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1968 au Sénégal

mardi 6 janvier 2009, par Robert Paris

Le "mai" africain : 1968 au Sénégal

L’année 1968 a été le point culminant de l’agitation et de l’activité politique sur plus d’un continent. La décennie avait été, à de nombreux égards, aussi importante pour les activistes étudiants et travailleurs en Afrique qu’en Europe et en Amérique du Nord. De façon similaire, 1968 fut une année cruciale pour les révolutionnaires sur le continent. Au Sénégal, lors d’évènements dont certains proclament qu’ils étaient antérieurs à ceux de la France, les étudiants ont été centraux dans la pire crise politique à laquelle le président, Léopold Sedar Senghor, ait eu à faire face depuis l’indépendance. Elle le força à fuir la capitale et à faire appel à l’armée française pour rétablir l’ordre, après seulement huit ans d’indépendance.

Dès la fin des années 1960, la situation du Sénégal avait commencé à se détériorer. Les Français avaient aboli les garanties de prix sur les arachides et le Sénégal connut, entre 1968 et 1969, le pire cycle de sécheresse depuis l’indépendance. Le calme politique fut finalement rompu en 1968. Le pays faisait face à des difficultés économiques. Entre 1959 et 1968, le nombre des sans travail avait augmenté de 450%, ces pertes d’emploi étant essentiellement concentrées sur Dakar. Deuxièmement, l’indépendance avait fermé l’espace politique. La principale fédération syndicale était l’Union Nationale des Travailleurs du Sénégal (UNTS), formée en 1962. Au nom de l’unité nationale, elle fut reliée à l’Etat. Les étudiants furent parmi les premiers à contester le contrôle politique du gouvernement. Le Parti Africain de l’Indépendance (PAI), qui était le plus radical, était capable de remplir le vide politique sur les campus à Dakar.

Le mouvement n’était pas simplement un reflet des événements français. La première grève étudiante, en mars, avait commencé avant les événements en France, bien que les deux mouvements fussent étroitement liés. Une grève étudiante fut appelée en mai 1968 pour s’opposer à la décision du gouvernement de réduire le montant des bourses étudiantes. Mais les étudiants exprimaient en fin de compte un malaise urbain général. Dans les manifestations, la foule scandait : ‘Le pouvoir au peuple : liberté syndicale’, ‘Nous voulons du travail et du riz’. Le 28 mai, une manifestation de soutien aux étudiants comptait entre 20.000 et 30.000 participants. Le soutien à la grève se répandant au-delà de l’université, le 29 mai la police fut envoyée sur le campus. Les étudiants furent attaqués brutalement. Les chiffres officiels font état d’un mort et de quatre vingt blessés. De façon incroyable, six cents étudiants furent internés dans un camp de l’armée jusqu’au 9 juin, et les étudiants étrangers furent expulsés du pays. 3.500 personnes furent arrêtées. Le 31 mai, l’UNTS appela à la grève générale. Un militant a décrit l’atmosphère : « on avait l’impression que le pouvoir était devenu vacant … les ministres avaient été consignés dans les bâtiments administratifs … et de hauts responsables du parti et de l’Etat étaient cachés dans leurs maisons ! » Dans une société souvent considérée comme conservatrice, le mouvement créa une unité qu’on n’avait peut-être pas vue depuis l’indépendance. La radio nationale commença à être considérée pour la première fois comme « un outil idéologique au service du gouvernement ». Un dirigeant religieux respecté, le Khalife général des Mourides, appela les travailleurs à retourner dans leurs usines et leurs bureaux. Son message fut un cri dans le désert. Le mouvement continua à grandir. Il y eut au début de juin une vague de répression, le gouvernement ordonnant à l’armée de tirer à vue sur les manifestants. Les troupes françaises intervinrent, occupant des installations stratégiques dans la ville, l’aéroport, le palais présidentiel. L’université fut fermée, les étudiants étrangers renvoyés chez eux. Des membres du bureau national de l’UNTS et des dirigeants de plusieurs syndicats indépendants furent placés en résidence surveillée. L’état d’urgence fut déclaré à Dakar, les attroupements de plus de cinq personnes furent interdits. Pendant ce temps, le président donnait la permission à l’ambassadeur de France de prévoir son évacuation par hélicoptère du palais puis par avion jusqu’en France. Sur un ton de plus en plus hystérique, Senghor mettait le mouvement sur le compte de l’influence étrangère : « ce mouvement insurrectionnel vient de Pékin… Nous résisterons jusqu’à la fin… L’existence du Sénégal est en jeu. Si l’opposition triomphe, le pays se trouvera plongé dans la catastrophe. » Le 12 juin, le mouvement était en grande partie désamorcé. L’UNTS ayant reçu des assurances que ses membres seraient libérés, elle entra en pourparlers avec le gouvernement. Mais l’accord final comportait d’importantes concessions aussi bien aux étudiants qu’aux syndicalistes. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) fut augmenté de 15%, en même temps que certains privilèges des parlementaires étaient réduits drastiquement. Si ce n’était pas entièrement une victoire, ce n’était certainement pas une défaite. Mais le résultat le plus significatif de la crise était que le sentiment de l’invulnérabilité du parti au pouvoir avait été irrémédiablement endommagé.

Un témoin des événements résumait ainsi l’effet principal du soulèvement pour la société sénégalaise : « Mai 1968 a été la sage-femme de ‘l’ouverture démocratique’… Les militants entraînés dans les rangs du PAI ont exploité judicieusement cette faiblesse et ont donné au mouvement une orientation radicale. » Le Sénégal entrait désormais dans une période de troubles politiques. Il y eut aussi une prolifération de groupes d’extrême gauche, maoïstes et communistes. Des militants attaquèrent le cortège du président français Pompidou avec des cocktails Molotov lors de sa visite officielle le 5 février 1971. Et même si Senghor réussit à conserver le pouvoir, le Sénégal ne devait plus jamais être le même.

Leo Zeilig

Afrique en lutte

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