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La révolution bourgeoise - La naissance politique du capitalisme

lundi 12 janvier 2026, par Robert Paris

La révolution bourgeoise

La naissance politique du capitalisme

(1890)

Comment la bourgeoisie se souvient de sa propre révolution

Il y a un an, on célébrait en France, comme dans tout le monde civilisé, le centième anniversaire de cette révolution qu’on appelle à juste titre « la Grande », parce qu’elle marque le point de départ d’une nouvelle période historique. Cet événement apporta de nombreux bienfaits à tout le monde civilisé en général et plus particulièrement à la bourgeoisie, la bourgeoisie française en premier lieu. Cette révolution mit fin à la domination de la noblesse et assura à la bourgeoisie le premier rang dans tous les domaines de la vie publique. Toutes les tentatives de la Restauration pour modifier l’état des choses créé par la révolution restèrent vaines, d’autant plus que les réactionnaires n’essayèrent même pas d’éliminer les conséquences les plus importantes, c’est-à-dire les conséquences sociales de la grande révolution. Personne ne pouvait ignorer, même à ce moment-là, que, sous ce rapport, rien ne pouvait plus être changé ; que, malgré toutes les « indemnités » si généreuses que soient accordées à la noblesse féodale, son rôle dirigeant dans la vie de la société était définitivement terminé. Avec la grande révolution commença le règne incontesté de la bourgeoisie.

Il n’est donc pas étonnant que la bourgeoisie se soit souvenue de cet événement important à l’occasion de son centenaire. Déjà quelques années avant la célébration de l’anniversaire de la révolution, la presse bourgeoise avait annoncé sur tous les tons la grande fête à venir. Mais observons d’un peu plus près comment la bourgeoisie se souvient de sa révolution. Comment cet événement capital se représente-t-il dans son esprit ?

Nous avons devant nous le livre d’un des savants patentés de la bourgeoisie française, Paul Janet ( Centenaire de 1789, Histoire de la Révolution française , par Paul Janet, Paris), qui est parfois compté parmi les philosophes – lui-même ne semble pas y voir d’objection. Le fait que Paul Janet se trouve dans une sorte de rapport, incompréhensible pour nous, avec la science de la philosophie, nous est ici très utile, car un philosophe bourgeois, mieux que quiconque, peut nous éclairer sur la philosophie bourgeoise de la grande révolution. Cherchons donc cette philosophie à l’aide du livre précité.
Rébellion et révolution en Angleterre

Mais d’abord une brève observation préliminaire. L’Angleterre a traversé ses orages révolutionnaires au XVIIe siècle, et il y eut alors deux révolutions : la première aboutit, entre autres, à l’exécution de Charles Ier, tandis que la seconde se termina par un banquet animé et l’avènement d’une nouvelle dynastie. Mais la bourgeoisie anglaise, dans l’appréciation de ces révolutions, manifeste des vues très divergentes : tandis que la première, à ses yeux, ne mérite même pas le nom de « révolution » et est simplement désignée comme « la grande rébellion », la seconde reçoit un nom plus euphonique : on l’appelle « la glorieuse révolution ». Le secret de cette différenciation dans l’appréciation des deux révolutions a déjà été révélé par Augustin Thierry dans ses thèses sur les révolutions anglaises.

Dans la première révolution, le peuple a joué un rôle important, dans la seconde, il n’a guère participé. Mais quand un peuple monte sur la scène de l’histoire et commence à décider des destinées de son pays selon sa force et sa meilleure intelligence, alors les classes supérieures (en l’occurrence la bourgeoisie) perdent leur humeur. Comme le peuple est toujours « brut » et que, si le diable révolutionnaire commence à l’envahir, il devient aussi « grossier », les classes supérieures ont tendance à exiger toujours de la politesse et des manières douces, du moins elles les exigent du peuple. C’est pourquoi les classes supérieures ont toujours tendance à donner aux mouvements révolutionnaires, s’ils sont largement suivis par le peuple, le cachet de « rébellion ».
Révolution et rébellion en France

L’histoire de la France est particulièrement riche en « grandes révoltes » et en « révolutions glorieuses ». C’est seulement en France que les événements se sont déroulés, du point de vue historique, d’une manière opposée à celle qui prévalait dans l’Angleterre du XVIIe siècle. En Angleterre, par exemple, « la grande révolte » a précédé « la révolution glorieuse », tandis qu’en France, « les révolutions glorieuses » ont généralement dû céder la place aux « grandes révoltes ». Ce fait s’est répété tout au long du XVIIIe siècle.

Après la « glorieuse révolution » de 1830 à Paris, il y eut la « grande révolte » des tisserands de Lyon, assez considérable, qui fit tant trembler toute la bourgeoisie ; après la « glorieuse révolution » de février 1848, glorifiée même par Lamartine, il y eut la « grande révolte de juin », qui poussa la bourgeoisie à chercher refuge dans les bras d’une dictature militaire ; après la « très glorieuse » révolution de septembre 1870, il y eut enfin, en mars de l’année suivante, la « plus grande de toutes les révoltes françaises ». La bourgeoisie prétend aujourd’hui que les « grandes révoltes » ont toujours nui à la cause des « glorieuses révolutions ». Nous ne pouvons pas examiner ici la justesse de cette affirmation dans son application au XIXe siècle, mais nous devons céder la parole aux philosophes bourgeois sur les événements du XVIIIe siècle.

Vers la fin de ce siècle, il y eut en France une « grande rébellion » et une « glorieuse révolution » de 1789, et « la grande rébellion » qui joua un rôle important en 1793. Après ce qui a déjà été dit, le lecteur pourra maintenant prédire avec certitude ce que le philosophe bourgeois Paul Janet pense de ces mouvements révolutionnaires.
Janet sur la Révolution française

Dans le dernier chapitre de son livre, Janet dit :

Pour arriver à une évaluation objective de la Révolution française, il faut distinguer trois choses à son égard : le but, les moyens et les résultats obtenus. Le but de la révolution – conquérir l’égalité civique et la liberté politique – était le plus sublime, le plus légitime qu’un peuple ait jamais cherché à atteindre.

Mais les moyens étaient mauvais : « ils étaient trop souvent violents, terribles ».

En ce qui concerne les résultats, l’égalité civique, selon Janet, est pleinement réalisée et ne laisse rien à désirer ; « la liberté politique », en revanche, « ne s’est imposée en France que de façon sporadique depuis la révolution et est encore aujourd’hui plus ou moins menacée ». Elle ne sera assurée que lorsque le peuple français aura renoncé à tous les moyens violents et illégaux et aura appris une fois pour toutes à considérer sa révolution comme achevée, et enfin lorsque la révolution elle-même sera passée dans le passé historique aussi irrévocablement que ce fut déjà le cas pour les révolutions en Angleterre et aux États-Unis. « Les conquêtes de la révolution doivent être maintenues, mais il faut renoncer à l’esprit révolutionnaire et aux moyens violents et illégaux. »

Très bien. Mais n’oublions pas que des moyens révolutionnaires ont été employés dès 1789, c’est-à-dire non seulement au moment de la « grande rébellion », mais aussi pendant la « glorieuse révolution ». Paul Janet doit-il condamner la « glorieuse révolution » à cause de ses moyens de violence ? Non, au contraire. Dans sa description, les actes de violence pratiqués pendant la « glorieuse révolution » apparaissent pleinement justifiés, hautement utiles et parfaitement efficaces. Il parle avec beaucoup d’éloges des insurrections populaires dirigées contre la royauté, et il cherche même à prouver que, sans ces soulèvements, le gouvernement aurait étouffé en germe toutes les réformes de l’Assemblée nationale, et que les grands objectifs de la révolution seraient alors restés inaccessibles.

Il salue la prise de la Bastille comme « la première apparition victorieuse du peuple de Paris sur la scène révolutionnaire » ; et il s’exprime de la même manière approbatrice à propos de la seconde apparition du même peuple sur la même scène, des événements des 5 et 6 octobre, ainsi que de la prise des Tuileries. Arrivé là, nota bene , après que Janet a démontré la nécessité inévitable d’éliminer un roi qui négociait avec l’ennemi dès le début de la guerre, il ajoute d’un ton mélancolique : « La France s’est peu à peu habituée à résoudre les questions politiques avec des moyens aussi pitoyables. » Mais il ne nous dit pas avec quels autres moyens la tâche donnée et incontournable aurait pu être accomplie.

Ce n’est qu’après la prise des Tuileries, c’est-à-dire après cette dernière insurrection nécessaire, selon Janet, que le peuple de Paris, sous la plume de notre historien, se transforme peu à peu en une populace dominée par les passions les plus basses. Il devient alors clair : une « révolte » est tout à fait acceptable, seulement il ne faut pas se laisser entraîner par les passions les plus basses. L’historien bourgeois veut-il être compris dans ce sens ? Pas du tout. On nous apprend aussitôt que maintenant que « la glorieuse révolution » est terminée, toutes les insurrections manquent de sens et de justification. Nous y sommes enfin parvenus. Le roi est tombé, la noblesse est détruite, la bourgeoisie est élevée sur le bouclier. Que désire le cœur de plus ? Maintenant, tais-toi, après avoir fait sur cette terre tout ce qui appartient à la terre. Qui, si ce n’est la populace, penserait à l’insurrection ?
Les révolutionnaires prolétariens condamnés

Ensuite ! Comme on pouvait s’y attendre, Paul Janet étend sa sympathie à tous les partis qui se sont succédé à la tête du mouvement, sauf au parti de la Montagne. Sur ce dernier il déverse toute la coupe de sa colère ; c’est à ce parti qu’il réserve tous ses propos violents et ses épithètes.

Entre ces mécréants et la « Gironde virile et généreuse », Janet établit ce parallèle intéressant : « Les uns, comme les autres, voulaient la république… » Mais alors que « les Girondins aspiraient à une république libre, légale et douce, les Montagnards aspiraient à une république despotique et cruelle » :

Sans égard pour la liberté, ces derniers ne tenaient qu’à l’égalité. Certes, les deux partis étaient favorables à la souveraineté du peuple, mais avec cette différence que les Girondins voulaient justement inclure dans « le peuple » tous les citoyens, tandis que pour les Montagnards, conformément à la perversité encore en vigueur aujourd’hui, le peuple ne se composait que des membres de la classe ouvrière, des personnes vivant de leur propre travail. Par conséquent, selon les Montagnards, gouverner devait être l’apanage de cette seule classe.
Des points de vue divergents sur « Le peuple »

Le programme politique des Girondins différait donc essentiellement de celui des Montagnards. D’où vient cette différence ? Paul Janet lui-même nous en donne suffisamment de renseignements. La différence venait de ce que le parti montagnard, comme nous l’avons vu, concevait les rapports entre les classes sociales alors existantes d’une manière différente de celle des Girondins. Ceux-ci « voulaient faire entendre que le peuple comprenait tous les citoyens », tandis que les premiers ne considéraient comme « le peuple » que la classe ouvrière ; les autres classes, selon les Montagnards, ne faisaient pas partie du « peuple », parce que les intérêts de ces classes étaient contraires à ceux de la classe ouvrière.

Et, à proprement parler, les Girondins eux-mêmes n’incluaient pas dans le « peuple » tous les citoyens, c’est-à-dire toute la nation française de l’époque, mais seulement le tiers-état. Comprenaient-ils dans le « peuple » l’aristocratie et le haut clergé ? Pas du tout. L’abbé Sieyès lui-même, qui n’a jamais été aussi loin que les Girondins, n’a-t-il pas, dans sa brochure Qu’est-ce que le tiers-état ? , mis « le peuple », c’est-à-dire le tiers-état, sans remords contre le petit groupe de privilégiés, c’est-à-dire la noblesse et le haut clergé ?

Les Girondins, qui combattaient les « privilégiés » avec beaucoup plus de détermination, étaient sans doute d’accord avec Sieyès sur ce point. Si, malgré tout, leur conception du « peuple » était si différente de celle des Montagnards, cela ne pouvait s’expliquer que par le fait que les Montagnards avaient fait un pas de plus en classant parmi les « privilèges » les institutions sociales qui leur paraissaient sacrées et nécessaires. La question de savoir quelles classes devaient être considérées comme « privilégiées » était controversée. Mais cela montre — et les explications de Paul Janet ne laissent place à aucune autre interprétation — que, selon les Montagnards, toutes les personnes et toutes les classes qui vivent du « travail », mais du travail des autres et non du leur, appartiennent à la catégorie des « privilégiés ».

Il faut maintenant chercher à éclaircir le point suivant : pourquoi les défenseurs de la cause de la classe ouvrière penchaient-ils vers une république « despotique et cruelle » ? Pourquoi ne se montraient-ils pas plutôt partisans d’une république « légale, libre et douce » ? Cette circonstance doit être ramenée à deux causes, l’une extérieure, l’autre intérieure. Tournons-nous d’abord vers la cause extérieure, c’est-à-dire vers les rapports qui existaient alors entre la France révolutionnaire et les autres États européens.
La France menacée de l’intérieur et de l’extérieur

La situation de la France, au moment où le parti de la Montagne s’empara du pouvoir, était des plus désespérées, oui, elle était sans espoir. Janet dit :

Les troupes ennemies envahirent le territoire français de quatre côtés : du nord, les Anglais et les Autrichiens ; en Alsace, les Prussiens ; dans le Dauphiné, jusqu’à la ville de Lyon, les Piémontais ; et dans le Roussillon, les Espagnols. Et tout cela à une époque où la guerre civile faisait rage de quatre côtés : en Normandie, en Vendée, à Lyon et à Toulon.

A côté de ces ennemis déclarés, il y avait les partisans secrets de l’Ancien Régime, disséminés dans toute la France, qui étaient prêts à aider subrepticement l’ennemi.

Le gouvernement, qui avait entrepris la lutte contre ces innombrables ennemis intérieurs et extérieurs, n’avait ni argent ni troupes suffisantes ; il ne pouvait compter que sur une énergie sans bornes, sur l’appui actif des éléments révolutionnaires du pays et sur le courage colossal de ne reculer devant aucune mesure, si arbitraire, si illégale ou si impitoyable fût-elle, aussi longtemps qu’elle était nécessaire à la défense du pays.
Une situation désespérée appelle des mesures désespérées

Après que les Montagnards eurent appelé aux armes toute la jeunesse française, sans pouvoir, avec les maigres ressources que leur procurait l’impôt, fournir même partiellement des armes et des vivres aux armées nouvellement formées, ils recoururent aux réquisitions, aux confiscations, aux emprunts forcés, décrétèrent le change des assignats , bref, ils imposèrent aux classes possédantes effrayées des sacrifices d’argent, tout cela dans l’intérêt d’un pays en péril pour lequel le peuple sacrifiait son sang.

Ces mesures de force étaient absolument nécessaires pour sauver la France. Il n’y avait pas à compter sur des contributions financières volontaires, Janet l’admet lui-même. La détermination et l’énergie de fer du gouvernement étaient également nécessaires pour pousser à bout toutes les forces nouvelles de la France, Janet l’admet aussi. Mais lui, Paul Janet, aurait préféré voir la dictature entre les mains de la « noble et magnanime Gironde » plutôt que dans celles des abominables Montagnards. Si les Girondins étaient sortis victorieux de la lutte contre la Montagne, alors, selon l’auteur :

… eux aussi auraient été placés dans la même situation que les Montagnards ; ils auraient été obligés de réprimer les insurrections royalistes, de vaincre le parti d’opposition, de repousser les invasions, et l’on peut douter que, sans la dictature, ils eussent pu faire face à tous ces maux. Mais leur dictature aurait été moins sanguinaire et aurait donné plus de place au droit et à la liberté.

Mais sur quelles couches de la population les doux Girondins auraient-ils pu s’appuyer ? Quand, après leur défaite à Paris, ils cherchèrent du secours en province, ils n’y trouvèrent que l’appui passif de la bourgeoisie « lente et tiède », pour reprendre l’expression de Janet, et l’appui malfaisant des royalistes, qu’ils durent eux-mêmes rejeter. Et pouvaient-ils compter sur un appui plus efficace de la part de leurs partisans dans la lutte contre les ennemis étrangers ? La Gironde n’a jamais trouvé et ne trouvera jamais grâce auprès de la couche la plus basse et la plus révolutionnaire de la population, surtout à Paris. Cette partie de la population avait évidemment sur le « peuple » et ses intérêts des opinions tout à fait différentes de celles de la Gironde, si admirée par Janet en raison de sa magnanimité.

C’est précisément cette circonstance qui provoqua la chute de la Gironde et la victoire de la Montagne. La première fut presque exclusivement le fait de la « classe moyenne lente et tiède ». Pouvait-on accomplir quelque chose de substantiel avec de tels alliés ? Non, la Gironde modérée et libérale n’aurait jamais pu sauver la France de la situation critique dans laquelle elle se trouvait empêtrée en 1793.

C’est la situation extérieure de la France qui rendit nécessaire la dictature, celle des Montagnards. Et une fois qu’une dictature fut nécessaire, tous les discours sur une république « libre, légale et douce » devinrent tout simplement ridicules. La dictature révolutionnaire devait nécessairement être aussi rigide et aussi impitoyable que les ennemis extérieurs qui l’avaient suscitée, tout comme le manifeste du duc de Brunswick et les menaces d’une Europe réactionnaire contre la France.

Passons maintenant aux causes internes qui empêchèrent les Montagnards de trouver une république « libre, légale et douce » à leur goût. Il faut ici tout d’abord attirer l’attention du lecteur sur les fameux droits de l’homme et du citoyen. Parmi ceux-ci, nous trouvons plusieurs droits qui correspondent aux intérêts de la classe la plus basse de la population ; mais nous en trouvons aussi un à l’égard duquel cette classe fut obligée, dès le début, de maintenir une attitude particulière et contradictoire. Il s’agit du droit de propriété.
Le prolétariat et les « droits de propriété »

Comment un « sans- culotte » parisien, par exemple, pourrait-il concevoir ce droit, alors que son nom seul indique qu’il est lui-même dépourvu de toute propriété ? Comment pourrait-il exercer ce droit merveilleux qui lui est accordé ? Les exemples ne manquent pas à sa portée. La bourgeoisie s’est approprié bien des biens de l’aristocratie et de l’Église : pourquoi ne ferait-elle pas de même avec les biens de la bourgeoisie ?

Le sans-culotte de cette époque avait à traverser bien des jours pénibles, quoique joyeux. Il lui fallait souvent endurer la faim au sens le plus littéral du terme, et la faim, on le sait, est mauvaise conseillère. Dès lors, notre sans-culotte commença à manifester une grande indifférence à l’égard de la propriété bourgeoise. La bourgeoisie résista à cela du mieux qu’elle put.

On voit bien comment cette lutte sociale devait influer sur la vie politique. La « populace » se rassembla en un parti qui lui était propre et mit les Montagnards sur le bouclier. La « populace » de l’époque savait se battre et prit bientôt le contrôle. Il ne lui restait alors évidemment plus qu’à utiliser le pouvoir politique qu’elle venait d’acquérir pour créer des institutions sociales sous lesquelles le droit de propriété ne sonnerait plus comme une amère moquerie. Mais pour le prolétariat de l’époque, comme pour le prolétariat moderne, cela n’était possible qu’à une condition : l’abolition totale de la propriété privée des moyens de production et de l’organisation sociale de la production.

Mais cette dernière, dans les conditions qui prévalaient alors, était tout simplement impensable pour deux raisons étroitement liées. Le prolétariat de l’époque n’avait pas les capacités requises, et les moyens de production de l’époque ne répondaient même pas aux conditions élémentaires de socialisation. C’est pourquoi ni le prolétariat de l’époque ni ses représentants les plus avancés ne pouvaient même concevoir cette idée. Il est vrai que dans la littérature française prérévolutionnaire on trouve quelques utopies communistes, mais celles-ci, pour les raisons que nous avons mentionnées, n’ont pu trouver ni crédit ni reconnaissance.
Raisons des tactiques terroristes

Dans ces conditions, que restait-il à faire à la « populace » momentanément victorieuse ? Si l’on ne pouvait pas songer à socialiser les moyens de production, il fallait nécessairement que la propriété privée y soit maintenue, et que la population indigente se contente d’empiéter sur son domaine par la force et par la violence. Et c’est à cause de ces empiétements que la « populace » est encore aujourd’hui accusée par tous les historiens bourgeois. Les empiétements sur le domaine de la propriété privée ont rendu impossible une république « légale », car la loi a été conçue pour protéger précisément cette propriété privée.

La République ne pouvait plus être « douce », car les classes possédantes ne supportaient pas, les mains dans les poches, de telles atteintes à leurs biens, mais cherchaient au contraire avec ardeur une occasion de mettre un terme à cette « domination de la populace » nonchalante. La lutte entre le prolétariat de l’époque et les classes possédantes devait être menée, fatalement et inévitablement, par des moyens terroristes. C’est seulement par la terreur, dans un contexte de contradictions économiques insolubles, que le prolétariat pouvait maintenir sa domination. Si le prolétariat avait atteint un stade de développement plus élevé et, d’autre part, si les conditions économiques avaient été suffisamment avancées pour assurer son bien-être, il n’aurait pas eu besoin de recourir à des mesures de terreur.
Raisons de la « légalité » bourgeoise

Considérons la bourgeoisie, si louée par les historiens pour son penchant pour la « légalité ». Elle ne laissait nullement ses ennemis en paix, et ne reculait pas devant les mesures décisives dans les moments critiques ; mais sa cause était alors si solide qu’elle n’avait pas à craindre d’adversaire. Arrivée au pouvoir au cours de sa « glorieuse » révolution, la bourgeoisie a instauré l’ordre social qui convenait à ses besoins, et elle l’a fait avec tant de rigueur que même les réactionnaires les plus obstinés n’ont plus eu l’idée de l’abolir. Si ces derniers avaient tenté une tentative dans ce sens, ils auraient vite été convaincus de son échec absolu.

Dans ces conditions, il était facile à la bourgeoisie de parler de « légalité » ; lorsque votre cause a gagné et que vos ennemis ont été vaincus sans espoir, l’ordre de choses le plus conforme à vos intérêts devient « légal » ; recourriez-vous alors encore à des moyens illicites ? Vous êtes sûr que désormais vos privilèges seront amplement protégés par la loi. La bourgeoisie a lutté pour la légalité en politique, parce que l’évolution historique avait pleinement assuré son triomphe en économie.

A sa place, le prolétariat n’aurait pas pu et n’aurait pas agi autrement. Que les porte-parole de la « populace », les Montagnards, tout autant que les Girondins, aient élevé au plus haut le principe de la liberté et de la loi, c’est ce que prouve la constitution qu’ils ont rédigée, la plus libre jamais écrite en France. La constitution introduisait la législation directe par les représentants du peuple et limitait au minimum les pouvoirs de l’exécutif. Cependant, en raison de toutes les conditions extérieures et intérieures de la France, il devenait impossible aux Montagnards d’appliquer la constitution.

En général, on peut considérer comme une règle qui ne souffre aucune exception que telle classe sociale ou telle couche de la population, une fois arrivée au pouvoir, recourra d’autant plus volontiers à la terreur que ses chances de se maintenir au pouvoir sont faibles. Au XIXe siècle, la bourgeoisie a dû se rendre compte que sa domination sur le prolétariat devenait de plus en plus fragile et, par conséquent, elle s’efforce de plus en plus de le soumettre par la terreur. Elle a agi avec plus de férocité contre les insurgés de Juin qu’en 1831 contre les tisserands de Lyon ; elle a agi avec beaucoup plus d’atrocité dans la répression des Communards de 1871 qu’en Juin 1848.

La terreur exercée par la bourgeoisie contre le prolétariat éclipse de loin les atrocités des Jacobins, qui ont d’ailleurs été grandement exagérées par les réactionnaires. Robespierre, comparé à Thiers, apparaît comme un véritable ange, et Marat, mis à côté des cosaques de la presse bourgeoise de la semaine sanglante de mai, apparaît comme un être doux et bienveillant. Quiconque approfondit l’histoire de France de notre siècle doit être entièrement d’accord avec l’écrivain russe Herzen, lorsqu’il disait, après les journées de juin, qu’il n’y avait pas de gouvernement plus féroce, et qu’il ne pouvait pas y en avoir de plus féroce que celui du boutiquier en furie.
La bourgeoisie responsable de la réaction française

C’est précisément cette férocité des boutiquiers qui rendit impossible la consolidation durable de la liberté politique en France. La bourgeoisie doit être tenue seule responsable des défaillances réactionnaires qui caractérisent l’histoire de la France au XIXe siècle. Même à l’époque de la Restauration, la victoire des réactionnaires fut d’autant plus facile que la bourgeoisie, effrayée à mort par les ouvriers, les empêcha pendant longtemps d’entrer dans la lutte.

Et maintenant, pour calmer les écrivains bourgeois qui tremblent à la seule pensée de la terreur jacobine, nous allons exposer une vérité qui nous paraît irréfutable. La victoire de la classe ouvrière, qui se profile maintenant dans tous les pays civilisés, ne sera certainement pas entachée par la cruauté, car la victoire de la cause du travail est tellement assurée par le cours de l’histoire qu’il n’y aura plus besoin de terreur. Certes, les réactionnaires bourgeois seront bien avisés de s’abstenir de tenter de faire trébucher le prolétariat victorieux et de faire preuve de sagesse en n’imitant pas les conspirateurs royalistes de la grande révolution. « A la guerre comme à la guerre », c’est un dicton vrai, et dans le feu de l’action, il pourrait être dur pour les conspirateurs. Mais, répétons-le, tout le cours de l’évolution historique garantit le succès du prolétariat.
Conditions favorables à la révolution socialiste

A l’occasion de la célébration du centenaire de la grande révolution, la bourgeoisie française s’est presque délibérément employée à démontrer au prolétariat ad oculos (aux yeux) la possibilité économique et la nécessité d’une transformation sociale. L’Exposition universelle [1] lui a fourni une excellente démonstration du développement sans précédent des moyens de production dans tous les pays civilisés, qui a dépassé les plus audacieuses fantaisies des utopistes du siècle précédent. Dans ce sens, l’émancipation du prolétariat, au lieu du noble rêve qu’elle était au temps de Babeuf, est devenue une nécessité historique.

L’exposition a montré, en outre, que le développement moderne des moyens de production, dans les conditions anarchiques qui régissent la production, doit logiquement et nécessairement conduire à des crises industrielles de plus en plus destructrices pour l’économie mondiale. Pour échapper aux conséquences dangereuses de ces crises, il ne reste au prolétariat européen qu’à poser les bases d’une organisation planifiée de la production sociale, chose impossible pour les sans-culottes du siècle dernier. Non seulement les forces productives modernes rendent possible une telle organisation, mais elles y tendent. Sans une telle organisation, il n’est pas possible d’envisager la pleine utilisation de ces forces.

Dans l’atelier mécanique moderne, la production a déjà pris un caractère social ; il ne reste plus qu’à harmoniser les différentes fonctions productives dans ces ateliers et, en conséquence, à transformer la propriété du produit, c’est-à-dire à la faire passer de la propriété privée à la propriété sociale. Atteindre ce but sera la tâche du prolétariat européen. Le Congrès socialiste international, réuni en juillet 1889, n’a pas manqué de rappeler au prolétariat cette grande tâche.

Revenons maintenant à notre philosophe Paul Janet, que nous avons perdu de vue pendant un certain temps. Il vient de nous annoncer qu’il faut « rester fidèle à l’esprit de la révolution, mais rejeter l’esprit révolutionnaire ». En d’autres termes, l’humanité doit se contenter des résultats de la grande révolution obtenue par la bourgeoisie, mais ne doit pas faire un pas de plus en avant.
Nécessité d’une conscience de classe parmi les travailleurs

Or, nous pensons que c’est tout le contraire. Les objectifs de la bourgeoisie ne peuvent pas être ceux de la classe ouvrière, et les résultats obtenus par la première ne peuvent satisfaire la seconde. C’est pourquoi les ouvriers font un pas de plus lorsqu’ils rejettent l’esprit bourgeois de la grande révolution, mais restent fidèles à l’esprit révolutionnaire. Rester fidèle à cet esprit signifie lutter sans relâche et sans crainte pour un avenir meilleur, lutter implacablement contre tout ce qui est ancien et dépassé.

La bourgeoisie voudrait bien inculquer aux ouvriers l’idée que la société moderne ne connaît pas de divisions de classes, parce que le fondement de l’État moderne est l’égalité de tous devant la loi. Mais cette égalité formelle ne peut pas plus consoler les ouvriers que, sous l’ancien régime, l’égalité proclamée de tous devant Dieu ne satisfaisait la bourgeoisie ; non contente de cette égalité fantastique, la bourgeoisie ne se reposait pas avant d’être entrée en possession de tous les biens terrestres possibles. Il n’est donc pas étonnant que le prolétariat ne se contente pas de fictions juridiques, sachant très bien que l’inégalité économique doit, dans la vie réelle, rendre illusoire toute autre égalité.

De la même manière, la bourgeoisie voudrait faire croire aux ouvriers qu’il n’y a plus rien à faire aujourd’hui dans le domaine économique et qu’il ne faut donc que se livrer au jeu de la politique « pure ». Mais la « politique pure » n’est pour les ouvriers qu’une politique de pacotille au service des partis bourgeois, et la bourgeoisie est parfaitement consciente de la signification de cette espèce de « politique pure », du moins telle était-elle son interprétation lorsqu’elle était en lutte avec la noblesse et le clergé.

Dans la brochure Qu’est-ce que le tiers-état ? , déjà citée, et qui doit être considérée comme le programme de la bourgeoisie de 1789, les sophismes des « purs politiques », qui se trouvaient alors dans les deux états supérieurs, étaient réfutés avec beaucoup de talent. L’abbé Sieyès insistait sur le fait que la nation était en réalité divisée en deux camps : dans l’un, les privilégiés ; dans l’autre, les opprimés ; et que cette division réelle devait se refléter dans la politique. Il était naturel et compréhensible que les privilégiés cherchassent à préserver leurs intérêts au moyen de mesures politiques ; mais les opprimés ne devaient pas non plus négliger la sauvegarde de leurs intérêts et devaient apparaître comme un parti unifié dans l’arène politique nouvellement ouverte.

Jusqu’à présent, cette leçon n’a pas perdu de son sens ni de son importance. Les conditions n’ont changé que dans la mesure où la bourgeoisie occupe aujourd’hui une position privilégiée. Et que reste-t-il aux ouvriers, sinon de se regrouper dans un parti séparé des opprimés, opposé à la bourgeoisie privilégiée ?
Idées confuses sur la lutte des classes

A la fin du XVIIIe siècle, à l’époque de la « grande révolte » de la « populace » française, l’antagonisme de classe entre bourgeoisie et prolétariat n’était encore qu’embryonnaire. C’est pourquoi la conscience de classe des prolétaires devait être assez floue. Lorsque, au cours de ce traité, nous avons essayé d’expliquer l’argumentation de Paul Janet relative aux conceptions jacobines du « peuple », nous leur avons attribué une attitude antagoniste à l’égard de toutes les classes vivant du travail des autres. C’était en réalité le seul sens possible de l’argumentation de l’auteur.

Mais cela n’est vrai que dans la mesure où les Montagnards, en réalité et par instinct, ont toujours cherché à défendre les intérêts de la classe la plus pauvre de la population. Il en était ainsi parce que leur conception comportait un trait qui, au cours d’une évolution ultérieure, aurait pris un caractère tout à fait bourgeois. Ce trait apparaît clairement dans les discours de Robespierre. C’est par lui que s’explique la lutte des Jacobins contre les Hébertistes et, en général, leur lutte contre la prétendue législation agraire.

Mais ces « lois agraires », telles que se les représentaient leurs partisans, ne contenaient rien de communiste. La propriété privée et les objectifs petits-bourgeois qui lui étaient étroitement liés s’imposèrent dans les programmes des révolutionnaires les plus extrémistes de l’époque. Seul Babeuf prit une position différente ; il apparut au dernier acte de la grande tragédie, alors que les forces du prolétariat avaient déjà été entièrement épuisées par les luttes précédentes. Le parti de la Montagne échoua précisément à cause de cette contradiction profonde entre ses conceptions petites-bourgeoises et sa volonté de représenter les intérêts prolétariens.

Ces contradictions sont étrangères aux représentants actuels de la classe ouvrière, car le socialisme moderne et scientifique n’est que l’expression théorique de l’antagonisme insurmontable des intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat. La victoire prochaine de la classe ouvrière sous le drapeau du socialisme sera bien plus glorieuse que toutes les « glorieuses » révolutions de la bourgeoisie réunies.

La force, la force pure, la force des baïonnettes et des canons, devient de plus en plus le seul appui de la domination bourgeoise. Et des « théoriciens » candides font leur apparition, qui reconnaissent sans plus de cérémonie que l’ordre bourgeois actuel ne peut être justifié théoriquement et n’a pas besoin d’une telle justification, parce que la bourgeoisie contrôle les pouvoirs publics. Ainsi parle par exemple un professeur autrichien, Gumplowicz, dans son livre L’État politique et le socialisme .

Lorsque les représentants de la noblesse et du clergé, dans une des premières sessions des États, revinrent sur le fondement de leurs privilèges, le droit historique de conquête, le théoricien de la bourgeoisie, l’abbé Sieyès, répondit fièrement : « Rien que cela, messieurs ? Nous serons conquérants à notre tour ! » — ce qui veut dire : « Rien que cela, messieurs ? Eh bien, nous serons conquérants à notre tour ! »

Et la classe ouvrière doit dire exactement cela aux partisans de la force bourgeoise.

1. L’Exposition universelle est une grande exposition qui s’est tenue à Paris à l’occasion du centième anniversaire de la prise de la Bastille. Elle s’est déroulée du 6 mai au 31 octobre 1889 et a attiré plus de six millions de visiteurs.

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