English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 14 - Livre Quatorze : PROLETAIRES SANS FRONTIERES > L’Internationale Communiste décrite par Alfred Rosmer : "Moscou sous (...)

L’Internationale Communiste décrite par Alfred Rosmer : "Moscou sous Lénine"

mardi 23 septembre 2008, par Robert Paris

Extraits de "Moscou sous Lénine"

(1920)

d’Alfred Rosmer

(....)

XI : Parmi les délégués au IIe Congrès de l’Internationale communiste

Dans ces discussions d’avant congrès, ce qui dominait chez tous les délégués, c’était un désir profond, une volonté réfléchie d’accord ; pour tous la Révolution d’Octobre et la 3e Internationale étaient un bien commun. Rares cependant étaient ceux qui arrivaient tout préparés à approuver en tous points les thèses qui leur étaient soumises ; leur contenu échappait aux classifications habituelles, celles avec lesquelles ils étaient familiers, et la manière dont on abordait les problèmes était, elle aussi, différente. Il fallait reprendre tous les problèmes et les examiner à fond.

Pour les syndicalistes et les anarchistes, L’Etat et la Révolution avait grandement facilité un rapprochement des conceptions théoriques en ce qu’elles avaient d’essentiel. Mais la dictature du prolétariat, jusqu’alors du domaine de la théorie, se posait concrètement, et même comme le problème pratique le plus urgent. Or, cette période transitoire, ce passage du capitalisme au socialisme, on ne l’avait jamais approfondie, on l’avait même escamotée quand on la trouvait devant soi comme un obstacle : on sautait de la société capitaliste dans une cité idéale fabriquée à loisir. Même des militants syndicalistes comme Pataud et Pouget, dans un livre qu’ils avaient intitulé Comment nous ferons la Révolution, n’avaient apporté aucune contribution précise au problème de la période transitoire bien qu’ils y fussent engagés par le titre même de leur ouvrage : une brève grève générale ; le régime s’effondrait... et après quelques jours de troubles et un minimum de violences, les syndicalistes procédaient paisiblement à l’édification de la société nouvelle. Cela restait dans le domaine des contes de fées. À Moscou, en 1920, nous étions devant la réalité.

La bourgeoisie, même une bourgeoisie débile comme la bourgeoisie russe, ne se laissait pas abattre si facilement ; elle savait, elle aussi, quand elle était menacée, pratiquer le sabotage ; elle trouvait des appuis au dehors, la bourgeoisie du monde entier accourait à son aide. Loin de pouvoir se mettre paisiblement au travail, les révolutionnaires devaient se préparer pour la guerre, pour une guerre terrible, car l’attaque venait de toutes parts. Ils avaient voulu la paix. Ils avaient été généreux et magnanimes à l’égard de leurs ennemis ; ils avaient libéré des généraux rebelles sur parole ; tout avait été vain. La bourgeoisie leur imposait la guerre ; les généraux libérés manquaient à leur serment. Toutes les ressources d’un pays déjà épuisé et vidé par la guerre, les ressources matérielles et morales, avaient dû être jetées, pendant trois ans, dans la guerre. Compter que les choses se passeraient autrement et plus aisément ailleurs était une illusion impardonnable. La lutte serait encore plus acharnée, la bourgeoisie étant partout plus forte.

Certains délégués qui s’imaginaient être déjà en plein accord avec les thèses soumises au congrès étaient souvent ceux qui en étaient le plus éloignés. À MacLaine, délégué du Parti socialiste britannique, qui s’était vanté de pouvoir leur donner une adhésion sans réserves - il était d’accord sur le rôle du parti, sur la participation aux élections, d’accord sur la lutte dans les syndicats réformistes - Lénine avait répondu : “ Non, ce n’est pas si facile, ou si vous le croyez, c’est parce que vous êtes encore tout imprégné de ce bavardage socialiste qui était courant dans la 2e Internationale mais s’arrêtait toujours devant l’action révolutionnaire. ” À propos du Parti, Trotsky disait : “ Certes il ne serait pas nécessaire de convaincre un Scheidemann des avantages et de la nécessité d’un parti ; mais dans le parti que nous voulons il n’y aurait pas de place pour un Scheidemann. ” Et Boukharine répondait avec vivacité à un jeune camarade espagnol qui, désireux de prouver son orthodoxie communiste, s’était écrié : “ Nous menons une lutte sans pitié contre les anarchistes ”, “ Qu’est-ce que cela veut dire : combattre les anarchistes ? Il y a des anarchistes qui, depuis Octobre se sont ralliés à la dictature du prolétariat ; d’autres se sont approchés de nous et travaillent dans les soviets, dans des institutions économiques ; il ne s’agit pas de “ combattre ”, il faut discuter cordialement et franchement, voir s’il est possible de travailler ensemble, n’y renoncer que si on se heurte à une opposition irréductible. ”


J’avais retrouvé à Moscou Jack Tanner ; jusqu’en 1914, c’est lui qui nous envoyait des “ Lettres de Londres ” pour la Vie ouvrière ; je l’avais revu à Paris pendant la guerre ; il était venu travailler dans une usine de la banlieue parisienne [10]. Il représentait, avec Ramsay, ces “ Shop Stewards Committees” (comités de délégués d’atelier) qui s’étaient développés et avaient pris une grande importance au cours de la guerre en réaction contre l’attitude de la majorité des dirigeants trade-unionistes ralliés à la politique de guerre du gouvernement. J’étais avec eux en plein accord. La lutte au sein les syndicats réformistes n’était pas pour eux chose nouvelle ; ils en avaient toujours été partisans ; et comme moi ils avaient été jusqu’alors toujours réfractaires au parlementarisme et au parti politique.

Une vive sympathie nous rapprochait d’autres délégués bien qu’entre eux et nous certaines divergences persistaient ; John Reed et ses amis américains étaient d’accord avec les bolchéviks sur la question du parti, mais ils ne voulaient à aucun prix entendre parler du travail dans les syndicats réformistes. Wijnkoop, délégué des “ tribunistes ” hollandais (social-démocrates de gauche qui tenaient leur nom de leur journal De Tribune), se séparait nettement des “ gauchistes ” Pannekoek et Görter ; il trouvait intolérable la seule présence à Moscou de “ centristes ”, de socialistes opportunistes comme Cachin et Frossard, venus pour “ information ”. À chaque occasion il protestait brutalement contre leur présence : “ Ils ne sont pas à leur place ici ”, s’écriait-il.

Ces premiers contacts entre délégués étaient très précieux ; nous apprenions beaucoup les uns des autres. Nos conversations et discussions se prolongeaient tard dans la nuit. Elles étaient coupées par des expéditions vers des meetings, parmi les ouvriers et parmi les soldats. Un jour Boukharine vint prendre quelques-uns d’entre nous et nous emmena dans un campement militaire des environs de la ville. Comme nous arrivions près d’une haute tribune, Boukharine s’écria : “ Voilà notre tank ! - Quel rapport ? ” Il nous l’expliqua. Lorsque Ioudénitch, venant d’Estonie, attaqua en direction de Petrograd, il avança rapidement grâce à des tanks dont les Anglais avaient équipé son armée. Les jeunes recrues de l’Armée rouge n’avaient encore jamais vu ce redoutable engin ; il leur fit l’effet d’un monstre contre lequel ils étaient sans défense. Un inévitable désarroi, quelquefois une panique s’en étaient suivis. En face de ce puissant moyen matériel, l’Armée rouge ne pouvait avoir recours qu’à ses armes spéciales ; parmi elles, la plus importante, c’était la tribune d’où les bolchéviks expliquaient aux ouvriers et aux paysans le sens de la guerre qui leur était imposée ; les soldats savaient pourquoi ils se battaient !

Dans notre petite troupe il y avait, ce jour-là, le socialiste italien Bombacci ; il était député et jouait à l’antiparlementaire bien qu’il ne fût pas bordiguiste ; mais par une position d’extrême gauche qu’il ne précisait jamais, il contribuait pour sa part à isoler Serrati, laissé sans appui sur sa gauche. Il était très beau. Tête d’or. Barbe et cheveux brillaient dans le soleil. À la tribune il se livrait à une mimique impressionnante en grands gestes et mouvements de tout le corps, plongeant parfois par-dessus la barre d’appui comme s’il allait se précipiter dans le vide. Il avait toujours grand succès et il n’était pas nécessaire de traduire ses paroles. Nous ne le prenions pas trop au sérieux, mais nous n’aurions jamais pensé qu’il pût finir aux côtés de Mussolini. Nos longues et sérieuses discussions n’étaient pas exemptes de moments de détente ; on pouvait alors voir un groupe de délégués poursuivant Bombacci dans les couloirs du Dielovoï Dvor en criant : “ Abbàsso il deputàto ! ”

Avec un autre des délégués italiens, nos rapports étaient moins cordiaux et ne comportaient pas la plaisanterie : c’était D’Aragona, secrétaire de la “ Confederazione Generale del Lavoro ”. Ses camarades des organisations syndicales, Dugoni, Colombino, ne se montraient guère dans nos réunions ; ils repartirent assez vite. Il n’est certainement pas exagéré de dire qu’ils étaient venus plutôt pour trouver des raisons de combattre le bolchévisme que pour confirmer l’adhésion que leur parti avait donnée à la 3e Internationale. Pour essayer de justifier leur attitude, ils disaient, dans le privé, que jamais les ouvriers italiens ne supporteraient les privations imposées aux ouvriers russes par la Révolution d’Octobre. Mais comme D’Aragona avait signé l’appel du Conseil international provisoire des syndicats rouges, il ne pouvait toujours s’échapper et devait se soumettre à nos questions. Nous les posions sans ménagement parce que nous étions convaincus de son insincérité ; il ne faisait que suivre le courant, comme Cachin en France. Quand il se trouvait trop pressé par nous, il allait invariablement chercher Serrati qui le tirait alors de l’impasse où nous l’avions acculé [11].


Notes

[10] Il est aujourd’hui président de l’ “ Amalgamated Engineering Union ”.

[11] Comment D’Aragona et ses amis se comportèrent à leur retour en Italie, les lignes suivantes le montrent : “ Après avoir annoncé l’apogée révolutionnaire par l’occupation victorieuse des fabriques, leur déchéance apparut, soudaine, inéluctable. L’on ne tarda pas à constater que le mythe russe n’échauffait plus les esprits. Les membres de la mission socialiste qui étaient allés à Moscou au mois de juillet précédent, et qui, rentrant en Italie, s’étaient bien gardés, par peur des extrémistes rouges, de raconter leur profonde déception, ayant retrouvé leur courage, parlaient et proclamaient l’erreur énorme qu’avait été en Russie l’application des doctrines de Lénine. Aux interviews que donna, dans ce sens, aux journaux, M. D’Aragona, secrétaire général de la Confédération générale, s’ajouta la publication d’un réquisitoire bien plus efficace : le rapport documenté que deux chefs de l’organisation métallurgiste, MM. Colombino et Pozzani, lancèrent dans un volume où était décrite la destruction, accomplie par les bolchéviks, de toute l’énorme machine de la production. ” Domenico Russo : Mussolini et le fascisme, p. 45.

XII : Radek parle de Bakounine

Dans cette période d’avant congrès, j’eus une occupation supplémentaire avec la commission des mandats ; j’avais été désigné par le Comité exécutif pour en faire partie avec le Bulgare Chabline, et Radek, alors secrétaire de l’Internationale communiste.

Radek occupait dans l’Internationale une position particulière. Il était Polonais, avait surtout milité en Allemagne et maintenant il était plus ou moins russifié. Il avait la réputation d’un journaliste brillant et informé, mais il n’était pas rare d’entendre formuler des remarques désobligeantes quant à son comportement dans les groupements où il avait travaillé. Au cours des réunions intimes de la commission, et plus tard à l’Exécutif de l’Internationale communiste, j’eus l’occasion de le bien connaître. Après notre première rencontre au Comité exécutif, il m’avait demandé d’aller le voir à son bureau de l’Internationale, installée alors dans l’immeuble de l’ancienne ambassade d’Allemagne, la maison où l’ambassadeur von Mirbach avait été assassiné par le socialiste-révolutionnaire Bloumkine. Il prétendait connaître le français, mais en tout cas il ne le parlait pas et notre conversation eut lieu en anglais. Durant un récent emprisonnement en Allemagne, il avait, croyait-il, perfectionné sa connaissance de l’anglais ; il avait peut-être appris à le lire, mais la langue qu’il parlait était effroyable ; il était cependant le seul à ne pas s’en apercevoir, car il s’exprimait avec son assurance habituelle. Pour cette première rencontre il s’était mis en frais d’amabilité, et après m’avoir demandé quelques informations sur le mouvement français, il parla de ses récents travaux, notamment d’une étude sur Bakounine. “ Dans ma prison, dit-il, j’ai relu les principaux écrits de Bakounine et j’ai acquis la conviction que le jugement que nous, social-démocrates, portions sur lui, était en bien des points erroné. C’est un travail qu’il faut reprendre. ” J’avais l’impression d’une concession imprévue au syndicalisme et à l’anarchisme qui plaçaient Bakounine parmi leurs grands précurseurs. Revenant aux choses de France, il me demanda mon opinion sur les dirigeants du Parti socialiste français, en particulier sur Cachin et Frossard, et sur leur mission d’information. Il connaissait Francis Delaisi par son ouvrage sur La démocratie et les financiers, me questionna sur son activité présente et sur sa position pendant la guerre, sur la possibilité de l’amener au communisme. Je dus répondre que je n’en savais rien ; Delaisi était resté silencieux pendant la guerre dont il avait cependant annoncé l’approche, et assez exactement le caractère, dans sa brochure La guerre qui vient. Notre tâche, à la commission, était assez facile ; les délégués qui nous soumettaient leur mandat étaient presque tous connus ; il n’y eut guère de contestations ; seulement un incident de peu d’importance au sujet de la délégation française. Jacques Sadoul et Henri Guilbeaux avaient participé au premier congrès. Guilbeaux, considéré comme représentant de la “ gauche française de Zimmerwald ”, avec voix délibérative ; Sadoul, mandaté par le groupe communiste de Moscou, avait été admis avec voix consultative. Fallait-il les inclure tous les deux dans la délégation ? J’étais alors le seul délégué ayant un mandat du Comité de la 3e Internationale. J’estimais que Guilbeaux, par l’action qu’il avait menée en Suisse, était qualifié pour recevoir un mandat avec voix délibérative, tandis que Sadoul, qui se rattachait au Parti socialiste et n’avait été qu’un rallié de circonstance, aurait seulement voix consultative. Cette proposition n’avait guère plu à Radek - il détestait Guilbeaux pour des raisons personnelles ; il en avait avisé Sadoul qui nous envoya une vive protestation. On mit finalement Guilbeaux et Sadoul sur le même plan : délégués avec voix consultative, ce dont ils ne furent satisfaits ni l’un ni l’autre.

XIII : Smolny - Séance solennelle d’ouverture du IIe Congrès

Le 16 juillet 1920 tout le congrès partit pour Petrograd et y tint séance le lendemain. C’est de Petrograd que la Révolution était partie ; c’est là que devait s’ouvrir solennellement le 2e Congrès de l’Internationale communiste. Et d’abord à Smolny, cet ancien collège des demoiselles de la noblesse, devenu en Octobre le quartier général de la Révolution. Quand Lénine s’avança dans la grande salle où nous étions réunis, les délégués anglais et américains, renforcés de quelques unités car ils étaient peu nombreux, l’entourèrent, formant une chaîne et chantant “ For he’s a jolly good fellow ! ” : traditionnel témoignage qui, chez les Anglais ajoute l’affection à l’admiration. Après quelques brefs discours, les délégués, auxquels s’étaient joints des militants de Petrograd, partirent en cortège pour se rendre au Champ de Mars où étaient enterrées les victimes de la Révolution, ensuite au Palais de Tauride, siège de la Douma puis de ce Soviet de Petrograd dont nous avions suivi anxieusement les débats de mars à novembre ; peu nombreux au début, les bolchéviks avaient progressé rapidement pour y gagner la majorité dès septembre, et faire de Trotsky son président. C’était pour la deuxième fois, à douze ans de distance, que Trotsky présidait le Soviet de Petrograd ; le premier, le précurseur, étant celui de la Révolution de 1905. La salle des séances était semblable à celles où se réunissent les assemblées parlementaires dans tous les pays (à l’exception de l’Angleterre qui, sacrifiant à la tradition, s’offre la fantaisie d’un hall rectangulaire d’où la déclamation grandiloquente est forcément bannie) ; une tribune haut perchée, un amphithéâtre où prirent place les délégués, et une galerie pour les spectateurs. C’est là que se tint la séance inaugurale du congrès. Le discours fut prononcé par Lénine. Il ne peut être question dans le cadre de cet ouvrage de donner un compte rendu, même sommaire, des travaux et décisions de ce congrès, en réalité le premier congrès de l’Internationale communiste. L’assemblée de mars 1919 avait eu surtout pour objet de proclamer la 3e Internationale. Impatient d’inscrire ses idées dans les faits dès qu’il le jugeait possible et nécessaire, Lénine avait résisté aux objections, notamment à celles de Rosa Luxembourg et du Parti communiste allemand dont le seul délégué véritable au congrès - les Russes exceptés - était venu avec le mandat formel de s’opposer à la proclamation d’une nouvelle Internationale ; c’était trop tôt, on ne pouvait encore que la préparer, disait Rosa Luxembourg. Par contre, ce 2e congrès avait une représentation remarquable. Des délégués étaient venus de tous les coins du monde, et à son ordre du jour tous les problèmes du socialisme et de la révolution étaient inscrits. Pour ce congrès comme pour les deux autres - ceux qui se réunirent du temps de Lénine - je me bornerai à extraire les points essentiels des débats et des thèses, et je m’efforcerai de reconstituer l’atmosphère dans laquelle ils se déroulèrent, d’en établir le bilan. Le discours de Lénine fut très significatif de l’homme et de sa méthode. Il parut ignorer la solennité de cette rencontre en ce lieu. Pas de grandes phrases bien que les circonstances en auraient pu autoriser. La surprise fut grande quand on vit que son discours était bâti sur le livre de l’Anglais John Maynard Keynes Les conséquences économiques de la paix. Non que ce ne fût un ouvrage important ; parmi tous les experts de la Conférence de la paix, Keynes avait été le seul à voir clair, en tous cas le seul à oser montrer, quand il eût été encore temps d’y remédier, les funestes conséquences de la paix semi-wilsonienne pour l’économie de la nouvelle Europe. Lénine partait de ce livre, mais il arrivait vite à ce qui, je crois, était pour lui, l’essentiel. En cette période, son esprit était toujours dominé - comme son livre sur le “ gauchisme ” l’avait montré - par la crainte que les jeunes partis communistes considèrent la révolution comme chose facile et même inéluctable, et l’idée sur laquelle il insistait, c’est qu’il était faux et dangereux de dire qu’au lendemain de la guerre mondiale il n’y avait plus d’issue pour la bourgeoisie. Et selon sa méthode habituelle - qui donne à ses discours et à ses écrits l’apparence du décousu - après avoir formulé cette mise en garde, il y revint, la reprit, la développa en d’autres termes - des variations sur un même thème. Les membres du bureau du congrès prononcèrent de brefs discours. Dans celui de Paul Levi, il y eut une note déplaisante. À deux reprises, parlant de l’agression polonaise, il fit cingler le mot “ schlagen ”. Nous suivions tous avec joie la riposte que donnait l’Armée rouge à l’agression de Pilsudski ; la marche audacieuse de Toukhatchevsky sur Varsovie nous emplissait d’espoir, mais ce que nous en attendions c’était le soulèvement du peuple, la révolution en Pologne. Or le ton de l’orateur et ce “ schlagen ” répété révélaient chez Levi quelque chose de ce chauvinisme trop fréquent chez les Allemands à l’égard des Polonais, et, à coup sûr, ses paroles n’étaient pas sur ce point d’un internationaliste. L’après-midi un meeting eut lieu sur la vaste place du Palais d’Hiver, si riche en souvenirs. Les ministres de Kérensky y avaient trouvé leur dernier refuge. Une tribune était dressée devant le Palais d’où l’on dominait la foule venue pour écouter les orateurs ; on ne pouvait pas ne pas penser à une autre foule, celle que le pope Gapone avait conduite en suppliante devant Nicolas II et que celui-ci avait fait accueillir par une fusillade. Gorky vint un moment parmi nous. Il était grand, carré d’épaules, solidement bâti. On ne pouvait ignorer pourtant qu’il était gravement atteint et obligé à de grands soins ; c’était néanmoins une impression agréable de le trouver d’apparence si robuste. Il avait combattu à fond les bolchéviks et l’insurrection d’Octobre. Puis, sans renoncer complètement à ses critiques et réserves, il s’était rallié au régime, consacrant la plus grande part de son activité à sauver des hommes injustement persécutés, intervenant auprès des dirigeants soviétiques qui avaient été longtemps ses amis. On disait qu’il était l’un des auteurs d’une pièce originale dont nous devions avoir la primeur dans la soirée. On n’aurait pu imaginer plus bel emplacement pour ce théâtre en plein air que celui qui avait été choisi. C’était le péristyle et la place de la Bourse, et ce n’était pas seulement pour sa valeur de symbole. Le décor était grandiose. Le bâtiment, de style grec comme c’était, semble-t-il, une coutume universelle, était entouré d’une longue colonnade. Il occupait le sommet du triangle que formait ici Vassili Ostrov, entre les deux bras de la Néva. La rue s’étendait des quais du fleuve avec leurs palais de marbre jusqu’à la sinistre forteresse Pierre-et-Paul. La scène, c’était le péristyle qu’on atteignait par un haut escalier. La foule immense accourue pour voir le spectacle tenait à l’aise sur la vaste place. Dans ce cadre exceptionnel se déroulèrent une suite de scènes évoquant “ la marche du socialisme à travers les luttes et les défaites vers la victoire ”. L’histoire partait du Manifeste communiste. Les mots bien connus de son appel apparurent au sommet de la colonnade. “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Vous n’avez rien à perdre que vos chaînes ! ” L’éclairage était fourni par de puissants projecteurs installés sur des bâtiments ancrés dans la Néva. Les “ trois coups ” étaient donnés par les canons de la forteresse. Puis ce fut la Commune de Paris avec danses et chants de la Carmagnole ; la guerre de 1914, les chefs de la 2e Internationale se prosternant devant leurs gouvernements et devant le capitalisme, tandis que Liebknecht reprenait le drapeau rouge qu’ils avaient laissé tomber et criait : “ À bas la guerre ! ” Le renversement du tsarisme fut l’objet d’une réalisation originale : des autos montées par des ouvriers armés surgirent de plusieurs points de la place et jetèrent bas l’édifice impérial du tsar et de sa clique. Un bref épisode montrait Kérensky bientôt remplacé par Lénine et Trotsky, deux grands portraits qu’entourait un drapeau rouge, et que les projecteurs illuminèrent de tous leurs feux. Les dures années de la guerre civile trouvaient leur conclusion symbolique dans une charge de cavaliers de Boudienny anéantissant les vestiges des armées de la contre-révolution. C’était la fin, une immense “ Internationale ” monta dans la nuit. Acte de foi concluant dignement une journée chargée d’émotions.

XIV : Les débats du II° Congrès

De retour à Moscou, le congrès se mit aussitôt au travail. La délégation russe était importante par le nombre autant que par la valeur de ses membres. Elle comprenait : Lénine, Trotsky, Zinoviev, Boukharine, Radek, Rykov, Riazanov, Dzerjinsky, Tomsky, Pokrovsky, Kroupskaïa. Le premier point de l’ordre du jour, c’était le rôle du Parti communiste. Cependant pour un certain nombre de délégués, c’était la question du parti politique lui-même qui se trouvait d’abord posée ; ceux-là n’avaient jamais jusqu’alors appartenu à un parti politique ; toute leur activité se développait au sein des organisations ouvrières. C’est ce que Jack Tanner vint dire à la tribune. Il expliqua comment, pendant la guerre, s’étaient développés les “ shop stewards committees ”, l’importance nouvelle qu’ils avaient prise en s’opposant à la politique des leaders trade-unionistes engagés à fond dans la politique belliciste du gouvernement britannique. La dure bataille qu’ils avaient menée, non sans risques, pendant la guerre, les avait tout naturellement conduits à donner aux comités d’usine un programme révolutionnaire et à rallier, dès l’origine, la Révolution d’Octobre et la 3e Internationale. Mais leur action s’était toujours développée hors du Parti, et dans une bonne mesure contre le Parti dont certains dirigeants étaient les mêmes hommes qu’ils trouvaient devant eux dans les luttes syndicales. Leur propre expérience des années passées n’avait pu que renforcer leurs convictions syndicalistes : la minorité la plus consciente et la plus capable de la classe ouvrière pouvait seule orienter et guider la masse des travailleurs dans la lutte quotidienne pour leurs revendications aussi bien que dans les batailles révolutionnaires. Ce fut Lénine qui répondit à Jack Tanner, disant en substance : “ Votre minorité consciente de la classe ouvrière, cette minorité active qui doit guider son action, mais c’est le parti ; c’est ce que nous, nous appelons le parti. La classe ouvrière n’est pas homogène ; entre la couche supérieure, cette minorité parvenue à la pleine conscience, et la catégorie qu’on trouve au plus bas, celle qui n’en a pas la moindre notion, celle parmi laquelle les patrons recrutent les jaunes, les briseurs de grève, il y a la grande masse des travailleurs qu’il faut être capable d’entraîner et de convaincre si l’on veut vaincre. Mais pour cela la minorité doit s’organiser, créer une organisation solide, imposer une discipline basée sur les principes du centralisme démocratique ; alors, vous avez le parti. ” Un dialogue assez semblable quant au fond s’engagea entre Pestaña et Trotsky. A la différence de Tanner, qui ne représentait que des groupements encore peu nombreux et se développant en marge de l’organisation syndicale centrale, Pestaña pouvait parler au nom de la “ Confederacion Nacional del Trabajo ”. Elle ne groupait pas tous les syndiqués espagnols ; il existait une autre centrale syndicale où la tendance socialiste dominait, mais la C.N.T. pouvait se targuer de compter, alors, un million de membres ; elle était solidement implantée dans les régions industrielles du pays, surtout en Catalogne ; elle incarnait exactement la tradition anarcho-syndicaliste si vivace en Espagne. Aussi Pestaña parlait-il avec plus d’assurance que Tanner et sur un ton plus tranchant. À l’égard du parti, c’était plus que de l’hostilité, du dédain. “ Mais il est possible, concédait-il, que dans certains pays les ouvriers veuillent se grouper dans des partis politiques ; en Espagne nous n’en avons pas besoin. Et l’histoire montre que des révolutions, à commencer par la grande Révolution française, se sont faites sans parti. ” Trotsky n’avait pu s’empêcher de l’interrompre : “ Vous oubliez les Jacobins ! ” Reprenant, dans sa réponse, la question du Parti, Trotsky tint d’abord à répondre à Paul Levi qui, avec sa hauteur habituelle, avait déclaré que c’était là une question depuis longtemps tranchée pour la grande majorité des ouvriers d’Europe et même d’Amérique, et qu’un débat là-dessus n’était guère de nature à accroître le prestige de l’Internationale communiste. Sans doute, dit Trotsky, si vous songez à un parti comme celui de Scheidemann et de Kautsky. “ Mais si ce que vous avez dans l’esprit, c’est le parti prolétarien, alors on doit constater que dans les divers pays ce parti passe par différentes étapes de son développement. En Allemagne, la terre classique de la vieille social-démocratie, nous voyons une puissante classe ouvrière, hautement cultivée, progressant sans arrêt, incorporant en elle des restes appréciables de vieilles traditions. Nous constatons, d’autre part, que ce sont précisément ces partis qui prétendent parler au nom de la majorité de la classe ouvrière, les partis de la 2e Internationale, qui nous obligent à poser la question : le parti est-il nécessaire ou non ? Précisément parce que je sais que le parti est indispensable et que je suis persuadé de la valeur du parti, et précisément parce que je vois Scheidemann, d’une part, et de l’autre, des syndicalistes américains, espagnols ou français qui, non seulement veulent lutter contre leur bourgeoisie, mais qui, à la différence de Scheidemann, veulent la décapiter, je dis que, pour cette raison, je trouve très nécessaire de discuter avec ces camarades espagnols, américains et français afin de leur prouver que le parti est indispensable pour l’accomplissement de la tâche historique présente, le renversement de la bourgeoisie. J’essaierai de le leur prouver, sur la base de ma propre expérience, et non en leur disant, sur la base de l’expérience de Scheidemann, que la question est tranchée depuis longtemps. Nous voyons combien grande est l’influence des tendances antiparlementaires, dans les vieux pays du parlementarisme et de la démocratie, par exemple en France, en Angleterre et ailleurs. En France il m’a été donné de constater par moi-même, au début de la guerre, que les premières voix audacieuses contre la guerre, au moment où les Allemands étaient aux portes de Paris, s’élevèrent d’un petit groupe de syndicalistes français. C’étaient les voix de mes amis Monatte, Rosmer, et d’autres. Il ne pouvait être question alors de parler de la formation d’un parti communiste : de tels éléments étaient trop peu nombreux. Mais je me sentais un camarade parmi des camarades dans la compagnie de Monatte, de Rosmer et de leurs amis dont la plupart avaient un passé anarchiste. Mais que pouvait-il y avoir de commun entre moi et Renaudel qui, lui, comprenait très bien le besoin du parti. “ Les syndicalistes français mènent leur travail révolutionnaire dans les syndicats. Quand je discute cette question avec Rosmer, nous avons un terrain commun. Les syndicalistes français, en défi aux traditions de la démocratie et à ses déceptions, disent : “ Nous ne voulons pas de partis politiques, nous sommes partisans de syndicats ouvriers et d’une minorité consciente qui, dans leur sein, préconise et applique les méthodes d’action directe. ” Qu’entendaient les syndicalistes français par cette minorité ? Cela n’était pas clair à eux-mêmes ; c’était un présage du développement ultérieur qui, en dépit des préjugés et des illusions, n’a pas empêché ces mêmes syndicalistes de jouer un rôle révolutionnaire en France et de rassembler cette petite minorité qui est venue à notre congrès international. “ Que signifie exactement cette minorité pour nos amis ? C’est la fraction d’élite de la classe ouvrière française, une fraction qui a un programme clair et une organisation propre, une organisation dans laquelle toutes les questions sont discutées, où on prend aussi des décisions et où les membres sont liés par une certaine discipline. Par voie de simple conséquence de la lutte contre la bourgeoisie, de sa propre expérience et de l’expérience des autres pays, le syndicalisme français sera amené à créer le Parti communiste. “ Le camarade Pestaña, qui est le secrétaire de la grande organisation syndicaliste espagnole, est venu à Moscou parce qu’il y a parmi nous des hommes qui, à des degrés divers, appartiennent à la famille syndicaliste ; d’autres sont, pour ainsi dire, “ parlementaires ” ; d’autres enfin ne sont ni parlementaires ni syndicalistes, mais sont partisans de l’action de masse, etc. Mais que lui offrirons-nous ? Nous lui offrirons un Parti communiste international, c’est-à-dire l’unification des éléments avancés de la classe ouvrière qui ont apporté ici leurs expériences, les confrontent mutuellement, se critiquent l’un l’autre et, après discussion, prennent des décisions. Quand le camarade Pestaña rentrera en Espagne, porteur des décisions du congrès, ses camarades le questionneront : “ Que nous rapportes-tu de Moscou ? ” demanderont-ils. Il leur présentera les fruits de nos travaux et soumettra nos résolutions à leur vote et ceux des syndicalistes espagnols qui s’uniront sur la base de nos thèses ne formeront rien d’autre que le Parti communiste espagnol. “ Nous avons reçu aujourd’hui une proposition de paix du gouvernement polonais. Qui peut répondre à une telle question ? Nous avons le conseil des commissaires du peuple ; mais il doit être soumis à un certain contrôle. Le contrôle de qui ? Le contrôle de la classe ouvrière comme masse informe, chaotique ? Non, le Comité central du parti sera convoqué, examinera la proposition et décidera. Et quand il nous faut mener la guerre, organiser de nouvelles divisions, rassembler les meilleurs éléments - vers qui nous tournons-nous ? Nous nous tournons vers le Parti, vers son Comité central. Et il en est de même pour le ravitaillement, pour les problèmes agricoles, pour tous les autres. Qui décidera de ces questions en Espagne ? Le Parti communiste espagnol - et j’ai confiance que le camarade Pestaña sera un des fondateurs du Parti [12]. ”

Aux yeux de Lénine la question nationale n’était guère moins importante que celle du Parti. Les pays coloniaux et semi-coloniaux avaient été soulevés par la Révolution russe ; leur lutte pour l’indépendance se présentait dans des conditions favorables, leurs oppresseurs impérialistes sortant tous de la guerre épuisés ; elle pouvait être décisive, assurer leur libération et affaiblir pour autant les grandes puissances impérialistes. Il n’ignorait pas que, sur ce point aussi, des conceptions différentes et parfois opposées allaient se heurter au congrès. Avant la guerre il avait déjà polémiqué là-dessus avec Rosa Luxemburg pour qui le socialisme passait par-dessus les revendications nationales, toujours plus ou moins entachées de chauvinisme. Et il avait des raisons de penser que ce point de vue serait celui d’un certain nombre de délégués. Aussi avait-il pris sur lui de rédiger les thèses et tenait-il à les rapporter devant le congrès après les débats de la commission. C’est en effet à la commission même qu’eut lieu la vraie discussion. La délégation hindoue était relativement nombreuse, elle avait à sa tête un homme capable, Manabendra Nath Roy. Son activité dans l’Inde lui avait valu d’être emprisonné puis expulsé ; la Révolution d’Octobre l’avait trouvé au Mexique, et il était venu à Moscou, par l’Allemagne, s’arrêtant et s’informant en cours de route, de sorte qu’il arrivait au congrès assez bien instruit du mouvement révolutionnaire dans le monde. Il avait, sur la lutte à mener contre l’impérialisme britannique, des idées bien arrêtées. Selon lui, c’était le Parti communiste hindou qui devait en prendre la direction. Sans doute la bourgeoisie hindoue avait son programme de revendications d’ordre national ; mais loin de s’unir à elle dans la lutte pour l’indépendance, il fallait la combattre au même titre que les occupants britanniques, parce que, dans la mesure où elle exerçait un pouvoir propre - elle possédait déjà d’importantes usines dans le textile et la métallurgie - elle était l’ennemi des travailleurs, un exploiteur aussi âpre que les capitalistes des nations démocratiques indépendantes. Patiemment, Lénine lui répondit, expliquant que, pour un temps plus ou moins long, le Parti communiste hindou ne serait qu’un petit parti peu nombreux, n’ayant que de faibles ressources, incapable d’atteindre, sur la base de son programme et par sa seule activité, un nombre appréciable de paysans et d’ouvriers. Par contre, sur la base des revendications d’indépendance nationale, il devenait possible de mobiliser de grandes masses - l’expérience l’avait déjà amplement démontré - et c’est seulement au cours de cette lutte que le Parti communiste hindou forgerait et développerait son organisation de telle sorte qu’il serait en mesure, une fois les revendications d’ordre national satisfaites, de s’attaquer à la bourgeoisie hindoue. Roy et ses amis firent quelques concessions, ils admirent que, dans certaines circonstances, une action commune pourrait être envisagée ; cependant des divergences importantes subsistaient, et, rapportant sa thèse devant le congrès, Lénine y joignit celle de Roy, formant co-rapport. La question syndicale fut la moins bien traitée par le congrès ; sans ampleur et sans profit. Non qu’elle n’ait été longuement discutée : la commission la débattait encore au moment où la séance plénière allait l’aborder et des réunions préliminaires avaient eu lieu déjà avant même mon arrivée entre Radek et les syndicalistes britanniques. Radek avait été désigné comme rapporteur, et c’est lui qui avait rédigé les thèses bien qu’il n’eût aucune compétence particulière dans ces questions. Il abordait un problème difficile avec la mentalité d’un social-démocrate allemand pour qui le rôle subalterne des syndicats était chose établie et qu’il n’était plus la peine de discuter. Il aurait volontiers répété ici ce que son ami Paul Levi avait dit à propos du parti : une telle discussion était humiliante et peu propre à accroître le prestige de l’Internationale communiste. Il trouvait un appui sans réserve auprès des autres membres social-démocrates de la commission, parmi lesquels Walcher se montrait un des moins compréhensifs, ignorant ou voulant ignorer les caractéristiques du mouvement syndical dans un pays comme l’Angleterre par exemple, où il avait pourtant de solides traditions et une longue histoire. On trouvait donc invariablement d’un côté Tanner, Murphy, Ramsay, John Reed, pas d’accord en tous points mais l’étant pour repousser comme insuffisants des textes qui, au fond, se bornaient à reprendre ceux en faveur dans la 2e Internationale. De l’autre côté se tenaient Radek et les social-démocrates, sûrs de posséder la vérité. On discutait pendant des heures sans avancer d’un pas. Or, malgré l’importance nouvelle attribuée au rôle du parti, à la nécessité reconnue d’un organisme central pour mener la lutte révolutionnaire selon l’exemple du Parti communiste russe, le rôle des syndicats dans les pays capitalistes et leur rôle dans l’édification de la société socialiste restaient considérables ; on ne pouvait l’ignorer à Moscou, car il n’était pas rare d’entendre des récriminations et des critiques à l’égard des syndicats russes et de la façon dont ils s’acquittaient de leurs tâches, sur leur insuffisance, critiques que les dirigeants syndicaux ne laissaient pas non plus sans réponse. Des problèmes nouveaux se posaient ; au cours de la guerre des conseils d’usine avaient surgi dans beaucoup de pays ; quelles devaient être leurs attributions particulières ? quels seraient leurs rapports avec les syndicats ? Quand je vins à la commission, elle avait déjà tenu plusieurs séances, mais j’aurais pu croire que c’était la première. Les social-démocrates étaient si persuadés de détenir la vérité qu’ils se bornaient à formuler leurs points de vue, décidés d’avance à ne tenir aucun compte des remarques de leurs antagonistes. Radek suivait d’une oreille distraite, dépouillant les volumineux paquets de journaux que lui apportaient les courriers de l’Internationale communiste. Quand il avait fini on levait la séance pour se réunir de nouveau au gré de sa fantaisie. Il arrivait qu’au cours d’une séance plénière du congrès, on fût avisé que la commission se réunirait dès qu’elle prendrait fin - c’était ordinairement autour de minuit ; on recommençait la discussion jusqu’à deux ou trois heures du matin, puis on allait se coucher, certains d’avoir perdu son temps. Même la partie des thèses sur laquelle je me trouvais en accord avec Radek - la lutte à l’intérieur des syndicats réformistes et l’opposition à toute scission - était formulée si brutalement, si sommairement, qu’elle ne pouvait que heurter et certainement pas convaincre. Quand la résolution fut apportée devant le congrès, John Reed vint me trouver ; il était très ému : “ Nous ne pouvons pas rentrer en Amérique avec une décision pareille, me dit-il ; l’Internationale communiste n’a de partisans et de sympathie dans le monde syndical que parmi les “ Industrial Workers of the World ” (I.W.W.), et vous nous envoyez à l’American Federation of Labor où elle n’a que d’irréductibles adversaires. ”

Outre la thèse sur la question nationale, Lénine s’était chargé de celle concernant “ Les tâches de l’Internationale communiste ”. Il y attachait une égale importance, car, en fait, elle reprenait et précisait les conclusions, les décisions du congrès, les plaçait dans le cadre de la situation de chaque pays. La commission désignée pour les étudier était si nombreuse que ses séances ressemblaient déjà à un petit congrès ; elles avaient lieu de dix heures à quatre heures, sans interruption. Un matin, dix heures étant déjà passées, nous étions encore à l’hôtel quand on vint nous dire que Lénine nous rappelait que la réunion devait commencer à dix heures au Kremlin. Inutile de noter que nous étions assez confus en prenant place autour de la table. Zinoviev et Radek nous avaient donné de mauvaises habitudes ; avec eux il y avait toujours un certain décalage sur l’horaire, et nous ignorions que pour Lénine et pour Trotsky - qui en cela aussi se ressemblaient - l’heure était l’heure. Aussi le jour suivant nous étions tous en place dès dix heures. Mais cette fois c’était Lénine qui manquait. Il arriva avec un bon quart d’heure de retard, s’excusa, c’était son tour d’être confus : il vivait alors à Gorky, à trente verstes de Moscou, une panne d’auto l’avait immobilisé - et on reprit la discussion au point où l’on l’avait laissée. La thèse, rédigée par Lénine, offrait un moyen commode de discussion. On prenait paragraphe par paragraphe, discutant, corrigeant, amendant ou ratifiant simplement le texte proposé. La hantise du “ gauchisme ” était, ici encore, présente ; on nous demandait de condamner nommément les organes et organisations qui en étaient atteintes, telle la revue Kommunismus de Vienne, et aussi le bulletin publié en Hollande par le bureau de l’Europe occidentale de l’Internationale communiste où du “ gauchisme ” s’était occasionnellement manifesté. Je fis remarquer qu’on ne pouvait mettre sur le même rang une revue dirigée par des communistes austro-balkaniques et le bulletin de l’I.C. ; si l’on voulait mentionner celui-ci, c’est la direction de l’Internationale qu’il fallait blâmer puisqu’elle en avait la responsabilité. Cela me paraissait si évident que je n’imaginais pas qu’une discussion pût s’engager là-dessus, et après tout ce n’était qu’un détail. Mais Zinoviev insista, Paul Levi l’appuya : il fallait aussi blâmer le bulletin. “ Eh bien, dit Lénine, on va voter. - Mais où est Boukharine, s’écria-t-il, il faut le trouver. ” On ramena Boukharine - il disparaissait souvent. Lénine lui dit : “ Asseyez-vous là, à côté de moi, et ne bougez plus. ” La commission se divisa exactement en deux parties : même nombre de voix pour et contre. Lénine avait suivi les opérations sans prendre parti ; il avait réservé son vote ; il fit pencher la balance de notre côté. Une affaire infiniment plus importante retint ensuite l’attention de la commission ; c’était la question italienne. Le Parti socialiste italien était si profondément divisé, qu’il est à peine exagéré de dire que chacun de ses délégués représentait une tendance ; isolé dans sa délégation, Serrati faisait seul de vains efforts pour maintenir ensemble tous ces éléments divergents. La tendance de droite comptait les dirigeants les plus connus et sans doute les plus instruits, Turati et Treves ; elle était absolument hostile à la 3e Internationale. À l’extrême gauche on voyait Bordiga et ses amis, chauds partisans de l’I. C., mais abstentionnistes ; Bombacci représentait une gauche inconsistante ; Graziadei se cantonnait sur le terrain paisible de la théorie ; le vieux Lazarri, secrétaire du parti, n’était pas là, mais je l’avais rencontré lors d’un de ses voyages à Paris et l’avais entendu parler de la nouvelle Internationale sans sympathie : “ l’adhésion n’est pas encore acquise ”, disait-il. Il apparaissait clairement que si le Parti socialiste italien avait voté l’adhésion à la 3e Internationale, c’était parce que sa direction n’avait pu résister à la forte poussée venant de la base du parti, des ouvriers et des paysans. Abandonné par tous, Serrati restait seul pour recevoir tous les coups. Mais il y avait encore une autre tendance ; elle n’avait pas de délégués au congrès et c’était justement celle dont il était dit dans la thèse que nous discutions qu’elle exprimait exactement, par ses écrits et par son activité, les conceptions de l’Internationale communiste. C’était le groupe de l’ “ Ordino Nuevo ” de Turin, dont les militants les plus connus étaient Gramsci et Tasca [13]. Lorsqu’on arriva au paragraphe concernant l’Italie, on constata qu’il n’y avait pas de délégué italien présent ; aucun n’avait voulu venir ; précisément à cause de leurs divergences de vues, nul ne se considérait autorisé à parler au nom du parti. On dut demander à Bordiga de venir exposer et préciser la position de l’ “ Ordino Nuevo ” - ce qu’il fit très honnêtement, bien qu’il eût commencé comme toujours par marquer ses distances ; les précisions qu’il apporta confirmèrent le rédacteur de la thèse dans son intention de donner l’ “ investiture ” à l’ “ Ordino Nuevo ” et la commission, unanime, l’approuva. Enfin venaient d’Angleterre et le Labour Party. Les communistes doivent y adhérer, disait Lénine ; mais là il se heurtait à l’hostilité générale et absolue des Britanniques. Zinoviev appuya Lénine ; Paul Levi le fit sur un ton qui exprimait le dédain d’un Allemand à la fois pour la rétrograde et déclinante Angleterre et pour ses minuscules groupes communistes ; Boukharine avec cordialité et compréhension. Mais tous ces lourds assauts n’ébranlaient pas les Britanniques qui, au surplus, trouvaient du renfort chez les Américains, chez le Hollandais Wijnkoop. Comme président de la commission, je devais parler le dernier, mais on avait tellement répété, des deux côtés, les mêmes arguments qu’il n’y avait plus rien à ajouter ; certain de répondre au désir général, je dis que je consentais à me sacrifier et qu’on pouvait passer au vote. “ Non, non, dit Lénine ; il ne faut jamais se sacrifier. ” Je résumais alors les arguments avancés par les Britanniques, c’étaient aussi les miens. Lénine avait pour lui, très nettement, la majorité de la commission, mais comme il sentait que l’opposition à ses vues demeurait sérieuse, il voulut que la question fût portée devant le congrès, et bien que je me fusse prononcé contre ce point particulier de sa thèse, il me demanda de me charger du rapport de la commission en séance plénière. Le débat fut suivi par le congrès avec grande attention et une certaine curiosité car les Anglais avaient décidé de faire défendre leur point de vue par Sylvia Pankhurst. Elle était une des filles de la célèbre féministe qui avait mené une agitation “ révolutionnaire ” pour arracher le vote des femmes, mais seule de sa famille elle était passée du féminisme au communisme ; elle dirigeait un hebdomadaire, éditait des brochures, s’était révélée active et excellente propagandiste. Le discours qu’elle prononça était un discours de meeting non de congrès, le discours d’une agitatrice. Elle parlait avec feu, s’agitant dangereusement sur l’étroite tribune. Nous n’avions pas en elle un bon défenseur ; même l’argument sentimental du refus d’entrer dans un parti discrédité aux yeux des ouvriers, d’y retrouver les chefs qui avaient trahi pendant la guerre, et qui après tout n’était pas un argument négligeable, se trouva noyé dans une abondante déclamation. La thèse de Lénine l’emporta mais la minorité resta imposante.

Je n’ai rien dit encore d’une question dont on devait cependant beaucoup parler par la suite, celle des “ conditions d’admission à l’Internationale communiste ”. Il y en avait vingt et une. Les communistes russes les avaient rédigées avec un soin méticuleux ; ils entendaient répondre ainsi par avance aux critiques dirigées contre la méthode par eux suivie pour constituer l’Internationale communiste ; ces conditions draconiennes formeraient un barrage si solide que les opportunistes ne pourraient jamais le franchir. Que ce fut une illusion, ils devaient vite s’en apercevoir. Ils avaient, certes, une bonne connaissance des mouvements ouvriers des pays d’Europe ; ils en connaissaient aussi les chefs, ils les rencontraient dans les congrès de la 2e Internationale. Mais ce qu’ils ne savaient pas et ne pouvaient savoir, c’était, jusqu’où pouvait aller l’habileté manœuvrière de ces hommes formés dans les pratiques du parlementarisme démocratique. Ils avaient plus de tours dans leur sac que les Russes soupçonneux n’en pouvaient imaginer. Le secrétaire du Parti communiste français, Frossard, par exemple, devait pendant deux années leur administrer une leçon dans l’art de se dérober. Rosa Luxembourg qui, elle, les connaissait à fond parce qu’elle avait passé sa vie de militante dans la social-démocratie allemande d’où elle pouvait aisément suivre la vie des partis des pays voisins, avait écrit, dès 1904, un article publié par l’Iskra (en russe) et par la Neue Zeit (en allemand) qui aurait pu mettre en garde les rédacteurs des thèses sur les 21 conditions s’ils l’avaient eu alors présent à la mémoire. “ Avant tout, écrivait-elle, l’idée qui est à la base du centralisme à outrance : le désir de barrer le chemin à l’opportunisme par les articles d’un statut, est radicalement fausse... Les articles d’un règlement peuvent maîtriser la vie de petites sectes et de cénacles privés, mais un courant historique passe à travers les mailles des paragraphes les plus subtils. ” Critique anticipée dont la vie ultérieure de l’Internationale communiste confirma la justesse.

Au cours d’une des séances du congrès, un grand garçon d’une vingtaine d’années s’était approché de moi. Il était Français, venait d’arriver à Moscou, désirait me parler. C’était Doriot. Il me raconta son histoire. Elle tenait en peu de mots : il avait été poursuivi et condamné pour un article antimilitariste à quelques mois de prison. Au lieu de se laisser emprisonner il avait décidé de s’échapper, préférant la résidence de Moscou à une cellule de la prison de la Santé. Son éducation politique était assez sommaire mais il était alors réservé, modeste et appliqué. Il passa à Moscou deux années entières, rentra en France pour prendre le secrétariat des Jeunesses communistes, fut élu député en 1924. Sa rupture avec l’Internationale communiste où le “ bon droit communiste ” était de son côté - il avait refusé de suivre Staline dans son tournant “ gauchiste ” de la “ troisième période de l’Internationale communiste ” - aurait pu lui permettre de former et d’organiser une saine opposition. Mais, durant sa brève et brillante carrière, il avait appris à manœuvrer, était devenu très vite un parfait politicien et il avait été contaminé trop sérieusement par le stalinisme pour pouvoir entreprendre une tâche désintéressée ; il voulait être un “ chef ” et il lui fut facile de passer, comme beaucoup d’autres, du stalinisme à l’hitlérisme.

Notes [12] Cette prévision optimiste ne devait pas se réaliser. À son retour en Espagne Pestaña fut de ceux des leaders syndicalistes - la majorité - qui retirèrent l’adhésion qu’ils avaient donnée à la 3e Internationale en 1919. Mais l’histoire ne finit pas là, pour Pestaña. Il n’adhéra pas au Parti communiste espagnol, mais dix années plus tard, il fonda un “ Parti syndicaliste ” qui ne compta jamais que peu de membres et plus d’intellectuels que d’ouvriers, la plupart anciens militants de la C.N.T. ayant rompu avec l’organisation anarcho-syndicaliste. Quant à l’antiparlementaire, envoyé aux Cortès en 1936 par les électeurs de Cadix, il mourut, député, deux ans plus tard, à Valence. [13] “ Le groupe de l’ “ Ordine Nuevo ” constituait une véritable fraction dans la région piémontaise. Il déployait son activité parmi les masses, sachant établir une connexité étroite entre les problèmes intérieurs du Parti et les revendications du prolétariat piémontais. ” Gramsci, Correspondance internationale, 18 juillet 1925.

XV : Trotsky prononce le discours-manifeste de clôture

Le congrès s’acheva avec la même solennité qui avait marqué ses débuts. La scène était cette fois à Moscou ; pour son ultime séance, le congrès se réunissait au Grand-Théâtre. Les délégués s’étaient massés sur la scène. Une longue table la barrait entièrement, derrière laquelle se tenaient Zinoviev et les membres du Comité exécutif. La vaste salle était bondée d’une foule joyeuse et attentive : militants du Parti, des syndicats, des soviets. La réunion était enfin pour eux. Au Kremlin, les discussions avaient toujours lieu en allemand, en anglais, en français ; il était temps qu’on parlât russe. Le discours fut prononcé par Trotsky. C’était le manifeste du congrès, mais un manifeste d’un caractère différent de ce qu’on entend habituellement par ce terme. Il était divisé en cinq grandes parties. Trotsky décrivait d’abord la situation générale du monde, les relations internationales après le traité de Versailles ; un sombre tableau mais tel que les innombrables victimes de la guerre commençaient à le voir. Puis il passait à la situation économique. Appauvrissement et désorganisation générale de la production à laquelle on tente de remédier par un recours à l’intervention de l’Etat. Mais, en fait, les interventions de l’Etat dans l’économie ne font que rivaliser avec l’activité pernicieuse des spéculateurs en aggravant le chaos de l’économie capitaliste à l’époque de son déclin. Dans cette période de déclin, la bourgeoisie a complètement abandonné l’idée de se concilier le prolétariat par les réformes. Il n’est plus une seule grande question qui soit tranchée par le vote populaire. Toute la machinerie étatique retourne de plus en plus clairement vers sa forme primitive : des détachements d’hommes armés. Il faut abattre l’impérialisme pour permettre à l’humanité de vivre. En face de ce régime agonisant, la Russie soviétique, elle, a montré comment l’Etat ouvrier est capable de concilier les exigences nationales et les exigences de la vie économique, en dépouillant les premières de leur chauvinisme, en libérant les secondes de l’impérialisme. Sur le fond de ce large exposé, Trotsky résumait alors les débats et expliquait les décisions, concluant par ces mots : “ Dans toute son activité, soit comme leader d’une grève révolutionnaire, soit comme organisateur de groupes clandestins, soit comme secrétaire de syndicat, député, agitateur, coopérateur, ou combattant sur la barricade, le communiste reste toujours fidèle à lui-même, membre discipliné de son parti, ennemi implacable de la société capitaliste, de son régime économique, de son Etat, de ses mensonges démocratiques, de sa religion et de sa morale. Il est un soldat dévoué de la révolution prolétarienne et l’annonciateur infatigable de la société nouvelle. Ouvriers et ouvrières ! Sur cette terre il n’y a qu’un drapeau sous lequel il soit digne de vivre et de mourir, c’est le drapeau de l’Internationale communiste. ” L’homme, ses paroles, la foule qui l’écoutait, tout contribuait à conférer à cette ultime séance du congrès une grandeur émouvante. Le discours avait duré un peu plus d’une heure. Trotsky l’avait prononcé sans notes ; c’était merveille de voir comment l’orateur organisait ce vaste sujet, l’animait par la clarté et la puissance de sa pensée, et d’observer sur les visages l’attention passionnée avec laquelle on suivait sa parole. Parijanine - un Français qui vivait depuis une douzaine d’années en Russie - vint à moi ; il était en proie à une vive émotion : “ Pourvu que ce soit bien traduit ! ” me dit-il, exprimant ainsi bien plus que le souci d’une traduction fidèle : la crainte que quelque chose de cette grandeur ne fût perdu.

Le Comité exécutif se réunit dès le lendemain du congrès. Il devait examiner les conséquences pratiques des décisions et résolutions adoptées, prendre les mesures touchant leur application. Le premier point de son ordre du jour était la désignation du président et du secrétaire. La réélection de Zinoviev à la présidence ne faisait pas question mais il en allait tout autrement pour le secrétariat : la délégation russe demandait l’élimination de Radek. La première secrétaire de l’Internationale communiste avait été Angelica Balabanov ; Radek l’avait remplacée au début de 1920 ; il n’avait donc occupé ce poste que pendant peu de temps. Cependant sa candidature, qu’il maintenait, était défendue par quelques délégués, notamment par Serrati. Une discussion s’engagea ; elle fut assez brève car elle ne faisait que répéter un débat qui avait eu lieu au Comité exécutif quelques jours avant la réunion du congrès. C’était une affaire importante, capitale, car la question qui s’était trouvée inopinément posée était celle-ci : avec qui faire l’Internationale communiste ? Avec quels partis ? Quels groupes ? Quelles tendances révolutionnaires ? Qui admettre et qui repousser ? Seuls les partis socialistes qui votaient l’adhésion tout en conservant dans leur sein des adversaires de l’Internationale communiste ? Ou seuls les nouveaux groupements qui s’étaient formés pendant la guerre sur les bases mêmes de l’adhésion à la 3e Internationale ? Le Parti communiste russe avait adopté une solution intermédiaire : ses thèses sur l’admission à l’Internationale communiste comportant 21 conditions devaient être à la fois une garantie contre les opportunistes, une barrière leur en interdisant l’entrée, et elles devaient faciliter la sélection indispensable parmi les membres des vieux partis socialistes. Or, à la surprise générale, Radek avait évoqué une question qu’on croyait tranchée et il avait pris nettement position contre la décision du Parti communiste russe : le congrès va se réunir, dit-il, qui peut y participer ? Certainement pas ces nouvelles organisations qui, bien que constituées sur la base de l’adhésion à la 3e Internationale, comprennent surtout des syndicalistes et des anarchistes, mais uniquement les délégués des partis, socialistes ou communistes, qui ont seuls qualité pour désigner des délégués. Serrati et Paul Levi aussitôt l’appuyèrent ; l’opération avait sans doute été préparée ; le Parti socialiste italien et le Parti communiste allemand étaient, en dehors du Parti communiste russe, les deux partis importants de l’Internationale. Radek pouvait penser que leur intervention en sa faveur serait décisive. Mais il avait fait un mauvais calcul. Boukharine lui rappela la position prise par le Comité central du Parti communiste russe, le texte des appels lancés par l’Internationale communiste aux ouvriers de tous les pays. Avec les opportunistes, dit-il en substance, nous n’avons rien de commun ; avec les révolutionnaires sincères et éprouvés qui ont voté l’adhésion à la 3e Internationale, nous voulons discuter amicalement ; nous avons nous-mêmes fait les révisions de notre programme devenues nécessaires ; nous nous sommes défaits, selon l’expression de Lénine, de notre linge sale social-démocrate pour construire le communisme sur une nouvelle base ; nous voulons poursuivre nos efforts pour amener les syndicalistes et les anarchistes à faire pour leur compte l’opération qui leur permettra de nous rejoindre dans les nouveaux partis communistes en formation. Boukharine avait conclu en disant ne pouvoir comprendre pourquoi Radek avait remis en question les décisions prises par le Parti communiste russe et par l’Internationale. “ Que font ici les délégués anglais des Shop Stewards et des Workers’ Committees ? Que fait Pestaña ? Que fait Rosmer ? Pourquoi les avoir appelés si on était résolu à fermer devant eux les portes du congrès ? ” C’était si évident que Radek ne put trouver d’autres recrues pour sa manœuvre de dernière heure : il resta avec Levi et Serrati. J’ai parlé d’eux ailleurs ; ce que j’en ai dit explique leur attitude surtout en ce qui concerne Paul Levi ; il détestait en bloc les anarchistes et les syndicalistes, éléments d’une “ opposition ” qui ne cessait de le hanter ; les mobiles de Serrati étaient différents ; il trouvait inadmissible que l’Internationale accueillît cordialement les groupements syndicalistes et anarchistes alors qu’elle ne cessait de formuler des exigences diverses à l’égard d’un imposant parti comme le sien. On en était resté là à cette séance du comité exécutif, mais il y avait, bien entendu, une conclusion à tirer de ce débat, et la conclusion, c’était, selon la délégation russe à l’Internationale communiste, l’élimination de Radek du secrétariat ; les débats n’avaient fait que souligner son inévitabilité. Elle ne fut cependant pas adoptée tout de suite. Pour remplacer Radek, la délégation proposait un communiste russe, Kobiétsky. Nous ne le connaissions pas ; John Reed qui ne le connaissait pas davantage, demanda cependant qu’on ajournât la décision ; il avait reçu, disait-il, des informations qu’il fallait vérifier ; il y aurait, dans le passé politique de Kobiétsky, des compromissions qui le rendaient indésirable, surtout à un poste de cette importance. Il n’était pas difficile de voir d’où John Reed avait reçu ces informations. Radek se cramponnait. Mais Zinoviev fit remarquer que la présentation par la délégation russe était une garantie, et l’affaire fut réglée. Après l’expérience de Radek au secrétariat, le choix d’un homme moins brillant mais plus sûr s’imposait. Une autre décision importante fut prise ce même jour. Sur l’initiative de la délégation russe, on demanda à chaque délégation de désigner un représentant qui demeurerait à Moscou, participerait directement aux travaux de l’Internationale communiste ; une liaison permanente serait ainsi réalisée, assurant une bonne information réciproque entre l’Internationale communiste et ses sections. Pour moi, cette décision était la bienvenue. Je m’étais mis en route non pour aller à un congrès, mais pour étudier sur place la Révolution bolchéviste et le régime soviétique qu’elle avait instauré - ce que le congrès ne m’avait guère permis de faire ; j’en aurais désormais la possibilité. En outre, je désirais vivement suivre le travail du Conseil international provisoire des syndicats rouges ; c’était là où je me sentais le plus à l’aise et où j’étais sûr de faire un travail utile. La tactique défendue énergiquement par Lénine contre les “ gauches ” dans la Maladie infantile et approuvée par la majorité du congrès pouvait paraître contradictoire ; on demandait aux communistes, aux ouvriers révolutionnaires, de rester dans les syndicats réformistes, et, d’autre part, on s’acheminait ouvertement vers une Internationale syndicale rouge. Les leaders réformistes de la Fédération syndicale internationale d’Amsterdam ne manquaient pas de le dire ni même de le crier, et avec eux la presse bourgeoise ; nous étions dénoncés comme des scissionnistes. Mais la contradiction n’était qu’apparente ; les scissionnistes n’étaient pas de notre côté ainsi que les événements ne tardèrent pas à le prouver ; il y eut bien scission mais elle fut provoquée par les chefs réformistes dès l’instant où ils sentirent la majorité leur échapper ; à aucun prix ils ne voulaient permettre à la masse des syndiqués de s’exprimer, de décider librement et conformément aux règles démocratiques quand ils craignaient de perdre la direction de l’organisation syndicale. Leurs tirades contre “ toutes les dictatures ”, pour la démocratie, n’étaient que des mots ; en fait ils étaient décidés à garder par tous les moyens les postes qu’ils n’avaient pu conserver ou acquérir qu’à la faveur de la guerre. J’ai déjà eu l’occasion de montrer à quel point Lénine s’était montré inflexible sur la tactique syndicale ; il fallait lutter et rester là où étaient les ouvriers, donc presque partout dans les syndicats réformistes puisque les chefs réformistes avaient réussi à en garder la direction malgré leur attitude pendant la guerre mondiale. Cependant là, comme dans les partis social-démocrates, des minorités plus ou moins nombreuses, mais partout importantes, bataillaient sous le drapeau de la 3e Internationale pour conquérir l’organisation en amenant la majorité des membres à se rallier aux conceptions qu’elles défendaient ouvertement. Si notre activité ne se déroula pas toujours comme nous l’aurions voulu, les responsabilités furent de deux sortes. Il y eut, d’une part, au sein des minorités, des impatients et de soi-disant “ théoriciens ” qui voulaient avoir sans plus attendre une organisation syndicale à eux ; leur maladresse ou leur erreur ne firent que faciliter le jeu des réformistes qui se réjouissaient de trouver devant eux de tels adversaires ; d’autre part, à la direction de l’Internationale communiste on ne comprit pas toujours exactement en quoi consistait notre tâche ; on n’en saisissait pas l’importance ; toute l’attention se concentrait sur le développement des jeunes partis communistes. Cependant, si les chefs réformistes dans les syndicats étaient vulnérables, ce n’était qu’à la condition de porter les coups au bon endroit, car ils étaient plein d’astuce et de ruse ; c’est de leur côté qu’étaient le mensonge et la dissimulation ; or, on se bornait le plus souvent à leur décocher des injures, qu’ils avaient sans doute méritées mais qui étaient sans efficacité. À propos d’une réunion, à Londres, du Conseil général de l’Internationale syndicale d’Amsterdam, le Comité exécutif de l’Internationale communiste avait décidé de lancer un appel, conjointement avec le Conseil international provisoire, aux ouvriers de tous les pays et aux ouvriers britanniques en particulier. Nous avions été chargés, Zinoviev et moi, de préparer chacun de notre côté un projet qui servirait à établir le texte définitif. Mais nos deux projets étaient si dissemblables de forme et de fond qu’il ne restait plus qu’à adopter l’un ou l’autre. Tandis que je m’étais attaché à grouper les griefs des ouvriers en un ensemble qui pouvait impressionner et convaincre, rappelant l’activité passée des leaders d’Amsterdam, soulignant combien peu cette Fédération était internationale - le chauvinisme y sévissait à tel point que les nations adhérentes restaient classées en alliées et ennemies comme au temps de la guerre - Zinoviev se bornait à lancer une bordée d’injures, parfois d’assez mauvais goût, contre “ Messieurs les leaders jaunes ”, etc. Il fallait tout ignorer du mouvement ouvrier et des travailleurs britanniques pour s’imaginer un seul instant qu’un appel de ce genre pourrait nous gagner des adhérents, ou simplement des sympathies, faciliter la tâche des minorités révolutionnaires. Zinoviev proposa de tenter de fondre les deux textes, mais c’était impossible ; l’appel reproduisit exactement sa rédaction et j’étais bien fâché de devoir y mettre ma signature. Mon travail à l’Internationale communiste était moins absorbant, bien que j’eusse été chargé d’y représenter la Belgique et la Suisse qui n’avaient pu laisser un permanent à Moscou. Je m’étais lié au cours du congrès avec leurs délégués dont les principaux étaient pour la Belgique, Van Overstraeten, sérieux, capable, un des fondateurs du Parti que la “ bolchévisation ” zinoviéviste de l’Internationale communiste éloigna du communisme dès 1927 ; pour la Suisse, Humbert-Droz qui trompa la confiance qu’on avait mise en lui ; pasteur à Londres au début de la guerre mondiale il y avait été persécuté pour son opposition à la guerre ; rentré en Suisse il avait contribué à rassembler les zimmerwaldiens, organisé la propagande en faveur de la 3e Internationale, dirigé une excellente revue ; contre toute attente il approuva, lui, non seulement la “ bolchévisation ”, mais le stalinisme tout entier, y compris les “ procès de Moscou ”. C’est seulement au cours de la 2e guerre mondiale qu’il devait se séparer d’un parti devenu entièrement différent de celui qu’il avait contribué à créer.

Comme toutes les institutions soviétiques, syndicales et politiques, la 3e Internationale avait une maison de repos pour ses travailleurs. C’était un assez vaste domaine - l’ancienne propriété du grand-duc Serge, gouverneur de Moscou - situé à Ilinskoïé, à vingt verstes de la ville, sur la route de Klin. Le bâtiment principal était imposant par ses dimensions mais banal ; d’autres, plus petits, étaient disséminés dans le parc. Les travaux du congrès et les longues discussions avaient épuisé les délégués ; ceux qui restaient à Moscou allèrent se reposer à Ilinskoïé. J’y fis un court séjour qui me permit de faire des constatations intéressantes. D’abord le contraste entre le dehors et le dedans ; les installations intérieures étaient simples même pauvres ; tout avait été pris pour la guerre ; la literie se réduisait à une paillasse étendue sur des planches et le menu était comme d’ordinaire d’une extrême sobriété. Mais quelle atmosphère cordiale et plaisante ! Tout y contribuait ; c’était l’été et comme pour économiser la lumière, on avait appliqué une double “ heure d’été ”, les agréables soirées se prolongeaient. Après le dîner du soir on se rassemblait dans le bâtiment principal ; l’imagination, la fantaisie, les dons artistiques si communs chez les Russes leur permettaient d’improviser les divertissements les plus ingénieux. Et il y avait par-dessus tout les chants, ces incomparables chants populaires russes qui, venant des villages voisins, s’élevaient dans la nuit. Un matin, je trouvai M. que je n’avais plus revu depuis mon arrivée en terre soviétique, depuis ce voyage de Iambourg à Petrograd au cours duquel il s’était efforcé de me persuader qu’il convenait d’utiliser la tribune parlementaire pour la propagande communiste. Sa femme vint bientôt nous rejoindre. Seconde de Kollontaï à la section du travail parmi les femmes, elle était donc un personnage important dans la “ hiérarchie ” soviétique (personne, bien entendu, ne se serait avisé alors d’employer pareil terme ; il a fallu le fascisme de Mussolini pour l’implanter et le stalinisme pour le recueillir). Mais elle n’était pas disposée pour autant à trouver que tout était pour le mieux dans la République des soviets ; bien au contraire, elle critiquait beaucoup et sans ménagement : une rouspéteuse qui avait son franc-parler. La chose ne doit étonner qu’à distance ; on pouvait alors parler librement : nulle gêne, une camaraderie parfaite. Durant mon séjour à Moscou, je revis souvent M. et sa femme ; ils avaient une chambre à l’hôtel Métropole, et si tard qu’on rentrât dans la nuit, revenant d’une réunion et parfois du théâtre on apercevait toujours de la lumière à leur fenêtre, et on était assuré de recevoir d’eux un verre de thé - quoique léger - et parfois un bonbon pour le sucrer, mais toujours une âpre dénonciation des insuffisances du régime : une maison à ne pas fréquenter pour un communiste vacillant, mais ceux d’alors étaient bien trempés.

Un coup de téléphone de Trotsky m’avisa qu’il venait de recevoir la traduction française du manifeste du congrès ; cela faisait la matière d’une forte brochure qu’on devait publier simultanément à Petrograd et à Paris. La traduction lui paraissait fidèle ; cependant il aimerait la revoir avec moi. La révision prit plusieurs soirées ; ces jours-là au lieu de retourner travailler à son secrétariat après dîner, il restait au Kremlin. Ce fut pour moi l’occasion de reprendre mon interrogatoire, portant maintenant plus précisément sur plusieurs sujets que je voulais approfondir, et naturellement sur le congrès lui-même. Je le questionnai aussi sur les hommes ; j’en connaissais très bien quelques-uns mais de beaucoup d’autres je ne savais que le nom. De ceux-là il me faisait des biographies que je trouvais toujours flattées quand il m’était donné de les vérifier ; il connaissait bien tous ceux avec lesquels il travaillait, au Comité central du Parti et dans les institutions soviétiques. S’il en était plusieurs qu’il n’aimait pas et qu’il jugeait sévèrement ce n’était jamais pour des raisons personnelles mais parce qu’ils étaient inférieurs à leur tâche ou s’en acquittaient mal ; il n’y avait jamais rien de mesquin dans ses remarques. “ N’avez-vous jamais eu de grave inquiétude sur l’issue au cours de la longue guerre civile ? ” lui demandai-je un jour. “ Quel moment a été le plus dur ? ” - Brest-Litovsk, dit-il, tout de suite, répondant d’abord à la deuxième question. Le Parti était profondément troublé, agité. Lénine était presque seul au début pour accepter de signer le traité sans discussion. On pouvait craindre une scission, des luttes intestines acharnées qui, dans l’état où était alors la Russie soviétique auraient eu des conséquences funestes pour notre Révolution... La guerre civile présenta des dangers d’une autre sorte ; quand nous nous trouvâmes pressés simultanément à l’Est, à l’Ouest et au Sud, quand Denikine menaça Toula, il est certain qu’on ne pouvait s’empêcher de se demander avec angoisse si notre armée rouge n’allait pas succomber sous ce triple assaut. Pour ma part la confiance ne m’abandonna jamais. J’étais, pour apprécier la situation, dans des conditions particulièrement favorables : je savais exactement ce qu’on pouvait demander à notre armée, et grâce à mes voyages incessants au front et à travers le pays, je savais aussi ce que représentaient les armées de la contre-révolution ; elles étaient mieux équipées que les nôtres : Ioudénitch disposa même de tanks dans son attaque sur Petrograd ; mais je connaissais leur faiblesse fondamentale : derrière elles, les paysans apercevaient les propriétaires des terres dont ils s’étaient emparées. Même ceux qui n’avaient pas trop de sympathie pour nous devenaient alors des alliés sur qui nous pouvions compter. ”

XVI : Les peuples de l’Orient au congrès de Bakou

Après le triple coup porté aux interventionnistes, après la destruction de Koltchak, de Ioudénitch et de Dénikine, la contre-révolution était vaincue ; il ne restait plus que Wrangel qui tentait de rassembler les restes de l’armée de Dénikine ; on pouvait le négliger. Le 2e congrès avait, après des discussions approfondies, précisé les conceptions devant servir de base à la formation des partis communistes ; les tâches et le rôle de l’Internationale avaient été fixés sans ambiguïté ; il avait accordé une grande place à la question nationale, à la condition des peuples coloniaux et semi-coloniaux. La révolution de 1905 avait eu des répercussions profondes parmi ces peuples, en Turquie, en Perse, en Chine surtout. Celle de 1917 leur enseigna plus précisément la tactique qu’ils devaient apprendre et appliquer pour se libérer. Moscou venait de leur montrer comment un peuple relativement peu industrialisé, composé en grande majorité de paysans, pouvait renverser son régime autocratique et résister victorieusement à l’intervention des puissances impérialistes. Le Comité exécutif décida, comme une suite logique, comme un complément nécessaire aux travaux du 2e congrès, de convoquer les représentants de tous les peuples asservis en une vaste conférence. Le lieu choisi pour ce rassemblement était Bakou, à l’intersection de l’Europe et de l’Asie. Zinoviev, Radek et Béla Kun représenteraient l’Internationale communiste et seraient accompagnés des délégués des pays ayant des colonies ; c’étaient Tom Quelch, pour l’Empire britannique, Jansen pour la Hollande, John Reed et moi. Le voyage, nous dit Zinoviev, comporte quelques risques ; le parcours est long puisqu’il s’agit de traverser tout le pays, et bien qu’il n’y ait plus pour l’instant de résistance organisée on peut se heurter en cours de route à quelques bandes. Nous mîmes cinq jours pour atteindre Bakou, nous étant arrêtés une journée à Rostov puis dans plusieurs villes du Caucase : il convenait d’utiliser au maximum ce déplacement exceptionnel. Le voyage fut plein d’intérêt et sans danger ; il nous permit de saisir sur le vif l’immensité des ruines causées par la guerre civile ; la plupart des gares avaient été détruites ; les voies de garage étaient partout encombrées de carcasses de wagons à demi brûlés ; quand les Blancs étaient battus ils faisaient, en se retirant, le maximum de destructions. Une des gares les plus importantes de l’Ukraine, Lozovaïa, avait été tout récemment encore attaquée par une bande ; nous avions sous les yeux les dommages que causaient de telles attaques, encore fréquentes dans ces régions. On pouvait par là, mesurer l’étendue de la tâche qui incombait au régime soviétique. Par contre, dans ces régions dévastées, le ravitaillement était plus varié ; sur le quai des gares des paysannes nous offraient des œufs, et même de petits poulets rôtis, toutes choses rares ou inconnues à Moscou. Tout le long du Caucase c’étaient d’alléchantes montagnes de fruits : raisins, poires, figues, dattes, toutes les variétés de melons et de pastèques. John Reed était notre voisin ; il venait souvent bavarder avec nous. Dès que le train stoppait, il courait aux éventaires et revenait les bras chargés de fruits. À partir de Pétrovsk, d’où la voie longeait la Caspienne, quand l’arrêt était assez prolongé, il courait plonger dans la mer ; il jouissait du voyage comme un jeune Américain sait le faire. Une fois, dans sa hâte à se rhabiller, il déchira son pantalon : situation tragique car il n’en avait naturellement pas d’autre. Nous allâmes de la gare au théâtre où un meeting avait été convoqué. Le train avait pris du retard en fin de voyage et le théâtre était bondé depuis plus d’une heure quand nous y arrivâmes. La salle était d’un pittoresque extrême ; tous les costumes de l’Orient rassemblés dessinaient un tableau d’une étonnante et riche couleur. Les discours qu’il fallut traduire en plusieurs langues étaient frénétiquement applaudis ; on les écoutait avec un intérêt passionné. John Reed, qui pouvait émailler son anglais de quelques mots russes, se tailla un vrai succès ; interpellant les auditeurs il s’écria : “ Vous ne savez pas comment Bakou se prononce en américain ? Il se prononce oil ! ” Des rires secouèrent soudain les visages sérieux. Il faisait terriblement chaud. Une chaleur lourde, humide à laquelle les Moscovites que nous étions devenus n’étaient pas habitués. En marge du congrès il y eut plusieurs démonstrations : la plus impressionnante fut l’inhumation des corps des 26 commissaires du peuple que les Anglais avaient pris et qu’ils avaient emmenés de l’autre côté de la Caspienne pour les fusiller. Les cercueils étaient portés par les militants communistes ; le beau et émouvant “ chant des morts ” sans cesse repris les accompagnait [14].

Les puits de pétrole étaient dans un état lamentable ; la Révolution n’avait pas encore eu le temps ni la possibilité de s’atteler à leur restauration, et ce que le tsarisme avait laissé était loin d’être des installations modèles ; les ouvriers - la plupart Persans - logeaient dans de misérables cabanes. La route qui y conduisait était défoncée, poussiéreuse ; quelques puits seulement étaient en activité ; tout contribuait à faire de cette exceptionnelle source de richesses un tableau pénible. Par contre, la ville, si pittoresque, était pleine d’attrait ; le soleil implacable projetait des éclairages rares parmi les ruelles : du blanc et du noir aussi intenses l’un que l’autre. John Reed avait découvert des magasins où l’on vendait des soies magnifiques. “ Vous devriez en acheter, nous dit-il ; il y a ici des pièces uniques. - Mais nous n’avons pas d’argent. - Demandez des roubles à Zinoviev ; comme membres du Comité exécutif, vous devez en recevoir. ” Quels furent les résultats de ce congrès, incontestablement le premier de ce genre où on avait réussi à rassembler des représentants de tous les pays, de toutes les races et peuplades de l’Orient ? Dans l’immédiat il ne donna pas ce qu’on aurait pu en attendre ; il n’y eut pas dans les mois qui suivirent, de soulèvements assez importants pour inquiéter et occuper sérieusement les puissances impérialistes. L’ébranlement était profond mais il ne fit sentir ses effets que plus tard ; il fallait du temps pour que les débats et les résolutions portent leurs fruits, pour rassembler assez de forces conscientes de la lutte à mener contre des maîtres jusque-là tout puissants. Contrairement à ce qu’affirmèrent les journaux antisoviétiques Enver pacha ne participa pas au congrès. Il fut simplement autorisé, sur sa demande, à faire une déclaration dans laquelle il se borna à exprimer sa sympathie pour l’initiative prise par Moscou. Mais son jeu se dévoila bientôt. Une parade fut organisée dans les derniers jours du congrès, un défilé auquel participèrent les délégués et les organisations locales et régionales. Enver songea à en profiter pour se présenter comme le héros de la démonstration. À cheval, grimpé sur une petite éminence à l’angle de la place où tournait le cortège, il suscitait les saluts et même les acclamations. Sa manœuvre devenait claire ; il fut invité à partir. Il se dressa, dès lors, ouvertement contre la République soviétique, et tenta de se tailler un Etat musulman au Turkestan, où il périt en août 1922. La nouvelle de sa mort fut accueillie parfois avec incrédulité, cependant “ un témoin oculaire ” écrivait dans la Pravda du 11 octobre que “ son exactitude ne peut pas être mise en doute ”. Et il donnait les précisions suivantes : “ Le 4 août, les forces supérieures de l’armée rouge cernèrent, à 12 verstes de la ville de Balljouan, un petit contingent de basmatch (insurgés musulmans) dans lequel se trouvaient Enver pacha et son collaborateur, le chef musulman Daviet-Min bey. Après une lutte acharnée, les basmatch furent écrasés. On releva sur le champ de bataille le corps d’un homme vêtu d’un costume anglais, coiffé d’un fez. Dans ses poches on trouva deux cachets personnels d’Enver, sa correspondance avec sa femme, une lettre de son fils datée de Berlin, un paquet de journaux anglais des Indes, des dépêches chiffrées. La population reconnut Enver. Les basmatch prisonniers confirmèrent cette reconnaissance. ” (Correspondance internationale, 30 octobre 1922.) Sur le chemin du retour, il y eut une alerte. Comme le train longeait le Caucase, nous fûmes, un matin, au petit jour, réveillés brusquement. Il y avait eu un attentat sur la ligne : des rails avaient été arrachés, provoquant le déraillement de la locomotive qui nous précédait. La gare voisine, celle de Naourskaïa, où nous étions arrêtés, avait été aussitôt attaquée. Nous étions bloqués. Mais la bande qui avait organisé l’attentat n’avait pas assez de moyens pour exploiter à fond la situation créée par le déraillement, sinon elle aurait été, pour nous, assez critique. On avait détaché la locomotive de notre train pour aller constater sur place l’importance des dégâts. Quand elle revint, ramenant les hommes qui étaient allés enquêter, on ne fut pas surpris d’apercevoir parmi eux John Reed : c’était pour lui une unique aventure. Peu avant d’atteindre Rostov, nous eûmes la surprise de rencontrer Bloumkine, le socialiste-révolutionnaire qui avait participé à l’attentat contre l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou, le comte Mirbach ; cet attentat avait créé sur le moment de graves difficultés au gouvernement soviétique ; il avait fallu présenter des excuses au gouvernement de Berlin qui menaçait d’aggraver encore les conditions draconiennes imposées par lui à Brest-Litovsk. Par la suite, Bloumkine s’était rallié au bolchévisme, et quand nous nous rencontrâmes, il rentrait d’une mission que le gouvernement lui avait confiée. Il avait vécu quelque temps à Paris, il parlait un peu français. Il me questionna sur le mouvement socialiste en France, sur ses chefs dont il avait connu quelques-uns, notamment Jean Longuet, qu’il voulait absolument envoyer à la guillotine ; à plusieurs reprises, s’interrompant tout à coup et disant : “ Longuette ”, il abattait du geste le couperet de la sinistre machine sur le cou de l’infortuné petit-fils de Karl Marx qui ne méritait certes pas pareil châtiment - et il éclatait aussitôt d’un large rire. Il incarnait assez bien, je crois, le mélange d’héroïsme et de puérilité fréquent chez les socialistes-révolutionnaires. On ne s’arrêta cette fois à Rostov que pour participer à une démonstration qui se termina par un meeting. La foule emplissait une vaste place où des tribunes avaient été dressées. Bloumkine vint avec moi à celle où je devais parler et il voulut absolument traduire mon discours. Je m’étais abstenu de parler de Longuet et il ne l’introduisit pas dans sa traduction mais j’ai toujours pensé qu’il m’avait fait demander quelques têtes.

À Moscou une triste nouvelle nous attendait. Rentré avant nous, John Reed était à l’hôpital, atteint du typhus. Pour le sauver on n’épargna aucun effort : tout fut vain ; quelques jours plus tard il mourait. Son corps fut exposé dans la grande salle de la Maison des syndicats. Au jour de l’enterrement, l’hiver était déjà venu ; la neige commençait de tomber. Nous étions accablés. Le voyage à Bakou nous avait permis de le bien connaître. Avant de le rencontrer j’avais lu et traduit les articles qu’il envoyait de Petrograd, sous Kérensky, à l’excellente revue américaine Masses que dirigeait Max Eastman. C’était pour nous une information exceptionnelle, de premier ordre, à la fois perspicace, clairvoyante et pittoresque. Mais il était déjà venu en Russie, et dans toute l’Europe, pendant la guerre impérialiste, en compagnie du dessinateur Boardman Robinson. Pour un journaliste hors cadre, comme lui, ces randonnées étaient des aventures qui finirent plusieurs fois en prison, notamment en Pologne puis à Petrograd. Il avait donc beaucoup à nous raconter ; il refit pour nous les récits qu’il avait publiés à Londres en 1916 sous le titre : The War in Eastern Europe. Mais il nous parla plus encore des Journées d’Octobre, de ces “ Dix jours qui ébranlèrent le monde ” dont il avait été le témoin enthousiaste et, plus tard, le narrateur fidèle dans le livre qu’il avait écrit à son retour, à New-York, en 1919, ne mettant, me dit un jour son ami Max Eastman, guère plus de dix jours à l’écrire ; il s’était protégé contre toute visite en s’installant dans une chambre de Greenwich Village ; il y avait entassé une importante documentation, et il n’en sortait que pour prendre, en hâte, ses repas. Pendant le voyage nous l’avions vu plein d’entrain, de jeunesse, avec cependant de soudaines tristesses, et c’était lui qui faisait un premier vide dans nos rangs. Ses franches, parfois même brutales interventions au congrès l’avaient rendu sympathique à tous... On lui fit une place au long de la muraille du Kremlin, dans la section réservée aux héros tombés dans la bataille révolutionnaire. Les paroles d’adieu furent dites par Boukharine pour le Comité central du Parti communiste russe, par Kollontaï, par ses camarades du Comité exécutif. Louise Bryant, arrivée seulement pour le voir mourir, était là, anéantie par la douleur. C’était d’une tristesse infinie [15]. Cette rentrée à Moscou était marquée par la mort et l’angoisse. Le congrès était déjà commencé quand arrivèrent trois Français, connus chacun pour son sérieux et sa valeur. Journaliste et écrivain de talent, Raymond Lefebvre était acquis au communisme ; Vergeat, ouvrier mécanicien, était syndicaliste ; Lepetit, du syndicat des terrassiers, était anarchiste : le choix avait été excellent et cette délégation, petite par le nombre, était bien représentative des tendances présentes du mouvement ouvrier français. Raymond Lefebvre était le plus enthousiaste ; il participait avec une ardeur juvénile aux discussions entre délégués, questionnant, s’informant. “ Tout ce que nous avons fait jusqu’ici est à reprendre ”, me dit-il un jour ; c’était la conclusion de ce qu’il avait vu et appris durant son séjour. Vergeat, par tempérament et du fait qu’il restait hors du parti, était plus réservé ; c’était un militant solide qui ne se prononçait pas sans réflexion ; il était de ces syndicalistes qui, entièrement dévoués à la Révolution russe, avaient encore besoin de se concerter, d’examiner entre eux le grave problème que posait l’adhésion à un parti politique. Des trois, Lepetit était naturellement le plus critique ; cependant les lettres qu’il écrivit de Moscou et que publia le Libertaire, montraient que ses critiques, même vives, n’entamaient pas sa sympathie pour le nouveau régime. Je les avais laissés à Moscou quand je partis pour Bakou, certain de les y retrouver, et d’avoir alors avec eux les bonnes conversations que les travaux du congrès n’avaient pas permises. Mais ils étaient tous trois impatients de rentrer en France pour y reprendre leur activité de militants. À cette époque, le chemin de retour était via Mourmansk, d’où les bateaux se dirigeaient sur les ports de l’Occident. Quand ils arrivèrent à Mourmansk, une tempête sévissait ; la mer était démontée. Cependant un bateau partait, ils s’embarquèrent. Depuis on était sans nouvelles, et ce qui causait les plus vives inquiétudes, c’était que les délégués partis de Mourmansk après eux étaient déjà arrivés à Paris. Nous nous cramponnions à l’espoir de les retrouver ; on fit faire partout des recherches : en vain. Il fallut se résigner à leur disparition. C’était pour le mouvement ouvrier français un lourd tribut payé à la révolution. Pierre Pascal avait éprouvé pour deux d’entre eux, Vergeat et Lepetit, une sympathie particulière ; il les aida et les guida durant leur séjour en Russie, les faisant profiter de la connaissance qu’il avait des hommes, du régime et du pays. Il écrivit de Moscou : “ Vergeat et Lepetit ont quitté la Russie bien changés. Ils ont appris ici une grande vérité qui leur manquait en France. Ils se figuraient jadis, plus ou moins consciemment, que la société nouvelle de leurs rêves, sans classes ni exploitation, pouvait être instaurée d’un jour à l’autre, et succéder toute faite au régime capitaliste au lendemain de la révolution. Ils ont appris en Russie que cette société doit au contraire se forger dans la peine et dans l’effort de longues années... Et puis, leur éducation avait été complétée par Lénine en personne, oralement et par écrit. Ils eurent avec lui un long et cordial entretien ; ils lurent la traduction française de son ouvrage, L’Etat et la Révolution. Cette lecture fut pour eux une véritable révélation... Leur sentiment du devoir fut cause de leur mort. Ils périrent victimes de leur hâte à rapporter en France la bonne parole du communisme. ” (Bulletin communiste, 17 février 1921.)

Notes [14] Commentant un ouvrage sur l’exécution des commissaires, Sosnovsky écrivit : “ A. Tchaïkine, ancien membre de la Constituante, ancien membre du comité central du Parti socialiste-révolutionnaire, vient de publier un livre hautement intéressant sur l’Exécution des 26 commissaires de Bakou (1916). C’est une étude approfondie de la politique de l’impérialisme anglais dans la région de la Caspienne au début de la guerre civile... Quand les menchéviks géorgiens accordèrent à l’armée turque le droit de passage sur leur territoire pour investir Bakou, les gouvernants de cette ville appelèrent à leur secours les Anglais - dont ils étaient d’ailleurs les dociles instruments. Les chefs du mouvement soviétiste étaient d’abord arrêtés et amenés à Kislovodsk, où les Anglais avaient leur quartier général. Le 19 septembre on faisait sortir de la prison 26 militants rouges “ destinés à être dirigés sur l’Inde par la Perse ”, et “ gardés en otages ” - version donnée à l’opinion publique. La vérité est que, emmenés dans un lieu écarté, ces 26 militants furent tous mis à mort par décapitation. ” (L. Sosnovsky, Correspondance internationale, 18 mars 1922.) [15] Dans une lettre adressée à Max Eastman, Louise Bryant écrivait : “ Nous n’avons passé qu’une semaine ensemble avant qu’il s’alitât, indiciblement heureux de nous retrouver. Je le trouvai vieilli, attristé, plein de mansuétude, d’une beauté singulière. Ses vêtements étaient en loques. Il était si impressionné par les souffrances qui l’entouraient qu’il s’oubliait lui-même. J’en étais profondément troublée ; je me sentais incapable d’atteindre à un tel degré de ferveur. Nous visitâmes ensemble Lénine, Trotsky, Kaménev ; nous allâmes au théâtre pour le Ballet et le Prince Igor. Il brûlait du désir de rentrer en Amérique. ”

XVII : Les syndicats russes

Nous avions à peine retrouvé nos chambres à Diélovoï Dvor qu’on nous annonça notre prochain transfert à l’hôtel Lux. Diélovoï Dvor était si exactement approprié à son objet que l’idée de le quitter était déplaisante ; elle le fut bien davantage lorsque nous pûmes visiter notre nouvelle résidence. C’était dans une des voies grouillantes et bruyantes de la ville, la Tverskaïa, une immense bâtisse où tout était de mauvais goût, la façade, les meubles, avec des restes de ce “ luxe ” qui avait donnait son nom à l’hôtel. Il y avait des salons inutilisables, servant seulement en période de congrès lorsqu’il fallait mettre des lits partout. Quand Amédée Dunois fit un stage à Moscou, je le trouvai installé dans un de ces salons encombrés de dorures ; comme il était venu dans un état d’esprit assez critique, une telle installation ne pouvait que le disposer à accentuer ses réserves. “ Où est l’Internationale communiste ? ” demandait-il ; “ quand Zinoviev s’en va à Petrograd, il semble qu’il l’emporte avec lui. ” Je restai au Lux une année entière, jusqu’en octobre 1921, et j’y fis par la suite de plus brefs séjours, chaque fois que j’étais appelé à Moscou. Je le trouvais toujours aussi désagréable ; cependant il ne ressemblait d’aucune façon à ce qu’il devint par la suite, quand le stalinisme y installa la suspicion, le mouchardage, de permanentes pratiques policières ; ce n’était rien qu’on pût comparer au tableau qu’en fit Margaret Beuber-Neumann dans sa déposition au procès Kravtchenko et qu’on retrouve dans son livre Déportée en Sibérie (pp. 8-34). Mais si le décor avait changé, notre vie restait la même ; réunions, discussions, préparation de rapports, lectures ; les journaux commençaient à arriver, bien qu’irrégulièrement. J’allais chaque jour aux bureaux de la C.G.T. russe où un local était réservé au Conseil international provisoire des syndicats rouges. Là, il n’y avait ni luxe ni trace de luxe d’aucune sorte : l’extrême pauvreté, le minimum de ce qu’il fallait pour pouvoir travailler. Peu ou pas de chauffage, surtout une terrible odeur de soupe de poisson qui imprégnait tout l’immeuble : seul menu, semblait-il, de la cantine. Les syndicats étaient malgré tout les parents pauvres, non qu’on ne leur attachât pas d’importance (ils allaient être bientôt le centre d’un des plus graves débats du Comité central et du parti) bien au contraire ; on leur avait réservé de grandes tâches dans l’édification de la société communiste. Mais l’accent restait tout de même sur le parti ; c’est lui qui avait la part du lion dans les ressources de la République, en hommes et en moyens. Et le fait dominant c’est qu’on manquait d’hommes ; la guerre avait causé des ravages parmi les meilleurs, et ceux qui restaient ne pouvaient, malgré des journées exténuantes, suffire à tout ; il fallait choisir, et les syndicats ne venaient qu’après le parti (il faut toutefois rappeler que pour les communistes russes la distinction entre syndicats et parti - parfois l’opposition - qu’on faisait ailleurs était ignorée). En fin de journée passée dans ces bureaux glacés on était un peu engourdis et on était heureux de se retrouver dans l’air vif du dehors, même quand le thermomètre marquait 25 degrés sous zéro ; je me plaisais à allonger le retour en suivant les boulevards jusqu’à la statue de Pouchkine ; le soleil s’enfonçant derrière les arbres noirs dispensait encore un peu de sa bonne chaleur. Le hasard m’avait fait rencontrer dans ces bureaux, parmi les dactylos, une jeune Polonaise qui avait fait ses études en France et connaissait plusieurs de mes amis ; elle offrit de faire les traductions qui pourraient m’être utiles, ajoutant aussitôt : “ Mais je dois vous dire que je suis menchévik. - Si vous vous engagez à travailler honnêtement, ça m’est égal. ” Avec elle, je pouvais être sûr de ne rien ignorer de l’envers du tableau : elle ne manquait jamais de souligner les insuffisances, les points faibles du régime, et quand elle traduisait un texte où les menchéviks étaient malmenés, elle éclatait en imprécations, criant : “ C’est faux ! ce sont des mensonges ! ” Elle logeait à Diélovoï Dvor, notre ancienne résidence ayant été attribuée à des fonctionnaires et secrétaires syndicaux. Un soir, une traduction urgente m’y conduisit. J’eus sous les yeux un pénible spectacle : tout était à l’abandon. La maison que nous avions connue si nette, si plaisante, était méconnaissable ; il avait suffi d’un intendant incapable ou négligent pour causer un tel désastre ; le plancher était par endroits défoncé, les murs maculés, des conduites étaient bouchées, des lampes manquaient ; ce n’était plus l’Europe mais l’Orient où la besogne quotidienne d’entretien est généralement ignorée. Cette nonchalance orientale était un des traits négatifs du caractère russe, par tant de côtés si attachant. Je travaillais depuis plusieurs mois avec cette secrétaire quand, un matin, elle me fit prévenir par une de ses amies qu’elle venait d’être arrêtée par la Guépéou. J’allai aussitôt chez Losovsky pour m’informer. Il ne s’agissait, me dit-il, que d’une enquête ; on avait quelques questions à lui poser. Elle fut libérée dès le lendemain et vint me conter son histoire. Elle s’était rencontrée à plusieurs reprises avec des Polonais du Bund (organisation socialiste juive) dont on ne pouvait pas dire qu’ils étaient des amis de la République soviétique ; leurs réunions avaient pris une allure clandestine, quasi conspirative ; la Guépéou, qui avait quelque raison de surveiller ces Polonais, avait alors procédé à des arrestations, dont la sienne. Son ton plus calme que d’ordinaire, le fait qu’elle parlait de son arrestation sans colère, indiquaient qu’à ses propres yeux l’intervention de la Guépéou ne manquait pas de justification.

Le délégué hollandais au Comité exécutif avait nom Jansen. C’était un grand ami et admirateur de Görter, ce défenseur chaleureux des conceptions du Parti communiste ouvrier d’Allemagne (K.A.P.D.) dont j’ai parlé à diverses reprises. J’avais rencontré Jansen à Berlin, quand nous cherchions l’un et l’autre un chemin vers Moscou. Il avait assuré la liaison entre Amsterdam et Berlin pendant et après la guerre ; il connaissait bien le mouvement ouvrier allemand et ses hommes qu’il n’aimait guère ; il les jugeait sévèrement ; c’était souvent juste mais pas tout à fait, une once de germanophobie faussait partiellement ses appréciations. Nous nous voyions, échangions nos observations, discutions, au cours de promenades dans la nuit moscovite. Une de nos sorties eut un jour pour but une visite d’usine ; un jeune communiste qui avait travaillé quelque temps en Belgique nous accompagnait. Le tramway nous avait menés assez loin dans les faubourgs, mais il nous restait cependant un bon bout de chemin à faire à pied. Le ciel était couvert mais il n’y avait pas de vent et nous étions chaudement vêtus ; il faisait bon marcher. Une file de chariots étaient arrêtés devant un débit : nous décidâmes d’y entrer ; peut-être pourrions-nous recevoir un verre de thé ; en tout cas il serait intéressant de voir ce cadre et les personnages ; dans la ville il y avait encore quelques cafés, dont celui des “ imagistes ” ; nous n’y allions jamais. On nous apporta de l’eau chaude légèrement colorée, théière et tasses étaient ébréchées, mais on pouvait au moins se réchauffer, et ce n’était pas la première fois où ce qu’on appelait thé se réduisait à de l’eau bouillante. Inutile de dire que notre entrée avait provoqué un certain mouvement de curiosité parmi les clients ; on était impatient de nous questionner : Qui étions-nous ? Où allions-nous ? Notre jeune camarade engagea la conversation avec son voisin et il eut la fâcheuse idée de révéler nos hautes fonctions : membres de Comité exécutif de l’Internationale communiste. “ Alors, ce sont des juifs ”, répondit aussitôt son interlocuteur sur un ton de grand mépris. “ Mais non, ils ne sont pas juifs ! ” Surpris d’abord il nous regarda avec insistance, mais finalement il fut impossible de l’en faire démordre, ni lui ni ses compagnons venus à la rescousse : tous les dirigeants soviétiques étaient des juifs, et ils ne se gênaient nullement de critiquer, même grossièrement le régime. C’était très révélateur ; des incidents de ce genre étaient de précieux coups de sonde dans la mentalité populaire ; la Révolution avait une rude tâche à accomplir pour libérer ces frustes cervelles du poison que le tsarisme y avait versé. Pour de toutes autres raisons, la visite de l’usine devait nous laisser une impression semblable quant à l’étendue de la tâche ; mais ici cela ne tenait plus aux personnes ; les ouvriers et les dirigeants étaient des plus sympathiques ; entièrement dévoués au régime, ils nous exposaient posément leurs griefs, les difficultés auxquelles ils se heurtaient ; le travail était bien organisé mais on ne disposait plus que d’un outillage insuffisant, des pièces indispensables manquaient qu’on ne pouvait plus se procurer. Nous étions trop fatigués pour faire à pied l’entier chemin de retour et l’idée de rentrer en traîneau nous parut séduisante. Et, en effet, au début ce fut très agréable, un air frais fouettait le visage, mais pas pour longtemps. Nous étions bien couverts, pas assez cependant pour un voyage de cette sorte, et nous décidâmes vite d’en rester là avec cette première expérience du traîneau.

Les controverses sur ce qui était désormais le programme du Parti communiste ouvrier allemand (K.A.P.D.) - parti de masses non de chefs, contre le parlementarisme et contre les syndicats - paraissaient épuisées ; elles avaient eu leur épilogue au 2e Congrès de l’Internationale communiste. Cependant Hermann Görter, le communiste hollandais qui était le théoricien de cette tendance, ayant adressé une “ Lettre ouverte au camarade Lénine ”, par laquelle il rouvrait la discussion, la direction de l’Internationale communiste avait décidé d’inviter Görter à Moscou pour un nouveau débat. Une séance exceptionnelle du Comité exécutif fut préparée. Görter était un poète, même un grand poète, et avec lui la discussion prenait inévitablement un tour littéraire. C’est ainsi que sa “ Lettre ouverte ” s’achevait sur ce résumé : “ Pour finir, afin de mettre mes appréciations sous une forme aussi brève et ramassée que possible devant les yeux des ouvriers qui ont à acquérir une conception claire de la tactique, je les résume en quelques thèses : 1. La tactique de la Révolution occidentale doit être tout autre que celle de la Révolution russe ; 2. Car le prolétariat est ici tout seul ; 3. Le prolétariat doit donc ici faire seul la révolution contre toutes les classes ; 4. L’importance des masses prolétariennes est donc relativement plus grande, celle des chefs plus petite qu’en Russie ; 5. Le prolétariat doit avoir ici toutes les meilleures armes pour la révolution ; 6. Comme les syndicats sont des armes défectueuses, il faut les supprimer ou les transformer radicalement, et mettre à la place des organisations d’entreprises, réunies dans une organisation générale ; 7. Comme le prolétariat doit faire seul la révolution et qu’il ne dispose d’aucune aide, il doit s’élever très haut en conscience et en courage. Il est préférable de laisser de côté le parlementarisme dans la révolution. ” C’était, on le voit, l’entier programme du K.A.P.D. qui se trouvait ainsi évoqué. Cependant la principale préoccupation de Görter, c’était la question syndicale. Lorsque nous nous rencontrâmes, il me dit presque à brûle-pourpoint : “ J’espère que vous allez réviser vos thèses sur les syndicats ”, et il parut surpris d’apprendre que les syndicalistes étaient d’accord avec les thèses de l’Internationale communiste et pas du tout avec les siennes, qu’il avait même aggravées par cette déclaration contre les grèves : “ Nous sommes restés peu nombreux ; nos forces au K.A.P.D. sont si réduites que nous devons les concentrer sur la révolution, non les gaspiller dans des grèves. ” La réunion eut lieu le 24 novembre. Görter fit un long exposé. Les discussions antérieures avaient été si abondantes qu’il n’était pas possible d’apporter des arguments nouveaux ; tout avait été dit des deux côtés. Mais il y eut du nouveau avec Görter ; la forme même de son exposé. Elle était remarquable, mais le fond n’était pas solide ; c’était très visible à l’époque ; et à distance, quand on relit aujourd’hui le résumé de sa “ Lettre ouverte ” transcrit ci-dessus, on ne peut pas ne pas être frappé par son ingénuité. Trotsky - c’est lui qui avait été chargé de donner la réplique - réfuta, en une forme non moins brillante, les assertions fragiles de Görter, souligna ses contradictions dont la plus flagrante concernait justement les “ masses ” : elles revenaient souvent dans son exposé, il les opposait aux chefs, et en même temps il reprochait à l’Internationale communiste de “ courir après les masses ”. Que la révolution dût se développer en Occident autrement qu’en Russie, personne ne songeait à le nier ; Lénine l’avait dit et répété ; mais il ne fallait pas pour autant diviser, comme l’avait fait Görter, l’Europe en deux mondes entièrement différents ; il y avait tout de même des points communs entre la Russie et l’Occident. Hélène Brion était alors à Moscou, où elle fit un court séjour. Militante active de la Fédération des syndicats de l’Enseignement, elle avait participé en France au mouvement syndicaliste minoritaire ; son action pendant la guerre lui avait valu d’être poursuivie et condamnée. Elle suivit ces débats avec un vif intérêt et, à leur issue, exprima son contentement d’avoir pu assister à une controverse d’une tenue aussi haute.

XVIII : Les anarchistes - Mort et obsèques de Kropotkine

Les anarchistes russes étaient divisés en plusieurs groupes et tendances - divisions que la guerre avait encore accentuées - des anarchistes communistes aux individualistes, comme dans tous les pays, mais plus encore qu’ailleurs, comme le montra Victor Serge, qui les connaissait bien dans les articles qu’il leur consacra. En juin 1920, quand j’arrivai à Moscou, l’un de ces groupes, celui des anarchistes-universalistes, disposait d’un vaste local en haut de la Tverskaïa où ils avaient une permanence et tenaient des réunions. Je ne connaissais aucun d’eux mais je connaissais bien Alexandre Schapiro, appartenant lui au groupe des anarcho-syndicalistes, que j’avais vu plusieurs fois à Londres, notamment en 1913, au congrès syndicaliste international ; il vivait alors habituellement à Londres et était en contact avec la Vie Ouvrière. J’allai le voir au siège de son groupe, “ Golos Trouda ” (la Voix du Travail) une boutique dans le voisinage du Grand-Théâtre. Comme la plupart des anarchistes, ses amis et lui portaient leurs efforts sur l’édition ; ils possédaient une petite presse qui leur permettait d’imprimer un Bulletin et des brochures, et, occasionnellement, même un livre. Il me remit plusieurs exemplaires des brochures qu’ils venaient de publier : des textes de Pelloutier, de Bakounine, de Georges Yvetot ; leur ambition était de faire l’édition russe de l’Histoire des Bourses du Travail, de Pelloutier. Mais leurs moyens étaient maigres, le papier manquait. Schapiro était particulièrement bien informé de ce qui se passait dans le monde car il travaillait aux Affaires étrangères, sous Tchitchérine. Au commissariat, il voyait et traduisait les dépêches. Il me demanda des précisions sur le mouvement syndical en France, sur les amis qu’il y avait ; puis, naturellement, nous parlâmes du régime soviétique. Il n’en approuvait pas tout ; ses critiques étaient nombreuses et sérieuses mais il les formulait sans acrimonie, et sa conclusion était qu’on pouvait et devait travailler avec les soviets. Un de ses camarades, présent à l’entretien, était plus acerbe ; il était irrité par la manière stupide - affirmait-il - dont les bolchéviks se comportaient à la campagne, mais il aboutissait à la même conclusion. Nous prîmes rendez-vous pour examiner ensemble leurs problèmes, leurs rapports avec le régime, surtout avec le Parti communiste, les conditions dans lesquelles ils auraient la possibilité de poursuivre leur tâche, les choses étant nettement et franchement définies de part et d’autre. Notre conversation avait été si cordiale, la solution nous parut si simple qu’on put croire le problème déjà résolu. Il y avait eu, chez les anarchistes, à l’égard du régime, des attitudes très différentes correspondant aux diverses tendances, depuis ceux qui combattaient le communisme et le régime par l’attentat et la bombe jusqu’à ceux qui s’étaient ralliés au bolchévisme, étaient entrés au Parti communiste - parmi eux Alfa, Bianqui, Krasnotchéko ; d’autres occupaient des postes de grande importance - Bill Chatov, rentré d’Amérique, aux chemins de fer, par exemple - mais restaient hors du Parti ; dans le travail de reconstruction les capacités et le dévouement trouvaient partout à s’employer ; un anarchiste à la tête d’une entreprise avait d’énormes possibilités et une grande indépendance ; le pouvoir central laissait alors libre jeu aux initiatives, trop heureux de voir des entreprises bien conduites. Les anarchistes-syndicalistes savaient cela, mais ils voulaient quelque chose de plus : la reconnaissance de leur groupe et la garantie de pouvoir continuer et développer leur travail d’édition. On convint en conclusion de notre conversation qu’ils rédigeraient une déclaration où seraient précisées leur attitude à l’égard du régime et leurs revendications, et que je la soumettrais au Comité exécutif de l’Internationale communiste. J’avais engagé cette affaire de ma propre initiative ; quand je racontai à Trotsky ce que j’avais fait, il exprima son contentement et m’engagea vivement à poursuivre mes efforts pour la réalisation d’un accord. J’étais moi-même très confiant et me réjouissais par avance d’une entente qui aurait d’heureux effets dans le mouvement syndicaliste de tous les pays. Mais personne ne vint au rendez-vous. À l’heure fixée, un coup de téléphone m’avisa que Schapiro et son ami ne viendraient pas. C’était Sacha Kropotkine qui téléphonait et elle n’en dit pas davantage. Pourquoi était-ce elle qui se chargeait de cette commission ? Je ne la connaissais pas et ne l’avais jamais vue. Mais il n’était pas trop difficile d’imaginer ce qui s’était passé. On avait discuté, les divers points de vue et tendances s’étaient heurtés ; les amis les plus proches de Kropotkine avaient des griefs particuliers plus ou moins fondés, et, finalement, c’étaient les plus bornés, les plus hargneux, les plus vindicatifs qui l’avaient emporté. Décision stupide, car les anarchistes syndicalistes étaient bien plus éloignés des individualistes que des bolchéviks ; si ceux des anarchistes qui étaient malgré tout assez proches des communistes, et qui en tout cas comprenaient que c’était leur intérêt même d’apporter leur effort à la construction soviétique se dérobaient, on ne les distinguerait plus des individualistes et autres sectes qui prêchaient la lutte implacable contre le régime ; leur attitude priva la Révolution de concours précieux à plus d’un titre mais elle leur nuisit, à eux, davantage encore ; dans la lutte ouverte ils étaient battus d’avance, sans profit pour personne. Kropotkine mourut le 8 février 1921. Il était rentré en Russie après la Révolution de Février pour apporter son plein appui au Gouvernement provisoire, au régime débile de Kérensky, même augmenté de Kornilov. C’était pour lui la suite logique de l’adhésion totale qu’il avait donnée, au début de la guerre mondiale, à l’un des groupements impérialistes, celui des Alliés qui menaient soi-disant la guerre du droit contre le militarisme prussien. Une petite minorité seulement des anarchistes l’avait suivi dans cette étrange évolution ; les autres, Malatesta en tête, dénonçaient Kropotkine et les siens comme des “ anarchistes de gouvernement ”. Conséquent avec cette position ou peut-être trop engagé pour en sortir, Kropotkine, soutenant en tout le gouvernement provisoire et celui de Kérensky, s’affirma adversaire résolu du régime soviétique. Ce même jour, Guilbeaux avait pris rendez-vous avec Lénine, au Kremlin. Il me proposa de l’accompagner. Guilbeaux exposa d’abord son affaire personnelle, puis une conversation générale s’engagea qui nous mena tout de suite à Kropotkine. Lénine parla de lui sans acrimonie ; au contraire, il fit l’éloge de son ouvrage sur la Révolution française (publié en France sous le titre La Grande Révolution). “ Il a bien compris et montré le rôle du peuple dans cette révolution bourgeoise, nous dit-il. Dommage qu’à la fin de sa vie il ait sombré dans un chauvinisme incompréhensible [16]. ” Comme nous partions, Lénine nous demanda, sur un ton de reproche, pourquoi nous n’envoyions pas d’articles à l’Humanité et, s’adressant à moi il me dit : “ Venez donc me voir de temps en temps ; votre mouvement français est assez déroutant, et l’information que nous avons est souvent insuffisante. - Oh, répondis-je, je prends déjà trop de son temps au camarade Trotsky. - Eh bien, vous m’en prendrez aussi un peu du mien. ” Le corps de Kropotkine avait été exposé dans la grande salle de la Maison des syndicats - comme l’avait été celui de John Reed - et veillé par des anarchistes. L’inhumation était fixée au prochain dimanche. La veille, dans la soirée, un secrétaire de l’Internationale communiste vint me dire que j’avais été désigné pour parler au nom de l’Internationale communiste. La nouvelle me parut invraisemblable ; j’allai voir Kobiétsky ; il me confirma la décision et quand je lui fis remarquer qu’une discussion préalable, au moins un échange de vues me paraissait indispensable, il me répondit qu’on avait jugé cela inutile. “ On vous fait confiance ”, se borna-t-il à me dire. J’étais perplexe : parler au nom de l’Internationale communiste d’un homme que les bolchéviks n’avaient cessé de combattre et qui, de son côté, avait été, jusqu’à la fin, l’adversaire irréductible de la Révolution d’Octobre, quelle mission délicate. Cependant deux considérations me firent entrevoir ma tâche comme moins difficile que je ne l’avais jugée tout d’abord. Je me rappelais la conversation avec Lénine - vraiment providentielle - le ton dont il avait parlé de Kropotkine ; son éloge de La Grande Révolution ; et aussi une chose qui m’avait surpris dans les premiers temps de mon séjour à Moscou. Sur un obélisque dressé à l’entrée des jardins du Kremlin, on pouvait lire les noms des précurseurs du communisme, des défenseurs de la classe ouvrière, et ce qui m’avait frappé, c’était l’ “ éclectisme ” qui avait présidé au choix des noms ; les “ utopistes ” étaient tous là, et ce qui devait paraître plus étonnant, Plékhanov y était aussi ; la violence des polémiques et l’âpreté des controverses n’empêchaient donc nullement de reconnaître l’apport, la contribution d’adversaires de doctrine à la cause de l’émancipation humaine. Enfin j’avais encore un autre exemple de cette “ tolérance ” imprévue des farouches bolchéviks. Au début de la Révolution d’Octobre, l’exubérance révolutionnaire se manifesta de toutes les façons et dans tous les domaines, notamment dans la peinture et la sculpture ; les peintres avaient pris possession de toute une partie de la Tverskaïa, et en 1920, on pouvait encore voir, gravés dans les murailles, des médaillons de grands révolutionnaires ; celui de Kropotkine se trouvait en bonne place, dans le voisinage du Grand-Théâtre. Le dimanche après-midi, un long cortège se forma à la Maison des syndicats pour accompagner le corps du défunt au cimetière des Novodiévitchi, situé à l’une des extrémités de la ville. Les drapeaux noirs flottaient au-dessus des têtes et les chants émouvants se succédaient. Au cimetière, un incident, bref mais vif, se produisit lors des premiers discours. Un anarchiste de Petrograd parlait depuis quelque temps quand des protestations s’élevèrent, à la fois sourdes et passionnées : “ Davolno ! Davolno ! ” (Assez ! Assez !). Les amis les plus proches de Kropotkine ne toléraient pas qu’on rappelât en ce jour de deuil, ce que la plupart des anarchistes sinon tous devaient considérer comme sa défection de 1914 [17]. Peut-être n’était-ce pas le moment et fallait-il se taire ? C’était une question à régler entre anarchistes, et aussi un avertissement pour moi, si j’avais été tenté d’évoquer cette période critique. Mais j’avais préparé mon bref discours sur mes souvenirs personnels, sur ce que Kropotkine avait été pour les hommes de ma génération, en Europe, en Amérique, partout dans le monde, sur sa contribution importante à la doctrine de l ’évolution avec L’Entr’aide, sur le personnage d’Autour d’une vie pour lequel on ne pouvait pas ne pas éprouver un sincère attachement. Mes paroles passèrent sans encombre bien que je sentais qu’il n’y avait pas autour de moi que de la sympathie : “ Discours conciliant ”, écrivait beaucoup plus tard, Victor Serge, d’où on devrait conclure que les paroles que je prononçai avaient une signification politique précise, comme si leur contenu avait été délibéré par l’Exécutif de l’Internationale communiste. On a vu qu’il n’en était rien ; il reste cependant que son appréciation n’était pas uniquement personnelle ; c’était aussi le propos qu’il avait recueilli autour de lui [18].

Notes [16] D’après Sandomirsky - qui bien que d’opinions toutes contraires resta néanmoins en relations intimes et cordiales avec lui jusqu’à la fin - c’est l’amour de la France qui poussa Kropotkine dans les rangs de l’Entente, puis parmi les défenseurs de la Révolution de Février, contre les bolchéviks et la Révolution d’Octobre. C’était cependant l’Angleterre qui lui avait accordé un accueil cordial et un refuge où il put travailler librement tandis que la France l’avait emprisonné puis chassé. Mais, pour lui, la terre de la liberté c’était quand même la France, et l’idée qu’elle pût être écrasée sous la botte prussienne lui était intolérable. [17] Rappelons ici quelle fut l’attitude de Malatesta à l’égard de Kropotkine, à qui le liait une amitié de quarante années. Dès qu’il eut connaissance de l’adhésion publique donnée par Kropotkine à la Triple Entente, pour la guerre, Malatesta écrivit un article intitulé “ Les anarchistes ont-ils oublié leurs principes ? ” qui parut en novembre 1914 en italien, en anglais et en français, dans Volontà, Freedom et le Réveil. Un second article, publié en avril 1916, par Freedom, sous le titre “ Anarchistes de gouvernement ” était une riposte au “ Manifeste des seize ” (les seize étaient Kropotkine et ses partisans). Sur leur rupture devenue inévitable, Malatesta écrivit : “ Ce fut un des moments les plus douloureux, les plus tragiques de ma vie (et je peux me risquer à le dire, aussi de la sienne) quand après une discussion pénible à l’extrême, nous nous séparâmes comme adversaires, quasi comme ennemis. ” (Pedro Kropotkine, Recuerdos y criticas de un viejo amigo suyo. Montevideo, Studi Sociali ; 15 avril 1931.) [18] Dans l’Album consacré aux funérailles de Kropotkine publié à Berlin en 1922 par la Confédération des anarcho-syndicalistes, il est indiqué que je parlai au nom de l’Internationale syndicale rouge ; les éditeurs n’ont sans doute pu croire que c’était l’Internationale communiste qui m’avait délégué, ainsi que mon récit le montre.

XIX : Congrès du Parti socialiste français - Majorité pour l’adhésion à l’Internationale communiste

Dans un des paragraphes consacrés au 2e Congrès de l’Internationale communiste, j’ai parlé du Parti socialiste indépendant d’Allemagne, de son importance numérique, des tendances qui s’y manifestaient ; l’adhésion à la 3e Internationale y était défendue par Däumig et Stöcker, tandis que Dittmann et Crispien exigeaient certains “ apaisements ”. Les rapports qu’ils firent à leur tour en Allemagne provoquèrent de vives discussions à l’intérieur du Parti ; il apparut qu’il n’y avait plus de compromis possible, que la scission était inévitable. Un congrès extraordinaire fut convoqué. Il se tint à Halle, du 12 au 17 octobre. Les partisans de l’adhésion demandèrent à Zinoviev de venir y parler au nom de l’Internationale. Le gouvernement allemand accorda le visa pour un bref séjour ; Zinoviev emmena avec lui le secrétaire de l’Internationale des Jeunesses communistes, et Losovsky pour les syndicats ; c’était la première fois que des membres de l’Internationale communiste pouvaient sortir de Russie pour participer à un congrès socialiste, il fallait profiter au maximum de cette exceptionnelle opportunité. Grands et passionnés débats ! Hilferding conduisant la bataille contre l’adhésion, reçut l’appui de Martov et d’Abramovitch ; Zinoviev y fut brillant, l’emporta ; il savait et sentait que la grande majorité du Parti voulait aller à la 3e Internationale ; elle supportait mal l’attitude louvoyante et expectante de la direction. Au vote, il y eut 236 voix pour l’adhésion ; les opposants n’en recueillirent que 156. Zinoviev revint à Moscou couvert de lauriers ; l’Internationale communiste fit en hâte, avec son discours, une substantielle brochure, Douze jours en Allemagne. Durant son bref séjour à Halle, Zinoviev avait pu s’occuper aussi du Parti socialiste français. Ce parti se trouvait dans une situation analogue à celle des Indépendants d’Allemagne : forte poussée d’en-bas pour l’adhésion à l’Internationale communiste ; résistance procédurière et tenace des sommets. Son sort, lié au sort des Indépendants, devait le suivre. Dès qu’ils avaient été informés du voyage de Zinoviev, les longuettistes avaient envoyé une délégation en Allemagne pour se concerter avec lui. Les vingt et une conditions posées par le 2e Congrès pour l’entrée dans l’Internationale communiste étaient, à leurs yeux, trop rigides, elles empêcheraient un vote massif pour l’adhésion. Zinoviev consentit quelques accommodements, un accord fut signé. Le congrès du Parti socialiste se réunit à Tours, du 25 au 31 décembre ; Zinoviev ne pouvait songer cette fois à faire le voyage ; les gouvernants français perdaient la raison quand il s’agissait du bolchévisme. Mais l’Internationale communiste trouva un excellent porte-parole en Clara Zetkin, qui alla clandestinement à Tours ; son apparition à la tribune du congrès souleva l’enthousiasme de la grande majorité des délégués. Le vote répéta celui de Dresde : 285 délégués disposaient de 4.575 mandats. La motion d’adhésion en recueillit 3.028 ; ses adversaires n’en eurent que 1.022. L’opposition à l’adhésion fut importante, surtout parmi les élus parlementaires ; après beaucoup d’hésitation, Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, se sépara de la plupart de ses amis, qui votèrent l’adhésion. Vu de Moscou, le résultat parut encore plus favorable ; on était très satisfait bien qu’on n’attachât pas la même importance au Parti français et à la France, qu’au Parti allemand et à l’Allemagne - il s’en fallait de beaucoup. Pour moi, qui connaissais bien quelques-uns des hommes qui avaient défendu l’adhésion, je ne pouvais pas ne pas demeurer sceptique quant à leur sincérité ; ils suivaient le courant pour rester à la direction du Parti. Cependant, allégé des trois quarts de ses parlementaires, de la plupart de ceux qui s’étaient compromis à fond dans la guerre impérialiste, le nouveau parti offrait des possibilités : les éléments nouveaux, les jeunes portés à la direction avaient la voie libre ; il ne leur restait plus qu’à faire preuve de leur capacité.

En conséquence de la formation d’un Parti communiste français, section de l’Internationale communiste, l’Exécutif de l’Internationale décida de m’appeler au “ petit bureau ”, où siégeaient Zinoviev, Boukharine, Radek et Béla Kun (en écrivant aujourd’hui ces noms, je m’aperçois que je suis le seul survivant de ce comité restreint). Ce petit bureau devait être, au 3e Congrès, l’objet de vives critiques, particulièrement en ce qui touchait le mouvement malheureux de Mars en Allemagne ; on le dénonçait comme une officine où se tramaient dans l’ombre des complots dirigés pas seulement contre les gouvernements capitalistes mais, à l’occasion, contre des sections de l’Internationale. Mais il n’était rien de tel. Sa tâche principale était de préparer le travail du Comité exécutif. Zinoviev résidait habituellement à Petrograd et il ne venait qu’irrégulièrement à Moscou, de sorte que l’ordre du jour des séances était toujours chargé. Dès que Zinoviev était annoncé, c’était le grand branle-bas : réunion du petit bureau, réunion de l’Exécutif, discussions, décisions ; on siégeait alors sans arrêt. Au petit bureau comme au Comité exécutif, le ton des discussions était très amical, mais au petit bureau il y avait plus d’intimité et les heures qu’on y passait étaient particulièrement agréables. Radek était convenable comme toujours lorsqu’il se trouvait avec des hommes qu’il devait considérer comme ses égaux ; chez Boukharine c’était toujours la même gentillesse ; il dessinait avec esprit et au cours de nos séances, il fit d’innombrables Radek en tutu ; pour qui a jamais vu Radek il est possible d’imaginer ce que ça donnait... Nous avions tenu séance tout un après-midi à Lux, et nous devions nous retrouver au Kremlin après dîner, dans le logement de Zinoviev, pour achever notre ordre du jour. Quand j’y arrivai, je trouvai Zinoviev allongé sur un divan ; Boukharine, couché sur le parquet, disparaissait presque entièrement dans sa chouba. Comme beaucoup de leaders communistes ils attrapaient du sommeil quand ils pouvaient. Les vies de Lénine et de Trotsky étaient mieux réglées, sauf bien entendu pendant la guerre civile. Même quand j’étais en désaccord avec les thèses défendues et les résolutions prises, je trouvais toujours grand profit à ces débats ; c’est à Moscou qu’on avait alors la meilleure information sur le mouvement ouvrier à travers le monde et sur la politique générale des gouvernants, par les rapports, par les journaux, par les communications verbales des visiteurs, assez nombreux maintenant, et venant de tous les points d’Europe et du monde.

XX : Au groupe communiste français de Moscou

Vieux Parisien, Dridzo-Losovsky venait parfois à Lux bavarder avec moi. Un soir, comme il partait, je lui dis : “ Je descends avec vous, je vais à la réunion du groupe français. - J’y vais aussi, dit-il aussitôt. ” Le groupe communiste français se réunissait dans une maison d’un confort tout occidental, située dans une péréoulok partant de la Tverskaïa, non loin de Lux. Elle avait été l’habitation d’un consul scandinave ; Guilbeaux, sa femme et un ingénieur français y avaient leur logement ; une pièce spacieuse, sans doute le bureau du consul, était commode pour les réunions. La composition du groupe était, comme on peut l’imaginer, hétéroclite ; la plupart de ses membres, d’origines très diverses, s’étaient trouvés en Russie au moment de l’insurrection d’Octobre et ils avaient alors adhéré au communisme. De la mission militaire venait le lieutenant Pierre Pascal, catholique fervent et pratiquant, passé du côté de la Révolution non malgré son catholicisme mais à cause de lui - ce qui suffit à faire comprendre qu’il n’est pas un catholique ordinaire ; le caractère spartiate du régime était précisément ce qu’il aimait. Grand travailleur - il était chez Tchitchérine - il ne se plaignait ni ne demandait jamais rien. Lors du 3e Congrès, ayant eu l’occasion d’aller le voir dans la chambre où il travaillait, nous le trouvâmes si fatigué que nous pensâmes tout de suite qu’il y avait quelque chose d’anormal. Quoi ? il ne fallait pas compter sur lui pour le savoir, mais des questions posées dans son entourage nous apprirent qu’il avait simplement été oublié dans la distribution des cartes pour les repas... On avait publié de lui, à Petrograd et à Paris, des articles et des Lettres de la Russie rouge, de pensée et de style également remarquables. René Marchand était en Russie correspondant du Figaro quand la guerre éclata. Par ses origines - il était fils de magistrat - et par sa profession, on peut imaginer qu’il était fort éloigné du communisme et de la révolution socialiste. Comment s’y était-il rallié ? Ses raisons, il les avait données dans une brochure au long titre Pourquoi je me suis rallié à la formule de la Révolution sociale, un titre singulier et assez prudent. Les machinations, manœuvres, complots, attentats préparés par les ambassades de l’Entente au début de la Révolution - plusieurs sous ses yeux - l’avaient indigné et avaient certainement contribué à le pousser de l’autre côté de la barricade. Il pouvait lui aussi abattre beaucoup de besogne. Il m’avait demandé d’obtenir pour lui l’autorisation de fouiller dans les Archives des Affaires étrangères pour y recueillir la correspondance diplomatique se rapportant à l’alliance franco-russe, notamment les lettres et dépêches d’Isvolsky, ambassadeur à Paris de 1910 à 1916. Ce sont ces lettres, traduites alors par lui, que nous fîmes éditer à Paris par la Librairie du Travail sous le titre de Livre Noir [19] ; ce fut certainement sa contribution la plus importante à la Révolution russe et à l’histoire tout court ; il tenta pourtant de la répudier dix ans après, quand il s’était “ rallié ” successivement à d’autres “ formules ”, et bien que j’eusse en ma possession les traductions écrites de sa main. Comme homme, comme caractère, comme écrivain, on n’aurait pu imaginer plus grand contraste avec Pascal. Sa grande faim n’était pas une légende, et il s’offrait le luxe d’entretenir un immense chien dans sa chambre du Métropole. C’est sans doute le capitaine Sadoul que j’aurais dû rapprocher de Pascal ; le contraste n’aurait pas été moindre mais il aurait été de caractère tout différent. Mais j’ai déjà dit de Sadoul ce qu’il suffit d’en dire ici, car il traitait le groupe français par le mépris, n’y venait jamais plus. Il quitta d’ailleurs assez vite la Russie soviétique où il ne trouvait plus d’emploi à sa taille. Henri Guilbeaux s’était approché du groupe de la Vie Ouvrière au début de la première guerre mondiale. Dès qu’il avait été réformé, il avait pu passer en Suisse où Romain Rolland lui avait trouvé une occupation à l’Agence internationale des prisonniers de guerre. Il était parti de France “ rollandiste ” comme je l’ai déjà indiqué, mais sous l’influence des socialistes russes qu’il avait rencontrés à Genève, il évolua assez rapidement vers le bolchévisme. Il participa à la Conférence de Kienthal et fut finalement arrêté et expulsé par les autorités suisses tandis qu’un tribunal français le condamnait à mort par contumace. Il a raconté tout cela dans divers ouvrages écrits en 1933-1937 qu’il convient de lire avec précaution. Bien qu’il eût souvent insisté, je ne lui avais jamais donné le mandat de nous représenter dans les conférences internationales ; je reconnaissais volontiers les grands mérites de la revue Demain qu’il dirigeait et publiait à Genève ; elle apportait chaque mois une information exceptionnelle très utile et, d’autre part, il montrait beaucoup de courage contre la meute de mouchards et de provocateurs qui le harcelaient sans répit. Cependant nous ne pouvions le considérer comme un des nôtres ; qu’il ne fût pas absolument sûr, il en fournit lui-même la preuve par son évolution ultérieure. L’ingénieur que j’ai déjà mentionné était apolitique ; le secrétaire de Pascal était, politiquement, ignorant. Il y avait encore quelques comparses qui n’étaient là que pour attraper le païok supplémentaire attribué aux membres du groupe, et dans l’espoir de pouvoir rentrer plus facilement en France. Quand nous pénétrâmes, Losovsky et moi, dans la salle de réunion, l’atmosphère nous parut si tendue, les visages étaient si crispés qu’il n’était pas difficile d’imaginer que la discussion, ce soir-là, n’était rien moins que cordiale. Losovsky fit aussitôt demi-tour, disant : “ Les histoires de l’émigration... Je connais ça ! Bonsoir. ” Je devais rester ; la soirée fut pénible. La différence des tempéraments, sans parler des conceptions politiques, était telle que la simple cohabitation était impossible ; tout était prétexte à ranimer une vieille querelle, à mettre Pascal en accusation pour son catholicisme. Très digne, Pascal se bornait alors à donner lecture d’un texte qu’il considérait comme sa profession de foi. Le conflit avait été porté devant le Comité central du Parti communiste russe ; le compromis élaboré pour le trancher, ou au moins l’apaiser, se révélait, à l’usage, inopérant. Je crois bien que cette réunion fut la dernière du groupe communiste de Moscou ; en tout cas, il n’eut plus aucune espèce d’activité. Le groupe communiste français de Moscou était bien tel que je viens de le décrire, en 1920 ; il se survivait. Mais il avait connu à ses débuts de grands heures : deux de ses membres avaient été pris par la contre-révolution. Pour ne pas laisser le lecteur sur l’impression de sa fin pénible, je veux reproduire ici un fragment du bref historique qu’en fit Pascal : “ Le 30 août 1918, les Isvestia publiaient l’annonce suivante : Tous les camarades parlant français et anglais et sympathisant avec l’idéal du Parti communiste sont invités à assister à une réunion qui aura lieu samedi 31 août à sept heures du soir, Vozdvijenka, n° 20. Ordre du jour : Rapport sur la situation, en anglais, par le camarade Price, Morgan Philips ; en français par la camarade Jeanne Labourbe ; 2° Organisation d’un groupe anglo-français. “ Jeanne Labourbe était un précurseur. Dans sa jeunesse laborieuse, elle avait gardé les troupeaux dans son village de Bourgogne, puis elle entra en service à la ville jusqu’au jour où la lettre d’une compagne fut l’occasion de son départ en Russie. Installée dans une famille polonaise, elle dut y jouer le rôle douloureux d’institutrice et de demi-servante qui lui permit cependant, tout en enseignant à son élève sa langue maternelle de compléter sa propre éducation. Lorsqu’éclata la Révolution de 1905, son grand cœur, son courage viril, son dévouement absolu à toutes les causes justes, la lancèrent dans le mouvement libérateur. Elle s’y donna certainement tout entière, comme nous l’avons vue parmi nous ne vivre que pour le groupe et pour le communisme. On sait comment elle est morte, le 2 mars 1919, lâchement assassinée dans la nuit, au fond d’un faubourg désert d’Odessa, par un groupe d’officiers français et russes, sous la présidence du général Borius. ” C’est également dans la région d’Odessa, où les forces françaises secondaient les Blancs, que devait tomber la seconde victime. Dans des Souvenirs de guerre civile, Marcel Body écrivit : “ Odessa est bloquée par mer et par terre... il n’y a plus de pain, plus d’eau, plus de combustible dans la ville ; en revanche il y a des contre-révolutionnaires partout ; la situation empire. Au moment où je prends la parole, un camarade me glisse un billet où je lis : “ On s’attend à l’occupation de la ville cette nuit ; préparez-vous à vous réfugier dans un logement clandestin. ” Peu après, je vois entrer dans la salle Henri Barberey, armé et équipé ; quelques instants auparavant, il a prononcé en russe, un beau discours. Il a, si je ne me trompe, dix-huit ans, ce qui ne l’empêche pas d’être par ses convictions, un homme fait ; c’est un des premiers Français qui se soient ralliés à la Révolution. Au début de l’intervention française, le groupe communiste français l’a envoyé, avec Jeanne Labourbe, dans le Sud de la Russie pour y militer ; son courage confine à la témérité. À Sébastopol, où il se trouvait au moment de la révolte des marins de l’escadre française de la mer Noire, il a joué, dans les événements eux-mêmes décisifs, un rôle de premier plan. Déguisé en matelot, il s’est rendu sur les bateaux de guerre français pour y seconder une agitation qui a porté ses fruits... Dans la nuit du 30 au 31 juillet, Henri Barberey part à la tête d’un petit détachement de volontaires français combattre les insurgés qui déjà massacrent les communistes et les juifs dans les faubourgs d’Odessa. Il se bat avec sa bravoure accoutumée ; à certains moments ses compagnons s’efforcent vainement de le modérer. Parti seul en éclaireur - ou en parlementaire - il est fait prisonnier sous les yeux de ses camarades, impuissants à le sauver. Nous ne le reverrons plus. ” (Correspondance internationale, 11 novembre 1922.)

Notes [19] Un Livre Noir, 6 vol., 1921-1934 (Librairie du Travail).

XXI : Le “Train de Trotsky - Wrangel - Fin de la guerre civile

Dans les récits fragmentaires qui nous étaient parvenus des opérations de la guerre civile, il était fait fréquemment allusion au “ train de Trotsky ” ; on le voyait surgissant ici et là, sur l’Oural ou en Ukraine, enflammant les soldats rouges en même temps que sa seule apparition démoralisait les mercenaires de la contre-révolution ; c’étaient des exploits extraordinaires sans cesse renouvelés ; le “ train ” devenait quelque chose de légendaire. Alex. Barmine, lui-même participant à l’un de ces exploits, en a fait ce récit : “ Une nouvelle attaque de Haller (général polonais) lui permit de s’emparer de Retchitsa et de traverser le fleuve. Gomel allait tomber au pouvoir de l’ennemi quand arriva Trotsky. Déjà les convois d’évacuation, ces lamentables convois d’attelages trimbalant des coffres, des papiers, des restes de stocks, se traînaient le long des routes de Novozybkov, déjà les présidents de l’Exécutif et de la Tchéka filaient en automobile - il ne restait plus à la gare que le dernier train blindé, ce train des batailles perdues commandé par quelque ex-marin enragé - quand tout changea, et nous perçûmes que les événements tournaient. Trotsky amenait avec lui des équipes toutes prêtes d’organisateurs disciplinés, d’agitateurs, de techniciens, tous commandés par une volonté sans défaillance. La 5e division, réduite à quelques centaines de baïonnettes, venait de lâcher pied devant les Polonais. Notre Ecole partit à l’aube et prit position en tête du pont, devant Retchitsa. Cette bataille fut mouvementée. Nous chargeâmes à l’arme blanche contre les tirailleurs abrités derrière une haie. Un officier intrépide, un spécialiste, nous conduisait calmement, le revolver au poing. Il franchit la haie le premier. Nous nous battions cette fois contre des soldats de la grande guerre, formés en France et en Allemagne. Ce fut notre pire combat. Sur 240 aspirants, plus de 100 tombèrent et nous fûmes refoulés. Mais les fantassins du général Haller ne passèrent point. Ils ont juré d’aller jusqu’à Moscou ! nous avait-on dit. “ Ils ne verront pas même Gomel ”, nous répétions-nous entre survivants... Trotsky visita les premières lignes. Il nous harangua. Il fit passer sur nous ce souffle d’énergie qu’il apportait partout dans les moments tragiques. La situation, catastrophique l’avant-veille, était rétablie comme par miracle. Ce n’était en réalité que le miracle tout à fait naturel de l’organisation et de la volonté. J’ai gardé jusqu’il y a peu de temps le discours de Trotsky à notre Ecole militaire imprimé dans la typographie du train de l’Armée rouge. ” (Vingt ans au service de l’U.R.S.S., pp. 111-112.) J’avais fait parler Trotsky quelquefois là-dessus mais il ne m’avait jamais fait de longs récits. En juin 1920, quand j’arrivai en Russie, la guerre civile était virtuellement terminée ; le train était garé. Je ne pouvais que m’en réjouir, regrettant seulement d’être venu trop tard. Au cours de l’automne il apparut que les débris de l’armée de Dénikine n’étaient pas aussi négligeables qu’on l’avait cru tout d’abord ; un nouveau capitaine de la contre-révolution, Wrangel, avait réussi à les rassembler et à les équiper avec l’aide de la France. L’Amérique et l’Angleterre avaient renoncé définitivement à intervenir, mais la France, elle, s’obstinait ; Millerand, Poincaré et leur parlement de “ bloc national ” envoyaient du matériel, accordaient des crédits, allaient même jusqu’à reconnaître Wrangel, et le prolétariat français se montrait incapable d’empêcher cette nouvelle agression. Wrangel avait installé son quartier général en Crimée, d’où il lui était aisé de lancer des raids sur la région avoisinante ; opérant par surprise, ses colonnes pouvaient, après les attaques, se réfugier dans la presqu’île. La menace devenait inquiétante, car on pouvait craindre que, s’enhardissant, il finît par s’attaquer au bassin houiller du Donetz. Après étude et discussions, le Comité central décida d’en finir avec ce résidu de la contre-révolution, donnant du même coup une leçon à la bourgeoisie française qui, hypnotisée sur ses titres des emprunts tsaristes auxquels elle avait inlassablement souscrit, avait décidément la tête dure. Le “ train ” allait donc partir pour un nouveau voyage ; devançant mon désir, Trotsky me proposa de l’accompagner. Le 27 octobre au matin nous étions à la gare ; le train était déjà prêt ; après une brève inspection il démarra. Le wagon du commissaire du peuple était celui du ministre tsariste des chemins de fer ; Trotsky l’avait adapté à son usage ; le salon avait été transformé en bureau-bibliothèque ; l’autre partie comprenait la salle de bain, flanquée de chaque côté d’un étroit cabinet, juste la place d’un divan. Le wagon suivant était celui des secrétaires, puis venaient successivement l’imprimerie, la bibliothèque, la salle de jeux, le restaurant, un wagon de vivres et de vêtements de réserve, un service d’ambulance, enfin un wagon spécialement aménagé pour les deux autos ; tout ce qu’il fallait pour le travail, pour la défense et même pour l’attaque... [20]. Le train était en tout temps une ruche active ; il avait un journal V Pouti (“ En route ”) - quotidien avec des leaders, un commentaire des événements, et les “ dernières nouvelles ” : dès que le train stoppait, on le branchait sur les lignes pour être aussitôt en communication avec Moscou, et, aux heures correspondantes, la radio enregistrait les émissions étrangères. “ Votre T.S.F. est complètement stupide, me dit Trotsky ; Berlin, Londres donnent des nouvelles intéressantes, la vôtre uniquement des futilités. ” Trotsky avait toujours quelque travail en préparation, et quand les opérations militaires le permettaient, il mobilisait ses secrétaires, dictant et révisant les feuilles dactylographiées : “ J’ai pris cette habitude de dicter pendant la guerre, me dit-il, ajoutant aussitôt qu’auparavant, c’étaient les secrétaires qui auraient manqué. ” Il ne faudrait pas en conclure que le travail ainsi fait était bâclé ou négligé ; nul ne fut jamais plus exigeant que Trotsky vis-à-vis de lui-même ; il avait horreur de la négligence aussi bien dans le style que dans la tenue ou la conduite ; il reprenait les pages dictées, les relisait, les corrigeait, les remaniait ; une deuxième, une troisième expédition devenait nécessaire. Mais parfois l’ennemi ne laissait pas assez de temps pour ce polissage, et certains textes pouvaient garder un tour oratoire. La table de travail occupait la quasi-totalité d’un des côtés sur la paroi duquel une grande carte de Russie était accrochée ; au long de deux autres parois faisant angle, des rayons chargés de livres, encyclopédies, ouvrages techniques ; d’autres sur les sujets les plus variés attestaient la curiosité universelle du nouvel occupant ; il y avait même un coin français où je trouvai la traduction française des études marxistes d’Antonio Labriola ; cependant je ne fus pas peu surpris d’y voir le Mallarmé de Vers et Prose, à couverture bleue, de la Librairie académique Perrin. Nous restâmes deux jours à Kharkov où se trouvait le quartier général des armées soviétiques ; c’était Frounzé, plus tard commissaire à la guerre, qui dirigeait les opérations. Cependant notre première visite avait été pour Racovsky, alors Président du Conseil des Commissaires du Peuple d’Ukraine. C’était l’ami le plus intime de Trotsky ; les deux hommes s’étaient rencontrés à l’époque de la guerre des Balkans, quand Trotsky suivait les opérations comme correspondant de guerre, puis plus tard à Zimmerwald, et en Russie après l’insurrection d’Octobre. Ces deux journées furent consacrées à de longues réunions où toutes sortes de questions étaient examinées. Racovsky mettait à profit la présence du membre du Bureau politique pour trancher les problèmes difficiles demeurés en suspens. Quand il ramena Trotsky au train, son visage, toujours cordial et bienveillant rayonnait : “ Quel travail nous avons pu abattre ! ” me dit-il. Le train reprit sa marche vers le Sud. Trotsky avait eu des conférences avec Frounzé ; il m’exposa brièvement le plan des opérations dont la dernière phase allait commencer. L’Armée rouge s’était emparée de Nikopol, sur le Dniepr, position essentielle, et s’y était solidement accrochée. De cette place forte à laquelle Wrangel s’était vainement attaqué, les forces soviétiques allaient contraindre l’ennemi à ramener toutes ses troupes en Crimée ; puis, franchissant l’isthme de Pérékop, elles iraient les pourchasser et jetteraient à la mer celles qui résisteraient. Ce serait cette fois la fin, mais que de précieuses vies seraient encore sacrifiées ; l’isthme formait une étroite bande de terre, d’à peine quatre kilomètres de large ; il serait aisé à l’ennemi d’y organiser une résistance coûteuse à briser. Le train stoppa et se gara à Alexandrovsk ; un commandant de l’armée rouge y attendait Trotsky ; il lui fit un rapport sur la situation ; on pouvait continuer en auto jusqu’au quartier général de l’armée ; la route avait été dégagée ; cependant on signalait encore des patrouilles ennemies dans ces parages. Il faisait très froid. La nuit était venue ; l’auto roulait à travers la plaine couverte de neige ; on ne voyait nulle trace de route ; je me demandais comment le chauffeur pouvait trouver son chemin. Trotsky me promit un verre de thé dans la maison du pope ; “ Pourquoi chez le pope ? demandai-je surpris. - Parce qu’il y a rarement d’autre maison possible pour y loger un quartier général. ” Cependant quand l’auto stoppa, nous étions devant une maison des plus modestes ; dans une pièce toute encombrée de meubles, Trotsky tint conférence avec le commandant rouge et son officier d’état-major ; une carte avait été étalée sur la table ; on n’avait pour toute lumière que celle que dispensait une bougie. Un conflit opposait les deux hommes. Le premier exposa son point de vue avec une ardeur impatiente, presque de la colère ; l’officier était beaucoup plus calme. L’affaire fut vite réglée ; Trotsky en avait connu de semblables par centaines : heurt fréquent entre le commandant improvisé et le technicien. Ici, le jeune commandant était un ouvrier de Pétrograd, et, comme c’était souvent le cas, plein de courage, et d’audace, mais impatient et supportant mal les observations de l’officier d’état-major, aux prises, lui, avec les tâches précises du ravitaillement. “ La dispute classique, me dit Trotsky ; l’obstacle qu’il fallut souvent surmonter ; mais sans cette collaboration de la fougue révolutionnaire et de la technique du professionnel nous n’aurions jamais pu vaincre. ” C’était l’illustration à l’échelle la plus réduite, du grave problème qui s’était posé lors de la création de l’Armée rouge. Préconisant l’utilisation des officiers de l’armée tsariste qui promettaient de servir loyalement, Trotsky se heurtait à une opposition qui devenait plus agressive en cas de revers ou lorsqu’un de ces officiers trahissait [21]. Nous remontâmes dans l’auto ; le froid était très vif ; le vent secouait la voiture et parvenait à s’infiltrer à l’intérieur. “ Eh bien ! dis-je à Trotsky, vous m’aviez promis la maison confortable du pope et un verre de thé. - C’est vrai, répondit-il en souriant ; à la guerre il faut s’attendre à des surprises. ” À Alexandrovsk, nous retrouvâmes le train. Trotsky prit connaissance des dépêches arrivées en son absence, puis nous reprîmes le chemin de Moscou, cette fois sans nous arrêter nulle part. Trotsky me parla plus longuement de la guerre qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. “ La bataille doit être maintenant engagée, dit-il ; une terrible mêlée ; il faut enlever des positions faciles à défendre. Quelle chose horrible que la guerre ! ” Puis il évoqua quelques-uns des épisodes, entre autres la bataille devant Kazan qui avait décidé du sort de Koltchak. Le siège se prolongeait ; le commandement estima qu’une feinte était nécessaire pour tromper l’ennemi, pour détruire, de nuit, sa flottille, attaquer les batteries du rivage, provoquer une panique parmi les troupes. Trotsky décida de participer lui-même aux opérations que devait diriger Raskolnikov. Le stratagème réussit pleinement. Mais quel risque ! Je ne pouvais m’empêcher de formuler un reproche rétrospectif : “ Aviez-vous le droit de vous exposer ainsi ? ” La réponse vint aussitôt, brève et sans réplique : “ Quand on doit demander à des hommes de risquer leur vie, il faut leur montrer qu’on ne craint pas de risquer la sienne. ”... Le train roulait régulièrement quoique à une allure modérée : il était lourdement chargé ; deux locomotives étaient nécessaires pour le tirer. Quand nous arrivâmes à Moscou, on venait d’y apprendre que les soldats rouges avaient enlevé les dernières défenses fermant l’isthme de Pérékop. Wrangel s’enfuit, abandonnant les hommes qu’il avait entraînés dans son aventure. La France de Poincaré avait joué sa dernière carte et elle avait perdu ; la guerre civile était terminée [22].

Notes [20] Sur “ le train ”, voir : Trotsky, Ma Vie, t. III, pp. 109-124. [21] Sur cette question, voir l’ouvrage de Trotsky : Staline, pp. 448-455. [22] Mais la France n’en avait pas fini avec Wrangel. On pouvait, en effet, lire dans l’Europe nouvelle du 10 décembre 1921 cette lettre de Constantinople : “ Depuis l’évacuation de la Crimée par l’armée de Wrangel la France a dépensé, pour l’entretien des soldats et officiers russes en Turquie, plus de deux cents millions de francs. Au début, cette armée en exil était considérée comme capable de rendre encore des services dans la lutte contre les soviets, mais bientôt le haut commissariat de la France à Constantinople s’est rendu compte que, dans son état actuel et avec les chefs qu’elle avait, cette masse militaire ne possédant plus l’unité d’esprit qui doit être à la base de toute force armée, était fatalement vouée à la désagrégation. Une lutte prolongée s’ensuivit entre le gouvernement français et le général Wrangel qui, lui, désirait conserver son armée comme force militaire, mais encore s’accrochait désespérément à son commandement suprême, qu’il ne consentait à abandonner à aucun prix. ”

1921

I : La question syndicale provoque un grand débat

Peu après mon retour à Moscou, je rencontrai Losovsky ; il me parla d’une importante réunion syndicale qui devait avoir lieu dans la soirée. Il m’en indiqua l’objet en termes si vagues que je ne pouvais savoir de quoi il s’agissait réellement ; mais cela me rappela une conversation du train au cours de laquelle Trotsky avait fait allusion aux préoccupations de la direction du Parti au sujet de l’organisation de la production, en particulier du rôle des syndicats dans ce domaine. Cette réunion fut bientôt suivie de plusieurs autres sur le même thème, les journaux en donnèrent des comptes rendus. La question prit très vite une ampleur extraordinaire ; divers groupes se formèrent au sein du Comité central, s’opposant publiquement les uns aux autres ; il fut dès lors possible de saisir exactement la nature du problème posé, se suivre une discussion qui allait provoquer de profonds remous et devait marquer une date importante dans la vie du Parti. Le régime appelé “ communisme de guerre ”, né de la guerre aurait dû mourir avec elle ; il lui survivait parce qu’on hésitait sur le caractère de l’organisation qui devrait le remplacer ; on cherchait, on tâtonnait, on ne se décidait pas ; il n’est que juste de mentionner ici qu’après l’effort épuisant qu’avait exigé la guerre, on éprouvait, dans toutes les couches de la société soviétique, un besoin légitime de souffler. Cependant cette survie présentait de sérieux dangers. Le communisme de guerre, qui n’avait de communisme que le nom - le communisme présuppose l’abondance et c’était la pénurie - avait été une nécessité de la guerre imposée par les Blancs et par l’Entente. Pour résister à la poussée de la contre-révolution pendant trois ans renaissante, aux interventions française, anglaise et américaine, il avait été indispensable d’équiper l’Armée rouge, et cet équipement, si sommaire fût-il, absorbait une énorme part des ressources du pays ; tout, dans la production, était orienté vers la guerre, et pour nourrir l’armée et les ouvriers des usines, on réquisitionnait les produits agricoles dans les campagnes. Cette réquisition était brutale par sa nature même - elle irritait et en même temps décourageait les paysans puisqu’on ne leur laissait rien de plus que ce qu’il fallait pour leur subsistance - elle l’était parfois encore plus qu’il n’était nécessaire par suite de l’inintelligence ou de la suffisance de jeunes bolchéviks grisés par un pouvoir dont ils disposaient soudain. Les paysans l’avaient néanmoins supportée, mais à présent, leur patience, ou leur bonne volonté, était épuisée. Ce qu’on a appelé après la deuxième guerre mondiale la reconversion de l’économie de guerre en économie de paix mais qui aurait paru alors une expression bien ambitieuse, c’était le problème que la République des soviets devait résoudre. L’heure était venue de desserrer l’étreinte [23]. En une image frappante, Trotsky avait caractérisé, devant le Comité central, l’excès de centralisation auquel la guerre civile avait conduit : “ Nous avons planté un immense encrier sur la place Rouge, et chacun, pour écrire, doit venir y tremper sa plume. ” Un organisme avait bien été créé pour aménager l’économie du pays : c’était le Conseil suprême de l’économie, mais pour des raisons diverses, il remplissait mal son rôle, et les syndicats, qui y occupaient une place prépondérante, s’acquittaient mal de leur tâche. Cherchant à en découvrir les raisons, Trotsky, au temps où il était commissaire aux transports, syndiqué comme travailleur de l’industrie, s’était fait désigner comme délégué du syndicat au Conseil général de la Confédération générale des syndicats et, ainsi, participait à ses réunions. Ce qui l’avait frappé tout d’abord c’était la nonchalance qui caractérisait leur préparation et leur méthode de travail. Personne n’était là à l’heure fixée, les membres arrivaient les uns après les autres ; chaque réunion commençait avec un grand retard. Habitué à l’exactitude par une disposition naturelle qu’avaient renforcée les disciplines de la guerre, ces choses le choquèrent. Si une telle nonchalance était de règle à la tête, on pouvait imaginer ce qui existait à mesure qu’on descendait vers les organisations de la base. Cette expérience, bien que brève mais à ses yeux décisive, l’avait amené à proposer des modifications à la structure syndicale dans un projet qu’il soumit au Comité central. Que les syndicats fussent dans un état de semi-léthargie, personne au fond ne le contestait ; on ne différait d’avis que sur ses causes et sur les remèdes. La crise était incontestable, il fallait trouver une solution. Or, on démobilisait l’Armée rouge et Trotsky demandait : Qu’allons-nous faire de tous ces jeunes hommes de valeur qui s’y sont formés, organisateurs et administrateurs capables, exacts, ponctuels, sachant travailler, habitués au travail d’équipe ? Allons-nous simplement les rejetaient dans la vie soviétique sans chercher à utiliser au mieux leurs capacités ? Répondant à la question, il proposait de les incorporer, en des proportions à déterminer, dans les directions syndicales où ils apporteraient un stimulant et de précieuses habitudes de travail. C’est là-dessus que la discussion s’était engagée. Certains membres du Comité central, au premier rang Tomsky, secrétaire de la Centrale syndicale, se montraient violemment hostiles, niaient la crise. D’autres hésitaient, cherchaient un compromis. Le problème était si important et si complexe que le Comité central décida qu’une large discussion publique aurait lieu, dans les journaux, où chaque tendance pourrait exposer et défendre sa thèse, et dans des réunions publiques. Il y eut, au début, cinq tendances : celle de Trotsky, de Boukharine, de Chliapnikov (quasi syndicaliste quoique membre du Parti et très attaché au Parti), de Sapronov (centralisme démocratique) ; le statu quo était défendu par Tomsky, Zinoviev, Kamenev. Au cours de la campagne, les nuances intermédiaires disparurent ; Trotsky, tenant compte de la justesse de certaines critiques formulées contre son projet, le modifia, mais en s’élevant énergiquement contre ceux qui prétendaient y voir une militarisation des syndicats. Au cours d’une réunion à laquelle j’assistais, Riazanov ayant cru pouvoir donner une interprétation humoristique du projet sous la forme d’un jeune militaire hautain, faisant irruption, le bonnet sur l’oreille, dans un bureau syndical et prétendant dicter les décisions, Trotsky s’était fâché et une bonne partie de la salle avait protesté avec lui. Une plate-forme commune réunit Trotsky, Boukharine et Sapronov, en face des tenants du statu quo que soutenait Lénine sans trop s’engager cependant (la tendance de Chliapnikov était trop faible pour se faire une place entre ces deux blocs). On sut et on comprit plus tard que ce que Lénine reprochait à la proposition de Trotsky c’était, avant tout, d’être inopportune. Il avait en tête une autre solution, infiniment plus profonde, puisqu’elle modifiait la structure même du régime de l’économie soviétique en plusieurs points essentiels, celle que le Parti devait faire sienne quelques mois plus tard : la N.E.P. [24].

Notes [23] Sur cette question, voir Cours nouveau, par L. Trotsky, pp. 75-76. Dans une proposition soumise au Comité central du Parti, en février 1920, Trotsky disait : “ Il est évident que la politique actuelle de réquisition d’après les normes de consommation... menace de désorganiser complètement la vie économique du pays. ” [24] Au 10e Congrès du Parti communiste russe, à la séance du 8 mars, il parla de ce grand débat en ces termes : “ Je passerai maintenant à un autre point : à la discussion sur les syndicats qui a pris tant de temps au Parti. À mon avis ce luxe était tout à fait inadmissible, et en permettant une telle discussion, nous avons certainement fait une faute. Nous avons mis à la première place une question qui, pour des raisons objectives, ne pouvait occuper cette place, et nous nous sommes emballés sans nous rendre compte que nous détournions notre attention des questions réelles et menaçantes qui étaient si près de nous. ”

II : Soulèvement de Cronstadt

La discussion se prolongeait, le congrès du Parti allait se réunir quand éclata le soulèvement de Cronstadt. Nouvelle terrible et d’abord incroyable. Cronstadt, foyer le plus ardent de la Révolution d’Octobre, dressé contre la République soviétique, était-ce possible ? Les dirigeants du Parti eux-mêmes avaient été pris par surprise. Nous étions consternés. Comme toujours, dans les situations difficiles et périlleuses, c’est Trotsky que le Comité central envoya à Petrograd, quitte à le charger ensuite de responsabilités qui n’étaient pas les siennes [25]. Il fallut étudier et préciser la nature du mouvement, et avant tout ses causes ; il y en avait d’évidentes. Le Cronstadt de 1921 n’était plus le Cronstadt de 1917 ; le transfert du gouvernement soviétique à Moscou avait drainé une grande partie des militants ; la guerre civile en avait pris beaucoup. Les faubourgs ouvriers avaient fourni leurs contingents ; le Petrograd de l’insurrection d’Octobre, le Petrograd où s’étaient déroulées toutes les phases de la Révolution, donnait alors l’impression d’une capitale désaffectée, déchue de son rang. Zinoviev en avait la charge et il était le dernier homme capable d’administrer méthodiquement ; en outre, son attention était accaparée maintenant par l’Internationale communiste et ses sections ; la ville et la région étaient laissées à l’abandon, la condition des travailleurs et l’organisation du travail négligées au point que des grèves avaient éclaté. Située à la pointe extrême du pays, Petrograd se trouvait aussi mal placée que possible pour le ravitaillement quand la Russie était coupée de l’extérieur ; avantageuse en temps de paix, sa position devenait la plus exposée en temps de guerre. Que des éléments contre-révolutionnaires aient cherché à profiter de la situation, c’était normal ; leur rôle était d’exciter les mécontentements, d’envenimer les griefs, de tirer vers eux le mouvement. D’où sortit le mot d’ordre des “ soviets sans bolchéviks ” ? il n’est pas aisé de le préciser, mais il était si commode pour rallier tout le monde, tous les adversaires du régime, en particulier les socialistes-révolutionnaires, les cadets, les menchéviks, empressés à prendre une revanche, qu’il est permis de supposer que ce sont eux qui en eurent l’idée, et la propagande qu’ils firent sur cette revendication pouvait toucher les marins et les soldats, la plupart jeunes recrues venant des campagnes, troublés déjà par les plaintes acrimonieuses que leur apportaient les lettres de leurs familles, irritées par la brutale réquisition. Telles furent les conclusions auxquelles aboutit l’enquête menée par les dirigeants du Parti. Écrivant sur ce sujet un an plus tard “ pour l’anniversaire ”, Andrés Nin qui avait vécu toute l’année écoulée en Russie soviétique et avait eu la possibilité de s’informer de vérifier, donnait des explications et appréciations identiques [26]. La thèse des adversaires des bolchéviks a été exposée dans diverses brochures, écrites généralement par des anarchistes. On peut la retrouver dans celle qui est, je crois, la dernière en date, publiée en 1948 par Ida Mette, aux Editions Spartacus, sous le titre La Commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des Soviets. La conclusion de l’auteur est déjà indiquée clairement par ce titre, mais il déclare n’avoir entrepris son travail que pour établir la vérité historique sur cet événement douloureux. Y a-t-il réussi ? Il reconnaît que des éléments manquent encore pour une analyse définitive, les Archives du gouvernement soviétique et de l’Armée rouge ne pouvant être consultées. Cependant il reproduit et commente beaucoup de documents importants. Mais que de contradictions parmi les témoignages et appréciations qu’il cite, émanant pour la plupart de partisans délibérément hostiles aux bolchéviks. Sur l’origine et la cause du soulèvement, un des chefs de l’insurrection, Pétritchenko, écrit en 1926 que c’est le maintien du régime du communisme de guerre quand la guerre civile était finie qui a irrité les ouvriers et les a poussés à se soulever contre le gouvernement soviétique. Mais celui-ci n’était pas moins désireux qu’eux de passer d’un régime de guerre à un régime de paix. A-t-il trop tardé à le faire ? Pouvait-il appliquer plus tôt la nouvelle politique économique qui, depuis des mois, faisait l’objet de ses préoccupations ? on étudiait, on cherchait ; la grande discussion sur les syndicats s’inscrit précisément dans le cadre de ces recherches. Bien téméraire serait celui qui croirait pouvoir donner une réponse à ces questions, alors qu’il est difficile, sinon impossible, de reconstituer exactement la situation générale existant alors. Même si on admet que le soulèvement fut le fait d’ouvriers et de marins qui agissaient en pleine indépendance, de leur propre initiative, sans liaison avec des contre-révolutionnaires, il faut reconnaître que dès le déclenchement du soulèvement, tous les ennemis des bolchéviks accoururent : socialistes-révolutionnaires de droite et de gauche, anarchistes, menchéviks ; la presse de l’étranger exulte ; elle n’a même pas attendu la phase active du conflit pour le signaler ; le programme des rebelles ne l’intéresse pas, mais elle comprend que leur révolte peut accomplir ce que les bourgeoisies coalisées n’ont pu faire : renverser un régime exécré dont depuis des années elle guette vainement la chute. Parmi les tracts distribués à Cronstadt, celui qui est signé : un groupe de menchéviks, se termine par ces mots : “ Où sont les vrais contre-révolutionnaires ? Ce sont les bolchéviks, les commissaires. Vive la révolution ! Vive l’Assemblée constituante ! ” D’après le Messager socialiste, organe officiel des social-démocrates russes publié à l’étranger, “ les mots d’ordre cronstadiens sont menchéviks ”, tandis que Martov nie la participation au mouvement des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires. Pour lui, l’initiative appartient aux marins, qui rompent avec le parti communiste sur des questions d’organisation non de principes. Les faits rapportés dans la brochure montrent que c’est le Comité révolutionnaire provisoire qui prit l’initiative des mesures militaires. Sur une fausse nouvelle, il se hâta de faire occuper les points stratégiques, s’empara des établissements d’Etat, etc. Ces opérations ont lieu le 2 mars, et c’est seulement le 7, que le gouvernement, ayant épuisé les tentatives de conciliation, dut se résoudre à ordonner l’attaque. Les socialistes-révolutionnaires s’étaient employés à empêcher une solution pacifique du conflit. Un de leurs chefs, Tchernov, cet ancien ministre des cabinets de coalition qui menèrent la révolution de Février à Kornilov et à Kérensky, s’écria : “ Ne vous laissez pas tromper en entamant avec le pouvoir bolchévique des pourparlers que celui-ci entreprendra dans le but de gagner du temps. ” Le gouvernement engagea l’action devenue inévitable à contre-coeur comme le confirme le témoignage de Loutovinov, un des leaders de l’ “ Opposition ouvrière ” ; arrivant à Berlin le 21 mars, il déclarait : “ Les nouvelles publiées par la presse étrangère sur les événements de Cronstadt sont fortement exagérées. Le gouvernement des Soviets est assez fort pour en finir avec les rebelles ; la lenteur des opérations s’explique par le fait qu’on veut épargner la population de la ville. ” Loutovinov avait été envoyé à Berlin en disgrâce, et le fait qu’il appartenait à l’ “ Opposition ouvrière ” donne un prix spécial à sa déclaration. S’il est possible que le gouvernement des Soviets ait commis des fautes, que dire du rôle d’un homme comme Tchernov qui ne voit dans l’affaire que l’occasion d’une revanche contre les bolchéviks qui l’ont détrôné de son fauteuil présidentiel en dissolvant l’Assemblée constituante. Sachant que l’insurrection est vouée à l’échec, il fait tout ce qu’il peut pour exciter les marins, contribuant ainsi à accroître un vain sacrifice de vies humaines. Étant donnée la situation, les combats, dès qu’ils s’engagèrent, ne pouvaient être qu’acharnés ; les pertes furent lourdes des deux côtés, parmi les rebelles et parmi les aspirants de l’Armée rouge. À diverses reprises, les marins de Cronstadt avaient montré qu’ils étaient enclins à céder à l’impatience. Sous le Gouvernement provisoire, le 13 mai, ils avaient proclamé que “ le seul pouvoir à Cronstadt est le Soviet ”. C’est Trotsky qui prit alors leur défense contre le ministre menchévik Tsérételli, comme on l’a vu par la note ci-dessus. Deux mois plus tard, au cours de la période de grands troubles connue comme les “ Journées de Juillet ” consécutive à la malheureuse offensive décidée par Kérensky sous la pression des Alliés, les marins de Cronstadt vinrent en masse à Petrograd. Après avoir manifesté à travers la ville, ils se rendirent au Palais de Tauride où siégeait le Soviet et, sur un ton impératif, demandèrent que les ministres socialistes vinssent s’expliquer devant eux. C’est Tchernov qui se montra le premier. “ Fouillez-le ! Assurez-vous qu’il n’a pas d’armes ! ” crie-t-on aussitôt de divers côtés. L’accueil manquait de cordialité. “ Dans ce cas, je n’ai rien à dire ”, déclara-t-il, et tournant le dos à la foule, se dispose à regagner le Palais. Cependant le tumulte s’apaise. Il peut faire un bref discours pour tenter d’apaiser les protestataires. Quand il a fini, plusieurs marins, des costauds, s’emparent de lui, le poussent vers une auto, le prenant comme otage. Cet acte imprévu provoque une extrême confusion ; on approuve ou on proteste. Tandis qu’on discute, des ouvriers se précipitent vers l’intérieur du Palais, criant : “ Tchernov a été arrêté par des énergumènes ! Il faut le sauver ! ” Martov, Kaménev, Trotsky quittent en hâte la séance. Non sans peine, Trotsky obtient que Tchernov soit libéré et, le prenant par le bras, le ramène au Soviet. En 1921, Tchernov avait complètement oublié cette scène vieille de quatre années. Il ne songeait plus qu’à exciter criminellement les frères de ces marins qui l’avaient traité plus rudement que ne le firent les bolchéviks.

Notes [25] Trotsky connaissait bien Cronstadt et ses militants. Dans son Histoire de la Révolution russe, il en parle en ces termes : “ Malgré des répressions implacables, la flamme de la révolte ne s’était jamais éteinte à Cronstadt. Elle jaillit menaçante après l’insurrection... Le 13 mai 1917, le Soviet prit cette décision : “ Le seul pouvoir à Cronstadt est le Soviet des députés ouvriers et soldats. ” Un ordre exemplaire fut maintenu ; on ferma les bouges... Les marins de Cronstadt constituèrent une sorte d’ “ Ordre militant de la révolution... ” Chez les hauts dirigeants il fut décidé de donner aux gens de Cronstadt une leçon. Ce fut Tsérételli qui se fit le procureur. Trotsky prit leur défense. ” I, 392. [26] Correspondance internationale, 12 avril 1922.

III : Lénine expose la Nouvelle Politique Economique (NEP) au IIIe Congrès de l’Internationale communiste

Le 3e Congrès de l’Internationale communiste fut convoqué pour le 22 juin 1921, à Moscou. Le congrès constitutif de l’Internationale syndicale rouge devait se tenir dans le même temps. Au cours de l’année écoulée depuis le 2e congrès, les événements d’importance n’avaient pas manqué. De nouveaux partis communistes s’étaient constitués ou développés selon la tactique et les règles adoptées par l’Internationale. Où en étaient-ils ? le congrès ne manquerait pas d’en discuter ; mais le débat qui certainement dominerait tous les autres serait celui consacré au mouvement de Mars en Allemagne [27]. Son échec, plus encore sa nature et son développement, avaient provoqué de profonds remous, surtout dans la section allemande, comme il était naturel, mais aussi dans les autres sections de l’Internationale communiste. À l’Internationale syndicale rouge, le congrès s’annonçait difficile ; parmi les syndicalistes et les anarcho-syndicalistes, aussi bien chez ceux qui avaient adhéré formellement que chez les sympathisants, on pouvait noter un éloignement marqué, toutes sortes de réserves, même de la méfiance. De plus, la République des soviets telle qu’elle était au début de l’été 1921, quand le souvenir de Cronstadt était encore vif, et à la veille de changements sérieux dans la politique économique - propres à alimenter les critiques de droite et de gauche - n’offrirait certainement pas aux délégués un tableau de nature à dissiper les doutes et à vaincre les méfiances. Je ne sais si Zinoviev ignorait tout cela ou s’il voulait l’ignorer : il décida de demander à toutes les sections de l’Internationale et aux organisations syndicales d’envoyer des délégations nombreuses. Et après avoir pris cette décision dont on put tôt mesurer les conséquences, il ne se soucia pas de les loger. Quand les premiers délégués arrivèrent on n’avait à peu près rien prévu ; les camarades chargés de l’hébergement se trouvaient dans une situation ridicule ; ils me demandèrent d’intervenir auprès de Trotsky - toujours l’ultime ressource. Mais si je voyais la nécessité et l’urgence de mesures rapides, je refusais d’importuner Trotsky avec cette histoire de logement des délégués ; je savais combien il était soucieux de ne pas empiéter sur le domaine de ses camarades, surtout quand il s’agissait de “ vieux bolchéviks ” du genre de Zinoviev qui supportaient mal l’ascendant qu’il avait pris. Cependant le temps pressait ; j’acceptai de lui exposer la situation. Comme je l’avais prévu, sa première réaction fut le refus ; je m’y attendais trop pour en être surpris ; néanmoins l’affaire le préoccupait, il me posa quelques questions, finalement décida de téléphoner à Zinoviev. Celui-ci, surpris d’apprendre des difficultés qu’il ignorait, consentit d’assez bonne grâce à la formation d’une commission que présiderait Skliansky, l’adjoint de Trotsky à la Guerre. Avec Skliansky, on pouvait être sûr que les choses seraient menées rondement ; les locaux furent aménagés, du matériel rassemblé ; les délégués purent être logés à leur arrivée. Un incident minuscule, non dénué pourtant de signification, se produisit avec la délégation française. Pour la commodité de leur travail, on avait décidé de loger tous les délégués, et eux seuls, à Lux. À Paris on avait adjoint à la délégation une traductrice ; un des délégués l’avait accaparée en cours de route, et il prétendait en outre prendre un journaliste américain avec lui - une vraie suite comme on voit : il connaissait la règle adoptée mais elle n’était pas pour des hommes comme lui. Furieux de la tranquille résistance à laquelle il se heurtait, il en appela à diverses “ autorités ”... (le journaliste américain, c’était Lewis Gannett, alors rédacteur à l’hebdomadaire libéral The Nation, et aujourd’hui critique littéraire du New York Herald Tribune). À la tête de la délégation française se trouvaient Fernand Loriot et Boris Souvarine ; ils venaient d’être libérés, après une incarcération de dix mois à la prison de la Santé, inculpés de “ complot contre la sûreté de l’Etat ”. Le gouvernement avait choisi, dans chaque groupement communiste ou sympathisant, les deux militants les plus en vue ; les accusés avaient été au nombre de dix ; pour les syndicalistes c’étaient Monatte et Monmousseau ; le jury les avait déclarés non coupables. Paul Levi, qui avait conduit la délégation allemande au 2e congrès, n’était plus là ; il avait été exclu pour avoir critiqué, de manière inadmissible, le mouvement de Mars qu’il qualifiait de “ putsch ”. Clara Zetkin ne l’avait pas suivi ; elle était demeurée au Parti communiste mais sa critique n’était guère moins sévère. Bien que Trotsky eût été chargé du rapport principal sur “ La crise économique mondiale et les nouvelles tâches de l’Internationale communiste ”, le congrès, dominé par cette affaire allemande, tourna autour de la tactique de l’Internationale communiste ; en fait, les deux questions étaient étroitement liées. Au début de l’année, Trotsky avait reçu la visite de Béla Kun, venu précisément pour l’entretenir de la tactique que, selon lui, l’Internationale devait adopter. Il était absolument nécessaire et pressant, dit-il, de s’engager à fond dans une tactique systématique d’offensive, mettant en jeu toutes les ressources dont pouvait disposer la République des soviets. Les régimes bourgeois, surtout celui de l’Allemagne, sont encore débiles ; c’est le moment de les attaquer sans relâche, par des séries de soulèvements, de grèves, d’insurrections ; plus tard, il sera trop tard. Telle était sa thèse. Trotsky la réfuta plutôt brutalement ; il avait été stupéfait de l’entendre énoncer. Il eut beau rappeler à son interlocuteur qu’une vérité élémentaire de l’action révolutionnaire c’est qu’on ne déclenche pas une insurrection quand on veut, à tout prix, qu’un mouvement engagé à contre-sens ou dans des circonstances non favorables peut avoir des conséquences funestes pour la classe ouvrière - il ne l’avait pas convaincu. Par contre, Béla Kun avait gagné à ses vues des militants importants de plusieurs sections de l’Internationale, notamment de l’allemande et de l’italienne. Pour comprendre la signification du mouvement de Mars et ses conséquences, qui furent sérieuses, il faut avoir présent à l’esprit la rébellion militaire qui avait eu lieu une année auparavant, au mois de mars 1920, connue sous le nom de Kapp-Lüttwitz putsch, ou plus simplement de Kapputsch. Une partie des membres de l’Etat-Major général s’étaient alors alliés aux “ corps francs ” - formés d’anciens officiers allemands licenciés par suite de la réduction des effectifs imposée par le traité de Versailles - et avaient projeté de porter un coup décisif à la République de Weimar. Les deux principaux dirigeants du mouvement étaient le général von Lüttwitz et le haut fonctionnaire Kapp. Le 10 mars, Lüttwitz signifie un ultimatum au président Ebert : le président doit remplacer immédiatement le gouvernement socialiste par un gouvernement d’ “ experts neutres ” c’est-à-dire d’anciens hauts fonctionnaires de l’Empire ; le Reichstag doit être dissous ; Ebert doit se retirer ; le nouveau président sera désigné par un plébiscite. Enfin les conjurés offrent de faire Noske - le chef socialiste qui a réprimé férocement les insurrections ouvrières de novembre 1919 - dictateur. L’ultimatum ayant été rejeté, des forces armées sont dirigées sur Berlin le 13 mars. Ebert fait appeler les généraux von Seeckt et Schleicher ; ils se dérobent, ne veulent pas marcher contre les rebelles. Le gouvernement s’enfuit à Dresde, puis à Stuttgart. C’est, semble-t-il, le président de la Confédération générale du Travail, Karl Legien, qui fut, en ces circonstances graves, le plus clairvoyant, celui qui perçut le mieux le danger et les moyens de briser la rébellion. Bien qu’il se soit toujours montré des plus modérés et des plus prudents, il n’hésite pas à proclamer la grève générale, cette arme suprême de la classe ouvrière qu’il avait toujours condamnée. Il constitue un Comité général de grève avec des représentants de toutes les organisations ouvrières, y compris les communistes. Cette première grève générale est un coup de maître ; l’économie allemande se trouve d’un coup entièrement paralysée ; la vie est suspendue dans tout le pays. Les rebelles, déconcertés par cette riposte qu’ils n’ont pas prévue, sont contraints d’abandonner dès le troisième jour. Le souvenir de ce mouvement grandiose, de cette mobilisation générale des prolétaires qui avait maîtrisé si promptement la tentative de coup d’Etat de la haute armée, alliée aux hommes du Hohenzollern, resta très vivant dans la conscience des ouvriers ; il domina pour un temps la politique allemande. Précisément à cause de cela, l’action de Mars, dispersée, peu claire, inquiétante, se soldant par un humiliant échec, donna l’impression d’un mouvement artificiel, mal préparé, mal conduit. Le foyer d’origine avait été le bassin houiller de Mansfeld, dans l’Allemagne centrale, où régnait une agitation permanente ; c’était une condition favorable pour y déclencher une grève générale, et elle y fut en effet effective ; mais elle ne fut que partielle à Chemnitz, en Thuringe et en Saxe ; des bombes avaient éclaté dans plusieurs villes - Breslau, Halle ; d’autres attentats projetés reçurent un commencement d’exécution. Le mouvement avortait. Les représailles furent dures. L’échec de ce mouvement d’un caractère insolite permit aux journaux bourgeois et à la presse social-démocrate d’affirmer dès le premier jour, mais sans preuves, qu’il avait été imposé et était dirigé de Moscou. Mais ils ne furent pas les seuls. Certains dirigeants du Parti communiste le pensaient aussi ; parmi eux, Paul Levi et Clara Zetkin. Levi le qualifia d’action anarchiste, inspirée de Bakounine non de Marx. Des amis de Levi, Malzahn et Paul Neumann, dirigeants du syndicat des métaux de Berlin, s’étaient opposés à des grèves de solidarité. Hors d’Allemagne, on trouvait des communistes non moins empressés à dénoncer ce qu’ils appelaient une intervention intolérable de l’Internationale communiste ; on en trouvait à la direction même du Parti communiste français, et aussi en Tchécoslovaquie. Jusqu’au 3e Congrès de l’Internationale communiste - il était convoqué pour le 22 juin - de furieuses polémiques mirent aux prises les dirigeants du Parti communiste allemand ; la plupart d’entre eux revendiquaient fièrement le rôle joué par le Parti, exigeaient l’exclusion des opposants. Paul Levi attaqua publiquement et fut exclu ; Clara Zetkin se tut et accepta d’aller à Moscou conférer avec Lénine et Trotsky dont on savait qu’ils n’étaient pas du tout disposés à approuver sans réserves la tactique responsable de ce mouvement aventureux. Les conversations et discussions d’avant-congrès révélèrent qu’ils trouveraient devant eux une très forte opposition. Peut-être seraient-ils mis en minorité. La délégation allemande, systématisant et généralisant sa tactique de Mars, préconisait l’ “ offensive révolutionnaire ”. Elle était certaine de recevoir l’appui des Polonais, des Autrichiens, des Italiens. Mais Lénine et Trotsky, entièrement d’accord sur la résistance inflexible qu’il convenait d’opposer à une stratégie funeste pour le mouvement ouvrier, acceptèrent de faire figure de “ droitiers ”, et même le risque de voir une majorité au congrès se prononcer contre eux. Le mouvement de Mars avait été pour Béla Kun un cuisant échec ; il n’ignorait pas que la délégation russe l’attaquerait sans merci, et Lénine plus encore que Trotsky ; il avait trouvé, pour sa théorie détestable, des oreilles complaisantes en Allemagne, dans les deux partis communistes pour une fois d’accord, mais il restait l’initiateur et le principal responsable de cette tactique d’ “ offensive révolutionnaire ”. Cependant il se savait des appuis et il prépara sa défense. Dans cette période il vint me voir assez souvent - nous n’avions d’ordinaire que des rapports espacés - l’Humanité en main, me demandant des précisions sur des hommes, sur des articles, sur des faits. Sa manœuvre, qu’il me laissa le soin de deviner, était de neutraliser par avance, ou tout au moins d’embarrasser les délégués enclins à le condamner - et il n’ignorait pas que les Français seraient de ceux-là ; il rassemblait des arguments contre eux. Il s’empressait auprès des délégués à leur arrivée, et il réussit à mobiliser contre le Parti communiste français et contre l’Humanité ceux du Luxembourg - dont le porte-parole était Ed. Reiland, fondateur et animateur du Parti - et de Belgique, communistes excellents qui n’étaient pas des partisans de l’ “ offensive ” mais ne manquaient pas de griefs à l’égard de leur grand voisin et ignoraient complètement les desseins de Béla Kun. Ils eurent l’occasion d’intervenir au cours d’un Comité exécutif élargi qu’on avait décidé de réunir tant étaient déjà nombreux les délégués. Or, la délégation française était venue avec l’idée bien arrêtée d’exiger de l’Exécutif des explications complètes au sujet des événements d’Allemagne ; les uns avaient été alarmés par une action aux mobiles suspects, tandis que les opportunistes, ceux qui se trouvaient dans l’Internationale malgré eux, étaient heureux d’avoir une occasion de dénoncer une prétendue immixtion de l’Internationale dans la vie de la section allemande ; pareilles pratiques, si on ne les dénonçait pas, seraient une menace pour toutes les autres. Les interventions de deux partis numériquement faibles les irritèrent et furent pour eux une raison de plus de persister dans leurs exigences. Avant la discussion générale, il y eut un sérieux accrochage. Les débats s’étaient ouverts comme de coutume par le rapport de Zinoviev sur l’activité de l’Internationale pendant l’année écoulée ; des délégués intervenaient, discutaient, expliquaient, répondaient aux critiques, et, en conclusion, le rapport était approuvé. Mais, ainsi que je l’ai dit, la délégation française arrivait très excitée ; elle était persuadée que le mouvement de Mars avait été ordonné par la direction de l’Internationale ; elle voulait que celle-ci s’expliquât, rendît des comptes, tout de suite, avant toutes choses ; c’est par cela qu’il fallait commencer. Elle refusait d’approuver le rapport. Ce fut d’abord de la stupeur. Pareille prétention, le ton sur lequel elle était formulée, étaient tellement hors de proportion avec le prestige et l’autorité - assez minces - dont jouissait le Parti communiste français dans l’Internationale. De plus, elle était absurde ; chacun savait que le mouvement de Mars serait discuté à fond, provoquerait d’amples débats. C’est ce que Zinoviev expliqua. Les Français s’entêtèrent ; les Allemands leur dirent des choses désagréables ; Radek se fâcha, traitant incidemment le Parti communiste français de social-démocrate, d’opportuniste... Là-dessus la délégation française déclara qu’elle se retirait, et elle quitta la salle du congrès. C’était ridicule ; Radek était un délégué comme les autres, et comme les autres il avait le droit d’exprimer son opinion, droit considéré alors légitime et nécessaire. Pendant la suspension de séance, je croisai Zinoviev. “ Vos amis se croient au Parlement, me dit-il ; ils sont bien ennuyeux avec leurs questions de procédure. - Mais je n’y suis pour rien, et n’y peux rien, répondis-je ; ils ne me consultent pas avant de faire leurs bêtises. ” La délégation semblait être venue avec un mandat extravagant mais précis à l’égard de la direction de l’Internationale et elle craignait que ma participation à cette direction ne l’empêchât de pénétrer les secrets de l’Internationale - si secrets il y avait. Je la laissais manœuvrer à son aise ; le congrès de l’Internationale syndicale rouge me donnait bien assez de soucis et suffisait bien à m’occuper. Quand, plus tard, le congrès aborda le fond, la délégation allemande soumit au congrès et défendit avec âpreté la thèse qu’elle avait élaborée sur l’ “ offensive révolutionnaire ”. Il fallait, disait-elle, tenir la masse en alerte, combattre la passivité dans laquelle elle était tentée de se laisser aller par des actions plus ou moins imposées mais répétées. Cette thèse n’était pas nouvelle pour Trotsky ; c’était celle que Béla Kun était venu lui exposer et qu’il avait énergiquement repoussée, comme je l’ai rapporté dans les pages qui précèdent. Mais l’événement montra qu’elle n’était pas particulière à Béla Kun ; elle avait des partisans nombreux dans presque toutes les sections de l’Internationale. La chaleur et l’insistance que des hommes comme Thalheimer mirent à la défendre ; le fait que Parti communiste allemand et Parti communiste ouvrier allemand rarement d’accord l’étaient entièrement là-dessus ; l’appui qu’elle trouvait dans les délégations d’importantes sections, suffisaient à prouver qu’il ne s’agissait pas d’une théorie de circonstance, fabriquée après coup pour masquer à la fois un échec et une intervention du dehors [28]. Les thèses sur la tactique soumises au congrès et qui furent rapportées par Radek reconnaissaient que le mouvement de Mars était un pas en avant fait par le parti communiste depuis son unification avec la majorité des Indépendants, mais elle insistait ensuite sur la nécessité de baser les actions sur une étude sérieuse de la situation, de les préparer minutieusement ; l’offensive n’était pas toujours et dans tous les cas la juste tactique. La délégation allemande et ses alliés n’en étaient pas satisfaits. Ils exigeaient que le congrès reconnût que le mouvement de Mars avait été une action de masse imposée à la classe ouvrière par les provocations patronales et gouvernementales : que le Parti en avait assumé la direction et s’était courageusement acquitté de son rôle ; qu’il avait ainsi affirmé sa capacité de guider la classe ouvrière dans ses luttes jusqu’à la révolution. C’est ce que Trotsky déclarait ne pouvoir leur accorder. Pour établir que la nécessaire étude préalable de la situation n’avait pas été sérieusement faite, il lui suffit de puiser dans les interventions des tenants de l’offensive. L’un avait affirmé qu’en Mars la situation était claire et tendue à l’extrême : les réparations, la menace d’occupation de la Ruhr, la question de la Haute-Silésie, la crise économique et le chômage, les grèves, la rendaient exceptionnellement favorable. Pour un autre, la situation était des plus confuse ; les ouvriers se désintéressaient de la Haute-Silésie, les syndicats “ étaient contre nous ” ; le degré de passivité des ouvriers était incroyable ; il était donc nécessaire de les secouer par une initiative révolutionnaire. Un troisième était d’accord sur l’ “ incroyable passivité ” et d’accord aussi sur la conclusion qu’en avait tirée le précédent : “ il fallait foncer à tout prix ”. Après cela, conclut Trotsky, quand vous nous demandez ici une approbation totale, renonçant à toute discussion et analyse des faits, vous devez comprendre qu’il nous est impossible de vous la donner. Votre préoccupation dominante est de pouvoir rentrer en Allemagne avec une résolution excluant même l’apparence d’une critique. Vous voulez être couverts par l’Internationale devant la masse du Parti. Mais la critique surgit, d’elle-même de vos propres déclarations quand, après avoir parlé d’une épaisse muraille de passivité, d’une stagnation générale, vous vous écriez : “ Donc, en avant ! ” C’est le devoir de l’Internationale communiste de mettre ses sections en garde contre des mouvements artificiellement provoqués. Le Congrès doit dire aux ouvriers allemands qu’une faute a été commise et que la tentative faite par le Parti d’assumer le rôle dirigeant dans un grand mouvement de masse n’a pas été heureuse. ” Aux Italiens qui, pour appuyer la tactique de l’ “ offensive ”, disaient : “ Maintenant nous sommes libres ; nous nous sommes débarrassés des chefs réformistes ; nous pouvons remplir nos tâches ; nous sommes en mesure d’engager des actions de masse ”, Trotsky répondit : “ Il n’y a pas dans le monde que les opportunistes. Vous les avez éliminés de vos rangs, c’est bien. Mais il y a la société capitaliste ; la police, l’armée, des conditions économiques précises, un monde complexe... Nous devons nous montrer capables d’unir le froid langage des statistiques à la volonté passionnée de la violence révolutionnaire. ” Pas très bien accueillies sur l’heure, ces vérités fondamentales ne tardèrent pas à s’imposer, et leur rappel porta des fruits. Dans une étude sur La lutte de classe en Allemagne pendant l’année 1922, Thalheimer écrivait à propos de l’action de Mars : “ Engagée par l’avant-garde, elle ne fut qu’une escarmouche, une anticipation sur la bataille que peut seule livrer la classe ouvrière tout entière. Elle se termina par la défaite et l’affaiblissement momentané des éléments d’avant-garde. La majorité de la classe ouvrière n’était pas encore prête... même pour des buts immédiats et bien définis. La vague de combat alla en s’affaiblissant. Le capitalisme et ses partisans dans la classe ouvrière voulurent profiter de leur victoire. Ils cherchèrent à discréditer et à isoler les éléments d’avant-garde au sein du prolétariat..., dirigeant leur offensive contre la journée de huit heures, les salaires, le droit de grève... Le Parti communiste, après avoir reconnu que l’action de Mars était prématurée, s’est ressaisi et a engagé une autre action. ” (Annuaire du Travail, pp. 363-364.) Le débat sur le mouvement de Mars, pour important qu’il fût, n’était qu’une illustration du thème que Trotsky avait développé dans son grand rapport sur “ La crise économique mondiale et les nouvelles tâches de l’Internationale communiste ”. L’analyse approfondie à laquelle il s’était livré avait fait ressortir clairement les caractéristiques de la situation présente. “ L’Allemagne de 1921 ne ressemble pas à celle de 1918 ”, avait déclaré un bon observateur des choses d’Allemagne. En France, le Temps pouvait affirmer que “ les crises à venir seront surmontées ”. En conclusion de cette analyse, il disait : “ L’histoire a accordé à la bourgeoisie un délai durant lequel elle pourra souffler... Le triomphe du prolétariat au lendemain de la guerre avait été une possibilité historique ; elle ne s’est pas réalisée. La bourgeoisie a montré qu’elle sait profiter des faiblesses de la classe ouvrière... Les perspectives restent, au fond, profondément révolutionnaires : la situation redeviendra pour nous plus favorable ; en même temps elle devient plus complexe. La victoire ne nous sera pas acquise automatiquement. Nous devons mettre à profit cette période de stabilisation relative pour étendre notre influence dans la classe ouvrière, en gagner la majorité avant que surgissent des événements décisifs. ” Les partisans de l’offensive avaient apporté non sans vivacité, leurs critiques. Qu’ils fussent Allemands, Hongrois, Polonais, Italiens, ils manifestaient la même impatience juvénile mais dangereuse par des paroles de ce genre : c’est l’épée au poing et non avec des statistiques que nous ferons la révolution... nous n’avons pas à démontrer que la révolution est nécessaire mais à la faire... depuis la NEP, la Russie soviétique peut jouer le rôle de soupape de sûreté pour le capitalisme... Thalheimer reprochait à Trotsky de “ mettre l’énergie révolutionnaire du prolétariat en réserve ” [29]. Trotsky répondit à chacun d’eux par des explications et des précisions nouvelles, concluant comme il le fit dans la question sur la tactique. Au cours de son exposé, il avait insisté sur le fait capital, mais alors généralement inaperçu, ou nié, du rôle prépondérant assumé désormais par l’Amérique dans les relations internationales : elle a pris, souligna-t-il, la place occupée jusqu’alors par l’Angleterre, “ le dollar est devenu le “ souverain ” du marché mondial ”.

Le 7 juillet, Lénine soumit son rapport sur “ La situation intérieure de la Russie soviétique et les tâches du Parti communiste russe ”. Il avait préparé, pour le congrès, une brochure dans laquelle, sous le titre L’Impôt alimentaire, il reprenait plusieurs de ses articles écrits à différentes époques ; consacrés, entre autres, au régime qu’il dénommait “ capitalisme d’Etat ”, antichambre, disait-il, du régime socialiste. Au printemps de 1918, il avait écrit, sur le même sujet, une importante brochure, Les tâches principales d’aujourd’hui, dont il rappelait des passages significatifs : “ Dans la situation actuelle, le capitalisme d’Etat serait, dans notre République des soviets, un grand pas en avant... Il ne s’est encore trouvé personne, je pense, qui, au sujet de l’économie de la Russie en ait nié le caractère transitoire. Aucun communiste non plus n’a nié que l’expression “ République socialiste des soviets ” traduise simplement la volonté du pouvoir des soviets de réaliser le socialisme et non le fait que les relations économiques actuelles sont des relations socialistes. Que signifie donc ce mot “ passage ” ? Est-ce que, en ce qui concerne l’économie, cela ne signifie pas que dans le régime actuel sont contenus à la fois des éléments du capitalisme et du socialisme ? Tout le monde répondra naturellement par l’affirmative. Mais tous ceux qui reconnaissent cela ne sont pas en mesure de distinguer les divers éléments. Or c’est précisément de cela qu’il s’agit. On peut distinguer les types suivants : 1° Economie patriarcale, qui est au plus haut degré une économie naturelle ; 2° Economie paysanne marchande (elle englobe les paysans qui vendent le blé) ; 3° Capitalisme privé ; 4° Capitalisme d’Etat ; 5° Socialisme. La Russie comprend à la fois ces divers types économiques et sociaux. C’est ce qui constitue son originalité... Le capitalisme d’Etat serait un grand progrès ; cela vaut la peine de payer pour acquérir de l’expérience, car ce qui est le plus important pour la classe ouvrière c’est de triompher du désordre, de la désorganisation qui nous anéantiront si nous n’en venons pas à bout. C’est pourquoi ce n’est pas aller à la défaite que de payer un tribut important au capitalisme d’Etat ; c’est au contraire préparer la voie au socialisme. C’est là un fait incontestable. Le capitalisme d’Etat correspond donc à une organisation économique beaucoup plus avancée que la nôtre... Il ne présente aucun danger dans un pays où le pouvoir est aux mains des ouvriers et des paysans pauvres. Pour éclairer davantage encore la question, nous allons donner un exemple concret de capitalisme d’Etat : l’Allemagne. Nous avons ici “ le dernier mot ” de la technique capitaliste moderne dans un Etat féodalo-capitaliste. Qu’on mette à la place de cet Etat, un Etat d’une autre structure sociale, un Etat prolétarien, et nous aurons des conditions rendant possible le socialisme. ” La NEP était une retraite, Lénine ne songeait pas à le nier, mais c’était une retraite qui ramenait la Russie dans la voie où elle s’était engagée délibérément, si la guerre civile ne l’avait pas contrainte de se résigner aux mesures diverses qui constituèrent ce qu’on appela “ communisme de guerre ”. Les délégués avaient eu la possibilité de se familiariser avec ces définitions et explications. Lénine n’eut donc plus qu’à souligner les principes qui avaient présidé à l’élaboration des tâches du Parti communiste. “ Nous avons toujours considéré, dit-il, que notre Révolution était une avant-garde en Europe ; nous avons compté sur la révolution mondiale et, en conséquence, envisagé comme notre tâche historique la préparation de cette révolution. La conscience des masses révolutionnaires est restée au-dessous de cet espoir ; elle a été incapable de déclencher ailleurs la révolution ; cependant elle a été finalement assez forte pour interdire à la bourgeoisie de nous attaquer. ” “ Il y a déjà quelques leçons à tirer de nos expériences. Elles ont montré que les paysans, de par leur essence même, ne peuvent exister que sous la direction de la bourgeoisie ou sous celle du prolétariat. L’alliance que le prolétariat a contractée avec les paysans est de caractère purement militaire ; les paysans soutiennent les ouvriers avant tout parce que, derrière les Blancs, ils aperçoivent les anciens propriétaires, impatients de retrouver leurs domaines. Le prolétariat a donné la terre aux paysans, car là même où des paysans avaient chassé les propriétaires et s’étaient installés sur leurs terres, au début de la Révolution, c’est seulement grâce à l’insurrection d’Octobre qu’ils purent conserver ce que leurs soulèvements spontanés leur avaient donné. En revanche, les paysans devaient fournir les produits alimentaires pour le ravitaillement des villes : c’était la réquisition. Avec la fin de la guerre civile, une situation nouvelle surgit qui comportait de nouvelles tâches ; la nouvelle politique économique a été élaborée en fonction de leur réalisation. ” Répondant aux critiques qu’avaient formulées plusieurs délégués, Lénine s’en prit plus particulièrement à Terracini qui, à la formule “ conquête de la majorité de la classe ouvrière ”, avait opposé le rôle des minorités agissantes et repris la thèse des “ offensivistes ” en faveur d’actions sans cesse répétées. “ Le congrès, dit-il, devrait se prononcer catégoriquement contre ces enfantillages de gauche. Terracini dit que nous, bolcheviks, nous n’étions pas nombreux en Octobre. C’est vrai ; mais nous avions gagné la majorité des soviets ouvriers et paysans, et la moitié au moins de l’armée était avec nous. La condition préalable de notre victoire, ce fut dix millions d’ouvriers et de paysans en armes. ” Alexandra Kollontaï avait apporté la critique habituelle de l’Opposition ouvrière : place trop grande faite aux techniciens au détriment de l’initiative et des capacités de la classe ouvrière. Ce fut Trotsky qui lui répondit ; Lénine le lui avait demandé pour que fût marqué ainsi leur plein accord sur cette question comme sur celles que le congrès avait déjà discutées. “ Du point de vue des principes, dit-il, il est indéniable que la capacité et l’initiative du prolétariat sont plus que suffisantes, et que l’humanité sera profondément transformée grâce à elles. Mais nous n’avons jamais prétendu que la classe ouvrière soit capable dès sa prise de conscience de bâtir une société nouvelle. Ce qu’elle peut faire, c’est créer les conditions sociales et politiques préalables indispensables. De plus, par la saisie directe du pouvoir, elle est en mesure de trouver toutes les forces auxiliaires nécessaires. ” Un long rapport sur “ la structure, les méthodes et l’action des partis communistes ”, présenté par l’Allemand Könen, fut discuté et approuvé dans l’indifférence des fins de congrès ; son but était d’aider, par des instructions très détaillées, les jeunes partis communistes dans leur tâche difficile ; ils comptaient beaucoup de dévouements et une ardente sincérité révolutionnaire animait la base ; l’insuffisance des cadres, leur inexpérience les empêchaient d’utiliser au mieux les forces dont ils disposaient. Cependant le rapporteur ne proposait rien de plus qu’une simple et servile copie du Parti communiste russe ; c’était une solution paresseuse ; elle esquivait les difficultés réelles, passait à côté des vrais problèmes. Elle ne pouvait être que nuisible, et Lénine devait la condamner au prochain congrès.

Ceux des délégués qui avaient participé au congrès précédent ne pouvaient s’empêcher de faire une constatation inquiétante ; de la ferveur révolutionnaire qui avait été son trait dominant, il ne restait plus grand-chose ; on sentait au contraire du doute et du scepticisme. Zinoviev avait voulu des délégations nombreuses et dans ces délégations on avait inclus des journalistes, des professeurs, des écrivains, dont certains disaient ouvertement qu’ils n’étaient pas communistes et n’étaient venus que pour étudier telle ou telle branche de l’activité soviétique. Les divergences qui s’étaient manifestées à propos de la tactique, les graves échecs de Pologne, d’Italie, d’Allemagne, favorisaient chez eux une sorte de dilettantisme qui, par des remarques, des observations faites d’un ton détaché et condescendant, contribuaient à créer une atmosphère d’aimable scepticisme ; ceux-là ne risquaient pas de se laisser entraîner par la passion révolutionnaire.

Notes [27] Sur ce mouvement, voir plus loin dans cet ouvrage. [28] Thalheimer resta d’ailleurs fidèle à Béla Kun, et plusieurs mois après le congrès il faisait publier cette note par la Correspondance internationale (4 janvier 1922) : “ Au 3e Congrès de l’Internationale communiste, les opinions de Béla Kun furent sévèrement critiquées par Lénine. Mais pour couper court à toutes les calomnies sur le caractère personnel de Béla Kun, Lénine crut devoir terminer les discussions en reconnaissant, expressément et sans réticence, l’intégrité personnelle, le courage et le dévouement révolutionnaire de Béla Kun et de ses amis. Il le fit au sein de la commission. ” Tout au long des débats, Lénine avait criblé Béla Kun de sarcasmes, “ bêtise de Béla Kun ”, “ sottise de Béla Kun ”, revenaient fréquemment sur ses lèvres. [29] Deux années plus tard, Trotsky écrivait à propos de ces débats : “ Peut-être conviendrait-il de se rappeler le dissentiment capital qui se manifesta au moment du 3e congrès de l’Internationale communiste. Maintenant il est évident que le revirement obtenu sous la direction de Lénine, malgré la résistance acharnée d’une partie considérable, au début, de la majorité du congrès, sauva littéralement l’Internationale de l’écrasement et de la désagrégation dont elle était menacée dans la voie du “ gauchisme ” automatique. ” (Cours nouveau, p. 55.)

IV : L’Internationale syndicale rouge tient son Congrès constitutif

Pour des raisons d’un autre ordre, le Congrès de l’Internationale syndicale rouge s’ouvrit dans des conditions favorables. Le travail préparatoire qui s’était étendu sur l’année écoulée avait eu pour objet la réalisation du programme fixé lors de la constitution du Conseil international provisoire : unir dans une seule Internationale les organisations syndicales déjà en mesure d’adhérer en bloc et les minorités des syndicats réformistes groupées sur le principe de l’adhésion ; les progrès constants de ces minorités - elles n’avaient cessé de grandir en nombre et en influence - permettaient d’espérer qu’elles seraient bientôt capables de vaincre la résistance des chefs réformistes et d’amener l’organisation entière à la nouvelle Internationale syndicale. Il en fut tout autrement. Peu après le 2e Congrès de l’Internationale communiste, Pestaña, délégué de la Confédération nationale du Travail (C.N.T.) à ce congrès, et Armando Borghi, secrétaire de l’Union syndicale italienne, s’éloignèrent de la 3e Internationale ; leurs critiques du régime soviétique devinrent progressivement plus acerbes. Or, ces deux organisations avaient voté l’adhésion à la 3e Internationale ; sans elles, sans les éléments syndicalistes révolutionnaires qu’elles représentaient, une place importante resterait vide. Mais ce n’était pas tout. Comme il était inévitable, l’attitude de Pestaña et de Borghi eut une sérieuse répercussion dans les milieux syndicalistes de tous les pays, particulièrement en France. La question des rapports entre l’Internationale communiste et l’Internationale syndicale rouge, et celle des rapports entre le parti et les syndicats passèrent au premier plan ; on ne discuta plus que de cela, et on en discuta interminablement, comme s’il s’agissait de savoir qui, du parti ou du syndicat ferait la loi à l’autre. Cependant, déjà avant la guerre, en France par exemple, la Confédération générale du Travail avait accepté de se rencontrer avec le Parti socialiste, d’organiser conjointement avec lui de grandes démonstrations nationales et internationales quand la guerre menaçait. Pendant la guerre un contact amical s’était établi spontanément entre les minorités socialistes et syndicalistes, et aussi avec les anarchistes, lorsque les directions de la C.G.T. et du Parti socialiste se rallièrent à la politique belliciste du gouvernement. Il y avait eu la Conférence de Zimmerwald, puis ce Comité pour la reprise des relations internationales où se rencontraient socialistes, syndicalistes, anarchistes pour un commun travail sur un même programme. On était donc en droit de penser que si cette question des rapports entre parti politique et syndicats offrait encore des difficultés, il serait possible de les surmonter. Contrairement à ces prévisions optimistes, elle se présentait fort mal. Au cours des discussions et controverses, on avait lancé l’expression de “ liaison organique ” des deux Internationales, et c’est autour de cette formule que les polémiques tournaient. En France, de soi-disant “ syndicalistes purs ” lui donnèrent la signification d’une subordination des syndicats au parti, absolument inacceptable pour les syndicalistes révolutionnaires. Ils se trouvaient alors placés par hasard à la direction de la minorité syndicaliste et ils composèrent pour le congrès une délégation où les diverses tendances minoritaires étaient représentées, mais qui partait avec le mandat formel de s’opposer à toute proposition préconisant la “ liaison organique ”. Dans l’ordre du jour que nous avions établi pour le congrès, la question des rapports entre les deux Internationales figurait en bonne place ; le rapporteur désigné était Zinoviev et je devais faire un co-rapport. Bien que nos conclusions n’eussent pas différé essentiellement, nous aurions abordé la question de manière différente. Je trouvais qu’on parlait trop des “ préjugés syndicalistes ” et pas toujours avec intelligence, et je me proposais de rappeler que ces “ préjugés ” n’avaient pas empêché des syndicalistes d’être au premier rang dans la résistance à la guerre et dans la défense de la Révolution d’Octobre. Un changement in extremis devint nécessaire. Zinoviev, qui avait montré peu de clairvoyance quand, aux portes de Petrograd, éclatait le soulèvement de soulèvement de Cronstadt n’avait pas mieux compris l’évolution qui se développait dans les milieux syndicalistes ; il ne s’aperçut qu’à la veille du congrès qu’il n’y rencontrait que peu de sympathie ; à tort ou à raison les syndicalistes ne l’aimaient pas. Il décida en conséquence d’abandonner son rapport et de se retirer du congrès. En me communiquant cette décision, Losovsky me dit : “ Au lieu de deux rapports il n’y en aura qu’un, le vôtre. ” Je répondis que c’était impossible ; ce serait ruiner d’un coup mon travail personnel, rendre vains les efforts que je comptais faire pour arriver à une conciliation de points de vue qui n’étaient pas tellement différents et ne devaient pas, en tous cas, empêcher la cohabitation dans une même Internationale ; on devait trouver les bases d’une collaboration entre les hommes venus d’horizons politiques différents, mais également dévoués à la révolution et au communisme. Mais Losovsky insista, me mena devant Tom Mann et Trotsky qu’il avait informés, et c’était des trois à qui serait le plus insistant. Je dus m’incliner. La délégation française se chargea de compliquer ma tâche. Je comptais parmi ses membres des amis excellents et pleinement d’accord avec ma position et les vues que je voulais défendre, mais ils n’étaient pas la majorité ni les plus bruyants bien qu’ils fussent les plus qualifiés. Les autres, forts de ce qu’ils considéraient être le mandat impératif de la délégation, choisirent comme porte-parole un anarchiste versatile et fantaisiste, et un homme jusqu’alors inconnu qui se sacra lui-même théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Pour commencer ils soulevèrent eux aussi une question de procédure : ils entendaient que le problème des rapports entre les deux Internationales fût d’abord discuté au congrès de l’Internationale communiste. Singulière attitude d’hommes qui prétendaient vouloir ignorer les partis politiques. Comme on passa outre à leurs prétentions, ils se retirèrent. Ils répétaient la scène que la délégation du Parti venait de jouer au congrès de l’Internationale communiste. C’était donc une manie chez les Français ! Il s’agissait en vérité d’autre chose, mais je ne m’en aperçus moi-même que plus tard ; j’en parlerai plus loin [30]. L’immense majorité du congrès commençait à trouver les Français bien insupportables, et quand ces “ syndicalistes purs ” voulurent se poser en mentors, faire la leçon aux délégués, formuler doctoralement les vrais principes de l’action syndicale, le congrès se fâcha. “ Vous parlez toujours de grève générale, leur cria-t-on, mais vous ne la faites jamais ; c’est nous qui la faisons. ” À cela, ils n’avaient rien à répondre ; les ouvriers français n’avaient à leur actif dans cette période agitée d’après-guerre que deux grandes grèves de cheminots, la seconde devant déclencher une grève générale de solidarité que Jouhaux et les dirigeants de la C.G.T. avaient eu tout loisir de saboter. Et à leur passif restait inscrite la honteuse dérobade du 21 juillet 1919 [31]. Ceux des anciens social-démocrates qui avaient gardé une certaine animosité à l’égard des syndicalistes s’élevèrent contre ce qu’ils appelèrent l’attitude intolérable des Français ; l’un d’eux, le Bulgare Dimitrov - c’était son premier séjour à Moscou et le premier congrès auquel il participait - demanda simplement leur exclusion du congrès. Par contre, la délégation syndicaliste espagnole m’apporta un grand réconfort. Elle comprenait quatre membres, jeunes, ardents, enthousiastes, personnellement très sympathiques, Nin et Maurin venaient de Catalogne, Arlandis de Valence, et Jesus Ibañez de Biscaye. Ils avaient le mandat de la Confédération nationale du Travail (C.N.T.). Pestaña avait été arrêté en Italie, il n’était pas rentré en Espagne ; la C.N.T. envoyait cette délégation mais elle réservait sa décision ; elle ne se prononcerait définitivement qu’après le congrès, sur son rapport. J’eus l’agréable surprise de constater que leur position était la mienne, celle que j’avais défendue devant le congrès ; seul, Arlandis, facilement influençable, se laissait parfois entraîner par les “ syndicalistes purs ” et nous causait quelque ennui ; il devait finir membre du Parti et stalinien - comme Pestaña finit directeur d’un “ parti syndicaliste ” fondé par lui-même. Les anarchistes avaient adjoint à la délégation un cinquième membre, G. Leval ; on le vit peu ; il se sépara tout de suite des autres délégués pour faire bloc avec les adversaires de l’adhésion. Losovsky me soumit le texte de la résolution qui devait être la conclusion de ces pénibles débats ; il portait déjà la signature de tous les membres du Bureau, Tom Mann y compris. Un des paragraphes préconisait la “ liaison organique ” des partis politiques et des syndicats. C’était la riposte à l’attitude irritante des “ syndicalistes purs ” de la délégation française ; en d’autres circonstances, j’aurais certainement réussi à faire prévaloir un texte moins rigide ; celui-ci pouvait paraître inutilement et dangereusement provocant ; il apportait à Jouhaux et aux autres leaders réformistes une arme contre la minorité qu’ils ne manqueraient pas d’utiliser ; c’était pour mes amis et moi parfaitement clair ; mais tout ce que je pus obtenir c’est qu’on ne fît pas de la liaison organique une obligation absolue, qu’on la recommandât seulement comme “ hautement désirable ”. Malgré ce fâcheux débat et le temps qu’il fit perdre, le congrès put épuiser son ordre du jour et faire travail utile. Il élabora un programme d’ensemble et étudia de manière approfondie les questions de tactique pour la double lutte : la défense contre l’offensive capitaliste, la bourgeoisie cherchant à reprendre les réformes qu’elle avait acceptées quand elle craignait la révolution ; et l’action à mener pour contrecarrer la volonté de scission des leaders réformistes. Le chômage revêtait dans certains pays un aspect nouveau par ses dimensions exceptionnelles et une tendance à devenir permanent ; des masses imposantes d’ouvriers ne trouvaient plus de place dans leur industrie ; il fallait maintenir les liens qui les unissaient, dans le syndicat, à leurs camarades encore au travail.

Earl Browder, alors collaborateur de William Foster à la Trade Union Educational League, envoyé à Moscou pour représenter la Ligue au congrès, arriva plusieurs semaines avant l’ouverture et put ainsi participer aux réunions préparatoires où les délégués confrontaient leurs points de vue. Je ne le connaissais pas mais je connaissais bien Foster. Militant actif des I.W.W., il était venu en France pour étudier le mouvement syndicaliste révolutionnaire auquel les I.W.W. s’apparentaient. Il s’était lié avec les dirigeants de la C.G.T., en particulier avec Pierre Monatte qui l’aida, en outre, à apprendre un peu de français. Ce qu’il vit et apprit en France l’amena à modifier ses idées sur la tactique ; il acquit la conviction que l’activité et le dévouement dépensés dans les organisations des I.W.W. seraient employés avec plus de profit pour les ouvriers parmi les syndicats de l’American Federation of Labor, dont le réformisme pourrait être combattu avec plus d’efficacité du dedans que du dehors. Et c’est la conception qu’il défendit à son retour en Amérique. Dans ces petites réunions, l’attitude de Browder me surprit. Il n’intervenait jamais que pour donner une approbation complète, en un minimum de mots, aux points de vue défendus par Losovsky ; ce n’étaient cependant pas ceux de sa Ligue, acquise au syndicalisme révolutionnaire. Je le lui fis remarquer à plusieurs reprises, essayant de provoquer une discussion, mais en vain ; il voulait visiblement s’en tenir à ces approbations qu’il ne prenait pas même la peine de motiver. Je compris par la suite que Foster l’avait envoyé en avant-coureur pour préparer le terrain. Le récent passé de Foster était assez lourd. Pendant la guerre, il était devenu pro-Alliès, avait fait de la propagande pour l’entrée de l’Amérique dans la guerre, et vendu des “ bons de la Liberté ”. Après la guerre il avait organisé, avec l’aide de l’A.F. of L., une grande grève des ouvriers des aciéries. Le patronat de la métallurgie était alors tout puissant ; il réussit non seulement à vaincre la résistance des ouvriers mais il obtint que des poursuites fussent engagées contre les “ meneurs ” de la grève. Foster avait été acquitté ; son attitude devant les juges avait manqué de fermeté au point de provoquer les railleries des leaders réformistes. Il ne vint à Moscou que plusieurs semaines après le congrès ; sa visite se signala par la discrétion... Avec le temps, Foster et celui que les militants américains désignent comme son “ office boy ” allaient devenir les chefs alternatifs du Parti communiste américain. Parmi les délégués français de mes amis était Victor Godonnèche ; il avait été un des premiers adhérents du Comité de la 3e Internationale et en avait pris le secrétariat quand Pierre Monatte avait été arrêté et emprisonné pour “ complot ” ; après la scission syndicale il fut secrétaire adjoint de la Fédération du Livre de la Confédération générale du Travail Unitaire. Un après-midi qu’il venait seul au Kremlin, il s’entendit tout à coup interpellé : “ Français ? ” C’était Lénine qui, hâtant le pas, interrogeait pour engager la conversation. Le dialogue se poursuivit jusqu’à la salle du congrès où, avant d’entrer, Lénine retint un instant Godonnèche pour le questionner sur le mouvement ouvrier, lui demander ce qu’il pensait du congrès, quelles étaient ses impressions. Godonnèche vint me raconter ce qu’il considérait comme une extraordinaire aventure. La simplicité de Lénine, la cordialité de sa parole, le fait que la conversation s’était engagée et poursuivie comme entre deux camarades habitués à bavarder au hasard d’une rencontre, tout cela l’avait vivement impressionné. Pour de “ vieux Moscovites ” il n’y avait là rien d’extraordinaire, mais je pouvais comprendre l’émotion de mon ami quand il me faisait son récit ; il l’écrivit sur ma demande et c’est ici qu’il aurait sa place ; je l’avais conservé n’ayant pas eu l’occasion de le publier ; il a été détruit pendant la guerre, par l’occupant, avec beaucoup d’autres choses.

Notes [30] Voir plus loin. [31] À cette date devait avoir lieu une action internationale des travailleurs contre la politique d’intervention des Alliés et contre le soutien qu’ils donnaient aux généraux de la contre-révolution. En France et en Italie, la grève devait être générale. Sur menace de Clemenceau, Jouhaux et la direction de la C.G.T. capitulèrent. Les Italiens restèrent seuls, mais leur ordre de grève fut suivi dans

V : Bilan d’un séjour de dix-sept mois

Les congrès achevés, la plupart des délégués ne se pressaient pas de partir, surtout les simples sympathisants ou curieux qui trouvaient bien intéressante la vie à Moscou ; ils parlaient des débats et des décisions des congrès avec détachement, en observateurs. On raillait doucement le fausset de la voix de Zinoviev, les leaders les avaient déçus, en particulier Lénine, tellement différent par sa mise, par son éloquence, du type “ révolutionnaire russe ” qu’ils avaient pu rencontrer en Occident et qu’ils auraient aimé retrouver à Moscou. Cependant il fallait partir ; quand, du menu exceptionnel du congrès on revint à la diète ordinaire, il y eut soudain affluence au bureau qui organisait les départs.

Je prolongeai quelque temps mon séjour. Pendant ces dix-sept mois, j’avais accumulé quantité de documents et de notes qu’il me fallait mettre en ordre, et je devais encore attendre que Marchand eût terminé ses traductions des dépêches et rapports diplomatiques qu’il faudrait ensuite faire passer en France. Au jour fixé pour notre départ, Trotsky vint à Lux dans l’après-midi. Il avait projeté d’être à la gare, au départ du train, mais il y avait ce même soir une réunion importante du Conseil des commissaires du peuple, d’où il ne pourrait guère s’échapper ; j’insistai vivement pour que, en aucun cas, il ne se dérangeât. Je ne fus cependant pas trop surpris quand, à la gare, quelqu’un l’annonça. Il me demanda, entre autres choses, de saluer Pierre Monatte - il regrettait beaucoup qu’il ne soit pas venu au congrès - et tous ceux avec lesquels il avait travaillé, à Paris, pendant la guerre, au Comité pour la reprise des relations internationales. L’attitude de la délégation française au congrès de l’Internationale syndicale rouge l’avait irrité ; la déclaration de la minorité syndicaliste de la C.G.T., publiée à Paris, par laquelle elle renonçait présentement à défendre l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge en conséquence de la décision sur la “ liaison organique ” - signée non seulement par des syndicalistes communisants mais aussi par des membres du Parti communiste, c’était à ses yeux une faute grave de la part des premiers, une attitude déconcertante des autres. Mais cela n’entamait en rien sa confiance dans le prolétariat français. Le train nous conduisit jusqu’à Reval où nous embarquâmes sur un agréable petit bateau qui devait nous mener à Stettin. Nous étions une dizaine de délégués. Après l’austérité moscovite, c’était le grand luxe : cabine confortable, table abondamment garnie, des choses rares, une cuisine variée. La mer était tranquille, le bateau glissait sans secousses ; nous somnolions dans cette quiétude quand une sombre rumeur se répandit : “ Nous sommes tous repérés ! ” On se réunit par petits groupes pour en discuter, examiner ce qu’il conviendrait de faire, les mesures à prendre ; si c’était l’arrestation à Stettin, il fallait aviser dès maintenant. Parmi nous, un Polonais se montrait particulièrement inquiet ; c’était une réduction et une imitation de Radek ; soudain il s’emporta comme s’il avait trouvé un exutoire à son souci et la clé de son infortune : “ C’est encore de la faute à Trotsky ”, dit-il ; et se tournant vers moi : “ Qu’avait-il besoin de venir à la gare ? ” Je ne pouvais que baisser la tête ; c’était moi le responsable... En fait notre inquiétude ne dura guère ; nous continuâmes à manger de bon appétit et retrouvâmes vite notre bonne humeur, l’infortuné Polonais excepté... et nous débarquâmes à Stettin sans encombre. Mais qui s’était amusé à nous alarmer ? Un courrier de l’Internationale communiste voyageait avec nous ; je le connaissais, c’était un bon vivant, faisant bien son métier, plutôt sceptique ; or, auprès des Russes, les “ délégués ” n’étaient guère populaires ; il y avait à cela des raisons générales - la passivité des prolétariats d’Occident laissant seuls les communistes russes, - et particulières - les exigences incroyables de certains délégués ; il était aisé de deviner que notre courrier s’était diverti à nos dépens.

VI : Retour à Paris : un autre monde

J’étais rentré en France en octobre 1921. Dès février 1922, j’étais rappelé à Moscou pour participer à un Comité exécutif élargi de grande importance, celui qui devait discuter la tactique du “ front unique ”. Je n’avais eu que le temps de constater que la situation en France était plus mauvaise encore que je ne l’avais imaginé. Après mon long séjour au cœur de la Révolution, je tombais dans un pays où l’élan révolutionnaire, si vif à la fin de la guerre, s’était grandement apaisé ; partout des réserves et une passivité qui freinaient la poussée vers le communisme. Chose étrange, c’est à la direction de la minorité syndicaliste que je trouvai les plus détestables “ politiciens ” - au sens péjoratif qu’eux-mêmes donnaient à ce terme. Ils écrivaient, discouraient inlassablement sur la vraie manière de faire la révolution - car pour eux la Révolution d’Octobre n’était pas une véritable révolution ; ils bâtissaient, en paroles, la société communiste ; tout cela dissimulé sous une hypocrisie écœurante ; et pendant que, suffisants et contents d’eux-mêmes, ils bavardaient, la direction de la C.G.T. préparait la scission. Au Parti communiste et à l’Humanité, la plupart des dirigeants et rédacteurs étaient restés au Parti non par conviction mais par calcul ; on se plaignait - dans le privé - de “ Moscou ”, on trouvait ses rappels insupportables ; on rusait avec l’Internationale communiste au lieu de s’expliquer franchement. Des 21 conditions d’admission et des décisions du 2e congrès, celles qu’on avait le plus volontiers acceptées c’étaient ce qui concernait la participation aux élections et à l’activité parlementaire ; un siège de député était convoité, non en tant que poste de combat, aussi exposé que d’autres, mais parce que c’était une position confortable, aux avantages multiples ; le vieux parti socialiste, trop souvent, continuait. On complotait dans les coins, quand on se savait entre compères et qu’on parlait à cœur ouvert ; on s’ingéniait à trouver les moyens de “ paraître ” être d’accord avec les décisions de l’Internationale communiste. Là aussi l’hypocrisie était de règle. Car la masse, elle, restait attachée à la Révolution russe et à l’Internationale communiste. Elle résistait à la critique incessante qu’en faisaient les agents de la contre-révolution, les journaux de la bourgeoisie, les leaders réformistes de la C.G.T. ; des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires installés maintenant à Paris s’efforçaient, par une information tronquée et truquée de tromper les ouvriers, de les détourner des soviets. Mais les critiques, les récits, les insinuations venant de syndicalistes et d’anarchistes la troublaient, l’inquiétaient [32].

Notes [32] Encore en février 1922, on pouvait lire dans le Populaire, quotidien du Parti socialiste, dirigé par Léon Blum et Jean Longuet, un article intitulé “ Trotsky excommunié par son père ” où, pour faire bonne dose à la sottise, le rédacteur concluait par cette remarque : “ Trotsky a, d’ailleurs, renoncé à la religion juive en épousant une Russe. ”

1922

I : Retour à Moscou - Le front unique - Chliapnikov et Cachin

Le 3e Congrès de l’Internationale communiste avait donné comme mot d’ordre aux partis communistes d’ “ aller aux masses ”, afin de conquérir la majorité de la classe ouvrière. On comptait prévenir ainsi le danger d’un repli sectaire des partis communistes sur eux-mêmes, les mettre en garde contre des actions mal préparées. “ Moscou ” qu’on accusait parfois de méconnaître certains traits de la politique des nations démocratiques était mieux informé, suivait de plus près, comprenait mieux les changements, fondamentaux et secondaires, qui intervenaient dans la situation mondiale et dans celle de chaque pays. Au début de 1922, on constatait que les perspectives révolutionnaires s’étaient éloignées ; une certaine hésitation se manifestait chez les ouvriers, tandis que la bourgeoisie, quasi moribonde à la fin de la guerre, avait repris suffisamment confiance en soi pour attaquer, et elle le faisait déjà avec quelque succès. Une tactique appropriée exigeait qu’on mît l’accent sur les revendications immédiates des travailleurs ; grâce à elle, les partis communistes n’auraient pas à craindre de rester isolés parmi la classe ouvrière ; ils auraient au contraire la possibilité de rassembler la grande majorité des prolétaires sur leur programme. Pour l’application de cette tactique, le congrès n’avait formulé que des indications générales qui risquaient d’être mal comprises, et même ignorées. Préoccupé de donner une suite pratique aux décisions du 3e Congrès, Lénine jugea nécessaire d’indiquer une forme précise d’application ; il appela la nouvelle tactique “ le front unique du prolétariat ” : l’offensive de la bourgeoisie se heurterait désormais à l’ensemble des ouvriers que les scissions politiques et syndicales avaient dispersés. La tactique du front unique fut adoptée par le Comité exécutif de l’Internationale communiste dans sa séance du 4 décembre 1921. Zinoviev l’expliqua et la justifia en un important discours, mais c’est dans un article que Radek écrivit alors que l’origine et le sens de la tactique furent excellemment exposés. “ Peu après le congrès de Halle, écrivait-il, la scission du Parti social-démocrate indépendant qui s’ensuivit et la formation d’un Parti communiste allemand unifié, celui-ci adressa aux deux partis social-démocrates et à la Centrale syndicale une “ Lettre ouverte ” les conviant à une action commune pour la défense des intérêts immédiats de la classe ouvrière. La plupart des membres du Parti communiste trouvèrent cette tactique excellente, mais quelques militants du Parti, et même de l’Internationale communiste en furent choqués. “ Comment, après avoir fait la scission, après avoir traité ces hommes de traîtres au prolétariat, nous leur proposerions une action commune ! ” On n’était pas moins choqué du caractère des revendications formulées dans la “ Lettre ouverte ”. On n’y trouvait pas un mot sur la dictature du prolétariat. D’un ton raisonnable et modéré, elle évitait toute exagération de propagande... En présence de l’offensive patronale, les masses considéraient toute nouvelle scission comme un crime. Les communistes devaient se rapprocher d’elles. Comment ? En affirmant la nécessité de la dictature du prolétariat ? Mais bien des ouvriers ne restaient-ils pas dans les partis social-démocrates parce qu’ils avaient encore foi dans les anciennes méthodes ? Le seul moyen de se rapprocher de ces masses non communistes était donc de s’inspirer de leur misère actuelle et de les soutenir dans leurs revendications immédiates. En assumant cette tâche le Parti communiste démontrerait, plus efficacement qu’il n’avait pu le faire jusqu’alors, la nécessité de combattre pour la dictature du prolétariat. Une fois déclenchée, en présence de la désagrégation actuelle du régime capitaliste, l’action de grandes masses pour des augmentations de salaire compensant quelque peu la hausse incessante du coût de la vie, aboutirait à faire ressortir les antagonismes irréductibles du prolétariat et de la démocratie bourgeoise, et l’urgence de revendications beaucoup plus énergiques, par exemple celle du contrôle ouvrier de la production. Elle obligerait en même temps les chefs social-démocrates et syndicaux à s’orienter vers la gauche sous peine de faillite. Cela non pas dans la question de la dictature du prolétariat ou de la démocratie, où il ne serait pas difficile de créer des équivoques, mais dans celle des heures de travail et du pain quotidien, autrement claire dans l’esprit des travailleurs. “ La résistance acharnée des chefs social-démocrates et syndicaux à la tactique du Parti communiste allemand fut la meilleure preuve de sa justesse. Il est vrai que le Parti communiste faisait un pas en arrière... Il est vrai que le Parti communiste se bornait à proposer une action sur la base des revendications les plus immédiates. Loin d’en être amoindrie, la force attractive du Parti en fut sensiblement accrue. Les social-démocrates réussirent à parer le premier coup, mais le Parti élargit et consolida ses positions dans les syndicats. Sa “ Lettre ouverte ” a réparé le préjudice que lui avaient causé les fautes commises pendant l’action de Mars... Comme tout revirement tactique d’un grand parti, celui-ci n’est pas né des méditations théoriques de quelques hommes. Personne ne l’a inventé. Lorsqu’il fut proposé par le Comité central du Parti à une assemblée de représentants des sections, il s’avéra que déjà bon nombre d’organisations provinciales travaillaient dans ce sens. Cette tactique est née des besoins pratiques du mouvement allemand. On reconnut bientôt qu’elle répondait aussi aux besoins des autres pays. ” Cette longue citation était nécessaire. Elle est précieuse parce qu’elle décrit exactement la signification d’une tactique qui allait être par la suite, et pendant de longs mois, abondamment discutée. Notons seulement ici qu’elle n’avait rien de commun avec ce “ front populaire ” qui sera beaucoup plus tard une invention stalinienne, ni avec le “ cheval de Troie ” de Dimitrov (de même fabrication) simple modèle d’infiltration chez l’ennemi. Le front unique se donne ouvertement et franchement pour ce qu’il est : un moyen de rassembler la classe ouvrière en partant de ses revendications immédiates, mais sans dissimuler le but final qui est la révolution socialiste, vers lequel conduira la tactique par le développement normal du mouvement, ranimant dans la classe ouvrière la confiance en soi et la foi révolutionnaire. Si elle est une menace pour les chefs réformistes, elle ne l’est que pour ceux qui sont définitivement ralliés à la collaboration avec la bourgeoisie, pour ceux qui veulent aujourd’hui maintenir l’action ouvrière dans les cadres du régime et de l’Europe non viable de la paix versaillaise, après avoir accepté de diviser les ouvriers en alliés et en ennemis pendant la guerre. Ceux-là, le front unique aiderait à les démasquer, mais ce ne serait jamais qu’un résultat secondaire et accessoire de la tactique. La tactique du front unique fut fort mal accueillie par les dirigeants des partis social-démocrates et par ceux des syndicats réformistes ; ils la dénonçaient tantôt comme un recul de l’Internationale communiste, donc comme un aveu de faiblesse ; tantôt comme une manœuvre ; toujours avec la même aigreur. Leur hostilité ne pouvait surprendre. Ce qui surprit davantage fut la réponse que donnèrent les partis communistes à l’appel de l’Internationale. En dehors de sa vertu propre, la tactique eut, à l’intérieur même de l’Internationale, un effet important mais imprévu ; elle agit à la manière d’un réactif, qui arrachant les façades, mit à nu l’état véritable des partis communistes, plus particulièrement de leurs directions. Dans quelle mesure ces nouveaux partis, de formation différente, à peine vieux de deux années, étaient-ils en fait des sections d’une Internationale, des secteurs d’un grand et même parti, ayant même programme et activité identique ? On avait insisté sur le caractère distinctif de la nouvelle Internationale : un parti fortement centralisé, discutant ses problèmes en des congrès réunis chaque année, et plus souvent si c’était nécessaire, où les débats étaient prolongés et libres, mais où les décisions prises devenaient la règle pour tous. Rien de commun avec la 2e Internationale où chaque parti restait libre d’agir à sa guise. Le mépris qu’on éprouvait pour cette Internationale de trahison laissait penser que tous ceux qui venaient à la 3e Internationale étaient d’accord sur cette conception fondamentale. La tactique du front unique, dès le moment où elle fut soumise aux partis communistes, montra qu’il n’en était rien. Les réactions qu’elle provoqua furent diverses ; elles allèrent de l’approbation avec réserves - la tactique était inopportune - jusqu’au rejet absolu ; elle était alors dénoncée comme un recul, une répudiation du communisme. En Allemagne où elle avait reçu sa première application, où le Parti avait une bonne base ouvrière, et où subsistait l’influence du spartakisme, de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, elle se développa sans trop de heurts. Elle suscita cependant une opposition active et bruyante, surtout à Berlin, dont on entendait au dehors les échos. La position la plus originale à l’égard du front unique fut celle du Parti communiste italien. Sa formation avait été elle aussi originale, différente de celle des autres partis communistes ; il n’avait pas été coulé dans le même moule. Aucun des anciens chefs du Parti socialiste ne se trouvait dans sa direction, tout entière aux mains des bordiguistes, en tout cas nettement dominée par eux. Entièrement libérés de toute tendance de droite et du centre, Bordiga et les communistes qui étaient autour de lui marquèrent de leur empreinte le programme et l’activité du Parti. Ils étaient jeunes, instruits, brillants, mais en marge ou au-dessus du mouvement ouvrier. Pour eux, le Parti communiste était la troupe de choc de la révolution et sa direction en était le grand état-major. Aussi crurent-ils pouvoir répondre facilement à l’appel de l’Internationale. Front unique dans les syndicats ? Nous n’avons rien contre ; des contacts peuvent s’établir entre dirigeants syndicaux communistes et réformistes en vue d’actions communes pour leurs revendications. Mais pour le Parti, rien de cette sorte ; il doit préserver jalousement sa pureté révolutionnaire ; il ne peut se commettre avec les vieux leaders socialistes qu’il a éliminés. C’est à l’intérieur du Parti communiste français que le remous fut le plus profond. Le front unique mit le parti en état de crise. La quasi-totalité de sa direction le déclara inacceptable ; elle vit là une occasion de se dresser ouvertement contre la direction de l’Internationale communiste. Le parti incontestablement le moins communiste se montrait le plus exigeant. L’examen de la composition de sa direction permettait de déceler aisément ce que cachait ce paradoxe. Elle comprenait surtout des journalistes, des députés, plusieurs d’entre eux venant du vieux parti ; elle était faiblement liée au mouvement syndical ; chez les plus sincères il y avait beaucoup de verbalisme ; la grande majorité de ses membres supportait mal les critiques de l’Internationale communiste. La tactique allait leur permettre, pensaient-ils, de prendre une aisée revanche, dans un débat où ce seraient eux qui dénonceraient l’ “ opportunisme ” et l’incohérence de la direction de l’Internationale communiste. La presse du parti chargea à fond ; nul exposé honnête de la tactique mais des critiques de tout genre, ironiques ou indignées. Le Comité directeur se réunit pour en discuter. La résolution adoptée ne se bornait pas à déclarer “ impossible ” l’application de la tactique en France ; elle “ estimait ” qu’elle présentait pour l’Internationale des “ dangers contre lesquels des garanties devaient être prises ”. Assuré ainsi de recevoir une large approbation, le secrétaire du parti, Frossard, convoqua une conférence extraordinaire des secrétaires fédéraux. Elle se tint à Paris le 22 janvier 1922. Il y avait dans le parti une tendance de gauche, comprenant surtout les nouvelles recrues, sincèrement attachée et dévouée à la Révolution russe ; c’est elle qui avait imposé l’adhésion à l’Internationale communiste, et elle était toujours disposée à approuver ses décisions ; cette fois elle le fit sans enthousiasme. Cependant un de ses membres monta à la tribune pour défendre la tactique que, l’un après l’autre, les secrétaires fédéraux condamnaient (46) ou approuvaient (12) mollement. Il le fit de telle façon que son intervention fut une véritable catastrophe. C’est lui, qui en cette occasion, lança la formule destinée à devenir célèbre : “ plumer la volaille ”. Il ne comprenait pas que le front unique provoquât tant d’émoi ; ce n’était expliquait-il qu’une habile manœuvre permettant de dépouiller les partis socialistes et les syndicats réformistes de leurs adhérents qu’on arracherait un à un comme les plumes d’un poulet. Comme on peut l’imaginer, la “ volaille ” ainsi prévenue, s’agita, railla, cria, pour la plus grande joie de la galerie et la consternation des amis du candide "plumeur". Devant ce désarroi provoqué par l’incompréhension, réelle ou feinte, une discussion générale s’imposait. La direction de l’Internationale communiste avait, par avance, décidé de réunir un Comité exécutif élargi. Ces Comités élargis qui devinrent de pratique courante, étaient, en fait, de petits congrès. Aux membres réguliers du Comité exécutif se joignaient les délégations spécialement envoyées par les sections ; cela faisait une centaine de participants. Celui-ci tint séance du 21 février au 4 mars 1922, au Kremlin, dans la salle Mitrofanovsky, celle où s’était réuni le premier congrès qui, en mars 1919, avait proclamé la 3e Internationale. Les débats furent très intéressants ; le cadre et le caractère en excluaient toute rhétorique, tout bavardage ; il fallait être précis et capable d’avancer des arguments sérieux pour justifier les positions prises, les interprétations formulées, surtout les accusations lancées. Les Français, qui avaient été particulièrement agressifs, ne tardèrent pas à s’en apercevoir. Ceux d’entre eux qui étaient le plus disposés à une conciliation, au moins de forme, soutinrent la thèse que la tactique du front unique était, pour la France, sans objet. Ils affirmaient que les “ dissidents ” - c’étaient ceux qui avaient quitté le parti après le vote d’adhésion à la 3e Internationale - n’étaient plus qu’un groupe minuscule ; ils n’avaient réussi qu’à emmener avec eux la grande majorité des députés ; leur journal n’avait qu’un faible tirage, “ tandis que nous, avec l’Humanité, nous touchons toute la classe ouvrière ” ; et il en est de même dans les syndicats : la scission, voulue par les chefs réformistes, leur a été funeste. Il y avait quelque chose de vrai dans ces affirmations, mais le tableau était quand même bien trop optimiste. La scission syndicale, devenue définitive au début de l’année, avait pleinement démontré que Jouhaux et ses amis ne s’étaient maintenus à la direction de la Confédération générale du Travail qu’au moyen de manœuvres et de fraudes. Ils ne gardaient avec eux qu’un effectif restreint, non négligeable cependant. Et l’unité du front prolétarien n’en restait pas moins nécessaire car elle permettait, de surcroît, de ramener au syndicat et dans l’action les ouvriers qui, impatientés et découragés, avaient quitté les organisations syndicales ; on en comptait déjà plus d’un million. Les irréductibles formaient un groupe hétéroclite qui manifestait un gauchisme inconsistant, surtout verbal. Ils furent bien embarrassés quand Trotsky - c’est lui qui avait été chargé du rapport - montra, par des citations prises dans leurs articles, écrits à Paris mais qu’ils n’avaient pas le courage de reprendre à leur compte à Moscou, que leur soi-disant intransigeance révolutionnaire ne révélait rien d’autre que leur détachement - volontaire ou non - du mouvement ouvrier, une interprétation erronée de la tactique proposée, et une hostilité foncière à l’égard de l’Internationale communiste. Les Italiens leur apportèrent un secours qu’ils n’auraient pu espérer ; leur position, on l’a vu, était tout autre. Ils ne se plaignaient jamais, eux, de la “ dictature de Moscou ” - ils auraient plutôt souhaité qu’elle fût renforcée. Bordiga n’était pas venu. C’était Togliatti - il s’appelait alors Ercoli - qui dirigeait la délégation. Il avait sans doute des instructions formelles car il résista aux attaques qui l’assaillirent de toutes parts. La délégation russe fit, contre lui, donner Lounatcharsky ; il n’était encore jamais intervenu dans les congrès de l’Internationale communiste, mais il parlait italien avec aisance et put ainsi s’adresser aux Italiens dans leur langue. Ercoli y resta insensible, et il consentit même, en conclusion des débats, à signer une déclaration commune avec les Français. La résolution adoptée par le Comité constatait que les débats avaient montré que la tactique du front unique ne signifiait nullement un affaiblissement de l’opposition au réformisme ; elle continuait et développait la tactique élaborée au 3e congrès de l’Internationale communiste, donnait une application précise à son mot d’ordre : “ Aller aux masses. ” Le bureau du Comité était chargé d’arrêter, en collaboration avec les délégations, “ les mesures pratiques qui devraient être prises sans délai, dans les pays respectifs, pour l’application de la tactique, laquelle, cela va sans dire, doit être adaptée à la situation de chaque pays ”. La minorité fit une déclaration ; aux Italiens et aux Français s’étaient joints les Espagnols (les délégués du parti venus de Madrid qui, pourtant, ne pouvaient prétendre comme les Français n’avoir devant eux qu’un parti socialiste et des syndicats squelettiques). Elle s’inclinait devant la décision de la majorité, concluant par ces mots : “ Vous pouvez être assurés que, dans cette occasion comme dans toute autre, nous demeurons disciplinés et fidèles aux résolutions de la 3e Internationale. ”

Le Comité exécutif ne se borna pas à discuter cette question de tactique. Son ordre du jour en comportait plusieurs autres, et il eut, en outre, à s’occuper d’une question intérieure du Parti communiste russe. Il avait été saisi, par une lettre signée de 22 membres appartenant à l’Opposition ouvrière, de la situation faite à leur tendance. S’ils avaient décidé, écrivaient-ils, de s’adresser au Comité exécutif de l’Internationale communiste, c’était précisément parce que la question du front unique devait y être discutée, ajoutant : “ Partisans du front unique tel qu’il est interprété par les thèses de l’Internationale communiste, nous en appelons à vous avec le désir sincère d’en finir avec tous les obstacles mis à l’unité de ce front à l’intérieur du Parti communiste russe... Les forces coalisées de la bureaucratie du parti et des syndicats abusent de leur pouvoir, et ignorent les décisions de nos congrès ordonnant l’application des principes de la démocratie ouvrière. Nos fractions, dans les syndicats, et même dans les congrès, sont privées du droit d’exprimer leur volonté pour l’élection des comités centraux... De pareilles méthodes conduisent au carriérisme, à la servilité. ” Parmi les signataires quelques-uns étaient de très vieux membres du Parti - deux depuis 1892 - presque tous antérieurement à 1914. La lettre fut envoyée pour étude et enquête à une commission dont faisaient partie Clara Zetkin, Cachin, Terracini. Dans une résolution prise à l’unanimité, elle déclarait “ ne pouvoir reconnaître fondés les griefs des 22 camarades ; les dangers qu’ils signalent n’ont jamais été ignorés de la direction du Parti communiste russe, et le meilleur moyen de les combattre est de demeurer et d’agir en militants disciplinés à l’intérieur du Parti ”. C’est Cachin qui fut chargé de la rapporter devant le Comité. Le choix n’était certainement pas heureux ; nul homme n’était moins qualifié que lui pour réprimander et conseiller de vieux révolutionnaires russes ; il était bien connu pour ses accointances, au début de la première guerre mondiale, avec Mussolini, pour son bas chauvinisme, ses attaques contre le bolchévisme, sa remarquable disposition à suivre le courant. Chliapnikov, qui avait vécu et travaillé en France, vit dans ce choix une injure supplémentaire. Quittant le Comité avec moi, il me dit avec colère : “ Vous n’avez pas pu trouver mieux que cette chiffe pour nous condamner ! ”

Trois années de guerre impérialiste et trois années de guerre civile avaient accumulé les ruines. La Russie des soviets venait à peine de pouvoir entreprendre la reconstruction d’un pays dévasté, et de rassembler ses ressources pour organiser son économie de paix qu’une nouvelle calamité s’abattit sur elle. Une sécheresse exceptionnelle qui avait commencé dès le printemps et persisté tout l’été avait anéanti les récoltes. Un soleil implacable brûlait toute végétation. En tout temps les conséquences d’un tel fléau auraient été terribles ; venant après six années de destructions, ce fut un immense désastre ; la famine ravagea des régions entières. Elle n’était pas chose inconnue en Russie ; elle avait sévi à plus d’une reprise sous le régime tsariste, la dernière datant de 1891. Cela n’empêcha pas les ennemis des soviets d’en rendre responsables les bolchéviks - ce qui leur fournissait, de surcroît, un argument pour rester sourds aux appels que la République soviétique adressait au monde, sollicitant l’aide de tous ceux qui avaient conservé le sens d’une solidarité humaine. Ils n’étaient pas les plus nombreux. Les hommes qui avaient compté sur les interventions armées pour abattre le régime et qui avaient échoué se réjouissaient ; ils voyaient dans la famine une alliée tardive qui leur apporterait leur revanche. Même chez ceux que la haine n’aveuglait pas et qui guettaient simplement le moment où les soviets seraient contraints de traiter avec l’Occident aux conditions imposées par lui, on parlait ouvertement de “ Russie agonisante ”. C’est ainsi que l’Europe nouvelle publiait un grand article sous le titre “ L’Occident en face de la Russie agonisante ”. L’auteur, après avoir affirmé que le monde occidental voudra vaincre le fléau, ajoutait : “ Un plan d’ensemble doit être envisagé. L’Occident irait en Russie comme l’explorateur va aux confins des colonies, avec du matériel de chemin de fer, des équipes sanitaires, du petit outillage. Alors seulement son œuvre sera durable. Des garanties seront à exiger. Evidemment. ” En clair, cela signifiait coloniser la Russie. Mais ces gens étaient trop pressés. La Russie des soviets fut cruellement meurtrie mais elle ne fut pas à l’agonie. Elle avait déjà traversé de dures épreuves ; celle-ci était plus douloureuse que les précédentes : elle en sortit mutilée dans la chair de ses enfants.

II : Crise économique mondiale - Lloyd George propose une conférence – Cannes

La Russie des soviets avait ses difficultés intérieures. L’Internationale communiste se construisait non sans heurts ; c’était trop naturel. Mais, dans ces premières années de paix, les grandes puissances ne trouvaient pas non plus devant elles une route unie. Après la courte période de prospérité factice qui avait suivi, chez les Alliés, la cessation des hostilités, une crise économique se développait, plus ou moins sévère selon les pays. La nouvelle Europe, telle qu’elle était sortie des traités, offrait à la France la possibilité de redevenir la grande puissance du continent. La possession du minerai de fer de Lorraine lui permettait de poser ses conditions à l’Allemagne pour obtenir l’indispensable charbon de la Ruhr ; la Petite Entente - Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie - et la Pologne, bloquant une Allemagne amputée, garantissant sa sécurité en même temps que par elles, son hégémonie, politique et économique dans l’Europe centrale et dans les Balkans était hors de conteste. Mais la bourgeoisie française n’était plus de taille à assumer un tel rôle ; soit que la saignée de la guerre - 1.500.000 morts - l’ait trop affaiblie, soit qu’elle ne trouvât plus en elle la vigueur et l’élan nécessaires aux grandes entreprises, elle dédaigna les vastes desseins pour s’hypnotiser sur une revanche, entêtée et stupide, contre l’Allemagne. Ses nationalistes professionnels étaient incapables de penser en termes autres que revendications territoriales : Alsace-Lorraine, Sarre, Rive gauche du Rhin où ils essayèrent vainement de faire surgir des “ quislings ”. Et, avant tout, “ l’Allemagne devait payer ”. Quelques déclarations faites à Robert de Jouvenel par des personnages très différents sont instructives. D’abord celle de Rathenau : “ Les Français ne veulent pas d’un tel système [participation de l’Allemagne à de grands travaux entrepris en commun]. Ce sont de petits boutiquiers qui vivent dans la terreur de voir réaliser, fût-ce à leur profit, une grande entreprise où les entrepreneurs auraient l’air de gagner de l’argent. ” (La politique d’aujourd’hui, p. 219.) Puis celle de Barrès, littérateur et président de la Ligue des patriotes : “ On a voulu forcer notre développement industriel, tourner le meilleur de notre activité vers l’expansion économique. On fausse ainsi le bonheur français. ” (Id., p. 68.) Enfin celle de Tardieu qui ne manque pas de surprendre : “ Ces problèmes sont avant tout moraux. ” (Id., p. 82.) “ Notre groupement de forces naturelles, c’est la Petite Entente, c’est l’Italie et c’est la Belgique. ” (Id., p. 86.) Cette politique bornée vouait à l’échec les conférences fréquentes dans lesquelles les Alliés tentaient de résoudre les problèmes de l’après-guerre ; la France s’y trouvait invariablement isolée, en opposition à l’Amérique qui lui rappelait ses dettes, à l’Angleterre anxieuse de voir renaître les grands échanges commerciaux nécessaires à son économie ; à l’Italie qui lui disputait la Syrie que les Alliés lui avaient concédée à Londres, en mai 1915, pour prix de son entrée en guerre à leur côté. Menacée d’une énorme armée permanente de chômeurs, l’Angleterre s’impatientait ; elle proposa la tenue d’une Conférence à laquelle toutes les nations seraient invitées pour étudier la reconstruction de l’économie européenne. Une réunion préparatoire eut lieu à Cannes. Il y eut, vers la fin, un coup de théâtre : Briand - il était alors président du Conseil - fut soudain rappelé à Paris et contraint de démissionner. En son absence, Millerand et Poincaré avaient organisé une intrigue contre lui. Poincaré revint au pouvoir, prit les Affaires étrangères, et fit de Barthou son second, comme vice-président du conseil. Briand avait réalisé un étonnant tour de force en gouvernant pendant près d’une année avec la Chambre nationaliste du Bloc national. Poincaré aurait voulu qu’on posât des conditions à l’admission de la Russie à la Conférence. Et, là encore, il mettait au premier rang la question d’argent ; comme l’Allemagne, la Russie devait payer, payer les dettes de l’ancien régime, payer les dettes de la guerre, et encore les sommes déboursées par la France pour le soutien des entreprises contre-révolutionnaires et l’appui donné à leurs généraux malheureux. Un journal libéral anglais, The Daily News, demanda alors à Poincaré s’il était disposé à donner à ses créanciers anglais et américains les garanties qu’il exigeait de la Russie soviétique. En conclusion de la réunion de Cannes, la Russie des soviets fut officiellement invitée à participer à la Conférence internationale qui allait être convoquée au mois de mars à Gênes. Radek souligna la signification du revirement de la politique des grandes puissances à l’égard de la Russie et son importance : elles reconnaissaient implicitement le fiasco définitif des campagnes contre-révolutionnaires. “ Incapables de la vaincre par les armes, les gouvernements bourgeois étaient contraints de tolérer la Russie des soviets et de chercher à commercer avec elle. ” Ce que le Temps, de son côté, devait reconnaître en écrivant ces lignes mélancoliques : “ Malgré ses crimes, le régime défend l’indépendance de la nation et parle au nom du peuple russe. ”

Si le président Wilson avait pu faire triompher ses vues, il y aurait eu une conférence générale, avec participation des bolchéviks, peu après la fin de la guerre, au début de 1919. La proposition qu’il en fit se heurta à l’hostilité de Pichon, ministre des Affaires étrangères de Clemenceau qui, au lieu de vouloir conférer avec les bolchéviks méditait de les renverser par des interventions armées. Mieux informé et plus clairvoyant que ses antagonistes, Wilson tentait vainement de leur faire comprendre que le bolchévisme ne pourrait être vaincu par les armes. Il trouva un appui en Lloyd George qui, à cette époque, pouvait craindre un mouvement révolutionnaire en Angleterre ; pour sauver la face, celui-ci déclara que les bolchéviks ne devraient pas être mis sur le même pied que les autres membres de la conférence mais seraient appelés “ suivant la coutume des invitations que l’Empire romain adressait aux chefs des Etats voisins, ses tributaires, pour rendre compte de leurs actions ”. Finalement les bolchéviks furent invités, mais non comme “ tributaires ”, ce qui eût été passablement ridicule. La conférence devait se réunir dans une île de la mer de Marmara, Prinkipo. Mais elle n’eut pas lieu ; les représentants des soi-disant gouvernements russes autres que les bolchéviks refusèrent de se rencontrer avec les bolchéviks, et il suffit à Clemenceau de gagner du temps pour que l’idée même de la conférence fût abandonnée.

III : Les délégués des 3 internationales à Berlin

Ainsi les grandes puissances étaient poussées par les difficultés de leur situation intérieure à essayer de résoudre le problème fondamental de la reconstruction de l’économie européenne et même mondiale. Mais les organisations ouvrières n’avaient-elles rien à dire ? Allaient-elles laisser une fois encore les représentants des puissances capitalistes agir seuls ? En conclusion de leurs conférences, ils n’avaient réussi qu’à désarticuler l’économie de l’Europe ; constatant leur échec, ne seraient-ils pas tentés de reconstruire cette économie aux dépens de la classe ouvrière ? L’Union internationale des partis socialistes, qu’on appelait l’Internationale deux et demie, parce qu’elle se situait entre la deuxième et la troisième, ne le pensa pas ; elle prit l’initiative de provoquer une Conférence des représentants des trois Internationales qui se tiendrait en même temps que la Conférence internationale des puissances (c’était le dirigeant socialiste danois Stauning qui avait fait la suggestion) en suivrait les travaux, élaborerait parallèlement son propre programme de reconstruction de l’Europe. Après des réunions préparatoires à Berne, et à Innsbruck, une “ Union internationale des partis socialistes ” avait tenu sa première Conférence à Vienne, du 22 au 27 février 1921. Son programme reposait sur “ la lutte révolutionnaire des classes ” ; il proclamait la nécessité de défendre la Russie soviétique et d’engager une action générale contre les excès impérialistes de l’Entente, “ but qui ne pourra être atteint par le prolétariat international s’il ne se rassemble pas sur la base des principes du socialisme révolutionnaire, avec la volonté inébranlable de poursuivre la lutte, et s’il ne regroupe pas toutes ses forces en une puissante organisation internationale ”. Cette organisation ne pouvait être la 3e Internationale “ parce qu’elle prétend soumettre tous les partis à un comité tout-puissant ”. Moins encore “ la soi-disant 2e Internationale ” parce qu’elle est “ incapable de réunir dans son sein les forces vives du prolétariat ” et qu’elle “ n’est plus désormais qu’un obstacle à l’unité socialiste internationale ”. L’Union comprenait, à sa fondation, les partis social-démocrates d’Autriche, de Yougoslavie, de Lettonie, de Russie (menchéviks), les Indépendants d’Allemagne, les partis socialistes de France, des Etats-Unis, l’Independent Labour Party de Grande-Bretagne, le Parti socialiste allemand de Tchécoslovaquie, une fraction du parti socialiste suisse, l’organisation socialiste juive “ Poalé-Zion ”. Elle affirmait n’être pas une Internationale, mais une “ Union qui sera le moyen d’en constituer une ”. Les partis socialistes qu’elle groupait étaient ceux qui n’avaient pas voulu rejoindre la 2e Internationale ; ils estimaient ne pouvoir aller à Moscou mais refusaient de se retrouver avec les partis des Noske, des Scheidemann, des Vandervelde et des Henderson ; ils les critiquaient très fermement et très pertinemment, et cependant, en fin de compte, ils se mêlaient à eux chaque fois qu’une importante décision s’imposait. Ils parlaient bien et agissaient mal ou pas du tout : c’était la stratégie personnelle du leader menchéviste Léon Martov. Le Comité exécutif élargi, ayant pris connaissance de l’initiative de l’Internationale de Vienne, décida de la seconder et accepta d’envoyer une délégation à la réunion projetée. Il ajoutait qu’il proposerait, pour sa part, de faire participer à la conférence toutes les confédérations et centrales syndicales, tant nationales qu’internationales, la Fédération syndicale internationale d’Amsterdam, l’Internationale syndicale rouge, la Confédération Générale du Travail, l’Union syndicale italienne, l’American Federation of Labor, les organisations anarcho-syndicalistes, les I.W.W., les comités d’usine. Il proposait également d’ajouter à l’ordre du jour “ la préparation de la lutte contre de futures guerres impérialistes ; la reconstruction des régions dévastées ; la révision des traités impérialistes de Versailles et autres lieux. Dans ce vaste domaine la tactique du front unique s’imposait ”. Les capitalistes du monde entier, disait la résolution du Comité exécutif, sont passés à une offensive systématique contre la classe ouvrière. Partout les salaires sont réduits, la journée de travail allongée, la misère des chômeurs s’aggrave. Le capitalisme essaie de mettre sur les épaules de la classe ouvrière le fardeau des conséquences financières et économiques de la boucherie mondiale. ” La 2e Internationale ayant également accepté la proposition de l’Union de Vienne, la réunion fut convoquée pour le 2 avril à Berlin. La délégation de l’Internationale communiste eut à sa tête Radek et Boukharine, pour l’I.C. et pour le Parti communiste russe ; Vouyovitch représentait l’Internationale des Jeunesses communistes ; Clara Zetkin, le Parti communiste allemand ; Bordiga et Frossard étaient convoqués et devaient se rendre directement à Berlin pour y représenter le Parti italien et le Parti français ; Sméral vint de Prague ; j’avais, pour ma part, le mandat de l’Internationale syndicale rouge. La fraction parlementaire social-démocrate allemande avait mis à notre disposition la vaste salle dont elle disposait au Reichstag pour ses délibérations. Les délégués se groupèrent autour de tables en forme de T. Fritz Adler, qui présidait, était au centre avec les délégués de l’Union de Vienne, tandis que, dans les travées perpendiculaires, se trouvaient, d’une part, les représentants de la 2e Internationale, et, à l’extrémité opposée, fort loin les uns des autres, les délégués de la 3e Internationale. Adler prononça le discours optimiste d’ouverture, puis Clara Zetkin donna lecture de la déclaration que, selon les instructions du Comité exécutif, elle devait soumettre à la Conférence au seuil de la discussion ; c’était un commentaire explicatif de la résolution adoptée au Comité exécutif. La 2e Internationale a encore de gros bataillons : la social-démocratie allemande, le Labour Party ; un parti de moindre importance numérique, le Parti Ouvrier belge, mais ses leaders sont : Vandervelde, De Brouckère, Huysmans, président et secrétaire de la 2e Internationale avant 1914. C’est Ramsay MacDonald qui prend le premier la parole en son nom. Le ton du discours est modéré, un peu d’un prêche, guère encourageant cependant car il veut poser des conditions à la présence de l’Internationale communiste et à la continuation des travaux. L’Internationale communiste, dit-il, doit renoncer aux attaques dirigées contre les chefs des partis de la 2e Internationale ; elle doit abandonner la pratique du noyautage ; enfin les socialistes emprisonnés en Russie doivent être libérés. Puis Wels, qui fait alors figure de leader de la social-démocratie allemande, et Vandervelde parlent dans le même sens, ce dernier s’opposant, en outre, à l’inscription à l’ordre du jour de la révision du Traité de Versailles. “ Nous risquerions, dit-il, de faire le jeu de Stinnes. ” Radek souligne le caractère insolite de ces prétentions. Nous avons répondu à l’appel de Vienne ; nous ne posons de conditions à personne ; nous ne sommes préoccupés que d’organiser la défense des travailleurs contre l’offensive capitaliste ; mais “ si vous voulez une conférence de polémiques et de discussions, nous sommes prêts ; seulement notre rencontre deviendra sans objet ”. La vivacité, même la brutalité des polémiques n’était pas une nouveauté ; elles avaient été fort vives déjà dans les partis de la 2e Internationale ; en Allemagne contre Bernstein et ses partisans révisionnistes ; en France, pendant l’affaire Dreyfus, puis lors de l’entrée de Millerand au ministère, les guesdistes assaillaient d’injures souvent grossières leurs adversaires ; au congrès qui se tint la veille de la première guerre mondiale, Guesde accusa Jaurès de “ haute trahison socialiste ”, parce qu’il avait donné son approbation à la motion Keir Hardie- Vaillant préconisant la grève générale contre la guerre. Quant au noyautage, les réformistes n’avaient jamais hésité à le pratiquer quand ils le jugeaient nécessaire pour défendre leur politique, mais ils le pratiquaient sans l’avouer. Quand le président lève la séance, on peut voir Serrati en conversation très animée avec Otto Bauer. Serrati est mal à l’aise dans le Parti socialiste italien, amputé de toute son aile gauche ; il est maintenant très isolé, et il regarde toujours du côté de Moscou ; on dit de son petit groupe que c’est l’Internationale deux trois-quarts. Au moment où ils vont se séparer, Otto Bauer hausse la voix et on l’entend dire à Serrati : “ Je ne suis pas d’accord avec vous ”, sur un ton qui n’admet pas de réplique. Pendant une traduction, un petit vieillard, tout blanc et rose, s’était aventuré dans nos parages. C’était Kautsky. Ceux d’entre nous qui ne l’avaient encore jamais vu étaient surpris ; ce n’est pas ainsi qu’il se représentaient le “ pontife ” de la Neue Zeit d’avant 1914, défenseur de l’orthodoxie. Radek rédigea seul la réponse définitive de notre délégation aux diverses motions soumises à la Conférence. Il semblait qu’il ne pouvait y avoir, entre nous, de désaccord. Il nous réunit pour nous en donner lecture avant de l’envoyer à Fritz Adler. Nous vîmes avec étonnement que, par ce texte, nous prenions des engagements sur une question qui n’était pas de notre compétence. En tant que délégués de l’Exécutif de l’Internationale communiste nous étions tout à fait libres de nous prononcer sur les deux premières conditions et de les repousser. Sur la troisième, celle concernant les socialistes emprisonnés, c’était seulement le gouvernement soviétique qui avait qualité pour décider. C’est ce que fit observer Boukharine. C’était l’évidence même ; j’appuyai ses remarques mais Radek aussitôt s’emporta et s’adressant grossièrement à Boukharine qui, lui, avait été très amical, il dit, en jetant son dossier sur la table : “ Puisque tu critiques ce que j’ai fait, charge-toi de la réponse. ” On calma Radek qui reprit son texte, et il n’y eut plus dès lors que Bordiga pour demander qu’il fût pris acte de ses réserves quant à la tactique du front unique ; son obstination, décidément irréductible, devenait de la manie. Comme il était trop facile de le prévoir, nous fûmes, à notre retour, blâmés par Lénine, “ Nous avons payé trop cher ” : c’était le titre de l’article dans lequel il formulait son appréciation de la Conférence et de ses résultats. “ Qu’en faut-il conclure ? demandait-il. D’abord que les camarades Radek, Boukharine et les autres délégués se sont trompés. En résulte-t-il que nous devons déchirer l’accord qu’ils ont signé ? Non, ce serait une conclusion erronée. Il nous appartient de conclure que les diplomates bourgeois ont été, cette fois, plus habiles que les nôtres... La faute de Radek, Boukharine et autres n’est pas grande ; d’autant moins grande que nous risquons tout au plus que les ennemis de la Russie des soviets, encouragés par les résolutions de la Conférence de Berlin, n’organisent, peut-être avec succès, deux ou trois attentats. Car désormais ils savent d’avance qu’ils peuvent tirer sur les communistes avec un certain nombre de chances de voir ensuite une conférence, telle celle de Berlin, empêcher les communistes de tirer sur eux. ” L’accord prévoyait la constitution d’une commission de neuf membres - trois pour chaque Internationale - qui suivrait les travaux de la Conférence de Gênes et convoquerait ensuite un congrès ouvrier mondial. Les délégués de la 2e Internationale ne l’avaient signé que pour la forme ; ils ne voulaient à aucun prix d’un tel congrès ; ils avaient fixé définitivement leur choix : c’est avec la bourgeoisie qu’ils voulaient travailler. Ils manœuvrèrent pour empêcher la commission de se réunir ; elle mourut sans qu’il fût besoin de constater son décès : elle n’avait jamais réellement vécu.

IV : Gènes et Rapallo

La Conférence internationale de Gênes revêtait une importance considérable par le seul fait de sa réunion. C’était la première fois depuis la guerre qu’on pouvait voir autour d’une même table des représentants de toutes les nations ; la classification en alliés et ennemis prenait fin. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’on allait trouver un terrain d’entente, réaliser même un minimum d’accord. La petite opération politique qui avait clos la réunion préparatoire de Cannes indiquait que la France comptait se raidir dans son attitude de créancier intraitable qui la faisait apparaître devant le monde dans le rôle peu enviable de Shylock. Peut-être parce qu’il venait du socialisme révolutionnaire, Briand avait montré, du jour où il apparut que la France sortirait épuisée de la guerre quelle qu’en fût l’issue, une compréhension des événements et de la situation européenne qu’on rencontrait rarement chez les dirigeants politiques français ; il avait suggéré d’accueillir favorablement les démarches pacifistes de l’Autriche et même de l’Allemagne ; plus tard il esquissa un projet de fédération européenne qui se heurta aux nationalismes bornés que la guerre avait excités. Poincaré avait donc des raisons de se méfier de lui : et pour être sûr d’être présent lui-même à Gênes il y avait envoyé Barthou, de même formation politique que lui : même carrière, même incompréhension de l’économie, même germanophobie, même haine de la Russie des soviets. Il apparut assez vite que les participants à la Conférence trouveraient constamment devant eux, barrant la route, une France volontairement fermée à une saine conception de l’économie européenne. L’Angleterre insistait ; elle avait plus que jamais besoin du rétablissement des grands échanges commerciaux : elle sortait, elle aussi, épuisée de la longue guerre et les fruits de la victoire étaient bien amers : avec ses alliés, elle avait abattu sa rivale continentale, mais c’était pour voir l’Amérique lui ravir le rôle agréable et profitable d’arbitre qu’elle avait joué si longtemps à l’égard de l’Europe. Elle était mieux disposée à voir la réalité, et ses hommes politiques s’étaient toujours montrés capables d’adaptation aux situations changeantes. L’Italie, incapable également de donner du travail à une portion considérable de sa main-d’œuvre, appuyait les tentatives d’accord. Tout était inutile. La France prétendait imposer à la Russie des conditions draconiennes, pire que celles imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles ; elle la croyait si épuisée qu’elle serait contrainte de les accepter. Le résultat fut tout autre. Traitées en parias, l’une parce qu’elle était l’Allemagne et qu’elle était vaincue, l’autre parce qu’elle était socialiste, l’Allemagne et la Russie soviétique conclurent un accord, le traité de Rapallo. Les chauvins français étaient furieux ; leur défaite était complète. Les représentants des autres nations étaient irrités contre la France dont l’entêtement et la sottise avaient empêché de réaliser même un minimum d’accord. Radek se fit un malin plaisir de rappeler à Barthou, auteur d’un livre sur Mirabeau, que le tribun de la Constituante avait dit un jour : “ La souveraineté des peuples n’est pas engagée par les traités que signent les tyrans. ” L’Amérique avait désavoué Wilson ; elle n’avait pas voulu entrer dans la Société des Nations ; mais elle ne se désintéressait pas des affaires européennes ni de la politique des Etats d’Europe. Elle les suivait avec d’autant plus d’intérêt que la plupart de ces Etats étaient ses débiteurs, et elle ne tarda pas à manifester son mécontentement à l’égard de la France. Au début de janvier 1922, le sénateur MacCormick “ invitait le secrétaire d’Etat Hughes à renseigner l’Assemblée sur les dépenses des pays européens qui doivent de l’argent aux Etats-Unis et sur les causes de leur déficit chronique ; notamment quelles sommes ces pays consacrent aux dépenses militaires, et quel est le montant des intérêts qui sont dus aux Etats-Unis par chacun de leurs débiteurs européens ”. Et il déclarait : “ Si la politique française a grandement isolé la France de ses alliés européens pendant les 14 derniers mois, cette même politique a stupéfait et désillusionné le peuple des Etats-Unis pendant ces dernières semaines. ”

Les communistes avaient espéré que la conférence de Gênes faciliterait la formation d’un front ouvrier international unique, provoquerait une mobilisation des organisations ouvrières et socialistes qui viendraient renforcer l’action des délégués des soviets à la Conférence en posant devant le monde les bases, les seules possibles et solides, de la reconstruction de l’économie européenne. Il n’en fut rien ; la classe ouvrière suivit la Conférence en spectatrice. En France les adversaires communistes du front unique, malgré les engagements qu’ils venaient de prendre au Comité exécutif, accentuèrent leur campagne contre l’Internationale communiste poussant le manque de scrupule jusqu’à enrôler Clara Zetkin dans leur troupe. Informée, la vieille militante avait protesté avec indignation ; mais sa lettre, publiée par l’Humanité, fut l’occasion d’un redoublement d’attaques contre l’Internationale communiste. L’Internationale syndicale d’Amsterdam tenait dans le même temps une réunion à Rome ; elle se borna à une douteuse manifestation verbale : elle adopta une motion préconisant la grève générale contre la guerre.

V : Procès des socialistes-révolutionnaires

Le procès des socialistes-révolutionnaires dont il avait été parlé à Berlin s’ouvrit à Moscou le 23 mai. Clara Zetkin, écrivant au nom de la délégation de l’Internationale communiste, le 8 mai, l’annonçait à Fritz Adler en ces termes : “ Je tiens à vous déclarer au nom de notre délégation, ce qui suit : 1° Les six défenseurs désignés dans votre lettre seront admis à ce titre au procès des socialistes-révolutionnaires, à Moscou. Seront admis de même les trois socialistes-révolutionnaires par vous mentionnés. Les gouvernement des soviets fera tout ce qui est en son pouvoir pour leur faciliter l’entrée en Russie. Les voyageurs obtiendront les visas nécessaires à l’Ambassade de Russie à Berlin. Le procès est fixé au 23 mai. Vous êtes prié de communiquer d’urgence cette date aux intéressés. 2° Notre délégation vous prie de bien vouloir communiquer aux délégués de la social-démocratie allemande à la commission des neuf ce qui suit : la liberté d’action de notre délégation en Allemagne est restreinte par les autorités allemandes. Le ministre de l’Intérieur de Prusse vient d’interdire au camarade Radek de prendre la parole en public à Dusseldorf alors qu’il accordait l’autorisation ainsi refusée à M. Vandervelde, signataire du traité de Versailles. Le ministre des Affaires étrangères est allé plus loin encore en interdisant au camarade Radek de se rendre à Dusseldorf. 3° Un mandat d’arrêt vient d’être lancé contre le secrétaire de notre délégation, Félix Wolf, sous l’inculpation de participation à l’action de mars 1921. Nous attendons que les délégués de la social-démocratie allemande à la commission des neuf interviennent immédiatement avec toute l’énergie requise pour faire rapporter ces mesures. Si l’on s’y refusait, notre délégation aurait à examiner l’éventualité d’un transfert des réunions de la Commission des neuf, à Moscou, où les représentants de toutes les tendances jouiraient d’une égale et intégrale liberté. ” Pour permettre à la défense d’organiser son travail, la première audience fut renvoyée au 8 juin. Les défenseurs des accusés étaient Vandervelde, Rosenfeld, Theodor Liebknecht, Moutet, Wauters, et plusieurs avocats russes dont Jdanov, Mouraviev et Taguer. L’acte d’accusation était accablant. Les socialistes-révolutionnaires, lorsqu’ils eurent décidé de mener une guerre sans merci contre le régime soviétique, avaient cherché la collaboration et collaboré avec l’amiral Koltchak, dans l’Oural, avec Dénikine dans le Sud, appuyant toutes les entreprises contre-révolutionnaires ; ils avaient sollicité et accepté l’aide des ambassades, se livrant, à leur instigation, à des sabotages criminels ; ils avaient organisé des attentats contre les dirigeants soviétiques ; ils étaient responsables, entre autres de l’assassinat d’Ouritsky, de celui de Volodarsky, de l’attentat contre Lénine. Toutes les accusations portées contre eux étaient si solidement établies qu’ils ne pouvaient songer à les rejeter en bloc. Ils se défendaient néanmoins avec une extrême vigueur, soulevant des questions de procédure, contestant des détails secondaires. Et ils donnaient de leurs actes une justification générale : la guerre qu’ils avaient déclarée au régime c’était leur riposte à la dissolution de l’Assemblée constituante par les bolchéviks. Ils se présentaient en adversaires politiques, fermement décidés à ne rien renier de leurs idées. À Vandervelde, contestant dès l’abord l’impartialité du tribunal, Piatakov - c’est lui qui présidait le tribunal - avait répondu : “ De tout temps les socialistes ont réfuté le grossier mensonge de l’impartialité des tribunaux. Les tribunaux sont, dans les pays bourgeois, les organes de la vindicte des classes possédantes. En Russie soviétique, ils défendent les intérêts des masses ouvrières. Ils savent néanmoins examiner avec objectivité les causes qui leur sont soumises. ” Je ne puis donner sur ce procès - le premier des procès politiques - des impressions personnelles. J’avais dû rentrer à Paris avant qu’il commençât. Mais tous les témoignages sont concordants. Les accusés se défendirent avec une grande énergie tout au long des débats et ils eurent toute liberté de le faire. S’il était permis de contester leur capacité et de discuter leurs conceptions politiques, nul n’aurait songé à nier leur courage personnel, leur esprit de sacrifice, ni à nier, ou seulement oublier le passé historique de leur parti. Il n’était pas question de les avilir, encore moins de les contraindre à s’avilir eux-mêmes ; ils étaient devant le tribunal en pleine force, en possession de tous leurs moyens, ne cédant rien de leurs convictions. Celui qui faisait figure de chef était Gotz [33]. Une déposition qui fit grande impression fut celle de Pierre Pascal. Appartenant à la mission militaire française, il avait pu voir de près les agissements souterrains de ses chefs en faveur de la contre-révolution. “ J’ai déchiffré moi-même, dit-il, un télégramme dans lequel il était question de l’emploi du terrorisme. J’affirme catégoriquement que la Mission française a encouragé les attentats commis en Russie. Quand le lendemain de l’attentat contre Lénine, je me rendis à la mission, le général Lavergne vint à ma rencontre, un journal à la main. - “ Avez-vous vu ce qu’on dit de nous ? ” me demanda-t-il. - Je ne répondis rien. Il continua : “ Je ne sais pas si Lockhart [34] y est pour quelque chose, mais je n’y suis pour rien. ” Mais à voir l’émotion de mon chef j’eus l’impression très nette que ses dénégations, d’ailleurs superflues en ma présence si elles avaient été sincères, s’expliquaient par la nervosité d’un coupable. ” (Correspondance internationale, 23 juin 1922.) Sur l’attentat contre Lénine, voici comment s’exprimait l’organe central du Parti, paraissant à Samara où se trouvait la majorité des membres du Comité central du Parti socialiste-révolutionnaire : “ Châtiment et non vengeance ”, c’était le titre de l’article. “ Un coup terrible vient d’être porté au pouvoir bolchévik-soviétique : Lénine est blessé ; le trop fameux président du “ Sovnarkom ” (conseil des commissaires du peuple) est éliminé pour quelque temps, sinon pour toujours (la balle ayant traversé le poumon). “ C’est un coup porté au pouvoir des Soviets. Sans Lénine ce pouvoir est impuissant. Sans Lénine ce pouvoir est lâche et bête. “ Quels sont donc les deux hommes qui ont tiré sur le chef de l’Etat ouvrier et paysan ? Nous l’ignorons. Mais l’acte s’étant produit à l’issue d’une réunion ouvrière nous pouvons supposer que, comme Volodarsky, Lénine est châtié par des ouvriers. En tout cas, c’est là le fait des milieux démocratiques. ” Dans un article publié à la veille du procès Trotsky avait fait un bref historique du parti socialiste-révolutionnaire. Il écrivait : “ Voici le parti socialiste-révolutionnaire de Russie de nouveau l’objet de l’attention générale, mais c’est tout autrement que pendant la Révolution de Février. Il arrive souvent que l’histoire évoque ainsi un parti ou un homme après l’avoir enterré. En 1917 le Parti socialiste-révolutionnaire couvrit la Russie en quelques mois sinon en quelques semaines ; puis il disparut tout aussi vite. Le procès actuel nous donne l’occasion de jeter un coup d’œil sur les destinées étonnantes de ce parti. “ Dès les premières années de ce siècle, Plékhanov appelait le Parti socialiste-révolutionnaire celui des socialistes-réactionnaires. Mais dans la lutte contre le tsarisme et le servage, ce parti a joué un rôle révolutionnaire. Il insurgeait le paysan, il appelait à l’activité politique la jeunesse estudiantine, il groupait sous son drapeau un grand nombre d’ouvriers rattachés moralement ou matériellement à la campagne et qui considéraient la révolution non d’un point de vue prolétarien, de classe, mais du point de vue imprécis du “ travail ”. Les terroristes recherchaient le combat individuel et donnaient leur vie pour prendre celle des dignitaires du tsar. Nous critiquions cette méthode ; mais pendant les manifestations, il arrivait souvent aux plus dévoués des ouvriers marxistes de résister à la police et aux cosaques côte à côte avec des ouvriers “ narodniki ”. Plus tard les uns et les autres se retrouvaient au bagne, sur les étapes de la Sibérie, en exil... Dès cette époque un abîme séparait le jeune tisserand socialiste-révolutionnaire de Petrograd, toujours prêt à donner sa vie pour la classe ouvrière, des intellectuels du type Avksentiev, étudiants de Heidelberg ou d’ailleurs, philosophes kantiens, nietzschéens, qui ne se distinguaient en rien des petits-bourgeois radicaux français, en rien sinon par une moindre culture et de plus grandes illusions. “ La guerre, puis la Révolution, précipitèrent vertigineusement la désagrégation du parti socialiste-révolutionnaire. La dégringolade politique des chefs de ce parti fut surtout rapide parce que les grands événements exigeaient des réponses claires et précises. Nous vîmes, à Zimmerwald, Tchernov adhérer brusquement à l’extrême gauche, renonçant ainsi à la “ défense nationale ”, de la démocratie bourgeoise ; puis le même Tchernov, membre d’un ministère bourgeois, soutint l’offensive de Juillet, d’accord avec les pays de l’Entente. ” La fin de ce processus de désagrégation fut la rupture du Parti : les chefs allèrent chez Koltchak et chez Dénikine tandis que les ouvriers rejoignirent, en masse, les défenseurs du régime soviétique. À l’issue des débats, quatorze des accusés furent condamnés à mort, mais une décision du Comité exécutif panrusse des Soviets spécifiait que “ la peine ne sera appliquée que si leur parti continue, par des soulèvements dans les campagnes, par l’espionnage, par l’attentat qu’on désavoue, par la calomnie et l’empoisonnement des consciences, sa politique criminelle envers la Russie des Soviets ”.

Notes [33] “ Un rôle considérable, mais plutôt dans les coulisses, fut joué au sein de la fraction socialiste-révolutionnaire et du noyau dirigeant du Soviet, par Gotz. Terroriste issu d’une famille révolutionnaire réputée, Gotz était moins prétentieux et plus agissant que ses amis politiques les plus proches. Mais, à ce titre de “ praticien ” comme on le désignait, il se limitait aux opérations de cuisine, abandonnant à d’autres les grandes questions. Il faut, d’ailleurs, ajouter qu’il n’était ni orateur ni écrivain, et que sa principale ressource était dans une autorité personnelle payée par des années de bagne. ” (L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, I, 216-217.) [34] Bruce Lockhart, agent personnel de Lloyd George en Russie. Voir son livre : Memoirs of a British Agent.

VI : V° anniversaire de la Révolution d’Octobre - IV° Congrès de l’Internationale communiste

Selon la règle adoptée par l’Internationale communiste - un congrès chaque année - le 4e Congrès aurait dû être convoqué en juillet. On le retarda de quelques mois pour le faire coïncider avec le Ve anniversaire de la Révolution d’Octobre. Il se tint à Moscou du 9 novembre au 15 décembre 1922. Mais, pour ce cinquième anniversaire, le Congrès se transporta encore une fois à Pétrograd où le nouveau régime avait été proclamé. La séance inaugurale eut lieu le 5 novembre, à neuf heures du soir, à la Maison du Peuple. Zinoviev passa en revue les événements des cinq années écoulées. Le 7 novembre des réunions furent organisées dans tous les quartiers de la ville ; il y en eut plus de deux cents. Je fus désigné pour aller à Cronstadt avec Losovsky. On nous conduisit d’abord au Club de la Marine ; on y voyait encore des objets variés rappelant l’alliance franco-russe - des “ marins de Cronstadt ” avaient été amenés de Toulon à Paris lors d’une visite de la flotte russe à l’alliée dans le but d’exciter l’enthousiasme populaire pour une alliance qui ne l’était guère. Nous avions là un thème tout trouvé pour nos discours : hier, alliance des gouvernements pour la guerre ; aujourd’hui, alliance des prolétariats pour libérer le monde. Si les douloureux événements de l’an passé avaient laissé du ressentiment dans les cœurs, notre brève visite ne nous permit pas de le vérifier ; nous pûmes seulement constater que les auditoires des réunions étaient très vibrants. Nous rentrâmes à Petrograd tard dans la soirée. La journée avait été fatigante et, arrivés à l’hôtel, nous ne pensions qu’à nous reposer. Mais c’était la fête nationale. Une cérémonie d’anniversaire se déroulait à l’étage supérieur, dans la salle d’apparat. Un redoutable orchestre y sévissait, bruyant et banal ; nous étions mal préparés pour ces sortes de réjouissances et, après avoir participé décemment au banquet, nous fûmes contents de nous échapper. Ces réceptions et banquets étaient toujours un sérieux problème pour les communistes russes, surtout quand il s’agissait de recevoir des délégués étrangers. Fallait-il les mettre au régime de la Russie soviétique ou les traiter selon la traditionnelle hospitalité russe ? La question s’était posée pour la première fois au printemps de 1920, quand une importante délégation travailliste et trade-unioniste annonça sa visite. Le Comité central délibéra sur la question de savoir si le menu comprendrait du vin... Une fois cependant nous eûmes le festin traditionnel. Le Comité exécutif de l’Internationale, auquel certaines questions inscrites à l’ordre du jour avaient amené un nombre exceptionnel de communistes russes, siégeait depuis le matin quand Zinoviev annonça une suspension de séance. Nous passâmes dans une salle voisine où, sur des tables recouvertes de belles nappes blanches, se trouvait une extraordinaire variété de hors-d’œuvre. Pour nous, c’était tout le menu ; mais ce n’était que les fameux hors-d’oeuvre russes, et après seulement le repas commença. Nous nous étions trouvés à la table de Kollontaï ; nous avions déjà eu l’occasion de la voir mais c’était la première opportunité d’une vraie conversation. Nous la questionnâmes sur l’ “ Opposition ouvrière ” à la tête de laquelle elle avait bataillé avec Chliapnikov - rencontre assez curieuse car rien ne semblait l’avoir préparée, par son origine et son activité antérieure, à cette position quasi syndicaliste. Mais nous n’en pûmes rien tirer ; l’Opposition ouvrière avait été condamnée par le Parti communiste russe, sa décision avait été ratifiée par l’Internationale, les événements se déroulaient à une allure accélérée ; c’était une histoire du passé.

Le matin du 13 novembre, avant l’ouverture de la séance, la salle du Grand-Palais où se tenait le congrès était exceptionnellement bondée. Tous les délégués étaient à leur place ; et les auditeurs s’entassaient dans la partie qui leur était réservée. Les séances précédentes avaient été consacrées au rapport de Zinoviev et à sa discussion. Maintenant Lénine allait parler. La première attaque d’artério-sclérose l’avait terrassé au cours de l’année, au début de mai. Au Parti et au gouvernement on était accablé ; Lénine avait pris une telle place qu’on ne pouvait s’accoutumer à l’idée qu’il faudrait poursuivre la Révolution sans lui. On espérait, on voulait espérer que sa robuste constitution, les soins exceptionnels des médecins auraient raison du mal. Lorsque la nouvelle nous parvint, on pouvait déjà dire que Lénine était convalescent [35], et quand les délégués arrivèrent à Moscou ils étaient enclins à se persuader qu’il ne s’était agi que d’une alerte puisque Lénine allait présenter son rapport au congrès. D’ordinaire, bien qu’il suivît de près les débats, il n’était pas très souvent en séance. Il venait et s’en allait, toujours avec la même discrétion, souvent sans qu’on s’en aperçût. Ce matin-là il allait parler le premier. Les délégués l’attendaient, en proie à une émotion profonde. Quand il entra, tous se levèrent d’un mouvement spontané, chantèrent l’ “ Internationale ”. Dès qu’il se fut installé à la tribune, il commença son rapport par ces mots : “ Camarades, j’ai été désigné comme principal orateur sur la liste, mais vous comprendrez qu’après ma longue maladie je ne sois pas en mesure de faire un long rapport... ” Ceux qui le voyaient pour la première fois, dirent : C’est toujours Lénine. Aux autres, l’illusion n’était pas permise. Au lieu du Lénine alerte qu’ils avaient connu, l’homme qu’ils avaient devant eux restait durement marqué par la paralysie : ses traits demeuraient figés, son allure était celle d’un automate : sa parole habituelle, simple, rapide, sûre d’elle, était remplacée par un débit hésitant, heurté ; parfois des mots lui manquaient : le camarade qu’on lui avait adjoint l’aidait mal, Radek l’écarta et le remplaça. Cependant la pensée restait ferme, les idées directrices étaient exposées et développées avec maîtrise. Il était contraint, avait-il dit, de se borner à une introduction aux questions les plus importantes, et la plus importante, c’était la NEP. Elle avait dix-huit mois d’existence ; on pouvait la juger sur ses résultats. Ce que dit alors Lénine est si essentiel, si caractéristique de l’homme, de sa technique, de sa méthode - absence totale de bavardage et de bluff - que j’ai jugé nécessaire de donner sa conclusion in extenso, en appendice. C’est aussi sa dernière intervention dans la vie de l’Internationale communiste. À ce titre, son discours constitue un document d’une valeur exceptionnelle. Je me bornerai donc ici à noter sèchement les idées qu’il exposa. D’abord, la signification générale de la NEP en tant que retraite, car elle est valable pour tous, elle s’imposera à tous. Donc il faut y songer partout, la prévoir, la préparer. Si nous examinons les résultats, nous pouvons dire que nous avons subi l’épreuve avec succès. Nous avons stabilisé le rouble - nous avons besoin maintenant d’une monnaie pour nos transactions commerciales ; les paysans acquittent l’impôt en nature - les soulèvements, nés de leur mécontentement, ont presque complètement disparu. Dans la petite industrie, l’essor est général, la condition des ouvriers s’améliore. Avec la grande industrie seulement la situation reste difficile ; c’est le gros problème. Mais il faut le résoudre parce que le développement de la grande industrie est indispensable pour l’édification de notre société socialiste. Les concessions que nous avons offertes au capital privé, qui avaient inquiété beaucoup de nos camarades - ici et ailleurs - ont trouvé peu de preneurs ; les capitalistes s’approchent puis s’en vont parce qu’ils ne trouvent pas ici ce qu’ils cherchent : un remède immédiat à leurs difficultés présentes. Telle est la situation. “ Pas de doute, nous avons fait beaucoup de bêtises ; nul ne le sait mieux que moi. ” Puis, après une vive critique de l’appareil étatique, il s’attaqua longuement à la résolution votée par le 3e Congrès sur la structure, les méthodes et la tactique des partis communistes : “ Elle est excellente, mais presque entièrement russe... nous avons commis une grosse erreur en la votant. ” Et pour finir, cette conclusion chargée de sens : “ Nous n’avons pas trouvé la forme sous laquelle nous devons présenter nos expériences russes aux ouvriers des autres pays. ” Avertissement ultime qui devait rester lettre morte. Les hommes qui le remplacèrent ne rectifièrent pas cette “ grosse erreur ” ; ils la prirent au contraire comme point de départ, la répétèrent, l’amplifièrent. C’est Trotsky qui avait été chargé de compléter le rapport dont Lénine n’avait pu, selon sa déclaration préliminaire, écrire que l’introduction. Il parla une semaine plus tard ; le compte-rendu officiel de la séance débute ainsi : “ Le président ouvre la séance à dix-huit heures quinze et donne la parole au camarade Trotsky. Les délégués se lèvent et accueillent le camarade Trotsky par des applaudissements enthousiastes. ” Trotsky rappela d’abord comment et dans quelles conditions l’insurrection d’Octobre avait été déclenchée. Si la guerre civile ne vint qu’après et se prolongea, c’est parce que notre travail avait été trop facile : “ Personne ne voulait nous prendre au sérieux, dit-il ; on pensait que la résistance passive, le sabotage, une intervention rapide des Alliés, auraient vite raison de nous. Quand on se rendit compte que les choses ne se passeraient pas ainsi, toutes les forces de contre-révolution furent mobilisées contre nous. Nous dûmes alors exproprier plus que nous ne l’aurions voulu, beaucoup plus que nous étions en mesure de faire valoir. Ces faits permettent de formuler une première loi : on peut affirmer que, pour les partis occidentaux, pour le mouvement ouvrier en général, la tâche sera beaucoup plus difficile avant l’insurrection décisive mais beaucoup plus facile après. Notre communisme de guerre surgit de la guerre civile elle-même. C’était avant tout la nécessité de donner du pain aux ouvriers et à l’armée, d’arracher à une industrie désorganisée et sabotée par la bourgeoisie tout ce dont l’armée avait besoin pour mener la guerre... Si le prolétariat d’Europe s’était emparé du pouvoir en 1919, il aurait pris à sa remorque un pays arriéré. Tous les succédanés auxquels il nous fallut avoir recours n’étaient bons que pour satisfaire les besoins de l’industrie de guerre. ” Ce communisme de guerre a fait place à un capitalisme d’Etat. Trotsky n’emploie pas volontiers cette expression ; elle prête à confusion ; les réformistes peuvent faire du capitalisme d’Etat par des nationalisations partielles. Mais Lénine a précisé le sens qu’il a pour lui et pour nous. Trotsky analyse alors les complexités du nouveau régime. “ Nous avons, en gros, un million d’ouvriers. Combien y en a-t-il dans les entreprises affermées ? 80.000. Encore sur ce chiffre n’y en a-t-il que 40 ou 45.000 dans des établissements purement privés, un certain nombre d’entre eux ayant été affectés à des institutions soviétiques. ” Quant aux grandes concessions, dont nous avons dressé un tableau et qui sont destinées à d’importantes firmes étrangères, il résume ainsi la situation : beaucoup de discussions, peu de concessions. Traitant la question du rendement de la production, Trotsky dit que les avantages du socialisme doivent se prouver par un rendement supérieur. “ C’est une démonstration que nous ne sommes pas en mesure de faire parce que nous sommes encore trop pauvres. Mais notre Russie soviétique n’a que cinq années, et si on compare la situation à celle de la France, par exemple, dans les années du début de sa Grande Révolution, nous voyons que le tableau que nous offrons est moins sombre. Empruntons quelques données comparatives à l’historien français Taine : en 1799 ; dix ans après le déclenchement de la Révolution, Paris ne recevait encore qu’un tiers, parfois un cinquième de la quantité normale de farine qui lui était nécessaire ; dans 37 départements, la population était en décroissance par suite de la famine et des épidémies. ” À propos des perspectives de révolution mondiale, la prescience dont il donna au cours de sa vie maint exemple, depuis son essai célèbre intitulé Le prolétariat et la révolution [36] se manifesta de façon remarquable. On était en 1922, Poincaré régnait en France ; en Angleterre, la coalition libéralo-conservatrice était au pouvoir. Il prédit une période d’épanouissement pacifiste et réformiste inévitable. “ Après les illusions de la guerre et l’enivrement de la victoire, la France verra fleurir les illusions du pacifisme et du réformisme qui, sous forme d’un bloc des gauches, viendront au pouvoir... Pour l’Angleterre, je prévois un développement analogue : le remplacement du gouvernement conservateur libéral par un gouvernement pacifiste et démocratique. Nous aurons alors en France un gouvernement de bloc des gauches ; en Angleterre un gouvernement travailliste. Dans ces conditions, qu’arrivera-t-il en Allemagne ? Les poumons social-démocrates recevront des bouffées d’air frais ; nous aurons une nouvelle édition du wilsonisme, sur une base plus vaste mais de moindre durée encore que l’autre. C’est pourquoi il est nécessaire que nous préparions pour cette période des partis communistes solides, fermes, capables de résister dans cette phase d’euphorie pacifiste et réformiste. Car c’est vers eux que se tourneront les ouvriers quand les illusions tomberont ; ils apparaîtront comme les seuls partis de la vérité, de la rude et brutale vérité, les partis qui ne mentent pas à la classe ouvrière. ” La question du programme de l’Internationale communiste était à l’ordre du jour. Divers projets furent exposés et défendus par leurs auteurs. La discussion fut l’occasion d’une vive escarmouche entre Boukharine et Radek. Radek avait fait un rapport sur l’offensive du capital : son tableau était bien sombre. Des éléments de gauche lui reprochèrent une absence complète de perspectives révolutionnaires dont les centristes ne manqueraient pas de se servir dans leurs attaques contre les communistes. Boukharine entra en conflit avec Radek à propos des revendications immédiates des travailleurs ; avaient-elles leur place dans un programme de l’Internationale communiste ? Boukharine se prononçait énergiquement pour la négative tandis que Radek défendait avec non moins d’énergie l’inclusion. Il apparut clairement que la question devait encore être étudiée et il fut décidé, en conclusion, de renvoyer tous les projets à une commission spéciale qui rapporterait devant le prochain congrès.

Notes [35] Zinoviev donna les précisions que les communistes attendaient anxieusement dans un article que publia la Correspondance internationale dans son numéro du 7 octobre 1922, intitulé “ Le rétablissement de Lénine ”. “ Lénine, rappelait-il, avait toujours été un grand travailleur, mais il savait aussi se reposer ; il aimait la nature, s’y promenait à pied et à bicyclette ; en Suisse, nous escaladions les montagnes ; et nous patinions en Galicie. Mais pendant les cinq premières années - surtout pendant les quatre premières - les tâches étaient si écrasantes que toute possibilité de repos était exclue. En 1918, après l’attentat, il avait lutté deux semaines contre la mort. Sa solide constitution avait finalement triomphé. Maintenant elle triomphe encore : sa convalescence finie, le capitaine revient au poste de commandement ; toute l’équipe du grand vaisseau, du premier au dernier homme, reprend courage... Les travailleurs conscients de tous les pays se réjouiront avec nous. ” [36] “ Bien que vivant hors de Russie, écrit un biographe, Trotsky sentait, avec une acuité exceptionnelle, battre le pouls des masses. Sa description du cours d’une révolution, le rôle qu’il attribue aux ouvriers, à la population non prolétarienne des villes, aux intellectuels et à l’armée ; son évaluation de l’influence de la guerre sur la mentalité des masses - tout cela correspond exactement à ce qui arriva durant les soulèvements de l’année 1905. Lisant Le prolétariat et la révolution, l’historien de la vie politique russe a le sentiment que l’essai a été écrit après la Révolution, tant il suit étroitement le cours des événements. Pourtant il parut avant le 9 (22) janvier 1905, c’est-à-dire avant le grand soulèvement du prolétariat de Saint-Pétersbourg. ” (Our Revolution, pp. 26-27.)

VII : Le Parti communiste français et ses difficultés Si l’attention des délégués avait été accaparée par le grave sujet traité par Lénine et Trotsky et par la longue discussion qu’il avait provoquée, leur curiosité se portait sur une autre question, de moindre importance et certainement moins réconfortante. Le Parti communiste français figurait une fois de plus à l’ordre du jour. Son développement avait été pénible. L’ancien parti socialiste avait voté l’adhésion à l’Internationale communiste à une énorme majorité, ainsi que nous l’avons vu, au Congrès de Tours, fin décembre 1920. Le Parti communiste se trouva donc formé d’une très grande portion de l’ancien parti, les “ dissidents ” ayant gardé surtout avec eux la majorité des parlementaires et une partie des cadres - “ la parure du Parti ”, disait Jean Longuet. La base, une base saine, ardente, comprenant des éléments nouveaux, les jeunes, les anciens combattants, des syndicalistes et un faible contingent d’anarchistes, allaient au communisme avec enthousiasme [37]. Nous avons vu cependant que les délégations envoyées à Moscou en juillet de l’année suivante, au congrès de l’Internationale communiste et à celui de l’Internationale syndicale rouge, eurent une attitude singulière. Le premier congrès du Parti, tenu à Marseille en décembre 1921 avait révélé quelque chose de trouble, d’inquiétant, dans le fonctionnement du Parti, de déplaisantes manœuvres souterraines. Sans une discussion préalable qui aurait pu le justifier ou l’expliquer, Boris Souvarine, alors à Moscou, délégué du Parti au Comité exécutif de l’Internationale, n’avait pas été réélu au Comité directeur. Là-dessus ses camarades de tendance avaient donné, séance tenante, leur démission. Première crise. L’Internationale communiste blâma les démissionnaires pour s’être retirés ; elle blâma davantage la direction pour sa manœuvre et exigea la réintégration des démissionnaires. Vint alors la tactique du front unique. J’ai montré comment elle fut accueillie. Cependant au Comité exécutif élargi les opposants avaient déclaré se soumettre aux décisions de l’Internationale, et quelques mois plus tard, Frossard, qui cette fois avait consenti à faire le voyage de Moscou, déclara en conclusion de la discussion : “ C’est... pour ces raisons... que la délégation de la majorité du Parti français s’engage à rapporter au Parti les résolutions qui vont être prises, à les expliquer, à les commenter, à les défendre, à faire en sorte que, dans le plus court délai, elles soient pourvues de leur sanction pratique, et j’espère, vous me permettrez de finir par là, j’espère qu’au 4e Congrès de l’Internationale communiste ce ne sera pas la question française qui retiendra plus particulièrement l’attention de l’Internationale. ” Et il rentra à Paris avec une motion pour le prochain congrès du Parti signée Frossard-Souvarine. C’est donc l’accord entre gauche et centre, le pivot de la combinaison sur laquelle le Parti communiste français a été édifié. Le 2e Congrès du Parti doit se réunir à Paris le 15 octobre, peu avant le 4e Congrès de l’Internationale communiste qui, selon l’espoir exprimé par Frossard, n’aura plus à s’occuper de la sempiternelle question française. L’envoyé de l’Internationale est Manouilsky. Pour sceller définitivement l’accord, il organise des entrevues avec les représentants des deux tendances. Il propose l’égalité de représentation des tendances centre et gauche au Comité directeur, le délégué de l’Internationale devant aider à résoudre les conflits qui pourraient se produire quand les membres des deux tendances resteraient intransigeants et figés sur leurs positions. Le centre refuse : le Parti communiste ne serait plus indépendant, dit-il ; c’est le représentant de l’Internationale qui deviendrait l’arbitre et déciderait. La gauche revendique la majorité. Le prestige et l’autorité de Manouilsky sont si faibles que le congrès s’ouvre sans qu’il ait pu obtenir un accord. Après les premiers débats, le scandale éclate. L’adjoint de Frossard au secrétariat, Ker, est à la tribune pour son rapport. C’est un bon travailleur, capable, sympathique, conciliant. À la stupeur générale, il se lance dans un violent réquisitoire contre la gauche, caractérisant les pourparlers avec le délégué de l’Internationale comme un complot ourdi dans la coulisse. C’est une déclaration de guerre, mais que ce soit lui qui en ait été chargé, c’est là surtout ce qui étonne. Tous les débats vont être dominés par cette offensive. Que veut le centre ? C’est lui qui occupe les postes de commande ; Frossard est au secrétariat ; Cachin à la direction de l’Humanité ; la grande majorité du Comité directeur lui appartient. Mais l’adhésion à l’Internationale communiste lui pèse ; il est constamment en désaccord avec ses décisions. Cependant il se garde de se dresser ouvertement contre l’Internationale ; tout au contraire, après avoir manifesté des velléités de résistance, il s’incline, proteste humblement de son inaltérable fidélité. Aujourd’hui veut-il aller plus loin ? En conclusion des débats, il recueille la majorité des mandats, une majorité très faible : 1.698 contre 1.516 à la gauche ; beaucoup s’abstiennent, 814, marquant ainsi leur mécontentement. Néanmoins le centre revendique tout le pouvoir. Il gouvernera seul “ en accord avec l’Internationale ” - bien qu’il soit en désaccord ici avec l’homme qui la représente [38]. Que signifie exactement ce jeu compliqué ? Point n’est besoin d’être dans les secrets de la direction pour imaginer ce qui s’y passe. On connaît les hommes qui supportent mal l’autorité de l’Internationale ; quelques-uns, d’ailleurs, l’avouent. Mais celui qui prépare et dirige toutes ces manœuvres, maître en faux-fuyants et en dérobades, c’est le secrétaire du Parti lui-même, Frossard. Il n’a pas quarante ans, mais c’est déjà un vieux routier du Parti ; pendant la guerre, il s’est approché de la tendance zimmerwaldienne. Merrheim qui avait eu l’occasion de le bien connaître le considérait comme un compagnon peu sûr ; il se hâta d’ailleurs de passer chez Longuet dès que celui-ci eut organisé sa tendance minoritaire dans le Parti socialiste ; il y avait là beaucoup de députés ; on critiquait la politique de guerre du gouvernement, mais on votait les crédits pour la guerre ; c’était une position sans danger et sans risques et qui devint profitable quand les minoritaires l’emportèrent et disposèrent des postes. Cachin reçut la direction du quotidien ; Frossard le secrétariat du Parti. Je les avais rencontrés tous deux à Moscou, lors du 2e Congrès de l’Internationale quand ils y avaient été envoyés “ pour information ”. Frossard se tenait derrière Cachin qu’il laissait s’exposer seul aux rebuffades. Par la suite, le même jeu continua, lorsque l’Exécutif les mandait à Moscou. Tous deux commençaient par refuser énergiquement de faire le voyage. Quand les messages se faisaient insistants, Frossard laissait Cachin se débattre, sachant qu’il céderait et qu’ainsi il pourrait, lui, se dérober. En effet, Cachin, après avoir protesté, crié qu’il n’irait pas, se mettait en route préparant déjà, pour apitoyer ses critiques, des tirades sentimentales qu’il appuierait d’une larme à l’œil. C’est Frossard qui, par hasard, me révéla sa technique. Au cours du seul voyage qu’il fit à Moscou comme secrétaire du Parti, il avait pris un engagement ferme au sujet du congrès constitutif de la Confédération Générale du Travail Unitaire qui allait se tenir à Saint-Étienne : il réunirait les délégués appartenant au Parti avant le congrès pour élaborer ensemble programme et tactique, et interviendrait lui-même au congrès. Il fit tout cela, prudemment comme toujours, mais il le fit. Les débats étaient assez durs. Sachant qu’ils n’obtiendraient pas la majorité, les anarchistes et les “ syndicalistes purs ” qui, par suite de circonstances fortuites, dominaient le secrétariat et la commission exécutive de la C.G.T.U., étaient agressifs, attaquaient le Parti communiste et ses membres. L’un de ceux-ci, secrétaire d’une Union départementale importante, leur tenait tête mais assez maladroitement. Tandis qu’il parlait, Frossard vint près de moi et me dit : “ Je l’ai trop remonté, le frère ! ” Sur le moment, sa confidence - que j’étais surpris qu’il me fît car il n’y avait aucune espèce d’intimité entre nous - m’amusa. Mais plus tard, jugeant d’ensemble le développement du Parti communiste français, sous tant d’aspects si décevant, et même lamentable, elle me fournit la clé des incidents répétés, des crises successives : Frossard, restant dans la coulisse, “ remontait les frères ”. Il les avait remontés pour le 3e Congrès de l’Internationale communiste et pour le premier congrès de l’Internationale syndicale rouge ; il avait “ remonté ” le trop docile Ker pour le congrès de Paris ; surtout il “ remontait ” les nouveaux dirigeants de la C.G.T.U., sympathisants communistes et désireux d’adhérer à l’Internationale syndicale rouge mais qu’il était facile de troubler et d’inquiéter avec les “ oukases ” de Moscou ; c’était là son gros atout ; une C.G.T.U. hostile rendrait difficile la formation d’un véritable parti communiste [39]. Cette fois la crise revêtait un caractère si aigu qu’il devenait nécessaire d’en finir avec des manœuvres et des dérobades qui créaient une situation insupportable. Pour préparer les débats du congrès, une commission d’une importance exceptionnelle par le nombre et par le choix des délégués fut formée : les délégations y étaient représentées par leurs membres les plus qualifiés, la délégation russe ayant donné l’exemple en désignant Lénine, Trotsky, Zinoviev et Boukharine. Lénine n’y vint pas, mais il suivit de près ses débats. C’est dans son sein que se régla le sort du Parti communiste français. Il se présentait devant elle en morceaux : le centre, avec sa prétention de gouverner seul, formulée mollement à Paris et déjà mal assurée à Moscou ; la gauche, profondément attachée à l’Internationale communiste, mais trop faible pour s’emparer de la direction comme l’avaient fait les Italiens ; enfin cette “ droite ” dont j’ai déjà, à propos de la discussion sur le front unique, signalé le gauchisme verbal, non moins hostile que le centre à l’Internationale et, en fait, marchant avec lui. N’ayant adhéré au Parti qu’après mon retour en France, dans les derniers mois de 1921, je pouvais juger les uns et les autres avec assez de détachement ; les dangers de la méthode adoptée en 1920 pour former les partis communistes apparaissaient clairement ; même Zinoviev les voyait et les signalait, écrivant dans son rapport : “ Nous avons dans notre parti d’autant plus de centrisme, de social-démocratie, que nous avons accueilli de plus nombreuses fractions de l’ancien mouvement social-démocrate. ” Le Parti communiste français n’était donc pas le seul dans son cas mais ce qui le caractérisait fâcheusement, c’était l’hypocrisie de nombre de ses dirigeants [40]. Le jour où je devais parler devant la commission nous venions de recevoir le plus récent numéro du Bulletin communiste où, en ce moment même, on avait l’impudence de reprendre les critiques anciennes de la tactique de l’Internationale. Ceci me fournit une entrée en matière qui, du coup, liquida les droitiers ; pendant la lecture, ils baissaient la tête, sentant la réprobation unanime de la commission. Aux représentants du centre, je posai la question : “ Vous prétendez exercer seuls la direction et en accord avec l’Internationale. Mais qui peut avoir confiance en vos déclarations ? ” Ici, quelques-uns d’entre eux grognèrent. Parlant en fin de séance, Trotsky prit à partie, nommément, Ker, dont il venait d’apprendre qu’il était franc-maçon - ce que beaucoup d’entre nous ignoraient. Comment peut-on être communiste et franc-maçon ? demanda Trotsky ; pour lui, c’était absolument incompatible. La discussion se poursuivit durant plusieurs séances. Je ne signalerai qu’un accident, bref mais important, qui marqua la dernière. La délégation du centre était, en fait assez hétérogène. À côté des vieux routiers de la politique et du Parti, il y avait des éléments nouveaux, venus au socialisme après la guerre et à cause de la guerre. Le plus remarquable d’entre eux était Renaud Jean ; il s’efforçait d’ailleurs, de rester hors tendance. Parti à la guerre paysan, immobilisé par une grave blessure ; il avait beaucoup lu et appris pendant sa convalescence. Il écrivait bien, exprimant avec forces les colères des hommes qui avaient souffert dans les tranchées et en étaient revenus résolus à chasser les gouvernants et à renverser le régime responsable de l’inutile massacre. Ses origines paysannes le portaient, en partie à son insu, à opposer les paysans qui avaient fait la guerre dans les tranchées aux ouvriers des usines, bénéficiaires de sursis d’appel. Le fait qu’il prétendait à une position personnelle, indépendante, montrait clairement qu’il ne donnait pas au communisme et à l’Internationale une adhésion sans réserve. Enfin, il voulait être, avec ostentation, le militant irréprochable. Tous ces détails sont nécessaires pour l’intelligence de l’incident qui éclata en fin d’une longue séance. L’ordre du jour était épuisé quand un délégué des Jeunesses communistes demanda la permission de poser une question. “ Notre Fédération, dit-il, reçoit des subsides de l’Internationale des Jeunesses communistes ; il nous apparaît normal qu’une section de l’Internationale soit aidée par le centre ou par d’autres sections. Or, certains camarades, et en particulier le camarade Renaud Jean, nous attaquent à ce sujet. Je demande que, dans cette commission, des voix autorisées lui rappellent qu’il s’agit là d’une manifestation de solidarité toute naturelle dans une organisation internationale. ” A peine cette demande a-t-elle été formulée que Renaud Jean se lève, s’avance vers la table où siège le bureau, commence une explication embrouillée que Trotsky interrompt un peu rudement en disant que l’Internationale communiste n’a rien de commun avec une foire où les paysans madrés se livrent à leurs marchandages. Interloqué, Renaud Jean se retire. La séance est levée dans une certaine gêne. Sans doute Trotsky aurait pu expliquer plus posément - comme il le fit le lendemain dans un entretien particulier. Mais il était deux heures du matin, un mouvement d’impatience pouvait se comprendre, on avait hâte de se séparer. Le moment était aussi mal choisi que possible pour soulever une question qui n’était certes pas sans importance et méritait d’être discutée. Renaud Jean n’était pas seul à penser que, dans ce domaine, l’Internationale communiste devait agir avec discernement et surveiller de près l’emploi des fonds mis à la disposition des sections. Il montra, d’ailleurs, beaucoup moins de scrupules par la suite, car il ratifia toutes les sottises et tous les crimes de la direction de l’Internationale, d’abord zinoviéviste puis stalinienne, les “ tournants ”, les “ procès de Moscou ”, les purges, la famine provoquée pour réduire les paysans ukrainiens, les meurtres des tueurs. Peut-être trouvait-il parfois la dose trop forte car de temps à autre le bruit se répandait que Renaud Jean avait quitté le Parti ; mais il n’en était rien, la résistance de Renaud Jean s’était bornée à quelques grimaces avant d’avaler l’amer breuvage. En séance publique, Trotsky fit son rapport. Il ne cherchait pas à minimiser les difficultés de la tâche devant laquelle se trouvait l’Internationale. “ Nous avons maintenant devant nous, dit-il, une question importante et bien difficile. ” Étudiant les luttes intérieures du Parti, la polémique des fractions, il s’est reporté au discours prononcé par lui, dix-huit mois auparavant, à l’Exécutif élargi ; rien n’a changé ; le fait le plus frappant c’est que “ nous piétinons toujours sur la même place ”. Et à son tour il était amené à constater que trop du vieux Parti socialiste était resté dans le jeune Parti communiste. “ Nous avons entraîné avec nous, à Tours, beaucoup d’habitudes, de mœurs qui ne veulent pas céder la place aux attitudes et aux mœurs de l’action communiste. ” Un problème particulièrement difficile c’était celui du rapport du Parti avec les syndicats. Le syndicalisme révolutionnaire avait de profondes racines dans le mouvement ouvrier français ; il avait fallu la Révolution d’Octobre et la création de l’Internationale communiste pour faire disparaître l’hostilité de principe des syndicalistes à l’égard des partis politiques. Cependant si l’hostilité avait disparu, une certaine méfiance subsistait que la politique de la direction du Parti n’était pas faite pour dissiper ; bien au contraire. Aussi, même chez les syndicalistes qui avaient adhéré au Parti restait-on réservé quand à l’intervention du Parti dans les grèves. D’autre part, si les grèves et l’action ouvrière devaient se dérouler sans la participation du Parti, celui-ci ne pourrait jamais devenir un parti communiste. Pour des raisons diverses, la direction du Parti suivait ici la ligne de moindre résistance, c’est-à-dire qu’elle s’effaçait complètement devant les syndicats. Ce ne pouvait être une solution. Que le problème fût particulièrement ardu, nul ne le savait mieux que moi ; je voyais les syndicalistes les mieux disposés à l’égard du Parti s’en écarter quand ils constataient que trop souvent il se comportait comme l’ancien parti socialiste, quand ils remarquaient que de jeunes militants délaissaient le travail syndical pour une activité électoraliste qui leur vaudrait un siège au Parlement. La politique du Parti n’était pas seulement passive ; loin de chercher à atténuer les divergences, à rapprocher les points de vue, à trouver les bases d’une entente pour une action commune, elle les entretenait, les avivait pour pouvoir faire pression sur Moscou. Cependant on ne pouvait pas prétendre que, grâce à cette division du travail entre parti et syndicats, tout allait pour le mieux dans le mouvement ouvrier français. Trotsky énuméra des exemples de grèves perdues, de lourds échecs qu’il aurait été possible d’éviter. Après de longues délibérations au cours desquelles furent examinées et discutées l’activité du Parti, les particularités du mouvement ouvrier, les luttes des fractions, la presse, la question paysanne, la politique coloniale, la commission élabora un programme d’action. Elle reconnut unanimement que les membres du Parti adhérant à la franc-maçonnerie et à la Ligue des droits de l’homme devaient immédiatement abandonner “ ces machines de la bourgeoisie créées pour endormir la conscience de classe des prolétaires ”. Exceptionnellement, et pour permettre au Parti de sortir de l’impasse où il s’était enfoncé, elle proposait que le Comité directeur fût constitué selon la proportionnelle sur la base des votes du congrès de Paris, les titulaires devant être désignés par les délégations elles-mêmes. Les représentants des trois tendances déclarèrent alors accepter la résolution sans réserve ; tous protestèrent de leur attachement et de leur dévouement à l’Internationale communiste.

Notes [37] À la fin de la guerre, le Parti socialiste, réduit à 34.000 adhérents au lieu de 100.000 en 1914, connut une période de fiévreuse croissance. En quelques mois il reçut 150.000 nouveaux membres. [38] C’est Cachin qui vint le dire à la tribune : “ Au nom du centre, je déclare que nous prendrons seuls la direction du Parti. ” [39] Dans un article sur le congrès de Paris publié par le Bulletin communiste du 9 novembre 1922, M. Chambelland écrivait : “ Je me suis souvenu qu’avant Saint-Étienne, Monmousseau n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Frossard qui, par personnage interposé, essayait de dresser, pour les besoins de sa politique, le mouvement syndical contre Moscou, et je me suis demandé si Monmousseau et ses amis allaient consentir à jouer, sous la même influence, le même rôle ici et à Moscou. ” [40] “ La tendance du centre en France est une survivance de l’ancienne mentalité social-démocrate, mais elle s’affuble d’un masque en acceptant tout ce qu’on lui demande. ” (Discours de Boukharine à la commission.)

VIII : Frossard démissionne - Cachin reste Pendant que le congrès délibérait et décidait, Frossard, demeuré à Paris, malgré les appels réitérés de l’Internationale, complotait, réunissait et organisait ses fidèles pour le cas où le congrès prendrait une décision telle que toute dérobade serait désormais impossible. Les conjurés comprenaient la majorité des membres du Comité directeur et une grande partie des rédacteurs de l’Humanité. Maîtres du secrétariat avec Frossard et du journal avec Cachin, ils étaient persuadés de pouvoir tenir tête à l’Internationale. Les décisions prises à Moscou les mirent dans l’embarras ; tout se trouvait réglé : composition du Comité directeur, direction et conseil d’administration de l’Humanité. Cependant ils ne désespéraient pas ; les délégués du centre n’avaient pu résister à Moscou à la pression exercée sur eux par l’unanimité du congrès ; rentrés à Paris, ils se ressaisiraient et, selon leur habitude, trouveraient des prétextes pour ajourner l’application des décisions. “ Gagner du temps ”, ç’avait été toujours la tactique de Frossard ; il en avait fait l’aveu public au cours d’une réunion de la Fédération de la Seine. Mais précisément parce qu’il était expert en cette tactique, il ne tarda pas à comprendre que désormais elle ne serait plus possible. Il fallait choisir. Il hésita. Il tenait à un poste qui faisait de lui le vrai dirigeant du Parti. Mais il était pris entre l’Internationale et ses amis ; ceux-ci le pressaient, il se sentit vaincu, démissionna. Tout fut rapidement réglé. Humbert-Droz, délégué de l’Internationale, et moi, nous allâmes chez Cachin pour arrêter la liste des rédacteurs de l’Humanité. Tous ceux qui avaient comploté avec Frossard étaient éliminés. Cachin en défendit quelques-uns mollement ; il ne mit quelque énergie que pour protester contre la réintégration de Pierre Monatte, chargé de la rubrique de la Vie sociale. Amédée Dunois prit sur lui de signifier leur congé aux conspirateurs malheureux ; il eut à essuyer la fureur de plusieurs d’entre eux et aussi des propos malveillants ; mais c’est surtout Cachin, considéré par eux comme un misérable lâcheur, qu’ils visaient. En vain le cherchaient-ils dans les bureaux du journal : il était resté chez lui, fuyant les coups. Comme pour prouver que la décision de l’Internationale était juste, ils se groupèrent autour de Frossard, tentèrent de former un embryon de parti, publièrent un hebdomadaire dont toutes les attaques étaient dirigées contre l’Internationale et contre le communisme ; ils exigèrent de l’Humanité des indemnités de licenciement comme ils l’auraient fait d’un journal bourgeois. Quant à Frossard, il s’engagea rapidement dans la voie qu’avaient suivie Briand et Laval, ses vrais maîtres ; il retourna au Parti socialiste, le quitta, devint ministre, finit sa carrière comme un des nombreux ministres de Pétain. En 1930, il publia des Souvenirs de son passage dans le Parti communiste sous le titre De Jaurès à Lénine, où on peut lire ces étonnants aveux : “ Ai-je jamais été communiste ? Au fur et à mesure que je reconstitue l’atmosphère du congrès de Tours je sens que je peux résolument répondre par la négative à cette question. J’ai cherché vingt fois l’occasion de me dégager, de me reprendre... j’étais au fond plus près de Blum que de Lénine ” (p. 177). Cela peint assez bien le singulier type de petit politicien qu’il fut, et le portrait est complet si on ajoute cette ligne, écrite à la même page, dans laquelle il prétend avoir été “ dupe de gens sans honneur et sans conscience ” [41].

Un compte rendu du 4e Congrès de l’Internationale communiste exigerait qu’ici une large place fût faite au fascisme. Les événements décisifs venaient de se produire. Après une année d’exploits des bandes fascistes armées, opérant à travers le pays avec la complicité et l’appui des autorités, Mussolini, en conclusion de cette soi-disant “ marche sur Rome ” qui fut son premier bluff, avait été appelé par le roi pour former le ministère. L’avènement du fascisme datait du 30 octobre, quelques jours avant l’ouverture du congrès. Quand Bordiga monta à la tribune, le 16 novembre, pour faire son rapport sur le fascisme, on comprend qu’il ait parlé avec une émotion qui ne lui était pas habituelle. Les “ circonstances spéciales ”, dit-il, ne lui avaient pas permis de disposer de toute la documentation. Il fit d’abord un bref historique du mouvement fasciste ; évitant de préciser les responsabilités, il rappela, ce qui était maintenant clair pour tous que “ la tendance prolétarienne socialiste révolutionnaire qui s’est renforcée dans l’après-guerre à la faveur de l’enthousiasme qui s’était emparé des masses... n’a pas su profiter de la situation favorable... On peut dire qu’en 1919 et dans la première partie de 1920, la bourgeoisie italienne était, dans une large mesure, résignée à assister au triomphe de la révolution. Les classes moyennes, la petite bourgeoisie restaient passives, mais suivaient le prolétariat. ” Le schématisme qui lui était habituel l’amenait à formuler une appréciation du caractère du fascisme dont la fausseté n’était que trop visible : démocratie bourgeoise, fascisme - c’était la même chose ; donc “ je ne dis pas que la situation soit une situation favorable pour le mouvement prolétarien et socialiste lorsque je prévois que le fascisme sera libéral et démocrate... notre situation n’est pas tragique. ” Un envoyé du Parti était arrivé la veille, apportant des renseignements sur les derniers événements. “ Ce camarade, dit Bordiga, est un ouvrier et dirige une organisation locale du Parti ; il exprime cette opinion intéressante, qui est celle de beaucoup de militants, qu’on pourrait désormais travailler mieux qu’auparavant. ” Radek, dans son rapport sur l’offensive capitaliste, avait apprécié plus exactement la situation et montré plus de clairvoyance quant à la signification de ces faits et à leur développement : “ Dans la victoire du fascisme, dit-il, je ne vois pas seulement le triomphe mécanique des armes fascistes ; j’y vois la plus grande défaite qu’aient essuyée depuis le commencement de la période de révolution mondiale le socialisme et le communisme, une défaite plus grande que celle de la Hongrie soviétique, car la victoire du fascisme est une conséquence de la faillite morale et politique momentanée du socialisme et de tous les mouvements ouvriers italiens. ” Par contre, Zinoviev, comme à l’accoutumée, par tempérament ou par tactique, croyait nécessaire de répandre son optimisme à bon marché sur les délégués : “ On se dispute maintenant, dit-il, parmi les camarades italiens pour savoir la nature de ce qui se passe actuellement en Italie : un coup d’Etat ou une comédie ? Peut-être les deux à la fois. Au point de vue historique c’est une comédie. Dans quelques mois, la situation tournera à l’avantage de la classe ouvrière. ” Plus d’une fois nous le verrons ainsi transformer les défaites en succès et annoncer la victoire communiste... dans quelques mois [42]. La question italienne, inscrite à l’ordre du jour du congrès, prenait une importance nouvelle. Le développement du fascisme avait provoqué une vive agitation à l’intérieur du Parti socialiste italien. Serrati et ses amis qui avaient voulu maintenir à tout prix l’unité du Parti trouvaient, après Livourne, la cohabitation avec la droite de Turati-Treves difficilement supportable. La rupture s’était faite au congrès réuni à Rome en octobre 1922. Les réformistes, mis en minorité, quittèrent le Parti ; cependant ils avaient, depuis Livourne, doublé le nombre de voix qu’ils avaient alors recueillies : 29.000 au lieu de 14.000, car ils avaient l’appui des dirigeants de la Confederazione generale del Lavoro. L’adhésion à la 3e Internationale ne l’emporta que de justesse ; elle recueillit 32.000 voix, et il faut noter que Serrati reçut alors l’appui de la fraction dite Terzinternationalista qui n’avait cessé de défendre l’adhésion. Après le congrès, D’Aragona rompit le pacte qui liait la Confédération au Parti socialiste, se retrancha dans la position commode de l’indépendance et de la neutralité des syndicats : “ Nous ne voulons pas faire de politique ”, dit-il, tandis qu’il s’inclinait humblement devant Mussolini : “ Nous voulons un mouvement syndical dans les cadres de la loi. C’est une vieille déclaration de moi. D’ailleurs l’histoire prouve que la C.G.L. ne participera jamais à l’illégalité. ” Nous n’avions eu que trop raison, à Moscou, lors du 2e Congrès, de douter de la sincérité du personnage et de sa loyauté quand il affirmait son attachement au communisme, signait avec nous un appel aux syndiqués révolutionnaires pour la formation d’une Internationale syndicale rouge. Il était l’illustration la plus claire du danger qu’il y a de maintenir des hommes peu sûrs à la tête des organisations révolutionnaires : ils se laissent porter par le courant quand celui-ci est trop fort pour qu’ils puissent l’endiguer, mais se réservent de trahir dès que les circonstances deviennent propices. Serrati, qu’on n’avait pas vu au 3e congrès, revenait à Moscou, avec cette fois un Parti moins nombreux mais plus homogène. “ Le congrès de Rome, pouvait-il dire, ayant expulsé les réformistes et les partisans ouverts ou masqués de la collaboration avec la bourgeoisie, a voté à l’unanimité l’adhésion à la 3e Internationale. ” Rapportant la question devant le congrès, Zinoviev analysait la situation nouvelle devant laquelle le Parti communiste italien se trouvait, formulait plusieurs conclusions. D’abord le front unique s’imposait plus que jamais ; la fusion avec le Parti socialiste découlait du vote même d’adhésion de ce Parti à l’Internationale. “ Notre Parti, dit-il, a commis des erreurs doctrinales ; il dédaigne et veut ignorer tout mouvement qui se déroule en dehors de lui. C’est Lénine qui nous a enseigné qu’il y a une “ vanité communiste ” qui prétend tout savoir, est trop infatuée d’elle-même. Mussolini affirme que les syndicats fascistes ont déjà un million et demi de membres. C’est très probablement exagéré ; peu importe ; il faut y adhérer. ” Bordiga, parlant au nom de la majorité de la délégation italienne, exprima son désaccord avec les recommandations de Zinoviev. Il restait hostile à toute fusion avec le Parti socialiste italien, même après le congrès de Rome ; c’est autour du Parti communiste que devaient se rassembler ceux qui voulaient entrer dans la 3e Internationale. Néanmoins ses amis et lui se conformeront aux directions tracées par le 4e Congrès, sans discussion ni hésitation. Les dernières séances du congrès étaient consacrées au vote des résolutions. Les commissions spéciales les préparaient en tenant compte des débats qui suivaient les exposés des rapporteurs et soumettaient le texte définitif aux délégués en séance plénière. C’est Clara Zetkin qui vint donner lecture de la résolution sur “ La Révolution russe et les perspectives de la Révolution mondiale ” - les rapporteurs avaient été, on s’en souvient, Lénine et Trotsky. Un paragraphe était ainsi libellé : “ Le 4e congrès mondial rappelle aux travailleurs de tous les pays que la révolution prolétarienne ne pourra jamais vaincre à l’intérieur d’un seul pays, mais seulement dans le cadre international, en tant que Révolution prolétarienne mondiale. La lutte de la Russie des soviets pour son existence et pour les conquêtes de la Révolution est la lutte pour la libération des travailleurs, des opprimés et exploités du monde entier. ” Des applaudissements vigoureux saluèrent la lecture de cette résolution qui fut adoptée à l’unanimité. Pour la commission chargée d’examiner la composition du Comité exécutif, la délégation russe désigna Boukharine et Radek comme délégués, Lénine et Trotsky comme suppléants.

Le 2e congrès de l’Internationale syndicale rouge se tint dans le même temps, à Moscou, dans la grande salle de la Maison des syndicats. Son travail avait été préparé par une réunion du Conseil central - correspondant à ce qu’étaient pour l’Internationale communiste les comités exécutifs élargis - qui avait duré du 17 février au 12 mars 1922. Le développement normal de l’I.S.R. s’était heurté à deux sortes d’adversaires. Les réformistes de la Fédération syndicale internationale d’Amsterdam poursuivaient une politique de scission ; en France, leur manœuvre avait provoqué la scission de la Centrale syndicale elle-même. L’I.S.R. avait multiplié les appels, voulant tout tenter pour l’empêcher. Le 3 décembre 1921, son bureau exécutif s’était adressé aux ouvriers français en ces termes : “ Les dirigeants de la C.G.T. préparent la scission. Après avoir maintes fois protesté de leur attachement à l’unité ouvrière, ils se préparent à la détruire sciemment et à désarmer ainsi les travailleurs français devant la réaction. Jouhaux, Dumoulin, Merrheim et ceux qui les suivent multiplient les concessions à la bourgeoisie. Devant le gouvernement et le bloc national, leur docilité n’a pas de limites et n’égale que leur intransigeance à l’égard des ouvriers révolutionnaires... Par leurs efforts, l’unité de l’organisation syndicale des cheminots est, à cette heure, brisée. La Fédération de l’habillement suit cet exemple... l’Information et le Temps sont satisfaits. Que de fois les dirigeants d’Amsterdam n’ont-ils pas invoqué l’unité ouvrière ! Mais ils sont prêts à la détruire dès que la majorité des syndiqués tente d’échapper à leur tutelle et à celle de la bourgeoisie. ” Puis, quand le danger devint imminent, l’I.S.R. s’adressa directement à Amsterdam par le télégramme suivant, en date du 22 décembre : “ La C.G.T. française est à la veille de la scission. Proposons conférence réunissant représentants de votre fédération, de la majorité et de la minorité de la C.G.T., de l’I.S.R. Nos délégués seront : Rosmer, Tom Mann, Losovsky. ” Le secrétaire de la Fédération d’Amsterdam, Oudegeest, attendit plusieurs jours pour envoyer une réponse évasive : “ Reçu télégramme. Ce qui arrive en France n’est que la conséquence des agissements de l’Exécutif de la 3e Internationale. Suis content que vous voyiez maintenant que ces agissements ne servent qu’à appuyer la bourgeoisie. Essayez d’ajourner congrès minorité C.G.T. Sous cette condition, je propose de demander à la réunion de notre bureau, le 28 décembre, de tenir conférence au commencement de janvier, exclusivement avec vos délégués. Vous enverrai détail 28 décembre. ” Quand on leur proposait une action commune pour la défense des intérêts du prolétariat, les réformistes masquaient hypocritement leur refus en posant des conditions qu’ils savaient impossibles et, comme c’était le cas ici, en ne songeant qu’à triompher sottement [43]. Ils se faisaient les champions de l’indépendance du mouvement syndical, mais en même temps liaient toute leur activité à la Société des Nations et au Bureau International du Travail, ces fragiles résidus du wilsonisme en quoi ils voulaient voir les bases d’une démocratie nouvelle, une garantie contre la guerre et le fascisme. Quand la S.D.N. s’effondra, ils furent parmi les victimes. Même alors ils refusèrent de comprendre la terrible leçon. En Tchécoslovaquie, la fédération du textile exigeait de chaque syndiqué qu’il signât une déclaration par laquelle il s’engageait à militer pour Amsterdam et à renoncer à toute propagande pour l’I.S.R. En Suisse, où les effectifs réformistes s’élevaient à 300.000 et ceux des anarcho-syndicalistes à 35.000, les uns et les autres rivalisaient dans une campagne de dénigrement de la Révolution russe et d’attaques réitérées contre l’I.S.R. L’autre assaut que l’Internationale syndicale rouge avait eu à subir dès sa naissance vint des anarcho-syndicalistes et de ceux qui prétendaient être des “ syndicalistes purs ”. Ils avaient vainement tenté d’imposer leurs vues lors du premier congrès. Rentrés dans leur pays, ils prirent leur revanche en menant une campagne acharnée qui se développait parallèlement - et pas très différemment - à celle que menait la quasi-unanimité des journaux bourgeois de toutes tendances ; tous leurs efforts tendaient à troubler les ouvriers, à détruire en eux l’enthousiasme qui les avait portés au premier jour vers la Révolution russe. Leurs campagnes, coïncidant avec le reflux de la poussée révolutionnaire d’après guerre, ne restaient pas sans résultat ; elles affaiblissaient dans une certaine mesure l’I.S.R. mais sans profit pour eux-mêmes. Cependant, à la différence des leaders réformistes D’Aragona, Dugoni et autres qui n’avaient fait le voyage de Moscou que pour trouver des arguments contre l’Internationale communiste, ils étaient sincères - au moins les meilleurs, car parmi eux les discoureurs prétentieux ne manquaient pas. Ce qu’ils avaient vu en Russie était différent de ce qu’ils avaient imaginé ; au lieu de chercher à comprendre le sens de la Révolution, son développement, de discerner dans les voies suivies par la Révolution celles qu’elle avait délibérément choisies et celles qui lui avaient été imposées par l’intervention des Etats capitalistes et par la guerre civile, ils se bornaient à des affirmations sommaires ; ils étaient contre l’Armée rouge, contre la dictature du prolétariat à laquelle ils s’étaient tout d’abord ralliés ; le communisme n’avait pas surgi d’un coup sur les ruines : ils s’en détournaient. L’Internationale syndicale rouge fit tous ses efforts pour garder les syndicalistes sincères dans son sein, expliquant, dissipant ce qui pouvait n’être que malentendus. Fin mais 1922, elle adressait un message aux membres de la C.N.T. espagnole. Le gouvernement venait de lever l’état de siège, les garanties constitutionnelles étaient rétablies. C’était l’occasion, après trois années de dures répressions, de tirer les leçons des expériences qu’avait vécues le mouvement ouvrier de tous les pays dans cette période chargée d’événements importants. On s’attendait, disait le message, à ce que fût donnée une orientation claire aux militants de la C.N.T. Au lieu de cela, on eut cette conférence de Saragosse, préparée avec le souci dominant de fabriquer une majorité, et des discours farcis de formules périmées, sans lien avec la réalité présente : il fallait, avant toute chose, obtenir une majorité pour la rupture avec l’I.S.R. Faute grave, concluait le message, car il n’y a pas de place pour une autre Internationale. La minorité, décidée à défendre l’adhésion à l’I.S.R., s’organisa dans des comités syndicalistes révolutionnaires et dégagea la signification du vote de rupture : “ La conférence de Saragosse, dit-elle, a confirmé l’existence d’un courant évolutionniste qui signifie le reniement d’un passé plein d’héroïsme et de sacrifice. L’orientation adoptée à Saragosse est pire que le franc réformiste... La tendance qui a triomphé fait complètement abstraction des facteurs économiques. ” Ses dirigeants sont si aveugles qu’ils refusent de croire, quand on la leur signale, à une menace de coup d’Etat qui va de nouveau les mettre hors la loi. Or Primo de Rivera s’emparera du pouvoir le 13 septembre 1923. Au Portugal, les dirigeants de la C.G.T. qui dénoncent, eux aussi, la dictature de Moscou, imposent la leur. Ils refusent la parole aux partisans de l’I.S.R. ; un membre de l’organisation, Perfeito de Carvalho, revenant de Russie, ne peut présenter son rapport. La direction obtient ce qu’elle veut : l’adhésion à l’Internationale anarchiste de Berlin, mais ses manœuvres ont découragé un grand nombre de délégués, 57 d’entre eux sont absents au moment du vote - presque la moitié. Pour le secrétaire général, de Souza, “ le capitalisme ne se maintient que par un phénomène d’autosuggestion ”. La France se trouvait alors dans une situation particulière. Il y avait, depuis la scission, deux centrales syndicales. La C.G.T. était sortie de ses manœuvres considérablement affaiblie ; elle n’avait même plus 300.000 membres bien qu’elle en affichât 700.000 dans les documents officiels. La nouvelle centrale, qui a pris le nom de Confédération générale du Travail unitaire pour bien marquer sa volonté d’unité, en a 450.000. Elle a tenu son congrès constitutif à Saint-Étienne du 25 juin au 1er juillet 1922. La direction provisoire où, par suite de circonstances fortuites, les anarchistes et les “ syndicalistes purs ” détenaient la majorité, a été éliminée. La résolution votée, par 743 voix contre 406, comporte l’adhésion à l’I.S.R. sous certaines conditions : l’article 11 des statuts, concernant la liaison organique entre l’Internationale communiste et l’I.S.R., devra être supprimé et remplacé par une disposition ainsi libellée : “ L’I.S.R. et l’I.C. doivent, si besoin en est, se réunir en vue d’actions communes ; dans les divers pays les syndicats et le Parti communiste doivent procéder de même sans toutefois porter atteinte à l’indépendance des organisations. ” Ainsi le 2e congrès peut s’ouvrir dans des conditions bien différentes de celles existant l’an passé. Les débats ne s’égareront pas dans les dissertations soi-disant théoriques. La situation est claire. Le dimanche 19 novembre, les délégués sont rassemblés pour la première séance dans la grande salle de la Maison des syndicats et ils abordent tout de suite le rapport moral de Losovsky, sur l’activité de l’I.S.R. pendant l’année écoulée. Pour faciliter l’entente, le Bureau exécutif de l’I.S.R. propose d’adopter la modification aux statuts demandée par les délégués de la C.G.T.U. L’article 11 fut supprimé et remplacé par les dispositions suivantes : “ Afin de coordonner la lutte de toutes les organisations révolutionnaires, le Bureau exécutif pourra, si les circonstances l’exigent, 1° conclure des accords avec le Comité exécutif de l’Internationale communiste ; 2° tenir des réunions communes avec le Comité exécutif de l’I.C. pour discuter les questions les plus importantes du mouvement ouvrier et organiser les actions communes ; 3° lancer des manifestes conjointement avec l’I.C. ” La discussion, devant le congrès, fut brève. Quelques délégués déclarèrent ne pas comprendre pourquoi on demandait l’abrogation de l’article 11 alors qu’on proposait de le remplacer par un texte qui ne changeait rien au fond. Il fallait bien admettre cependant que, pour les Français, la différence était appréciable puisqu’ils en faisaient la condition de leur adhésion, et satisfaction leur fut donnée [44].

La question des rapports entre Parti politique et syndicats se trouvait également inscrite à l’ordre du jour du 4e congrès de l’Internationale communiste qui avait lieu à la même époque. Intervenant au nom de la délégation italienne tout entière - comme il le souligna - Tasca déclara qu’il était peut-être nécessaire de faire des concessions à la France ou à tel autre pays, en considération de conditions locales particulières, mais que ces dispositions n’étaient pas à leur place dans la thèse générale, car il faut éviter, précisa-t-il, que ces concessions “ soient quelque chose qui concourt à enraciner de plus en plus cette situation sans issue que plusieurs camarades sont venus ici dénoncer... Même s’il était vrai qu’en France les syndicats, par leur développement historique, ont à jouer dans la Révolution prolétarienne un rôle de direction, ce ne serait pas une raison pour renoncer au noyautage communiste ; ce serait au contraire une raison de plus pour faire ce noyautage et nous assurer notre part de direction dans la révolution prolétarienne. La seule raison qu’on peut opposer en France au noyautage, c’est la méfiance des ouvriers envers le Parti communiste. C’est un cercle vicieux qu’il faut rompre nettement ; nous sommes persuadés que créer les conditions d’un travail méthodique des communistes dans les syndicats, c’est une question de vie ou de mort pour le Parti communiste français ”. (17e séance, 20 novembre 1922.)

Ce problème délicat réglé, aisément cette fois, le congrès put consacrer toutes ses séances aux tâches pratiques qui étaient celles des syndicats : défense des travailleurs contre l’offensive capitaliste et contre les manœuvres des leaders réformistes ; ceux-ci, pour maintenir leur domination sur les syndicats, procédaient à des exclusions dès qu’une opposition à leur politique s’affirmait ; un nouveau problème se trouvait ainsi posé, il fallait grouper les exclus, lier leur action à celle des syndicats, les y rattacher de quelque manière, souligner aux yeux des ouvriers l’action scissionniste des réformistes. Enfin une grande place fut faite à la tâche urgente de l’organisation et de l’activité syndicales dans les pays coloniaux et semi-coloniaux [45].

Notes [41] Amédée Dunois, secrétaire général de l’Humanité, écrivait à ce propos : “ Frossard avait fait ce rêve fantastique d’imposer tôt ou tard ses conditions à l’Internationale communiste. La chose était connue depuis longtemps des familiers du rusé secrétaire du Parti... Les intrigues les mieux agencées ne réussissent pas toujours... Pendant toute une semaine on fut à la limite de la rupture. Pourtant on ne rompit pas. Il ne restait plus qu’à passer à l’exécution des résolutions du 4e Congrès... Les congédiés se répandirent en récriminations assourdissantes. Ils firent plus ; ils se livrèrent auprès de Frossard - leur complice ; leur chef de file de la veille - à de telles menaces que celui-ci ne crut pouvoir y échapper qu’en démissionnant du Parti. “ Renard se trouvait pris. ” [42] Il ne fut pas seul à se tromper et on pourrait relever nombre de pronostics erronés. Je n’en retiendrai qu’un pour sa signification particulière. Pour des raisons contraires, les socialistes que le communisme effrayait s’étaient réjouis de l’échec de la poussée révolutionnaire ; après les élections de mai 1921, Benjamin Crémieux écrivait : “ La caractéristique essentielle du scrutin c’est de marquer... la fin du bolchévisme dans la péninsule... La mode moscovite a fait son temps. C’est le socialisme à l’occidental qui retrouve sa vogue et s’apprête à jouer un rôle fécond. ” (Europe nouvelle, 15 mai 1921.) Et encore, le 27 août, dans le même périodique : “ Aujourd’hui, l’Italie est lasse du fascisme. Les socialistes se sont écartés du bolchévisme et ont reconquis la sympathie de la bourgeoisie avancée et des intellectuels. ” [43] Cette tactique de l’I.S.R. contre toute scission syndicale était strictement conforme au principe posé dès la création de l’Internationale communiste. Lénine l’avait défendue, même assez rudement, contre d’excellents révolutionnaires, notamment, comme on l’a vu, dans La maladie infantile du communisme et l’I.C. n’avait pas hésité à rompre avec ceux qui persistaient dans ce qu’elle considérait une erreur. Et tous les faits montraient que la volonté de scission était de l’autre côté, chez les socialistes de la 2e Internationale et chez les réformistes de la fédération d’Amsterdam. Cependant ceux-ci accusaient si souvent les communistes de poursuivre la scission du mouvement ouvrier, ils disposaient de tant de journaux pour le dire, ceux de la bourgeoisie leur faisant écho, que même des observateurs plus ou moins objectifs interprétèrent ces démarches de l’I.S.R. comme une volte-face totale, un reniement complet de son attitude antérieure. “ Un fait considérable, écrit l’un d’eux, et qui n’a pas toujours été commenté avec la précision voulue, vient d’orienter dans une voie nouvelle le mouvement ouvrier international... Moscou est donc loin de sa politique de 1920. ” (Europe nouvelle, 31 décembre 1921.) [44] Andrès Nin, qui était alors le membre le plus actif et le mieux informé de la direction de l’I.S.R., à côté de Losovsky, écrivit à ce propos : “ L’adoption de cet accord mit fin à nos différends avec le syndicalisme révolutionnaire français. La concession était, au fond, de pure forme. Immédiatement après le Congrès fut formé un Comité d’action, comprenant des représentants des deux Internationales. L’expérience ultérieure des luttes ouvrières montra avec évidence la nécessité d’une collaboration des deux organismes. D’autre part, le processus de différenciation à l’intérieur du mouvement syndicaliste révolutionnaire s’accéléra. Les éléments sectaires retournèrent à leurs positions, adoptant une attitude hostile à la Révolution russe et à l’I.S.R. Tandis que ceux qui avaient su profiter des leçons de la guerre et de la Révolution russe s’orientèrent vers le communisme. Enfin, spectacle édifiant, certains qui, comme Monmousseau, craignaient que l’I.S.R. attentât à l’indépendance du mouvement syndical français, devaient, peu après, convertir la Centrale syndicale révolutionnaire en une simple annexe du Parti communiste, provoquant ainsi un effondrement progressif de son effectif au bénéfice évident de la C.G.T. réformiste. ” (Las organizaciones obreras internacionales, Madrid 1933.) [45] Dans des “ Souvenirs ” qu’un journal publie au moment où j’achève d’écrire ce livre, Victor Serge écrit : “ L’Exécutif (de l’Internationale communiste) avait décidé, sur l’initiative des Russes, naturellement, de fonder une organisation syndicale internationale, filiale de l’Internationale communiste ; la logique voulait qu’en scindant le mouvement socialiste, l’on scindât aussi le mouvement syndical. ” (Combat, 2 décembre 1949.) Il y a, dans ces quelques lignes, une succession d’erreurs étonnantes qu’on est surpris de trouver dans un écrit de Victor Serge. La “ logique ” ne voulait rien de ce qu’il prétend : elle exigeait au contraire qu’on distinguât entre le parti politique qui groupe des hommes en accord sur un programme fondamental, et le syndicat qui est ouvert à tous les salariés. La scission des partis socialistes à l’issue de la guerre était inévitable ; les conceptions divergentes qui s’y heurtaient étaient si profondes qu’elles conduisaient naturellement à la rupture ; Scheidemann et Liebknecht ne pouvaient plus appartenir au même parti. Quant aux syndicats, il me suffira de renvoyer aux pages où j’ai examiné cette question, à la Maladie infantile du communisme, de Lénine, aux discussions et résolutions du 2e congrès de l’I.C. Loin de chercher à scinder les syndicats, on demandait aux communistes de rester dans les syndicats réformistes, et même de s’y accrocher quand les dirigeants voulaient les en chasser. A l’époque où Victor Serge écrivait ces “ Souvenirs ”, sa mémoire avait des défaillances ; par exemple, dans un passage antérieur à celui que je viens d’examiner, il affirmait que “ Trotsky avait expulsé Cachin et Frossard de Russie en 1920 ”. Trotsky ne fit rien de semblable, et ni Cachin ni Frossard ne furent expulsés. J’ai dit dans quelles conditions ils allèrent à Moscou à cette époque ; ils y furent soumis au régime de la douche écossaise, c’est-à-dire qu’on ne manquait pas de leur rappeler leur reniement pendant la guerre, mais en même temps on prenait acte de leurs bonnes dispositions, favorables - quoique tardives - à la Révolution d’Octobre et à l’Internationale communiste. Ils quittèrent Moscou après s’être engagés publiquement à défendre l’adhésion du Parti socialiste français à l’Internationale communiste et, cela va sans dire, tout à fait librement.

1923

I : Poincaré fait occuper la Ruhr L’année 1923 fut une année décisive : pour l’Allemagne, pour l’Entente qui acheva de se briser, et, il n’est pas exagéré de le dire, pour le monde. L’occupation de la Ruhr sonna le réveil du nationalisme allemand ; Hitler, déjà, se montra. Elle fut décisive pour la Russie soviétique et pour la révolution prolétarienne. Lénine avait pu se remettre partiellement au travail durant les deux premiers mois ; au début de mars une nouvelle attaque le terrassa, le paralysa jusqu’à sa mort, en janvier 1924. L’éternelle question des réparations provoqua la crise. Elle revenait sans cesse, de conférence en conférence, jamais résolue. Le traité de Versailles avait institué une commission spéciale des réparations ; c’est elle qui avait la charge de ce problème. Les conditions successives qu’elle imposa à l’Allemagne se révélèrent inapplicables, et, comme on pouvait s’y attendre, l’Allemagne s’ingéniait de son côté à aggraver les difficultés d’application. Le traité de Versailles n’avait pas fixé le montant des réparations imposées à l’Allemagne. Le 5 mai 1921, la commission avait décidé de chiffrer la dette de l’Allemagne à 132 milliards de marks-or. Mais comment arracher une pareille somme à l’Allemagne, sans achever de démolir l’économie européenne ? Les intérêts des Alliés du temps de guerre ne coïncidaient plus ; ils se heurtaient de plus en plus nettement. En Angleterre le chômage, un chômage exceptionnel, s’était installé à demeure ; une masse énorme de deux millions d’ouvriers étaient inoccupés ; l’industrie ne pouvait les absorber aujourd’hui ; elle ne pourrait le faire davantage demain si l’on ne parvenait pas à rétablir une économie européenne normale. Le gouvernement britannique avait tenté de le faire à Gênes ; toujours il trouvait devant lui une France butée, invoquant ses régions dévastées pour exiger que l’Allemagne payât. L’Angleterre rétorquait qu’elle avait elle aussi des régions dévastées : ses grands centres industriels où les usines fermaient leurs portes, ses bassins miniers où les travailleurs, réduits à l’allocation de chômage, ne pouvaient que regarder s’accumuler les stocks d’un charbon qui ne trouvait plus de clients sur le Continent. En Allemagne, la situation allait sans cesse s’aggravant. Les contrôles imposés par les Alliés gênaient et exaspéraient les industriels. Les énormes dépenses du temps de guerre pesaient lourdement sur le budget. Les social-démocrates étaient au gouvernement avec plusieurs ministres et parfois à la Présidence du Conseil. Après avoir brisé l’élan révolutionnaire des premiers jours, ils étaient réduits à demander platoniquement une “ équitable répartition du fardeau des réparations ”. Mais Stinnes, qui alors parlait pour les magnats de l’industrie lourde, répondait : non, et le gouvernement restait impuissant, tandis que la misère s’étendait. La monnaie s’effondrait ; chaque crise marquait une nouvelle chute du mark ; au début de 1922 la première dégringolade sérieuse avait fait tomber le mark si bas qu’il en fallait 650 pour une livre sterling ; après Gênes, il était à 1.650 et à 2.500 dix jours plus tard ; avec l’occupation ce sera la chute sans fin. Les nationalistes de toute catégorie s’agitaient, devenaient agressifs. Les hommes qui cherchaient un accord avec les Alliés sur la base de conditions raisonnables, exécutables, étaient marqués par eux pour la destruction. Walter Rathenau, l’ancien directeur de la puissante Société générale d’électricité, devenu ministre des Affaires étrangères, ayant affirmé à Cannes la volonté de l’Allemagne de payer “ dans toute la mesure du possible ” fut assassiné en juin (le leader du centre catholique, Erzberger, qui avait consenti à signer le traité de paix l’avait été le 26 août 1921). En France, la situation intérieure était difficile pour d’autres raisons. Durant la guerre les divers gouvernants avaient financé les dépenses exceptionnelles presqu’exclusivement au moyen d’emprunts ; la bourgeoisie voulait bien que la guerre fût poursuivie “ jusqu’à la victoire ”, mais elle ne voulait pas payer ; elle laissait les charges financières aux générations suivantes. Les gouvernements qui s’étaient succédé n’avaient frappé que pour la forme les énormes bénéfices réalisés par les entrepreneurs de tout genre, par les intermédiaires qui, travaillant pour la guerre, s’étaient enrichis. Le budget de l’Etat croulait sous les accroissements de dépenses : dette ancienne, dettes de guerre, pensions aux victimes de la guerre, etc. ; le déficit, énorme, se creusait davantage, car bien qu’on eût imposé un sérieux désarmement à l’Allemagne, le budget militaire de la France n’était pas réduit ; il prenait même de telles proportions que les gouvernants en dissimulaient une portion importante par des artifices d’écritures. Au mécontentement qui croissait, ils répondaient en dénonçant “ la carence de l’Allemagne ”. Ainsi le terrain restait favorable au courant chauvin qui avait envoyé à la Chambre une majorité nationaliste, et surtout à la germanophobie que la guerre avait portée au plus haut degré. Au cours de l’année 1922, la tension entre la France et l’Angleterre alla grandissant. L’Allemagne, n’étant pas en mesure d’acquitter les échéances fixées par la décision du 5 mai, demandait qu’on lui accordât des emprunts ; après seulement elle pourrait payer. En août, lors d’une nouvelle conférence réunie à Londres, Poincaré consentit à lui accorder le moratorium qu’elle demandait, mais en revanche exigea de nouvelles mesures de contrôle, plus sévères. Au début de 1923, une nouvelle conférence était devenue nécessaire ; Angleterre, France et Allemagne se retrouvaient sur les mêmes positions. Mais ce devait être la dernière du genre. Poincaré avait caressé trop longtemps l’idée d’occuper la Ruhr pour ne pas finir par passer à l’acte ; il avait demandé à des techniciens, militaires et civils, de l’étudier minutieusement et de dresser un plan précis. Selon lui et selon les hommes qui l’entouraient, cette mesure, équivalant en fait à une reprise de la guerre, contraindrait enfin l’Allemagne à s’exécuter. Il y avait des risques ; la rupture avec l’Angleterre deviendrait inévitable. Mais il se croyait assuré de ne rencontrer en France qu’une insignifiante opposition. Briand lui-même avait parfois employé un langage comminatoire - “ envoyer l’huissier à l’Allemagne ”, “ lui mettre la main au collet ” - et ordonné des mesures coercitives sous forme d’occupation ; mais cette occupation s’était limitée à trois villes-clés du bassin : Duisbourg, Dusseldorf, Ruhrort, et elle avait été de peu de durée - en fait, une démonstration plutôt symbolique. La conférence avait tenu séance du 2 au 4 janvier. Poincaré se montra intransigeant, signifia sa décision irrévocable d’occuper la Ruhr. Toute discussion était désormais inutile. Non moins résolus, les Anglais déclarèrent que la France devrait entreprendre seule l’aventure ; ils regrettaient de ne pouvoir la seconder, lui souhaitant bonne chance, comme il se devait entre Alliés, dissimulant mal leur colère d’avoir affaire à un partenaire aussi incompréhensif. Cependant Poincaré ne resta pas seul ; quand, le 11 janvier, les soldats français entrèrent dans la Ruhr, un contingent belge les accompagnait. Le président du Reich lança un appel solennel à la résistance que le Reichstag, quasi unanime, confirma : résistance passive de toute la population, les ouvriers devraient refuser de travailler pour l’occupant. Les incidents se multiplièrent. Le gouvernement français fit arrêter et condamner Fritz Thyssen et d’autres grands industriels. En France, le Parti communiste, qui avait à peine achevé la réorganisation découlant des décisions du 4e congrès de l’Internationale communiste, se trouva tout de suite mis à l’épreuve : la lutte contre l’occupation de la Ruhr reposa tout entière sur lui. Le Parti socialiste ne faisait qu’une opposition de forme ; il n’approuvait pas la politique de Poincaré, mais il assistait à l’opération en spectateur ; il refusait d’appeler ses troupes à une opposition active parce qu’il n’osait pas attaquer de front la dangereuse germanophobie que les nationalistes entretenaient et excitaient. Encore moins songeait-il à coordonner son action avec celle de la social-démocratie allemande. La nouvelle direction du Parti communiste français se préoccupa immédiatement d’établir une liaison avec le Parti communiste allemand. Elle participa à la préparation et à la réunion d’une Conférence franco-allemande, au cœur de la Ruhr, à Essen. Poincaré répondit en faisant arrêter et jeter en prison les délégués français à la Conférence : Cachin, Treint, le nouveau secrétaire général du Parti, Monmousseau, secrétaire général de la C.G.T.U. La Commission des conseils d’usine de la Ruhr, se substituant aux directions syndicales défaillantes, lança un appel aux diverses Internationales, aux Centrales syndicales, aux social-démocrates et aux travaillistes ; elle leur demandait d’envoyer les délégués à la Conférence qu’elle se proposait de réunir à Cologne. La Conférence eut lieu, non à Cologne, à cause des difficultés créées par les occupants, mais à Francfort, le 17 mars. Elle n’eut pas le succès que les travailleurs en attendaient, les dirigeants des organisations social-démocrates et réformistes ayant décidé de la boycotter et d’interdire à leurs membres d’y participer. En France, une “ semaine de protestation ” pendant laquelle des réunions eurent lieu dans toutes les villes, ne connut qu’un succès relatif. Les ouvriers étaient foncièrement hostiles à la politique intérieure de Poincaré, mais la haine de l’Allemagne, entretenue par la quasi-totalité des journaux, l’emporta ; ils permirent à Poincaré de poursuivre son opération ; peut-être arracherait-il quelque chose à cette Allemagne qui refusait de réparer les ruines que son agression avait causées. La Jeunesse communiste intervint avec courage, bravant tous les risques. Elle assura la publication et la diffusion de l’Humanité - interdite par les autorités militaires ; le journal était rédigé et composé à Paris et imprimé en Allemagne. Elle fit une ardente propagande parmi les soldats, préconisant la fraternisation avec les masses ouvrières d’Allemagne. Cette propagande donna de tels résultats que le gouvernement français, alarmé, fit procéder à de vastes opérations de police. Les arrestations de jeunes soldats furent nombreuses, les conseils de guerre les condamnèrent à de lourdes peines ; néanmoins la propagande et l’action persistaient. En Allemagne, l’agitation et les troubles provoqués par l’occupation s’intensifiaient. L’effondrement de la monnaie faisait du ravitaillement des familles ouvrières un angoissant problème ; les salaires ne pouvaient suivre les prix quoi qu’on fît. Misère, chômage, émeutes de la faim. La colère et la révolte s’exprimèrent en deux courants distincts. Les arrestations d’industriels, de bourgmestres, les lourdes amendes infligées aux villes, favorisaient le recrutement et l’activité des nationalistes ; leurs leaders s’efforçaient d’entraîner toutes les couches de la population derrière eux, contre un occupant qui tentait de détacher de l’Allemagne un morceau de son territoire en favorisant des mouvements séparatistes, en particulier la création d’une République rhénane indépendante. Pour les ouvriers, la situation présentait un aspect plus complexe. Ils étaient certes contre l’occupant, mais aussi contre Thyssen, contre Krupp, contre les magnats de la Ruhr, maîtres durs, piliers du régime qui avait conduit l’Allemagne à la guerre. Des mouvements spontanés, fréquents et nombreux, surgissaient çà et là, tantôt sous forme d’occupation d’usines, de mines, tantôt par la prise du pouvoir dans les villes. Une tendance, parmi les militants du Parti communiste, demandait que ces mouvements soient aidés, encouragés, que l’action directe des ouvriers soit préconisée. Mais la direction du Parti les considérait comme de petites insurrections vouées à l’échec, risquant d’éloigner les masses du Parti ; l’action ouvrière devait être dirigée d’abord contre l’occupant. Les nationalistes avaient organisé des équipes de saboteurs, ils préparaient des attentats, faisaient sauter des ponts, arrachaient des rails, tâchant d’entraver de toutes les façons l’exploitation des richesses du bassin par les Français. Un des leurs, Schlageter, fut pris, envoyé devant un conseil de guerre, condamné à mort. Son exécution, le 26 mai, provoqua une grande émotion dans tout le pays. La situation devint sérieuse ; l’occupation se prolongeait, s’aggravait ; jusqu’où irait-elle ? et à quoi mènerait-elle ? La direction de l’Internationale communiste décida de convoquer un Comité exécutif élargi. Le voyage de Moscou était de nouveau long et compliqué ; il fallait contourner les régions où régnait le militarisme français. Un député communiste, rentrant alors de Moscou et peu habitué aux voyages “ irréguliers ”, suivit mal les instructions qu’il avait reçues et, après de multiples péripéties, échoua au commissariat de Kehl, mais dans un tel état que les autorités policières refusant de croire qu’il était député, téléphonèrent à Paris pour s’en assurer. La première séance eut lieu le 12 juin 1923. Après le rapport général habituel, Clara Zetkin ouvrit, par un long exposé, le débat sur “ la lutte contre le fascisme ”. Dans l’après-midi du 21, Sméral puis Gyptner étaient intervenus dans la discussion quand Radek surgit à la tribune. Son aspect était inhabituel et le discours qu’il allait prononcer ne le fut pas moins. Il débutait ainsi : “ Durant tout le discours de la camarade Clara Zetkin, j’étais obsédé par le nom de Schlageter et par son sort tragique. Le destin de ce martyr du nationalisme allemand ne doit pas être tu ni être seulement honoré d’un mot dit en passant. Il a beaucoup à nous apprendre, à nous et au peuple allemand. Nous ne sommes pas des romantiques sentimentaux qui oublient la haine devant un cadavre, ou des diplomates qui disent : devant une tombe il faut louer ou se taire. Schlageter, le vaillant soldat de la contre-révolution, mérite de nous, soldats de la révolution, un hommage sincère. Son camarade d’idées, Freks, a publié en 1920 un roman dans lequel il décrit la vie d’un officier tombé dans la lutte contre les spartakistes intitulé Le pèlerin du néant. Si ceux des fascistes allemands qui veulent loyalement servir leur peuple ne comprennent pas le sens de la destinée de Schlageter, celui-ci est bien mort en vain et ils peuvent écrire sur sa tombe “ Le Pèlerin du Néant ”. Les délégués étaient interloqués. Que signifiait cet étrange préambule ? Ce qui suivit ne l’expliquait pas ; au contraire, venait renforcer l’impression première. Poursuivant son discours, Radek évoqua une Allemagne abattue, écrasée par le vainqueur. “ Seuls des fous, dit-il, pouvaient s’imaginer que l’Entente traiterait l’Allemagne autrement que l’Allemagne a traité la Russie. Schlageter est mort. Sur sa tombe, ses compagnons d’armes ont juré de continuer : contre qui ? avec qui ? ” Maintenant Radek rappelait Iéna : Gneisenau et Scharnhorst. D’où venait cette médiocre littérature à propos d’un “ héros ” nationaliste ? Il n’était pas la première victime de l’occupation. Des ouvriers avaient été avant Schlageter, emprisonnés et exécutés. D’autres avaient été assaillis et brutalisés par les amis de Schlageter. En écoutant Radek on avait l’impression qu’il lisait un article qu’il venait d’improviser en hâte, et qui était une affaire strictement personnelle. Seule la conclusion était plausible : “ Nous croyons que la grande majorité des masses secouées actuellement par des sentiments nationalistes appartient non pas au camp des capitalistes mais au camp du travail. ” C’était là, en effet, le problème que posait une agitation nationaliste qui, servie par la politique de Poincaré, se développait d’inquiétante façon [46]. Avant l’occupation elle était déjà bien préoccupante. Un article signé H. Tittel, publié par la Correspondance internationale, le 30 décembre 1922, précisait la menace qu’elle constituait par sa forme militaire d’organisation et par son programme démagogique. Le péril fasciste est réel dans l’Allemagne du Sud, disait en substance cet article. En Bavière, et récemment dans le Wurtemberg, les menées du Parti ouvrier national-socialiste ont revêtu une signification très nette : brutalités contre les travailleurs, collisions sanglantes à Stuttgart et à Geislingen ; véritable fusillade à Goeppingen. Il s’agit d’une campagne méthodique menée à l’aide d’affiches, de tracts, de réunions. Le mouvement national-socialiste est antisémite et pangermaniste. Sa démagogie - “ contre la haute finance juive, les usuriers, les spéculateurs ” - lui vaut parfois, dans les masses désappointées, un accueil trop bienveillant. Militairement organisé il se défend d’être un parti. Il recrute en premier lieu dans les classes moyennes, la petite bourgeoisie ; nous ne nierons cependant pas qu’il a aussi des ouvriers. Ses soutiens les plus importants sont les grands industriels et les propriétaires fonciers. Les membres “ actifs ” sont liés par un serment et tenus, si leurs chefs le leur demandent, de risquer leur vie. Partout ils bénéficient d’une attitude bienveillante de la police, et même de son aide. L’auteur de l’article concluait ainsi : “ L’audace des national-socialistes leur vaut, surtout dans l’Allemagne du Sud, un certain prestige. Nous ne pouvons en douter : leur énergie peut rapidement accroître leurs forces et en faire, demain, un danger réel pour la classe ouvrière. ” Si le danger national-socialiste était, on le voit, clairement perçu et exactement précisé dans ses traits distincts, la situation n’en restait pas moins particulièrement difficile ; ce n’était plus la lutte claire et directe des ouvriers contre leurs exploiteurs : l’occupation poussait vers les national-socialistes des couches de la petite bourgeoisie et même des ouvriers qu’il fallait retenir. L’incroyable déclamation de Radek n’était pas faite pour faciliter la tâche des militants ouvriers qui avaient orienté exactement leur activité. Par contre, elle aida grandement les chefs social-démocrates qui demeuraient passifs devant les progrès des national-socialistes, et étaient heureux d’avoir un prétexte - qui semblait excellent - pour dénoncer la “ collusion des chefs communistes et fascistes ”. Leurs journaux s’étaient empressés de reproduire le discours de Radek et de le commenter, comme l’avaient fait de leur côté les journaux du Parti populaire allemand, et la Vossische Zeitung, vénérable quotidien libéralo-démocrate. Radek dut alors répondre. Il le fit en un article exempt de ces envolées lyriques qui avaient marqué son discours, mais empreint de sa causticité et de son ironie coutumière. Après avoir consacré quelques lignes aux rédacteurs de Die Zeit et de la Vossische Zeitung, il s’en prenait au Vorwaerts qui avait titré son article “ Radek fête Schlageter ”. “ Le fascisme constitue un grave danger, écrivait-il, plus grand peut-être que ces messieurs de Vorwaerts ne le soupçonnent, car ils ont prouvé maintes fois qu’ils ne savent guère calculer juste... Le Parti communiste est l’unique force qui organise à présent la lutte du prolétariat contre les bandes armées des fascistes. Mais il est ridicule de croire que l’on pourra battre le fascisme uniquement les armes à la main. On peut abattre les petits mouvements d’une minorité par la terreur gouvernementale ; mais cela est impossible contre les fascistes en Allemagne pour la simple raison que tout l’appareil gouvernemental est entre les mains des fascistes ou sympathise avec eux. ” Ce qu’il faut faire, c’est gagner au socialisme les couches de la petite bourgeoisie que leur misère matérielle et morale pousse vers le national-socialisme. “ Le socialisme ne fut jamais uniquement une lutte pour un morceau de pain au profit des ouvriers. Il chercha toujours à être un flambeau lumineux pour tous les misérables. ” Le Vorwaerts accordera que les Allemands doivent lutter contre les clauses d’asservissement du traité de Versailles, “ mais il ne saura dire comment il faut mener cette lutte parce qu’il ne le sait pas lui-même. ” Le gouvernement ouvrier que les communistes veulent imposer mettra d’abord les charges stipulées par le traité sur les épaules de ceux qui peuvent les supporter, et il luttera contre le traité de Versailles comme les Russes ont lutté contre toute tentative d’asservissement. Radek concluait ainsi : “ Un des plus grands crimes de la social-démocratie allemande consiste en ce qu’elle détruit toute foi dans le socialisme, toute confiance dans la force des masses populaires [47]. ” Cet article avait été écrit à Moscou le 2 juillet 1923, dix jours après l’extraordinaire homélie sur Schlageter. Il rendait un tout autre son, posait clairement les problèmes. On pouvait encore chercher les raisons qui avaient amené Radek à la prononcer : cela n’avait plus qu’un intérêt très limité.

Notes [46] Au cours d’une conférence de la presse étrangère, le 30 juin 1924, Stresemann déclara : “ A l’ambassadeur de France qui me faisait part des inquiétudes de M. Poincaré relativement au mouvement nationaliste en Allemagne, j’ai dit, en novembre dernier, qu’il ne dépendait que des Alliés d’enrayer ce mouvement. Je crois me rappeler lui avoir dit que chaque discours prononcé le dimanche par M. Poincaré faisait gagner cent mille voix aux nationalistes. Je me suis trompé, mais seulement en restant très au-dessous du chiffre juste. ” (Les Papiers de Stresemann, tr. fr., I, 255.) [47] Correspondance Internationale, 10 juillet 1923.

II : Hambourg : Fusion de la II°Internationale et de l’Internationale de Vienne Fidèle à sa tactique, l’Internationale communiste adressa un appel à la 2e Internationale et à l’Union internationale des partis socialistes dans le but de mobiliser le maximum de forces ouvrières contre l’envahissement de la Ruhr, contre le traité de Versailles et contre l’activité dangereuse des nationalistes. Ni l’une ni l’autre ne répondirent. Il est important et de haute signification de constater que dans cette période la 2e Internationale et ses sections se renforçaient : des éléments de gauche qui les avaient quittées y retournaient après avoir affirmé que jamais plus ils n’accepteraient de collaborer avec les hommes qui avaient trahi le socialisme pendant la guerre. Leur hésitation devant les actes décisifs, les actes conformes aux paroles, les conduisait à verser finalement du côté de la 2e Internationale. Déjà les Indépendants d’Allemagne avaient rejoint la social-démocratie de Scheidemann et de Noske. Des conférences avaient préparé la fusion des deux Internationales que devait consacrer un congrès convoqué à Hambourg. Pour faire une ultime tentative, l’Internationale communiste avait décidé d’envoyer à Hambourg une délégation qui demanderait à être entendue au congrès. Le communiste polonais Waletski en reçut la direction ; Losovsky représentait l’Internationale syndicale rouge ; A. Andréiev, la C.G.T. russe ; Heckert le Parti communiste allemand ; Tom Bell, les Britanniques ; je fus désigné pour y représenter le Parti communiste français. Nous avions gagné Hambourg par divers chemins. La délégation tint une première réunion pour organiser son travail : revoir le texte de l’appel, celui de la lettre à transmettre au secrétariat du Congrès, coordonner les interventions des représentants des diverses organisations au cas où ils seraient autorisés à s’adresser au congrès. Ce travail était à peine commencé que des envoyés de la Jeunesse communiste me firent appeler. Un meeting convoqué par la Jeunesse communiste avait lieu en ce moment ; la participation d’un communiste français en cette période de tension entre les gouvernements français et allemands serait d’un intérêt exceptionnel. Le meeting se tenait dans une salle de théâtre assez éloignée de l’endroit où notre délégation était réunie. Le métro qui nous y conduisit enjambait les bassins, longeait des quais bruyants, traversait des quartiers affairés ; on était à la tombée du jour, cette randonnée avait quelque chose de fantastique. La réunion était moins vibrante qu’on aurait pu l’imaginer, la salle n’était que partiellement occupée, il y avait des vides dans les galeries. Les organisateurs convinrent que ce n’était qu’un demi-succès ; il n’en fallait pas conclure cependant à une passivité de la population ; le courant nationaliste était déjà puissant et grandissait à mesure que se prolongeait l’occupation, et les ouvriers avaient, à plusieurs reprises, déclenché d’importants mouvements de protestation à la fois contre les chauvins et contre le gouvernement de Cuno, l’homme de la Hamburg Amerika Linie. Les événements ultérieurs prouvèrent en effet qu’on ne pouvait les accuser de passivité. Notre délégation se rendit vite compte que tous ses efforts resteraient vains. La 2e Internationale avait sa position fermement arrêtée ; ses “ succès ” la rendaient plus intransigeante que jamais, et l’Union de Vienne n’était plus en mesure d’exercer la moindre pression sur elle. Venant en repentante, elle devait tout accepter : ce qu’elle fit. Au cours des débats une seule voix discordante se fit entendre, celle du socialiste-révolutionnaire de gauche Steinberg ; il était maintenant hostile au communisme, mais peu disposé à rejoindre les dirigeants discrédités de la 2e Internationale. Réfutant un à un les arguments avancés pour justifier la fusion, il déclara : “ On dit que nous devons nous unir à la 2e Internationale parce que les grandes masses de la classe ouvrière sont avec elle. N’avons-nous pas vu pendant la guerre de grandes masses passer de la social-démocratie au social-patriotisme ? Y avait-il, à Zimmerwald et à Kienthal, plus d’une poignée de militants ? Vous n’êtes tous ici que des partis du réformisme légal. Ceux qui n’ont pas le courage de commencer la révolution dans leur propre pays devraient être un peu plus prudents dans leurs critiques. Quant au péril réactionnaire, je répondrai : certes, ce péril existe, la réaction existe, mais il faut la chercher d’abord dans nos propres partis. Les partis social-démocrates constituent le facteur essentiel de la réaction actuelle ; en Allemagne, c’est le Vorwaerts qui défend le plus énergiquement les intérêts de la bourgeoisie. Savez-vous ce qu’est la 2e Internationale ? Elle a été et reste l’Internationale des nationalistes. ” Ces paroles furent accueillies par des cris et provoquèrent un vif tumulte, mais elles restèrent sans écho ; les décisions finales étaient déjà prises. L’attente de la réponse que le secrétariat du congrès ne se pressait pas de nous donner nous laissait des loisirs. Un après-midi Losovsky proposa la visite du port. Andréiev était avec nous ; c’était alors un compagnon modeste et cordial, il acceptait qu’on le plaisantât à cause de son nom : Andréi Andréiévitch Andréiev. Membre de la direction de la C.G.T., il avait fait bloc avec Trotsky lors de la grande discussion sur les syndicats. À notre retour dans la ville nous entrâmes dans un café ; les amis qui me précédaient me montrèrent d’un clin d’œil une pancarte fixée à la porte : “ Entrée rigoureusement interdite aux chiens français et belges ”, chiens était écrit en capitales. Ce n’était pas un vain avertissement ; Vandervelde et ses amis avaient été, la veille, invités plutôt rudement à sortir. Et ce n’était pas le seul ; sur nombre d’établissements on en voyait de semblables. L’envahissement de la Ruhr et les misères qu’il provoquait avaient porté à son comble la haine des Français et des Belges. Vers le mois d’août, les événements se précipitèrent. Une puissante grève, à laquelle participèrent les imprimeurs de la Reichsbank, obligea le cabinet Cuno à démissionner. Stresemann prit le pouvoir, formant un gouvernement de “ grande coalition ”, où entrèrent des représentants des quatre partis. Son programme était : à l’intérieur lutte sans merci contre le communisme ; au dehors, orientation sur l’Angleterre pour faire bloc contre la France et obtenir un aménagement avantageux du paiement des réparations, bien que, de ce côté, on ait été très déçu ; l’Angleterre condamnait l’occupation, mais était incapable d’entreprendre quoi que ce soit pour y mettre fin.

III : Désarroi à la direction de l’Internationale communiste - Situation révolutionnaire en Allemagne Ces longs mois de crise profonde avaient profondément ébranlé la structure même du Reich. L’autorité du gouvernement central était fréquemment tenue en échec ; la Bavière, nationaliste, et où existait non une tendance séparatiste mais la volonté d’imposer sa loi à Berlin et à toute l’Allemagne, la bafouait ouvertement. Par contre, en Thuringe et en Saxe le socialisme dominait, un socialisme de gauche en révolte contre la direction du parti social-démocrate. La situation devenait très sérieuse. Berlin se révélait impuissant. Les forces révolutionnaires de Thuringe et de Saxe apparaissaient comme le vrai centre de résistance à la menace réactionnaire venant de Bavière. La direction de l’Internationale décida de réunir, non un Comité exécutif élargi, mais une conférence secrète à laquelle participeraient les délégués des partis communistes des Etats voisins de l’Allemagne pour coordonner leur action et organiser le soutien qu’ils devraient prêter au gouvernement ouvrier qu’on proposait de constituer en Saxe : socialistes de gauche et communistes, et qui deviendrait la place-forte d’où serait dirigée l’action révolutionnaire. Je ne puis apporter sur cette réunion importante un témoignage direct ; j’avais dû rester à Paris, ayant alors la charge du quotidien du Parti, l’Humanité. Cachin en était toujours le directeur, mais jamais directeur ne dirigea moins ; il se contentait de donner chaque jour un court article superficiel de propagande générale, évitant les sujets dangereux et se dérobant, avec constance, aux responsabilités. Dès que nos délégués revinrent, il devint difficile de faire le journal : ils rapportaient des informations contradictoires, tellement divergentes qu’il était impossible de savoir exactement ce qui s’était passé à Moscou et ce qu’on y avait décidé ; si, conformément à une information précise, on gardait un ton réservé sur la préparation du mouvement, des protestations irritées nous assaillaient : on était à la veille de la révolution en Allemagne ; il fallait tenir les communistes français en état d’alerte ! Des articles du Bulletin communiste étaient intitulés : “ Au seuil de la Révolution allemande. ” “ La révolution prolétarienne est en vue. ” Mais on ne pouvait écrire cela chaque jour quand on n’avait pas d’autre fait, d’autre signe annonciateur de révolution que l’entrée de trois communistes dans le cabinet du socialiste de gauche Zeigner. Enfin, après avoir annoncé la révolution, il fallut enregistrer la dépêche, terrible dans son laconisme, disant que le “ gouvernement ouvrier ” s’était effondré sans combat, que la Reichswehr était entrée dans Dresde, musique en tête. Que se passait-il donc à Moscou, à la direction de l’Internationale communiste ? Cette indécision, cette incohérence devant une situation jugée révolutionnaire, c’étaient d’alarmants symptômes, la révélation soudaine d’un inquiétant changement qu’on devait constater sans pouvoir en découvrir la nature ni les causes. L’importance des événements d’Allemagne avait rejeté au second plan ce qui se passait ailleurs. C’est ainsi qu’on n’avait pas étudié comme il convenait l’attitude du Parti communiste bulgare en deux circonstances d’une incontestable gravité. Nation comptant 85 ou 90 % de paysans, la Bulgarie offrait, dans l’après-guerre, un terrain favorable aux partis paysans. Le chef du gouvernement, Stamboulisky, était le dirigeant d’un de ces partis paysans et la politique qu’il menait était une première tentative de politique paysanne antibourgeoise : il avait mis en accusation les anciens ministres responsables de la guerre, chassé les officiers bourgeois, créé une milice paysanne. Le 9 juin 1923, un coup d’Etat dirigé par le professeur Alex. Tsankov triompha à Sofia, mais d’âpres luttes persistaient et s’étendaient dans les campagnes. Le pays entier était engagé dans l’action. Cependant le Parti communiste adopta une attitude de neutralité. “ Deux cliques ennemies se battent, ce n’est pas notre affaire ”, déclara son Comité directeur en demandant à la classe ouvrière de rester à l’écart. Les “ tessniaki ” (étroits) méritaient donc bien leur nom ; ils avaient laissé écraser les paysans ; le gouvernement Tsankov consolida sa position. Pour compenser cette fâcheuse passivité, les dirigeants du Parti communiste bulgare préparèrent, à l’instigation de Zinoviev, un soulèvement contre Tsankov. Ils organisèrent un “ Comité de guerre révolutionnaire ”, distribuèrent des armes, lancèrent un appel à l’insurrection pour instaurer un “ gouvernement ouvrier et paysan ”. L’échec fut total et humiliant. Kolarov et Dimitrov s’enfuirent à Moscou. À la passivité inintelligente avait succédé un lamentable putsch, mais de celui-ci l’Internationale communiste, en particulier Zinoviev, portait la responsabilité. Quand on récapitulait cette suite de défaites, et plus encore que les défaites, leurs causes, l’interrogation se faisait insistante : que se passait-il à Moscou ? L’explication vint, brusquement, quand Zinoviev décida de porter devant les sections de l’Internationale les conflits qui s’étaient développés à l’intérieur du Comité central du Parti communiste russe. En 1922, Lénine n’avait pu se remettre au travail que durant les derniers mois de l’année ; encore ne put-il reprendre qu’une partie des tâches qu’il accomplissait antérieurement. Comme nous l’avons vu, il dut écourter le rapport qu’il allait soumettre au 4e Congrès. Il parla devant le congrès le 13 novembre au prix d’un gros effort qui contribua probablement à provoquer une récidive qui était davantage un avertissement que la simple répétition de la première attaque. Persuadé qu’il ne disposait que d’un répit il s’attaqua aux tâches qu’il considérait essentielles et urgentes. Sa première préoccupation, c’était la direction du Parti. Comment s’organiserait-elle le jour où il serait définitivement écarté du travail ? Le 25 décembre, il dicta une note destinée au Comité central ; c’étaient ses ultimes recommandations ; il y aurait alors un danger de rupture qu’il faudrait à tout prix conjurer. Il s’efforçait de caractériser exactement les hommes du Parti, parlait de chacun d’eux avec grand ménagement, en termes aussi peu offensants que possible ; ainsi, pensait-il, les différends anciens étant atténués ou expliqués, leur accord serait facilité et le travail collectif pourrait se poursuivre sans lui comme il s’accomplissait avec lui. À l’égard d’un seul de ses membres, Staline, il exprimait la crainte qu’il abusât du pouvoir qu’il s’était arrogé en tant que secrétaire général du Parti. Cette crainte était si forte, et elle fut sans doute confirmée par de nouvelles manifestations alarmantes de cet abus de pouvoir, que Lénine dicta, dix jours plus tard, le 4 janvier 1923, un post-scriptum à sa note du 25 décembre uniquement consacré à Staline, et cette fois brutal et péremptoire : Staline devait être éliminé du secrétariat général. La teneur de ce post-scriptum, puis les actes qui suivirent en ce début de 1923 permettent de décrire le cheminement de la pensée de Lénine. Car il ne s’en tint pas à cette mesure précise. Deux mois plus tard, et, fait de grande signification, précisément à cause des affaires de Géorgie, il rompit toutes relations avec Staline, relations personnelles et relations de camarade de parti. Un conflit mettait aux prises Staline et les militants communistes géorgiens. Lénine prit nettement parti pour ces derniers. Le 6 mars, il leur adressait le télégramme suivant

Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres (copie aux camarades Trotsky et Kaménev). “ Chers camarades, je suis avec vous, dans cette affaire, de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’ Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinski. Je prépare des notes et un discours en votre faveur. ” Lénine. Outre la rédaction de ses notes au Comité central et son intervention dans les affaires de Géorgie, Lénine avait écrit dans cette période du début de 1923 cinq articles. Quand il était revenu au travail après la première attaque, il avait été effrayé par les développements pris par la bureaucratie. La reprise de contact après quatre mois d’éloignement total lui avait permis de bien apprécier la situation : une bureaucratie coûteuse, incapable, pesait lourdement sur l’appareil soviétique. Les dirigeants du Parti s’étaient toujours préoccupés de cette menace d’excroissance bureaucratique ; ils avaient créé un commissariat spécial : l’Inspection ouvrière et paysanne dont le titre indiquait exactement la fonction : les organisations ouvrières et paysannes devaient veiller et surveiller la bureaucratie pour prévenir ses méfaits. Mais ce commissariat était devenu lui-même un modèle d’incompétence et d’inefficacité : “ Parlons franchement, écrivit Lénine le 2 mars ; le commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas aujourd’hui de la plus légère autorité... il n’y a pas de pire institution chez nous que notre commissariat de l’Inspection. ” Là encore il retrouvait Staline, car le commissaire de cette Inspection qui manquait tellement à sa tâche, c’était Staline. Staline avait donc de sérieuses raisons d’être préoccupé de ce qui adviendrait si Lénine pouvait encore une fois dominer la maladie, tandis que des raisons d’un autre ordre l’obligeaient à manœuvrer pour conserver sa position dans le cercle dirigeant clandestin au cas où Lénine disparaîtrait. Cet article important devait être le dernier. Le 9 mars, Lénine était terrassé par une troisième attaque dont il ne pourrait se relever. Durant ces mois où Lénine était partiellement ou totalement paralysé, la pensée de certains dirigeants du Parti était accaparée par ce qu’ils considéraient être le problème de la succession. Un triumvirat (troïka) s’était formé, unissant Zinoviev, Kaménev, Staline. On trouve des traces de son existence déjà en mars 1923, mais c’est seulement alors qu’il devint une véritable institution bien qu’en marge des cadres légaux du parti. La première tâche qu’il s’assignait, c’était l’élimination de Trotsky en qui une énorme majorité de communistes et de sympathisants, en Russie et hors de Russie, voyaient le seul homme digne d’occuper la première place après Lénine. De longues et subtiles manœuvres étaient donc nécessaires [48]. Cependant de graves problèmes se posaient : au dehors, la nouvelle situation créée en Allemagne par l’occupation de la Ruhr, et dans la Russie soviétique elle-même la situation intérieure ne manquait pas d’être préoccupante. Les paysans avaient été libérés de la réquisition ; ils pouvaient disposer du surplus de leur production, mais l’écart entre les prix agricoles et les prix industriels était tel qu’ils n’en profitaient guère. Trotsky avait caractérisé la situation en une image frappante : c’était le problème des “ ciseaux ” ; les deux branches représentant les prix industriels et les prix agricoles ne cessaient de s’éloigner l’une de l’autre ; il fallait les rapprocher en attendant de pouvoir les faire coïncider. Les paysans étaient mécontents. Les militants du Parti ne l’étaient pas moins. 46 bolchéviks éminents, parmi lesquels Piatakov, Sapronov, Sérébriakov, Préobrajensky, Ossinsky, Drobnis, Alsky, V.M. Smirnov, publièrent une déclaration dans laquelle ils disaient notamment : “ Le régime qui a été établi dans le Parti est absolument intolérable. Il annihile toute initiative à l’intérieur du Parti. Il remplace le Parti par l’appareil... qui fonctionne assez bien quand tout va bien, mais qui, inévitablement, flanche dans les périodes de crises, et qui menace de faire complète banqueroute lorsqu’il se trouvera en présence des graves développements qui sont devant nous. La présente situation est due au fait que le régime d’une dictature fractionnelle, qui se développa après le 10e congrès, a survécu à son utilité. ” Divers groupes d’opposition se formèrent. Toutes les protestations furent vaines. Ce “ régime intolérable ” était justement celui que les triumvirs voulaient imposer au Parti. C’était, selon eux, le seul régime possible, comme ils l’avaient déclaré expressément quand Trotsky, au cours d’une réunion du Bureau politique l’avait déjà dénoncé comme intolérable - avant les “ quarante-six ” - protestant énergiquement contre ce reniement des enseignements et des pratiques de Lénine. Ils étaient entièrement d’accord sur ce point capital : la discussion n’était plus permise, l’appareil décidait et agissait pour le Parti, mais, bien entendu, il ne fallait pas le dire. Au contraire, pour paraître donner satisfaction aux protestataires, à Trotsky et à tous ceux qui demandaient le retour à la démocratie dans le Parti, ils firent voter, le 5 décembre, par un Comité central unanime, une résolution dans laquelle cette démocratie était solennellement affirmée. Mais ce n’était que façade ; en même temps qu’ils la votaient, ils préparaient la tactique au moyen de laquelle toute opposition serait rendue impossible : la douceur d’abord, la violence ensuite. Car ceux qui avaient pris au sérieux le texte du 5 décembre ne consentaient pas à être dupes. Les conflits s’aggravèrent. Au cours de la discussion, qui pendant quelque temps fut publique, Trotsky ayant fait allusion à une dégénérescence possible de la “ vieille garde ” bolchéviste, Staline lui répondit avec sa grossièreté habituelle : la “ vieille garde ” était sacrée, faire seulement l’hypothèse de sa dégénérescence était un sacrilège ; il défendait qu’on y touchât. Or, les membres du Bureau politique étaient alors : Boukharine, Rykov, Kaménev, Staline, Tomsky, Trotsky et Zinoviev. Staline en a fait exécuter quatre : Boukharine, Kaménev, Rykov et Zinoviev ; il a acculé Tomsky au suicide, et après avoir exilé Trotsky il l’a fait assassiner par un de ses tueurs professionnels. Cependant si les triumvirs étaient d’accord pour instaurer un régime qui avait déjà tous les traits essentiels d’un régime totalitaire, une sourde lutte opposait Staline à Zinoviev. Celui-ci était persuadé que lui seul pouvait remplacer Lénine. Il avait en Kaménev un second tout à fait sûr, et Boukharine était alors de son côté. Au fond, nul ne pensait - sauf l’intéressé - que Staline pourrait même ambitionner la première place. Toutes ces protestations, résolutions, manœuvres, rivalités, étaient complètement ignorées dans l’Internationale ; on ne les apprit, assez tard, que par bribes. Certains faits revenaient alors à la mémoire et prenaient une signification qu’on n’avait pas pleinement comprise sur l’heure. Je ne puis ici qu’en faire un bref résumé, en dire juste ce qu’il faut pour expliquer les indécisions, les incohérences et les désastres qui marquèrent l’année. La campagne contre Trotsky avait commencé dès le début de 1923. Jusqu’alors le gros argument toujours prêt à être dirigé contre lui, c’était qu’il n’était pas un “ vieux bolchévik ”. Nombre de “ vieux bolchéviks ” avaient un passé qui n’était cependant pas trop brillant, ils avaient flanché pendant la guerre ou en Octobre, tandis que Trotsky pouvait leur opposer le sien, son rôle en 1905 et en Octobre, son attitude pendant la guerre ; peu importait, il n’était pas un “ vieux bolchévik ” [49]. Mais maintenant une rumeur qu’on retrouvait partout indiquait une manœuvre bien préparée et moins inoffensive : “ Trotsky s’imagine être Bonaparte, Trotsky veut jouer aux Bonaparte. ” Elle circulait dans tous les coins du pays ; des communistes rentrant à Moscou venaient parfois m’en informer ; ils comprenaient que quelque chose se tramait contre Trotsky : “ Vous devriez l’en informer ”, me disaient-ils. Aux séances régulières du Bureau politique, Trotsky s’efforçaient de retenir l’attention des membres sur les problèmes du moment, qui ne manquaient certes pas de gravité. On l’écoutait, on ne décidait rien [50]. Car le vrai Bureau politique n’était pas celui que le Parti connaissait ; Trotsky en était éliminé ; Kouibychev l’y remplaçait. J’eus l’occasion d’assister, fortuitement, à une de ses réunions. C’était en mai 1923, lors du Comité exécutif élargi convoqué pour examiner la situation créée par l’occupation de la Ruhr. Le jour de mon arrivée à Moscou, Zinoviev m’avait fait demander d’aller le voir dans la soirée. Je me rendis directement à son logement ; je le trouvai en compagnie de Boukharine, et comme tous deux paraissaient surpris et amusés de me voir entrer, je demandai : “ Qu’y a-t-il donc ? ” - On ne vient plus comme cela chez Zinoviev, dit en riant Boukharine ; il faut passer par le secrétariat. ” De grands changements étaient intervenus à l’intérieur du Parti communiste français depuis le 4e Congrès ; Zinoviev était impatient de me questionner à ce sujet ; c’est ce qui expliquait son empressement tout à fait inhabituel à me voir. La conversation se poursuivait depuis assez longtemps quand Kaménev arriva, puis Rykov, Tomsky... J’eus à peine le temps d’entrevoir la figure chafouine de Staline - je ne l’avais encore jamais vu malgré mes fréquents séjours à Moscou - car Olga Ravitch s’approcha alors de moi et me mit gentiment à la porte en disant : “ Ca ne va pas être amusant pour vous à présent ; ils vont tous se mettre à parler russe. ” Toutes les décisions étaient prises sans Trotsky, parfois même par Zinoviev seul, ainsi qu’il en advint pour l’ “ insurrection ” déclenchée en Bulgarie en septembre. Trotsky avait tout ignoré de cette désastreuse opération. Quand il demanda des explications à Zinoviev, celui-ci se borna à répondre, d’un air détaché : “ Il arrive qu’à la guerre on perde parfois une division. ” On peut comprendre maintenant pourquoi les délégués français à la réunion secrète de Moscou rapportaient des informations confuses et contradictoires : c’est que l’incohérence et l’indécision régnaient parmi les dirigeants du Parti communiste russe et de l’Internationale communiste ; ils étaient trop préoccupés de s’attribuer la succession de Lénine en faisant une politique contraire à la sienne ; cela les obligeait à ruser, à tromper constamment le Parti, à remplacer les débats approfondis par des conciliabules secrets d’où étaient écartés les militants les plus capables. Le secret de ces délibérations était tel que Trotsky lui-même se trompa sur la position prise par Staline dans la question allemande. C’était la première fois que ce dernier participait à la vie de l’Internationale communiste. L’attitude qu’il eut alors ne fut révélée que beaucoup plus tard, en 1929, quand Brandler, exclu de l’Internationale, publia, pour sa justification, la lettre que Staline avait adressée à Zinoviev et à Boukharine. Lettre importante pour l’histoire des événements d’Allemagne et pour la biographie du personnage : Staline s’était prononcé finalement contre l’insurrection. “ Il est de notre intérêt, écrivait-il, que les fascistes attaquent les premiers ; cela ralliera l’ensemble de la classe ouvrière autour des communistes (l’Allemagne n’est pas la Bulgarie). D’ailleurs, d’après toutes les informations, les fascistes sont faibles en Allemagne. ” Ce début ne se signalait évidemment pas par la clairvoyance. Zinoviev était plutôt favorable à l’insurrection, mais il hésitait ; il pensait sans doute à certains précédents peu encourageants. Quand enfin, après tous ces flottements, on se décida pour la préparation de l’insurrection, le moment favorable était déjà passé, et on imposa à Brandler la direction d’une action à laquelle il avait été opposé. Les partis communistes des pays voisins de l’Allemagne qu’on avait mis en état d’alerte furent déconcertés par la capitulation sans combat. Staline se trouva d’accord avec Zinoviev pour essayer de dégager la responsabilité de l’Internationale en faisant de Brandler le grand responsable. C’était la première application de la tactique du bouc émissaire qui, par la suite, devint la règle.

Notes [48] “ Le 26 mai 1922 Lénine fut frappé par la première attaque de paralysie ; la direction du Parti garda quelque temps la nouvelle secrète. Lénine, qui s’était toujours préoccupé de la santé de ses camarades, avait été lui-même une source inépuisable de vitalité. Maintenant sa maladie était si sérieuse qu’on ignorait s’il pourrait jamais reprendre son travail. Les manœuvres pour sa succession commencèrent immédiatement. Précisément parce que Trotsky apparaissait comme l’héritier désigné, les dirigeants du Parti s’unirent contre lui ; c’est ainsi que se développèrent les circonstances historiques qui allaient permettre à Staline de devenir le chef. ” (Ruth Fischer, Stalin and German Communism, p. 235.) [49] Lénine s’était heurté à cette sorte de “ vieux bolchéviks ” dès son arrivée à Petrograd, en avril 1917, et il en parlait alors en ces termes : “ Le mot d’ordre et les idées bolchévistes dans l’ensemble sont complètement confirmés, mais, concrètement, les choses se sont présentées autrement qu’on eût su le prévoir, d’une façon originale, plus singulière, plus variée. Ignorer, oublier ce fait signifierait qu’on s’assimile à ces “ vieux bolchéviks ” qui ont plus d’une fois déjà joué un triste rôle dans l’histoire de notre parti en répétant une formule ineptement apprise au lieu d’avoir étudié l’originalité de la nouvelle et vivante réalité. ” (Cité par Trotsky, Histoire de la Révolution russe, I, 431.) [50] “ Durant 1923, la participation de Trotsky au Bureau politique fut réduite à une simple formalité. Toutes les questions étaient examinées et les décisions prises en séances secrètes de tous les membres moins Trotsky. ” (Ruth Fischer, Stalin and German Communism, p. 236, Harvard University Press.)

1924

I : Mort de Lénine La décomposition du communisme était déjà apparente quand Lénine mourut, le 21 janvier 1924. Après sa mort, elle se développa à une allure accélérée. Dans sa dernière intervention, au 4e Congrès de l’Internationale communiste, Lénine avait mis en garde les communistes de tous les pays contre une imitation mécanique et servile des méthodes russes. Zinoviev fit de cette imitation une règle obligatoire. De plus, sous la prétention de “ bolchéviser ” les partis, il introduisit le totalitarisme dans toute la vie de l’Internationale communiste. Au moyen d’émissaires qu’il dépêchait dans les sections, il supprimait, dès avant le congrès, toute opposition. Partout où des résistances se manifestaient, les moyens les plus variés étaient employés pour les réduire ; c’était une guerre d’usure où les ouvriers étaient battus d’avance par les fonctionnaires qui, ayant tout loisir, imposaient d’interminables débats ; de guerre lasse, tous ceux qui s’étaient permis une critique et qu’on accablait du poids et de l’autorité de l’Internationale cédaient provisoirement, ou s’en allaient. Au 5e Congrès de l’Internationale communiste, en juillet 1924, Zinoviev, épanoui, s’écriait : “ Nous avons réalisé la “ bolchévisation ” à cent pour cent. ” Il croyait son règne assuré. Au faîte du triomphe personnel, il ne pouvait concevoir que le plus obscur des triumvirs le dominerait en l’espace de deux années et le ferait abattre d’une balle dans la nuque dix ans plus tard dans les caves de la Loubianka. C’était désormais Moscou sans Lénine.

2 Messages de forum

  • Extrait de la préface d’Albert Camus au livre de Rosmer "Moscou sous Lénine" :

    En Russie, et principalement à Moscou et à Léningrad, après la révolution d’octobre et avant la mort de Lénine. Temps superbes où le monde semblait recommencer, l’histoire commencer enfin sur les ruines d’un empire ! Même des hommes qui, à un autre bout du monde, souffraient toujours d’oppression, se crurent alors libérés et pensèrent toucher à ce que Liebnecht appelait les portes du ciel.

    Répondre à ce message

  • I° Congrès de l’I.C.

    Manifeste de l’Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier !
    Mars 1919

    Il y a soixante-douze ans, le parti communiste présenta au monde son programme sous forme d’un manifeste écrit par les plus grands prophètes de la Révolution prolétarienne, Karl Marx et Friedrich Engels. A cette époque déjà, le communisme, à peine entré dans sa lutte, était accablé sous les poursuites, les mensonges, la haine et les persécutions des classes possédantes qui devinaient justement en lui leur ennemi mortel. Pendant ces trois quarts de siècle, le développement du communisme a suivi des voies complexes, connaissant tour à tour les tempêtes de l’enthousiasme et les périodes de découragement, les succès et les durs échecs. Mais au fond le mouvement suivit la route tracée par le Manifeste du Parti communiste. L’heure de la lutte finale et décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les apôtres de la Révolution sociale. Mais elle est arrivée. Nous, communistes, représentants du prolétariat révolutionnaire des différents pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie, rassemblés à Moscou, capitale de la Russie soviétique, nous nous sentons les héritiers et les continuateurs de l’œuvre dont le programme a été annoncé il y a soixante-douze ans.

    Notre tâche est de généraliser l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière, de débarrasser le mouvement des mélanges impurs de l’opportunisme et du social-patriotisme, d’unir les forces de tous les partis vraiment révolutionnaires du prolétariat mondial et par là même de faciliter et de hâter la victoire de la Révolution communiste dans le monde entier.

    Léon Trotsky

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0