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Les armées impérialistes franco-polonaises au secours des ukrainiens ? Souvenons-nous, grâce à I. J. Singer, des Pogroms lors de la prise de Lvov par l’armée polonaise soutenue par l’armée française, en 1918.

mardi 8 février 2022, par Alex

Dans le contexte de la « crise ukrainienne » les gouvernements impérialistes intensifient leur propagande visant à exciter les nations les unes contres les autres, déchainer le patriotisme, y compris ouvrier, dans le but d’avoir le soutien de la masse de leurs populations quelles que soient leurs interventions militaires. Celles-ci sont toujours faites au nom de la démocratie.

En ce moment les armées bourgeoises américaines, françaises, allemandes, polonaises et autres sont censées avoir l’intention de protéger l’indépendance de l’Ukraine contre une invasion russe.

Un retour vers le passé pour comprendre le présent est indispensable : si c’est l’indépendance de l’Ukraine qui est à défendre, demandons-nous donc : comment les ukrainiens ont-ils conquis cette indépendance ? C’est par une guerre révolutionnaire, de 1917 à 1920. Des paysans d’Ukraine, des citadins juifs, se défendant contre les pogroms, alliés avec les ouvriers russes de l’Armée rouge, contre l’ armée polonaise bourgeoise encadrée soutenues par l’impérialisme français, et indirectement contre toutes les armées qui prétendent aujourd’hui aider l’Ukraine !

Ce sont les révolutions de Février et Octobre 1917 qui ont ouvert la voie à la libération nationale de l’Ukraine. C’est le traité de Riga (18 mars 1921) signé entre d’une part la Pologne, d’autre part l’Ukraine soviétique alliée à la Russie soviétique, qui établit officiellement l’indépendance de l’Ukraine. Ce traité ne fut pas reconnu immédiatement par la France, l’URSS reconnue seulement en 1924.

Cet épisode est peu connu, comme la Révolution d’Octobre. Ne comptons par sur les deux candidats d’extrême-gauche à l’élection présidentielle (Arthaud LO et Poutou NPA) pour en parler pendant la campagne, où il ratent encore une occasion d’exister.

Le premier congrès de l’Internationale communiste, dans sa résolution sur la terreur blanche rappelle le contexte de la guerre d’indépendance de l’Ukraine dans le cadre de la révolution ouvrière et paysanne d’après la première guerre mondiale :

Les assassins bourgeois ne reculent devant aucune infamie. Pour raffermir leur domination ils déchaînent le chauvinisme et organisent par exemple la démocratie bourgeoise ukrainienne, avec le menchevik Petlyura à sa tête ; celle de Pologne avec le social-patriote Pilsudsky et ainsi de suite ; des pogromes immenses contre les juifs qui dépassent de loin ceux qu’organisaient les policiers du Tsar. Et si la racaille polonaise réactionnaire et « socialiste » a assassiné les représentants de la Croix Rouge russe, ce n’est là qu’une goutte d’eau dans la mer de crimes et d’horreurs du cannibalisme bourgeois décadent.

Le livre d I. S. Singer « Les frères Ashkenazi » est à (re)lire d’urgence. Voici un extrait de ce livre, le chapitre 61, portant sur la prise de Lvov (Lemberg en allemand, nom porté par une rue parisienne) par l’armée polonaise en décembre 1918 ( voir aussi ici).

La première phrase en dit long sur l’entremêlement de la lutte des classes et des questions nationales en Europe de l’Est.

C’est le feu camarade Mody qui nous avait fait découvrir ce livre, dont l’auteur Israel Joshua Singer est moins connu (aujourd’hui en France) médiatiquement, mais sans doute bien plus intéressant pour des militants révolutionnaires que son célèbre frère (prix Nobel) Isaac Bashevis Singer.

On peut s’étonner que l’organisation où militait le camarade Mody, la fraction l’Etincelle du NPA ne mette plus en avant sur son site de tels ouvrages, mais par exemple une série Netflix sur la Pologne, comme The Witcher pour, en substance "comprendre la lutte des classes en Pologne au Moyen-Age" (« Par le Fer et par le Feu » de Sinkiewicz n’est-il pas bien meilleur ?)

Nous invitons les lecteurs à comparer ces deux types de sources militantes !

Les Frères Ashkenazi (Chapitre 61)

Après avoir consacré toute sa vie à la libération de la Pologne et à façonner un modèle de justice et d’égalité pour le reste du monde, Felix Feldblum vit enfin se réaliser une partie de son rêve. La Pologne était indépendante ! La couronne d’épines que le sort avait placée sur son front venait enfin de disparaître. A Cracovie, le château royal situé sur le sommet d’une montagne où poètes et rois étaient traditionnellement enterrés ne servait plus de caserne aux cavaliers autrichiens ni d’étable pour leurs chevaux. Le drapeau polonais flottait sur la ville comme sur le reste de la Pologne libre.

Les légionnaires de Cracovie, surnommés les Crocus, avançaient sur Lemberg en Galicie pour la libérer des mains des Ukrainiens qui la revendiquaient. Parmi cette armée se trouvait le régiment de Feldblum. Héroïque, il entraînait à la bataille ses hommes qui chantaient :

Avec le général Roya en tête

Sabre au clair sur son cheval,

Nous les crocus nous arrivons

Pour chasser les ukrainiens.

Toute une journée on se saoulera

Et ce sera la fin des youpins !

Des millliers, des dizaines de milliers de soldats démobilisé parcouraient le pays dans des trains bondés, accrochés aux marchepieds, juchés sur le toit, en route pour leur foyer en Ukraine, en Crimée, ne Podolie, en Volhinie ou en Russie blanche. Lorsque le grand empire polyglotte s’effondra, le chaos et le désordre le plus total régnèrent parmi l’armée autrichienne en débandade. Des soldats indisciplinés firent main basse sur les magasins militaires, volèrent leur intendants, se répandirent parmi les villes et les villages de Pologne, tuant, violant, pillant. Les nationalismes, les sentiments d’appartenance ethnique, longtemps écrasés par la domination étrangère, commencèrent à s’exprimer, Polonais, Tchèques, Hongrois, Roumains, Serbes, Croates, Bosniens, Slovènes et Ruthéniens découvraient soudain leurs identités nationales. Les Alsaciens se considéraient comme français. Les Polonais des régions occupées par les Autrichiens arboraient l’aigle polonaise et tournaient la tête aux jeunes Polonaises. D’anciens combattants aux sympathies révolutionnaires portaient un ruban rouge.

Les seuls à manquer d’une patrie où retourner étaient les Juifs. Des voyous de toutes obédiences gribouillèrent sur leurs maisons et leurs boutiques des graffiti ignobles et lourds de menaces. Les chants nationalistes et religieux s’accompagnèrent du fracas des vitres des habitations juives qui volaient en éclat. Les Juifs de Galicie orientale souffrirent plus encore que les autres, d’abord de l’arrivée des cosaques, puis de famine et d’épidémies. De jeunes soldats juifs, en route vers leurs foyers, accrochaient l’étoile de David sur leurs uniformes. les Chrétiens répliquèrent par des injures.

« Pourquoi vous ne retournez pas en Palestine ? ici, il n’y a pas de place pour vous ».

Les autres soldats juifs ne supportaient plus la règle militaire. Dans cette atmosphère de corruption générale, ils avaient hâte de reprendre leur vie, de laisser repousser leurs barbes et leurs papillotes comme avant, de reconstruire leurs foyers, de rouvrir leurs boutiques, et de marier leurs filles. Mais les vieilles querelles étaient loin d’être éteintes, et chaque minorité exigeait des Juifs loyauté et allégeance totales.

A Lemberg, les factions ennemies se déclarèrent la guerre, les Juifs, comme toujours, se trouvaient pris en étau entre les différents camps. Ils formèrent un comité de défense et, pour ménager les susceptibilités de chacun, se déclarèrent neutres. Les Polonais signèrent avec eux un pacte de non-agression tout en bouillant de colère devant ce qu’ils considéraient comme une trahison.

« Vous ne perdez pas pour attendre ! Vous, les youpins, on vous montrera ce que c’est que la neutralité ! »

Les crocus arrivèrent, délogèrent les Ukrainiens. En guise de remerciement, les Polonais leur offrirent de faire une descente sur le quartier juif. Une horde de prêtres et d’employés, de nonnes et de prostituées, de mères de familles et de voleurs, d’ecclésiastiques et d’enseignants se précipita pour leur porter main-forte.

« A mort les Juifs ! hurlaient-ils. pendez-les par la barbe ! Chassez cette vermine ! »

Les légionnaires se répartirent en groupes de dix, chacun sous le commandement d’un officier et d’un sous-officier. Plus nombreux que les Juifs, ils ne furent pas longs à les désarmer et à pendre les chefs de l’organisation d’auto-défense. Ils bouclèrent le quartier et s’installèrent pour la nuit en attendant de déclencher l’opération.

Le lendemain matin à sept heures précises, ils postèrent leur mitrailleuses lace de Cracovie, rue de l’Oignon, rue de la Synagogue, rue Zhulkiev et autres points stratégiques. L’attaque était prête, un ver de terre n’aurait pu passer. Les mitrailleuses arrosèrent les murs et fenêtres tandis que des soldats jetaient des grenades à l’intérieur des maisons. L’air vif de novembre s’emplit de hurlements. Dans leur tentative de fuite quelques personnes furent abattues sur-le-champ. Jugeant qu’ils avaient suffisamment terrorisé la population, les officiers ordonnèrent de de cesser le feu et envoyèrent des patrouilles à l’assaut des maisons. Un poste de commandement fut installé dans le théâtre municipal où circulait un incessant va-et-vient de messagers porteurs d’ordres et de rapports. Les soldats défonçaient portes et volets, pendant que leurs gradés fouillaient l’endroit. L’argent et les bijoux allaient dans leur havresacs, les objets de moindre valeur, ils les enroulaient dans des couvertures arrachées aux lits. Certains anciens combattants juifs des régiments polonais enfilèrent leurs uniformes dans l’espoir de détourner la furie des attaquants. Rien n’y fit.

« Un Juif reste un Juif, dit la troupe. Toujours. »

Ils violèrent des jeunes femmes sous les yeux de leurs familles, forcèrent des maris à regarder leurs femmes soumises à des assauts répétés, battirent comme plâtre des femmes âgées, piétinèrent des femmes enceintes, passèrent au fil de la baïonnette des bébés dans leur berceaux.

« Il ne doit pas rester un seul Juif dans la Pologne chrétienne ! » hurlaient les officiers.

Le butin récolté dans des camions militaires fut centralisé, trié et redistribué parmi les civils. Ce fut une véritable foire d’empoigne où élégantes en fourrures, ouvrières couvertes de châles, paysannes en babouchkas, filles des rues, infirmières et bonnes soeurs se disputaient pour obtenir leu dû. D’autres arrivaient en voiture, plus riches et plus gourmands. Les magasins des Juifs furent systématiquement vidés. Des camions se croisaient, plein de marchandises en provenance du quartier juif, vides lorsqu’ils s’y rendaient.

LE deuxième jour, lorsque le pillage fut terminé, ordre fut donné de brûler le quartier juif. Des barils d’essence volée chez les Juifs arrivèrent sur des camions. Les soldats en arrosèrent des paillasses et des lits de plume et y mirent le feu, après avoir fermé toutes les issues du quartier. Des hurlements d’hommes, de femmes et d’enfants montèrent vers le ciel tandis que s’étiraient de longues flammes et des colonnes de fumée.

« Cuisez dans votre propre jus sales Juifs ! » hurlaient les soldats. Tous ceux qui tentaient de fuir étaient immédiatement abattus par des tireurs d’élite. Les soldats se consacrèrent ensuite aux oratoires et aux synagogues, qu’ils dépouillèrent de leurs rideuax de velours, de leurs couronnes d’or et d’argent, des ornements de Rouleaux de la Loi, des candélabres, des gobelets d’argent, des mains de lecture. Deux adolescents risquèrent leur vie pour aller sauver les objets sacrés. ils furent tués sur-le-champ. Plusieurs officiers se firent des turbans avec les rideaux de soie et de velours qui cachaient l’Arche sainte, et se mirent à imiter les balancements des Juifs en prière tandis que leurs hommes piétinaient les Rouleaux et pissaient dessus. Pour finir ils mirent le feu aux synagogues.ùùA l’intérieur, des Juifs vêtus de leur linceul et de leur châle de prière s’adonnaient à l’ultime confession à Dieu en se frappant la poitrine. Un officier un peu plus sensible que les autres fit ouvrir les portes pour qu’ils puissent échapper à la fournaise. Trop tard.

Le carnage continua trois jours et trois nuits. Le quatrième jour les survivants sortirent des ruines en rampant, et recherchèrent leurs morts. Ils recouvrirent les cadavres carbonisés de talith, et déposèrent les ossements non identifiés dans des jarres de terre ainsi que ce qu’il restait des Saints Rouleaux pour pouvoir les enterrer selon la Loi. Soixante-deux morts reposaient dans leur talith.

Tous les journaux polonais rapportèrent le récit de la libération de Lemberg. Elle représentait une victoire spectaculaire sur les insurgés bolchéviques. Cet esprit d’indépendance se répandit dans les autres villes de Pologne. Les juifs furent éliminés de tous les métiers, si éloignés fussent-ils des cercles gouvernementaux. Des soldats polonais attrapèrent de vieux juifs dans la rue, leur arrachèrent la barbe, et même la peau, firent sortir des marchands de leurs boutiques pour les obliger à balayer la rue et creuser des fossés. Dans les églises les prêtres louaient Dieu et son Fils qui avaient sauvé le Peuple des peuples, destiné à servir de modèle de justice et d’équité aux Chrétiens de par le monde.

Tous les Juifs de Lemberg assistèrent aux obsèques des victimes du pogrom. Parmi les quarante mille hommes et femmes en noir se détachait un uniforme bleu pâle : c’était Felix Feldblum, les épaules basses, les yeux tristes, la barbe en bataille. Officier de la Légion polonaise, socialiste, champion des opprimés, patriote polonais, il était venu conquérir la ville. Il avait eu beau intervenir auprès du commandement polonais, on ne l’écouta pas.

« L’ordre est de livrer les Juifs aux soldats pour quarante-huit heures », lui avait-on répondu.

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