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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Comment la convocation des Etats Généraux et les cahiers de doléances ont mis (...)

Comment la convocation des Etats Généraux et les cahiers de doléances ont mis le feu au mécontentement populaire

dimanche 21 septembre 2008, par Robert Paris

Lettre de convocation des Etats Généraux à Versailles

« De par le roi
« Nous avons besoin du concours de tous nos fidèles sujets pour Nous aider à surmonter toutes les difficultés où Nous Nous trouvons, relativement à l’état de nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de notre royaume. Ces grands motifs nous ont déterminé à convoquer l’assemblée des Etats de toutes les provinces de notre obéissance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous ses yeux, que pour nous faire connaître les souhaits et les doléances de nos peuples (...) »
Le Roi de France
Fait à Versailles le 24 janvier 1789

Les revendications contradictoires des cahiers de doléances de la Révolution « française »
« Sa Majesté sera très humblement suppliée d’ordonner la suppression de tous les privilèges attribués à tous les fonds de terre réputés nobles, quelle que soit la qualité de leur possesseur ; et que les impositions de toutes natures (. .) soient supportés par tous les fonds de terre indistinctement (...) »
Cahiers de doléances de la communauté d’Uchau, sénéchaussée de Nimes, 14 mars 1789

« (...) La conservation des exemptions personnelles et des distinctions dont la noblesse a joui dans tous les temps sont des attributs qui la distinguent essentiellement et qui ne pourraient être attaqués ou détruits qu’en opérant une confusion des ordres. L’abus qui résulterait d’une telle innovation est trop évident pour qu’il soit nécessaire de le discuter. La Noblesse du bailliage d’Amont demande donc que l’ordre dont elle fait partie soit maintenu dans toutes ses prérogatives personnelles (...) Tous les ordres étant unanimement convenus de respecter les propriétés, la Noblesse n’entend en aucune manière se dépouiller des droits seigneuriaux honorifiques et utiles tels que justice haute, moyenne et basse, chasse, pêche, mainmorte, tailles, corvées, lods, colombiers, censes, redevances, dîmes, commise, mainmise, droit de retrait, consentement, et autres quels qu’ils soient (...) Si l’inamovibilité des juges des justices seigneuriales est contestée par le Tiers Etat, les députés la maintiendront de tout leur pouvoir, ainsi que la justice des seigneurs dans son état actuel, et ce pour l’intérêt même des communautés. »
Cahiers de doléance de la Noblesse du Bailliage d’Amont
12 août 1789

« On demande la suppression entière de la gabelle, vrai fléau de l’Etat, la vente libre du tabac, la suppression des traites dans l’intérieur du royaume, la chasse libre à tout propriétaire, n’étant pas juste que les moissons soient ravagées pour flatter l’ostentation des nobles et ruiner le laboureur, l’amortissement des rentes dues au seigneur (...), un égal d’impôts (...), l’extinction de la taille, capitation et accessoires, l’abolition de la féodalité (...), suppression des francs-fiefs, (...) faire rendre compte aux ministres des fonds qui leur sont confiés. »
Assemblée du bourg de Chérances, 6 mars 1789

« Sire, ce n’est qu’avec la plus vive douleur que nous voyons de grosses pensions accordées à des courtisans vils et intrigants, qui se parent aux yeux de Votre majesté des dehors du mérite. Des émoluments considérables sont attachés à des charges sans fonctions. Si vous saviez, Sire, de combien de sueurs, de combien de larmes est arrosé l’argent qui entre dans vos trésors (...) Nous ne pouvons nous dissimuler, Sire, que c’est la noblesse qui consume la majeure partie des revenus de l’Etat. (...)
Cahier de doléances de Saint-Quintin et Cayra

« Pour nous représenter aux Etats Généraux, nous ne pouvons choisir ni seigneur ni noble sans le plus grand danger. Il est des seigneurs humains, généreux, bienfaisants ; mais ils ne sont pas moins jaloux de leurs droits, de leurs privilèges et de nous tenir dans leur dépendance. »
Cahier de doléances de Vieuvic

« Nous déclarons ici, au nom de l’humanité, l’extinction de certains droits féodaux que l’ignorance des siècles barbares a consacrés à l’orgueil féroce des nobles possesseurs de quelques vieux châtels. »
Cahier de doléance des vitriers de Saint-Maixent

« Nous déclarons ne jamais consentir à l’extinction des droits qui ont caractérisé jusqu’ici l’Ordre Noble et que nous tenons de nos ancêtres. .. Nous prescrivons formellement à notre député de s’opposer à tout ce qui pourrait porter atteinte aux propriétés utiles et honorifiques de nos terres (...) »
Cahier de doléances de la Noblesse du Bailliage de Montargis

« Nous respectons les droits légitimes de Messieurs de la Noblesse, mais n’y a-t-il pas des droits illégitimes, des droits ridicules, des droits tyranniques ? Le franc-fief, le rachat : parce que l’un de nos parents meurt, il faut payer une somme (...) Les lods et ventes perçus quand il n’est question que de l’échangez d’un champ avec un autre, la servitude, l’esclavage des moulins. (...) »
Cahier de doléances de Ruca et Landébia

« Que le Tiers état, satisfait de tous les droits qu’il a acquis et de ceux que la noblesse a perdus, cesse enfin de se plaindre, qu’il jette les yeux sur tous les Etats de l’Europe : il y verra dans tous les royaumes une noblesse plus privilégiée que la noblesse française. »
Cahier de doléances de la Noblesse de la sénéchaussée de Castres

« Nous ne paierons plus aux seigneurs de rachats ni lods ni ventes, mais nous les paierons aux hôpitaux à l’avenir, pour l’entretien, pour la nourriture des mineurs, orphelins, infirmes, vieillards, incapables de gagner leur vie dans l’étendue du fief. (...) Que toutes les abbayes soient supprimées au profit de Sa Majesté pour payer la dette nationale. »
Cahier de doléances des artisans de Pont-L’abbé

« Que la loi catholique et romaine, qui depuis Clovis a toujours été la foi du royaume très chrétien, y soit la seule permise et autorisée, sans mélange d’aucun autre culte public ; qu’il soit pris des précautions contre l’abus que les protestants commencent à faire de l’édit qui leur rend l’état civil (...) Que les ecclésiastiques soient maintenus dans la jouissance de toutes les dîmes dont ils sont en possession, de quelque nature qu’elles puissent être (...) »
Cahier de doléances du Clergé du bailliage d’Orléans

« D’ordonner que, conformément aux anciennes lois de l’Eglise et à l’administration primitive des revenus affectés aux ecclésiastiques, les décimateurs soient obligés de laisser annuellement, dans l’ étendue de leurs bénéfices, une portion déterminée de leur dîme, pour être appliquée à la subsistance des pauvres. (...) Que cette communauté, ayant éprouvé une émigration des sujets non catholiques de Sa Majesté, par l’effet de la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 (...) ne peuvent s’empêcher de supplier sa Majesté d’étendre ses bienfaits jusqu’à révoquer entièrement les exceptions protées par le susdit édit (...) »
Cahier de doléances de la communauté d’Uchau – sénéchaussée de Nîmes

« Par reconnaissance pour la haute-noblesse, par reconnaissance pour les gentilshommes qui, par leur bravoure, aux dépens de leur vie, soutiennent nos intérêts, éloignent l’ennemi, défendent et gardent la patrie, on souhaiterait que leur principal manoir et le chef-lieu de leur fief d’où ils tirent leur nom, fussent exempts d’impôts (...) »
Cahiers de doléances d’Orléans

« Nous disons que le premier Ordre du Royaume offre au premier coup d’œil des richesses extraordinaires presque toujours employées à des dépenses d’ostentation, qui peuvent tout à la fois suffire à l’acquit des dettes de l’Etat et à leur honnête entretien. Pour poursuivre ce but, il faut réduire tout le Haut-Clergé au tiers de leur revenu (...) et tout le bas clergé ou séculier à 1500 livres de pension (...) »
Cahiers de doléances de Le Burgaud (Haute Garonne)

« Ainsi la noblesse jouit de tout, possède tout, et voudrait s’affranchir de tout ; et cependant si la noblesse commande les armées, c’est le Tiers état qui les compose ; si la noblesse verse une goutte de sang, le tiers état en répand des ruisseaux. La noblesse vide le trésor royal, le Tiers état le remplit ; enfin le Tiers état paie tout et ne jouit de rien. »
Cahiers de doléance d’Aix

« On fermerait en vain les yeux sur la révolution (...) elle n’en est pas moins réelle. »
Sieyés, un des initiateurs de la révolution française
dans « Qu’est-ce que le tiers état ? »

« Un Anglais qui n’est pas pénétré d’estime et d’admiration pour la façon sublime dont se réalise en ce moment une des plus importantes révolutions que le monde ait jamais vu, est sans doute mort à tout sens de la vertu et de la liberté (...). »
Journal anglais The Morning Post du 21 juillet 1789,
sur la prise de la Bastille

« Le dimanche 12 juillet au matin, jusqu’à dix heures, personne encore à Paris ne savait le renvoi de Necker. (…) Mais la nouvelle se confirme, elle circule, la fureur aussi… Un jeune homme, Camille Desmoulins, sort du café de Foy, saute sur une table, tire l’épée, montre un pistolet : « Aux armes ! » (…) Le cortège, armé de bâtons, de pistolets, de haches, suit d’abord la rue Richelieu, puis en tournant le boulevard, les rues Saint Martin, Saint denis, Saint Honoré et vient à la place Vendôme. Là, devant les hotels des fermiers généraux, un régiment de dragons attendait le peuple et fondit sur lui. (…) Vers l’après-midi, le commandant Besenval, voyant le trouble augmenter, (…) craignant à la fin qu’on ne lui reprochât à Versailles de n’avoir rien fait, donna l’ordre insensé, barbare digne de son étourderie, de pousser ce peuple avec les dragons. (…) Alors, on court aux armureries, on prend ce qu’on trouve. (…) A l’Hotel de ville, la foule a déjà cherché les armes, les a trouvées et prises. (…) Le lundi 13 juillet, (…) l’Assemblée indignée arrêté que Mr Necker emportait les regrets de la nation, qu’elle insistait pour l’éloignement des troupes, que non seulement les ministres mais les conseillers du roi seraient tenus pour responsables des malheurs présents (…) L’Assemblée reprit ainsi sa noble attitude ; désarmée au milieu des troupes, sans autre appui que la loi, menacée pour le soir de dispersion, d’enlèvement, elle marqua bravement ses ennemis à la face du nom de banqueroutiers. (…) L’Assemblée, après ce vote, n’avait qu’un asile, l’assemblée elle-même, la salle qu’elle occupait ; hors de là, pas un pouce de terre au monde ; aucun de ses membres n’osait plus coucher chez lui. (…) Le prévôt Flesselle, le même jour, était convoqué à Versailles par le roi et à l’Hotel de ville par le peuple. (…) Il alla à l’Hotel de ville, fut acclamé dans le Grève. (…) Le prévôt hasarda alors une question grave : « A qui prêtera-t-on serment ? » « – A l’assemblée des citoyens ! », dit vivement un électeur. (…) La situation était terrible, (…) Mais le cœur était immense, chacun le sentait grandir d’heure en heure dans sa poitrine. Tous venaient à l’Hotel de ville s’offrir au combat : c’étaient des corporations, des quartiers qui formaient des légions de volontaires. (…) Il ne manquait plus que des fusils. (…) Le 13 juillet, Paris ne songeait qu’à se défendre. Le 14, il attaqua. (…) L’attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Personne ne proposa. Mais tous y crurent. Tous agirent. (…) On sait ce qui se fit au Palais-Royal, à l’Hotel de ville ; mais ce qui se passa au foyer du peuple, c’est là ce qu’il faudrait savoir. »
Jules Michelet
Dans « La Révolution française »

L’abolition du système féodal ... appelée par les féodaux

« Les hommes assemblés, à l’exception dudit M. Riondet, curé, et de quelques autres habitants en très petit nombre (pour rendre hommage à la vérité), ont déclaré s’être armés et attroupés hier matin en très grand nombre, transportés dans la maison dudit Me Bertray, notaire de ce lieu, dans celle de nous châtelain, et dans celle de notre greffier, qu’ils ont de force et avec menaces fait exhiber tous les titres, papiers, documents qui intéressaient le seigneur de Vaulx et plusieurs autres particuliers, qu’ils s’en sont emparés, les ont porté sur la place publique, de ce lieu où ils les ont fait brûler. »
Saint Alban (30 juillet 1789)
D’après « La grande peur de 1789 » de Georges Lefebvre

« Le but du projet d’arrêté (relatif à la sûreté du royaume) que l’Assemblée vient d’entendre est d’arrêter l’effervescence des provinces, d’assurer la liberté publique et de confirmer les propriétaire dans leurs véritables droits. Mais comment peut-on espérer d’y parvenir sans connaître quelle est la cause de l’insurrection qui se manifeste dans le royaume. (...) Les communautés ont fait des demandes : ce n’est pas une constitution qu’elles désiré (...) Qu’ont-elles demandé ? (...) Que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés. (...) Ces communautés voient depuis trois mois leurs représentants s’occuper de ce que nous appelons et de ce qui est, en effet, la chose publique ; mais la chose publique leur paraît être surtout la chose qu’elles désirent et qu’elles souhaitent ardemment obtenir. (...) Qu’est-il arrivé dans cet état de choses ? Elles ont cru devoir s’armer contre la force, et aujourd’hui, elles ne connaissent plus de frein ; aussi résulte-t-il cette disposition que le royaume flotte dans ce moment entre l’alternative de la destruction de la société ou d’un gouvernement qui sera admiré et suivi par toute l’Europe. Comment l’établir ce gouvernement ? Par la tranquillité publique. Comment l’espérer cette tranquillité ? En calmant le peuple, en lui montrant qu’on ne lui résiste que dans ce qui est intéressant pour lui de conserver. Pour parvenir à cette tranquillité si nécessaire, je propose : (...) 1°) l’impôt sera payé par tous les individus du royaume 2°) toutes les charges publiques seront à l’avenir supportées également par tous (...) 3°) tous les droits féodaux seront rachetables par les communautés (...) 4°) corvées seigneuriales, mainmortes et autres servitudes personnelles seront détruites sans rachat. (...)
Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main armée veulent s’enrichir dans le sein des calamités : dans plusieurs provinces, le peuple tout entier forme une espèce de ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres et surtout pour s’emparer des chartiers, où les titres de propriétés féodales sont en dépôt. Il cherche à secouer enfin le joug qui, depuis tant de siècles, pèse sur sa tête et il faut l’avouer, Messieurs, cette insurrection quoique coupable (car toute agression violente l’est) peut trouver son excuse dans les vexations dont il est victime. (...) Le peuple, impatient d’obtenir justice et las de l’oppression, s’empresse de détruire ces titres, monuments de la barbarie de nos pères. Soyons justes, Messieurs : qu’on nous apporte ici des titres qui outragent non seulement la pudeur mais l’humanité même ; qu’on nous apporte ces titres qui humilient l’espèce humaine, en exigeant que les hommes soient attelés à une charrette comme les animaux du labourage ; qu’on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs ! Qui de nous, Messieurs, dans ce siècle de lumières, ne ferait pas un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins et ne porterait pas le flambeau pour en faire un sacrifice sur l’autel du bien public ? Vous ne ramènerez, Messieurs, le calme dans la France agitée que quand vous aurez promis au peuple que vous allez convertir en prestation en argent, rachetables à volonté, tous les droits féodaux quelconques (...) »
Vicomte de Noailles à l’Assemblée Nationale
présentant le Projet d’arrêté du 4 août 1789

« Monsieur, la séance du mardi au soir, 4 août, est la séance la plus mémorable qui se soit tenue jamais dans aucune nation. (...) Monsieur le Vicomte de Noailles fit une motion, et demanda que les droits de banalité, rentes nobles foncières, droits de minage, exclusifs de chasse, de fuie, colombier, cens, redevances, dîmes, rachats, tous droits qui pèsent sur le peuple, et sont la source des déprédations des justices subalternes, des vexations des officiers, puissent être rachetés à un taux fixé par l’Assemblée nationale. Le comte Mathieu de Montmorency appuyé fortement cette motion. Plusieurs membres de la Haute Noblesse se joignirent à lui. Les ducs d’Aiguillon, du Châtelet proposèrent que, dès le moment, la Noblesse et le Clergé prononçassent le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires. Le président Saint-Fargeau ajouté qu’ils consentissent à faire rétrograder le sacrifice, pour les six derniers mois de 1789. Les circonstances malheureuses où se trouve la Noblesse, l’insurrection générale élevée de toutes parts contre elle, les provinces de Franche-Comté, de Dauphiné, de Bourgogne, d’Alsace, de Normandie, de Limousin, agitées des plus violentes convulsions, et en partie ravagées, plus de cent cinquante châteaux incendiés, les titres seigneuriaux recherchés avec une espèce de fureur, et brûlés, l’impossibilité de s’opposer au torrent de la Révolution, les malheurs qu’entraînerait une résistance même inutile, la ruine du plus beau royaume de l’Europe en proie à l’anarchie, à la dévastation (...) tout nous prescrivait la conduite que nous devions tenir, il n’y eut qu’un mouvement général. Le Clergé, la Noblesse se levèrent et adoptèrent toutes les motions proposées. (...) Il eût été inutile, dangereux même pour vous, de s’opposer au sens général de nation. C’eût été vous désigner, vous et vos possessions, pour victimes de la fureur de la multitude ; c’eût été vous exposer à voir incendier vos maisons.. (...) Les connaissances plus détaillées que nous avons de l’état malheureux de la noblesse ne nous ont pas permis de balancer un instant. »
Marquis de La Ferrière
Lettre au Chevalier de Rabreuil (7 août 1789)

« Les citoyens timides, les hommes qui aiment leur repos, les heureux des siècles, les sangsues de l’Etat et tous les fripons qui vivent des abus publics ne redoutent rien tant que les émeutes populaires : elles tendent à détruire leur bonheur en amenant un nouvel ordre des choses. »
Le révolutionnaire Jean-Paul Marat
dans « L’ami du peuple », journal du 10 novembre 1789.

La révolution s’étend en Europe
« Sacrée Majesté !
« Les nouvelles de France deviennent toujours plus alarmantes et l’effet qu’elles font sur les esprits dans ce pays ne l’est pas moins. Il est cruel de se voir à la veille de perdre, par des événements absolument imprévus, le fruit de tout ce qui s’est fait jusqu’ici. (...) ce qui est certain est que la folie des Français gagne de façon étonnante. On s’en ressent déjà en Hollande et je viens de recevoir une lettre de l’évêque de Liège qui s’en plaint également chez lui. « 
Lettre de Hans Schlitter, ministre des Pays-Bas autrichiens à l’empereur Joseph II

Les révolutions en Europe – 1780-1790
« Quelles révolutions ? Celles qui bouleversèrent le monde occidental entre 1770 environ, et 1850. Nous avons montré, qu’à notre avis, la Révolution « française » ne pouvait être isolée d’un vaste mouvement révolutionnaire qui commença dans les colonies anglaises d’Amérique vers 1770 et ne termina son cycle qu’après les troubles européens de 1848-1849. Le mouvement a été provoqué par les transformations de tous ordres qui ont perturbé la société occidentale : démographiques, économiques, sociales, intellectuelles, politiques. Dans ce grand mouvement, la France tient une place éminente, et sans doute prépondérante, mais on ne saurait plus aujourd’hui parler de Révolution française sans rappeler que cette révolution n’est que l’un des maillons d’une vaste chaîne qui a déroulé ses anneaux pendant quatre-vingt ans et fait passer l’Occident du système féodal (plus ou moins dégradé) au régime capitaliste. La révolution des Etats-Unis s’étale sur près de vingt ans (1770-1789). (...) Les révolutions en Europe eurent lieu de 1780 à 1790. (...) C’est de 1780 à 1799 que la révolution a été la plus violente et la plus riche en conséquences, c’est en 1789 qu’elle a atteint en France ses résultats les plus décisifs, l’abolition du régime féodal, et c’est de 1792 à 1796 qu’en France aussi, elle a formulé les théories les plus audacieuses et tenté la construction d’un régime démocratique (...)
C’est aux Etats-Unis que l’explosion se produisit d’abord. (...) le mouvement ne tarda pas à gagner l’Europe. Dès 1760, à l’intérieur même de la Grande-Bretagne, alors au plus fort de la lutte contre les « insurgents » d’Amérique, des mouvements révolutionnaires éclataient. Les Irlandais (...) profitaient de leur rassemblement sous les armes pour réclamer plus de liberté, et l’égalité entre catholiques et protestants d’Irlande. (...) A Londres, toujours la même année 1780, éclataient des émeutes très graves. (...) Les concessions accordées aux catholiques irlandais provoquèrent à Londres une gigantesque insurrection qui perdit tout caractère religieux pour se transformer en une lutte des pauvres contre les riches, les Gordon Riots, en juin 1780. (...) Le gouvernement britannique parvint à se rendre maître des soulèvements irlandais et anglais, mais il n’est pas douteux que la reconnaissance de l’indépendance des Etats-Unis et la signature de la paix en aient été précipitées (1782-1783. Aux Provinces-Unies, alliées de Etats-Unis, de la France et de l’Espagne contre l’Angleterre, le mouvement fût plus grave et prit une véritable allure révolutionnaire. (...) La bourgeoisie hollandaise qui occupait la majorité des sièges dans les municipalités, les états provinciaux et les états généraux, (...) se révolta. (...) En 1783, commence une insurrection qui, quatre ans plus tard, contraint le stathouder ( Guillaume V d’Orange) à quitter La Haye. (...) Guillaume V demanda l’aide des forces armées britanniques et prussiennes. (...) la révolution des Provinces-Unies succombait devant l’assaut des forces de la réaction. Si Guillaume V avait demandé l’aide des armées étrangères, c’est qu’il avait sous les yeux l’exemple d’une révolution facilement vaincue par les troupes des puissances conservatrices : la révolution genevoise de 1782. La population de la ville de Genève au 18ème siècle était divisée en quatre groupes : les patriciens, les bourgeois, les natifs et les étrangers. Le pouvoir appartenait en fait aux patriciens (...) En 1781, les natifs obtinrent le soutien des bourgeois contre les patriciens, et en avril 1782 ils s’emparèrent du pouvoir (...) Cependant la révolution genevoise devait être plus éphémère encore que celles des Provinces-Unies. Les patriciens qui avaient été imprudemment laissés en liberté appelèrent à l’aide les anciens alliés de la République de Genève, les bernois, les Zurichois, les rois de France et de Sardaigne. Ceux-ci envoyèrent des troupes qui bloquèrent la ville puis y entrèrent le 2 juillet 1782 ; c’était la première fois qu’en Europe, au 18ème siècle, une révolution était vaincue par l’intervention armée de l’étranger. (...) Cependant l’échec de la révolution genevoise ne découragea pas les patriotes des différents pays ; A partir de 1787, la révolution gronde, pour des raisons diverses, dans les Pays-Bas autrichiens, l’évêché de Liège et en France. De Liège en 1786 (...) aux Pays-Bas autrichiens la même année (...) et aux Etats provinciaux du Brabant (...), les troubles ne cessèrent de croître pour prendre, en 1789, comme en France, une allure révolutionnaire. Le 12 octobre 1789, les Etats de Liège, le 24 octobre ceux du Brabant publiaient des déclaration qui affirmaient les doits des habitants, et leur indépendance à l’égard des anciens souverains. Elles étaient imitées par les autres Etats des Pays-Bas et le 11 janvier 1790 ceux-ci signaient le « Traité d’Union des Etats belgiques. ». (...) La division des patriotes permit aux troupes autrichiennes de rentrer dans les Pays-Bas en novembre-décembre 1790. En même temps les troupes allemandes restauraient le Prince-Evêque à Liège. (...)
La Révolution qui se développa en France à partir de 1787 et y atteignit un degré de violence et d’intensité supérieur à celui qu’elle revêtit ailleurs, a réveillé et généralisé un mouvement qui, nous l’avons dit, avait commencé dès 1770 dans les colonies anglaises d’Amérique et s’était propagé en Europe, notamment en Grande Bretagne, aux Pays-Bas et en Suisse, à partir de 1780. »
Jacques Godechot
« La pensée révolutionnaire 1789-1799 »

S’attaquer à la propriété bourgeoise pour mieux défendre
la Révolution bourgeoise
« La force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n’avons point pensé. L’opulence est dans les mains d’un assez grand nombre d’ennemis de la Révolution ; les besoins mettent le peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez-vous qu’un empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme d’un gouvernement ? Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. La Révolution nous conduit à reconnaître ce principe que celui qui s’est montré l’ennemi de son pays n’y peut être propriétaire. Il faut encore quelques coups de génie pour nous sauver. (...) Vous reconnaîtrez ce principe : que celui-là seul à des droits dans notre patrie, celui qui a contribué à l’affranchir. Abolissez la mendicité qui déshonore un Etat libre. (...) Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maître aux gouvernements qui les négligent. (...) Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français, que cet exemple fructifie la terre (...) Le bonheur est une idée neuve en Europe. »
Saint Just
dans son Rapport sur les décrets des 8 et 23 ventose An II, 26 février et 3 mars 1794

Des esclavagistes candidats à représenter … les Noirs
« Les Planteurs de nos Colonies demandent à avoir 21 députés aux Etats Généraux. Ils ont calculé ce nombre, non seulement d’après la population blanche, mais d’après les populations noires. Comment ces mêmes hommes qui ne rougissent pas d’acheter les Africains et de les traiter comme des bêtes de somme, veulent aujourd’hui les élever non seulement d’hommes mais d’hommes libres ! Ainsi, ils osent aujourd’hui mettre des Noirs sur la ligne des Français, tandis que nous les avons vus constamment, et dans leurs écrits et dans leurs discours, les dégrader au dessous du niveau de l’espèce humaine ! Ah ! Si ce changement de langage n’avait d’autre objet que de réparer une erreur, que d’expier les délits des siècles passés, si les Planteurs ne demandaient à représenter les Noirs que pour avouer, enfin à la face de l’univers, qu’ils sont hommes comme nous, ayant les mêmes droits que nous (...) il ne serait pas de Français sensibles, éclairé, qui ne s’écriât : partageons nos droits avec les Noirs, ils sont hommes, ils sont nos frères. Mais gardons-nous ici du piège qu’on leur tend ; ce n’est pas pour faire rendre aux Noirs leur liberté, ce n’est pas pour en proscrire à jamais l’horrible trafic, que les Planteurs réclament une représentation nombreuse ; non, c’est pour continuer, pour faire sanctionner par la Nation, le régime actuel (...) »
Brissot
dans « Note sur l’admission des Planteurs »

« Bourgeois et bras nus
ou La guerre sociale sous la révolution
« Un phénomène caractéristique de toutes les révolutions consiste dans la coexistence momentanée de deux formes antagonistes de pouvoir politique. La dualité de pouvoirs, bien qu’encore relativement embryonnaire, se manifesta, avec une certaine netteté déjà, au cours de la révolution française. Elle fut (en partie) entrevue par un contemporain, le représentant en mission Ysabeau, qui écrivit, le 19 novembre 1793, au ministère de la Guerre Bouchotte : « Quel est le nouveau pouvoir qui prétend s’élever contre l’autorité légitime ? Ou plutôt, est-il deux pouvoirs en France ? Nous voyons les premiers symptômes de ce phénomène apparaître dès juillet 1789. A l’orée de la révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l’Assemblée nationale, mais déjà entre l’Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s’appuyant sur les couches inférieures du tiers-état de la capitale. Le second pouvoir, émanation directe du peuple, ne triatait pas seulement le parlement d’égal à égal, il lui parlait à peine né sur le ton de la protection (…) La dualité de pouvoirs se manifesta de façon beaucoup plus accusée à l’occasion de l’insurrection du 10 aoüt 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s’étaient réunis à l’Hotel de Ville. Le 10 août, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. Celle-ci se présenta face à l’Assemblée bourgeoise comme l’organe de la volonté populaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle ne peut être que transitoire. Tôt ou tard, l’un des deux pouvoirs doit éliminer l’autre. Au lendemain du 10 août 1792, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrent un instant. Cette situation, qui provoqua une crise politique aigüe, ne persista que quelques semaines. La Commune eut le dessous. Le 31 mars 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s’était substituée à la Commune et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité ne dura cette fois, que l’espace d’un matin. Le pouvoir officiel s’empressa de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle. Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir borugeois et le pouvoir des masses, continua sourdement. Elle prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l’Assemblée le culte de la Raison. La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Communs qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central. En février-mars 1794, la lutte se raviva entre les deux pouvoirs. Celui issu des masses fut, alors, d’avantage représenté par les sociétés populaires des sections, groupées en un comité central, que par la Commune elle-même. Mais les dirigeants de cette dernière, sous la pression populaire, eurent, à deux reprises, avant la chute des hébertistes, avant celle de Robespierre, de vélléités de coup d’Etat. Ce fut le chant du cygne de la dualité de pouvoirs. La bourgeoisie accusa les partisans de la Commune de vouloir « avilir la représentation nationale » et elle brisa le pouvoir populaire, donnant ainsi le coup de grâce à la Révolution. (…) Du moment où la bourgeoisie se mettait en travers du torrent populaire, elle devait se forger une arme lui permettant de résister à la pression des bras nus : le renforcement du pouvoir central. Le synchronisme des dates – cette fois encore – est frappant : le décret sur la liberté des cultes est du 6 décembre (1793) ; le grand décret par lequel furent mis définitivement en place les premiers éléments d’un pouvoir central fort, est du 4 décembre. On assiste à une étape de la formation de la machine de l’Etat par laquelle la bourgeoisie va asservir le prolétariat. L’Etat centralisé, bureaucratique et policier, « cet effroyable corps parasite qui enveloppe le corps de la société française et en bouche tous les pores » (selon Marx dans « Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, 1852) (…). L’une des raisons pour lesquelles l’évolution que l’on va retracer a été mal comprise provient sans doute de ce que le régime de 1793 a confondu, sous les divers noms de « dictature de salut public », « dictature montagnarde », « dictature jacobine », « gouvernement révolutionnaire », deux sortes de contrainte : d’une part, un pouvoir populaire, démocratique, décentralisé, propulsé du bas vers le haut, celui des sans culottes en armes, groupés dans leurs sections, leurs comités révolutionnaires, leurs clubs, leurs communes, exigeant à l’occasion de revers extérieurs le châtiment impitoyable de l’ennemi intérieur ; d’autre part, une dictature bourgeoise, autoritaire, centralisée, propulsée du haut vers le bas et dirigée certes contre les résidus de l’Ancien Régime, mais aussi, et de plus en plus, contre les bras-nus. (…) Le décret du 4 décembre stipulait, par ailleurs, que les comités révolutionnaires relèveraient directement et sans aucun intermédiaire du Comité de sureté générale. Ils devenaient des organes subalternes de police, des rouages d’Etat. Les communes, dans toute l’étendue de la France, et, du même coup, leurs sociétés populaires, leurs comités révolutionnaires, se virent interdire toutes relations directes entre eux, toute réunion dite centrale englobant plusieurs localités ou plusieurs départements. (…) Dans le décret du 4 décembre, un article entier leur fut consacré : « Tour congrès ou réunions centrales établis, soit par les représentants du peuple, soit par les sociétés populaires, sous quelque dénomination qu’ils puissent avoir sont révoqués et expressément défendus par ce décret, comme subversifs de l’unité d’action du gouvernement, et tendant au fédéralisme. »
(…) Les militants d’avant-garde ne se méprirent pas sur le sens du renforcement du pouvoir central, dont les premiers signes s’étaient manifestés dès l’été 1793. Ils comprirent que le gouvernement fort qui, peu à peu, s’établissait avait une pointe dirigée contre l’avant-garde populaire. Les enragés, les premiers, avaient dénoncé l’évolution qui se dessinait. Le 4 août, Leclerc avait commenté en ces termes la proposition de Danton d’ériger le Comité de Salut public en Comité de gouvernement : « Je ne vois, dans cette masse de pouvoirs réunis dans le Comité de salut public, qu’une dictature effrayante. » Les enragés constataient avec stupeur que la Terreur, dont ils avaient tant de fois réclamé l’institution n’était plus la terreur par en bas mais une terreur par en haut qui broyait indistinctement la contre-révolution et la révolution militante. Les hébertistes, qui voyaient le Conseil exécutif, où ils étaient influents, réduit par la dictature à un rôle subsidiaire, avaient aperçu, eux aussi, le danger, et l’avaient dénoncé. (…) Opposer le Conseil exécutif au Comité de Salut public, c’était mal poser la question : la vraie rivalité n’était pas tant entre ces deux organismes qu’entre le pouvoir central (Convention et Comité de Salut public) et la Commune, entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir populaire. Si l’on voulait achever d’écraser les royalistes de l’intérieur et de l’extérieur, si l’on voulait que cette contrainte ne servît pas, en même temps, contre les masses, il eût fallu se délivrer pour de bon du mythe de la « représentation », ressusciter la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792 et du 31 mai 1793. Mais il y manquait encore bien des conditions telles que, entre autres, l’existence non seulement à Paris, mais aussi dans tout le pays, d’une avant-garde suffisamment nombreuse, différenciée et consciente.
De décembre 1793 à février 1794, la réaction avait révêtu une forme encore larvée. Tandis que le pouvoir bourgeois se renforçait peu à peu, les organes du pouvoir populaire avaient été progressivement réduits : ils n’avaient pas été supprimés. A partir de mars 1794, nous entrons dans une phase de réaction ouverte. Le pouvoir central ne tente même plus de dissimuler son jeu. Il se démasque. Il frappe. La bourgeoisie révolutionnaire ne vise plus seulement à contenir le mouvement des masses, mais à le paralyser et à le décapiter. (…) Tout d’abord, l’avant-garde populaire, loin de se laisser refouler, se radicalisa, comme on dit aujourd’hui, et son agitation prit un caractère alamrmant pour la bourgeoisie. L’avant-garde – l’élite des sans-culottes de la capitale et d’un certain nombre de villes de province – n’vait pas déposé les armes. Le mouvement des masses s’était rétréci. Ce qu’il avait perdu en étendue, il l’avait regagné profondeur. (…) Il avait retrouvé la forme d’un mouvement principalement économique, d’une protestation contre la disette et la vie chère. Ce renouveau de l’agitation pour les subsistances était d’ailleurs motivé par une aggravation très nette de la situation alimentaire. (…) La bourgeoisie montagnarde, sentant monter le mécontentement populaire, eut recours aux procédés sommaires qui, une fois déjà, lui avaient réussi. Elle tenta de briser le mouvement en le privant en le privant de ceux qu’elle considérait comme ses meneurs. Prenant pour prétexte un vague complot aux préparatifs à peine esquissés, elle liquida les hébertistes comme elle avait liquidé les enragés. (…) A partir de septembre 1793, l’action des sans-culottes parisiens s’était manifestée dans de nouveaux organes du pouvoir populaire : les sociétés populaires des sections (…) coordonnées par un Comité central des sociétés populaires. (…) Par ailleurs, les sociétés populaires des sections associaient entièrement les femmes à la vie publique. Dans les sections, les femmes n’avaient pas voix délibérative. Au contraire, dans les sociétés populaires, les citoyennes se trouvaient placées sur un pied d’égalité absolue avec les hommes. Et, comme la plupart d’entre elles étaient à la pointe du combat, elles contribuaient à radicaliser les sociétés sectionnaires. Les sociiétés populaires des sections finirent par constituer une organisation distincte et rivale de celle des jacobins et de tendance plus radicale. Les membres de cet espèce de parti eurent leurs insignes. Peu à peu grandit la menace d’une forme nouvelle de pouvoir populaire, rival du pouvoir central, rival de la Convention, et la bourgeoisie en général, les jacobins en particulier, s’en montrèrent effrayés.
(…) L’assouplissement du maximum et la hausse des prix qui en fut la conséquence provoquèrent de vives réactions parmi les salariés. Ils exigèrent l’ajustement de leurs salaires au coût de la vie. (…) le 12 décembre, le Comité de Salut public arrêta : « Toutes coalition ou rassemblement d’ouvriers sont défendus ; les communications que le travail peut rendre utiles ou nécessaires n’auront lieu que par l’intermédiaire ou avec la permission expresse de l’adminsitration dont chaque atelier dépend (…) le travail ne pourra être suspendu sous aucun prétexte. (…) En aucun cas, les ouvriers ne pourront s’attrouper pour porter leurs plaintes ; les attroupements qui pourraient se former seront dissipés ; les auteurs et instigateurs seront mis en état d’arrstation et punis selon les lois. »
Le mouvement s’étendit. (…) Pendant l’hiver et le printemps 1794, les conflits du travail furent incessants, leur répression de plus en plus rigoureuse. (…) Le 17 février, le Comité de Salut public arrêta que ceux qui persisteraient à exiger un salaire supérieur au maximum seraient ragerdés comme suspects et traités comme tels.
(…) La chute de Robespierre entraina des conséquences totalement imprévues : elle accéléra le rythme, à la fois de la réaction et de la contre-révolution. Elle bouleversa le rapport des forces politiques. Tout d’abord, Thermidor stabilisa définitivement la révolution bourgeoise, c’est-à-dire détruisit l’instrument qui avait assuré le triomphe des bras nus. Depuis quelques temps l’idée de cet arrêt de la révolution était dans l’air. Elle occupait l’esprit des gouvernants, de Robespierre comme de ses collègues. Elle était désirée fortement par l’ « opinion », c’est-à-dire par les bourgeois pressés de digérer en paix. Elle était rendue possible par le fait même que les troupes coalisées se trouvaient rejetées au-delà des frontières. (…) Elle joua habilement de la terreur qu’inspirait depuis le 10 août 1792 le second pouvoir, le pouvoir des masses. (…) Elle monta le décor dans lequel se joua le dernier acte de la tragédie : la répression brutale de l’avant-garde populaire, l’annulation sur le triple plan économique, politique, religieux, de toutes les concessions faites aux bras nus, concessions déjà fortement entamées depuis des mois. Ce qui suivit fut seulement le coup de grâce. (…) La bourgeoisie n’avait jamais été capable d’intervenir dans la rue elle-même. Il lui fallait des hommes de main. Contre les aristocrates, elle avait dû recourir aux bras nus. Contre les bras nus, elle utilisa les jeunesses dorées royalistes. Comme elle fit appele aux gourdins des muscadins pour disperser les sociétés populaires, ces fascistes avant la lettre eurent barre sur elle et se crurent tout permis. Les jeunesses dorées, armées de leurs matraques, s’en donnèrent à cœur joie non seulement contre les sans culottes mais aussi contre des hommes appartenant à la bourgeoisie révolutionnaire. (…) Tout se passait comme si la révolution bourgeoise s’était livrée sans défense aux entreprises de la contre-révolution. (…) Mais cette ébauche de restauration, aussi brutale qu’inattendue, fut éphémère. Elle ne dura guère plus d’un an. La bourgeoisie demeurait la classe dirigeante de la société. Elle conservait en main la réalité du pouvoir. Les sources de la richesse restaient en sa possession. Elle laissa faire les jeunes royalistes tant qu’elle eut besoin d’eux pour mater les bras nus. Mais elle n’entendait pas renoncer aux conquêtes essentielles de sa révolution. Et, quand celles-ci furent remises en cause, elle prononça le halte-là. Le 13 vendémiaire an III (4 octobre 1795), le général Bonaparte dispersa à Paris, avec une juvénile brutalité, les énergumènes royalistes. (…) Enfin, Bonaparte immobilisa définitivement, dans sa poigne de fer, la société bourgeoise.
Il n’est pas de défaite stérile. C’est dans la défaite que les révolutionnaires s’éduquent, que la révolution prend conscience d’elle-même. La défaite, qu’est-ce sinon la rupture du voile qui dissimule aux yeux de tous les rapports de classe réels ? (…) Dans les maisons d’arrêt, les militants se retrouvent, se concertent, confrontent leurs expériences. (…) Babeuf et ses amis, dans les geôles où les avait jetés la bourgeoisie, essayèrent de tirer les leçons de la longue et tragique expérience qui venait de s’achever, le bilan de cinq ans de révolution. Pourquoi la révolution a-t-elle échoué ? Parce qu’elle n’avait pas été poussée jusqu’au bout, parce qu’elle n’avait pas été intégrale. « Qu’est-ce qu’une révolution politique en général ? » demandait « Le tribun du peuple » : « Qu’est-ce en particulier que la révolution française ? Une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres. » Cette révolution qui s’était arrêtée à mi-chemin, il fallait la mener jusqu’à son terme. « La révolution française, affirmera prophétiquement « Le manifeste des Egaux », n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. » (…)
Babeuf, le premier, soulevait soumevait un coin du voile que le socialisme moderne devait définitivement arracher. Le communisme des Egaux (…) cessait de poser le problème de la démocratie dans l’abstrait, mais en fonction de la lutte des classes et des inégalités sociales. (…) « Les Egaux entrevirent que le véritable communisme conduisait au dépérissement de l’Etat. » écrira Buonarroti.
Daniel Guérin

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