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La guerre civile aux États-Unis, vue par Marx et Engels

jeudi 28 août 2025, par Robert Paris

« À mon avis, la morale de tout cela c’est qu’une guerre de ce genre doit être faite révolutionnairement et que les Yankees ont essayé jusqu’ici de la faire constitutionnellement. »

Marx à Engels, le 7 août 1862.

Marx et Engels sur la guerre civile américaine

https://www-marxists-org.translate.goog/archive/novack/1938/02/01.htm?_x_tr_sl=auto&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr

La guerre civile aux États-Unis

par K. Marx - F. Engels

I

ÉCONOMIE DES FORCES EN PRÉSENCE

Karl Marx : LA QUESTION AMÉRICAINE EN ANGLETERRE

New York Daily Tribune, 11 octobre 1861.

Londres, le 18 septembre 1861.

Quelles que puissent être ses qualités intrinsèques, la lettre de Mrs Beecher-Stowe à lord Shaftesbury [1] a eu le grand mérite de contraindre les organes anti-nordistes de la presse londonienne à exposer au grand public les prétendues raisons de leur hostilité au Nord et de leurs sympathies mal dissimulées pour le Sud. Notons, en passant, que c’est là une attitude étrange chez des gens qui affectent la plus grande horreur pour l’esclavage !

L’actuelle guerre américaine cause un bien gros tourment à cette presse, car « ce n’est pas un conflit pour l’abolition de l’esclavage », d’où il s’ensuit qu’on ne peut demander au citoyen britannique, âme noble, rompue à mener ses propres guerres et à ne s’intéresser à celle des autres peuples que sous l’angle des « grands principes humanitaires », d’éprouver la moindre sympathie pour ses cousins du Nord.

C’est ainsi que l’Economist affirme : « D’abord, il est tout aussi impudent que faux de prétendre que le conflit entre le Nord et le Sud soit une querelle pour la liberté des nègres d’une part, et pour l’esclavage des nègres de l’autre. » La Saturday Review déclare que le Nord « ne proclame pas l’abolition, et n’a jamais prétendu lutter contre l’esclavage. Le Nord n’a jamais inscrit sur ses drapeaux le symbole sacré de la justice envers les nègres. Son cri de guerre n’est pas l’abolition inconditionnelle de l’esclavage. » Enfin, l’Examiner écrit : « Si nous avons été trompés sur la signification réelle de ce sublime mouvement, qui en est responsable, sinon les fédéralistes eux-mêmes ? »

Il nous faut bien reconnaître que, dans le premier cas, le point de départ est juste. La guerre n’a donc pas été commencée pour abolir l’esclavage, et le gouvernement des États-Unis s’est donne lui-même le plus grand mal pour rejeter toute idée de ce genre. Mais alors, il faudrait se souvenir que ce n’est pas le Nord, mais le Sud, qui a commencé cette guerre, le premier ne faisant que se défendre. En effet le Nord, après de longues hésitations et après avoir fait preuve d’une patience sans égale dans les annales de l’histoire européenne, a fini par tirer l’épée, non pas pour briser l’esclavage, mais pour préserver l’Union. Le Sud, en revanche, a commencé la guerre en proclamant bien haut que l’ « institution particulière » était le seul et principal but de la rébellion, mais, en même temps, il confessait qu’il luttait pour la liberté de réduire d’autres hommes en esclavage, liberté qu’en dépit des dénégations du Nord, il prétend menacée par la victoire du Parti républicain [2] et par l’élection de Lincoln à la présidence. Le Congrès des confédérés s’est vanté que la, nouvelle Constitution [3] - à la différence de celle de Washington, Jefferson et Adams - a reconnu pour la première fois l’esclavage comme une chose bonne en soi et pour soi, un rempart de la civilisation et une institution divine. Alors que le Nord professe qu’il combat simplement pour préserver l’Union, le Sud se glorifie d’être en rébellion pour faire triompher l’esclavage. Même si l’Angleterre anti-esclavagiste et idéaliste ne se sent pas attirée par la déclaration du Nord, comment se fait-il donc qu’elle n’ait pas éprouvé la plus vive répulsion pour les aveux cyniques du Sud ?

La Saturday Review se tire de ce cruel dilemme, en refusant purement et simplement de croire aux déclarations des États sudistes. Elle voit plus loin et découvre « que l’esclavage n’a pas grand-chose à voir avec la sécession » ; quant aux déclarations contraires de Jefferson Davis et compagnie, ce ne sont là que des « poncifs » à peu près aussi dénués de sens que ceux qui sont de règle dans les proclamations, « quand il est question d’autels violés et de foyers déshonorés ».

L’arsenal des arguments des journaux anti-nordistes est extrêmement réduit, et on s’aperçoit qu’ils reprennent tous à peu de chose près les mêmes phrases, comme dans les formules d’une série mathématique, qui reviennent à intervalles réguliers avec de faibles variations ou combinaisons.

L’Economist s’exclame : « Hier encore, au moment où le mouvement de sécession commençait à prendre une forme sérieuse à l’annonce de l’élection de M. Lincoln, le Nord offrit au Sud, s’il voulait demeurer dans l’Union, toutes les assurances possibles pour que continuent de fonctionner dans l’inviolabilité ses haïssables institutions. Le Nord ne proclama-t-il pas solennellement qu’il renonçait à s’immiscer dans ses affaires, tandis que les dirigeants nordistes proposaient au Congrès compromis sur compromis, basés tous sur la concession qu’ils ne se mêleraient pas de la question de l’esclavage. »

« Comment se fait-il, dit l’Examiner, que le Nord fût prêt à réaliser un compromis, en faisant au Sud les plus larges concessions en matière d’esclavagisme ? Comment se fait-il qu’au Congrès certains aient proposé une zone géographique au sein de laquelle l’esclavage devait être reconnu comme une institution nécessaire ? Les États du Sud n’étaient pas satisfaits pour autant. »

Ce que l’Economist et l’Examiner eussent dû demander, c’est non pas tant pourquoi le compromis Crittenden [4] et d’autres avaient été proposés au Congrès, mais pourquoi ils n’avaient pas été votés. En fait ils font mine de croire que le Nord a accepté ces propositions de compromis et que le Sud les a rejetées, alors qu’en réalité elles ont été vouées à l’échec par le parti du Nord, qui avait assuré l’élection de Lincoln. Ces propositions n’étant jamais devenues des résolutions, du fait qu’elles restèrent à l’état de vœux pieux, le Sud n’eut jamais l’occasion, et pour cause, de les rejeter ou les accepter. La remarque suivante de l’Examiner nous mène au cœur de la question.

« Mrs Stowe prétend que le parti esclavagiste décida d’en finir avec l’Union lorsqu’il constata qu’il ne pouvait plus l’utiliser à ses fins. Elle admet donc que le parti esclavagiste avait utilisé jusque-là l’Union pour ses fins, mais il serait bon que Mrs Stowe montre clairement quand le Nord a commencé à se dresser contre l’esclavagisme. »

On aurait pu croire que l’Examiner et autres oracles de l’opinion publique en Angleterre s’étaient assez familiarisés avec l’histoire la plus récente pour ne pas recourir aux informations de Mrs Stowe sur un point d’aussi grande importance. L’usurpation croissante de l’Union par les puissances esclavagistes à la suite de leur alliance avec le Parti démocrate du Nord [5] est pour ainsi dire la formule générale de l’histoire des États-Unis depuis le début de ce siècle. Aux mesures successives de compromis correspond une mainmise progressive sur l’Union transformée de la sorte en esclave des propriétaires du Sud. Chacun de ces compromis marque une nouvelle prétention du Sud et une nouvelle concession du Nord.

De même, aucune des victoires successives du Sud ne fut remportée sans une chaude bataille préalable contre l’une des forces adverses du Nord, qui se présentent sous divers noms de parti, avec de multiples mots d’ordre et sous toutes sortes de couleurs. Si le résultat effectif et final de chacun de ces combats singuliers favorisait le Sud, un observateur attentif de l’histoire ne pouvait pas ne pas remarquer que chaque nouvelle avance de la puissance esclavagiste était un pas de plus vers sa défaite finale. Même au temps du compromis du Missouri [6], les forces en lutte se contrebalançaient si étroitement que Jefferson craignit - comme il ressort de ses Mémoires - que l’Union fût menacée d’éclatement à la suite de ce fatal antagonisme.

Les prétentions des puissances esclavagistes ne cessèrent d’augmenter, lorsque le Kansas-Nebraska bill [7] détruisit pour la première fois dans l’histoire des États-Unis - comme M. Douglas le reconnaît lui-même - toute barrière légale à l’extension de l’esclavagisme dans les territoires des États-Unis ; lorsqu’un candidat du Nord [8] acheta sa nomination présidentielle en promettant que l’Union se soumettrait ou achèterait Cuba pour en faire un nouveau champ de domination des esclavagistes ; lorsque ensuite la décision de Dred Scott [9] proclama que l’extension de l’esclavagisme par le pouvoir fédéral était la loi de la Constitution américaine [10], et qu’enfin le commerce d’esclaves africains était rouvert de facto à une échelle plus vaste qu’à l’époque de son existence légale.

Mais, concurremment à ces coupables faiblesses du Parti démocrate du Nord fade aux pires usurpations du Sud, on constata, à des signes indéniables, que le combat des forces opposées devenait si intense que le rapport de force devait bientôt se renverser. La guerre du Kansas [11], la formation du Parti républicain et les nombreuses voix en faveur de M. Frémont à l’élection présidentielle de 1856 [12] étaient autant de preuves tangibles que le Nord avait accumulé assez d’énergie pour corriger les aberrations que l’histoire des États-Unis connaissait depuis un demi-siècle par la faute des esclavagistes, et pour la ramener aux véritables principes de son développement.

En dehors de ces phénomènes politiques, il y a un fait manifeste, d’ordre statistique et économique, qui montre que l’usurpation de l’Union fédérale, au profit des esclavagistes avait atteint le point où ils devaient reculer de gré ou de force. Ce fait est le développement du Nord-Ouest, les immenses efforts réalisés par sa population de 1850 à 1860 [13], et l’influence nouvelle et revigorante qui en résultait pour les États-Unis.

Tout cela représente-t-il un chapitre secret de l’histoire ? Fallait-il l’ « aveu » de Mrs Beecher-Stowe pour faire découvrir à l’Examiner et autres lumières politiques de la presse londonienne la vérité cachée, à savoir que jusqu’ici, « le parti esclavagiste avait utilisé l’Union à ses fins » ? Est-ce la faute du Nord américain si les journalistes anglais ont été surpris par le heurt violent de forces antagoniques, dont la lutte était la force motrice de l’histoire depuis un demi-siècle ? [14] Est-ce la faute des Américains si la presse anglaise tient pour un caprice élucubré en un jour ce qui est le résultat venu à maturation après de longues années de lutte ? Le simple fait que la formation et le développement du Parti républicain en Amérique aient à peine été remarqués par la presse londonienne montre à l’évidence que ses tirades contre l’esclavage ne sont que du vent.

Prenons, par exemple, les deux antipodes de la presse londonienne, le Times de Londres et le Reynold’s Weekly Newspaper, le plus grand organe des classes respectables, et le seul organe de la classe ouvrière qui subsiste actuellement. juste avant que M. Buchanan n’achève sa carrière, le premier publia une apologie détaillée de son administration et une polémique diffamatoire contre le mouvement républicain. Pour sa part, le Reynold’s, pendant le séjour à Londres de Buchanan, en fit sa cible favorite et depuis lors n’a pas manqué une seule occasion de le mettre sur la sellette et de dénoncer en lui un adversaire [15].

Comment expliquer au Nord la victoire du Parti républicain, dont le programme se fonde sur l’opposition ouverte aux empiétements du système esclavagiste et à l’utilisation abusive que font de l’Union les tenants de l’esclavagisme ? En outre, comment se fait-il que la grande majorité du Parti démocrate du Nord se détourne de ses liens traditionnels avec les chefs de l’esclavagisme, passe sur des traditions vieilles d’un demi-siècle et sacrifie de grands intérêts commerciaux et des préjugés politiques plus grands encore pour voler au secours de l’actuelle administration républicaine et lui offrir hommes et argent avec générosité ?

Au lieu de répondre à ces questions, l’Economist s’exclame :

« Pouvons-nous oublier que les abolitionnistes sont d’habitude aussi férocement persécutés et maltraités au Nord et à l’Ouest qu’au Sud ? Peut-on nier que l’entêtement et l’indifférence - pour ne pas dire la mauvaise foi - du gouvernement de Washington ont été pendant des années le principal obstacle à nos efforts pour supprimer effectivement le commerce des esclaves sur la côte africaine ; qu’une partie considérable des clippers actuellement engagés dans ce commerce est construite avec les capitaux du Nord, et exploitée par des marchands du Nord avec des équipages du Nord ? »

Voilà, en vérité, un chef-d’œuvre de logique. L’Angleterre anti-esclavagiste ne peut sympathiser avec le Nord, qui s’attaque à l’influence néfaste des esclavagistes, parce qu’elle ne peut oublier que le Nord - tant qu’il était soumis à l’influence esclavagiste et que ses institutions démocratiques étaient souillées par les préjugés des bourreaux d’esclaves - soutenait le commerce des esclaves et décriait les abolitionnistes. L’Angleterre ne peut sympathiser avec l’administration de M. Lincoln, parce qu’elle a désapprouvé l’administration de M. Buchanan ! En toute « logique », elle doit flétrir l’actuel mouvement de renouveau du Nord et encourager ceux qui, au Nord, sympathisent avec le commerce des esclaves stigmatisé par la plate-forme républicaine [16], elle doit flirter avec la clique esclavagiste du Sud, qui édifia un empire séparé, parce que l’Angleterre ne pouvait oublier que le Nord d’hier n’était pas le Nord d’aujourd’hui ! S’il. lui faut justifier son attitude par des faux-fuyants à la Old Bailey [17], cela démontre avant tout que la fraction anti-nordiste de la presse anglaise est poussée par des motifs cachés, c’est-à-dire trop bas et trop infâmes pour être exprimés ouvertement.

L’une des manœuvres favorites de la presse anglaise étant de reprocher à l’actuelle administration républicaine les agissements des précédentes qui furent pro-esclavagistes, elle s’efforce dans la mesure du possible de persuader le peuple anglais que le New York Herald est le seul organe qui expose authentiquement l’opinion du Nord. Après que le Times de Londres eut ouvert la voie dans cette direction, le noyau esclavagiste des autres organes anti-nordistes, qu’ils soient grands ou petits, lui emboîte le pas. Ainsi, l’Economist prétend : « Au plus fort de la guerre civile, il ne manque ni journaux ni politiciens à New York pour exhorter les combattants, maintenant qu’ils ont de grandes armées en campagne, à ne pas lutter les uns contre les autres, mais contre la Grande-Bretagne, à cesser toute querelle intérieure - y compris sur la question esclavagiste - pour envahir sans préavis le territoire britannique avec des forces d’une supériorité écrasante. »

L’Economist sait parfaitement que les efforts du New York Herald, qui sont vivement encouragés par le Times de Londres et visent à entraîner les États-Unis dans une guerre avec l’Angleterre, ont pour seul but d’assurer la victoire de la sécession et de ruiner le mouvement de renaissance du Nord.

Cependant, la presse anti-nordiste d’Angleterre fait une concession. Et la snob Saturday Review annonce : « Ce qui est contestable dans l’élection de Lincoln et a précipité la crise, c’est purement et simplement la limitation de l’esclavage aux États où il existait déjà. » Et l’Economist de remarquer : « En effet, il est vrai que le but du Parti républicain qui élut M. Lincoln, est d’empêcher l’extension de l’esclavage aux territoires non encore colonisés... Il est peut-être vrai qu’un succès complet et inconditionnel du Nord lui permettrait de limiter l’esclavage aux quinze États dans lesquels il existe déjà, ce qui pourrait éventuellement conduire à sa disparition - mais ceci est plus vraisemblable que certain. »

En 1859 - à l’occasion de l’expédition de John Brown à Harper’s Ferry [18] - le même Economist publiait une série d’articles détaillés afin de prouver qu’en raison d’une loi économique, l’esclavage américain était voué à s’éteindre graduellement dès lors qu’il ne serait plus en mesure de croître. Cette loi économique fut parfaitement comprise par la clique esclavagiste. « Si d’ici quinze ans, nous ne bénéficions pas d’un immense accroissement de terres à esclaves, dit Toombs, nous devrons permettre aux esclaves de fuir de chez les Blancs, à moins que les Blancs ne fuient devant les esclaves. »

La limitation de l’esclavage à son territoire légal, telle qu’elle fut proclamée par les républicains, constitue le point de départ évident de la menace de sécession formulée pour la première fois à la Chambre des représentants le 19 décembre 1859. M. Singleton (Mississippi) demanda alors à M. Curtis (Iowa) « si le Parti républicain n’admettrait plus que le Sud obtienne un pouce de territoire esclavagiste nouveau, tant que l’Union subsisterait ». M. Curtis lui ayant répondu que si, M. Singleton lui répliqua que, dans ces conditions, l’Union serait dissoute. Il conseilla à l’administration du Mississippi de sortir au plus tôt de l’Union : « Ces messieurs devraient se souvenir que Jefferson Davis a conduit nos forces armées au Mexique ; or, il vit toujours, et pourrait fort bien commander l’armée du Sud. »

Abstraction faite de la loi économique, selon laquelle l’extension de l’esclavage est une condition vitale pour son maintien dans son territoire légal, les leaders du Sud ne se sont jamais fait d’illusion sur la nécessité absolue de maintenir leur hégémonie politique aux États-Unis. Pour justifier ses propositions au Sénat le 19 février 1847, John Calhoun déclara sans ambages que « le Sénat était le seul moyen d’assurer l’équilibre de pouvoir, laissé au Sud dans le gouvernement » et que la formation d’États esclavagistes nouveaux était, devenue nécessaire « pour conserver l’équilibre des forces au Sénat » [19]. Au reste, l’oligarchie des trois cent mille propriétaires d’esclaves ne pourrait maintenir son pouvoir sur la plèbe blanche sans l’appât de futures conquêtes et l’élargissement de leurs territoires tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des États-Unis. Si désormais -.selon l’oracle de la presse anglaise - le Nord a pris la ferme décision de confiner l’esclavage dans ses limites actuelles et de le liquider ainsi par la voie légale, cela ne devrait-il pas suffire à lui assurer les sympathies de l’Angleterre « anti-esclavagiste » ?

Il semble que les puritains anglais ne puissent vraiment être contentés que par une guerre abolitionniste expresse. L’Economist affirme : « Comme il ne s’agit pas véritablement d’une guerre pour l’émancipation de la race nègre, sur quelle base veut-on que nous sympathisions si chaleureusement avec la cause des fédérés ? »

« Il fut un temps, dit l’Examiner, où nos sympathies allaient au Nord, parce que nous pensions qu’il s’opposait sérieusement aux empiétements des États esclavagistes et défendait l’émancipation comme une mesure de justice pour la race noire. »

Mais, dans les mêmes numéros où ces journaux racontent qu’ils ne peuvent sympathiser avec le Nord parce que sa guerre ne tend pas à une véritable abolition, nous lisons : « Le moyen radical de proclamer l’émancipation des nègres, c’est d’appeler les esclaves à une insurrection générale. » Or, c’est là quelque chose « dont la simple idée, est répugnante et affreuse » ; c’est pourquoi « un compromis est bien préférable à un succès conquis à un tel prix et souillé d’un tel crime ».

Comme on le voit, les ardeurs anglaises pour une guerre abolitionniste sont purement hypocrites. Mais, on aperçoit le pied fourchu du diable dans les phrases suivantes : « Finalement, dit l’Economist, le tarif Morrill mérite notre gratitude et notre sympathie ; mais la certitude qu’en cas de triomphe du Nord, le tarif sera étendu à toute la république est-elle une raison pour que nous aidions bruyamment à son succès ? »

« Les Américains du Nord, dit l’Examiner, ne prennent rien d’autre au sérieux que leur tarif douanier qui les protège égoïstement... Les États du Sud en ont assez d’être dépouillés des fruits du travail de leurs esclaves par les tarifs protectionnistes du Nord. »

L’Examiner et l’Economist se complètent l’un l’autre. Ce dernier est assez honnête pour reconnaître finalement que, pour lui et les siens, la sympathie n’est déterminée que par une simple question de tarif douanier, tandis que le premier réduit la guerre entre le Sud et le Nord à un simple conflit tarifaire, une guerre entre système protectionniste et libre-échangiste. Peut-être l’Examiner ne sait-il pas que même ceux qui voulurent abroger l’acte de la Caroline du Sud en 1832 - comme le général Jackson en témoigne - n’usèrent du protectionnisme que comme d’un prétexte [20]. Quoi qu’il en soit, même l’Examiner devrait savoir que l’actuelle rébellion n’a pas attendu l’adoption du tarif Morrill [21] pour éclater. En fait, les sudistes ne pouvaient se plaindre de ce qu’ils étaient dépouillés des fruits du travail de leurs esclaves par le système protectionniste du Nord, puisque le système libre-échangiste était en vigueur de 1846 à 1861.

Dans son dernier numéro, le Spectator caractérise d’une manière frappante la pensée secrète d’un certain nombre d’organes anti-nordistes : « Que souhaitent donc véritablement ces organes anti-nordistes pour justifier la prétention qu’ils ont de ne s’appuyer que sur l’inexorable logique ? Ils affirment que la sécession est désirable, parce qu’elle est la seule façon possible de faire cesser ce « conflit fratricide qui n’a aucune raison d’être. » Mais voilà qu’ils découvrent ensuite d’autres raisons adaptées aux exigences morales du pays, maintenant que l’issue des événements est claire. Bien sûr, ces raisons ne sont mentionnées, réflexion faite, que comme humble apologie de la Providence et « justification des voies du Seigneur envers l’homme », dès lors que la nécessité inéluctable est devenue manifeste aux yeux de tous. On découvre ainsi qu’il serait d’un grand avantage pour les États d’être coupés en deux groupes rivaux. Chacun tiendrait en échec les ambitions de l’autre et neutraliserait sa force. Si l’Angleterre entrait en conflit avec l’un d’eux, la simple défiance de chaque groupe adverse lui serait d’un grand secours. Et de remarquer qu’il s’ensuivrait une situation très favorable, qui nous libérerait de la crainte et encouragerait la « concurrence » politique, cette grande sauvegarde de l’honnêteté et de la franchise entre États.

Telle est la situation expressément mise en évidence par la théorie de ceux qui commencent, chez nous, à sympathiser avec le Sud. Traduit en bon anglais - et nous déplorons qu’un argument anglais ait besoin d’une traduction dans un tel sujet - cela signifie que si nous regrettons que cette « guerre fratricide » ait pris une telle ampleur, c’est pour espérer qu’à l’avenir elle continuera de susciter de redoutables convulsions, une série de petites guerres chroniques, de passions et de rivalités entre les groupes d’États rivaux. La vérité effective - et précisément ce mode non anglais de ressentir cache cette vérité, bien qu’elle fût voilée de formules décentes - est cependant très nette : les groupes rivaux d’États américains ne pourront vivre ensemble en paix et en harmonie. La situation d’inimitié, due aux causes mêmes qui ont suscité le conflit actuel, deviendrait chronique. On a affirmé que les différents groupes d’États avaient des intérêts douaniers différents. Non seulement ces différents intérêts tarifaires seraient la source de petites guerres permanentes, dès lors, que les États seraient séparés les uns des autres, mais encore l’esclavage - racine de tout le conflit - aggraverait les innombrables inimitiés, discordes et manœuvres. Bref, il ne serait plus possible de rétablir un équilibre stable entre les États rivaux. Et pourtant, on affirme que la perspective d’un conflit long et ininterrompu serait l’issue la plus favorable de la grande question qui est en train de se décider actuellement. Au fond, ce que l’on juge le plus favorable dans le vaste conflit actuel, qui pourrait rétablir une unité politique nouvelle et plus puissante c’est l’alternative d’un grand nombre de petits conflits et d’un continent divisé et affaibli que l’Angleterre n’aurait plus à craindre. Nous ne nions pas que les Américains aient semé eux-mêmes les germes de cette situation lamentable et regrettable par l’attitude inamicale et fanfaronne, qu’ils adoptent si souvent vis-à-vis de l’Angleterre ; quoi qu’il en soit, nous devons bien avouer que nos propres sentiments sont vils et méprisables. Nous voyons bien qu’il n’existe aucun espoir d’une paix profonde et durable pour l’Amérique dans une solution boiteuse, puisqu’elle signifie involution et désagrégation de la nation américaine en peuples et pays hostiles, et cependant nous levons les bras au ciel comme si nous étions effrayés de l’actuelle guerre « fratricide », alors qu’elle renferme la perspective d’une solution stable. Nous, souhaitons aux Américains un avenir fait d’innombrables et incessants conflits, qui seraient tout aussi fratricides, mais certainement bien plus démoralisants : nous le souhaitons uniquement pour être libérés de l’aiguillon de la concurrence américaine.

Notes

[1] La femme de lettres américaine Beecher-Stowe participa activement au mouvement pour l’abolition de l’esclavage. En septembre 1861, elle adressa une lettre ouverte à lord Shaftesbury pour dénoncer les confédérés et exprimer son indignation devant l’attitude de l’Angleterre, qu’elle invitait à prendre fait et cause pour les unionistes.

[2] Le Parti républicain fut fondé en réaction aux empiétements de l’oligarchie esclavagiste. Il représentait les intérêts de la bourgeoisie industrielle du Nord et jouit de l’appui des populations laborieuses. Pour éliminer la puissance politique et sociale des esclavagistes, il limita l’esclavage à ce qu’il était, ce qui signifiait l’éliminer progressivement. Quant aux terres non encore colonisées de l’Ouest, il en décida l’attribution gratuite aux fermiers libres. Le Parti whig disparaissant peu à peu à la suite des élections de 1852, le champ était dangereusement ouvert à l’extension du Parti démocrate pro-esclavagiste. L’abrogation du compromis du Missouri en 1854, rendit ce danger plus évident. D’énormes meetings de protestation contre l’action du Congrès se tinrent d’un bout à l’autre du Nord. Il en sortit le Parti républicain, qui tint sa première convention à Jackson, dans le Michigan, le 6 juillet 1854. Il se développa rapidement à l’échelle nationale par suite des événements du Kansas (1854-1856), aggravés par l’indignation suscitée dans le Nord par le manifeste d’Ostende (1854). En 1856, le nouveau parti entreprit sa première campagne présidentielle avec Frémont en tête de liste. Quatre ans plus tard, il remportait l’élection de Lincoln, avec le mot d’ordre « Liberté d’expression ; liberté d’accès à la terre ; liberté du travail ; liberté humaine. »

[3] La Constitution provisoire fut adoptée au Congrès de Montgomery (Alabama) du 4 février 1861 par six États esclavagistes du Sud - Caroline du Sud, Géorgie, Floride, Alabama, Mississippi et Louisiane - qui étaient sortis de l’Union américaine. Ce congrès proclama la création de la Confédération du Sud et choisit Jefferson Davis comme président provisoire. Le Texas rejoignit la Confédération le 2 mars, les quatre États frontières esclavagistes, Virginie, Arkansas, Caroline du Nord et Tennessee, y adhérèrent le 4 mai.

[4] À la veille de la guerre de Sécession, certains membres du Congrès tentèrent de prévenir le conflit, en se livrant à une série de manœuvres parlementaires. En décembre 1860, Crittenden, du Kentucky, proposa : 1) le vote d’un amendement constitutionnel qui remettrait en vigueur « la ligne de compromis du Missouri », et 2) la promulgation d’une loi qui garantirait la protection de l’esclavage dans la région de « Columbia ». En ouvrant largement le vaste Sud-Ouest à l’implantation de l’esclavage et en le protégeant au sein de la capitale fédérale, ce plan donnait satisfaction - en grande partie du moins - aux esclavagistes. Ce sont surtout les partisans de là distribution générale de la terre libre aux colons, qui s’opposèrent au projet de Crittenden. Finalement, privé du soutien nécessaire de ce groupement décisif du Nord, le projet échoua. Les projets de compromis proposés par Corwin, Weed et MeKean connurent le même sort.

[5] Le Parti démocrate, fondé en 1828, rassemblait les planteurs, certains groupes de la bourgeoisie ainsi qu’une partie importante de fermiers et de petits-bourgeois des villes. Dans les années 1830 et 1840, il représenta de plus en plus les intérêts des planteurs et de la grande bourgeoisie financière du Nord, qui défendait l’esclavage. Lorsque, après l’adoption du Kansas-Nebraska bill en 1854, l’esclavage menaça de submerger toute l’Union, il y eut une scission au sein du Parti démocrate, qui permit la victoire de Lincoln en 1860.

[6] Le Compromis du Missouri marqua le début d’une série de luttes politiques qui culminèrent dans la guerre de Sécession. En 1820, le Sud esclavagiste se trouva dans une situation insolite. Le Nord libre avait définitivement pris en main le contrôle de la Chambre des représentants. Par conséquent, le Sud ne pouvait plus s’opposer à l’élaboration de lois favorables au Nord, ou de mesures dirigées contre le Sud, à moins de dominer le Sénat. Or, la majorité dans cette assemblée dépendait de l’entrée du Missouri en tant qu’État esclavagiste. Pour empêcher le Sud d’avoir la majorité dans la Chambre Haute, le Nord demanda l’admission du Maine. A la suite de longs et violents débats, les deux États furent admis, maintenant ainsi l’équilibre des forces au Sénat. De plus, le compromis du Missouri prévit l’abolition de l’esclavage dans le territoire de la Louisiane situé au-delà de la ligne du 360° 30’ de latitude nord. Ce compromis fut pratiquement annulé en 1854 par l’adoption du Kansas-Nebraska bill.
La gravité de cette lutte au niveau parlementaire fut pleinement comprise à l’époque. Le 7 février 1820, Jefferson écrivait à Hugh Nelson au sujet de la question du Missouri : « C’est la plus importante qui ait jamais menacé notre Union. Même aux plus noirs moments de la guerre révolutionnaire, je n’ai jamais éprouvé de craintes semblables à celles que me cause cet incident. » (Cf. T. Jefferson, Writings, ed. P. L. Ford, New York, 1899, vol. X, p. 156.)

[7] Le Kansas-Nebraska bill fut adopté en mai 1854 par le Congrès américain. Il stipulait la création de deux territoires, en supposant que le Nebraska entrerait comme État libre dans l’Union, contrairement au Kansas. Ainsi les forces du Nord et du Sud seraient également représentées au Sénat. En outre, cette loi, prévoyait l’annulation de la ligne séparant les États libres des États esclavagistes (compromis du Missouri). Les esclavagistes obtinrent ainsi ce qu’ils désiraient le plus ardemment : la reconnaissance que la zone de l’esclavagisme était illimitée aux États-Unis. Pour obtenir la sanction des démocrates de l’Ouest, cette loi instaura la doctrine de la souveraineté populaire dans chaque État sur la question de l’introduction ou non de l’esclavage. Cette loi mena tout droit à la guerre du Kansas, conflit qui servit lui-même de prologue à la guerre civile de 1861-1865.

[8] A titre d’ambassadeur des USA à Londres, Buchanan publia le manifeste d’Ostende conjointement aux représentants diplomatiques de la France et de l’Espagne. Ce manifeste conseillait au gouvernement des USA d’acquérir d’une manière ou d’une autre l’île de Cuba qui appartenait à l’Espagne. En 1856, Buchanan devint président des USA, sous l’étiquette du Parti démocrate.

[9] L’esclave Dred Scott suivit son maître le Dr Emerson, dans le territoire de Louisiane situé au-dessus de la ligne du 360° 30’ où, légalement, l’esclavage était interdit. Dred y vécut un certain nombre d’années, s’y maria et eut des enfants. Par la suite, les Scott furent ramenés dans l’État esclavagiste du Missouri. A la mort de leur maître, ils furent vendus à un New-Yorkais, Samford, à qui ils firent un procès pour obtenir leur liberté.
L’affaire fut portée devant la Cour suprême qui était non seulement en majeure partie composée de sudistes, mais encore présidée par un sudiste, le juge Taney. En rédigeant l’arrêt pris par la majorité, ce dernier soutint que la Cour du Missouri n’avait pas pouvoir de juridiction dans cette affaire, puisque les Scott n’étaient pas et ne pouvaient être des citoyens au sens où l’entendait la Constitution. Qui plus est, le juge sauta sur l’occasion pour donner un arrêt qui accordait aux esclavagistes ce qu’ils souhaitaient le plus : le droit de transférer leurs biens meubles - esclaves y compris - dans n’importe quel territoire des États-Unis, et d’y garder les esclaves même si la législation de l’État local ou du Congrès s’y opposait.

[10] Malgré l’interdiction légale du trafic d’esclaves africains, les planteurs sudistes n’en continuaient pas moins à importer ces « biens meubles » après 1808. En dépit de l’absence de statistiques précises, des sources de l’époque montrent que la traite des Noirs était plus importante que jamais. En 1840, on n’envoya pas moins de cent cinquante mille esclaves vers le Nouveau-Monde, contre quarante-cinq mille vers la fin du XVIII° siècle. Évidemment, la plupart étaient destinées aux États-Unis. Au cours des années cinquante, on arma ouvertement des vaisseaux négriers à New York et dans, le Maine ; selon le témoignage de Du Bois, quatre-vingt-cinq navires se livraient à ce « trafic illicite ». Pendant ce temps, la Grande-Bretagne et les États-Unis se livraient à des tentatives hypocrites pour faire cesser le trafic d’esclaves en postant quelques navires au large de la côte d’Afrique.

[11] Quand la loi Kansas-Nebraska fut votée, un groupement anti-esclavagiste du Nord, dirigé par Thayer, du Massachusetts, fonda une Société d’Aide aux émigrés. Celle-ci se proposait d’envoyer au Kansas des sympathisants de la théorie de la terre libre, pour veiller à ce que ce territoire entrât dans l’Union, en tant qu’État libre. Pendant ce temps, les esclavagistes organisèrent des bandes d’hommes de main recrutés dans la pègre du Missouri occidental.
Ces bandes envahirent le Kansas en octobre 1854, mais elles furent repoussées. Cependant, elles revinrent et imposèrent par la terreur l’« élection » d’un délégué pro-esclavagiste au Congrès. Dans les mêmes conditions, on élit, en mars 1855, des magistrats favorables aux esclavagistes, mais les partisans de la terre libre refusèrent de les reconnaître. Ils créèrent donc leur propre assemblée, rédigèrent une constitution et demandèrent à être admis dans l’Union. Entre-temps, Shannon, valet des intérêts esclavagistes, fut nommé gouverneur du territoire. La guerre civile éclata en 1856 : les partisans de la terre libre (free soilers), conduits par le militant abolitionniste John Brown, organisèrent des sections militaires et se mirent à désagréger les forces esclavagistes. Le gouverneur Shannon fut remplacé par un partisan plus fougueux de l’esclavagisme, un certain Woodson, qui en appela à tous les « bons citoyens » pour écraser l’ « insurrection ». De toute évidence, cet appel s’adressait à la pègre qui, saisissant l’allusion, envahit de nouveau le Kansas et, cette fois, pilla le pays jusqu’à Ossawattomie. Les partisans de la terre, libre se dirigèrent alors sur Lecompton et ne furent empêchés de prendre la ville que par l’arrivée des troupes fédérales. Entre-temps, fut nommé un nouveau gouverneur : Geary, de Pennsylvanie ; grâce à une manœuvre rapide, il put repousser les bandits hors du territoire.

[12] En 1856, Frémont, le candidat républicain, recueillit 1341264 voix, et Buchanan, le candidat démocrate, 1 838 169 voix.

[13] En 1850, l’Illinois, l’Indiana, l’Iowa, l’Ohio, le Michigan et le territoire du Minnesota groupaient une population de 4 721 551 âmes. Dix ans plus tard, il y avait 7 773 820 habitants dans cette région.

[14] Dans la Misère de la Philosophie, Marx s’en prend à Proudhon qui, dans toute catégorie économique, s’efforce de séparer le bon côté du mauvais, afin de ne retenir que le bon. Or, dit Marx, « ce qui constitue le mouvement dialectique, c’est précisément la coexistence de deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle : rien qu’à poser le problème d’éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique ». C’est ainsi que, dès 1847, Marx montre que la lutte féconde entre l’esclavage et le travail libre donne naissance à une catégorie nouvelle : le travail salarié (libre et forcé), qui permet l’industrialisation à une échelle immense et la lutte pour le socialisme, Cf. Misère de la Philosophie, chap. II, §2, 4° observation.

[15] Dans le texte publié par la New York Daily Tribune, nous lisons cette phrase qui contredit directement l’opposition qu’établit Marx entre l’attitude du Times et du Reynold’s en ce qui concerne Buchanan ; « Pour sa part, Reynold’s, durant le séjour de Buchanan à Londres, était l’un de ses favoris, et depuis lors n’a pas manqué une. seule occasion pour le mettre sur la sellette et dénoncer ses adversaires. »
On sait que la New York Tribune ne se gênait pas pour modifier des passages entiers ou les supprimer, etc., si bien que Marx dut interrompre sa collaboration à ce journal progressiste en mars 1862. (N. d. T.)

[16] En ce qui concerne la condamnation du trafic d’esclaves par le Parti républicain, cf. le programme républicain de 1860, neuvième résolution, in : E. Stanwood, A History of President Elections, Boston 1888, p. 230.

[17] Old Bailey, nom donné à la citadelle de la prison de Newgate à Londres, où siégeait le tribunal criminel central.

[18] Le 16 octobre 1859, John Brown, à la tête d’une troupe de vingt-deux hommes, dont cinq Noirs, tenta de s’emparer de l’arsenal fédéral et de l’armurerie de Harper’s Ferry en Virginie, afin de provoquer un soulèvement des esclaves dont les États esclavagistes.
Le colonel E. Lee, futur chef militaire des forces sudistes, fit prisonnier John Brown ainsi qu’un certain nombre de ses hommes. Au milieu de l’agitation populaire, ils furent jugés pour trahison et déclarés coupables. En décembre 1859, Brown fut pendu. Le Nord protesta avec véhémence contre son exécution. Brown encouragea les Noirs dans leur lutte contre l’esclavage et favorisa le rassemblement des forces abolitionnistes du Nord.

[19] Cf. J. C. Calhoun, Works, ed. R. K. Crallé (New York 1854), vol. IV, pp. 340, 341, 343.

[20] En juillet 1832, Jackson signa « un tarif systématiquement protectionniste », qui provoqua un large mécontentement en Caroline du Sud. John C. Calhoun cristallisa dans son État le sentiment qu’il fallait annuler le tarif protectionniste et faire sécession. Une session spéciale des magistrats de la Caroline du Sud se réunit et ordonna la convocation d’une assemblée. Celle-ci adopta le 24 novembre 1832 une ordonnance annulant le tarif, appelant les citoyens de l’État à défendre l’indépendance vis-à-vis du pouvoir fédéral et menaçant de faire sécession. Cette ordonnance devait prendre effet à dater de février 1833. Entre-temps, le président Jackson agit en toute hâte. Après avoir annoncé son intention de faire appliquer par la force toutes les lois fédérales en Caroline du Sud, il envoya des troupes et des navires à Charleston. Comme aucun des autres États sudistes ne réagit, la Caroline du Sud plia bientôt. Pour la déclaration de Jackson sur le tarif considéré comme un prétexte pour faire sécession, cf. sa lettre au révérend Andrew J. Crawford, datée du 1er mai 1833, in : A. Jackson, Correspondance, ed. J. S. Bassett and J. F. Jameson, Washington 1931, vol. V, p. 72.

[21] Le tarif Morrill est un droit douanier de caractère protectionniste, présenté au Congrès par le républicain Morrill et adopté en mai 1860. Les taxes douanières augmentèrent sensiblement à la suite de ce tarif. Dès le 4 février, les délégués des six États se concertèrent à Montgomery pour former la Confédération sudiste.

I
ÉCONOMIE DES FORCES EN PRÉSENCE
LA GUERRE CIVILE NORD-AMÉRICAINE
Die Presse, 25.10.1861.

Londres, le 20 octobre 1861.

Depuis des mois, les quotidiens et hebdomadaires qui donnent le ton au reste de la presse londonienne, ressassent la même litanie sur la guerre civile américaine. Tout en insultant les libres États du Nord, ils se défendent anxieusement du soupçon de sympathiser avec les États esclavagistes du Sud. En fait, ils écrivent toujours deux types d’articles : l’un pour attaquer le Nord, l’autre pour excuser leurs attaques contre le Nord. Qui s’excuse s’accuse. (Fr.)

Leurs arguments sont par essence lénifiants : la guerre entre le Nord et le Sud est un simple conflit tarifaire. Elle n’a donc rien à voir avec les principes, ni avec la question de l’esclavage ; en fait, il s’agit de la soif de pouvoir qu’éprouve le Nord. En outre, même si le bon droit était du côté des nordistes, c’est en vain que l’on tenterait de mettre sous le joug par la violence huit millions d’Anglo-Saxons. Enfin, la séparation d’avec le Sud n’affranchirait-elle pas le Nord de tout rapport avec l’esclavage des Noirs et ne lui assurerait-elle pas - étant donné ses vingt millions d’habitants et son immense territoire - un développement supérieur, dont il ne soupçonne même pas l’ampleur ? En conséquence, le Nord devrait saluer la sécession comme un événement heureux, au lieu d’essayer de la mater au moyen d’une guerre civile sanglante et inefficace.

Nous allons considérer point par point le plaidoyer de la presse anglaise.

Le conflit entre le Nord et le Sud - telle est la première excuse - n’est qu’une simple guerre tarifaire, une guerre entre systèmes protectionniste et libre-échangiste, l’Angleterre se tenant évidemment du côté de la liberté commerciale. Le propriétaire d’esclaves peut-il jouir pleinement des fruits du travail de ses esclaves, ou doit-il en être partiellement frustré par les protectionnistes du Nord ? Telle est la question qui se pose dans cette guerre.

Il était réservé au Times de faire cette brillante découverte, l’Economist, l’Examiner, la Saturday Review et tutti quanti s’attachant à exposer ce thème en détail. Il vaut d’être noté que cette découverte n’a pas été faite à Charleston, mais à Londres. Naturellement, chacun sait en Amérique que le système du libre-échange prévalait de 1846 à 1861, et qu’il fallut attendre 1861 pour que le représentant Morrill fasse voter son système de protection tarifaire par le Congrès, après que la rébellion eut éclaté. Il n’y a donc pas eu de sécession parce que le Congrès avait voté le système tarifaire de Morrill, mais, dans le meilleur des cas, ce système fut adopté au Congrès parce que la sécession avait éclaté.

Lorsque la Caroline du Sud eut en 1831 sa première crise de sécession, les lois protectionnistes de 1828 lui servirent certes de prétexte, mais seulement de prétexte, comme on l’a su par la déclaration du général Jackson [1]. En fait, on n’a pas repris cette fois-ci ce vieux prétexte. Au Congrès de la sécession de Montgomery, on a évité toute allusion à la question tarifaire, parce que la culture sucrière de la Louisiane - l’un des États les plus influents du Sud - dépend entièrement de la protection tarifaire.

En outre, la presse londonienne soutient dans son plaidoyer que la guerre des États-Unis vise uniquement au maintien de l’Union par la force. Les nordistes ne peuvent se résoudre à effacer quinze étoiles de leur drapeau. Les Yankees veulent se tailler une place énorme sur la scène mondiale. Certes, il en serait tout autrement si cette guerre était menée pour l’abolition de l’esclavage ! Mais, comme la Saturday Review le déclare catégoriquement, cette guerre n’a rien à voir avec la question de l’esclavage.

Avant tout, il faut rappeler que la guerre n’a pas été provoquée par le Nord, mais par le Sud. Le Nord se trouve sur la défensive. Pendant des mois, il a regardé sans broncher les sécessionnistes s’emparer des forts, des arsenaux militaires, des installations portuaires, des bâtiments de douane, des bureaux de paierie, des navires et dépôts d’armes de l’Union, insulter son drapeau et faire prisonniers des corps de troupe entiers. Finalement, les sécessionnistes décidèrent de contraindre le gouvernement de l’Union à sortir de sa passivité par un acte de guerre retentissant, et c’est pour cette seule raison qu’ils bombardèrent Fort Sumter près de Charleston. Le 11 avril (1861), leur général Beauregard avait appris, lors d’une rencontre avec le commandant de Fort Sumter, le major Anderson, que la place disposait seulement de trois jours de vivres et devait donc rendre les armes, passé ce délai. Afin de hâter la reddition, les sécessionnistes ouvrirent aux premières heures du lendemain (12 avril) le bombardement, qui devait aboutir à la chute de la place en quelques heures. A peine cette nouvelle parvint-elle par télégraphe à Montgomery, le siège du Congrès de la sécession, que le ministre de la Guerre Walker déclara publiquement au nom de la nouvelle Confédération : « Nul ne peut dire où finira la guerre commencée aujourd’hui. » [2] En même temps, il prophétisa « qu’avant le 1° mai le drapeau de la Confédération du Sud flotterait sur le dôme du vieux Capitole de Washington et sous peu sans doute aussi sur le Faneuil Hall de Boston », [3] C’est seulement après qu’il y eut la proclamation, dans laquelle Lincoln rappela soixante quinze mille hommes pour la protection de l’Union. Le bombardement de Fort Sumter coupa la seule voie constitutionnelle possible, à savoir la convocation d’une assemblée générale du peuple américain, comme Lincoln l’avait proposé dans son adresse inaugurale [4]. Il ne restait plus à Lincoln d’autre choix que de s’enfuir de. Washington, d’évacuer le Maryland et le Delaware, d’abandonner le Missouri et la Virginie, ou de répondre à la guerre par la guerre.

A la question de savoir quel est le principe de la guerre civile américaine, le Sud lui-même répond par le cri de guerre lancé au moment de la rupture de la paix. Stephens, le vice-président de la Confédération du Sud, déclara au Congrès de la sécession que ce qui distinguait essentiellement la Constitution nouvellement tramée à Montgomery de celle de Washington et Jefferson, c’était que, désormais et pour la première fois, l’esclavage était reconnu comme une institution bonne en soi et comme le fondement de tout l’édifice de l’État, alors que les pères de la révolution, empêtrés qu’ils étaient dans les préjugés du XVIII° siècle, avaient traité l’esclavage comme un mal importé d’Angleterre et devant être éliminé progressivement. Un autre matamore du Sud, M. Speeds, s’écria, « Il s’agit pour nous de fonder une grande république esclavagiste (a great slave republic). » Comme on le voit, le Nord a tiré l’épée simplement pour défendre l’Union, et le Sud n’a-t-il pas déjà déclaré que le maintien de l’esclavage n’était plus compatible pour longtemps avec l’existence de l’Union ?

Alors que le bombardement de Fort Sumter donna le signal de l’ouverture des hostilités, la victoire électorale du Parti républicain du Nord - l’élection de Lincoln à la présidence - donna le signal de la sécession. Lincoln fut élu le 6 novembre 1860. Le 8 novembre 1860, c’était le télégramme de la Caroline du Sud : « La sécession est considérée ici comme un fait accompli. » Le 10 novembre, l’Assemblée législative de Géorgie mit en chantier ses plans de sécession, et le 15 novembre une session spéciale dé l’Assemblée législative du Mississippi était convoquée pour débattre de la sécession. A vrai dire, la victoire de Lincoln elle-même n’était que le résultat d’une scission dans le camp démocrate. Durant la bataille électorale, les démocrates du Nord avaient concentré leurs voix sur Douglas, et ceux du Sud sur Breckinridge, et cet éparpillement des voix démocrates permit la victoire du Parti républicain. D’où provient, d’une part, la supériorité du Parti républicain dans le Nord , et, d’autre part, la division au sein du Parti démocrate, dont les membres, au Nord et au Sud, opéraient de concert depuis plus d’un demi-siècle ?

La présidence de Buchanan représenta le point culminant de la domination sur l’Union que le Sud avait fini par usurper grâce à son alliance avec les démocrates du Nord. Le dernier Congrès continental de 1787 et le premier Congrès constitutionnel de 1789-1790 avaient légalement banni l’esclavage de tous les territoires de la République au nord-ouest de l’Ohio. (Comme on le sait, les territoires sont les noms donnés aux colonies situées à l’intérieur même des États-Unis, tant qu’elles n’ont pas atteint le niveau de population constitutionnellement prescrit pour la formation d’États autonomes.)

Le compromis dit du Missouri (1820) [5], à la suite duquel le Missouri est entré dans les rangs des États-Unis en tant qu’État esclavagiste, exclut l’esclavage de tout le territoire au-delà du 360° 30’ de latitude nord, et à l’ouest du Missouri. Ce compromis fit avancer la zone de l’esclavage de plusieurs degrés de longitude, tandis que par ailleurs on assignait des limites géographiques très précises à sa propagation future. Cette barrière géographique fut à son tour renversée en 1854 par ce que l’on appelle le Kansas-Nebraska bill [6], dont. le promoteur fut Stephen A. Douglas, alors leader de la démocratie du Nord. Le bill adopté par les deux chambres du Congrès abolit le compromis du Missouri, plaça sur le même pied esclavage et liberté, ordonna au gouvernement de l’Union de les traiter avec la même indifférence, et laissa à la souveraineté populaire le soin de décider s’il fallait ou non introduire l’esclavage dans un territoire. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, on abolissait toute limitation géographique et légale à l’extension de l’esclavage dans les territoires. De par cette nouvelle législation, tout le territoire, jusque-là libre du Nouveau-Mexique et cinq fois plus grand que l’État de New York, fut transformé en pays d’esclavage, et la zone esclavagiste fut prolongée, de la frontière de la République mexicaine, jusqu’au 381° de latitude nord. En 1859, le Nouveau-Mexique fut doté d’un Code de l’esclavage qui rivalisait de barbarie avec les législations du Texas et de l’Alabama. Cependant, comme le recensement de 1860 l’indique, le Nouveau-Mexique compte à peine une cinquantaine d’esclaves sur environ cent mille habitants. Il a donc suffit au Sud d’envoyer au-delà de la frontière une poignée d’aventuriers avec quelques esclaves pour rassembler, avec l’aide du gouvernement central de Washington, de ses fonctionnaires et fournisseurs du Nouveau-Mexique, un semblant de représentation populaire en vue d’octroyer à ce territoire l’esclavage et d’imposer partout la domination des esclavagistes.

Cependant, cette méthode commode ne s’avéra pas efficace dans les autres territoires. C’est pourquoi, le Sud fit un pas de plus, et le Congrès en appela à la Cour suprême des États-Unis. Cette cour, composée de neuf juges, dont cinq appartenant au Sud, était depuis longtemps l’instrument le plus docile des esclavagistes. Elle décida, en 1857, dans le mémorable cas Dred Scott [7], que chaque citoyen américain avait le droit d’emporter avec lui sur n’importe quel territoire toute propriété reconnue par la Constitution. Or, la Constitution reconnaissait la propriété d’esclaves ; on obligea ainsi le gouvernement de l’Union à protéger cette propriété. En conséquence, sur une base constitutionnelle, les esclaves pouvaient être contraints par leurs maîtres à travailler dans tous les territoires, et il était loisible à chaque, esclavagiste en particulier d’introduire l’esclavage - même contre la volonté de la majorité des colons - dans tous les territoires libres jusque-là. On dénia ainsi aux assemblées législatives locales le droit d’interdire l’esclavage, et on imposa au Congrès et au gouvernement de l’Union le devoir de favoriser les promoteurs de l’esclavagisme.

Si le compromis du Missouri de 1820 avait étendu la limite géographique de l’esclavagisme dans les territoires, si le Kansas-Nebraska bill de 1854 avait effacé toute frontière géographique et l’avait remplacée par une barrière politique - la volonté de la majorité des colons - la Cour suprême des États-Unis, par sa décision de 1857, abattait toute entrave politique et transformait tous les territoires de la République, présents et futurs, de libres États en serres chaudes de l’esclavagisme.

En même temps, sous le gouvernement de Buchanan, on aggrava en 1850 la législation sur l’extradition des esclaves en fuite ; et on l’appliqua impitoyablement dans les États du Nord [8]. Il apparut que le vocation constitutionnelle du Nord était de rattraper les esclaves pour les maîtres du Sud. D’autre part, en vue de freiner autant que possible la colonisation des territoires par de libres colons, le parti esclavagiste mit en échec toute la législation sur la liberté du sol, c’est-à-dire les règlements assurant aux colons une quantité déterminée de terres d’État libres de charges [9].

La politique intérieure aussi bien qu’extérieure des États-Unis se mit au service des esclavagistes. De fait, Buchanan avait accédé à la dignité présidentielle grâce au manifeste d’Ostende, où il proclamait que l’acquisition de Cuba, soit à titre onéreux soit par la force des armes, était la grande tâche de la politique nationale [10]. Sous son gouvernement, le Nord du Mexique fut déjà distribué aux spéculateurs fonciers américains, qui attendaient avec impatience le signal pour envahir Chihuahua, Coahuila et Sonora [11]. Les continuelles expéditions de pirates et de flibustiers contre les États d’Amérique centrale [12] étaient dirigées, s’il vous plaît, de la Maison-Blanche de Washington. En liaison intime avec cette politique extérieure, qui se proposait ouvertement de conquérir des territoires nouveaux afin d’y introduire l’esclavage et la domination des esclavagistes, se situait la réouverture du commerce des esclaves secrètement appuyée par le gouvernement de l’Union [13]. Stephen A. Douglas lui-même déclara le 20 août 1859 au Sénat américain : « L’an dernier, nous avons importé plus de nègres d’Afrique que jamais auparavant au cours d’une année, même à l’époque où le commerce des esclaves était encore légal. Le nombre des esclaves importés l’année dernière se serait élevé à quinze mille. »

Propagation par la force armée de l’esclavage à l’extérieur, tel était le but avoué de la politique nationale. De fait, l’Union était devenue l’esclave des trois cent mille esclavagistes, qui dominaient le. Sud. Ce résultat découlait d’une série de compromis que le Sud devait à son alliance avec les démocrates du Nord. Toutes les tentatives renouvelées périodiquement, depuis 1817, pour résister aux empiétements croissants des esclavagistes échouèrent devant cette alliance. Enfin, ce fut le tournant.

Dès que fut voté le Kansas-Nebraska bill qui effaçait la ligne frontière de l’esclavage et en soumettait l’application à la volonté des colons dans les territoires nouveaux, les émissaires armés des esclavagistes - voyous des régions frontières du Missouri et de l’Arkansas - se précipitèrent sur le Kansas, le couteau de chasse dans une main et le revolver dans l’autre, afin d’en chasser les colons et les traitant avec une cruauté sans nom. Ces raids de brigandage trouvaient appui auprès du gouvernement central de Washington. D’où l’immense réaction. Dans tout le nord, et notamment dans le nord-ouest, il se forma une organisation auxiliaire pour apporter au Kansas un soutien en hommes, armes et argent [14]. De cette organisation auxiliaire, naquit le Parti républicain, qui doit donc son existence à la lutte pour défendre le Kansas. Après l’échec de la tentative pour transformer par la force le Kansas en un territoire à esclaves, le Sud s’efforça d’aboutir au même résultat au moyen d’intrigues politiques. Le gouvernement de Buchanan, en particulier, mit tout en oeuvre pour reléguer le Kansas parmi les États esclavagistes des États-Unis, en lui imposant une constitution pro-esclavagiste. D’où une lutte nouvelle, conduite cette fois pour l’essentiel au Congrès de Washington. Même Stephen A. Douglas, le chef des démocrates du Nord intervint alors (1857-1858) contre le gouvernement et ses alliés du Sud, parce que l’octroi d’une constitution esclavagiste contredisait le principe de la souveraineté des colons garantie par le Nebraska bill de 1854. Douglas, sénateur de l’Illinois, un État du nord-ouest, eût naturellement perdu toute son influence, s’il avait voulu concéder au Sud le droit de déposséder, par la force des armes ou par des actes du Congrès, les territoires colonisés par le Nord [15]. Après avoir créé le Parti républicain, la lutte pour le Kansas provoquait maintenant la première scission au sein du Parti démocrate lui-même.

Le Parti républicain se donna une première plate-forme, à l’occasion des élections présidentielles de 1856. Bien que son candidat - John Frémont - ne fût pas victorieux, le nombre considérable de voix qu’il remporta prouva en tout cas que le parti croissait rapidement notamment au nord-ouest [16]. Lors de leur seconde Convention nationale pour les élections présidentielles (17 mai 1860), les républicains enrichirent leur programme de 1856 de quelques additions seulement. Il contenait essentiellement les points suivants : il ne faut plus céder le moindre pouce de terrain aux esclavagistes ; il faut que cesse la politique de banditisme vis-à-vis de l’extérieur ; il faut stigmatiser la réouverture du commerce des esclaves ; enfin, il faut édicter des lois sur la liberté de la terre, afin de promouvoir la libre colonisation.

Le point décisif et vital de ce programme était qu’on ne céderait plus un pouce de terrain nouveau à l’esclavagisme ; au contraire on devait le tenir cantonné dans les limites des États où il subsistait déjà légalement [17]. Ainsi, l’esclavage devait-il formellement être confiné. Or, l’extension progressive du territoire et du domaine de l’esclavagisme au-delà de leurs limites anciennes est une loi vitale pour les États esclavagistes de l’Union.

La culture des articles d’exportation du sud - coton, tabac, sucre, etc. - pratiquée par les esclaves, est rémunératrice, aussi longtemps seulement qu’elle s’effectue avec de larges apports d’esclaves, sur une vaste échelle et d’immenses espaces de terres naturellement fertiles, qui n’exigent qu’un travail simple. La culture intensive qui ne dépend pas tant de la fertilité du sol que des placements de capitaux, de l’intelligence et de l’énergie du travailleur, est contraire à la nature de l’esclavage.

On assiste à une rapide transformation d’États, tels que le Maryland et la Virginie, qui utilisaient autrefois des esclaves pour produire des articles d’exportation, en États qui élèvent des esclaves pour les exporter ensuite vers les États situés plus au sud. Même en Caroline du Sud, où les esclaves représentent les quatre-septièmes de la population, la production de coton est restée entièrement stationnaire depuis des années du fait de l’épuisement du sol. Et effectivement, de par la seule force des choses, la Caroline du Sud s’est déjà partiellement transformée en un État d’élevage des esclaves, puisque chaque année elle vend déjà pour quatre millions de dollars d’esclaves aux États de l’extrême sud et du sud-ouest. Sitôt que ce point est atteint, il devient indispensable d’acquérir des territoires nouveaux pour qu’une partie des maîtres d’esclaves occupent de nouvelles bandes de terres fertiles, la partie abandonnée derrière eux se transformant en territoire d’élevage d’esclaves destinés à la vente sur le marché. Il ne fait donc aucun doute que, sans l’acquisition de la Louisiane, du Missouri et de l’Arkansas par les États-Unis, l’esclavage se serait éteint depuis longtemps en Virginie et au Maryland. Au Congrès sécessionniste de Montgomery, l’un des porte-parole du Sud - le sénateur Toombs - a formulé d’une manière frappante la loi économique qui commande l’extension continuelle du territoire de l’esclavage : « Si d’ici quinze ans nous ne bénéficions pas d’un immense accroissement des terres à esclaves, nous devrons permettre aux esclaves de fuir de chez les Blancs, à moins que les Blancs ne fuient devant les esclaves. »

Comme on le sait, les mandats des. différents États à la Chambre des représentants du Congrès dépendent du nombre d’habitants de leur population respective. Comme la population des États libres croît infiniment plus vite que celle des États esclavagistes, le nombre des représentants du Nord doit bientôt dépasser de loin celui des représentants. du Sud. Le véritable siège de la puissance politique du Sud se déplace toujours plus vers le Sénat américain, où chaque État - que sa population soit forte ou faible - dispose de deux postes de sénateurs. Pour maintenir son influence au Sénat et, par ce truchement, son hégémonie sur les États-Unis, le Sud a donc besoin de créer sans cesse de nouveaux États esclavagistes. Or, de n’est possible qu’en gagnant des pays étrangers - le Texas par exemple - ou en transformant les territoires appartenant aux États-Unis, d’abord en territoires à esclaves, puis en États esclavagistes, comme c’est le cas du Missouri, de l’Arkansas, etc. John Calhoun - adulé par les esclavagistes et considéré comme leur homme d’État par excellence - déclarait déjà le 19 février 1847 au Sénat, que seule cette Chambre mettait la balance du pouvoir aux mains du Sud, que, l’extension du territoire esclavagiste était indispensable pour préserver cet équilibre entre le Sud et le Nord au Sénat, et que les tentatives de création par la force de nouveaux États esclavagistes se justifiaient donc pour le Sud.

Enfin, le nombre des actuels, esclavagistes dans le sud de l’Union atteint à peine trois cent mille, soit une oligarchie très mince à laquelle font face des millions de « pauvres Blancs » (poor Whites), dont la masse croît sans cesse en raison de la concentration de la propriété foncière, et dont les conditions ne sont comparables qu’à celles des plébéiens romains à l’époque du déclin extrême de Rome. C’est seulement par l’acquisition - ou la perspective d’acquisition - de territoires nouveaux, ou par des expéditions de flibusterie qu’il est possible d’accorder les intérêts de ces « pauvres Blancs » à ceux des esclavagistes, et de donner à leur turbulent besoin d’activité une direction qui ne soit pas dangereuse, puisqu’elle fait miroiter à leurs yeux l’espoir qu’ils peuvent devenir un jour eux-mêmes des propriétaires d’esclaves.

Un strict confinement de l’esclavage dans son ancien domaine devrait donc - de par les lois économiques de l’esclavagisme - conduire à son extinction progressive, puis - du point de vue politique - ruiner l’hégémonie exercée par les États esclavagistes du Sud grâce au Sénat, et enfin exposer, à l’intérieur même de leurs États, l’oligarchie esclavagiste à des dangers de plus en plus menaçants de la part des « pauvres Blancs ». Bref, les républicains attaquaient à la racine la domination des esclavagistes, en proclamant le principe qu’ils s’opposeraient par la loi à toute extension future des territoires à esclaves. La victoire électorale des républicains devait donc pousser à la lutte ouverte entre le Nord et le Sud. Toutefois, cette victoire était elle-même conditionnée par la scission dans le camp démocrate, ainsi que nous l’avons déjà mentionné.

La lutte pour le Kansas avait déjà provoqué une coupure entre le Parti esclavagiste et ses alliés démocrates du Nord. Lors de l’élection présidentielle de 1860, le même conflit éclatait sous une forme encore plus générale. Les démocrates du Nord, avec leur candidat Douglas, firent dépendre l’introduction de l’esclavage dans les territoires de la volonté de la majorité des colons. Le parti esclavagiste - avec son candidat Breckinridge - soutint que la Constitution des États-Unis - comme la Cour suprême l’avait déclaré - entraînait légalement l’esclavage dans son sillage ; en soi et pour soi, l’esclavage était déjà légal sur tout le territoire et n’exigeait aucune naturalisation particulière. Ainsi donc, tandis que les républicains interdisaient tout élargissement des territoires esclavagistes, le parti sudiste prétendait que tous les territoires de la république étaient ses domaines réservés. Et, de fait, il tenta, par exemple au Kansas, d’imposer de force à un territoire l’esclavage, grâce au gouvernement central, contre la volonté des colons. Bref, il faisait maintenant de l’esclavage la loi de tous les territoires de l’Union. Cependant, faire cette concession n’était pas au pouvoir des chefs démocrates : elle aurait simplement fait déserter leur armée dans le camp républicain. Au reste, la « souveraineté des colons » à la Douglas ne pouvait satisfaire le parti des esclavagistes. Ce qu’ils voulaient réaliser devait se faire dans les quatre années suivantes sous le nouveau président et par le gouvernement central : aucun délai n’était permis.

Il n’échappait pas aux esclavagistes qu’une nouvelle puissance était née, le Nord-ouest, dont la population avait presque doublé de 1850 à 1860 et qui était maintenant sensiblement égale à la population blanche des États esclavagistes [18]. Or, cette puissance n’était pas encline, de par ses traditions, son tempérament et son mode de vie, à se laisser traîner de compromis en compromis, comme l’avaient fait les vieux États du nord-est. L’Union n’avait d’intérêt pour le Sud que si elle lui donnait le pouvoir fédéral pour réaliser sa politique esclavagiste. Si ce n’était plus le cas, il valait mieux rompre maintenant plutôt que d’assister pendant encore quatre ans au développement du Parti républicain et à l’essor du Nord-Ouest, pour engager la lutte sous des auspices plus défavorables. Le parti esclavagiste joua donc son va-tout. Lorsque les démocrates du Nord refusèrent de jouer plus longtemps le rôle de « pauvres Blancs » du Sud, le Sud donna la victoire à Lincoln en éparpillant ses voix ; il tira ensuite l’épée, en prenant cette victoire pour prétexte.

Comme on le voit, tout le mouvement reposait - et repose encore - sur la question des esclaves. Certes, il ne s’agit pas directement d’émanciper - ou non - les esclaves au sein des États esclavagistes existants ; il s’agit bien plutôt de savoir si vingt millions d’hommes libres du Nord vont se laisser dominer plus longtemps par une oligarchie de trois cent mille esclavagistes, si les immenses territoires de la République serviront de serres chaudes au développement d’États libres ou d’États esclavagistes, si, enfin, la politique nationale de l’Union aura pour devise la propagation armée de l’esclavage au Mexique et en Amérique centrale et méridionale.

Dans un autre article, nous examinerons ce. que vaut l’assertion de la presse londonienne, selon laquelle le Nord devrait approuver la sécession comme la solution la plus favorable et au demeurant, la seule possible du conflit en cours [19].

Notes

[1] Comme l’indiquent les deux notes précédentes, la déclaration de Jackson relative au tarif servit de simple prétexte pour faire sécession. Dès 1828, la Caroline du Sud fit une première offensive pour son annulation : ses assemblées nommèrent un comité de sept membres pour contester la constitutionnalité du tarif protectionniste de 1828. Ce comité mit au point, un rapport, rédigé en fait par John C. Calhoun, alors vice-président des États-Unis. Ce document, connu par la suite sous le nom de Déclaration de la Caroline du Sud, proclamait que la loi sur les tarifs de 1828 était inconstitutionnelle et demandait au Congrès de l’annuler. Les Chambres donnèrent leur accord à ce projet qui fut ensuite envoyé au Sénat où il fut accepté (février 1829). Si la Caroline du Sud n’agita pas dans sa Déclaration de 1828 une action plus énergique (c’est-à-dire proclamation publique du droit à la sécession), c’est parce qu’elle croyait qu’on adopterait un tarif moins élevé dès que le président élu Jackson serait au pouvoir.

[2] Cf. Times du 27 avril 1861.

[3] Faneuil Hall, connu sous le nom de « Berceau de la liberté » était le lieu de rendez-vous des révolutionnaires de Boston au cours de la guerre d’Indépendance. Un riche marchand, Peter Faneuil, en avait fait don à la ville.

[4] Dans son discours inaugural, Lincoln déclara nettement qu’il était d’avis que les populations pouvaient amender la Constitution si elles le désiraient : « Sans recommander que l’on fasse des amendements, dit-il, je reconnais sans arrière-pensée que le peuple exerce pleinement le contrôle sur toute cette question... Je me risquerais même à ajouter qu’à mes yeux le système conventionnel est préférable, en cela même qu’il permet au peuple de faire des amendements. » Cf. A. Lincoln, Inaugural Address, March 4, 1861, reproduit dans : H. Greeley, The American Conflict, Hartford 1864, vol I. p. 425.
Les suffrages exprimés lors de l’élection de 1860 se répartissent comme suit :

Nombre de voix

Voix au colllège électoral

Lincoln

1 866 452

180

Douglas

1 376 957

112

Breckinridge

849 781

72

Bell

588 879

39
Ainsi donc, si l’on ajoute les voix de Douglas à celles de Breckinridge on obtient 360 286 de plus que celles de Lincoln.

[5] Le Compromis du Missouri marqua le début d’une série de luttes politiques qui culminèrent dans la guerre de Sécession. En 1820, le Sud esclavagiste se trouva dans une situation insolite. Le Nord libre avait définitivement pris en main le contrôle de la Chambre des représentants. Par conséquent, le Sud ne pouvait plus s’opposer à l’élaboration de lois favorables au Nord, ou de mesures dirigées contre le Sud, à moins de dominer le Sénat. Or, la majorité dans cette assemblée dépendait de l’entrée du Missouri en tant qu’État esclavagiste. Pour empêcher le Sud d’avoir la majorité dans la Chambre Haute, le Nord demanda l’admission du Maine. A la suite de longs et violents débats, les deux États furent admis, maintenant ainsi l’équilibre des forces au Sénat. De plus, le compromis du Missouri prévit l’abolition de l’esclavage dans le territoire de la Louisiane situé au-delà de la ligne du 360° 30’ de latitude nord. Ce compromis fut pratiquement annulé en 1854 par l’adoption du Kansas-Nebraska bill.
La gravité de cette lutte au niveau parlementaire fut pleinement comprise à l’époque. Le 7 février 1820, Jefferson écrivait à Hugh Nelson au sujet de la question du Missouri : « C’est la plus importante qui ait jamais menacé notre Union. Même aux plus noirs moments de la guerre révolutionnaire, je n’ai jamais éprouvé de craintes semblables à celles que me cause cet incident. » (Cf. T. Jefferson, Writings, ed. P. L. Ford, New York, 1899, vol. X, p. 156.)

[6] Le Kansas-Nebraska bill fut adopté en mai 1854 par le Congrès américain. Il stipulait la création de deux territoires, en supposant que le Nebraska entrerait comme État libre dans l’Union, contrairement au Kansas. Ainsi les forces du Nord et du Sud seraient également représentées au Sénat. En outre, cette loi, prévoyait l’annulation de la ligne séparant les États libres des États esclavagistes (compromis du Missouri). Les esclavagistes obtinrent ainsi ce qu’ils désiraient le plus ardemment : la reconnaissance que la zone de l’esclavagisme était illimitée aux États-Unis. Pour obtenir la sanction des démocrates de l’Ouest, cette loi instaura la doctrine de la souveraineté populaire dans chaque État sur la question de l’introduction ou non de l’esclavage. Cette loi mena tout droit à la guerre du Kansas, conflit qui servit lui-même de prologue à la guerre civile de 1861-1865.

[7] L’esclave Dred Scott suivit son maître le Dr Emerson, dans le territoire de Louisiane situé au-dessus de la ligne du 360° 30’ où, légalement, l’esclavage était interdit. Dred y vécut un certain nombre d’années, s’y maria et eut des enfants. Par la suite, les Scott furent ramenés dans l’État esclavagiste du Missouri. A la mort de leur maître, ils furent vendus à un New-Yorkais, Samford, à qui ils firent un procès pour obtenir leur liberté.
L’affaire fut portée devant la Cour suprême qui était non seulement en majeure partie composée de sudistes, mais encore présidée par un sudiste, le juge Taney. En rédigeant l’arrêt pris par la majorité, ce dernier soutint que la Cour du Missouri n’avait pas pouvoir de juridiction dans cette affaire, puisque les Scott n’étaient pas et ne pouvaient être des citoyens au sens où l’entendait la Constitution. Qui plus est, le juge sauta sur l’occasion pour donner un arrêt qui accordait aux esclavagistes ce qu’ils souhaitaient le plus : le droit de transférer leurs biens meubles - esclaves y compris - dans n’importe quel territoire des États-Unis, et d’y garder les esclaves même si la législation de l’État local ou du Congrès s’y opposait.

[8] La loi sur les esclaves en fuite, adoptée par le Congrès de 1850, complétait la loi de 1793 sur l’extradition des esclaves en fuite. La loi de 1850 prévoyait en effet que tous les États disposeraient de fonctionnaires chargés de livrer les esclaves fugitifs. Le gouvernement fédéral devait employer tous les moyens dont il disposait pour reprendre possession des esclaves fugitifs, et il déniait aux esclaves le, droit d’être jugés par un jury ou de témoigner pour leur défense. Pour chaque Noir capturé et renvoyé à l’esclavage, la récompense se montait à dix dollars. La loi prévoyait une peine de mille dollars et six mois de prison pour quiconque s’opposait à l’application de la loi. Les masses populaires furent exaspérées par cette loi, et le mouvement abolitionniste s’en trouva renforcé. La loi devint pratiquement inapplicable au début de la guerre civile, et fut abolie définitivement en 1864.

[9] L’attribution gratuite de parcelles de terre libres dans l’Ouest considéré comme domaine d’État était la revendication essentielle des free soilers, membres d’un parti abolitionniste fondé en 1848 et demandant la liberté des terres. Ces free soilers, qui étaient tout naturellement en compétition avec les esclavagistes dans la colonisation des territoires nouveaux devaient exiger l’interdiction de l’esclavage dans les régions à coloniser et l’annulation des ventes de terres aux gros propriétaires et spéculateurs. Le Congrès et le gouvernement de Washington opposèrent une vive résistance à ces revendications. En 1854, une loi sur la liberté du sol vint en discussion au Sénat ; les démocrates du Sud s’y opposèrent aussitôt, parce qu’elle était « teintée » d’abolitionnisme. Bien qu’ayant été adoptée par la Chambre des représentants, le Sénat refusa de ratifier cette loi. Ce n’est qu’en 1860 qu’elle fut votée avec cette restriction cependant : la terre n’était pas attribuée gratuitement, mais contre paiement de vingt-cinq dollars par acre. Pourtant, le président Buchanan lui opposa son veto. Ce n’est qu’en 1862, après la victoire républicaine et la défaite des États esclavagistes, que la loi fut définitivement adoptée.

[10] Pour s’assurer de nouveaux territoires à esclaves, le Sud chercha à s’agrandir non seulement en direction de l’ouest, mais encore du sud. Après avoir spolié le Mexique de certaines régions, les esclavagistes se tournèrent vers l’Espagne, en vue d’acheter Cuba ou de s’en emparer par les armes.

[11] De 1857 à 1859, des capitalistes américains, sous la direction de Charles P. Stone, manifestèrent un grand intérêt pour les mines et les terres très fertiles de Sonora. Ils commencèrent par y installer des sociétés d’aide aux émigrants : c’était le premier pas vers l’annexion. La politique mexicaine du président Buchanan servait parfaitement ces intérêts économiques particuliers. Aussitôt après son entrée en fonction. Buchanan autorisa le paiement au Mexique d’une somme de douze à quinze millions pour la Basse-Californie et une large portion de Sonora et de Chihuahua. En 1858, il recommanda au Congrès que le Gouvernement américain assumât un protectorat temporaire sur Sonora et Chihuahua et y établisse des postes militaires. Dans son article sur l’Intervention au Mexique, Marx évoque le fait que Palmerston expropria les créanciers anglais de l’État mexicain et fit céder le Texas aux esclavagistes nord-américains. Il éclaire ainsi les véritables mobiles de l’expédition au Mexique de 1860 et le contenu réel de la collusion impérialiste entre les sudistes et l’Angleterre.

[12] Au cours des années 1850, les puissances esclavagistes ne convoitaient pas seulement Cuba, et le Nord du Mexique, mais encore l’Amérique centrale. Des expéditions de flibustiers furent organisées notamment contre le Nicaragua pour en faire la base d’un immense empire esclavagiste. William Walker joua un rôle essentiel dans cette entreprise. En 1855, il s’empara de Grenade ; les esclavagistes du Sud appuyèrent sa proclamation instaurant et légalisant l’esclavage dans ces pays. Mais, l’aide des esclavagistes ne fut pas assez forte pour le maintenir contre la coalition des États d’Amérique centrale. En 1857, Walker fut renversé, et ses tentatives ultérieures de reconquête échouèrent.

[13] La Constitution américaine de 1787 légalisa l’esclavage des Noirs dans les États où il existait déjà et y permit l’achat de Noirs dans d’autres États. C’est en mars 1807 seulement que le Congrès interdit d’importer des esclaves d’Afrique ou d’autres États, par une loi qui entra en vigueur le 1er janvier 1808 et prévoyait certaines mesures contre la traite des Noirs, et notamment la confiscation des navires et chargements transportant les Noirs. En fait, cette loi fut continuellement tournée.
Comme on l’a vu dans la note 10, le commerce des esclaves, quoique interdit d’une certaine manière refleurit au cours des années 1850. Malgré les efforts de la Convention commerciale du Sud de 1859, la traite ne fut pas légalisée ; toutes les lois en ce sens échouèrent même en Géorgie, Alabama, Louisiane et au Texas. L’échec en était dû en grande partie à une contradiction au sein même de la classe esclavagiste : les États frontières et orientaux qui pratiquaient l’élevage des Noirs pour les vendre aux États esclavagistes en expansion redoutaient la concurrence africaine et une dépression du prix des esclaves par suite d’une « offre » trop abondante.

[14] Des organisations d’aide aux colons du Kansas furent créées en 1854-1855 dans une série d’État du Nord et du Nord-Ouest (Massachusetts, New York, Pennsylvanie, Ohio, Illinois, etc.). La première connut le jour en avril 1854 au Massachusetts. Ces organisations se proposaient de lutter contre l’expansion de l’esclavagisme et d’installer des petits, colons au Kansas. Elles s’occupaient du recrutement de colons, du soutien financier, du transport d’appareils agricoles au Kansas, du logement des colons et de leur approvisionnement. Enfin, elles envoyèrent des armes au Kansas.
Ce mouvement atteignit son apogée en été 1856 avec la guerre du Kansas. En juillet 1856, le Congrès de Buffalo décida la création d’un comité national d’aide au Kansas. Des divergences de vues empêchèrent d’organiser cette aide selon un plan unitaire. Néanmoins, cette activité eut une grande influence sur l’opinion publique et contribua à soutenir les forces qui créeront le Parti républicain. À la fin de la guerre civile, cette organisation s’occupa de la colonisation de l’Orégon et de la Floride. Elle exista jusqu’en 1897.

[15] Ainsi, le 9 décembre 1857, Douglas, sous la pression de ses électeurs déclara au Sénat : « ... si cette constitution devait nous être imposée de force, en violation aux principes fondamentaux de libre gouvernement, et d’une manière qui serait un simulacre et une insulte, je résisterais jusqu’au bout... Je tiens au-grand principe de la souveraineté populaire... et je m’efforcerai de le défendre contre les assauts de quiconque, » CI. S. A. Douglas, Speech on the President’s Message delivered in the Senate of the United States, December 9, 1857, Washington 1857, P. 15.

[16] Sur les 1 341 264 voix obtenues par Frémont en 1856, 559 864 provenaient des États du Nord-Ouest (Ohio, Michigan, Indiana, Illinois, Wisconsin et Iowa), soit 41,7 % du total.

[17] À cet égard, la plate-forme républicaine de 1860 affirmait : « La condition normale sur tout le territoire des États-Unis est celle de la liberté ; nos ancêtres républicains, lorsqu’ils ont aboli l’esclavage sur tout notre territoire national, ont ordonné que personne ne puisse sans procès légal et jugé, être dépouillé de sa vie, de sa liberté ou de sa propriété. Il est donc de notre devoir... de maintenir ces stipulations de la Constitution contre toute les tentatives de violation. Nous dénions au Congrès, aux assemblées locales ou à quiconque le droit de donner une existence légale à l’esclavage en quelque territoire que ce soit des États-Unis. » Cf. E. Stanwood, History of Presidential Elections, Boston 1888, pp. 220-230.

[18] En 1860, les sept États du Nord-Ouest (Indiana, Illinois, Iowa, Michigan, Minnesota, Ohio et Wisconsin) avaient une population de 7 773 820 habitants, tandis que la population blanche des quinze États esclavagistes du Sud s’élevait à 8 036 940.

[19] On trouvera cet article dans la partie militaire, sous le titre : « La guerre civile aux États-Unis », in Die Presse, 7 novembre 1861, pp. 76-88.

I
ÉCONOMIE DES FORCES EN PRÉSENCE
Karl Marx : LE COMMERCE BRITANNIQUE DU COTON
New York Daily Tribune, 14 octobre 1861.

Londres, le 21 septembre 1861.

La continuelle hausse de prix du coton brut commence à avoir des effets sérieux sur l’industrie cotonnière, dont la consommation a diminué maintenant de vingt-cinq pour cent par rapport à la normale. Ce résultat signifie que le taux de production diminue quotidiennement, que les fabriques ne travaillent que trois ou quatre jours par semaine et qu’une partie des machines a été arrêtée, soit dans les entreprises qui pratiquent la journée de travail raccourcie, soit dans celles qui jusqu’ici travaillaient à plein temps, mais sont fermées temporairement. Dans certaines localités, par exemple à Blackburn, la journée de travail raccourcie s’accompagne d’une réduction de salaires. Quoi qu’il en soit, la tendance à diminuer la journée de travail n’en est qu’à ses débuts, et nous pouvons prédire avec certitude que d’ici quelques semaines on passera, dans cette branche de production tout entière, aux trois jours de travail par semaine, en même temps qu’on arrêtera une grande partie des machines dans la plupart des entreprises. En général, les fabricants et négociants anglais n’ont pris connaissance que fort lentement et avec réticence de l’état précaire de leur approvisionnement en coton. Ils disaient : « Toute la dernière récolte américaine a déjà été acheminée vers l’Europe depuis longtemps. Le travail pour la nouvelle récolte vient tout juste de commencer. Nous n’aurions pas pu obtenir une balle de coton de plus, même si nous n’avions pas entendu parler de guerre et de blocus. La saison de. la navigation ne commence pas avant fin novembre, et il faut généralement attendre fin décembre pour qu’aient lieu de larges exportations. Jusque-là, il est sans grande importance que le coton reste dans les plantations ou qu’il soit acheminé vers les ports sitôt qu’il est mis en balles. Si le blocus s’arrête à un moment quelconque avant la fin de l’année, nous serons certainement approvisionnés normalement en coton en mars ou avril, comme si le blocus n’avait pas existé. »

Au tréfonds de leur âme de boutiquier, les fabricants nourrissaient l’espoir qu’avant la fin de l’année toute la crise américaine serait terminée et le blocus avec elle, ou bien que lord Palmerston forcerait le blocus par la violence. Cependant, on a plus ou moins abandonné cette dernière idée, lorsqu’on s’est aperçu à Manchester, entre autres circonstances,- que si le Gouvernement britannique prenait l’offensive sans y avoir été provoqué, il se heurterait à la force unie de deux gigantesques groupes d’intérêts, à savoir les capitalistes de la finance qui ont investi un énorme capital dans les entreprises industrielles d’Amérique du Nord, et les marchands de céréales qui trouvent en Amérique du Nord leur principale source d’approvisionnement. L’espoir que le blocus serait levé à temps pour satisfaire les exigences de Liverpool et de Manchester ou que la guerre américaine s’achèverait par un compromis avec les sécessionnistes a fait place à un phénomène inconnu jusqu’ici sur le marché cotonnier anglais, à savoir les opérations cotonnières américaines à Liverpool, qui se manifestent soit par des spéculations, soit par des réexpéditions en Amérique. En conséquence, le marché cotonnier de Liverpool connaissait une agitation fébrile au cours des deux dernières semaines, les placements spéculatifs de capitaux des négociants de Liverpool étant soutenus par les placements spéculatifs de capitaux des fabricants de Manchester et d’ailleurs, qui cherchaient à s’approvisionner en réserves de matières premières pour l’hiver. On constate quelle est, en gros, l’ampleur de ces transactions dans le fait qu’une partie considérable des hangars de stockage de Manchester sont déjà bourrés de ces réserves et qu’au cours de la semaine du 15 au 22 septembre la variété du coton de qualité moyenne est montée de trois huitièmes de dollar par livre et la variété la meilleure de cinq huitièmes de dollar.

Depuis le début de la guerre américaine, le prix du coton n’a cessé de monter, cependant que le déséquilibre fatal entre le prix des matières premières et celui du fil et du tissu ne devint manifeste qu’au cours des dernières semaines d’août. Jusque-là, chaque hausse sérieuse du prix du coton manufacturé qui devait résulter de la diminution considérable de l’offre américaine, était compensée par une augmentation des réserves stockées en première main et par des consignations spéculatives vers la Chine et l’Inde.

Mais, ces marchés asiatiques furent bientôt engorgés. Ainsi, le Calcutta Price Current du 7 août 1861 écrit : « Les réserves en stock s’accumulent ; depuis notre dernière parution, les arrivages n’atteignent pas moins de vingt-quatre millions de yards de coton lisse. Les rapports en provenance de la métropole nous apprennent que les approvisionnements par bateaux vont se poursuivre bien au-delà de nos besoins. Tant que cela durera, nous ne pourrons espérer d’amélioration... Le. marché de Bombay est, lui aussi, largement saturé. »

D’autres circonstances contribuèrent aussi à la contraction du marché indien. La dernière famine dans les provinces du nord-ouest fut suivie des ravages du choléra, tandis que dans tout le Bengale inférieur les chutes de pluie ininterrompues endommagèrent gravement la récolte de riz. Des lettres de Calcutta, arrivées cette semaine en Angleterre, nous apprennent que les ventes donnèrent le prix net de neuf dollars et quart par livre de fil n° 40, alors qu’on ne le trouve pas à moins de onze dollars et trois huitièmes à Manchester ; de même, les ventes de toile de quarante pouces marquèrent par pièce des pertes de sept dollars et demi, neuf dollars et douze dollars, par rapport aux prix pratiqués à Manchester.

Même sur le marché chinois, on assiste à une dépression des prix due à l’accumulation des stocks de marchandises importées. Dans ces conditions et la demande de coton manufacturé, britannique diminuant, les prix ne peuvent, certes, aller de pair avec l’augmentation croissante des prix du coton brut ; au contraire, dans de nombreux cas, le filage, le tissage et l’impression du coton cessent de payer les frais de production. Prenons par exemple le cas suivant que nous communique l’un des plus grands fabricants de Manchester, pour ce qui concerne le filage brut :
17 sept. 1860 : Par livre : Marge de vente : Coût du filage par livre :
Coûts du coton : 6 1/4 d. 4 d. 3 d.
Trame 16 vendue pour : 10 1/4 d. — —
Profit :
1 d. par livre.
17 sept. 1861 : Par livre : Marge de vente : Coût du filage par livre :
Coûts du coton : 9 d. 2 d. 3 1/2 d.
Trame 16 vendue pour : 11 d. — —
Perte :
1 1/2 d. par livre.

La consommation de coton indien augmente rapidement Si les prix continuent de monter, les approvisionnements indiens augmenteront. Cependant, il est impossible de changer, en quelques mois, toutes les conditions de production et de modifier le cours des échanges commerciaux. L’Angleterre est ainsi en train de payer très cher sa longue et odieuse administration du vaste empire indien.

Les deux principaux obstacles auxquels se heurteront ses tentatives de remplacer le coton américain par l’indien, sont le manque de moyens de transport et de communication sur tout le territoire indien, et la situation misérable du paysan indien, qui le rend inapte à exploiter les conditions favorables. Les Anglais eux-mêmes sont à l’origine de ces deux difficultés.

L’industrie moderne de l’Angleterre repose en général sur deux axes également misérables. L’un est la pomme de terre, qui était le seul moyen d’alimentation de la population irlandaise et d’une grande partie de la classe ouvrière anglaise. Cet axe se brisa, lors de la maladie de la pomme de terre et de la catastrophe qui en résulta pour l’Irlande [1]. Il faut trouver maintenant une base plus large pour la reproduction et la conservation de millions de travailleurs.

Le second axe de l’industrie anglaise était le coton cultivé par les esclaves des États-Unis. L’actuelle crise américaine force l’industrie anglaise à élargir le champ de son approvisionnement et à libérer le coton des oligarchies productrices et consommatrices d’esclaves. Aussi longtemps que les fabricants de coton anglais dépendaient du coton cultivé par des esclaves, on pouvait affirmer en vérité qu’ils s’appuyaient sur un double esclavage : l’esclavage indirect de l’homme blanc en Angleterre, et l’esclavage direct de l’homme noir de l’autre côté de l’Atlantique.

Notes

[1] Marx fait allusion ici à la disette de pommes de terre en 1845-1847. A la suite de cette catastrophe, les petits tenanciers irlandais, incapables de payer les métayages, furent chassés en masse par leurs propriétaires. La colère paysanne éclata lors de la révolte de 1848. La répression de ce soulèvement entraîna une émigration massive vers les États-Unis.
Dans le IV° chapitre inédit du Capital, Marx montre que cette émigration a eu un double effet : en Angleterre, la production augmenta beaucoup plus vite que la population ; l’Amérique bénéficia d’une force vitale qui lui permit de dépasser bientôt l’Angleterre. Dans le Capital, Marx affirme que le capitalisme est un mode de production social historiquement transitoire. À l’exemple de son modèle anglais, il démontre donc que le capital naît, se développe, décline et meurt. Cette loi, Marx l’illustre, dans le VI° chapitre, par l’émigration irlandaise, qui suscite la création d’un rival capitaliste en Amérique, et marque le déclin du capital anglais dans le monde : « La population irlandaise a baissé de huit à cinq millions et demi environ, au cours de ces quinze dernières années. Toutefois la production de bétail s’est quelque peu accrue, et lord Dufferin qui veut convertir l’Irlande en un simple pâturage à moutons, se trouve confirmé dans ses vues lorsqu’il affirme que les Irlandais sont encore trop nombreux. En attendant, ils ne transportent pas seulement leurs os en Amérique, mais encore leur chair : leur vengeance sera terrible outre-Atlantique. » (Pages éparses). Marx citait l’imprécation de Didon mourante de Virgile (Enéide) : Exoriare nostris ex ossibus ultor (Qu’un vengeur naisse un jour de nos cendres). Marx notait également que l’émigration des capitaux vers les colonies et l’Amérique eu égard au fonds annuel d’accumulation dépassait nettement le nombre des émigrés eu égard à l’augmentation annuelle de la population : l’impérialisme anglais creusait sa propre tombe.

I
ÉCONOMIE DES FORCES EN PRÉSENCE
Karl Marx : LA CRISE EN ANGLETERRE
Die Presse, 6 novembre 1861.

Londres, le 1er novembre 1861.

Comme il y a quinze ans, l’Angleterre est maintenant confrontée à une crise économique, qui menace d’attaquer à la racine tout son système économique. Comme on sait, la pomme de terre représentait la nourriture exclusive de l’Irlande et d’une partie considérable de la classe ouvrière anglaise, lorsque la maladie de la pomme de terre de 1845 et de 1846 frappa de consomption la racine de vie irlandaise. Les résultats de cette grande catastrophe sont connus. La population irlandaise diminua de deux millions, dont une moitié périt de faim et l’autre s’enfuit de l’autre côté de l’océan Atlantique. En même temps, cet affreux malheur contribua à la victoire du parti libre-échangiste anglais ; l’aristocratie foncière anglaise fut contrainte de céder l’un de ses monopoles les plus lucratifs, et l’abolition des lois céréalières assura une base plus large et plus saine à la reproduction et à la vie de millions de travailleurs.

Le coton est pour la branche d’industrie dominante de la Grande-Bretagne ce que la pomme de terre a été pour l’agriculture irlandaise. La subsistance d’une masse de population plus grande que celle de l’Écosse tout entière, ou égale aux deux tiers de l’actuelle population d’Irlande, dépend du travail de transformation du coton. En effet, d’après le recensement de 1861, la population de l’Écosse s’élève à 3 061 117 habitants, celle de l’Irlande à 5 764 543, tandis que plus de quatre millions de personnes vivent directement ou indirectement de l’industrie cotonnière en Angleterre et en Écosse. Cette fois, ce n’est certes pas le plant de coton qui est malade. Sa production n’est pas le monopole de certaines régions du monde. Au contraire, il n’existe pas une seule plante fournissant le tissu des vêtements qui pousse en des lieux aussi variés d’Amérique, d’Asie et d’Afrique.

Le monopole cotonnier des États esclavagistes de l’Union américaine n’est pas un produit de la nature, mais de l’histoire. Il naquit et se développa parallèlement au monopole de l’industrie cotonnière anglaise sur le marché mondial. En 1793 - vers l’époque où se firent les grandes découvertes mécaniques en Angleterre - un quaker du Connecticut, Ely Whitney, inventa le cotton gin, une machine à séparer le duvet de la graine de coton. Avant cette invention, le travail le plus intensif de toute une journée d’un Noir ne suffisait pas pour séparer une livre de duvet de ses graines. Après l’invention de la machine à égrener le coton, une vieille femme noire pouvait facilement fournir en un jour cinquante livres de duvet de coton, et des améliorations progressives eurent tôt fait de doubler le rendement de cette machine. Dès lors, il n’y eut plus d’entraves à la culture du coton aux États-Unis. Il poussa rapidement main dans la main avec l’industrie cotonnière anglaise qui devint une grande puissance commerciale.

Au cours de cette évolution, il y eut des moments où l’Angleterre sembla prendre peur, du danger que pouvait représenter ce monopole américain du coton. Ce fut le cas, par exemple : lorsque l’émancipation des Noirs dans les colonies anglaises fut achetée pour vingt millions de livres anglaises. On prit conscience que l’industrie du Lancashire et du Yorkshire reposait sur la souveraineté du fouet esclavagiste en Georgie et en Alabama, au moment même où le peuple anglais s’imposait de grands sacrifices pour abolir l’esclavage dans ses propres colonies. Cependant, la philanthropie ne fait pas l’histoire, et moins que tout l’histoire commerciale. De tels doutes surgirent chaque fois qu’il y eut une disette de coton aux États-Unis, d’autant qu’un tel fait naturel était exploité par les esclavagistes pour faire monter au maximum le prix du coton par toutes sortes d’artifices. Les fileurs de coton et les tisserands anglais menaçaient alors de se révolter contre le « roi du coton. » On échafauda différents projets pour s’approvisionner en coton dans les pays d’Asie et d’Afrique, par exemple en 1850. Cependant, il suffit à chaque fois qu’une disette soit suivie d’une bonne récolte aux États-Unis pour mettre en pièces ces velléités d’émancipation. Qui plus est, le monopole cotonnier de l’Amérique atteignit, au cours de ces dernières années, une ampleur jusqu’ici insoupçonnée, partie en raison de la législation libre-échangiste, qui abolit le droit de douane supplémentaire frappant le coton cultivé par des esclaves, partie en raison des gigantesques progrès effectués simultanément par l’industrie cotonnière anglaise et la culture du coton en Amérique au cours de la dernière décennie. Déjà en 1857, la consommation de coton s’éleva en Angleterre à environ un milliard et demi de livres.

Et voici qu’à présent la guerre civile américaine menace soudain ce grand pilier de l’industrie anglaise. L’Union bloque les ports des États sudistes, afin de couper la principale. source de revenus de la sécession, en empêchant l’exportation de sa dernière récolte de coton ; mais, la Confédération a donné à ce blocus sa véritable force contraignante lorsqu’elle décida de ne pas exporter elle-même la moindre balle de coton, afin d’obliger l’Angleterre à venir chercher directement son coton dans les ports du Sud. Il s’agissait d’amener l’Angleterre à rompre le blocus par la force, puis à déclarer la guerre à l’Union, en jetant son épée dans la balance en faveur des États esclavagistes.

Depuis le début de la guerre civile américaine, le prix du coton n’a cessé de monter en Angleterre, quoique pendant longtemps à un degré moindre qu’on ne s’y attendait. Dans l’ensemble, le monde des affaires anglais semblait considérer avec beaucoup de flegme la crise américaine. La raison de cette attitude pleine de sang-froid est évidente. Depuis longtemps déjà, toute la dernière récolte américaine se trouve en Europe. Le produit de la nouvelle récolte n’est jamais embarqué avant la fin novembre, et ce n’est que fin décembre que les expéditions prennent vraiment de l’ampleur. Jusqu’ici, il est donc relativement indifférent que les balles de coton restent dans les plantations ou soient expédiées dans les ports du Sud aussitôt après que le coton soit mis en balles. De la sorte, si, à un moment quelconque avant la fin de l’année, le blocus prenait fin, l’Angleterre pouvait être assurée qu’elle recevrait en mars ou en avril son approvisionnement normal en coton, comme s’il n’y avait jamais eu de blocus.,

Le monde des affaires anglais, dans une large mesure abusé par la presse anglaise, se berça de l’illusion folle que le spectacle d’une guerre de six mois s’achèverait par la reconnaissance de la Confédération de la part des États-Unis. Vers la fin du mois d’août cependant, on vit apparaître des Américains sur le marché de Liverpool afin d’y acheter du coton, soit en vue de spéculations en Europe, soit en vue de le réexpédier en Amérique du Nord. Ce fait extraordinaire ouvrit les yeux des Anglais. Ils commencèrent à comprendre le sérieux de la situation. Depuis, le marché de Liverpool se trouve en un état d’excitation fébrile. Bientôt, le prix du coton monta de cent pour cent au-delà de son niveau moyen. La spéculation cotonnière prit le même caractère frénétique que la spéculation ferroviaire de 1845. Les usines de filage et de tissage du Lancashire et d’autres centres de l’industrie du coton britannique ramenèrent leur temps de travail à trois jours par semaine, une partie arrêta complètement ses machines, et l’inévitable réaction sur les autres branches d’industrie ne se fit pas attendre. Toute l’Angleterre tremble en ce moment, à l’approche de la plus grande catastrophe économique qui l’ait menacée à ce jour.

La consommation de coton indien est naturellement en train d’augmenter, et les prix élevés assureront encore une augmentation ultérieure des importations de la patrie originelle du coton. Cependant, il est impossible de révolutionner les conditions de production et le cours des échanges commerciaux pour ainsi dire en quelques mois. L’Angleterre paie maintenant sa longue et catastrophique administration de l’Inde. Ses tentatives désordonnées de remplacer le coton américain par du coton indien se heurtent à deux grands obstacles. Le manque de moyens de communication et de transport en Inde, et la misérable condition du paysan indien qui l’empêche d’exploiter à son profit les circonstances favorables du moment [1]. En outre, il faudrait que la culture du coton indien passe par tout un processus d’améliorations pour prendre la place du coton américain. Même dans les conditions les plus favorables, il faudrait des années pour que l’Inde puisse produire la quantité de coton requise pour l’exportation. Or, il est statistiquement établi que le stock de coton de Liverpool sera épuisé d’ici quatre mois. Il ne tiendra jusque-là que si l’on continue d’appliquer la limitation du temps de travail à trois jours par semaine et l’arrêt total d’une partie plus importante encore des machines. Or, les districts manufacturiers souffrent déjà des pires maux sociaux. Mais, si le blocus américain se poursuit au-delà de janvier, que se passera-t-il alors ?

Notes

[1] Le lecteur a constaté sans doute que ce passage de l’article de Die Presse correspond littéralement à un passage final de l’article précédent de la New York Tribune. Lorsque deux articles se recoupent presque entièrement nous n’en reproduirons qu’un seul, quitte à ajouter en note les passages qui diffèrent et apportent un éclaircissement intéressant pour le sujet traité. Lorsqu’un article renferme des passages sans aucun rapport avec notre thème, nous n’en reproduisons que le parties qui intéressent directement notre sujet. (N. d. T.)

I
ÉCONOMIE DES FORCES EN PRÉSENCE
Karl Marx : LE COMMERCE BRITANNIQUE
New York Daily Tribune, 23 novembre 1861.

Londres, le 2 novembre 1861.

A l’heure actuelle, l’Angleterre ne suit aucune ligne politique générale. Tout le monde, jusqu’au moindre citoyen, est entièrement absorbé par ses affaires et la crise américaine. Dans un article précédent, j’ai attiré votre attention sur l’état fébrile du marché cotonnier de Liverpool. Au cours des deux dernières semaines, il a manifesté tous les symptômes de la mode, des chemins de fer de 1845. Médecins, dentistes, avocats, cuisinières, ouvriers, employés, lords, comédiens, pasteurs, soldats, marins, journalistes, institutrices, hommes et femmes, tous spéculent sur le coton. Souvent les opérations d’achat et de vente, de rachat et de revente ne portent que sur une, deux, trois ou quatre balles. Les quantités plus considérables restent dans le même hangar, mais changent parfois vingt fois de propriétaire. On peut acheter du coton à dix heures, le revendre à onze heures, et faire un bénéfice d’un demi-penny par livre. Les mêmes balles passent ainsi par plusieurs mains en l’espace, de douze heures.

Cependant, il s’est produit cette semaine une sorte de réaction. Il faut l’attribuer au seul fait que le shilling forme un chiffre rond, puisqu’il se compose de douze pence, et que la plupart des spéculateurs ont décidé de vendre sitôt que le prix de la balle de coton atteindrait le shilling. En conséquence, il y a eu un accroissement subit des offres de coton, et donc une réaction sur son prix. Mais, ce ne peut être qu’un phénomène passager.

Lorsque les Britanniques se seront faits à l’idée qu’une livre de coton puisse coûter quinze pence, cette limite passagère à la spéculation aura disparu, et la fièvre de spéculation redoublera de violence. Cette évolution contient un moment favorable aux États-Unis et défavorable a ceux qui voudraient rompre le blocus [1]. Déjà les spéculateurs ont publié des protestations disant, non sans fondement, que tout acte belliqueux du Gouvernement britannique serait un acte d’injustice à l’égard des hommes d’affaires qui, ayant placé leur confiance dans le respect du principe de non-intervention proclamé et revendiqué par le Gouvernement britannique, ont fait leurs calculs sur cette base, ont spéculé à l’intérieur, abandonné leurs commandes à l’extérieur et acheté le coton d’après l’évaluation d’un prix qu’ils comptent obtenir après le déroulement de processus naturels, probables et prévisibles.

L’Economist d’aujourd’hui publie un article insensé dans lequel les statistiques sur la population et l’extension géographique des États-Unis l’amènent à la conclusion qu’on y trouve assez d’espace pour fonder au moins sept empires gigantesques et qu’en conséquence les unionistes devaient chasser de leur cœur « le rêve d’un domaine où ils régneraient sans limites ». La seule conclusion rationnelle que l’Economist eût pu tirer de ses propres données statistiques, à savoir que les partisans du Nord, même s’ils le voulaient, ne pourraient abandonner leurs revendications sans livrer à l’esclavagisme des États et des territoires gigantesques, « où l’esclavage survivrait artificiellement et ne pourrait s’affirmer comme institution permanente », cette conclusion, la seule rationnelle, ce journal est même incapable de l’aborder.

Notes

[1] Dans l’article intitulé « Notes économiques » (Die Presse, 3.11.1861), où Marx reprend pour le journal viennois certains arguments développés dans la New York Tribune, il en vient aussi à la conclusion que l’évolution économique joue en faveur des États-Unis et restreint en conséquence les moyens de pression de l’impérialisme de I’Angleterre de Palmerston : « Il ressort un fait Important des dernières statistiques sur le commerce extérieur anglais. Alors qu’au cours des neuf premiers mois de cette année, les exportations anglaises vers les États-Unis ont baissé de plus de 25 %, le port de New York * à lui tout seul a augmenté de plus de 6 millions de livres ses exportations vers l’Angleterre au cours des huit premiers mois de cette année. Pendant cette même période, l’exportation de l’or américain vers l’Angleterre a pratiquement cessé, alors qu’à l’inverse depuis quelques semaines l’or anglais afflue vers New York. En fait, le déficit américain est couvert par les achats de l’Angleterre et de la France à la suite des mauvaises récoltes de ces pays. Par ailleurs, le tarif Morrill et les économies inséparables d’une guerre civile ont ruiné en même temps la consommation de produits anglais et français en Amérique du Nord. Que l’on compare ces faits statistiques avec les jérémiades du Times sur la ruine financière de l’Amérique du Nord ! »

* New York est au centre du compromis final entre le Sud et le Nord pour deux raisons : c’est le siège de la traite des esclaves, du marché de la monnaie, des capitaux et des créances hypothécaires des plantations du Sud, et ensuite l’intermédiaire de l’Angleterre. C’est donc, tout naturellement, la place forte des démocrates liés au Sud. Dans l’article « Affaires américaines » (in Die Presse, 17.12.1861), Marx écrit : « Le lord-maire de Londres n’est un homme d’État que dans l’imagination des écrivains de vaudeville et de faits divers parisiens. En revanche, le maire de New York est une véritable puissance. Au début de la sécession, le sinistre Fernando Wood, a échafaudé un plan pour proclamer l’indépendance de New York, en tant que république urbaine, en accord bien sûr avec Jefferson Davis. Son plan échoua en raison de l’opposition énergique du Parti républicain de l’Empire City. »

2
PHASE MILITAIRE
Friedrich Engels : LES LEÇONS DE LA GUERRE AMÉRICAINE
The Volunteer journal for Lancashire and Cheshire [1], n° 66 du 6.12.1861.

Il y a quelques semaines, nous avons attiré l’attention du public sur le procès d’épuration qui s’impose dans l’armée américaine de volontaires [2]. Nous n’avons alors nullement épuisé les leçons précieuses que cette guerre donne aux volontaires de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous nous permettons donc de revenir sur ce thème.

La manière dont on a conduit la guerre jusqu’ici en Amérique, est effectivement sans précédent. Du Missouri à la baie de Chesapeake, on trouve face à face un million de soldats divisés presque dans la même proportion entre les deux camps adverses. Or, cette situation dure depuis plus de six mois sans qu’il y ait eu une seule action importante. Dans le Missouri, les deux armées avancent tour à tour, se retirent, livrent une bataille, avancent et reculent de nouveau, sans en venir à un résultat tangible.

Aujourd’hui encore, après sept mois de marches en avant et en arrière, à l’occasion de quoi le pays a sans doute été atrocement ravagé, les choses paraissent plus éloignées que jamais d’une décision. Après une période assez longue d’une apparente neutralité - en réalité, de préparation - la situation semble analogue au Kentucky ; en Virginie occidentale, nous assistons constamment à de petits accrochages sans résultat notable ; et, sur les deux rives du Potomac, le gros des deux armées est concentré à portée de vue sans que personne n’ait l’intention d’attaquer, prouvant par là que, dans l’état actuel des choses, il serait sans intérêt de remporter une victoire. De fait, cette manière stérile de conduire la guerre peut encore durer des mois, si certaines circonstances, qui n’ont rien a voir avec cette situation, ne provoquent pas de changements majeurs.

Comment expliquer cela ?

Des deux côtés, les Américains ne disposent pratiquement que de volontaires. Le petit noyau de l’ancienne armée régulière des États-Unis, ou bien a été dissous, ou bien est trop faible pour agir sur les masses énormes de recrues non encore formées qui sont réunies sur le théâtre de guerre. Pour faire de tous ces hommes des soldats, on ne dispose même pas d’un nombre suffisant de sergents instructeurs. C’est pourquoi, l’entraînement des troupes est fort long, et on ne saurait dire combien il faudra de temps pour que l’excellent matériel de soldats concentré sur les deux rives du Potomac soit en état d’avancer en masse, afin de livrer ou d’accepter la bataille avec des forces combinées.

Même si les soldats pouvaient être formés à l’art militaire, il n’y aurait pas assez d’officiers pour les commander. On manque notamment d’officiers de compagnie - qui évidemment ne peuvent sortir tout prêts des rangs des civils - voire d’officiers pour commander les bataillons, même si on voulait nommer à un tel poste les lieutenants ou cornettes. Il faut donc un nombre considérable de commandants du civil ; mais quiconque est tant soit peu au courant de la situation de nos propres volontaires pensera aussitôt que McClellan ou Beauregard ne font. pas preuve d’une prudence exagérée, lorsqu’ils refusent de faire exécuter des actions offensives ou des manœuvres stratégiques compliquées par des commandants du civil, qui ne sont à ce poste que depuis six mois.

Admettons cependant que cette difficulté soit pour l’essentiel aplanie, que les commandants du civil aient acquis, en même temps que leurs uniformes, les connaissances, l’expérience et l’assurance nécessaires à l’exécution de leur service, du moins en ce qui concerne l’infanterie. Mais, qu’en est-il de la cavalerie ? Former militairement un régiment de cavalerie exige plus de temps et d’expérience de la part des officiers instructeurs qu’il n’en faut pour former un régiment d’infanterie. Admettons que tous les hommes qui rejoignent leur corps sachent déjà monter à cheval - c’est-à-dire s’y tenir correctement, maîtriser la monture, la nourrir et la soigner - il n’en reste pas moins que cela raccourcira a peine le temps qu’il faut pour les instruire. L’équitation militaire, une maîtrise telle que le cheval se laisse conduire pour tous les mouvements exigés par les évolutions de la cavalerie, tout cela diffère entièrement de l’équitation propre aux civils. La cavalerie de Napoléon que sir William Napier (History of the Peninsular War) estimait presque plus que la cavalerie anglaise d’aujourd’hui, se composait - comme chacun sait - des cavaliers les plus piètres qui aient jamais orné une selle. Or, beaucoup de nos cavaliers d’occasion trouvent qu’ils ont encore un certain nombre de choses à apprendre, lorsqu’ils entrent dans un corps monté de volontaires. Il n’est donc pas étonnant de constater que les Américains n’aient qu’une cavalerie très médiocre, et que le peu dont ils disposent - quelques troupes d’irréguliers (rangers) à la manière cosaque ou indienne est incapable d’une attaque en ordre compact. En ce qui concerne l’artillerie et les troupes du génie, leur situation est sans doute pire encore. Ces deux armes ont un caractère hautement scientifique et exigent une instruction longue et minutieuse des officiers ainsi que des sous-officiers, instruction plus poussée encore que dans l’infanterie. Au surplus, l’artillerie est une arme plus complexe que la cavalerie elle-même ; elle exige des batteries de canons, et donc des chevaux dressés pour leur manœuvre, et deux groupes d’hommes expérimentés, les canonniers et les conducteurs. En outre, il faut de nombreux fourgons à munitions, de grands laboratoires pour la poudre, des forges et autres ateliers : tout cela doit être équipé de machines compliquées. On dit que les fédérés ont six cents batteries en campagne, mais on s’imagine comment elles sont servies, car on sait qu’en partant de zéro il est absolument impossible de mettre sur pied, en six mois, cent batteries complètes, convenablement équipées et bien servies.

Mais, admettons une fois de plus que toutes ces difficultés aient été aplanies et que les éléments combattants des deux camps ennemis soient prêts à entrer en action. Encore faudrait-il qu’ils puissent se déplacer. En outre, il faut approvisionner une armée, et dans un pays relativement peu peuplé comme la Virginie, le Kentucky et le Missouri, une grande armée doit être approvisionnée essentiellement grâce au système des dépôts. Il faut constituer des réserves de munitions ; l’armée doit être accompagnée de forgerons militaires, de selliers, de menuisiers et autres artisans, afin de tenir le matériel de guerre en bon état de fonctionnement. Or, toutes ces choses indispensables faisaient défaut en Amérique ; il fallut d’abord commencer par organiser tout cela, et rien ne prouve qu’au moins l’intendance et les transports de l’une des deux armées aient dépassé aujourd’hui le stade préparatoire.

L’Amérique - le Nord aussi bien que le Sud, la Fédération aussi bien que la Confédération - ne disposait pour ainsi dire d’aucune organisation militaire. L’armée de ligne était absolument insuffisante, ne serait-ce que du point de vue quantitatif, pour faire campagne contre un adversaire sérieux. Il n’y avait guère de milice. Les guerres précédentes de l’Union n’exigèrent jamais un gros effort des forces militaires du pays. Dans les années 1812 à 1814, l’Angleterre ne disposait plus guère de soldats, et le Mexique se défendit surtout avec des bandes dépourvues de discipline. C’est un fait que l’Amérique, en raison de sa situation géographique, n’avait pas d’ennemi qui eût pu l’attaquer d’où que ce soit avec plus de trente à quarante mille soldats, et, pour cette force numérique, l’immense étendue du pays représente un obstacle bien plus terrible que toute armée que l’Amérique pourrait lui opposer. Cependant, son armée suffisait à constituer le noyau pour quelque cent mille volontaires et à leur assurer une formation militaire en un délai approprié.

Mais, dès lors que la guerre civile oppose entre eux plus d’un million d’hommes, tout le système s’effondre, et il faut tout reprendre par le début. Le fait est là. Deux corps de troupe gigantesques et patauds, chacun craignant l’autre et redoutant presque autant une victoire qu’une défaite, se font face et cherchent à grands frais à se transformer en une organisation à peu près régulière. Aussi terrible que soit le prix, il doit être payé du fait de l’absence totale d’une base organisée sur laquelle on pourrait édifier l’armée. Il ne peut en être autrement, étant donné l’ignorance et l’inexpérience qui règnent dans tous les domaines militaires ! Certes, ces dépenses énormes n’apportent qu’un avantage extrêmement faible d’efficacité et d’organisation, mais peut-il en être autrement ?

Les volontaires britanniques peuvent remercier leur bonne étoile, car ils disposent dès le commencement d’une importante armée de métier bien disciplinée et expérimentée, qui les prend sous son aile. Abstraction faite des préjuges propres à tout corps de métier, cette armée a bien accueilli et convenablement traité les volontaires. Nous voulons espérer que nul ne pense qu’une organisation de volontaires peut, d’une manière ou d’une autre, rendre superflue l’armée régulière. Si certains volontaires le pensaient, il leur suffirait de jeter un coup d’œil sur l’état des deux armées américaines de volontaires pour constater leur ignorance et leur présomption. Aucune armée nouvellement formée de civils ne peut être efficace, si elle n’est pas soutenue et aidée par les gigantesques ressources intellectuelles et matérielles qui se trouvent entre les mains d’une armée régulière relativement forte, en ce qui concerne surtout l’organisation, cette force principale des armées régulières.

Admettons que l’Angleterre soit menacée d’une invasion, et comparons ce qui s’y produirait avec ce qui se passe en Amérique. En Angleterre, tout le travail supplémentaire qu’entraîne la formation d’une année de volontaires de trois cent mille hommes serait pris en charge par le ministère de la Guerre, avec l’aide de quelques fonctionnaires qu’il serait facile de trouver parmi les experts militaires bien entraînes. Il existe assez d’officiers en demi-solde, qui pourraient sans doute prendre sous leur contrôle trois ou quatre bataillons de volontaires, et, avec un peu de peine, chaque bataillon pourrait être flanqué d’un adjudant et d’un commandant. Bien sûr, la cavalerie ne pourrait pas être organisée aussi rapidement, mais une réorganisation énergique des volontaires de l’artillerie avec des officiers et des conducteurs de l’artillerie royale pourrait doter de nombreuses batteries de campagne d’hommes capables. Les ingénieurs du pays n’attendent qu’une occasion pour recevoir la formation de l’élément militaire de leur métier, de sorte qu’ils seraient des officiers du génie de tout premier plan. Les services de l’intendance et des transports sont déjà sur pied et peuvent facilement être améliorés pour couvrir les besoins de quatre cent mille hommes aussi bien que ceux de cent mille. Rien ne serait laissé au hasard, en désordre ; partout on aiderait et on soutiendrait les volontaires, qui ne doivent pas aller à tâtons dans l’obscurité. Dès lors, si l’Angleterre se précipite dans une guerre - abstraction faite des fautes qui sont inévitables - nous ne voyons aucune raison pour que l’organisation militaire ne soit pas au point en l’espace de six semaines.

Il suffit de considérer l’Amérique pour se rendre compte de la valeur d’une armée régulière pour l’organisation d’une armée de volontaires.

Notes

[1] Les articles de Marx et d’Engels, même s’ils paraissent dans la « presse bourgeoise », ont une grande, portée pratique. En effet, chaque sujet est choisi pour telle presse, américaine ou européenne, suivant les problèmes locaux et immédiats qui intéressent directement les acteurs du drame. Ainsi, Marx et Engels font-ils profiter leur « camp » de leur expérience économique, sociale, politique et militaire, en intervenant avec les moyens dont Ils disposent dans le cours brûlant des événements.
L’article ci-dessus a été rédigé par Engels pour le mouvement des volontaires qui s’était créé en Angleterre en 1859, au moment de la menace bonapartiste d’invasion. Engels tire, pour ces volontaires, l’expérience de la guerre civile américaine. C’est sous cet angle particulier que seront donc analysés ici les problèmes militaires américains
Bien qu’il soit partisan de la manière radicale, Engels explique qu’aux États-Unis il est recommandable que les opérations militaires « traînent » tout d’abord pendant un temps assez long, et ce pour des raisons qui ne sont pas purement techniques.
Cf. à propos de cet article, la correspondance Marx-Engels du 1 décembre 1861, l. c., tome VII, pp. 43, 44 (N. d. T.)

[2] Engels fait allusion au passage suivant de l’article du 22 novembre 1861 sur les Officiers volontaires : « Lieutenant A. B., chassé de l’armée pour conduite déshonorante ; C. D., rayé des cadres ; capitaine E. F., renvoyé du service des États-Unis » - tels sont quelques échantillons des dernières nouvelles militaires qui nous parviennent en quantité d’Amérique.
« Les États-Unis ont envoyé en campagne une très importante armée de volontaires au cours de ces huit derniers mois ; ils n’ont épargné ni leur peine ni leur argent pour rendre cette armée combative ; en outre, cette armée avait l’avantage d’être presque tout le temps en contact étroit avec les positions avancées de l’ennemi, qui n’osa jamais attaquer en masse ni exploiter à fond une victoire. Ces conditions favorables compensent en réalité dans une large mesure les difficultés que connaît l’organisation des volontaires américains du fait qu’ils ne bénéficient que d’un très faible soutien de la part du tout Petit noyau de l’armée régulière et manquent d’adjudants expérimentés et d’instructeurs. Par chance, il y a en Amérique beaucoup d’hommes qui sont à la fois qualifiés et disposés à aider les volontaires à s’organiser. Il s’agit, soit de soldats et officiers allemands, qui ont subi un entraînement militaire régulier et ont déjà combattu lors des campagnes révolutionnaires de 1848-1849, soit de soldats anglais, qui ont émigré au cours de la dernière décennie.
« Si, dans ces conditions, il a fallu procéder malgré tout à une véritable épuration parmi les officiers ; c’est qu’il existe une faiblesse non pas dans le système même des volontaires, mais dans le mode de nomination des officiers de volontaires, qui, sans exception, ont été choisis par les soldats dans leurs propres rangs. C’est seulement après huit mois de campagne face à l’ennemi que le gouvernement des États-Unis se risque à exiger que les officiers volontaires aient une certaine qualification pour la tâche qu’ils ont entrepris de remplir lorsqu’ils ont accepté leur fonction. Or, la conséquence en est de très nombreux licenciements, volontaires ou forcés, sans parler des innombrables renvois pour des motifs plus ou moins déshonorants, Il ne fait pas de doute que si l’armée du Potomac faisait face à une troupe bien organisée et renforcée d’un nombre approprié de soldats de métier, elle eût été bientôt mise en déroute, malgré son importance numérique et l’indubitable courage personnel de ses soldats. »

Marx et Engels ont constamment défendu l’idée qu’il fallait organiser les forces révolutionnaires spontanées pour vaincre dans une révolution, et l’expérience de dizaines de révolutions malheureuses a confirmé ce point de vue.

2
PHASE MILITAIRE
Friedrich Engels et Karl Marx : LA GUERRE CIVILE AUX ÉTATS-UNIS
Die Presse, 26 novembre 1861.

Londres, le 19 novembre 1861.

« Laisse-le courir, il ne mérite pas ta colère ! » Encore et toujours, la sagesse d’État anglaise par la bouche de lord John Russell - adresse au Nord des États-Unis ce conseil de Leporello à l’amante délaissée par Don Juan [1]. Si le Nord laisse le champ libre au Sud, il se débarrasse de toute liaison avec l’esclavage - son péché originel historique - et pose les bases d’un développement nouveau et supérieur [2].

De fait, si le Nord et le Sud étaient deux pays aussi nettement distincts que l’Angleterre et le Hanovre, par exemple, leur séparation ne serait pas plus difficile que celle de ces deux États [3]. Mais, il se trouve que, par rapport au Nord, le « Sud » ne forme ni un territoire géographiquement bien délimité, ni une unité morale. Ce n’est pas un pays, mais un mot d’ordre de bataille.

Le conseil d’une séparation à l’amiable impliquerait que la Confédération du Sud, au lieu d’avoir pris l’offensive dans la guerre civile, se batte pour le moins dans un but défensif. On fait mine de croire qu’il ne s’agit pour le parti esclavagiste que d’unifier les territoires qu’il dominait jusqu’ici, afin d’en faire un groupe d’États indépendants, en les soustrayant à l’autorité de l’Union. Rien n’est plus faux. « Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l’avoir. » C’est en poussant ce cri de guerre que les sécessionnistes ont envahi le Kentucky. Par « territoire tout entier », ils entendent d’abord tout ce que l’on appelle les États frontières (border states) : Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Kentucky, Tennessee, Missouri et Arkansas. Ensuite, ils revendiquent tout le territoire situé au sud de la ligne, qui va de l’angle nord-ouest du Missouri à l’océan Pacifique. En conséquence, ce que les esclavagistes appellent « le Sud », c’est plus des trois quarts de l’actuel territoire de l’Union. Une large fraction du territoire ainsi revendiqué se trouve encore en possession de l’Union et devrait d’abord être conquise à ses dépens. Mais, tous les territoires que l’on appelle États frontières - et même ceux qui se trouvent en la possession de la Confédération - n’ont jamais été de véritables États esclavagistes. Ils constituent bien plutôt le territoire des États-Unis, dans lequel les systèmes de l’esclavage et du travail libre existent côte à côte et luttent pour l’hégémonie ; en fait c’est là où se déroule la bataille entre le Sud et le Nord, entre l’esclavage et la liberté. La Confédération du Sud ne mène donc pas une guerre de défense, mais une guerre de conquête en vue d’étendre et de perpétuer l’esclavage.

La chaîne de montagnes qui commence en Alabama et s’étend vers le nord jusqu’au fleuve Hudson - véritable colonne vertébrale des États-Unis - divise le soi-disant Sud en trois parties. La région montagneuse, formée par les montagnes d’Alleghany avec leurs deux chaînes parallèles, le Cumberland Range à l’ouest et les Blue Ridge Mountains à l’est, sépare, tel un coin, les plaines basses de la côte ouest de l’Atlantique de celles des vallées méridionales du Mississippi. Les deux plaines basses séparées par la zone montagneuse, avec leurs immenses marais à riz et leurs vastes plantations de coton, représentent actuellement l’aire proprement dite de l’esclavagisme. Le long coin enfoncé par la zone montagneuse jusqu’au cœur de l’esclavagisme - avec l’espace libre qui lui correspond, le climat revigorant et un sous-sol riche en charbon, en sel, en calcaire, en minerai de fer, en or, bref en toutes les matières. premières nécessaires à un développement industriel diversifié - est déjà en majeure partie une terre de liberté. De par sa nature physique, le sol ne peut être cultivé ici avec profit que par de petits fermiers libres. Ici, le système esclavagiste ne végète que sporadiquement et n’a jamais pris racine Dans la plupart des États frontières, les habitants des hauts plateaux forment le noyau de la libre population qui prend parti pour le Nord, ne serait-ce que dans un but d’autopréservation.

Considérons en détail les territoires contestés.

Le Delaware, l’État frontière qui se situe le plus au nord-est, est, en fait et moralement, en la possession de l’Union. Tous les efforts des sécessionnistes pour former ne serait-ce qu’une fraction qui leur soit favorable ont échoué depuis le début de la guerre, face à une population unanime. La fraction esclavagiste de cet État est depuis fort longtemps en décadence. Entre les seules années 1850 et 1860, le nombre des esclaves a diminué de moitié : la population totale de 112 218 n’en compte plus maintenant que 1798. Malgré cela, le Delaware est revendiqué par la Confédération du Sud, et, de fait, le Nord ne pourrait plus le tenir militairement, si le Sud s’emparait du Maryland.

Au Maryland, on assiste au même conflit entre les hauts plateaux et les basses plaines.

Sur un total de 687 034 habitants, il y a 87 188 esclaves. Les élections générales les plus récentes ont prouvé de manière frappante que la majorité écrasante du peuple était en faveur de l’Union. L’armée, forte de trente mille hommes, qui occupe actuellement le Maryland, ne doit pas seulement servir de réserve à l’armée du Potomac, mais encore tenir en échec la rébellion esclavagiste à l’intérieur du pays. On constate ici le même phénomène que dans les États frontières, où la grande masse du peuple est pour le Nord, tandis qu’un parti esclavagiste numériquement insignifiant est pour le Sud. Le parti esclavagiste compense cette faiblesse numérique par les moyens de force que lui assurent un long exercice du pouvoir dans tous les services de l’État, des habitudes héréditaires de l’intrigue politique et la concentration de grands moyens financiers entre quelques mains.

La Virginie représente actuellement le plus grand cantonnement militaire : le gros des forces de la sécession et de l’armée de l’Union s’y font face. Dans les hauts plateaux du nord-ouest de la Virginie, la masse des esclaves s’élève à quinze mille, tandis qu’une population libre, vingt fois plus nombreuse, est constituée de paysans autonomes. Les basses plaines de l’est de la Virginie, en revanche, comptent environ un demi-million d’esclaves. L’élevage et la vente des Noirs dans les États du sud représentent sa principale source de revenus. A peine les chefs de bandes des basses plaines eurent-ils fait passer l’ordonnance de sécession à l’assemblée législative d’État de Richmond et ouvert en toute hâte les portes de la Virginie à l’armée sudiste, que le nord-ouest de la Virginie se détacha de la sécession, s’érigea en État nouveau et à présent elle défend son territoire les armes à la main sous le drapeau de l’Union, contre les envahisseurs sudistes.

Le Tennessee, avec 1 109 847 habitants, dont 275 784 esclaves se trouvent entre les mains de la Confédération du Sud, qui applique à tout le pays la loi martiale et un système de proscription évoquant l’époque du triumvirat romain. Lorsque, au cours de l’hiver 1861, les esclavagistes voulurent convoquer une assemblée populaire pour ratifier la sécession, la majorité de la population refusa cette convocation, afin de couper court à tout prétexte au mouvement de sécession [4]. Plus tard, lorsque le Tennessee fut conquis militairement par la Confédération du Sud et soumis à un régime de terreur, un tiers du corps électoral continua de se déclarer en faveur de l’Union [5]. Comme dans la plupart des États frontières, le véritable centre de la résistance contre le parti esclavagiste se trouve dans la région montagneuse, dans l’est du pays. Le 17 juin 1861, une assemblée générale du peuple du Tennessee oriental se réunit à Greenville et se déclara pour l’Union. Elle délégua au Sénat de Washington l’ancien gouverneur Andrew Johnson, l’un des plus fervents Unionistes et publia une declaration of grievances, un cahier de doléances, qui dévoilait tous les moyens d’escroquerie, d’intrigue et de terreur utilisés pour faire sortir le Tennessee de l’Union lors des « élections ». Depuis, l’est du Tennessee est tenu en échec par les forces armées des sécessionnistes.

Dans le nord de l’Alabama, le nord-ouest de la Géorgie et le nord de la Caroline du Nord, on trouve les mêmes conditions que dans l’ouest de la Virginie et l’est du Tennessee.

Plus à l’ouest, dans l’État frontière du Missouri, avec 1 173 317 habitants et 114 965 esclaves - dont la plupart sont concentrés dans la partie nord-ouest de l’État - l’assemblée populaire s’est prononcée en faveur de l’Union en août 1861 [6]. Jackson - gouverneur de l’État et instrument du parti esclavagiste - s’étant rebellé contre l’assemblée législative du Missouri, fut déclaré hors la loi et se trouve maintenant à la tête de hordes armées. Celles-ci envahirent le Missouri à partir du Texas, de l’Arkansas et du Tennessee, afin de lui faire plier le genou devant la Confédération et de briser ses liens avec l’Union par l’épée. A côté de la Virginie, le Missouri constitue actuellement le théâtre principal de la guerre civile.

Le Nouveau-Mexique n’est pas un État, mais un simple territoire. Sous la présidence de Buchanan, les sudistes y envoyèrent vingt-cinq esclaves à la suite desquels ils introduisirent une constitution esclavagiste confectionnée à Washington. Comme le Sud l’admet lui-même, cet État ne lui a rien demandé. Mais, le Sud veut le Nouveau-Mexique, et vomit en conséquence une bande d’aventuriers du Texas par-delà ses frontières. Le Nouveau-Mexique a imploré la protection du gouvernement de l’Union contre ces « libérateurs ».

On a noté que nous avons souligné le rapport numérique entre esclaves et hommes libres dans les différents États frontières. De fait, ce rapport est décisif. C’est le thermomètre d’après lequel il faut mesurer le feu vital du système esclavagiste. L’âme de tout le mouvement sécessionniste est la Caroline du Sud. Elle compte 402 541 esclaves contre 301 271 hommes libres. En second vient le Mississippi qui a donné à la Confédération du Sud son dictateur Jefferson Davis. Il compte 436 696 esclaves contre 354 699 hommes libres. En troisième, vient l’Alabama avec 435 132 esclaves contre 529 164 hommes libres.

Le dernier des États frontières contestés qu’il nous reste à mentionner est le Kentucky. Son histoire la plus récente est particulièrement caractéristique de la politique de la Confédération du Sud. Sur 1 135 713 habitants, le Kentucky compte 225 490 esclaves. Dans les trois élections générales successives - en hiver 1861, pour le Congrès des États frontières ; en juin 1861, pour le Congrès de Washington, et enfin en août 1861 pour les législatives de l’État du Kentucky - une majorité toujours croissante se prononça pour l’Union. En revanche, Mageffin, le gouverneur du Kentucky, et tous les dignitaires de l’État sont de fanatiques partisans du parti esclavagiste, tout comme Breckinridge, le représentant du Kentucky au Sénat de Washington, vice-président des États-Unis sous Buchanan et candidat du parti esclavagiste en 1860 lors des élections présidentielles. Trop faible pour gagner le Kentucky à la sécession, l’influence du parti esclavagiste était cependant assez forte pour l’amener à une déclaration de neutralité lorsque la guerre éclata. La Confédération reconnut la neutralité, tant qu’elle servait ses intérêts et qu’il lui fallait abattre la résistance du Tennessee oriental. A peine ce but fut-il atteint, qu’elle frappa aux portes du Kentucky à coups de crosse, en proclamant : « Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l’obtenir ! »

Depuis le sud-ouest et le sud-est, ses corps de francs-tireurs envahirent simultanément cet État « neutre ». Le Kentucky s’éveilla ainsi de son rêve de neutralité, son assemblée législative prit ouvertement parti pour l’Union, encadra le gouverneur félon d’un comité de salut public, appela le peuple aux armes, déclara Breckinridge hors la loi et ordonna aux sécessionnistes d’évacuer immédiatement le territoire envahi.

C’était le signal de la guerre. Une armée de la Confédération du Sud fait mouvement vers Louisville, tandis que des volontaires accourent de l’Illinois, de l’Indiana et de l’Ohio pour sauver le Kentucky des émissaires armés de l’esclavage.

Les tentatives de la Confédération pour annexer le Missouri et le Kentucky, par exemple, contre la volonté de la population démontrent l’inanité du prétexte selon lequel elle lutte pour défendre les droits des divers États, face aux empiétements de l’Union. Certes, elle reconnaît le droit aux différents États formant - d’après elle - le « Sud » de se séparer de l’Union, mais leur dénie celui d’y rester.

Quoique la guerre contre l’extérieur, la dictature militaire à l’intérieur, et l’esclavage partout, leur donnent pour l’heure un semblant d’harmonie, les États esclavagistes eux-mêmes ne manquent pas d’éléments récalcitrants. Un exemple frappant en est le Texas avec 180 388 esclaves contre 601 039 habitants. La loi de 1845 en vertu de laquelle le Texas est entré dans les rangs des États-Unis, en tant qu’État esclavagiste, lui donnait le droit de former de son territoire non seulement un, mais cinq États. Ainsi, le Sud eût gagné dix nouvelles voix, au lieu de deux, au Sénat américain ; or, l’augmentation du nombre de ses voix au Sénat était l’un des buts principaux de sa politique d’alors. Cependant, de 1845 à 1860, les esclavagistes ne réussirent même pas à découper en deux États le Texas, où la population allemande joue un rôle important, car, dans le second État, le parti du travail libre l’eût emporté sur le parti esclavagiste [7]. Est-il meilleure preuve de la force de l’opposition contre l’oligarchie esclavagiste au Texas même ?

La Georgie est le plus grand et le plus peuplé des États esclavagistes. On y compte 462 230 esclaves sur un total de 1 057 327 habitants, soit environ la moitié de la population. Malgré cela, le parti esclavagiste ne parvint pas jusqu’ici à faire sanctionner par un vote général de la population la Constitution octroyée au Sud à Montgomery [8].

Dans l’assemblée d’État de la Louisiane, qui se réunit le 21 mars 1861 à La Nouvelle-Orléans, Roselius, le vétéran politique de l’État déclara : « La Constitution de Montgomery n’est pas une constitution, mais une conspiration. Elle n’instaure pas un gouvernement du peuple, mais une oligarchie détestable qui ne connaît pas de limites. Il ne fut pas permis au peuple d’intervenir à cette occasion. L’assemblée de Montgomery a creusé la tombe de la liberté politique, et l’on nous invite aujourd’hui à assister à ses obsèques. »

De fait, l’oligarchie des trois cent mille esclavagistes n’utilisa pas seulement l’assemblée de Montgomery pour proclamer la séparation du Sud d’avec le Nord, mais l’exploita encore pour bouleverser la constitution interne des États esclavagistes et compléter l’asservissement de la partie blanche de la population, qui entendait conserver encore quelque indépendance sous la protection et la constitution démocratique de l’Union. Déjà, entre 1856 et 1860, les porte-parole politiques, les juristes, les autorités morales et religieuses du parti esclavagiste n’avaient pas tant cherché à démontrer que l’esclavage des Noirs était justifié, mais que la couleur de la peau n’y faisait rien, la classe ouvrière étant partout née pour l’esclavage.

Comme on le voit, au sens le plus plein, la guerre de la Confédération du Sud est une guerre de conquête, destinée à l’extension et à la perpétuation de l’esclavage. La plus grande partie des États frontières et des territoires ne se trouve pas encore aux mains de l’Union, bien qu’ils aient pris parti pour elle par le moyen des urnes, puis par celui des armes. Cependant, la Confédération les compte dans le « Sud » et cherche à les arracher de force à l’Union. Dans les États frontières qu’elle occupe pour le moment, la Confédération tient en échec par la loi martiale les régions montagneuses en grande partie favorables au mode de vie libre. A l’intérieur des États esclavagistes proprement dits, elle supplante la démocratie existant jusqu’ici en instaurant le pouvoir sans bornes de l’oligarchie des trois cent mille esclavagistes.

En abandonnant ses plans de conquête, la Confédération du Sud renoncerait à son principe vital et au but de la sécession. De fait, la sécession ne s’est produite que parce qu’au sein de l’Union la transformation des États frontières et des territoires en États esclavagistes ne semble pas réalisable indéfiniment. Au reste, s’il cédait pacifiquement à la Confédération du Sud les territoires contestés, le Nord abandonnerait à la république esclavagiste plus des trois quarts de tout le territoire des États-Unis. Le Nord perdrait entièrement le golfe du Mexique, l’océan Atlantique, à l’exception d’une mince bande de terre s’étendant de la baie de Pensacola à celle du Delaware, et se couperait elle-même de l’océan Pacifique. Le Missouri, le Kansas, le Nouveau-Mexique, l’Arkansas et le Texas entraîneraient à leur suite la Californie [9]. Incapables d’arracher à la République esclavagiste ennemie l’embouchure du Mississippi au sud, les grands États agricoles, situés dans le bassin entre les Montagnes-Rocheuses et les Alleghanys, dans les vallées du Mississippi, du Missouri et de l’Ohio, seraient contraints, de par leurs intérêts économiques, à se détacher du Nord et à entrer dans la Confédération du Sud. A leur tour, ces États du nord-ouest entraîneraient, dans la même ronde de la sécession, tous les États nordistes situés plus à l’est, à l’exception peut-être de la Nouvelle-Angleterre [10].

En fait, ce ne serait pas la dissolution de l’Union, mais sa réorganisation sur la base de l’esclavage, sous le contrôle reconnu de l’oligarchie esclavagiste. Le plan d’une telle réorganisation a été ouvertement proclamé par les principaux porte-parole du Sud au Congrès de Montgomery. Il explique le paragraphe de la nouvelle constitution, qui ouvre la porte de la nouvelle Confédération à tout État de l’ancienne Union. Le système esclavagiste empesterait toute l’Union. Dans les États du Nord, où l’esclavage est pratiquement irréalisable, la classe ouvrière blanche serait progressivement abaissée à la condition d’ilote. Ce serait purement et simplement l’application du principe hautement proclamé, selon lequel seules certaines races seraient aptes à être libres : comme, dans le Sud, le travail proprement dit est réservé aux Noirs, il serait réservé dans le Nord aux Allemands et aux Irlandais, ou à leurs descendants directs.

L’actuelle lutte entre le Sud et le Nord est donc essentiellement un conflit entre deux systèmes sociaux, entre le système de l’esclavage et celui du travail libre. La lutte a éclaté, parce que les deux systèmes ne peuvent pas coexister plus longtemps en paix sur le continent nord-américain. Elle ne peut finir qu’avec la victoire de l’un ou de l’autre.

Si les États frontières et les territoires contestés, où les deux systèmes sont en lutte pour l’hégémonie, sont comme une épine dans la chair du Sud, il ne faut pas méconnaître, par ailleurs, qu’au cours de la guerre ils ont représenté jusqu’ici le point faible du Nord. Sur ordre des conjurés du Sud, une fraction des esclavagistes de ces districts a simulé hypocritement sa loyauté au Nord, tandis qu’une autre fraction trouvait que ses intérêts immédiats et ses idées traditionnelles la rapprochaient de l’Union. Ces deux fractions ont pareillement paralysé le Nord. La crainte d’altérer l’humeur des esclavagistes « loyaux » des États frontières et de les jeter dans les bras de la sécession, en d’autres termes : les ménagements empreints de prudence vis-à-vis des intérêts, préjugés et sentiments de ces alliés douteux, c’est ce qui a frappé l’Union depuis le début de la guerre d’une faiblesse incurable, en la poussant dans la voie des demi-mesures, en l’amenant à manquer hypocritement aux principes inhérents à la guerre, en épargnant le point le plus vulnérable de l’ennemi, la racine du mal : l’esclavage lui-même.

Si, récemment encore, Lincoln a révoqué pusillanimement la proclamation du Missouri de Frémont sur l’émancipation des Noirs appartenant aux rebelles [11], c’est uniquement en égard aux violentes protestations des esclavagistes « loyaux » du Kentucky. Quoi qu’il en soit, un tournant a été atteint en cette matière. Avec le Kentucky, le dernier État frontière a pris rang parmi les champs de bataille entre Sud et Nord. Dès lors qu’il s’agit d’une véritable guerre pour les États frontières dans les États frontières eux-mêmes, leur perte ou leur conquête est soustraite à la sphère des débats diplomatiques ou parlementaires. Une fraction des esclavagistes jettera bas le masque de la loyauté, l’autre se satisfera de la perspective d’une indemnisation monétaire, telle que la Grande-Bretagne en versa aux planteurs de l’Inde occidentale [12]. Les événements eux-mêmes poussent à la proclamation du mot d’ordre décisif : l’émancipation des esclaves.

Même les plus butés parmi les démocrates et diplomates du Nord se sentent attirés par cette formule, comme le montrent diverses manifestations tout à fait récentes. Dans une lettre ouverte, le général Cass, ministre de la Guerre sous Buchanan et, jusqu’ici, l’un des alliés les plus zélés du Sud, a proclamé que l’émancipation des esclaves était la condition sine qua non du salut de l’Union. Dans sa dernière « revue » d’octobre, le Dr Brownson - le porte-parole du parti catholique du Nord et, selon son propre aveu, l’adversaire le plus décidé de l’émancipation des esclaves de 1836 à 1860 - publie un article en faveur de l’abolition.

« Si nous avons combattu l’abolition, dit-il entre autres, tant que nous estimions qu’elle menaçait l’Union, il nous faut lutter aujourd’hui d’autant plus énergiquement contre le maintien de l’esclavage que nous sommes persuadés qu’il est désormais incompatible avec la continuation de l’Union ou de la nation comme libre État républicain. »

Enfin le World, organe new-yorkais des diplomates du cabinet de Washington, conclut l’un de ses derniers articles à sensation contre les abolitionnistes par ces mots :

« Le jour où l’on décidera que c’est, ou bien l’esclavage, ou bien l’Union qui doit disparaître, on aura prononcé la sentence de mort de l’esclavage. Si le Nord ne peut vaincre sans l’émancipation, il vaincra avec l’émancipation. »

Notes

[1] Cf. l’opéra Don Juan de Mozart.

[2] Cf. à propos de cet article, la correspondance Marx-Engels des 3 et 5 décembre 1861, l. c., tome VII, pp. 47-48 et 50-56. (N. d. T.)

[3] À la mort du dernier représentant de la dynastie des Hanovre en 1837, ce fut la fin de l’union personnelle entre l’Angleterre et le Hanovre, qui subsistait depuis 1714.

[4] Au début 1861, le peuple du Tennessee s’opposa à la convocation d’une assemblée devant délibérer du problème de la sécession, par 69 673 voix contre 57 798. Le bastion de l’Union qu’était le Tennessee oriental vota contre ce projet par une majorité de 25 611, tandis que le Tennessee central ne réunit qu’une faible majorité et que le Tennessee occidental l’accepta par 15 118 voix.

[5] Le 16 juin 1861, le peuple du Tennessee vota comme suit :

Pour

Contre

Tennessee oriental

14 780

32 923

Tennessee central

58 265

8 198

Tennessee occidental

29 127

6 117

Camps militaires

2 741

104 913

47 238

[6] En mars 1861, une convention, réunie au Missouri, s’opposa à la sécession par 89 voix contre 1. Cependant, les esclavagistes dominaient l’administration d’État au point que le Missouri fut lentement, mais sûrement aiguillé dans l’orbite de la Confédération. Pour réagir contre *cette évolution, une convention reflétant les véritables sentiments de la population, se réunit à Jefferson City fin juillet. Le gouverneur Jackson, chef du parti esclavagiste, y fut déposé, et remplacé par un partisan de l’Union, Gambie. Ainsi, en août 1861, le gouvernement de l’État du Missouri passa définitivement aux côtés de l’Union.

[7] Avant 1848, un nombre considérable d’Allemands, espérant instaurer un État indépendant, arrivèrent eu Texas où ils furent bien accueillis par l’administration., Ils furent suivis, en 1848 et 1849, par des milliers de révolutionnaires allemands. En 1850, la population de souche allemande formait environ le cinquième de la population blanche de cet État ; Évidemment, les anciens révolutionnaires allemands étaient en grande majorité anti-esclavagistes. En 1853, ils organisèrent une société abolitionniste, le Prier Verein. Un an plus tard, une convention réunie à San Antonio réclama la fin de l’esclavagisme. Au moment où éclata la guerre civile, la plupart des Allemands se séparèrent de l’État esclavagiste et restèrent fidèles au gouvernement de l’Union.

[8] Plutôt que de courir le risque d’un rejet de la Constitution de Montgomery par la population, les esclavagistes la soumirent pour ratification à l’assemblée d’État. Cette dernière, sous le contrôle esclavagiste, l’accepta sans autre forme de procès, le 16 mars 1861. Cette méthode fut reprise par d’autres États du Sud.

[9] En 1860-1861, les partisans des États sudistes s’efforcèrent de séparer la Californie de l’Union nord-américaine en créant une république « neutre » sur là côte du Pacifique. Le gouvernement de Lincoln sut déjouer à temps ces intrigues.

[10] La Nouvelle-Angleterre, située au nord-est des USA, était constituée par un groupe de six États fortement industrialisés (Maine, Massachusetts Connecticut, Rhode Island, Vermont, New Hampshire). C’était le centre du mouvement abolitionniste.

[11] En août 1861, le général, Frémont proclama la confiscation des biens de toute personne, qui, au Missouri, prendrait les armes contre le gouvernement de Washington ou aiderait l’ennemi de quelque façon que ce soit. Le manifeste déclarait en outre que les esclaves de ces traîtres seraient émancipés. Pour appliquer ces décisions, le général Frémont créa des bureaux pour l’abolition de l’esclavage et les déclarations de liberté. Lincoln ordonna officiellement à Frémont de mettre sa proclamation en accord avec la loi sur la confiscation et d’annuler les décisions relatives à l’affranchissement des esclaves (la loi adoptée le 6 août 1861 par le Congrès ne prévoyait que la libération des esclaves qui avaient été directement utilisés par les rebelles à des fins militaires). Comme Frémont refusa d’exécuter les ordres présidentiels, il fut démis de son poste de commandant en chef de l’armée du Missouri en octobre 1861.

[12] Après le soulèvement des esclaves noirs de la Jamaïque, le parlement anglais adopta en 1833 la loi sur l’abolition de l’esclavage dans les colonies. En Inde occidentale, le gouvernement versa aux propriétaires deux livres sterling par esclave affranchi. Les sommes versées devaient être récupérées par des impôts ultérieurs frappant la population, et en premier les Noirs eux-mêmes.

2
PHASE MILITAIRE
Karl Marx : LA DESTITUTION DE FRÉMONT
Die Presse, 26 novembre 1861.

Londres, le 19 novembre 1861.

La destitution de Frémont du poste de commandant en chef du Missouri marque un tournant historique dans le cours de la guerre civile américaine. Frémont a expié deux péchés graves. Il fut le premier candidat du Parti républicain à la dignité présidentielle (1856), et c’est le premier général du Nord, qui (le 30 août 1861) menaça les esclavagistes de l’émancipation des esclaves [1]. Il reste donc un rival pour les futurs candidats à la présidence et un obstacle pour les actuels faiseurs de compromis.

Durant les deux dernières décennies, une singulière pratique s’est développée aux États-Unis : éviter de faire élire à la présidence un homme ayant occupé une place décisive dans son propre parti. Certes, on utilise le nom de ces personnalités au cours de la campagne électorale, mais sitôt qu’on aborde l’affaire elle-même, on les laisse choir pour les remplacer par des médiocrités inconnues et d’influence purement locale. C’est de cette façon que Polk, Pierce, Buchanan, etc., devinrent présidents. Il en fut de même de A. Lincoln. En fait, le général Andrew Jackson fut le dernier président des États-Unis à devoir sa dignité à son importance personnelle, alors que tous ses successeurs la doivent au contraire à l’insignifiance de leur personne.

Au cours de l’année électorale de 1860, les noms les plus distingués du Parti républicain étaient Frémont et Seward. Connu pour ses aventures durant la guerre du Mexique [2], son audacieuse expédition de Californie et sa candidature de 1856, Frémont était un personnage trop représentatif pour entrer en considération, sitôt qu’il s’agissait non plus d’effectuer une démonstration républicaine, mais de viser un succès républicain. C’est pourquoi, il ne fut pas candidat.

Il en va autrement de Seward, sénateur républicain au Congrès de Washington, gouverneur de l’État de New York et, depuis la naissance du Parti républicain, indiscutablement son meilleur orateur. Il fallut toute une série de défaites mortifiantes pour amener M. Seward à renoncer à sa propre candidature et à patronner de sa voix celui qui, à l’époque, était encore plus ou moins un inconnu, A. Lincoln. Cependant, dès qu’il s’aperçut de l’échec de sa propre candidature, il s’imposa lui-même, en tant que Richelieu républicain, à un homme qu’il tenait lui-même pour un Louis XIII républicain. Il contribua donc à faire de Lincoln le président, à condition qu’il fît de lui le secrétaire d’État, dignité que l’on peut comparer dans une certaine mesure à celle d’un premier ministre anglais. De fait, à peine Lincoln était-il élu président, que Seward fut assuré du secrétariat d’État. On assista aussitôt à un curieux changement d’attitude du Démosthène du Parti républicain, devenu célèbre, parce qu’il prophétisa un « conflit irrépressible » entre le système du travail libre et celui de l’esclavage. Bien sûr qu’il fût élu le 6 novembre 1860, Lincoln ne devait accéder à la fonction présidentielle que le 4 mars 1861. Dans l’intervalle, au cours de la session d’hiver du Congrès, Seward se fit le centre de toutes les tentatives de compromis. Les organes sudistes dans le Nord - par exemple le New York Herald, dont la bête noire avait été jusqu’ici Seward - se mirent soudain à vanter ses mérites d’homme d’État de la réconciliation et, effectivement, ce ne fut pas sa faute si la paix a tout prix ne fut pas conclue. Manifestement, Seward utilisait le secrétariat d’État comme tremplin et se préoccupait moins du présent « conflit irrépressible » [3] que de la future présidence. Il a prouvé une fois de plus que les virtuoses de la langue étaient des hommes d’État dangereux auxquels on ne peut faire confiance. Qu’on lise ses dépêches d’État ! C’est un mélange ignoble de grands mots et de petit esprit, de force apparente et de faiblesse réelle.

Pour Seward, Frémont était un rival dangereux qu’il fallait perdre. Cette entreprise apparut d’autant plus facile que, conformément à ses habitudes d’avocat, Lincoln a une aversion pour tout ce qui est génial, s’accroche anxieusement à la lettre de la Constitution et redoute tout pas qui pourrait décevoir les « loyaux » esclavagistes des États frontières. Le caractère de Frémont offrit un autre prétexte. C’est manifestement un homme de pathos, quelque peu excessif et hyperbolique, porté aux envolées mélodramatiques. Le gouvernement l’incita tout d’abord à démissionner volontairement en l’accablant de toutes sortes de chicanes. Lorsque cette méthode échoua, il lui enleva son commandement, au moment précis où l’armée qu’il avait organisée lui-même se trouvait face à face avec l’ennemi dans le sud-ouest du Missouri et qu’il fallait livrer la bataille décisive.

Frémont est l’idole des États du nord-ouest qui le célèbrent comme pathfinder (éclaireur). Ils considèrent sa destitution comme une injure personnelle. Si le gouvernement de l’Union subit encore quelques revers comme ceux de Bull Run et de Balls Bluff [4], il aura donné lui-même John Frémont pour chef à l’opposition, qui se dressera alors contre lui et brisera l’actuel système diplomatique de conduite de la guerre. Nous reviendrons plus tard sur les accusations publiées par le ministère de la Guerre de Washington contre le général destitué.

Notes

[1] En août 1861, le général, Frémont proclama la confiscation des biens de toute personne, qui, au Missouri, prendrait les armes contre le gouvernement de Washington ou aiderait l’ennemi de quelque façon que ce soit. Le manifeste déclarait en outre que les esclaves de ces traîtres seraient émancipés. Pour appliquer ces décisions, le général Frémont créa des bureaux pour l’abolition de l’esclavage et les déclarations de liberté. Lincoln ordonna officiellement à Frémont de mettre sa proclamation en accord avec la loi sur la confiscation et d’annuler les décisions relatives à l’affranchissement des esclaves (la loi adoptée le 6 août 1861 par le Congrès ne prévoyait que la libération des esclaves qui avaient été directement utilisés par les rebelles à des fins militaires). Comme Frémont refusa d’exécuter les ordres présidentiels, il fut démis de son poste de commandant en chef de l’armée du Missouri en octobre 1861.

[2] Les États-Unis firent la guerre au Mexique, de 1846 à 1848 ; les États-Unis conquirent près de la moitié du pays, notamment tout le Texas, la Nouvelle-Californie et le Nouveau-Mexique. Les planteurs du Sud et la bourgeoisie financière furent à l’origine de cette campagne de brigandage impérialiste.

[3] L’expression est de Seward, cf. son discours du 25 octobre 1858 à Rochester, in : W.H. Seward, Works, ed. G.E. Baker, Boston 1884, vol. IV, pp. 289-302.

[4] Sur la rivière Bull Run, près de la ville de Mannassas, au sud-ouest de Washington, eut lieu le 21 juillet 1861 la première bataille importante de la guerre civile américaine. L’armée du Sud triompha des troupes nordistes plus nombreuses, mais mal préparées.
Au cours de la bataille de Balls Bluff, au nord-ouest de Washington, les armées sudistes anéantirent le 21 octobre 1861 plusieurs régiments de l’armée du général Stone qui avaient traversé le Potomac sans renforts. Ces deux batailles mirent en évidence les lacunes sérieuses au sein de l’organisation et de la direction des armées nordistes.

2
PHASE MILITAIRE
Karl Marx : AFFAIRES AMÉRICAINES
Die Presse, 26 février 1862.

Londres, le 3 mars 1862.

Le président Lincoln n’ose pas faire un pas en avant tant que le cours des événements et l’état général de l’opinion publique permettent de temporiser. Mais, une fois qu’ « Old Abe » s’est convaincu lui-même qu’un tel tournant s’est produit, il surprend autant ses amis que ses ennemis par la soudaineté d’une opération menée avec le moins de bruit possible. Ainsi, de la manière la moins voyante, il vient d’exécuter un coup, qui, six mois auparavant, eût pu lui coûter le siège de président et qui, il y a peu de mois encore eût suscité une tempête de protestations. Nous parlons de l’élimination de McClellan de son poste de commandant en chef de toutes les armées de l’Union.

Pour commencer, Lincoln avait remplacé le ministre de la Guerre Cameron par un juriste énergique et implacable, Mr Edwin Stanton. Celui-ci lança aussitôt un ordre du jour aux généraux Buell, Halleck, Sherman et autres commandants de services entiers ou de chefs d’expéditions, leur enjoignant d’attendre à l’avenir que leur parviennent directement tous les ordres, publics et secrets, du ministère de la Guerre, et, de même, de répondre directement a ce ministère. Enfin, Lincoln donna quelques ordres qu’il signa lui-même en tant que « commandant en chef de l’armée et de la marine », titre qui lui revenait de par la Constitution. De cette manière « tranquille », le « jeune Napoléon » [1] fut dépouillé du commandement suprême qu’il exerçait jusque-là sur toutes les armées et fut réduit à la seule direction de l’armée du Potomac, bien qu’il gardât le titre de « commandant en chef » [2]. Les succès remportés au Kentucky, au Tennessee et sur la côte Atlantique ont inauguré favorablement la prise en main du commandement suprême par le président Lincoln.

Le poste de commandant en chef, occupé jusque-là par McClellan, a été légué aux États-Unis par l’Angleterre et correspond à peu près a la dignité de grand connétable dans l’armée française de l’ancien régime. Pendant la guerre de Crimée, l’Angleterre elle-même découvrit que cette vieille institution était désormais inadéquate. Elle réalisa donc un compromis grâce auquel une partie des attributs du commandant en chef fut transmise au ministère de la Guerre.

Pour juger de la tactique fabienne, [3] de McClellan, nous manquons encore du matériel voulu. Mais, il ne fait pas de doute que son action entravait la conduite des opérations militaires en, général. On peut dire de McClellan ce que Macaulay disait d’Essex : « Les fautes militaires d’Essex découlent essentiellement de ses sentiments politiques timorés. Certes, il est honnête, mais il n’est nullement attaché à la cause du Parlement : en dehors d’une grande défaite, il ne craint rien davantage qu’une grande victoire. »

Comme la plupart des officiers formés à West Point et appartenant à l’armée régulière, McClellan est plus ou moins lié par l’esprit de corps à ses anciens camarades qui se trouvent dans le camp ennemi. Il jalouse, lui aussi, les parvenus que sont à ses yeux les « soldats du civil ». Pour lui, la guerre doit être menée de manière purement technique, comme une affaire, en ayant toujours en vue de restaurer l’Union sur sa base ancienne, et c’est pourquoi il convient avant tout de se tenir en dehors de toute tendance et principe révolutionnaires. En vérité, c’est là une bien curieuse conception d’une guerre qui est essentiellement une guerre de principes ! Les premiers généraux du Parlement anglais partageaient la même erreur. « Mais, dit Cromwell dans son adresse au parlement-croupion du 4 juillet 1653, comme tout cela a changé lorsque la direction a été assumée par des hommes pénétrés de l’esprit de religiosité et de foi ! »

Le Star de Washington, l’organe particulier de McClellan, déclare encore dans son dernier numéro : « Le but de toutes les combinaisons militaires du général McClellan est le rétablissement de l’Union sous la forme exacte où elle existait avant que n’éclatât la rébellion. »

Rien d’étonnant donc si, sur le Potomac, l’armée était employée sous les yeux du commandant en chef à la chasse aux esclaves ! Tout récemment encore, McClellan fit expulser du camp par ordre exprès la famille des musiciens Kutchinson, qui y chantait des chansons... anti-esclavagistes !

A part de telles manifestations « contre les tendances », McClellan prenait sous sa haute protection les traîtres de l’armée unioniste. Par exemple, il promut Maynard à un grade supérieur, bien que ce fût un agent des sécessionnistes, comme le prouvent les documents officiels du comité d’enquête de la Chambre des représentants. Du général Patterson, dont la trahison provoqua la défaite de Manassas, jusqu’au général Stone, qui organisa la défaite de Balls Bluff en connivence directe avec l’ennemi. McClellan savait soustraire tout traître militaire à la cour martiale, voire le plus souvent l’empêcher d’être renvoyé de son poste. A ce sujet, le comité d’enquête du Congrès a révélé les faits les plus surprenants. Lincoln résolut de démontrer par une mesure énergique, que lorsqu’il assumait le commandement suprême, l’heure des traîtres à épaulettes avait sonné, et qu’un tournant s’était produit dans la politique de guerre. Sur son ordre, le général Stone fut arrêté dans son lit le 10 février à deux heures du matin et conduit au fort Lafayette. Quelques heures plus tard, parvint l’ordre de son arrestation, signé de Stanton et contenant l’accusation de haute trahison passible de la cour martiale. L’arrestation de Stone et sa mise en accusation ont eu lieu sans que le général McClellan en fût informé au préalable.

Tant qu’il restait inactif et portait les lauriers tressés à l’avance, McClellan était manifestement résolu à ne pas permettre qu’un autre général le devançât. Les généraux Halleck et Pope avaient préparé un mouvement combiné pour contraindre à une bataille décisive le général Price, qui avait déjà échappé une fois à Frémont par suite d’une intervention de Washington. Un télégramme de McClellan leur interdit de mener à bien leur entreprise. Un télégramme semblable, adressé au général Halleck, « annula l’ordre » d’enlever le fort Columbus, à un moment où ce fort se trouvait à moitié sous l’eau. McClellan avait expressément défendu aux généraux de l’Ouest de correspondre entre eux. Chacun devait commencer par s’adresser à Washington, s’il voulait combiner un mouvement. Le président Lincoln vient de leur rendre leur indispensable liberté d’action.

Il suffit de, lire le panégyrique que le New York Herald dresse sans arrêt au général McClellan pour juger de la qualité de sa politique militaire. C’est le héros, selon le cœur du Herald. Le fameux Bennett, propriétaire et rédacteur en chef du Herald, régnait dans le temps sur les administrations de Pierce et de Buchanan par l’entremise de ses « représentants spéciaux », alias correspondants à Washington. Sous l’administration Lincoln, il essaya de reconquérir ce même pouvoir par un détour grâce à son « représentant spécial », le Dr Ives, sudiste notoire et frère d’un officier ayant déserté pour la Confédération et qui avait réussi à gagner la faveur de McClellan. Sous le patronage de McClellan, il semble que cet Ives ait joui de grandes privautés, notamment à l’époque où Cameron fut à la tête du ministère de la Guerre. Il attendait manifestement que Stanton lui accordât les mêmes privilèges et, en conséquence, il se présenta le 8 février au bureau militaire, où le ministre de la Guerre, son secrétaire en chef et quelques membres du Congrès délibéraient sur des mesures militaires à prendre. On le mit à la porte, mais il se dressa sur ses ergots et, en battant en retraite, il menaça de faire ouvrir le feu par le Herald sur l’actuel ministère de la Guerre, s’il lui retirait son « privilège particulier », à savoir être dans la confidence des délibérations de cabinet, des télégrammes, informations générales et nouvelles de guerre. Le lendemain 9 février, le Dr Ives avait réuni tout l’état-major de McClellan pour un dîner au champagne. Mais, la malchance vient vite. Un sous-officier suivi de six hommes, qui s’empara du puissant Ives et l’emmena au fort MacHenry, où - comme l’ordre du ministre de la Guerre le dit expressément - il est tenu sous surveillance étroite en tant qu’espion.

Notes

[1] Nom donné à McClellan par ses partisans démocrates, parce qu’il avait été nommé commandant en chef des troupes de l’Union dès l’âge de trente-quatre ans.

[2] En mars 1862, Lincoln lança à l’armée l’ « ordre du jour général n° 3 » dans lequel il enjoignait à McClellan de prendre « la tête de l’armée du Potomac jusqu’à nouvel ordre » et l’informait qu’il était « relevé du commandement des autres départements militaires ».

[3] Le général romain Quintus Fabius Maximus surnommé Cunctator (temporiseur), s’efforça au cours de la seconde guerre punique (218-201 av. J.-C.) d’utiliser les immenses avantages et réserves d’ordre militaire dont il disposait pour s’attirer les bonnes grâces de l’armée. Son plan consistait à éviter toute bataille décisive et à se défendre dans des camps retranchés. Chaque erreur de l’adversaire était utilisée pour remonter le moral de l’armée romaine par de petites victoires et effacer l’effet déprimant des défaites précédentes.

2
PHASE MILITAIRE
Friedrich Engels et Karl Marx : LA GUERRE CIVILE AMÉRICAINE
Die Presse, 26 et 27 mars 1862.
I

Sous quelque angle qu’on la considère, la guerre civile américaine présente un spectacle sans parallèle dans les annales de l’histoire militaire. L’immense étendue du territoire disputé, l’ampleur des lignes d’opération et du front, la puissance numérique des armées ennemies, dont la création n’a pu pratiquement s’appuyer sur aucune base d’organisation antérieure, le coût fabuleux de ces armées, leur mode de direction et les principes généraux de tactique et de stratégie régissant cette guerre, tout cela est nouveau pour l’observateur européen.

La conspiration sécessionniste, organisée, patronnée et soutenue bien avant qu’elle n’éclatât par l’administration de Buchanan, a donné au Sud un avantage initial, grâce auquel seule elle pouvait espérer atteindre ses buts. Menacé par sa population d’esclaves [1] et par dé forts éléments unionistes parmi les Blancs, disposant d’un nombre d’hommes libres trois fois moins élevé que le Nord, mais plus prompt à l’attaque grâce à ses innombrables oisifs, assoiffés d’aventures, tout dépendait pour le Sud d’une offensive rapide, audacieuse, voire téméraire. Si les sudistes parvenaient à s’emparer de Saint-Louis, de Cincinnati, de Washington, de Baltimore et peut-être de Philadelphie, ils pouvaient soulever un mouvement de panique, cependant que la diplomatie et la corruption eussent assuré à tous les États esclavagistes la reconnaissance de leur indépendance. En revanche, si cette première offensive échouait - du moins sur ses points décisifs - leur situation devait empirer de jour en jour, parallèlement au développement des forces du Nord. C’est ce que comprirent parfaitement les hommes qui, dans un esprit véritablement bonapartiste, organisèrent la conspiration sécessionniste, puis ouvrirent la campagne. Leurs bandes d’aventuriers submergèrent le Missouri et le Tennessee, tandis que les troupes plus régulièrement organisées envahirent la Virginie orientale et préparèrent un coup de main en direction de Washington. Ce coup ayant échoué, la campagne sudiste était perdue du point de vue militaire.

Le Nord entra en guerre à contrecœur dans un demi-sommeil, comme il fallait s’y attendre étant donné le développement plus élevé de son industrie et de son commerce. Le mécanisme social était infiniment plus complexe ici qu’au Sud, et il fallut bien plus de temps pour imprimer à son appareil une direction aussi inhabituelle. L’enrôlement des volontaires pour trois mois s’avéra être une grave erreur, encore qu’elle fût sans doute inévitable [2].

La politique du Nord devait consister d’abord à se tenir sur la défensive sur tous les points décisifs, afin d’organiser ses forces, les exercer et les préparer à des batailles décisives par des opérations de faible envergure et peu risquées ; puis - dès que l’organisation se trouvait quelque peu renforcée et que les éléments félons étaient plus ou moins écartés de son armée - à passer à une offensive énergique et ininterrompue, en vue de reconquérir avant tout le Kentucky, le Tennessee, la Virginie et la Caroline du Nord. La transformation des civils en soldats devait coûter plus de temps au Nord qu’au Sud. Mais, une fois cela achevé, on pouvait se fier à la supériorité individuelle du nordiste.

En gros, si nous faisons abstraction des erreurs qui ont une source plus politique que militaire, le Nord a agi conformément à ces principes : la petite guerre au Missouri et en Virginie occidentale, tandis qu’elle protégeait les populations unionistes, accoutumait les troupes au service de campagne et au feu, sans les exposer à des défaites décisives. La grave humiliation de Bull Run [3] était, d’une certaine manière, la conséquence d’une erreur antérieure : l’enrôlement des volontaires pour trois mois. Il est absurde de demander à de nouvelles recrues d’attaquer de front une puissante position, située sur un terrain difficile et occupée par un adversaire à peine inférieur en nombre. La panique qui s’empara au moment décisif de l’armée unioniste, et dont la cause n’a toujours pas été clarifiée, ne pouvait surprendre quiconque est tant soit peu familiarisé avec l’histoire des guerres populaires. De tels incidents se produisirent fréquemment chez les troupes françaises de 1792-1795 [4], mais n’empêchèrent aucunement ces mêmes soldats de gagner les batailles de Jemappes et de Fleurus, de Montenotte, Castiglione et Rivoli. Les railleries de la presse européenne sur la panique de Bull Run n’ont qu’une seule excuse à leur sottise : les fanfaronnades d’une partie de la presse nord-américaine avant le déclenchement de la bataille.

Le répit de six mois consécutif à la défaite de Manassas fut exploité plus efficacement par le Nord que par le Sud. Non seulement les rangs nordistes grossirent bien plus que les rangs sudistes, mais leurs officiers reçurent une meilleure instruction ; la discipline et l’entraînement des troupes ne se heurtèrent pas aux mêmes obstacles qu’au Sud. Les traîtres et les incapables furent en grande partie écartés : le temps de la panique de Bull Run appartient au passé. Certes, il ne faut pas juger les deux armées selon les critères propres aux principales armées européennes, voire à l’ancienne armée régulière des États-Unis. En fait, Napoléon réussit à parfaire en un mois, dans ses casernes, l’entraînement des bataillons de nouvelles recrues, puis à les entraîner à la marche dans le second, et les conduire à l’ennemi le troisième. Mais, alors, chaque bataillon recevait un complément suffisant d’officiers et de sous-officiers éprouvés ; et, enfin, on attribuait à chaque compagnie de vieux soldats, pour qu’au jour de la bataille les jeunes troupes fussent entourées, ou mieux encadrées par les vétérans. Or, toutes ces conditions font défaut à l’Amérique. Sans la masse considérable de l’expérience militaire de ceux qui ont émigré en Amérique, à la suite des convulsions révolutionnaires de 1848-1849, l’organisation des armées de l’Union eût exigé un temps plus long encore [5]. Le nombre très réduit des morts et des blessés par rapport au nombre total des troupes engagées (habituellement de un sur vingt) démontre que la plupart des engagements, même les plus récents, au Kentucky et au Tennessee, ont été effectués principalement en utilisant des armes à feu à longue distance, et que les rares charges à la baïonnette s’arrêtaient bientôt devant le feu de l’ennemi, ou bien mettaient l’adversaire en fuite avant même qu’on en vînt au corps à corps. Dans l’intervalle, la nouvelle campagne s’est ouverte sous des auspices plus favorables, avec l’avance de Buell et Halleck à travers le Kentucky en direction du Tennessee.

Après avoir reconquis le Missouri et la Virginie occidentale, l’Union ouvrit la campagne en avançant en direction du Kentucky [6]. Les sécessionnistes tenaient là trois fortes positions ou camps retranchés : Columbus sur le Mississippi à leur gauche ; Bowling Green au centré ; Mill Springs sur la rivière de Cumberland à leur droite. Leur ligne s’étendait d’ouest en est, sur plus de trois cents milles. L’ampleur de cette ligne enlevait aux trois corps engagés toute possibilité de se soutenir mutuellement, et offrait aux troupes de l’Union la chance de pouvoir attaquer chacun d’eux isolément et avec des forces supérieures. La grande erreur des sécessionnistes fut, dans la disposition de leurs forces, de vouloir tenir tout le terrain occupé. Le Kentucky eût été défendu avec bien plus d’efficacité au moyen d’un seul camp puissamment fortifié, au centre du pays, préparé comme champ de bataille pour un engagement décisif et tenu par le gros de l’armée : ou bien il aurait attiré le gros des forces unionistes, ou bien il les aurait mises dans une position périlleuse, dès lors qu’elles eussent tenté d’attaquer une concentration de troupes aussi forte.

Dans les conditions données, les unionistes résolurent d’attaquer les trois camps l’un après l’autre, en cherchant à en faire sortir l’ennemi par une série de manœuvres en vue de l’obliger à accepter le combat en rase campagne. Ce plan correspondant à toutes les règles de l’art militaire fut exécuté avec décision et rapidité. Vers la mi-janvier, un corps d’environ quinze mille unionistes marcha sur Mill Springs [7], tenu par vingt mille sécessionnistes. Les unionistes manœuvrèrent si bien qu’ils firent croire à leurs adversaires qu’ils n’avaient affaire qu’à un faible détachement. Le général Zollicoffer tomba aussitôt dans le piège : il sortit de son camp retranché et attaqua les unionistes. Trop tard, il se rendit compte qu’il avait en face de lui une force supérieure. Il fut tué, et ses troupes subirent une défaite aussi complète que les unionistes à Bull Run. Mais, cette fois-ci, la victoire fut tout autrement exploitée. L’armée vaincue fut étroitement talonnée jusqu’à ce que, épuisée, démoralisée, ayant perdu son artillerie de campagne et ses trains d’équipage, elle parvint à son camp de Mill Springs. Ce camp ayant été édifié sur le côté nord de la rivière de Cumberland, en cas d’une nouvelle défaite, la garnison avait la retraite coupée, hormis par le fleuve, au moyen de quelques navires a vapeur ou de barques de rivière. Nous avons noté qu’en général les camps sécessionnistes sont édifiés sur la rive ennemie des fleuves. Il n’est pas seulement de règle, mais encore pratique de s’aligner de la sorte, mais à condition d’avoir un pont à dos. Dans ce cas, le camp sert de tête de pont et donne à ceux qui le tiennent le privilège de jeter leurs forces à volonté sur l’une ou l’autre rive du fleuve, c’est-à-dire de dominer complètement le cours d’eau. En revanche, un camp sur le côté ennemi du fleuve, sans pont à dos, coupe toute voie de retraite après un engagement malheureux, et force les troupes à capituler ou les expose au massacre et à la noyade, comme ce fut le cas pour les unionistes près de Ball’s Bluff sur la rive ennemie du Potomac où la trahison du général Stone les avait envoyés.

Lorsque les sécessionnistes vaincus eurent atteint leur camp de Mill Springs, ils comprirent aussitôt qu’il leur fallait ou bien repousser l’attaque de l’ennemi contre leurs retranchements, ou bien capituler sous peu. Or après l’expérience du matin, ils avaient perdu confiance en leur capacité de résistance. En conséquence, lorsque les unionistes avancèrent le lendemain pour attaquer le camp, ils s’aperçurent que l’ennemi avait mis la nuit à profit pour traverser le fleuve, en leur abandonnant le camp, les trains d’équipage, l’artillerie et l’approvisionnement. De cette manière, l’extrémité droite de la ligne sécessionniste était repoussée vers le Tennessee, et le Kentucky oriental, où la masse de la population est hostile au parti esclavagiste, fut reconquis par l’Union.

Au même moment - vers la mi-janvier - les unionistes commencèrent les préparatifs pour déloger les sécessionnistes de Columbus et de Bowling Green. Une puissante flotte de vaisseaux à mortiers et de canonnières blindées était tenue prête, et la nouvelle fut lancée aux quatre vents qu’elle servirait à convoyer une nombreuse armée le long du Mississippi, de Cairo à Memphis et à La Nouvelle-Orléans. En fait, toutes les démonstrations sur le Mississippi n’étaient que de simples manœuvres de diversion. Au moment décisif, les canonnières furent acheminées sur l’Ohio, puis de là sur le Tennessee qu’elles remontèrent jusqu’à Fort Henry. Avec Fort Donelson sur la rivière de Cumberland, cette place forte constituait la seconde ligne de défense des sécessionnistes au Tennessee. La position avait été bien choisie, car, en cas de retraite derrière le Cumberland, ce cours d’eau couvrirait leur front tout comme le Tennessee protégeait leur flanc gauche, l’étroite bande de terre entre les deux fleuves étant suffisamment couverte par les deux forts ci-dessus mentionnés. Cependant, grâce à une action rapide, les unionistes enfoncèrent même la seconde ligne, avant qu’ils aient attaqué l’aile gauche et le centre de la première.

Dans la première semaine de février, les canonnières unionistes firent leur apparition devant Fort Henry, qui fut enlevé après un court bombardement. La garnison put s’échapper et rejoindre Fort Donelson, car les forces terrestres, dont disposait l’expédition n’étaient pas assez nombreuses pour encercler la place. Les canonnières redescendirent donc le Tennessee jusqu’à l’Ohio et, de là par le Cumberland, remontèrent jusqu’à Fort Donelson. Une canonnière isolée remonta hardiment le Tennessee, en plein cœur de l’État du même nom, en frôlant l’État du Missouri ; elle progressa jusqu’à Florence dans le nord de l’Alabama, où une série de marais et de bancs (connus sous le nom de Muscle Shoals) interdit toute poursuite de la navigation. Le fait qu’une seule canonnière ait pu accomplir cette longue croisière d’au moins cent cinquante milles et revenir ensuite sans avoir subi la moindre attaque prouve que les sentiments unionistes prévalent le long du fleuve et seront fort utiles le jour où les troupes de l’Union avanceront jusque-là.

Cette expédition fluviale sur le Cumberland combinait cependant ses mouvements avec ceux des forces terrestres, sous le général Halleck et Grant. Les sécessionnistes stationnés à Bowling Green furent induits en erreur par la démonstration des unionistes. Ils restèrent tranquillement dans leur camp pendant la semaine qui suivit la chute de Fort Henry, tandis que Fort Donelson était encerclé côté terre par quarante mille unionistes et que le côté fleuve était menacé par une puissante flotte de canonnières. Comme le camp de Mill Springs et Fort Henry, Fort Donelson a le cours d’eau à dos, sans disposer d’un pont pour la retraite. C’est la place la plus forte que les unionistes aient attaquée jusqu’ici. Les travaux de fortification avaient été effectués avec le plus grand soin ; en outre, la place était assez vaste pour contenir et loger vingt mille hommes. Au premier jour de l’attaque, les canonnières réduisirent au silence les batteries, dont le feu était dirigé sur le côté du fleuve, et bombardèrent l’intérieur du périmètre fortifié, tandis que les troupes terrestres repoussaient les avant-postes ennemis et forçaient le gros des sécessionnistes à chercher protection juste sous les canons de leurs propres travaux fortifiés. Le second jour, il semble que les canonnières, qui avaient été très éprouvées la veille, n’aient pas réalisé grand-chose. En revanche, les troupes terrestres eurent à mener une bataille longue et chaude par endroits avec les colonnes de la garnison, qui tentaient de percer l’aile droite de l’ennemi pour s’assurer une ligne de retraite en direction de Nashville. Cependant, une attaque énergique de l’aile droite des unionistes sur l’aile gauche des sécessionnistes et d’importants renforts au profit de l’aile gauche unioniste décidèrent de la victoire des assaillants. Différents postes fortifiés extérieurs furent pris d’assaut. Coincée dans sa ligne de défense intérieure, sans aucune voie de retraite et manifestement hors d’état de résister à un nouvel assaut, la garnison se rendit sans condition le lendemain.
II

Avec Fort Donelson, l’artillerie, le train d’équipage et le matériel de guerre de la garnison tombèrent entre les mains des unionistes ; trente mille sécessionnistes se rendirent le jour de la capitulation ; mille autres le lendemain, et sitôt que l’avant-garde des vainqueurs parut devant Clarksville, cette ville située sur le cours supérieur du Cumberland ouvrit ses portes. Les sécessionnistes y avaient également stocké d’importantes réserves de vivres.

La prise de Fort Donelson cache cependant un petit mystère : la fuite du général Floyd avec cinq mille hommes le second jour du bombardement. Ces fuyards étaient trop nombreux pour disparaître comme par enchantement durant la nuit, sur les bateaux à vapeur. Quelques mesures de précaution de la part des assaillants eussent pu prévenir leur fuite.

Sept jours après la reddition de Fort Donelson, les fédérés occupèrent Nashville. La distance entre ces deux localités est d’environ cent milles anglais. Il leur a donc fallu faire quinze milles par jour, sur des routes défoncées et durant la saison la plus mauvaise de l’année : cela fait honneur aux troupes unionistes. A la nouvelle de la chute de Fort Donelson, les sécessionnistes évacuèrent Bowling Green ; une semaine plus tard, ils abandonnèrent Columbus et se retirèrent sur une île du Mississippi, quarante-cinq milles plus au sud.

L’Union avait ainsi entièrement reconquis le Kentucky. Il se trouve que les sécessionnistes ne pourront tenir le Tennessee que s’ils livrent et gagnent une grande bataille [8]. Il semble qu’ils aient concentré plus de soixante-cinq mille hommes dans ce but. Cependant, rien n’empêche les unionistes de leur opposer une force encore bien supérieure.

La conduite des opérations dans la campagne du Kentucky mérite les plus vifs éloges. La reconquête d’un territoire aussi vaste, l’avance en direction de l’Ohio jusqu’au Cumberland en un seul mois, tout cela révèle une énergie, une décision et une rapidité d’exécution que les armées régulières d’Europe ont rarement égalées. Que l’on compare, par exemple, la lente progression des Alliés de Magenta à Solferino en 1859, sans poursuite de l’ennemi en retraite, sans tentative d’isoler les traînards ou de déborder et d’encercler des corps de troupe entiers.

Halleck et Grant en particulier donnent de bons exemples de conduite militaire énergique. En laissant complètement de côté Columbus et Bowling Green, ils concentrèrent leurs forces aux points décisifs - Fort Henry et Fort Donelson - qu’ils attaquèrent rapidement et avec énergie, rendant ainsi Columbus et Bowling Green intenables. Ensuite, ils se mirent aussitôt en marche vers Clarksville et Nashville, sans laisser le temps aux sécessionnistes en retraite d’occuper de nouvelles positions, dans le nord du Tennessee. Durant cette rapide poursuite, le corps d’armée sécessionniste de Columbus resta complètement coupé du centre et de l’aile droite de son armée. Des journaux anglais ont injustement critiqué cette opération. Même si l’attaque de Fort Donelson eût échoué, les sécessionnistes pouvaient être retenus près de Bowling Green par le général Buell : ils n’eussent donc pu détacher une troupe suffisante pour permettre à la. garnison de poursuivre les unionistes en rase campagne et menacer leur retraite. Par ailleurs, Columbus est si éloigné qu’ils ne pouvaient en aucun cas intervenir dans les opérations conduites par Grant. De fait, lorsque les unionistes eurent nettoyé le Missouri des sécessionnistes, Columbus n’était plus pour ces derniers qu’un poste dépourvu de tout intérêt. Les troupes de sa garnison durent se retirer en toute hâte sur Memphis ou même l’Arkansas, afin de ne pas être obligés de rendre leurs armes sans gloire.

A la suite du nettoyage du Missouri et de la reconquête du Kentucky, le théâtre de guerre s’est rétréci au point que les différentes armées peuvent coopérer dans une certaine mesure sur toute la ligne d’opération et s’entraider pour atteindre certains résultats. En d’autres termes, c’est maintenant seulement que la guerre prend un caractère stratégique et que la configuration géographique du pays revêt un intérêt nouveau. C’est à présent aux généraux nordistes de découvrir le talon d’Achille des États cotonniers.

Jusqu’à la prise de Nashville, il ne pouvait y avoir d’opération stratégique commune aux armées du Kentucky et à celles du Potomac, séparées par de trop longues distances. Certes, elles se trouvaient sur la même ligne de front, mais leurs lignes d’opération étaient complètement différentes. C’est seulement avec l’avance victorieuse dans le Tennessee que les mouvements des armées du Kentucky prennent de l’importance pour le théâtre d’opérations tout entier.

Les journaux américains influencés par McClellan ont fait grand bruit de la théorie « anaconda » d’enveloppement, qui préconise qu’une immense ligne d’armées encercle la rébellion, resserre progressivement ses membres et étrangle finalement l’ennemi. C’est pur enfantillage. C’est un réchauffé du soi-disant système de cordon inventé en Autriche vers 1770, utilisé contre les Français de 1792 à 1797 avec tant d’obstination et marqué par les échecs incessants que l’on sait. A Jemappes, Fleurus et, tout particulièrement à Montenotte, Millesimo, Dego, Castiglione et Rivoli, le système de l’étranglement a fait long feu. Les Français coupaient en deux l’ « anaconda », en concentrant leur attaque sur un point avec des forces supérieures, puis ils mettaient en pièces, l’un après l’autre, les morceaux de l’ « anaconda ».

Dans les États plus ou moins peuplés et centralisés, il existe toujours un centre, dont l’occupation par l’ennemi brise le plus souvent la résistance nationale. Paris en est un exemple frappant. Cependant, les États esclavagistes ne possèdent pas un tel centre. Ils sont peu peuplés et ne possèdent guère de grandes villes, sauf çà et là sur la côte. Cependant, il faut se demander s’il existe au moins un centre de gravité militaire, dont la capture briserait les reins de la résistance, ou bien - comme ce fut le cas de la Russie jusqu’en 1812 - faut-il, pour remporter la victoire, occuper chaque village et chaque localité, en un mot : occuper toute la périphérie ?

Jetons donc un coup d’œil sur la configuration géographique de Secessia, avec sa longue bande côtière sur l’Atlantique et sur le golfe du Mexique. Aussi longtemps que les confédérés tenaient le Kentucky et le Tennessee, son territoire formait un ensemble bien compact. La perte de ces deux États a enfoncé dans leur territoire un gigantesque coin qui sépare les États situés sur la côte nord de l’océan Atlantique des États situés sur le golfe du Mexique. La route directe de la Virginie et des deux Carolines au Texas à la Louisiane, au Mississippi et même, en partie, à l’Alabama, passe par le Tennessee que les unionistes viennent d’occuper. La seule route qui, après la conquête totale du Tennessee par l’Union, relie les deux sections des États esclavagistes, passe par la Géorgie. Cela démontre que la Géorgie est la clé de Secessia.

En perdant la Géorgie, la Confédération a été coupée en deux sections qui ne disposent plus d’aucune communication entre elles. Or, il est impensable que les sécessionnistes puissent reconquérir la Géorgie, car les forces militaires unionistes y seraient concentrées en une position centrale, tandis que leurs adversaires, divisés en deux camps, auraient à peine suffisamment de forces pour mener une attaque conjointe.

Faudrait-il conquérir toute la Géorgie, y compris la côte sud de Floride, pour mener à bien une telle opération ? Nullement. Dans un pays ou les communications, notamment entre deux points éloignés, dépendent bien plus du chemin de fer que des routes terrestres, il suffit d’enlever la voie ferrée. La ligne de chemin de fer la plus méridionale entre les États du golfe du Mexique et ceux de la côte nord de l’Atlantique passe par Macon et Gordon, près de Milledgeville.

L’occupation de ces deux points couperait donc Secessia en deux et permettrait aux unionistes de battre une partie après l’autre. Il ressort de ce que nous venons de dire qu’aucune république sudiste n’est viable sans la possession du Tennessee. En effet, sans le Tennessee, le point vital de la Géorgie ne se trouve qu’à huit ou dix jours de marche de la frontière. Le Nord tient donc sans cesse le Sud à la gorge : à la moindre pression de son poing, le Sud doit céder ou reprendre la lutte pour survivre, dans des conditions où une seule défaite lui enlève toute perspective de victoire.

Il découle de ces considérations que :

Le Potomac n’est pas la position la plus importante du théâtre de guerre. La prise de Richmond et l’avance de l’armée du Potomac vers le sud - difficiles à cause des nombreux cours d’eau qui coupent la ligne de marche - pourraient avoir un terrible effet psychologique, mais du point de vue purement militaire, elles ne décideraient rien du tout.

La décision de la campagne repose sur l’armée du Kentucky, qui occupe actuellement le Tennessee, territoire sans lequel la sécession ne peut vivre. Il faudrait donc renforcer cette armée, aux dépens des autres et en sacrifiant toutes les opérations mineures. Ses prochains points d’attaque seraient Chattanooga et Dalton sur le Tennessee supérieur, ces villes étant les nœuds ferroviaires les plus importants de tout le Sud. Après leur occupation, les États de l’est et de l’ouest de Secessia ne seraient plus reliés que par les lignes de communication de Géorgie. Il ne resterait plus qu’à couper la ligne de chemin de fer suivante de l’Atlanta en Géorgie, et enfin de détruire la dernière liaison entre les deux sections, en occupant Macon et Gordon.

En revanche, si le plan « anaconda » était poursuivi, en dépit de tous les succès remportés localement et même sur le Potomac, la guerre pourrait se prolonger à l’infini, cependant que les difficultés financières et les complications diplomatiques pourraient créer une nouvelle marge de manœuvre pour le Sud.

Notes

[1] En 1860, l’Alabama, la Géorgie, la Louisiane, le Mississippi, la Floride, la Caroline du Sud et le Texas avaient au total 4 969 141 habitants, dont 46,5 %, soit 2 312 350, étaient des esclaves. Dans deux de ces États - la Caroline du Sud et le Mississippi - les esclaves étaient plus nombreux que l’ensemble des Blancs et Noirs libres. La Virginie, le Tennessee, la Caroline du Nord et l’Arkansas comptaient 4 134 191 habitants en 1860, dont 29,2 % d’esclaves soit 1208 758. Ne serait-ce que du point de vue militaire, une politique radicalement abolitionniste eût cassé les reins aux sudistes.

[2] En réponse aux actes de guerre de la Confédération du Sud, le gouvernement de Lincoln avait appelé, le 15 avril 1861, soixante-quinze mille volontaires au service armé, croyant pouvoir régler le conflit en trois mois. En fait, la guerre de Sécession traîna jusqu’en 1865.

[3] Sur la rivière Bull Run, près de la ville de Mannassas, au sud-ouest de Washington, eut lieu le 21 juillet 1861 la première bataille importante de la guerre civile américaine. L’armée du Sud triompha des troupes nordistes plus nombreuses, mais mal préparées.

[4] Dans sa lettre à Marx du 26.9.1851, Engels explique que la première phase d’une révolution implique toujours la spontanéité et l’anarchie, qui affectent et dissolvent l’ancien régime : « Il est évident que la désorganisation des armées et le relâchement absolu de la discipline furent aussi bien la condition que le résultat de toute révolution qui ait triomphé jusqu’ici. La France dut attendre 1792 pour réorganiser une petite armée de soixante à quatre-vingt mille hommes, celle de Dumouriez, qui cependant se décomposa bientôt. On peut donc dire qu’il n’y eut pratiquement aucune armée organisée en France jusqu’à la fin 1793. » Et de montrer que la discipline dépend des buts politiques poursuivis, et non de la dictature militaire, du moins en périodes révolutionnaires.

[5] Comme durant la première révolution américaine, des forces progressives de plusieurs nations européennes aidèrent lès Américains dans leur lutte au cours de la guerre anti-esclavagiste. parmi les révolutionnaires allemands de 1848 qui avaient émigré aux États-Unis, il y avait des bourgeois libéraux tels que Schurz et Kapp, et des amis communistes de Marx et d’Engels tels que Weydemeyer et Anneke (cf. Correspondance Marx-Engels, des 29.5. et 4.6.1862, l. c., pp. 113-116 : Anneke informait directement Engels de ce qui se passait sur le théâtre d’opérations américain). On estime à deux cent mille le nombre des Allemands qui se portèrent volontaires pour aider le Nord à combattre les esclavagistes. Ils firent profiter de leur expérience les armées nordistes peu aguerries et mal organisées au début des hostilités.. Certains révolutionnaires de 1848 organisèrent leurs propres détachements, par exemple le 8° régiment de volontaires allemands. L’action de Marx et d’Engels en faveur du Nord anti-esclavagiste se relie évidemment à ce mouvement concret aux États-Unis. Comme on le sait, Marx avait envisagé, à un moment donné, d’émigrer aux États-Unis.
Par comparaison, voici les chiffres en ce qui concerne la participation des Noirs (ou esclaves) à la lutte aux côtés du Nord : on n’a compté que 186 017 hommes de couleur ayant servi dans les armées nordistes durant la guerre. Sur ce chiffre, 123 156 étaient en service en juillet 1865 (on sait que les Noirs furent tardivement acceptés de manière officielle dans l’armée). Les Noirs se battirent avec un courage extraordinaire, et perdirent 68 178 hommes.

[6] Du point de vue militaire et politique, la campagne du Kentucky de 1862 fut d’une importance décisive. La ligne de défense des confédérés, de Columbus à, Bowling Green, avait deux centres vitaux au Tennessee, Fort Henry et Fort Donelson. Ces places fortes défendaient deux importants passages au cœur du Sud, les rivières Cumberland et Tennessee. Leur prise ne permit pas seulement aux nordistes d’ouvrir une brèche profonde dans la Confédération sudiste, mais encore de rendre intenable la position des sudistes au Kentucky. C’est pourquoi, ces deux forts furent l’objectif immédiat de la campagne de l’Union, et Grant les occupa les 6 et 15.2.1862. La prise de Fort Donelson entraîna l’évacuation des positions de Bowling Green, de Columbus et de Nashville (au Tennessee).
Ces victoires de l’Union eurent de grandes conséquences militaires. Par le fleuve du Tennessee, les nordistes purent pénétrer jusqu’au nord de l’Alabama et même en Géorgie. Ce fut la première amorce pour enfoncer un coin jusqu’au golfe du Mexique et couper la Confédération sudiste en deux parties isolées l’une de l’autre. En outre, ces succès permirent d’occuper le Kentucky, État frontière vital, et de récupérer une partie du Tennessee. Les nordistes avancèrent en tout de deux cents milles. Par ailleurs, ces victoires eurent un grand retentissement politique. Elles montrèrent à l’Europe - et notamment à l’Angleterre - que le Sud n’était pas invincible sur les champs de bataille. Enfin, elles enlevèrent les derniers doutes qui pouvaient subsister sur le rôle du Kentucky dans le conflit, et permirent d’entreprendre une guerre plus révolutionnaire contre les esclavagistes.

[7] En ce qui concerne l’étude détaillée du rapport des forces armées lors des différentes opérations, aux divers moments de la guerre de Sécession américaine, cf. The War of the Rebellion : A Compilation of the Official Records of the Union en cinquante-six volumes. La série I traite particulièrement de cette période.

[8] De fait, les confédérés engagèrent une double campagne au Kentucky et au Maryland en septembre 1862, mais ils furent battus. Cf. les articles ci-après : « La situation en Amérique du Nord » (10 novembre 1862), et « Les événements d’Amérique du Nord » (12 octobre 1862). Comme Marx et Engels l’ont mis en évidence, le Sud devait attaquer en raison de la nature même de ses conditions sociales, tandis que le Nord, en raison de ses. hésitations essentiellement politiques, se tenait sur la défensive, bien qu’il jouît d’une supériorité sociale et militaire incontestable. (N. d. T.)

Lire la suite :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1862/05/km18620520.htm

Source :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/gcus/gcus.htm

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