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Le progrès historique de l’humanité a un caractère contradictoire, dialectique…
vendredi 23 janvier 2026, par
Le progrès historique de l’humanité a un caractère contradictoire, dialectique…
C’est lorsque l’humanité fait un bond en avant technique qu’elle est amenée à faire un bond en arrière social. C’est lorsque l’humanité menace de replonger dans la barbarie qu’elle peut faire un pas en avant historique, par la révolution. Tout cela parce que le progrès historique de l’humanité a un caractère dialectique.
Quelques paradoxes de ce type vont nous permettre de commencer d’entrevoir quels sont les mécanismes contradictoires du progrès humain.
L’Histoire des sociétés humaines semble aller par petits pas mais, en fait, elle stagne et ne progresse qu’en rompant des barrages, par sauts.
C’est aux moments des pires crises, des pires reculs, des pires catastrophes que l’humanité se remet à aller de l’avant, que les peuples essaient à nouveau de faire la loi et de changer le monde en renversant l’ancien ordre social qui apparaissait incontestable et éternel jusque là.
Les changements primordiaux de l’histoire de l’humanité ne peuvent être considérés uniquement comme des progrès et les régressions déterminantes ont causé ensuite des avancées. Et ceux-ci ne peuvent pas non plus être considérés comme graduels, continus et progressifs mais comme brutaux, discontinus et abrupts. Et cela même si on trouve des étapes qui ont préparé ces situations.
Aux moments cruciaux de progrès gigantesques, la menace de régressions aussi géantes a toujours pesé et ont parfois triomphé.
Il n’y a jamais eu de montées révolutionnaires sans qu’il n’y ait, en même temps, des montées de la contre-révolution. On l’a vu aussi bien dans l’opposition de la bourgeoisie et de la féodalité que dans celle du capitalisme et du prolétariat.
Le progrès n’est pas fondé seulement sur une aspiration de l’être humain, de sa conscience, mais sur des lois économiques, sociales et politiques. Aucun facteur de transformation n’est lié à une opposition diamétrale. Tous sont fondés sur des contradictions internes obéissant à des lois dialectiques. Par exemple, on ne peut concevoir d’avancée du capitalisme sans avancée de son principal adversaire, le prolétariat. On ne peut pas concevoir d’avancée du prolétariat révolutionnaire sans avancée de la contre-révolution sociale capitaliste.
Les modifications des sociétés sont parfois tellement brusques, brutales et radicales que l’apparition d’une nouvelle civilisation (comme sa disparition) est souvent représentée comme un progrès extraordinaire, qui semble quasi miraculeux, et comme une extraordinaire capacité d’organisation sociale nouvelle des classes dirigeantes. Ces dernières auraient développé des techniques agricoles, d’irrigation et des techniques de domination de peuples entiers, enfin capables de bâtir, sur la base d’immenses territoires agricoles, des villes prospères. L’ordre social aurait bâti la structure sociale et la prospérité. Progrès technique, progrès organisationnel, progrès social et pour finir construction de l’Etat et de la haute civilisation, tel peut être le résumé de la thèse qui a le plus souvent cours sur la naissance et le développement des civilisations. Mais il y a un hic : les découvertes archéologiques ne correspondent nullement à un tel mythe. La connaissance, même limitée de l’histoire ancienne, ne nous amène nullement à ce type de conclusions et fait apparaître une tout autre chronologie et un mécanisme d’émergence de la civilisation profondément différent. La civilisation ne peut exister, au contraire, sans être le produit d’une succession de révolutions sociales et politiques.
Les classes sociales principales qui s’opposent sont des sociétés en termes de potentialité. Elles ne sont pas des légers progrès ou des légères régressions l’une par rapport à l’autre, mais représentent des sauts qualitatifs de l’un à l’autre, de la vieille société à la nouvelle.
Un « progrès » d’une époque devient la base de la réaction de l’autre. Le progrès historique peut être fondé sur une régression terrible des conditions d’existence des masses.
Régression et progrès, révolution et contre-révolution, conscience et inconscience, connaissance et ignorance, ordre et désordre, Etat et révolution sont des contraires qui ne peuvent que se lier, se combattre mais aussi s’interpénétrer, se changer l’un dans l’autre. La guerre combat la révolution même si elle entraîne la révolution. L’Etat des classes possédantes combat la révolution et aussi elle cause la révolution. L’ordre, porté à un extrême, entraîne un désordre. Le désordre crée un nouvel ordre.
La dynamique ne fait pas que produire un désordre croissant. Elle produit aussi des ordres émergents, de nouvelles structures. L’histoire crée du nouveau, invente, bricole, construit, détourne les objectifs des structures existantes, etc. La pensée dialectique conçoit le changement historique, à commencer par le changement social du prolétariat soumis au prolétariat révolutionnaire, le changement le plus étonnant puisqu’il concerne la classe que les révolutionnaires ont choisi comme locomotive de l’Histoire et que les réformistes et opportunistes ne voient que comme masse passive, inorganisée, se contentant de faire grève et de manifester en nombre. Les révolutionnaires la voient comme une classe capable d’inventer un monde nouveau, pour peu qu’elle décide de se réunir, de discuter, de réfléchir, de raisonner sur le monde et de décider, de faire appliquer ses décisions, de vérifier comment elles ont été appliquées, en somme d’agir de manière révolutionnaire.
Le prolétariat, classe révolutionnaire historique, est la catégorie la plus dialectique de l’Histoire : elle produit un bond dialectique le plus impressionnant et le plus important dont l’humanité ne peut absolument pas se passer pour effectuer sa transition de la barbarie à la civilisation, de l’exploitation et de l’oppression à la liberté de l’être humain dans sa vie sociale !
Prenons quelques changements radicaux de la société humaine :
– L’agriculture et l’élevage
– L’artisanat et les découvertes techniques
– Le grand commerce
– La sédentarisation
Ils ont eu pour suite inévitable de graves régressions sociales :
– L’apparition de la propriété privée des moyens de production
– L’apparition de la domination des hommes sur les femmes (patriarcat) et sur les enfants et l’exploitation de ces derniers
– L’apparition de la division en classes sociales et l’exploitation de l’homme (esclavage et servage)
– La guerre généralisée
– L’apparition de l’Etat
– L’institution des religions comme forme oppressive d’organisation
– L’écrasement des formes communautaires anciennes et des petits paysans
– Le féodalisme
– L’écrasement de l’artisanat par l’industrie
– La transformation des ouvriers en appendices de la machnine
– L’introduction du capitalisme dans le monde par la transformation des peuples en esclaves coloniaux
– La domination du capital industriel et financier monopolistique et l’époque impérialiste des guerres mondiales et de l’oppression du monde
Les voilà les « grandes étapes du progrès » ?!!!! On voit bien que les progrès de l’humanité se sont changés en instruments de régression massive…
Peut-on prétendre que le prétendu progrès n’est pas le produit des massacres, de l’oppression et de l’exploitation ? Peut-on prétendre que les étapes historiques sont guidées par autre chose que les itnérêts des classes sociales, ces groupes de classe fondés sur un mode de production, un système global économique et social dans lesquels l’essentiel de la population est traitée en sujette ?
C.L.R. James :
« Pour les marxistes, la loi logique fondamentale est la nature contradictoire de tous les phénomènes et en premier lieu de la société humaine. La dialectique enseigne que dans toutes les formes de société que nous avons connues, le développement croissant des richesses matérielles entraîne la dégradation croissante de la grande masse de l’humanité. Le capitalisme, étant le plus grand système de production de richesse connu à ce jour, a poussé ses contradictions à un niveau jamais connu auparavant. C’est ainsi que le moment où le système mondial du capitalisme a démontré les plus grandes puissances productives de l’histoire est exactement la période où la barbarie menace d’engloutir toute la société. Les anti-dialecticiens restent absolument abasourdis devant le spectacle de la maîtrise de la nature pour le progrès humain et la dégradation de la nature humaine par cette maîtrise même. Plus les moyens de transport sont grands, moins les hommes sont autorisés à voyager. Plus les moyens de communication sont grands, moins les hommes échangent librement leurs idées. Plus les possibilités de vivre sont grandes, plus les hommes vivent dans la terreur de l’anéantissement de masse. La bourgeoisie ne peut l’admettre, car l’admettre, c’est elle-même sanctionner la fin de la civilisation bourgeoise. »
La loi dialectique de la négation de la négation dans l’évolution historique
Marx dans « Le Capital » :
« L’ensemble du développement, embrassant à la fois le genèse du salarié et celle du capitaliste, a pour point de départ la servitude des travailleurs ; le progrès qu’il accomplit consiste à changer la forme de l’asservissement, à amener la métamorphose de l’exploitation féodale en exploitation capitaliste. Pour en faire comprendre la marche, il ne nous faut pas remonter trop haut. Bien que les premières ébauches de la production capitaliste aient été faites de bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée, l’ère capitaliste ne date que du XVI° siècle. Partout où elle éclot, l’abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli, et le régime des villes souveraines, cette gloire du moyen âge, est déjà en pleine décadence.
Dans l’histoire de l’accumulation primitive, toutes les révolutions qui servent de levier à l’avancement de la classe capitaliste en voie de formation font époque, celles, surtout qui, dépouillant de grandes masses de leurs moyens de production et d’existence traditionnels, les lancent à l’improviste sur le marché du travail. Mais la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs.
Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre : ce pays jouera donc nécessairement le premier rôle dans notre esquisse. Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement, bien que selon le milieu il change de couleur locale, ou se resserre dans un cercle plus étroit, ou présente un caractère moins fortement prononcé, ou suive un ordre de succession différent. »
« Dès que ce procès de transformation a décomposé suffisamment et de fond en comble la vieille société, que les producteurs sont changés en prolétaires, et leurs conditions de travail, en capital, qu’enfin le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses, alors la socialisation ultérieure du travail, ainsi que la métamorphose progressive du sol et des autres moyens de production en instruments socialement exploités, communs, en un mot, l’élimination ultérieure des propriétés privées — va revêtir une nouvelle forme. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n’est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d’une armée ou d’une escouade de salariés.
Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. À mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.
L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol.
Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d’efforts et de peines que n’en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s’agissait de l’expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s’agit de l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse[1]. »
Note :
(1) « Le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est le véhicule inconscient, remplace peu à peu l’isolement des travailleurs né de la concurrence par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. À mesure que la grande industrie se développe, la base même sur laquelle la bourgeoisie a assis sa production et son appropriation des produits se dérobe sous ses pieds. Ce qu’elle produit avant tout, ce sont ses propres fossoyeurs. Son élimination et le triomphe du prolétariat sont également inévitables…De toutes les classes subsistant aujourd’hui en face de la bourgeoisie le prolétariat seul forme une classe réellement révolutionnaire. Les autres dépérissent et s’éteignent devant la grande industrie, dont le prolétariat est le produit propre… La classe moyenne, le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le cultivateur, tous combattent la bourgeoisie pour sauver leur existence comme classe moyennes… Ils sont réactionnaires, car ils cherchent à faire tourner en arrière la roue de l’histoire. » (F. Engels et Karl Marx : Manifest der kommunistischen Partie. Lond., 1847 p. 9, 11.)
Engels dans « Anti-Dühring » :
« Quel rôle joue chez Marx la négation de la négation ? A la page 791 et sq. [3], il rassemble les conclusions de l’étude économique et historique de l’accumulation dite primitive du capital, étude qui occupe les 50 pages précédentes. Avant l’ère capitaliste existait, en Angleterre tout au moins, la petite entreprise, ayant pour base la propriété privée de l’ouvrier sur ses moyens de production. L’accumulation dite primitive du capital a consisté ici dans l’expropriation de ces producteurs immédiats, c’est-à-dire dans la dissolution de la propriété privée reposant sur le travail personnel. Si cela fut possible, c’est que la petite entreprise en question n’est compatible qu’avec des limites naturelles et étroites de la production et de la société et que donc, à un certain niveau, elle met au monde les moyens matériels de son propre anéantissement. Cet anéantissement, la transformation des moyens de production individuels et dispersés en moyens concentrés socialement, forme la préhistoire du capital. Dès que les ouvriers sont transformés en prolétaires et leurs conditions de travail en capital, dès que le mode de production capitaliste tient debout, la socialisation ultérieure du travail et la transformation ultérieure de la terre et autres moyens de production, donc l’expropriation ultérieure des propriétaires privés, prennent une forme nouvelle.
“ Ce qui est maintenant à exproprier, ce n’est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d’une armée ou d’une escouade de salariés. Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette concentration, à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage en commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.”
Et, maintenant, je demande au lecteur : Où sont les contorsions et les arabesques intellectuelles de l’imbroglio dialectique, où est la mixture et caricature d’idées d’où il résulte finalement que tout est un, où sont les miracles dialectiques pour les croyants, où les cachotteries dialectiques et les contorsions en fonction de la doctrine hégélienne du Logos, sans lesquels Marx, d’après M. Dühring, n’arrive pas à mettre sur pied son développement ? Marx démontre simplement par l’histoire, et ici résume brièvement, les faits que voici : de même qu’autrefois la petite entreprise par son évolution a nécessairement engendré les conditions de son anéantissement, c’est-à-dire de l’expropriation des petits propriétaires, de même aujourd’hui le mode de production capitaliste a engendré également lui-même les conditions matérielles qui le feront nécessairement périr. Le processus est un processus historique, et s’il est en même temps dialectique, ce n’est pas la faute de Marx, si contrariant que cela soit pour M. Dühring.
C’est seulement après avoir fini sa démonstration économique et historique que Marx continue :
“ L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation ”, etc., voir la citation plus haut.
Donc, en caractérisant le processus comme négation de la négation, Marx ne pense pas à en démontrer par là la nécessité historique. Au contraire : c’est avoir démontré par l’histoire comment, en fait, le processus en partie s’est réalisé, en partie doit forcément se réaliser encore, que Marx le désigne, en outre, comme un processus qui s’accomplit selon une loi dialectique déterminée. C’est tout. Nous avons donc affaire derechef à une supposition gratuite de M. Dühring quand il prétend que la négation de la négation doit faire ici office de sage-femme en accouchant le futur du sein du passé, ou que Marx nous demande de faire crédit à la négation pour nous laisser convaincre que la communauté du sol et du capital (laquelle est elle-même une contradiction en chair et en os de M. Dühring) est une nécessité. »
« Mais qu’est-ce donc que cette terrible négation de la négation ? - Une procédure très simple, qui s’accomplit en tous lieux et tous les jours, que tout enfant peut comprendre, dès qu’on élimine le fatras mystérieux sous lequel la vieille philosophie idéaliste la dissimulait et sous lequel des métaphysiciens incurables continuent à avoir intérêt à la cacher. Prenons un grain d’orge. Des milliards de grains d’orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés. Mais si un grain d’orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s’il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s’opère en lui sous l’influence de la chaleur et de l’humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain. Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d’orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part. Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d’orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espèces de céréales changent avec une extrême lenteur et ainsi l’orge d’aujourd’hui reste sensiblement semblable à celle d’il y a cent ans. Mais prenons une plante d’ornement plastique, par exemple un dahlia ou une orchidée ; traitons la semence et la plante qui en naît avec l’art de l’horticulteur : nous obtiendrons comme résultat de cette négation de la négation non seulement davantage de semence, mais aussi une semence qualitativement meilleure, qui donne de plus belles fleurs, et toute répétition de ce processus, toute nouvelle négation de la négation renforce ce perfectionnement. - Ce processus s’accomplit, de même que pour les grains d’orge, pour la plupart des insectes, par exemple les papillons. Ils naissent de l’œuf par négation de l’œuf, accomplissent leurs métamorphoses jusqu’à la maturité sexuelle, s’accouplent et sont niés à leur tour, du fait qu’ils meurent, dès que le processus d’accouplement est achevé et que la femelle a pondu ses nombreux oeufs. Que chez d’autres plantes et d’autres animaux le processus ne se déroule pas avec cette simplicité, qu’ils ne produisent pas une seule fois, mais plusieurs fois, des semences, des oeufs ou des petits avant de dépérir, cela ne nous importe pas pour l’instant ; nous voulons seulement démontrer ici que la négation de la négation se présente réellement dans les deux règnes du monde organique. En outre, toute la géologie est une série de négations niées, une série de destructions successives de formations minérales anciennes et de sédimentations de formations nouvelles. Tout d’abord, la croûte terrestre primitive résultant du refroidissement de la masse fluide se morcelle sous l’action des océans, de la météorologie et de la chimie atmosphérique et ces masses concassées se déposent en couches sur le fond de la mer. Des soulèvements locaux du fond océanique au-dessus du niveau de la mer exposent de nouveau des parties de cette première stratification aux effets de la pluie, de la température changeante avec les saisons, de l’oxygène et de l’acide carbonique de l’atmosphère ; ces mêmes influences agissent sur les masses rocheuses d’abord en fusion, puis refroidies, qui, sorties de l’intérieur de la terre, ont traversé les couches successives. Ainsi, pendant des millions de siècles des couches nouvelles ne cessent de se former, d’être détruites pour la plus grande partie et de servir derechef à la formation de couches nouvelles. Mais le résultat est très positif : production d’un sol où se mêlent les éléments chimiques les plus différents dans un état de concassage mécanique qui permet la végétation la plus massive et la plus variée. »
« Tout nouveau progrès de la civilisation est, en même temps, un nouveau progrès de l’inégalité. Toutes les institutions que se donne la société née avec la civilisation, tournent à l’encontre de leur but primitif.
“ Il est incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non les asservir.”
Et cependant, ces chefs deviennent nécessairement les oppresseurs des peuples et renforcent cette oppression Jusqu’au point où l’inégalité, poussée à son comble, se retransforme en son contraire, devient cause de l’égalité : devant le despote tous sont égaux, à savoir égaux à zéro.
“ C’est ici le dernier terme de l’inégalité et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d’où nous sommes partis : c’est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu’ils ne sont rien et que les sujets n’ont plus d’autre loi que la volonté du maître.”
Mais le despote n’est maître que tant qu’il a la violence et c’est pourquoi “ sitôt qu’on peut l’expulser, il n’a point à réclamer contre la violence... La seule force le maintenait, la seule force le renverse. Toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel. ”
Et ainsi, l’inégalité se change derechef en égalité, non toutefois en cette vieille égalité naturelle de l’homme primitif privé de la parole, mais dans l’égalité supérieure du contrat social. Les oppresseurs subissent l’oppression. C’est la négation de la négation. »
« Qu’est-ce donc que la négation de la négation ? Une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, précisément pour cela, revêtue d’une portée et d’une signification extrêmes ; loi qui, nous l’avons vu, est valable pour le règne animal et végétal, pour la géologie, les mathématiques, l’histoire, la philosophie, et à laquelle M. Dühring lui-même, bien qu’il se rebiffe et qu’il regimbe : est obligé à son insu d’obéir à sa manière. Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d’orge, depuis la germination jusqu’au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu’il est négation de la négation. »
« On peut aussi faire cette objection : la négation ici accomplie n’est pas une vraie négation : je nie aussi un grain d’orge en le moulant, un insecte en marchant dessus, la grandeur positive a en la biffant, etc. Ou bien je nie la proposition : la rose est une rose, en disant : la rose n’est pas une rose ; et qu’en résulte-t-il si je nie à nouveau cette négation et dis : la rose est pourtant une rose ? - Ces objections sont en fait les principaux arguments des métaphysiciens contre la dialectique, et tout à fait dignes de cette façon bornée de penser. Nier, en dialectique, ne signifie pas simplement dire non, ou déclarer qu’une chose n’existe pas, ou la détruire d’une manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnis determinatio est negatio, toute limitation ou détermination est en même temps une négation. Et en outre, le genre de la négation est ici déterminé d’abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus. Je dois non seulement nier, mais aussi lever de nouveau la négation. Il faut donc instituer la première négation de telle sorte que la deuxième reste ou devienne possible. Et comment cela ? Selon la nature spécifique de chaque cas pris à part. Si je mouds un grain d’orge, si j’écrase un insecte, j’ai bien accompli le premier acte, mais j’ai rendu le second impossible. Chaque genre de choses a donc son genre original de négation de façon qu’il en sorte un développement, et de même chaque genre d’idées et de concepts. Dans le calcul infinitésimal, on nie autrement que dans l’établissement de puissances positives à partir de racines négatives. Il faut apprendre cela, comme toute autre chose. Si je sais simplement que le brin d’orge et le calcul infinitésimal relèvent de la négation de la négation, je ne puis réussir ni à cultiver l’orge avec succès, ni à différencier et intégrer, pas plus que je ne puis de prime abord jouer du violon en partant des simples lois de la détermination du son par la dimension des cordes. - Mais il est clair que, si la négation de la négation consiste en ce passe-temps enfantin de poser et de biffer alternativement a ou de dire alternativement d’une rose qu’elle est une rose et qu’elle n’est pas une rose, il n’en ressort rien que la niaiserie de celui qui s’adonne à ces ennuyeux exercices. Et pourtant les métaphysiciens voudraient nous faire accroire que si nous voulions jamais accomplir la négation de la négation, ce serait là la manière correcte. »
https://www.marxists.org/francais/engels/works/1878/06/fe18780611o.htm#sdfootnote70anc
La loi dialectique de la transformation de la quantité en qualité
Aucune des grandes transformations réalisées par l’humanité n’a eu lieu graduellement, par toutes petites touches successives. Toutes sont liées à des sauts qualitatifs.
Ces sauts qualitatifs sont notamment : la culture des plantes, l’élevage des animaux, la pêche, la sédentarisation, l’urbanisation, le commerce, l’artisanat, la technologie de la taille de la pierre, l’art,
Mais ces progrès de l’humanité n’ont pas été réalisés sans reculs profonds pour l’humanité
La révolution, comme la contre-révolution, sont des changements de la quantité en qualité. Ce sont des changements brutaux. Ils sont assimilables aux transitions de phase en Physique.
Le passage de la quantité à la qualité est brutal et non graduel, discontinu et non progressif, n’est pas descriptible par une simple somme de petits changements. Il est l’entrée dans un monde nouveau, avec de nouvelles structures, de nouveaux paramètres, de nouvelles lois reliant ces paramètres et pas par un simple changement de tels paramètres.
« Quand on veut se représenter l’apparition ou la disparition de quelque chose, on se les représente ordinairement comme une apparition ou une disparition graduelles. Pourtant les transformations de l’être sont non seulement le passage d’une quantité à une autre, mais aussi le passage de la quantité à la qualité et inversement, passage qui, entraînant la substitution d’un phénomène à un autre, est une rupture de progressivité… A la base de la théorie de la progressivité se trouve l’idée que ce qui surgit existe déjà effectivement, et reste imperceptible uniquement à cause de sa petitesse. De même, quand on parle de disparition graduelle d’un phénomène, on se représente que cette disparition est un fait accompli, et que le phénomène qui prend la place du phénomène précédent existe déjà, mais qu’ils ne sont pas encore perceptibles ni l’un ni l’autre… Mais, de cette manière, on supprime en fait toute apparition et toute disparition… Expliquer l’apparition ou la disparition d’un phénomène donné par la progressivité de la transformation, c’est tout ramener à une tautologie fastidieuse, car c’est considérer comme prêt d’avance (c’est-à-dire comme déjà apparu ou disparu) ce qui est en train d’apparaître ou de disparaître. »
G.W.F Hegel dans « La Logique »
« Toute somme de valeur ou de monnaie ne peut pas être transformée en capital. Cette transformation ne peut s’opérer sans qu’un minimum d’argent ou de valeur d’échange se trouve entre les mains du postulant à la dignité capitaliste. Ici, comme dans les sciences naturelles, se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, loi d’après laquelle de simples changements dans la quantité, parvenus à certain degré, amènent des différences dans la qualité. »
Karl Marx dans « Le Capital »
https://www.matierevolution.org/spip.php?article4957
Contre le gradualisme dans les transformations sociales, y compris celles de la Préhistoire et l’Antiquité…
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5525
Qu’est-ce que la révolution ?
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article657
Il est cependant, depuis 1789, un mot magique qui contient en lui tous les avenirs imaginables, et n’est jamais si riche d’espoir que dans les situations désespérées ; c’est le mot de révolution.
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4865
Encore sur les sauts dans l’Histoire
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4865
https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique3
Le monde déterminé par la révolution et, conjointement, par la contre-révolution…
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4595
Ceux qui veulent révolutionner la société doivent raisonner dialectiquement…
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5643
En quoi la dialectique de Hegel est révolutionnaire
https://matierevolution.fr/spip.php?article4912
Un exemple historique : la dialectique, arme de combat de la Révolution française