués citoyens nullement préparés à la guerre. Partout, on le voit, régnait cet esprit de désordre et d’erreur u de la chute des rois funeste avant-coureur ».
L’État s’effondrait, dont le gouvernement, endormant le pays dans une paix de prospérité, de bien-être et de luxe, avait détourné les regards de la nation de l’approche du danger, sans pourvoir lui-même aux précautions indispensables ni assurer l’entretien moral et matériel de l’armée qu’il avait, et qui eût pu, soigneusement et intelligemment administrée, retarder pour le moins et réduire le désastre. Comme on peut le penser, cette traversée au milieu des symptômes d’un effondrement, comme précédemment cette vue des premiers effets de la défaite, ne pouvait être, qu’une sérieuse leçon pour de jeunes esprits.
De mon côté, par la suite, je m’engageais pour la durée de la guerre au 4e régiment d’infanterie ; la lutte se terminait sans que j’y eusse pris une part active. Libéré au mois de mars 1871, je reprenais la route de Metz pour aller y retrouver, en une année scolaire fortement écourtée, un cours de mathématiques spéciales déjà vu, avec le même professeur, le Père Saussié, et tâcher d’aboutir, cette même année, à l’École polytechnique. Au collège Saint-Clément, nous partagions l’habitation avec des troupes allemandes de passage, et en permanence avec un bataillon du 37e régiment poméranien. Ce voisinage ne manquait pas de créer de nombreux incidents, car ceux qui le constituaient tenaient à nous faire sentir le poids de leur victoire, et, dans des assauts pleins de violence et de brutalité, à affirmer à tout propos et sans plus de prétexte le droit de tout faire qu’elle créait à leurs yeux. De là, nous allions à Nancy subir à trois époques de l’été 1871 les épreuves écrites, puis les examens oraux d’admissibilité et d’admission à l’École polytechnique. Le général de Manteuffel gouvernait la Lorraine occupée et commandait l’armée d’occupation. Il résidait sur la place Carrière, dans le Palais du Gouvernement où la déclaration de guerre de 1914 devait me trouver commandant le 20e corps d’armée. Il y recevait à leur passage de nombreux hôtes allemands de marque, princes, généraux, ou grands états-majors, et c’était chaque fois de bruyantes manifestations d’enthousiasme, des parades et des retraites militaires importantes en l’honneur des personnalités qui avaient mené les armées à la victoire ou qui par le traité de paix avaient, malgré les unanimes protestations des populations, violemment arraché à la France l’Alsace et la Lorraine. Après avoir été plusieurs fois le témoin de ces scènes, c’est de là que je partais pour entrer, en octobre 1871, à l’École polytechnique, dans un Paris tout fumant encore des incendies et des ravages de la Commune. Ici le pays était à refaire.
Quand il avait été question de mon entrée à l’École polytechnique, c’est surtout les carrières civiles, dont elle ouvre les portes, que ma famille avait envisagées. Mais, après la fin de la guerre malheureuse dont nous sortions, une première tâche s’imposait à tous, à la jeunesse notamment, de travailler au relèvement de la patrie dès à présent démembrée et constamment menacée d’une destruction totale. Aussi je n’hésitais pas à me ranger parmi les volontaires pour l’artillerie, désignés sous le nom de « petits chapeaux », appelés à entrer à l’École d’application de Fontainebleau après quinze mois d’École polytechnique, et à en sortir au mois de septembre 1874 pour arriver comme officiers dans les régiments.
Au lendemain de nos désastres et malgré une indemnité considérable payée au vainqueur, la France, entièrement désarmée par l’effet des capitulations qui avaient livré son matériel à l’ennemi, refaisait rapidement ses institutions militaires, comme aussi son armement. Elle se mettait à la hâte en état de tenir tête en cas de besoin à un adversaire toujours menaçant, étrangement surpris de la voir se relever rapidement, et sur le point, pour achever sa destruction, de recommencer la guerre, en 1875 notamment.
C’est dans cette période de réorganisation hâtive et de moyens encore insuffisants que je débutais dans l’artillerie, au 24e régiment, à Tarbes. Il y régnait heureusement un noble élan de tous et une fiévreuse activité. Et ce train des débuts de la paix devait longtemps se maintenir. On ne saura jamais assez célébrer le noble effort dont furent capables, dans l’armée, les vaincus de 1870 et les générations qui les suivirent, pour refaire nos troupes et les préparer à la bataille, comme aussi pour étudier et comprendre la grande guerre, dont l’armée du Second Empire avait perdu la notion, à la suite d’expéditions heureuses hors d’Europe et après une facile campagne d’Italie à buts et à moyens restreints.
Chacune des écoles militaires par lesquelles je passais : École polytechnique, Écoles d’application d’artillerie, puis de cavalerie, nous fournissait un puissant enseignements un développement progressif de nos facultés, comme aussi de réels sujets de réflexion ; mais l’École supérieure de guerre,’ où j’entrais en 1885, me fut une véritable révélation. Dans des enseignements plus ou moins théoriques, établis sur les leçons de l’histoire, elle formait un esprit moyen, usant des dons naturels et des connaissances acquises, à pouvoir rationnellement aborder les problèmes de la grande guerre, les raisonner, les discuter, en avancer la solution sur des bases solides.
Elle comprenait, il est vrai, une réunion d’hommes supérieurs : les Cardot, les Maillard, les Millet, les Langlois, les Cherfils notamment, remarquables par leur conscience passionnée, leur expérience, leur jugement. En partant d’études historiques minutieusement fouillées, ils parvenaient à définir et à embrasser à la fois le domaine moral illimité de la guerre, et à fixer, en les raisonnant, les moyens matériels par lesquels on devait le traiter. Par là, ils nous fournissaient, en même temps qu’un enseignement établi, une méthode de travail applicable aux problèmes de l’avenir.
De ces professeurs de l’École de guerre, l’un, le commandant Millet, appelé à tenir par la suite les plus hauts grades dans notre armée, voulut bien me suivre et s’intéresser à moi tout le long de ma carrière. C’est ainsi que plus tard je remplis auprès de lui les fonctions de chef d’état-major de corps d’armée, puis d’armée. Il avait exercé une grande influence sur ma manière de voir la lutte prochaine, en me communiquant constamment les réflexions que lui dictaient son expérience de la guerre de 1870 et sa recherche constante de la conduite à donner dans l’avenir à une action de guerre. Pour lui, et depuis 1870, la puissance des feux dominait et maîtrisait le champ de bataille, au point d’y briser l’élan de toute troupe qui n’avait pas une indiscutable supériorité de feux. Avec le perfectionnement de l’armement, cette puissance devait se révéler encore plus absolue dans la prochaine guerre. Il fallait à tout prix se préoccuper du. traitement à lui assurer, en cherchant à la prendre à son actif par un matériel plus puissant et à se soustraire à ses effets par des moyens à trouver, car ceux que nous pratiquions, tels que nos formations d’infanterie, étaient notoirement insuffisants. Ils ne pouvaient que mener à la ruine de la troupe. A cette action d’un feu supérieur devait succéder bien entendu l’assaut pour enlever la position ennemie, mais là n’était qu’une partie de la bataille. Le renversement de l’ennemi, obtenu de la sorte sur un point, allait quand même être coûteux et limité. Il devait, sous peine de rester stérile, être immédiatement agrandi et exploité par une action montée en vitesse et avec une certaine puissance, capable ainsi d’utiliser dans le temps et par les moyens préparés à l’avance le désarroi causé dans les organisations de l’ennemi, d’y semer la destruction et d’y répandre le désordre, d’y réaliser au total les bénéfices d’un effort victorieux, mais coûteux. C’était dire que, tout en préparant avec le plus de soins possible le commencement d’une action, le chef d’une troupe importante devait, bien loin de s’arrêter aux premiers résultats tactiques, avoir étudié le développement de l’action, comme aussi avoir préparé les moyens et avancé les éléments qui y seront nécessaires ; à un puissant effort de départ, garantir une continuité certaine sinon par le nombre et la violence des coups, du moins par la rapidité et la précision des nouveaux coups. Seule, l’extension immédiate d’un succès partiel demandée à la continuation de l’attaque et à la répétition précipitée de nouveaux coups, au total une seconde manœuvre tenue en réserve, mais préparée fortement, pouvait empêcher le rétablissement de l’adversaire que facilitait l’armement actuel. Seule elle rendrait le succès obtenu non seulement définitif, mais assez étendu pour amener une désorganisation profonde de l’ennemi et par là faire la victoire.
Mon passage, pendant trois ans, au 3e bureau de l’état-major de l’armée (alors dirigé par le général de Miribel) m’avait amené à connaître les dispositions prises par notre état-major pour mobiliser, concentrer, approvisionner les armées françaises dans la guerre, comme aussi les idées qui constituaient alors notre doctrine de guerre.
Devant une armée allemande supérieure par le nombre, par l’entraînement et par l’armement, le général de Miribel avait cherché, dans une étude approfondie de nos terrains de l’Est, à trouver de longues positions défensives sur lesquelles on briserait tout d’abord le flot très étendu, prévoyait-il, de l’invasion. Il avait donné à ses études une ampleur et une portée d’une valeur indiscutable. Mais, comme toute stratégie uniquement défensive, cet art de parer ou de retarder les coups par l’utilisation du terrain ne comportait pas d’indication de riposte. II était alors réservé au généralissime des armées françaises de fixer, pensait-on, le lieu et le moment où s’exécuterait cette contre-offensive, comme si un pareil renversement de l’attitude tenue devant l’ennemi ne comportait pas la décision la plus difficile à prendre judicieusement, la plus difficile à faire exécuter par les masses qui forment les armées modernes, au total n’exigeait pas les plus sérieux préparatifs avant de pouvoir être réalisée et d’aboutir à la reprise du mouvement en avant sans laquelle il n’y a pas de victoire. Le chef d’état-major mourait avant d’avoir pu aborder le problème de la contre-offensive et l’emploi des troupes qui devaient y correspondre. C’était d’ailleurs l’époque où l’état-major allemand renforçait ses armées de campagne d’une artillerie lourde jusqu’alors réservée à la guerre de siège.
C’est simplement pourvu des notions fondamentales du général Millet que j’abordais ainsi, à la fin de 1895, l’enseignement de la tactique générale à l’École supérieure de guerre, pour lequel j’avais été désigné. Pendant six ans d’un travail opiniâtre, je devais les approfondir et chercher à les compléter. Quand on s’est consacré à la recherche de la vérité guerrière, peut-on trouver un excitant plus fort que d’avoir à l’enseigner à ceux qui la pratiqueront sur les champs de bataille, où se jouent, avec la vie de leurs soldats, les destinées de leur pays ? Et pour en imprégner des esprits ouverts, mais que la pratique de la vie militaire a’ parfois rendus sceptiques sur les études d’école, ne faut-il pas la poursuivre ardemment jusqu’à la tenir solidement ? En réalité, l’obligation de fournir un haut enseignement militaire amène à se poser bien des questions concernant la guerre, dans ses origines comme dans ses fins, et à envisager les événements qui accompagnent les grands conflits. C’est ainsi qu’un esprit, qui ne se borne pas à la simple pédagogie du métier des armes, est naturellement entraîné à embrasser la philosophie de la guerre et à chercher à quels besoins ou à quelles aspirations elle.répond dans la vie des peuples ; de quel prix et de quels sacrifices ces peuples l’accompagnent ; comment le développement de la civilisation dans la paix, de l’instruction et de l’industrie notamment, met chaque jour à la disposition de la guerre des moyens nouveaux susceptibles d’entraîner, au jour de la lutte, de profondes transformations dans l’art de la pratiquer. Napoléon disait qu’une armée devait changer de tactique tous les dix ans. Trente’ ou quarante ans après 1870, quels changements ne devions-nous pas attendre de la part d’un adversaire à l’esprit toujours tendu, depuis Frédéric II, vers le perfectionnement de la guerre, dont l’essor industriel se montrait prodigieux et qui avait exalté au plus haut point le sentiment national d’un peuple en plein développement ? Ses écrivains militaires, les Falkenhausen, les Bernhardi, pour n’en citer que deux, ne laissaient pas ignorer d’ailleurs les proportions qu’allaient atteindre des organisations d’un nouveau modèle, ni l’extension que devait recevoir l’application aux peuples ennemis des lois de la guerre, c’est-à-dire de la loi du plus fort.
Aussi n’est-il pas étonnant que l’École de guerre, foyer d’études, ait, devant cet avenir inquiétant, fourni, avec son personnel d’instructeurs choisis dans toutes les armes et déjà éprouvés, un grand nombre des chefs appelés à se distinguer dans la grande guerre, sans parler d’un remarquable état-major. Tels les Pétain, les Fayolle, les Maistre, les Debeney, les de Maud’huy.
Quand, poursuivi par une politique qui coupait la France en deux partis pour assurer d’abord les carrières des officiers soi-disant dévoués à cette politique, je rentrais dans un régiment, les années d’École de guerre avaient fortement marqué leur empreinte dans mon esprit. J’avais appris à envisager les problèmes de la lutte de demain, à les discuter froidedement dans leur ensemble, à leur donner une solution. La vie régimentaire, en sous-ordre d’abord comme lieutenant-colonel du 29e d’artillerie sous un colonel particulièrement soigneux, comme chef de corps ensuite au 35e d’artillerie, me mettait aux prises pendant plus de quatre ans avec les difficultés d’assurer la réalisation d’un plan, d’une idée plus ou moins théorique. L’exercice du commandement est certainement la plus grande jouissance de la vie militaire, mais surtout dans le grade de capitaine par l’influence qu’on exerce de toute façon sur l’homme de troupe intelligent, dévoué, actif, qu’est le soldat français, et dans le grade de colonel, chef de corps, par celle qu’on exerce sur un corps d’officiers plein des plus nobles sentiments, d’un grand savoir et d’un dévouement à toutes épreuves, et, par ce corps d’officiers, sur tout un régiment qui est bientôt l’image de son chef.
Mais encore, ce corps d’officiers, faut-il l’instruire de sa tâche devant l’ennemi, à l’égard de ses subordonnés, de ses égaux et de ses supérieurs, en ce jour de la bataille où s’obscurcit l’horizon contre lequel il faut énergiquement travailler cependant, et où les communications deviennent de plus en plus difficiles entre tous les grades.
Chaque gradé a actuellement son rôle indispensable dans l’action ; il ne suffit plus qu’il soit tenu par un vaillant soldat parfaitement discipliné, il faut qu’il le soit par un chef sachant son métier, et capable d’initiative.
En tout cas, de mon commandement de régiment j’emportais l’impression que notre jeune armée était capable des plus grands efforts, et qu’elle devait aboutir à la victoire si on l’engageait dans des voies praticables avec un matériel de combat suffisant ; affaire. du haut-commandement, affaire d’organisation.
Car, depuis 1890 notamment, nos voisins d’outre-Rhin donnaient à leur armement un développement inusité par le nombre et la variété des calibres d’artillerie qu’ils destinaient à la guerre de campagne. Ils perfectionnaient avec le plus grand soin leurs moyens d’observation et de communications. Nous pouvions être en retard.
C’est dans cet état d’esprit, et sans y apporter de modifications profondes, que, continuant ma carrière, j’exerçais ensuite les fonctions de chef d’état-major d’un corps d’armée, puis de commandant de’l’artillerie de ce corps d’armée.
En 1908, j’étais appelé à commander l’École supérieure de guerre. Mon passage dans ce foyer de science m’amenait à proposer une troisième année d’étude pour certains officiers, en présence des lacunes que l’ampleur prise dans tous les sens par l’art de la guerre laissait encore dans leur savoir après les deux seules années d’école.
En 1911, je prenais le commandement de la 14e division, troupe des plus solides, préparée pour la couverture de la concentration ; en 1912, celui du 8e corps d’armée, et, au mois d’août 1913, celui du 20e corps à Nancy. Nos corps d’armée à cette époque, avec l’administration des régions correspondantes, représentaient par le personnel de "leurs troupes et services, comme aussi par leurs nombreux établissements, de vastes domaines, dont la direction et la connaissance exigeaient une très grande activité. A peine en possession du 8e corps, il me fallait passer au 20e. Il comprenait deux divisions d’infanterie et une division de cavalerie, toutes, trois à effectifs renforcés en vue d’une prompte mise sur pied de guerre. Au moment où j’y arrivais, il allait comprendre dans ses différentes unités trois classes au lieu de deux, par suite du vote de la loi qui portait à trois ans la durée du service. Il y avait à construire les casernements correspondant à cette augmentation d’effectifs, à étendre en proportion les hôpitaux et autres services militaires. Nous entreprenions en même temps la construction des ouvrages fortifiés autour de Nancy, et il fallait la hâter de toute façon. C’est dire que dans les dernières années avant la guerre et par suite de mes changements de position successifs, j’avais dû me soumettre à un train de plus en plus fort pour remplir entièrement ma tâche, entraînement des troupes, organisations de toutes natures, et cela sans perdre de temps, car l’adversaire devenait chaque jour plus menaçant et plus puissant. Après avoir largement dépassé l’âge de soixante ans, au lieu de pouvoir songer au repos, il fallait se préparer à fournir toute l’énergie et toute l’activité possibles. La guerre s’avançait.
D’autre part, au cours de mon commandement de l’École de guerre, j’étais entré en relations avec des notabilités importantes de plusieurs armées étrangères. Dans l’armée britannique, je m’étais lié particulièrement avec le commandant de l’École d’état-major de Camberley, alors brigadier général. Il allait devenir par la suite un des esprits les plus actifs de l’état-major impérial, puis le chef de cet état-major, c’était le Field-Marshal Wilson. Nous allions, pendant de longues années, notamment durant la guerre, travailler ensemble. Par sa grande intelligence, son inlassable activité, sa droiture à toute épreuve, il devait être un des grands animateurs des organisations anglaises et un des serviteurs les plus heureux de la cause commune. J’avais également reçu à plusieurs reprises une mission russe de l’Académie Nicolas, conduite par le commandant de cette Académie, le général Tcherbatcheff ; ceci m’avait valu d’être invité par l’empereur Nicolas à ses manœuvres de 1910.
Sans parler des relations de cordialité nouées de la sorte dans les deux armées, mes visites m’avaient largement éclairé sur les moyens que nos futurs alliés pourraient apporter dans une guerre contre l’Allemagne, si les gouvernements marchaient d’accord.
Lors de mon voyage en 1910, la Russie m’était apparue comme un empire aux dimensions gigantesques, aux assises sociales encore informes, avec son gouvernement concentré, même dans le domaine spirituel, entre les mains d’un seul homme, le tsar. Facilement l’inquiétude naissait, quand on mesurait la tâche du souverain et les capacités extraordinaires qu’il lui eût fallu pour tenir son peuple dans la voie du progrès. A remplir un pareil rôle, un Pierre-le-Grand n’était-il pas nécessaire ? Et si, à ces difficultés naturelles résultant de l’organisation du pouvoir, venaient s’ajouter les secousses d’une grande guerre, toujours susceptibles de mettre la solidité de l’État en cause, de quelles résistances seraient capables un semblable pouvoir comme aussi une nation tenue systématiquement à l’écart de la gestion de ses affaires, et si peu préparée à l’assurer ?
La Russie, encore dépourvue des principes sociaux et des forces morales que représentaient les organisations nationales de l’occident et du centre de l’Europe, ne devait-elle pas dans une grande lutte accuser quelques faiblesses, tel un colosse aux pieds d’argile ?
En tout cas, et heureusement pour l’alliance française, le tsar Nicolas II était un souverain d’une droiture à toute épreuve ; nous n’avions pas à douter du sens dans lequel il pousserait et maintiendrait les armées dont il disposerait, et elles étaient considérables. C’était là l’impression très nette que j’avais emportée de mes nombreux entretiens avec l’Empereur. Pendant toute la durée des manœuvres, il m’avait personnellement attaché à sa personne et les journées de manœuvres, toujours longues pour ceux qui n’y sont que spectateurs, comme c’était mon cas, avaient permis ces nombreux entretiens. Mais, en même temps, je n’avais pas pu ne pas être frappé de la sombre inquiétude avec laquelle l’Empereur envisageait l’avenir et la gravité des événements réservés sans doute à son vaste Empire. Par là fallait-il sans doute placer les résultats à attendre au-dessous des intentions affirmées.
https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_(Foch)/Partie_1/Avant-propos
Le récit du général Niox
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6468270n/f9.image.mini
Le général Foch
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k209914h/f1.item
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5777919k.texteImage
Le général Baron Roch Godart
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63655990.texteImage
Le récit du général Dénikine
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article387
Le général Mandon
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8542
https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1347
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8529
https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1347
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