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Qu’est-ce qu’un programme de paix pour le prolétariat révolutionnaire ?

mardi 16 décembre 2025, par Robert Paris

Léon Trotski

Le programme de paix

(1915-16/1917)

I. Qu’est-ce qu’un programme de paix ?

Qu’est-ce qu’un programme de paix ? Du point de vue des classes dirigeantes ou des partis qui les servent, c’est l’ensemble de ces revendications dont la réalisation doit être assurée par le pouvoir du militarisme. Par conséquent, pour réaliser le programme de paix d’Alilyukov , Constantinople doit être conquise par la force des armes. Le programme de paix de Vandervelde exige comme condition préalable l’expulsion des Allemands de Belgique. De ce point de vue, les clauses de paix ne font que faire le point sur ce qui a été réalisé par la force armée. En d’autres termes, le programme de paix est le programme de guerre. Mais c’est ainsi que les choses se passent avant l’intervention de la troisième puissance, l’Internationale Socialiste. Pour les prolétaires révolutionnaires, le programme de paix ne signifie pas les revendications que le militarisme national doit satisfaire, mais les revendications que le prolétariat international entend réaliser à travers sa lutte révolutionnaire contre le militarisme de tous les pays. Plus le mouvement révolutionnaire mondial se développe, moins les questions de paix dépendent des positions purement militaires des belligérants et moins il y a de danger que les conditions de paix soient comprises par les masses comme des objectifs de guerre.

Cela nous apparaît particulièrement clairement à travers la question du sort des petits peuples et des États faibles.

La guerre commença avec l’invasion dévastatrice de la Belgique et du Luxembourg par les armées allemandes. Dans l’écho que provoquait le préjudice causé au petit pays, à côté des paroles fausses et égoïstes des classes dirigeantes ennemies résonnait également le dégoût honnête des masses populaires, dont la sympathie était attirée par le sort du petit peuple, qui fut écrasé simplement parce qu’il eut le malheur d’être pris entre deux géants en guerre.

Dans la première étape de la guerre, le sort de la Belgique attira l’attention et la sympathie en raison de son caractère extraordinairement tragique. Mais trente-quatre mois d’opérations militaires ont prouvé que l’épisode belge n’était que la première étape vers la résolution d’un problème fondamental de la guerre impérialiste, à savoir l’asservissement du faible au fort.

Le capitalisme a transféré dans le domaine des relations internationales les mêmes méthodes qu’il applique dans la « régulation » de la vie économique interne des peuples. La voie de la concurrence est la voie de la destruction systématique des petites et moyennes entreprises et de la domination du grand capital. La concurrence mondiale entre les forces capitalistes signifie l’asservissement systématique des peuples petits et moyens et arriérés par les grandes et les plus grandes puissances capitalistes. Plus la technologie du capitalisme est développée, plus le capital financier joue un rôle important et plus les exigences du militarisme sont élevées, plus la dépendance des petits États à l’égard des grandes puissances augmente. Ce processus, qui fait partie intégrante de la mécanique impérialiste, se développe même en temps de paix, sans être perturbé par le biais de prêts d’État, de concessions ferroviaires et autres, d’accords militaro-diplomatiques, etc. La guerre a révélé et accéléré le processus en introduisant le facteur de la force ouverte. . La guerre détruit les derniers vestiges de « l’indépendance » des petits États, quelle que soit l’issue militaire du conflit entre les deux camps ennemis fondamentaux.

La Belgique gémit toujours sous le joug du militarisme allemand. Mais ce n’est là que l’expression visible et dramatique de l’effondrement de son indépendance. La « libération » de la Belgique n’était pas du tout une tâche indépendante pour les gouvernements alliés. Au fur et à mesure que la guerre progresse et après sa conclusion, la Belgique ne sera plus qu’un pion dans le grand jeu des géants capitalistes. A moins que l’intervention de la troisième puissance - la révolution - n’intervienne, la Belgique pourrait, à la suite de la guerre, rester sous l’esclavage allemand, ou tomber sous le joug de la Grande-Bretagne, ou être divisée entre les puissants pillards des deux coalitions. Il en va de même pour la Serbie, dont l’énergie nationale pèse sur la balance impérialiste mondiale et dont les fluctuations d’un côté ou de l’autre sont les moins influencées par les intérêts indépendants du peuple serbe.

Les puissances centrales ont entraîné la Turquie et la Bulgarie dans le tourbillon de la guerre. Que ces deux pays restent le prolongement sud-est du bloc impérialiste austro-allemand (« Europe centrale ») ou qu’ils servent de changement au moment de tirer la balance, il n’en demeure pas moins que la guerre écrit un dernier chapitre de l’histoire de leur indépendance. .

Avant le déclenchement de la Révolution russe, l’indépendance perse, à laquelle l’accord anglo-russe de 1907 mit fin, était clairement liquidée.

La Roumanie et la Grèce nous fournissent un exemple suffisamment clair de la « liberté de choix » limitée accordée aux petites entreprises étatiques par la lutte des trusts impérialistes. La Roumanie a préféré le geste d’un choix apparemment libre lorsqu’elle a sacrifié sa neutralité. La Grèce a tenté de « rester chez elle » au moyen d’une opposition passive. Comme pour montrer le plus clairement possible la futilité de toute la lutte « neutraliste » pour l’auto-préservation, toute la guerre européenne, représentée par les armées de Bulgarie, de Turquie, de France, d’Angleterre, de Russie et d’Italie, s’est déplacée sur le territoire grec. La liberté de choix équivaut, au mieux, à une forme d’auto-élimination. En fin de compte, la Roumanie et la Grèce connaîtront le même sort : elles seront l’enjeu entre les mains des grands acteurs.

A l’autre bout de l’Europe, le petit Portugal a jugé nécessaire de s’engager dans la guerre aux côtés de l’Entente. Sa décision semblerait inexplicable si le Portugal, sous la protection anglaise, disposait d’une plus grande liberté en matière de participation à cette lutte que le gouvernement de la province de Tver [en Russie] ou de l’Irlande.

Les dirigeants capitalistes des Pays-Bas et des trois pays scandinaves accumulent des montagnes d’or grâce à la guerre. Mais ces quatre États neutres du nord-ouest de l’Europe sont bien conscients du caractère illusoire de leur souveraineté. Même si elle survit à la guerre, elle dépendra toujours des calculs que les grandes puissances feront quant aux conditions de paix.

Au milieu de l’Europe impérialiste, la Pologne « indépendante » ne pourra maintenir une apparence d’indépendance qu’en se soumettant à une dépendance financière et militaire servile à l’égard de l’une des principales puissances dirigeantes.

L’étendue de l’indépendance de la Suisse est apparue clairement dans les restrictions coercitives qu’elle a introduites pour réguler ses importations et ses exportations. Les représentants de cette petite république fédérale, casquette à la main, demandant l’entrée dans les deux camps en guerre, pourraient bien comprendre le degré limité d’indépendance et de neutralité possible pour une nation qui ne peut rassembler plusieurs millions de baïonnettes.

Si la guerre, en raison du nombre toujours croissant de combattants et de fronts, est devenue une équation comportant de nombreuses inconnues, rendant impossible aux différents gouvernements de formuler de soi-disant « objectifs de guerre », alors les petits États auront toujours le pouvoir L’avantage douteux de chacun peut considérer son destin historique comme prédéterminé. Quel que soit le camp vainqueur et quelle que soit l’ampleur de l’impact d’une telle victoire, il n’en demeure pas moins qu’il ne peut plus y avoir de retour à l’indépendance des petits États. Que l’Allemagne ou l’Angleterre gagne, tout dépend de qui sera le maître direct des petites nations. Seuls les charlatans et les idiots désespérés peuvent lier la question de la liberté des petits peuples à la victoire d’un côté ou de l’autre.

Le troisième résultat, le plus probable, de la guerre, c’est-à-dire une impasse, donnerait exactement le même résultat. L’absence d’une prédominance prononcée de l’un des camps belligérants sur l’autre ne fera que révéler plus clairement la suprématie du fort sur le faible dans chaque camp et la suprématie des deux camps sur les victimes « neutres » de l’impérialisme. La fin de la guerre sans vainqueurs ni vaincus n’est en soi une garantie pour personne : tous les petits États faibles seront toujours vaincus et il en va de même pour ceux qui se sont saignés à blanc sur les champs de bataille et pour ceux qui ont tenté d’éviter ce sort en caché sous l’ombre de la neutralité.

L’indépendance des Belges, des Serbes, des Polonais, des Arméniens et d’autres n’est pas considérée par nous comme faisant partie du programme de guerre de l’Entente (comme elle est traitée comme par Guesde, Plekhanov, Vandervelde, Henderson et d’autres), mais fait partie du programme de guerre de l’Entente. la lutte prolétarienne internationale contre l’impérialisme.

II. Statu quo avant Bellum [2]

Mais la question est : le prolétariat peut-il, dans les circonstances actuelles, proposer un « programme de paix » indépendant, c’est-à-dire ses propres solutions aux problèmes qui ont provoqué la guerre actuelle ou qui ont été révélés au cours de cette guerre ?

On nous a dit que le prolétariat n’a pas encore la force suffisante pour réaliser un tel programme. L’espoir était utopique que le prolétariat puisse réaliser son propre programme de paix à la suite de la guerre actuelle. Mais quelque chose de différent est la lutte pour mettre fin à la guerre et pour une paix sans annexions, c’est-à-dire un retour au statu quo ante bellum, à un État d’avant-guerre. On nous dit que c’est de loin le programme le plus réaliste. C’étaient, par exemple, les arguments de Martov, Martynov et des internationalistes mencheviks en général, qui sur cette question adoptent non pas une position révolutionnaire mais une position conservatrice (non pas une révolution sociale, mais la restauration de la lutte des classes ; pas une Troisième Internationale). , mais le rétablissement de la IIe Internationale ; pas de programme de paix révolutionnaire, mais un retour à la situation d’avant-guerre ; pas de conquête du pouvoir par les soviets des députés ouvriers et soldats, mais plutôt le pouvoir pour les partis bourgeois. .). Mais dans quel sens une lutte pour mettre fin à la guerre et à la paix sans annexions peut-elle être considérée comme réaliste ? Il est indéniable que la guerre devra cesser tôt ou tard. Dans ce sens pronostique, le slogan de la fin de la guerre est sans doute très « réaliste » car fondé sur des certitudes. Mais qu’est-ce que c’est au sens révolutionnaire ? On pourrait objecter : n’est-il pas utopique que le prolétariat européen, avec ses forces actuelles, réussisse à mettre un terme aux opérations militaires contre la volonté des classes dirigeantes ? Nous demandons en outre : dans quelles circonstances la fin de la guerre peut-elle être provoquée ? Théoriquement, trois possibilités typiques peuvent être envisagées : (1) une victoire décisive de l’un des belligérants ; (2) un épuisement général des adversaires sans avantage décisif ni avantage sur l’autre camp ; (3) l’intervention du prolétariat révolutionnaire, qui interrompt le développement « normal » des événements militaires.

Il est bien évident que dans le premier cas – où la guerre se termine par une victoire décisive d’un camp – il serait naïf de rêver d’une paix sans annexions. Lorsque les Scheidemann et les Landsberg, les fidèles partisans de l’œuvre de leur militarisme, prononcent des discours au Parlement en faveur d’une paix « sans annexion », c’est seulement avec la plus ferme conviction que de telles protestations ne peuvent empêcher des annexions « utiles ». D’un autre côté, l’un de nos anciens chefs d’état-major tsaristes, le général Alexeïev, qui qualifiait la paix sans annexion de « phrase utopique », concluait à juste titre que ce qui compte le plus, c’est l’offensive et qu’en cas d’opérations de guerre réussies, tout le reste s’arrangerait tout seul. Pour arracher les annexions aux mains du camp victorieux, armé jusqu’aux dents, le prolétariat aurait évidemment besoin, en plus de ses bonnes intentions, d’un pouvoir révolutionnaire et devrait être prêt à l’utiliser ouvertement. En tout état de cause, elle ne dispose d’aucun moyen « économique » pour contraindre le camp victorieux à renoncer à l’avantage de la victoire.

La deuxième issue possible de la guerre, dont dépendent fondamentalement ceux qui prônent le programme étroit de « une paix sans annexion et rien de plus », suppose que la guerre, puisqu’elle épuise toutes les ressources des nations belligérantes, sans l’intervention révolutionnaire du troisième la force se terminera par un épuisement général – sans vainqueurs ni vaincus. C’est précisément à cette situation, dans laquelle le militarisme est trop faible pour faire des conquêtes et le prolétariat est trop faible pour faire une révolution, que les internationalistes passifs ont adapté leur programme boiteux de « paix sans annexions », qu’ils qualifient souvent de retour. au statu quo ante bellum, c’est-à-dire se référer à l’état des choses avant la guerre. Mais ici, ce pseudo-réalisme révèle son talon d’Achille, car, comme on peut déjà le constater, une impasse militaire n’exclut pas les annexions mais, au contraire, les présuppose. Le fait qu’aucun des groupes puissants ne gagne ne signifie pas que la Serbie, la Grèce, la Belgique, la Pologne, la Perse, la Syrie, l’Arménie et d’autres resteront intactes. Au contraire, dans ce cas, les annexions se feront précisément aux dépens de ces tiers et des plus faibles. Afin d’éviter ces « compensations » mutuelles, le prolétariat révolutionnaire doit provoquer un soulèvement révolutionnaire direct contre les classes dirigeantes. Les articles de journaux, les résolutions de l’assemblée, les protestations parlementaires et même les manifestations publiques n’ont jamais empêché les dirigeants de s’emparer de territoires ou d’opprimer les peuples faibles, que ce soit par la victoire ou par le biais d’accords diplomatiques.

Quant à la troisième issue possible de la guerre, elle semble la plus claire. Il suppose que pendant que la guerre continue, le prolétariat international se soulève avec suffisamment de puissance pour paralyser et finalement mettre fin à la guerre par la base. Dans ce meilleur scénario, où le prolétariat serait suffisamment puissant pour arrêter la guerre, il serait évidemment le moins capable ou disposé à se limiter au programme purement conservateur, qui ne va pas plus loin que le rejet des annexions.

Un mouvement puissant du prolétariat est en tout cas une condition préalable nécessaire à la réalisation effective d’une paix sans annexion. Mais là encore, si l’on accepte un tel mouvement, le programme précédent reste assez pathétique, se contentant de restaurer un ordre qui existait avant la guerre et qui a conduit à la naissance de la guerre. Le statu quo européen ante bellum, produit des guerres, des vols, des actes de violence, de la politique des familles royales, de la stupidité diplomatique et de l’impuissance du peuple, reste le seul contenu positif du slogan « sans annexions ».

Dans sa lutte contre l’impérialisme, le prolétariat ne peut pas se fixer comme objectif politique un retour à l’ancienne carte de l’Europe ; elle doit élaborer son propre programme de relations étatiques et nationales, correspondant aux tendances fondamentales du développement économique, cohérent avec le caractère révolutionnaire de l’époque et les intérêts socialistes du prolétariat.

Premièrement, le slogan isolé « sans annexions » ne fournit aucun critère d’orientation politique sur les nombreux problèmes qui surgissent au cours de la guerre. Si l’on suppose que la France occupera plus tard l’Alsace-Lorraine, les sociaux-démocrates allemands doivent-ils exiger, avec Scheidemann, le retour de ces provinces à l’Allemagne ? Faut-il exiger le retour du Royaume de Pologne à la Russie ? Devons-nous insister pour que le Japon restitue Tschio-Tschau à l’Allemagne ? Ou que l’Italie restitue à ses propriétaires la partie du Tyrol du Sud qu’elle occupe actuellement ? Ce serait absurde ! Nous serions des fanatiques du légitimisme, c’est-à-dire des défenseurs des droits dynastiques et « historiques » dans l’esprit de la diplomatie la plus réactionnaire. Par ailleurs, ce « programme » nécessite également une révolution pour sa réalisation. Dans tous ces cas énumérés et dans d’autres cas similaires, au vu de la réalité concrète, il ne faut bien sûr mettre en avant qu’un seul principe, à savoir la consultation des peuples concernés. Ce n’est certainement pas un critère absolu. La majorité « socialiste » française fait de l’enquête auprès de la population d’Alsace-Lorraine une comédie honteuse : d’abord occupation (c’est-à-dire appropriation par la force des armes), puis demande aux annexés le consentement de la population. Il est bien clair qu’un véritable questionnement suppose des conditions révolutionnaires où la population puisse répondre sans qu’on lui pointe un revolver, qu’elle soit allemande ou française.

Le seul contenu acceptable du slogan « sans annexions » est donc une protestation contre de nouvelles annexions violentes, ce qui revient à donner une expression négative au droit des nations à l’autodétermination. Mais nous avons vu que ce « droit » démocratiquement indiscutable se transformera en droit des nations fortes à s’emparer et à imposer l’oppression, tandis que pour les nations faibles, il signifiera un souhait impuissant ou un « bout de papier ». C’est complètement inévitable. Ce sera le cas aussi longtemps que la carte politique de l’Europe force les nations et leurs fragments à se regrouper dans un cadre d’États séparés par des barrières douanières et continuellement mis en conflit par la lutte impérialiste.

Il n’est possible de vaincre ce régime que par la révolution prolétarienne. Le point central de la question réside dans le lien entre le programme de paix du prolétariat et le programme de révolution sociale.

III. Le droit des nations à l’autodétermination

Nous avons vu plus haut que la social-démocratie ne peut faire aucun pas pour résoudre les questions concrètes du regroupement et de la réorganisation des groupes nationaux d’États sans le principe de l’autodétermination nationale, qui apparaît en fin de compte comme la reconnaissance du droit de chaque groupe national de décider de la nature de son action. de son État, c’est-à-dire le droit des peuples à se séparer d’un État donné (comme la Russie ou l’Autriche). Le seul moyen démocratique de reconnaître la « volonté » d’une nation est le référendum. Cependant, comme décrit ci-dessus, cette réponse démocratique contraignante reste purement formelle . Cela ne nous dit rien sur les possibilités, les formes et les moyens réels de l’autodétermination nationale dans les conditions modernes de l’économie capitaliste ; et pourtant c’est précisément là que réside le sens de la question.

Pour de nombreux peuples, voire pour la majorité des peuples, groupes et parties du peuple opprimés, le sens de l’autodétermination est l’élimination des frontières existantes et la division des États existants. Le principe démocratique s’applique particulièrement à la libération des colonies. Néanmoins, toute la politique de l’impérialisme, sans égard au principe national, vise à l’expansion des frontières des États, à l’inclusion forcée des États faibles dans les frontières douanières et à l’appropriation de nouvelles colonies. L’impérialisme est par nature expansif et agressif, et c’est précisément cette qualité qui définit l’impérialisme et non les diverses manœuvres de sa diplomatie.

D’où le conflit constant entre le principe de l’autodétermination nationale, qui conduit dans de nombreux cas à une décentralisation économique et étatique (division, sécession), et les puissantes tendances centralisatrices de l’impérialisme qui disposent de l’organisation étatique et du pouvoir militaire. Il est vrai qu’un mouvement de sécession nationale trouve souvent son soutien dans les intrigues impérialistes d’un État voisin. Néanmoins, ce soutien ne peut devenir décisif que par le recours à la force militaire. Et dès qu’il y aura un conflit armé entre deux organisations impérialistes, les nouvelles frontières de l’État seront décidées non pas sur la base du principe national, mais sur la base du principe de l’équilibre militaire des forces. Contraindre un État victorieux à renoncer à l’annexion de territoires nouvellement conquis est tout aussi difficile que de le forcer à accorder la liberté d’autodétermination aux provinces précédemment acquises. Enfin, même si, par miracle, l’Europe était divisée en États-nations solides et en petits États par la force des armes, la question nationale ne serait pas du tout tranchée et le lendemain de la « juste » redistribution nationale, l’expansion capitaliste elle-même reprendre son travail. Des conflits surgiraient, conduiraient à de nouvelles guerres et à des annexions en violation totale du principe national dans tous les cas où le maintien de l’État ne pourrait être assuré par un nombre suffisant de baïonnettes. Tout cela donne l’impression de joueurs amers qui doivent distribuer l’or « équitablement » en plein milieu de la partie, pour ensuite reprendre la partie avec une colère redoublée.

La puissance des tendances centralisatrices de l’impérialisme ne signifie pas que nous devons nous y soumettre passivement. Une communauté nationale est le cœur vivant de la culture, tout comme la langue nationale est son organe vivant, et qui conservera son sens à travers des époques historiques d’une durée indéfinie. La social-démocratie s’efforce et est obligée de préserver la liberté de développement (et de dissolution) de la communauté nationale dans l’intérêt de la culture matérielle et intellectuelle. En ce sens, il a adopté le principe démocratique de l’autodétermination nationale comme une obligation de la part de la bourgeoisie révolutionnaire.

Le droit national à l’autodétermination ne peut être exclu du programme de paix prolétarien ; mais cela ne peut pas prendre un sens absolu. Au contraire, pour nous, elle est limitée par les tendances historiques profondément progressistes du développement. Si ce « droit » doit être opposé – par la violence révolutionnaire – à la méthode impérialiste de centralisation qui réduit en esclavage les peuples faibles et arriérés et arrache le cœur de la culture nationale, le prolétariat, en revanche, ne peut pas permettre au principe national de s’imposer. devenir un obstacle à la tendance irrésistible et profondément progressiste de la vie économique moderne vers une organisation planifiée de tout notre continent et plus tard de notre globe tout entier. L’impérialisme est l’expression capitaliste prédatrice de cette tendance de l’économie moderne, qui s’éloigne complètement de l’idiotie de l’étroitesse nationale, comme c’était le cas auparavant avec les barrières provinciales et locales. Le socialisme, dans sa lutte constante contre les formes impérialistes de centralisation économique, ne prend pas position contre cette tendance particulière en tant que telle, mais fait de cette tendance son propre principe directeur.

Du point de vue du développement historique ainsi que du point de vue des tâches de la social-démocratie, la tendance de l’économie moderne est fondamentale et il faut lui garantir la pleine possibilité de mener à bien sa mission historique de libération réelle : créer une économie mondiale unifiée. , indépendant du cadre national, des frontières étatiques, des frontières douanières, soumis uniquement aux particularités des matières premières naturelles, du climat et des besoins de la division du travail. La Pologne, l’Alsace, la Dalmatie, la Belgique, la Serbie et d’autres peuples européens faibles non encore annexés ne peuvent être restaurés ou réaliser pour la première fois la structure nationale à laquelle ils aspirent qu’en cessant d’être des groupes économiques pour être là où ils ne seront pas liés par des liens nationaux. frontières et ils ne seront pas économiquement séparés les uns des autres et opposés les uns aux autres. Surtout, ils ne peuvent que persister dans ces configurations et développer librement leur existence culturelle. En d’autres termes, pour que les Polonais, les Serbes, les Roumains et d’autres puissent véritablement former des unités nationales sans obstacles, il est nécessaire que les frontières nationales qui les divisent actuellement en plusieurs parties soient éliminées, que le cadre étatique en tant que cadre économique L’organisation - mais pas en tant qu’organisation nationale - sera élargie pour englober toute l’Europe capitaliste, actuellement divisée par les tarifs douaniers et les frontières et déchirée par la guerre. Nous déclarons que l’unification étatique de l’Europe est clairement la condition préalable à l’autodétermination des grandes et petites nations d’Europe. Une existence culturelle nationale, libre de contradictions économiques nationales et fondée sur une véritable autodétermination, n’est possible que sous le toit d’une Europe démocratiquement unie, libre de toute frontière étatique ou douanière.

Cette dépendance directe et immédiate de l’autodétermination nationale des peuples faibles à l’égard d’un régime collectif européen exclut la possibilité que le prolétariat soulève des questions telles que l’indépendance de la Pologne ou l’unification de tous les Serbes en dehors de la révolution européenne . Mais d’un autre côté, cela montre que le droit à l’autodétermination dans le cadre du programme de paix prolétarien n’a pas un caractère « utopique » mais plutôt révolutionnaire. Cette réflexion s’adresse à deux adresses : contre les Allemands David et Landsberg, qui, en raison de leur « réalisme » impérialiste, nient le principe de l’autodétermination nationale comme un romantisme réactionnaire ; et contre les simplificateurs de notre camp révolutionnaire qui déclarent que le principe ne peut être réalisé que sous le socialisme et qui évitent ainsi de devoir donner une réponse de principe aux questions nationales qui sont sur le fil du couteau à cause de la guerre.

Entre nos conditions sociales actuelles et le socialisme, il y a encore une vaste époque de révolution sociale : c’est-à-dire l’époque de la lutte ouverte du prolétariat pour le pouvoir, la conquête et l’utilisation de ce pouvoir en vue de la démocratisation complète de la société et du socialisme. relations systématiques Transformation de la société capitaliste en société socialiste. Ce n’est pas une époque de paix et de tranquillité, mais, au contraire, de la plus grande intensité de lutte des classes, l’ère des soulèvements populaires, des guerres, des expériences approfondies du régime prolétarien et des réformes socialistes. Cette époque exige une réponse pratique de la part du prolétariat : c’est-à-dire une réponse directement applicable à la question de l’existence continue des nationalités et de leurs relations mutuelles avec l’État et l’économie.

IV. Les États-Unis d’Europe

Nous avons essayé de montrer plus haut que l’unité économique et politique de l’Europe est la condition préalable essentielle à la possibilité de l’autodétermination. Tout comme le slogan de « l’indépendance nationale » des Serbes, des Bulgares, des Grecs et d’autres reste une abstraction creuse sans le slogan complémentaire de la « Fédération des Républiques balkaniques » - qui a joué un tel rôle dans toute la politique de la social-démocratie aux États-Unis Balkans - ainsi peut-on le constater Au niveau européen, le principe du « droit » à l’autodétermination des peuples ne peut être pleinement efficace que dans les conditions d’une « fédération de républiques européennes ».

Mais si dans la péninsule balkanique le slogan d’une fédération démocratique est devenu purement prolétarien, cela est encore plus vrai en Europe, où les contradictions capitalistes sont incomparablement plus profondes.

La politique civile de suppression des frontières douanières entre les différents pays d’Europe est une difficulté insurmontable : mais sans cela, les procédures d’arbitrage entre États et les règles du droit international ne peuvent durer plus longtemps que, par exemple, la neutralité de la Belgique. Le besoin d’unifier le marché européen, ainsi que l’effort visant à s’emparer des pays non européens en retard, sont provoqués par le développement du capitalisme et se heurtent à la puissante opposition des propriétaires fonciers et des capitalistes, entre les mains desquels les tarifs douaniers se combinent avec le militarisme (sans ce qui ne veut rien dire) représentent une arme indispensable d’exploitation et d’enrichissement.

La bourgeoisie financière et industrielle hongroise est hostile à son unification économique avec l’Autriche, plus développée sur le plan capitaliste. La bourgeoisie austro-hongroise est hostile à l’idée d’une union douanière avec l’Allemagne, plus puissante. D’un autre côté, les propriétaires fonciers allemands n’accepteront jamais volontairement une levée des droits de douane sur les céréales. En outre, les classes possédantes des intérêts économiques des puissances centrales ne peuvent pas être aussi facilement mises en harmonie avec celles des capitalistes et des propriétaires fonciers français, anglais et russes. La guerre actuelle le montre avec suffisamment de clarté. Enfin, le manque d’harmonie et le caractère inconciliable des intérêts capitalistes sont beaucoup plus évidents dans les États de l’Entente eux-mêmes que parmi les États d’Europe centrale. Dans ces conditions, une unification économique raisonnablement complète de l’Europe par le haut, par le biais d’un accord entre gouvernements capitalistes, est une utopie. Les choses ne peuvent jamais aller plus loin que des compromis partiels et des demi-mesures. Par conséquent, une unification économique de l’Europe , qui profite le plus aux producteurs et aux consommateurs ainsi qu’au développement culturel en général, devient une tâche révolutionnaire du prolétariat européen dans sa lutte contre le protectionnisme impérialiste et son arme, le militarisme.

Les États-Unis d’Europe, sans monarchies, sans armées permanentes et sans diplomatie secrète, représentent donc la partie la plus importante du programme de paix prolétarien.

Les idéologues et hommes politiques de l’impérialisme allemand, surtout au début de la guerre, présentèrent souvent leur programme aux États-Unis d’Europe - ou du moins aux États-Unis d’Europe centrale (à l’exclusion de la France et de l’Angleterre d’une part et de la Russie de l’autre). . Ce programme d’unification de l’Europe par la force est aussi typique des tendances de l’impérialisme allemand que la division violente de l’Allemagne l’est des tendances de l’impérialisme français.

Si, à la fin de la guerre, les armées allemandes remportent la victoire décisive espérée en Allemagne pendant la première phase de la guerre, alors l’impérialisme allemand tentera sans aucun doute massivement d’établir une union militaire et douanière obligatoire entre les États européens. qui serait plein d’exceptions, de compromis, etc. et réduirait donc au minimum l’esprit progressiste d’unification du marché européen. Inutile d’ajouter que dans ces conditions, l’autonomie serait hors de question pour les peuples si violemment unis dans une caricature des États-Unis d’Europe. Supposons un instant que l’impérialisme allemand parvienne réellement à réaliser une demi-union forcée de l’Europe, tout comme le militarisme prussien a réussi à réaliser une demi-union de l’Allemagne dans le passé. Quel serait alors le mot d’ordre central du prolétariat européen ? Serait-ce la dissolution de l’alliance coercitive et le retour de tous les peuples sous la garde d’États-nations isolés ? Ou peut-être la restauration des frontières douanières, des systèmes monétaires « nationaux », de la législation sociale « nationale », etc. ? Certainement rien de tout cela. Le programme du mouvement révolutionnaire européen serait alors la destruction de la forme coercitive antidémocratique de l’alliance, tout en maintenant et en élargissant complètement sa base sous la forme de l’abolition complète des tarifs douaniers, de l’unification de la législation et, surtout, du droit du travail. lois, etc. En d’autres termes, le slogan « Dans ces conditions, des États-Unis d’Europe « sans tarifs douaniers, sans armées permanentes » deviendrait le slogan unificateur et directeur de la révolution européenne.

Examinons maintenant la deuxième possibilité, à savoir une issue « indécise » de la guerre. Dès le début de la guerre, le célèbre professeur et partisan de « l’Europe unie » Liszt montrait que même si les Allemands ne battaient pas leurs adversaires, l’[unification] européenne serait quand même réalisée et, selon Liszt, elle serait même possible. être plus complète qu’avant Cas d’une victoire allemande. Les États européens, hostiles les uns aux autres mais incapables de faire face les uns aux autres, continueraient, dans leur besoin d’expansion croissante, à se jeter des bâtons entre les jambes dans l’accomplissement de leur « mission » au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, puis partout, étant repoussée par les États-Unis et le Japon. Liszt pense que c’est précisément dans le cas d’une issue « indécise » de la guerre que la nécessité absolue d’une alliance économique et militaire des grandes puissances européennes contre les peuples faibles et arriérés et, surtout, contre leurs propres masses travailleuses, serait mise en évidence. prévaloir. Nous avons souligné plus haut les formidables obstacles qui s’opposent à la mise en œuvre de ce programme. Mais surmonter même partiellement ces obstacles signifierait la création d’un trust impérialiste d’États européens, une société par actions de voleurs. Et cette perspective est parfois citée à tort comme une « preuve » du danger du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, alors qu’elle est en réalité la preuve la plus éclatante de sa signification réaliste et révolutionnaire. Si les États capitalistes d’Europe parvenaient à fusionner en un trust impérialiste, cela constituerait un progrès par rapport à la situation actuelle car, avant tout, cela créerait une base matérielle unifiée et paneuropéenne pour le mouvement ouvrier. Dans ce cas, le prolétariat devrait lutter non pas pour le retour à des États-nations « autonomes », mais pour la transformation du trust impérialiste en une Fédération républicaine européenne.

Mais plus le conflit progresse et révèle l’incapacité absolue du militarisme à résoudre les problèmes que la guerre met à l’ordre du jour, moins on parle de ces grands projets d’unification de l’Europe par le haut . Le projet des « États-Unis d’Europe » impérialistes a cédé la place, d’une part, aux projets d’union économique entre l’Allemagne et l’Autriche, et d’autre part, à la perspective d’une quadruple alliance avec ses tarifs douaniers et ses taxes de guerre. , complété par le militarisme des uns contre les autres.

Après ce qui a été dit, il semble superflu d’insister sur la très grande importance que, dans la mise en œuvre de ces plans, la politique du prolétariat des deux Etats « confie » sa lutte contre les tarifs douaniers introduits et contre les forces militaires et diplomatiques. remparts et pour l’unification économique de l’Europe.

Aujourd’hui, après un début si prometteur de la révolution russe, nous avons toutes les raisons de nous attendre à ce qu’au cours de la guerre actuelle, un puissant mouvement révolutionnaire surgisse à travers l’Europe. Il est clair qu’un tel mouvement ne pourra réussir, se développer et remporter la victoire qu’en tant que mouvement européen général . Isolé à l’intérieur des frontières nationales, il serait voué à l’échec. Nos sociaux-patriotes soulignent le danger que représente le militarisme allemand pour la révolution russe. Ce danger est indéniable, mais ce n’est pas le seul. Les militarismes anglais, français et italien ne sont pas des ennemis moins sérieux de la révolution russe que la machine de guerre des Hohenzollern. Le salut de la révolution russe réside dans sa propagation à travers l’Europe. Si le mouvement révolutionnaire se développe en Allemagne, le prolétariat allemand cherchera et trouvera un écho révolutionnaire dans les pays « ennemis » de l’Occident. Et si, dans un pays européen, le prolétariat arrachait le pouvoir aux mains de la bourgeoisie, pour le conserver, il serait obligé de le mettre immédiatement au service du mouvement révolutionnaire des autres pays. En d’autres termes, l’instauration d’un régime stable de dictature du prolétariat ne pourrait s’étendre qu’à l’ensemble de l’Europe et par conséquent sous la forme d’une Fédération républicaine européenne. L’unification des Etats d’Europe, qui ne pourrait être réalisée ni par la force des armes ni par des traités industriels ou diplomatiques, représentera dans un tel cas la tâche principale et essentielle de la révolution prolétarienne victorieuse.

Les États-Unis d’Europe sont le slogan de la période révolutionnaire dans laquelle nous sommes entrés. Quelle que soit la tournure que prendront les opérations militaires à l’avenir, quelle que soit l’évaluation diplomatique de la guerre actuelle et quel sera le rythme des progrès du mouvement révolutionnaire dans un avenir proche, le mot d’ordre des États-Unis d’Europe reste d’une immense importance. en tout cas comme une formule politique pour la lutte du prolétariat européen pour le pouvoir. Ce programme exprime le fait que l’État-nation est devenu obsolète, à la fois comme cadre de développement des forces productives et comme base de la lutte des classes et, par conséquent, comme forme de gouvernement pour la dictature du prolétariat. Nous rejetons la « défense de la patrie » en tant que programme politique dépassé du prolétariat. Mais cela cesse d’être un acte purement négatif d’autodéfense idéologique et politique et n’acquiert tout son contenu révolutionnaire que si nous opposons à la défense conservatrice de la patrie nationale obsolète une tâche progressiste, c’est-à-dire la création d’une nouvelle patrie nationale plus grande. « Patrie » de la révolution, une Europe républicaine, qui seule sera le point de départ à partir duquel le prolétariat pourra révolutionner et réorganiser le monde entier.

C’est la réponse à ceux qui demandent dogmatiquement : « Pourquoi unifier l’Europe et pas le monde entier ? » L’Europe n’est pas seulement une communauté géographique, mais une certaine communauté économique, culturelle et historique. La révolution européenne n’a pas besoin d’attendre les révolutions en Asie et en Afrique, pas même celles en Australie et en Amérique. Et pourtant, une révolution complètement victorieuse en Russie ou en Angleterre est impensable sans une révolution en Allemagne, et vice versa. La guerre actuelle est qualifiée de guerre mondiale, mais même après l’intervention des États-Unis, l’Europe reste le théâtre de la guerre. Et avant tout, le prolétariat européen est confronté aux problèmes révolutionnaires.

Bien entendu, les États-Unis d’Europe ne sont que l’un des deux axes de l’Organisation économique mondiale. Les États-Unis d’Amérique représenteront l’autre.

La seule considération historique concrète contre le mot d’ordre des États-Unis d’Europe a été formulée comme suit dans la Social-Démocratie suisse : « L’inégalité du développement économique et politique est une loi inconditionnelle du capitalisme. » La Social-Démocratie suisse en tire la conclusion. que la victoire du socialisme dans un seul pays est possible et qu’il n’est donc pas nécessaire de faire dépendre la dictature du prolétariat dans chaque État isolé de la création des États-Unis d’Europe. Il est indéniable que le développement capitaliste des différents pays est inégal. Mais cette inégalité est elle-même extrêmement inégale. Les niveaux capitalistes de l’Angleterre, de l’Autriche, de l’Allemagne et de la France ne sont pas les mêmes. Mais comparés à l’Afrique et à l’Asie, tous ces pays représentent une « Europe » capitaliste mûre pour la révolution socialiste. Il est utile et nécessaire de répéter l’idée élémentaire selon laquelle aucun pays ne doit « attendre » les autres dans cette lutte, à moins que l’idée d’une action internationale parallèle ne soit remplacée par l’idée d’une inaction internationale hésitante. Sans attendre les autres, nous commençons et poursuivons la lutte sur notre propre sol national, avec la pleine certitude que notre initiative donnera l’impulsion à la lutte dans d’autres pays ; et si tel n’était pas le cas, il serait alors vain de penser - même si cela est prouvé par l’expérience historique aussi bien que par des considérations théoriques - que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait tenir tête à une Europe conservatrice ou qu’un L’Allemagne socialiste pourrait rester isolée dans un monde capitaliste

Envisager la perspective d’une révolution sociale dans des cadres nationaux, c’est être victime de la même étroitesse nationale qui est le contenu du social-patriotisme. Jusqu’à la fin de sa vie, Vaillant a considéré la France comme la terre promise de la révolution sociale et c’est précisément pour cette raison qu’il a tenu à la défendre jusqu’au couteau. Lensch et d’autres croient, certains hypocritement, d’autres honnêtement, que la défaite de l’Allemagne signifierait avant tout la destruction des bases de la révolution sociale. Et enfin, nos Tseretelli et nos Tchernov, qui ont répété la triste expérience du ministérialisme français dans nos conditions nationales, jurent que leur politique sert les objectifs de la révolution et n’a donc rien de commun avec la politique de Guesde et de Sembat.

D’une manière générale, il ne faut pas oublier que dans le social-patriotisme, outre ce réformisme vulgaire, est à l’œuvre un messianisme national révolutionnaire, qui consiste à considérer son propre pays comme l’État choisi qui peut conduire l’humanité au « socialisme » ou à la « démocratie ». ", que ce soit en raison de son développement industriel ou de sa forme démocratique et de ses réalisations révolutionnaires. (Si une révolution complètement victorieuse était réellement concevable à l’intérieur des frontières d’une seule nation mieux préparée, ce messianisme lié au programme de défense de la patrie aurait une justification historique relative. Mais en réalité, il ne l’a pas.) la préservation de la base nationale de la révolution sociale par de telles méthodes, qui sapent les connexions internationales du prolétariat, signifie la sape de la révolution sociale, qui doit commencer sur une base nationale, mais qui, compte tenu de l’interdépendance économique et militaro-politique actuelle, des Etats européens (qui ne s’est jamais manifestée avec une telle puissance, surtout dans cette guerre) ne peut se limiter à eux. Le mot d’ordre des États-Unis d’Europe exprime cette interdépendance, qui créera immédiatement et directement les conditions d’une coordination de l’action du prolétariat européen.

Le social-patriotisme, qui en principe, sinon toujours en fait, est l’application du réformisme social dans sa forme la plus pure et son adaptation à l’époque impérialiste, propose dans la catastrophe mondiale actuelle de la politique du prolétariat de choisir la voie du " moindre mal", c’est-à-dire rejoindre l’un des deux camps opposés. Nous rejetons cette méthode. Nous insistons sur le fait que la guerre préparée par les développements antérieurs a posé de manière tout à fait claire les problèmes fondamentaux du développement capitaliste actuel dans son ensemble. En outre, la ligne suivie par le prolétariat international et ses sections nationales ne doit pas être déterminée par des traits politiques et nationaux secondaires, ni par les avantages discutables de la prédominance militaire d’un côté sur l’autre (alors que, d’ailleurs, ces avantages discutables sont communiqués dans promouvoir l’abandon complet de toute indépendance politique du prolétariat), mais par l’antagonisme fondamental entre le prolétariat international et le régime capitaliste dans son ensemble.

C’est la seule formulation de principe de la question et elle a dans son essence un caractère socialiste révolutionnaire. C’est lui seul qui fournit la justification théorique et historique de la tactique de l’internationalisme révolutionnaire.

En refusant de soutenir l’État dans la période de la plus grande catastrophe - non pas au nom d’un cercle de propagande, mais au nom de la classe la plus importante de la société - l’internationalisme ne veut pas simplement éviter passivement de « se salir les mains », mais affirme que Pour nous, le sort du développement mondial n’est plus lié au sort de l’État-nation ; bien plus encore : que cette dernière est devenue un obstacle au développement et doit être surmontée, c’est-à-dire remplacée par une organisation économico-culturelle supérieure sur une base plus large. Par conséquent, si le problème du socialisme était compatible avec le cadre de l’État-nation, il deviendrait compatible avec la défense nationale. Mais le problème du socialisme se pose à nous sur la base de l’impérialisme, c’est-à-dire dans des conditions dans lesquelles le capitalisme lui-même est contraint de détruire violemment le cadre de l’État-nation qu’il a lui-même créé.

La semi-unification impérialiste de l’Europe pourrait peut-être être réalisée à la suite de la victoire décisive d’un groupe de grandes puissances ou à la suite d’une issue indécise de la guerre, comme nous avons essayé de le montrer. Dans les deux cas, l’unification de l’Europe signifierait le piétinement complet du principe d’autodétermination de toutes les nations faibles et la préservation et la centralisation de toutes les forces et armes de la réaction européenne : monarchies, armées permanentes et diplomatie secrète.

L’unification démocratique et républicaine de l’Europe, une unification qui peut véritablement garantir le libre développement national, n’est que sur la voie d’une lutte révolutionnaire contre le militarisme, l’impérialisme et le centralisme dynastique, par le biais de soulèvements dans chaque pays et de l’unification ultérieure de tous les soulèvements vers une révolution européenne générale possible. Quelle que soit son évolution dans chaque pays, la révolution européenne victorieuse ne peut transmettre le pouvoir au prolétariat qu’en raison de l’absence d’autres classes révolutionnaires. Les États-Unis d’Europe représentent donc la forme – la seule forme concevable – de la dictature du prolétariat européen.

Addendum 1922

L’affirmation, répétée à plusieurs reprises dans Le Programme de paix, selon laquelle la révolution prolétarienne ne peut pas être menée à bien à l’échelle nationale, peut sembler à certains lecteurs comme réfutée par les cinq années d’expérience de notre République soviétique. Mais une telle conclusion serait infondée. Le fait que l’État ouvrier ait tenu tête au monde entier dans un seul pays, de surcroît arriéré, témoigne de la puissance colossale du prolétariat, une puissance qui réalisera de véritables miracles dans d’autres pays plus avancés et plus civilisés. . Mais nous nous sommes défendus en tant qu’État au sens politique et militaire du terme, mais nous n’avons pas atteint la société socialiste ni même nous en sommes approchés. La lutte pour l’autodéfense révolutionnaire/étatique a conduit à un déclin extrême des forces productives au cours de cette période, alors que le socialisme ne peut être imaginé que sur la base de leur croissance et de leur épanouissement. Les négociations commerciales avec les Etats bourgeois, les concessions, la Conférence de Genève, etc. ne montrent que trop clairement l’impossibilité d’une construction socialiste isolée dans le cadre national. Tant que la bourgeoisie reste au pouvoir dans les autres Etats européens, nous devons rechercher des accords avec le monde capitaliste dans la lutte contre l’isolement économique ; en même temps, on peut affirmer avec certitude que, au mieux, ces accords nous aideront à panser telle ou telle blessure économique, à faire tel ou tel pas en avant, mais l’essor réel de l’économie socialiste en Russie ne viendra qu’après la la victoire du prolétariat devient possible dans les pays les plus importants d’Europe.

Le fait que l’Europe n’est pas seulement un concept géographique, mais aussi un concept économico-politique, est clairement démontré par les événements de ces dernières années : le déclin de l’Europe, la croissance de la puissance des États-Unis, la tentative de Lloyd George de sauver l’Europe. par des méthodes combinées impérialistes et pacifistes.

Aujourd’hui, le mouvement ouvrier européen se trouve dans une période d’actions défensives, de rassemblement de forces et de préparation. Une nouvelle période de luttes pour le pouvoir ouvertement révolutionnaires mettra inévitablement au premier plan la question des relations étatiques entre les peuples de l’Europe révolutionnaire. Dans la mesure où l’expérience de la Russie a montré que l’Etat soviétique était la forme la plus naturelle de dictature du prolétariat, et dans la mesure où l’avant-garde prolétarienne d’autres pays a adopté en principe cette forme d’Etat, on peut supposer qu’avec le retour du direct Dans la lutte pour le pouvoir, le prolétariat européen élaborera le programme de la république fédérative soviétique européenne. L’expérience de la Russie à cet égard est très instructive. Cela témoigne de la compatibilité totale entre l’autonomie nationale et culturelle la plus large et le centralisme économique sous le régime prolétarien. En ce sens, le slogan des États-Unis d’Europe, traduit dans la langue de l’État soviétique, non seulement conserve son sens, mais promet également de révéler sa signification colossale dans la prochaine époque de révolution sociale.

Notes de bas de page

1. La brochure de Léon Trotsky Le Programme de paix était basée sur une série d’articles écrits en 1915-16 dans la revue internationaliste Nashe Slovo , que Trotsky publiait à Paris. Trotsky révisa ces articles en mai 1917 et les publia sous forme de brochure programmatique dans la presse bolchevique de Russie en juin 1917. À cette époque, Trotsky, comme Lénine, utilisait encore le terme de « social-démocratie » pour décrire le mouvement marxiste.

2. État avant la guerre.

Note

1*. Dans cette version, la terminaison non sexiste « Inner » a été utilisée d’une manière quelque peu incohérente qui ne correspond pas aux pratiques de l’époque. Nous l’avons donc changé pour la forme masculine qui était courante à l’époque.

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