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La révolution des Taïpings, la plus grande guerre civile de l’histoire de l’humanité avant le XXe siècle

samedi 16 août 2025, par Robert Paris

La révolution des Taïpings, la plus grande guerre civile de l’histoire de l’humanité avant le XXe siècle

Cette révolution, la plus vaste connue à l’époque, a été réprimée dans le sang par l’empire et ses alliés occidentaux : 30 millions de morts !

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L’empire commence à connaître des jacqueries importantes, qui vont déboucher sur le soulèvement Taiping (1851-1864), prélude à la décomposition du pouvoir impérial. Cette rébellion massive contre la « bureaucratie céleste » était animée par un ardent messianisme égalitaire. Partie du sud du pays, elle se propagea jusqu’à contrôler durablement plusieurs provinces, établissant sa capitale à Nankin. Elle ne put être jugulée puis écrasée qu’au prix de millions de morts - et avec l’active complicité des puissances occidentales prédatrices, monnayée par la soumission de l’empire aux impérialismes occidentaux.

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De 1851 à 1864, révolte des Taïpings. La révolte des Taiping est un soulèvement majeur qui eut lieu dans le sud, puis le centre de la Chine, entre 1851 et 1864 ; cette révolte, dont la dynastie des Qing mit près de quinze ans à venir à bout, tire son nom du royaume que les rebelles avaient fondé en Chine du sud et en Chine centrale, le Taiping Tian Guo, ou « Royaume céleste de la Grande Paix », d’où provient le nom de Tàipíng (« Grande Paix ») qui désigne cette révolte. Cette guerre civile totale est généralement considérée comme l’un des conflits les plus meurtriers de toute l’Histoire. Le fondateur du mouvement, Hong Xiuquan (1812-1864), qui avait lu des brochures religieuses remises par des missionnaires, se disait frère cadet de Jésus-Christ. Il promulgua une réforme agraire après la prise de Nankin en 1853, dans laquelle il instituait de profondes réformes sociales telles que l’égalité des sexes, accompagnées toutefois d’une stricte séparation entre les hommes et les femmes. Cette réforme s’accompagnait de mesures révolutionnaires : la propriété foncière privée était abolie ; nourriture, vêtements et autres biens de consommation courante étaient mis en commun dans des entrepôts publics, et distribués à la population selon leurs besoins par leurs chefs militaires ; l’opium, le tabac et l’alcool étaient désormais interdits. La figure emblématique de cette révolte est le chef des Taiping, Hong Xiuquan (1813-1864), Hakka originaire de la classe sociale paysanne. Le nom qu’il avait reçu à la naissance était Hong Huoxiu, qu’il changera après avoir eu ses visions en 1837. En 1836, il rencontre un étranger barbu, un missionnaire (probablement Edwin Stevens) dont l’interprète, un cantonnais chrétien du nom de Liang Afa, lui remet neuf fascicules, intitulés « Bonnes Paroles pour exhorter notre époque » (Quanshi liangyan) qu’il avait lui-même rédigés sur la foi chrétienne. Hong Xiuquan ne les lit pas, mais les conserve. Après son troisième échec aux examens de la fonction publique de la Chine impériale, en 1837, il tombe gravement malade, et est pris de délires ; il a des visions, qu’il ne sait pas interpréter. Après son quatrième et ultime échec au shengyuan, en 1843, le premier degré des examens d’entrée dans la fonction publique (le fait d’y réussir lui aurait conféré le statut de lettré, et lui aurait permis de percevoir une subsistance régulière de la part du pouvoir), Hong Xiuquan, aigri par son insuccès, lit enfin les brochures qui lui avaient été données en 1836, et donne d’un coup un sens aux visions qu’il avait eu en 1837. Pour lui, elles signifient qu’il est en réalité le deuxième fils du Dieu de la religion chrétienne et qu’il a pour mission de combattre la domination du mal, qu’il n’identifie que beaucoup plus tard, à la fin de 1849, comme étant la dynastie mandchoue des Qing. À la fin de 1844, l’un de ses tout premiers disciples, Feng Yunshan, commence à prêcher, et crée le Bai Shangdi Hui, la « Société des adorateurs de Dieu », qui faisait la synthèse de l’Ancien Testament et des traditions des sociétés secrètes chinoises, obtenant ainsi l’adhésion des minorités Hakka, Zhuang et Yao de la province du Guangxi, en Chine du Sud. En effet, dans les années 1840 et au début des années 1850, le Guangxi était secoué par des famines, des émeutes, de la contrebande, et l’ensemble de la province était quadrillé par de nombreuses sociétés secrètes ; un clivage social se rajoutait aux différences ethniques entre les populations Han et les minorités locales. L’éloignement de Pékin, la capitale, faisait du Guangxi un lieu propice à la révolte. Peu à peu se rassemblent dans la Société des adorateurs de Dieu de nombreux arrivants d’humble extraction, et, en particulier, des mineurs travaillant dans les mines d’argent de la Montagne du Chardon, dans la région de Yong’an, au sud de Guilin. À l’automne de 1847, Hong Xiuquan et Feng Yunshan vivent dans la Montagne du Chardon, et écrivent des textes sur leur nouvelle religion. En 1848, le groupe compte deux nouveaux membres qui jouent un rôle important : tout d’abord Yang Xiuqing (le futur roi de l’Est), un Hakka comme Hong Xiuquan, qui est pris de transes à la fin du printemps 1848 et devient alors le « porte-parole de Dieu le Père » ; et Xiao Chaogui (le futur roi de l’Ouest), un paysan qui, de son côté, devient le « porte-parole de Jésus ». En novembre 1849 enfin, la femme de Hong Xiuquan accouche de son fils, Tiangui Fu, à qui il abandonnera le trône du Royaume céleste peu avant la catastrophe finale.

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Etienne Balazs dans « La bureaucratie céleste » :
« La crise sociale et la philosophie politique à la fin des Han
« (...) Nous sommes au milieu du 2ème siècle. L’immense empire des Han jouit depuis de longues années d’une paix relative, la population a presque doublé depuis la restauration, aux environs de l’ère chrétienne et les richesses s’accumulent. Mais l’accumulation même de la richesse et la différenciation des professions qui marquent le passage d’une économie naturelle vers une économie d’échange ont comme rançon une plus grande inégalité dans la distribution des revenus et le renversement des rapports sociaux traditionnels. Le signe le plus évident de ce déséquilibre est l’affaiblissement du pouvoir impérial. (...) La pointe de la pyramide hiérarchique commence à s’ébrécher, et une lutte serrée s’engage pour l’exercice du pouvoir réel. (...) Tandis que l’avant-scène retentit des querelles des diverses fractions de la classe dirigeante, toute occupée à se tailler la plus grande part des revenus et sourde aux avertissements des philosophes, le peuple des campagnes se prépare à se soulever contre l’exploitation intolérable des grands propriétaires et les exactions vexatoires des mandarins. La population agricole, c’est-à-dire la presque totalité de la nation, vivait dans une misère indicible. Le paysan libre était en train de disparaître. Constamment menacé sur son lopin par la famine, les impôts, les corvées et pressuré par de multiples demandes des fonctionnaires mal payés, ou encore menacé d’expropriation par quelque grand seigneur désireux d’agrandir son domaine, il était condamné tôt ou tard à aller rejoindre les rangs du prolétariat agricole. (...) Cette énorme masse des meurt la faim et des cul-terreux vit dans une sourde fermentation, travaillée depuis une dizaine d’années par les émissaires d’une nouvelle foi : la « Voie de la Grande Paix » taiping dao. (...) Ils ne se contentent plus d’annoncer à leurs adeptes la venue d’une nouvelle ère, celle de la prospérité, de l’âge d’or de l’égalité, car c’est le véritable sens de l’expression Taiping (...) ils les organisent en de véritables phalanstères, des communautés rustiques (...). Et ils mettent sur pied une étonnante organisation militaire en trente-six divisions qui, mises en branle le jour de l’an 184, occuperont le pays en une marche foudroyante. (...) Les turbans jaunes – c’est le nom le plus connu de la secte à cause du jaune qu’ils portent en tant que couleur symbolique de la terre - vont mettre à feu et à sang toute la Chine du Nord. De deux foyers, les régions les plus peuplées du bas Fleuve Jaune et du Sichuan, la révolte se propage comme une traînée de poudre et gagne toute la Chine (...). Les premiers actes, et combien significatifs, de cette énorme jacquerie mi-sociale mi religieuse seront de prendre d’assaut les préfectures et sous-préfectures, de tuer ou de chasser les fonctionnaires, d’en nommer d’autres, de lever des impôts et de réparer les chemins. (...) La répression est féroce, elle fait, au cours de la seule année 184, un demi million de victimes. (...) Le pays est bouleversé de fond en comble par le combat entre troupes impériales et Turbans Jaunes, battus sur un point pour se retrouver plus nombreux sur un autre. C’est l’exode des riches et des lettrés vers un coin tranquille, la fuite éperdue des vagabonds et des réfugiés : des masses humaines se déplacent dans toutes les directions. (...) Les dirigeants se ressaisissent et organisent des expéditions punitives. (...) C’est l’heure des militaires, la lutte de tous contre chacun (...) jeu sanglant de l’élimination des concurrents dans la course effrénée au pouvoir. Cette lutte durera encore pendant une génération et transformera la Chine d’un puissant empire en un vaste cimetière. »

https://www.matierevolution.org/spip.php?article5494

La rébellion des Taïpings (principal et plus « pur » mouvement de la paysannerie chi¬noise, qui éclata en 1850 contre la dynastie mandchoue et ne fut totalement défait qu’en 1864) avait montré les limites de la lutte de la paysannerie. Les Taïpings voulaient ins¬taurer le règne de Dieu sur Terre, une so¬ciété sans propriété privée individuelle, sur laquelle régnerait un monarque légitime, véritable fils de Dieu, qui serait le déposi¬taire de toute la richesse de la communauté. Cela veut bien dire que s’ils avaient bien re¬connu la propriété privée comme source de tous leurs maux, cette conscience n’était pas accompagnée -et ne pouvait l’être en aucune façon- d’un projet viable de société future mais d’un utopique retour à la dynastie idyl¬lique perdue. Durant les premières années, les puissances militaires qui pénétraient déjà en Chine laissèrent faire les Taïpings, les utilisant pour affaiblir la dynastie, et la rébellion s’étendit à tout le royaume, mais les paysans furent incapables de former un gouvernement central et d’administrer les terres. Le mouvement atteint son point culminant en 1856 lorsque la tentative de prise de Pékin, capitale impériale, échoua. Le mouvement commença alors à s’éteindre, victime d’une répression massive à laquelle collaborèrent bien sûr les puissances impé¬rialistes susnommées. Ainsi, la révolte des Taïpings affaiblit la dynastie mandchoue, mais ce ne fut que pour ouvrir les portes à l’expansion impérialiste de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie. La paysannerie avait servi la table de la bourgeoisie.

https://fr.internationalism.org/rinte84/chine.htm

C’est la révolte contre la dynastie Qing, comme d’autres grandes révoltes paysannes. Ainsi, la fin de la dynastie des Han a été marquée par la rébellion des Turbans jaunes, la fin de la dynastie Song par la révolte de Fang Xi, et la fin de la dynastie des Yuan par la Secte du lotus blanc. En même temps que la révolte des taïpings ont lieu d’autres révoltes contre la dynastie Qing : la révolte des Nian en Chine du Nord, la révolte des Panthay au Yunnan, et la révolte des Dounganes dans le Turkestan chinois.

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_des_Taiping

Les taïpings étaient partisans de l’égalité entre hommes et femmes, de la mise en commun et de la redistribution des biens, autant d’idéaux séduisants pour la population pauvre de la région composée d’agriculteurs, d’ouvriers et de mineurs. Chaque membre était un soldat du royaume, sans distinction d’origine ou de classe sociale. Leur nombre grandissant était une source de préoccupation pour les plus hautes instances de la dynastie Qing qui dépêcha l’armée en 1851. La victoire des troupes Taiping fut sans appel. Un an plus tard, le royaume comptait un million de sujets. Se déjouant de l’autorité Qing, les Taiping firent route vers le nord-est en gonflant leurs rangs de nouvelles recrues à mesure qu’ils progressaient vers le bassin fluvial du Yangzi Jiang.

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/la-revolte-des-taiping-cauchemar-de-la-derniere-dynastie-imperiale-de-chine

Méconnue en Europe, la révolte des Taiping est l’un des conflits les plus meurtriers de l’Histoire et amorce, en Chine, plus d’un siècle de violences.

Engagée dans une Seconde guerre de l’opium contre les troupes occidentales, l’impératrice Cixi manque de vigueur pour mater cette rébellion qui dure et s’étend à de nombreuses provinces. Mais Hong Xiuquan commet l’erreur de s’attaquer au port de Shanghai.
C’est le point de départ d’une alliance inédite : le pouvoir impérial s’associe à ses ennemis occidentaux, dont les intérêts commerciaux sont alors menacés. Menée par l’aventurier américain Frederick Ward, puis par le général britannique Charles Gordon, cette « Armée toujours victorieuse », comme elle sera surnommée, met en déroute les rebelles Taiping.
En 1864, Nankin est repris et le Royaume céleste s’effondre, après le suicide de Hong Xiuquan. En treize ans, cette terrible révolte aura fait plus de vingt millions de morts, la plaçant parmi les guerres civiles les plus sanglantes de l’Histoire. Et si la dynastie Qing parvient à se maintenir au pouvoir, ce n’est qu’une question de temps pour qu’elle vacille à nouveau et définitivement cette fois…

https://www.telepro.be/mon-telepro/decouverte/histoire-la-sanglante-revolte-des-taiping/

en anglais :

https://www.google.fr/books/edition/The_Taiping_Rebellion/Tnp0DwAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=ta%C3%AFping&printsec=frontcover

https://www.google.fr/books/edition/Taiping_Rebel/eO48AAAAIAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=ta%C3%AFping&printsec=frontcover

Le pouvoir taïping

La révolte des Taiping commence en 1850 au Guangxi. Le 11e jour du 1er mois lunaire de l’an 1851 (soit le 11 janvier), date de l’anniversaire de Hong Xiuquan, ce dernier se proclame « Roi céleste » d’une nouvelle dynastie, le « Royaume céleste de la Grande Paix »7. Après quelque affrontements mineurs, la situation dégénère et en février de la même année a lieu le soulèvement de Jintian, au cours duquel une armée rebelle forte de 10 000 hommes vainc et met en déroute une armée Qing de moindre importance. A priori, Feng Yushan est le stratège de la rébellion et l’administrateur du royaume depuis la fondation dudit royaume, jusqu’à sa mort, qui survient en 1852.

En 1853, les troupes Taiping s’emparent de Nanjing et en font leur capitale. La ville est renommée Tianjing ("capitale céleste"). Hong convertit le bureau du vice-roi de Liangjiang (en) en "palais du roi céleste". Selon les "messages" qu’il a reçus dans ses rêves, Hong Xiuquan a pour mission d’exterminer tous les "démons", que les Taiping assimilent aux Mandchous. Par conséquent, ils décident de tuer et d’exterminer toute la population mandchoue du royaume. Quand Nanjing tombe entre leurs mains, les Taïping se déchaînent en tuant, brûlant et pillant les 40 000 Mandchous habitant dans la ville9. Ils commencent par tuer tous les hommes mandchous, puis forcent les femmes mandchoues à quitter la ville avant de les brûler vives.

À son apogée, le Royaume céleste contrôle une portion du sud-est de la Chine centrée sur la fertile vallée du Yangzi Jiang, le contrôle de ce fleuve permettant aux Taiping d’approvisionner facilement leur capitale. De là, les rebelles Taiping envoient des armées à l’ouest, vers l’amont de la vallée du Yangzi et au nord pour s’emparer de Pékin, la capitale de la dynastie Qing. Mais la tentative de prise de Pékin échoue.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Royaume_c%C3%A9leste_de_la_Grande_Paix

L’intervention occidentale : la formation d’une armée chinoise entrainée par des occidentaux

https://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_toujours_victorieuse

Si vaste que soit l’empire chinois, la révolte de provinces entières ne pouvait manquer d’avoir un grand retentissement. Les populations opprimées ou qui regrettaient leur indépendance ne tardèrent pas à s’agiter : les musulmans de l’Yunnan furent les premiers à méconnaître l’autorité impériale et à massacrer les fonctionnaires chinois ; les Miao-tse chassèrent les mandarins : une sourde agitation s’empara des populations musulmanes du Nord-Ouest, et les partisans des Khodjas se montrèrent en armes dans le Turkestan. Tien-Wang, laissant à un de ses lieutenans la tâche d’achever la conquête de la vice-royauté de Canton, se décida à marcher vers le nord, et il envahit simultanément les provinces de Hounan et de Sze-Chuen. Il se faisait précéder par une proclamation dans laquelle il prétendait avoir « reçu la mission divine d’exterminer les Mandchous et de prendre possession de l’empire, comme son souverain légitime. » Sa marche ne rencontrait point de résistance sérieuse : à mesure que les Taïpings avançaient, les populations se soulevaient ; elles se saisissaient des mandarins qui les avaient opprimées et des Tartares, et les faisaient périr dans d’horribles supplices. La crainte de ces effroyables vengeances détermina les mandarins et les fonctionnaires à se réfugier dans les grandes villes et à s’y défendre avec obstination. Mal armés et dépourvus de tout matériel de siège, les Taïpings ne pouvaient s’emparer des places fortifiées avec quelque soin ; c’est ainsi qu’ils durent lever le siège de Kweiling, capitale du Kouan-Si, dans laquelle les commissaires impériaux s’étaient enfermés. Ils échouèrent également devant Changshu, capitale du Hounan. Un des membres du collège des Hanlin, Tseng-Kouofan, dont le fils a été ambassadeur à Paris, s’était retiré aux environs de cette ville, pendant la période de retraite que la perte d’un parent impose à tout dignitaire chinois. Il se jeta dans la place avec ce qu’il put ramasser d’hommes et il en organisa la défense. Après, quatre-vingts jours d’attaque et trois assauts, les Taïpings abandonnèrent le siège et reprirent leur marche vers le nord, sans s’inquiéter des fortes positions qu’ils laissaient entre les mains des impériaux. Ce fut une des causes de l’échec définitif de la rébellion, parce que ces places fortes devinrent autant de points d’appui pour les opérations des généraux de Hien-Fung. Une autre cause de faiblesse résulta des rivalités et de la division qui éclataient dans leurs rangs. Deux de leurs chefs principaux, Nun-Wang et Shih-Wang, avaient déjà succombé en combattant : leur succession éveilla beaucoup d’ambitions, et mécontens de la position qui leur était faite, plusieurs des chefs les plus influens de la Triade abandonnèrent la cause des insurgés. De ce nombre fut Chang-Kwolian, dont la désertion fut récompensée par un commandement militaire important et qui devint l’auxiliaire le plus actif de Tseng-Kouofan. Impuissante à opposer une résistance efficace à l’insurrection, la cour de Pékin en était réduite à provoquer et à récompenser les désertions.

Les Taïpings, suivant le cours de la rivière Yuan, atteignirent le grand lac Tungting. L’île de Chun-Shan, située au milieu de ce lac, a la réputation de produire le meilleur thé de la Chine : aussi la récolte en était-elle réservée pour l’empereur et les hauts personnages de la cour. Les Taïpings détruisirent toutes les plantations ; elles ne se rétablissent que lentement, et le prix du thé de Chun-Shan est devenu exorbitant. La ville d’Yao-Tchou, située sur une langue de terre entre le lac et le Yang-tse, avait alors une extrême importance ; des milliers de barques y amenaient les grains des divers districts du Hounan, la région de la Chine la plus fertile en céréales : leur cargaison y était transbordée à bord des jonques qui descendaient le Yang-tse pour approvisionner Nankin et les autres villes situées sur le cours du fleuve, ou pour remonter vers Pékin par le Grand Canal. C’est là aussi que s’acquittaient les droits dus au gouvernement pour le transport des grains. Les Taïpings trouvèrent dans cette ville d’immenses approvisionnemens et tarirent une des principales sources qui alimentaient le trésor impérial. Yao-Tchou contenait, en outre, le grand arsenal de guerre et les poudreries fondées au XVIIe siècle par Won-Sankoueï. Les Taïpings furent dès lors abondamment fournis d’armes et de munitions. Ils organisèrent une flottille de jonques dont le concours les aida puissamment à réduire toutes les villes situées sur le cours du fleuve. Leurs succès furent d’autant plus rapides que des recrues nouvelles accouraient de toutes parts se ranger sous la bannière de Tien-Wang, Hankow, Wousang et Hanyarig ; les trois villes jumelles situées au confluent du Han et du Yang-tse et qui comptent ensemble deux millions d’habitans, se rendirent à eux. La forteresse de Kinkiang fut emportée d’assaut, et, le 8 mars 1853, après une marche victorieuse de près de 400 lieues, l’armée du roi céleste arriva sous les murs de Nankin. Le 24, l’explosion d’une mine fit sauter une des portes et ouvrit la ville aux assiégeans ; la population fraternisa aussitôt avec eux. La garnison et les 4,000 familles tartares qui occupaient un quartier de la ville furent impitoyablement massacrées ; les vainqueurs n’épargnèrent même pas les petits enfans. « Il ne faut pas, disaient-ils, qu’il demeure une seule souche d’où puisse sortir un rejeton. » Ce n’était là, du reste, qu’une représaille : lorsque les Tartares s’emparèrent de la capitale des Mings, ils ne se contentèrent pas d’en passer la garnison au fil de l’épée, ils y égorgèrent plus de 50,000 des partisans de la dynastie déchue. Dès le 1er avril, les Taïpings étaient maîtres de la forteresse de Chin-kiang, établie à la jonction du Grand Canal et du Yang-tse. Tout le cours du fleuve, jusqu’à la mer, tomba en leur pouvoir : rien ne leur résistait plus : les garnisons fuyaient à leur approche, jetant leurs armes et abandonnant les forteresses et les positions qu’elles étaient chargées de défendre.

Ces succès étourdissans enivrèrent Tien-Wang : il crut que ses rêves étaient réalisés et que rien ne troublerait plus le cours de sa prospérité. Il décerna à Nankin le titre de capitale céleste ; il fit procéder à la consécration de ses places et de ses rues. Il y organisa un gouvernement complet, sur le modèle du gouvernement impérial ; il nomma des ministres et créa toute une hiérarchie de fonctionnaires. Il rendit des décrets et fit promulguer des règlemens de police d’une grande sévérité. Les fortifications de Nankin furent réparées et augmentées ; on y ajouta de nouveaux forts et on y accumula des approvisionnemens suffisans pour nourrir pendant plusieurs années cette population de huit cent mille âmes. Nankin devait être non-seulement la capitale, mais la principale forteresse, la place d’armes de la nouvelle monarchie. Dès que cette ville eut éternise en état de défense, une armée de quatre-vingt mille hommes franchit le Yang-tse, et suivant les bords du Grand-Canal, atteignit le Fleuve-Jaune : après avoir inutilement assiégé la forteresse de Kaïfong, elle franchit le fleuve sur un autre point, força la passe de Sin-Simming, défendue par un corps d’armée tartare, et pénétra, le 30 septembre, dans la vallée du Peïho, qui forme la province de Pe-Tchili ; le 21 octobre, elle occupa la ville de Tsing à 30 kilomètres au sud de Tien-Tsin, qui n’est elle-même qu’à 120 kilomètres de Pékin.

La consternation fut extrême à Pékin : la capitale était dégarnie de troupes, parce qu’on avait envoyé au sud tous les corps d’armée qu’on avait successivement recrutés. La direction prise par les Taïpings avait complètement trompé les commandans impériaux, qui avaient cru à une invasion de la province de Shansi. Si les Taïpings, au lieu de continuer leur marche dans la direction de Tien-Tsin, avaient brusquement tourné à l’ouest et remonté une des branches du Peïho, ils seraient arrivés jusqu’à Pékin sans rencontrer de résistance sérieuse ; mais ils croyaient les impériaux en force ; ils étaient épuisés par la rude campagne qu’ils venaient de faire ; la saison était déjà fort rigoureuse ; la terre se couvrait de neige ; ils manquaient d’approvisionnemens et de moyens de transport. Lorsqu’ils virent paraître un corps d’impériaux devant eux, ils rétrogradèrent jusqu’aux fortes positions de Tsinghaï, où ils s’établirent et se retranchèrent pour y passer l’hiver. Le gouvernement impérial avait appelé sous les armes tous les hommes valides de la Mandchourie et de la Mongolie : toutes ces nouvelles levées furent mises sous les ordres d’un prince tartare, Sankolinsin, élevé au rang de généralissime. A la fin de l’hiver, en mars 1854, Sankolinsin se trouva à la tête de forces suffisantes pour prendre l’offensive, et les Taïpings, craignant d’être enveloppés, évacuèrent leur camp pour se replier sur des positions plus faciles à défendre. Ils furent rejoints dans cette retraite par une armée que Tien-Wang envoyait à leur secours ; ils défirent Sankolinsin, s’emparèrent de la forteresse de Sintsing et se bornèrent à se maintenir fermement entre le Peïho et le Grand Canal, en renonçant à toute idée d’une marche sur Pékin.

La fortune, jusque-là, avait presque constamment souri aux Taïpings : ils étaient maîtres d’une grande partie de l’empire, ils avaient établi un gouvernement qui se prétendait national et auquel les populations se montraient favorables ; les impôts se percevaient, les levées d’hommes s’effectuaient avec autant de facilité et de régularité que si ce gouvernement eût compté de longues années d’existence. Avec un peu plus d’habileté ou avec une plus exacte connaissance de leur situation, ils auraient pu mettre fin à la domination des Mandchous. Les missionnaires protestans se prononçaient chaleureusement en leur faveur et réclamaient pour eux les sympathies de l’Angleterre. Les négocians, établis dans les grands ports, ne leur devinrent hostiles que lorsque les adeptes de la Triade eurent provoqué des insurrections à Canton, à Amoy, à Shanghaï, et, non contens de vouloir y renverser l’autorité de l’empereur, eurent tenté d’incendier les factoreries et menacé la vie des Européens. Ils ne virent plus alors dans les Taïpings que des bandits, des ennemis de la paix publique, des destructeurs du commerce. Lorsque Tien-Wang eut pris- possession de Nankin et étendu son autorité sur tout le cours du Yang-tse, le surintendant anglais, sir G. Bonham, crut nécessaire de se mettre en rapport avec le chef du nouveau gouvernement. Il se rendit à Nankin sur un bateau à vapeur : il fut renvoyé à Peï-Wang, qui occupait les fonctions de premier ministre et qui se montra aussi arrogant vis-à-vis de l’envoyé anglais que l’aurait pu être un dignitaire de la cour de Pékin. Sir G. Bonham venait, cependant, porter à la connaissance des Taïpings le texte du traité de Nankin et leur offrir la neutralité de l’Angleterre à la condition que les stipulations de ce traité seraient fidèlement observées. L’offre était trop avantageuse pour n’être pas acceptée, mais elle le fut avec des airs de supériorité et dans un style qui prouvaient que ce gouvernement de parvenus avait pour les Européens autant de mépris que les Tartares eux-mêmes. Néanmoins, les assurances données par Peï-Wang suffirent pour que les commandant anglais repoussassent toutes les demandes de secours que leur adressaient les autorités des provinces maritimes. Les Taïpings, s’ils n’avaient pas partagé les préjugés et les prétentions de leurs adversaires, et s’ils avaient su tirer parti du nouveau conflit qui s’éleva entre les Européens et la cour de Pékin, auraient pu voir cette neutralité de l’Angleterre se changer en une coopération d’un prix inestimable pour eux.

Le différend qui existait entre les autorités chinoises et les Anglais au sujet du droit de résidence à Canton n’avait jamais reçu de solution, La cour de Pékin avait donné au vice-roi de Canton pleins pouvoirs pour résoudre toutes les questions qui seraient à débattre avec les barbares. Tant que Canton fut sérieusement menacé par les rebelles, les autorités chinoises tramèrent les pourparlers en longueur. Mais les marchands de Canton, que le blocus de la ville ruinait, mirent à la disposition du gouverneur Yeh des sommes considérables pour lever des troupes. Les rebelles furent battus et rejetés hors de la province de Kouan-Tung : tous ceux des habitans qui étaient soupçonnés d’avoir pris parti pour la révolte forent mis à mort ; les exécutions se comptèrent par dizaines de mille et durèrent plusieurs semaines. Yeh, que la cour de Pékin éleva au rang de vice-roi, rentra dans Canton, couvert de sang et ivre de ses succès. Son ton vis-à-vis des Européens changea immédiatement. Il refusa de recevoir sir John Bowring et répondît à ses lettres avec la dernière insolence. La guerre de Crimée absorbait alors l’attention et les forces de l’Angleterre ; celle-ci ne put mettre à la disposition de son ambassadeur les moyens de coercition qu’il demandait. La présomption de Yeh s’en accrut et, sous prétexte de faire châtier un criminel, il ordonna de saisir un bâtiment anglais, la célèbre lorcha l’Arrow, et d’en jeter l’équipage en prison. C’était à la fois un outrage au pavillon anglais et une violation du traité de Nankin, parce que, si l’équipage de l’Arrow était coupable, le droit des autorités chinoises était de le traduire devant le tribunal anglais, mais non de se faire justice elles-mêmes. Il fut impossible d’obtenir de Yeh aucune satisfaction, et les hostilités éclatèrent entre l’Angleterre et la vice-royauté de Canton : c’était, en effet, une guerre purement locale, à laquelle la cour de Pékin était étrangère, puisqu’elle n’avait été ni avertie ni consultée ; elle était le fait d’un haut dignitaire agissant avec l’indépendance presque complète que la guerre civile lui assurait. Les hostilités se bornèrent d’abord à la destruction de la flottille chinoise : les forces expédiées d’Europe pour appuyer les réclamations britanniques furent détournées de leur destination par lord Canning et employées à dompter l’insurrection des cipayes.

Au moment où Yeh croyait avoir impunément bravé les barbares, lord Elgin arriva dans la rivière de Canton avec une escadre et un corps de débarquement et adressa au vice-roi, le 12 décembre 1857, un ultimatum qui fut dédaigneusement repoussé. On sait ce qui advint : Canton fut emporté d’assaut par les Anglais, qui y mirent garnison, et Yeh, fait prisonnier dans son propre palais, fut envoyé à Calcutta, où il mourut deux ans après. Lord Elgin se dirigea ensuite vers Shanghaï, pour revendiquer, conformément à ses instructions, le droit de communiquer directement avec le gouvernement impérial et mettre ainsi fin à l’irresponsabilité de ce gouvernement. Il avait adressé une lettre au premier ministre, Yuching. Il reçut en réponse, à Shanghaï, une lettre du vice-roi des deux Kiangs, lui transmettant copie d’une dépêche que lui-même venait de recevoir d’Yuching. Après avoir rappelé les événemens de Canton, cette dépêche se terminait ainsi : « Sa Majesté est magnanime et pleine de modération. Elle a daigné, par un décret que nous avons eu l’honneur de recevoir, dégrader Yeh de son rang de gouverneur général des deux Kouans en punition de sa mauvaise administration, et envoyer Son Excellence Houang comme commissaire impérial en place de Yeh, avec mission de faire une enquête et de prononcer avec impartialité. Il conviendra donc, en conséquence, que le ministre anglais se rende à Canton et y négocie. Aucun commissaire impérial ne traite jamais d’affaires à Shanghaï. Un cercle particulier d’attributions est assigné à chacun des ministres du Céleste-Empire, et la règle qu’il ne peut y avoir de rapports entre eux et les étrangers est religieusement observée par tous les serviteurs du gouvernement. Il ne serait donc pas convenable de ma part de répondre en personne à la lettre du ministre anglais. Que Votre Excellence lui transmette donc tout ce que je viens de dire ci-dessus, et ainsi sa lettre ne demeurera pas sans réponse. »

Il résultait de cette curieuse dépêche que le gouvernement chinois, fidèle à sa tactique invariable, voulait déplacer le siège des négociations et le reporter le plus loin possible de la capitale, et que le premier ministre refusait d’entrer en relations directes avec les envoyés européens et de communiquer avec eux autrement que par des intermédiaires susceptibles d’êtres désavoués. Lord Elgin et le plénipotentiaire français, le baron Gros, remontèrent à bord de la flotte et parurent avec elle à l’embouchure du Peïho. Un ultimatum de leur part détermina la venue de trois commissaires impériaux de second ordre, qui se trouvèrent avoir pour unique mission de s’enquérir des demandes des étrangers et n’avoir reçu aucun pouvoir pour traiter avec eux. Les envoyés refusèrent de les voir. Un nouvel ultimatum plus catégorique que le premier n’eut point un meilleur résultat, et le ministre de Russie, comte Poutiatine, qui avait offert ses bons offices, fit savoir aux deux plénipotentiaires que l’empereur se refusait à recevoir à Pékin des envoyés étrangers. La réponse ne se fit pas attendre. Les forts de Takou, qui défendaient l’embouchure du Peïho et tous les ouvrages qui protégeaient la jonction du Grand-Canal avec le fleuve furent bombardés et enlevés par les alliés, malgré le courage de la garde impériale tartare, qui était chargée de les défendre et dont beaucoup d’officiers se suicidèrent pour se soustraire au déshonneur de la défaite ; deux dignitaires mandchoux, du plus haut rang, accoururent à Tien-tsin, que les alliés occupaient déjà et y signèrent la paix le 4 juillet 1858. Le gouvernement chinois légalisa le commerce de l’opium et se résigna à ce que les puissances européennes entretinssent à Pékin des représentans qui communiqueraient directement avec lui. On sait comment la guerre se ralluma presque aussitôt. On était convenu d’échanger les ratifications du traité, et pour que la fraude dont on soupçonnait que le traité de Nankin avait été l’objet ne pût être renouvelée, le gouvernement anglais tenait à ce que l’échange eût lieu à Pékin même. Il avait confié cette mission au frère de lord Elgin, à M. Frédéric Bruce, en lui donnant pour instruction de ne se laisser dissuader à aucun prix d’aller à Pékin. M. Bruce trouva l’entrée du Peïho fermée, et comme on refusa de lui livrer passage, il donna à l’amiral Hope l’ordre, d’employer la force ; mais l’escadre et les troupes qu’elle débarqua furent repoussées avec des pertes sensibles. On était au 23 juin 1859, c’est-à-dire à une année de la signature du traité de Tien-tsin.

Ce succès inespéré rendit aux Chinois toute leur présomption, et lorsqu’en mai 1860, une escadre anglo-française arriva devant l’embouchure du Peïho et qu’un ultimatum réclamant l’exécution du traité fut envoyé à Pékin, il y fut répondu par un refus hautain. Les troupes anglo-françaises débarquèrent, et les deux victoires de Tchanchin et de Palikao leur ouvrirent les portes de Pékin. Hien-Fung s’enfuit à l’approche des alliés et délégua la tâche de traiter avec eux à son frère, le prince Kung. La paix fut conclue à Pékin même, les ratifications en forent échangées sur place, et les troupes alliées n’évacuèrent le territoire chinois que lorsque toutes les conditions du traité eurent reçu leur exécution.

Hien-Fung s’était réfugié dans les montagnes voisines de Pékin, au palais de Jehol, dont ses prédécesseurs faisaient leur résidence pendant la saison des chasses. Il ne voulut jamais rentrer dans sa capitale, après qu’elle eut été souillée par la présence des barbares, Une inexorable nécessité avait pu seule le contraindre à subir le traité de Pékin, mais il ne se résignait pas à cette humiliation ; il cherchait à se consoler par l’abus des plaisirs, et il s’entourait exclusivement de ceux des membres de sa famille ou des personnages de sa cour qui se montraient le plus hostiles à toute concession aux étrangers. L’absence prolongée de l’empereur causait un vif mécontentement à la population de Pékin, parce qu’elle entraînait la suppression des distributions de vivres qui se faisaient quotidiennement à la porte du palais pendant le séjour du souverain, et qui étaient la principale ressource des pauvres gens ; mais il ait impossible de vaincre l’obstination de Hien-Fung. Un édit impérial avait créé, en janvier 1861, sous le nom de Tsung-li-Yamen, un conseil chargé spécialement des relations de la Chine avec les étrangers, et avait appelé le prince Kung à le présider. Le frère de l’empereur conduisait en réalité toute l’administration, d’accord avec le vieux ministre Kweiliang, dont il était devenu le gendre, et avec le premier secrétaire Wansiang ; mais une sourde mésintelligence divisait profondément le ministère et la petite cour de Jehol.

Les excès auxquels Hien-Fung se livrait achevèrent de ruiner sa santé ; il était atteint de consomption, et dès le mois de juillet ses jours parurent comptés. Il n’avait qu’un fils, alors dans sa sixième année : comment serait-il pourvu à la régence ? Le changement de règne n’amènerait-il pas un changement de politique ? Hien-Fung mourut le 22 août 1861 : dès le lendemain, des décrets furent affichés qui constituaient, sous la présidence du prince Tsaï, un conseil de régence de huit membres, composé des membres de la famille impériale les plus hostiles aux ministres en exercice. La retraite réglementaire, imposée par la mort de l’empereur, en suspendant complètement l’expédition des affaires, empêcha le conflit d’éclater immédiatement ; mais le conseil désigna le 1er novembre pour l’entrée solennelle du jeune souverain dans la capitale, et le même jour il devait prendre la direction du gouvernement. Le cortège impérial traversa Pékin en grande pompe ; le jeune empereur était tenu sur les genoux de sa mère, et la première en rang des veuves de Hien-Fung, qualifiée d’impératrice douairière, suivait dans un autre char magnifiquement orné. Le lendemain matin, le prince Kung faisait arrêter dans le palais impérial ceux des régens qui avaient présidé à la cérémonie de la veille, tandis que son frère, le prince Chun, père de l’empereur actuel, à la tête d’une troupe de Tartares, arrêtait le régent, qui ramenait à Pékin le corps de Hien-Fung pour la célébration des funérailles solennelles. Tous les membres du conseil de régence furent dégradés de leurs titres et de leur rang, et condamnés à s’étrangler eux-mêmes avec le cordon de soie. Les deux impératrices, avec lesquelles le prince Kung s’était secrètement entendu, furent proclamées régentes. Pour justifier cette révolution, il fallait un précédent, et l’on n’en trouva point dans l’histoire de la dynastie tartare. Le conseil du Hanlin ou sénat dut remonter jusqu’aux premiers temps de la dynastie des Mings pour découvrir que, l’empereur Chit-Song étant monté sur le trône à l’âge de dix ans, l’administration de l’empire avait été dirigée par les deux impératrices. Ce précédent levait toute objection : il fut seulement décidé que les rapports et les décrets seraient désormais rédigés en mandchou et en chinois, les impératrices ne sachant lire qu’en cette dernière langue. En réalité, la direction des affaires demeura entre les mains du prince Kung, étroitement uni avec son frère et avec le premier ministre Wansiang ; ils eurent soin de combler d’honneurs leurs complices et de remplir de leurs créatures tous les hauts emplois.

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_D%C3%A9clin_de_la_puissance_chinoise

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