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Malaquais, "Les javanais"

lundi 8 septembre 2008, par Robert Paris

Un nouveau grand écrivain, Jean Malaquais

Un article de Léon Trotsky

Il est bon que sur terre il y ait non seulement la politique, mais aussi l’art. Il est bon que l’art soit inépuisable dans ses virtualités, comme la vie elle-même. Dans un certain sens, l’art est plus riche que la vie, car il peut agrandir ou réduire, peindre de couleurs vives, ou au contraire, se limiter au fusain, il peut présenter un seul et même objet de différents côtés et l’éclairer de manière variable. Napoléon [1] était unique. Ses représentations en art sont multiples. La forteresse Pierre-et-Paul et les autres prisons tsaristes m’ont rendu le roman français tellement proche, que par la suite, durant plus de trois décennies, j’ai suivi, plus ou moins bien, les nouveautés remarquables de la littérature française. Même pendant les années de guerre civile, dans le wagon de mon train militaire, je lisais un roman français récent. Après mon exil à Constantinople, je rassemblai une petite bibliothèque d’ouvrages français contemporains, qui brûla avec tous mes livres en mars 1931. Cependant ces toutes dernières années, s’il n’a pas disparu complètement, mon intérêt pour le roman a faibli. Trop d’événements importants ont passé au-dessus de notre terre, en partie aussi au-dessus de ma tête. La fiction romanesque s’est mise à me paraître fade, presque triviale. J’ai lu avec intérêt les premiers tomes de l’épopée de Jules Romains [2]. Les derniers, consacrés principalement à la guerre, m’ont paru un pâle reportage. La guerre, visiblement, ne trouve pas en général de place dans l’art. Le plus souvent, la peinture des batailles est simplement niaise. Mais ce n’est pas le seul aspect du problème. De même qu’une cuisine trop épicée blase le palais, un amoncellement de catastrophes historiques émousse l’intérêt pour la littérature. Cependant, j’ai eu à nouveau l’occasion ces jours-ci de répéter : il est bon que l’art existe sur terre. Un auteur que je ne connaissais pas, Jean Malaquais, m’a envoyé son livre, qui porte un titre énigmatique : les Javanais. Le roman est dédié à André Gide [3], ce qui me mit un peu sur mes gardes. Gide est trop loin de nous, ainsi que l’époque à laquelle s’accordaient ses recherches lentes et confortables. Même ses œuvres récentes se lisent - bien qu’avec intérêt - plutôt comme des documents humains sur un passé définitivement révolu. Cependant, dès les premières pages il m’apparut que Malaquais ne subissait en rien l’influence de Gide. L’auteur est dans tous les domaines indépendant ; c’est ce qui fait sa force, force particulièrement précieuse à notre époque, où la dépendance littéraire sous tous ses aspects est devenue la règle. Le nom de Malaquais ne me rappelait rien, sinon une rue de Paris [4]. Les Javanais sont le premier roman de l’auteur ; d’autres titres l’accompagnent, mais il s’agit de livres encore « en préparation ». Cependant, à lire ce premier ouvrage une pensée s’impose aussitôt : il faut retenir le nom de Malaquais. L’auteur est jeune et aime passionnément la vie. Mais il sait déjà établir entre lui-même et la vie la distance artistique nécessaire pour ne pas se noyer dans son propre subjectivisme. Aimer la vie de l’amour superficiel du dilettante - il est des dilettantes de la vie, comme il est des dilettantes de l’art - n’est pas un grand mérite. Aimer la vie les yeux ouverts, sans faire taire sa critique, sans illusion, sans l’enjoliver, l’aimer telle qu’elle est, pour ce qu’il y a en elle, et plus encore pour ce qu’elle peut devenir, c’est d’une certaine manière un exploit. Donner une expression artistique à cet amour de la vie, quand on peint la couche sociale la plus basse - c’est un grand mérite artistique. Dans le sud de la France, deux cents hommes extraient du plomb et de l’argent d’une mine vétuste ; son propriétaire, un Anglais, ne veut rien dépenser pour en renouveler l’équipement. Dans la région, il y a un certain nombre d’étrangers chassés de leurs pays, sans visa, sans papiers, mal vus par la police. Ils ne sont nullement exigeants en ce qui concerne le gîte et les conditions de sécurité, et ils sont prêts à travailler pour n’importe quel salaire. La mine avec sa population de parias forme un petit monde fermé, comme l’île à laquelle s’est attaché le nom de Java, très certainement choisie parce que, par le mot « javanais », les Français désignent ce qui est incompréhensible et exotique. Presque toutes les nationalités de l’Europe, et pas seulement de l’Europe, sont représentées à « Java ». Des Russes blancs, des Polonais, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Tchèques, des Slovaques, des Allemands, des Autrichiens, des Arabes, un Arménien, un Japonais, un Noir, un Juif ukrainien, un Finlandais... Parmi tous ces métèques il n’y a qu’un Français, pitoyable malchanceux qui brandit le drapeau de la Troisième République. Dans la baraque appuyée au mur d’une usine qui a brûlé il y a longtemps, vivent trois dizaines de célibataires, qui jurent dans une langue pour presque tous différente. Chez les autres, les femmes, qui viennent de tous les coins de la terre, accroissent encore l’imbroglio linguistique. Des dizaines de Javanais passent devant nous ; sur chacun demeure un reflet de sa patrie perdue, chacun possède une personnalité convaincante et tient debout sans l’aide de l’auteur, du moins sans son aide visible. L’Autrichien Karl Muller, qui a la nostalgie de Vienne et qui récite des conjugaisons anglaises ; Hans, fils du vice-amiral allemand Ulrich von Taupfen, ancien officier de marine qui a participé au soulèvement des marins à Kiel ; l’Arménien Alboudizian, qui, pour la première fois à « Java », a mangé à satiété et s’est même soûlé ; l’agronome russe Belsky dont la femme n’a pas toute sa raison et dont la fille est folle ; le vieux mineur Ponzoni, qui a perdu ses fils dans la mine en Italie et qui bavarde tout aussi volontiers avec le mur, avec son voisin de travail qu’avec une pierre sur la route ; le « Docteur Magnus » qui a abandonné ses études universitaires en Ukraine à la veille de les terminer, pour ne pas vivre comme les autres ; le Noir américain Hilary Hodge, qui, tous les dimanches, nettoie ses bottines vernies, souvenir du passé, sans les mettre jamais ; l’ancien marchand russe Boutov, qui se fait passer pour un ancien général, afin d’attirer les clients dans son futur restaurant. D’ailleurs Boutov meurt avant le début du roman : reste sa veuve qui dit la bonne aventure. Rescapés de familles brisées, chercheurs d’aventures, participants occasionnels à des révolutions ou à des contre-révolutions, débris de mouvements nationaux et de catastrophes nationales, exilés de toutes sortes, rêveurs et voleurs, lâches et demi-héros, déracinés, enfants prodigues de notre époque, telle est la population de « Java », « île flottante, attachée à la queue du diable ». « Pas un seul pouce carré sur toute la surface du globe, dit Hans von Taupfen, où poser ton petit pied mignon ; excepté quoi tu es libre, pourvu que ce soit en deçà de la frontière, en deçà de toutes les frontières. » Le sous-officier de gendarmerie, Carboni, amateur de bons cigares et de vins fins, ferme les yeux sur les habitants de l’île. Temporairement, ils se trouvent effectivement « en deçà de toutes les frontières ». Mais cela ne les empêche pas de vivre à leur manière. Les hommes dorment sur des sacs de paille, souvent sans se déshabiller, fument beaucoup et boivent extrêmement, se nourrissent de pain et de fromage, afin d’économiser davantage pour le vin, se lavent rarement, et répandent une odeur âcre de sueur, de tabac et d’alcool. Il n’y a pas de personnage central dans le roman, ni d’intrigue unique. Dans un certain sens, le principal héros est l’auteur lui-même, mais il n’apparaît pas. Le récit couvre une période de quelques mois et, comme la vie elle-même, est composé d’épisodes. Malgré l’exotisme du sujet, le livre est loin de tout folklore, comme de l’ethnographie ou de la sociologie. C’est dans le vrai sens du terme un roman, un morceau de vie devenu art. On peut penser que l’auteur a choisi à dessein une « île » isolée pour représenter plus précisément les caractères et les passions humaines, qui ne jouent pas un rôle moins important ici que dans n’importe quelle autre couche de la société. Les gens aiment, haïssent, pleurent, se souviennent, grincent des dents. Ici la naissance d’un enfant dans la famille du Polonais Warski, son baptême solennel, ailleurs, la mort, le désespoir des femmes, l’enterrement ; il y a enfin l’amour de la prostituée pour le docteur Magnus, qui jusqu’à présent n’avait pas connu de femmes. Cet épisode délicat frôle le mélodrame ; mais l’auteur se tire avec honneur de l’épreuve qu’il s’est lui-même infligée. Au travers du récit, court l’histoire de deux Arabes, cousins germains, Elahacine ben Kalifa ou Daoud Halima. Transgressant une fois par semaine la loi de Mahomet, ils boivent du vin le dimanche, mais modestement, trois litres, pour ne pas compromettre l’accumulation des cinq mille francs qui leur permettront de retourner chez eux, dans le département de Constantine. Ce ne sont pas de véritables Javanais, ils sont là temporairement. Mais voilà qu’Elahacine est tué dans la mine au cours d’un éboulement. L’histoire des tentatives de Daoud pour toucher son argent à la caisse d’épargne reste gravée pour toujours dans la mémoire. L’Arabe attend des heures, demande, espère, attend à nouveau patiemment. Finalement, on lui confisque son livret, parce qu’il est au nom d’Elahacine, le seul des deux qui savait signer son nom. Cette tragédie en miniature est relatée de façon parfaite ! Madame Michel, la tenancière du bar, s’enrichit peu à peu sur le dos de ces gens, mais elle ne les aime pas et les méprise. Non seulement parce qu’elle ne comprend pas leurs conversations bruyantes, mais aussi parce qu’ils sont trop généreux en pourboires, parce qu’ils disparaissent trop souvent on ne sait où : des gens creux qui ne méritent pas la confiance. Avec le débit de boissons, la maison de tolérance, qui en est proche, occupe, évidemment, une grande place dans la vie de Java. Malaquais les dépeint en détail, sans pitié et en même temps de manière remarquablement humaine. Les Javanais voient le monde d’en bas : précipités dans les bas-fonds de la société, ils sont obligés de se coucher sur le dos au fond de la mine, pour abattre ou creuser la pierre au-dessus d’eux. C’est une perspective particulière. Malaquais en connaît bien les lois et il sait les utiliser. Le travail à la mine est évoqué avec économie, sans détails oiseux, mais avec une force remarquable. Un artiste, simple observateur, n’écrit pas ainsi, même s’il est descendu dix fois dans le puits pour y chercher les détails techniques dont Jules Romains, par exemple, aime tant faire parade. Seul un ancien mineur, qui s’est révélé un grand artiste peut écrire ainsi. Bien qu’il possède une dimension sociale, le roman n’a en aucun cas un caractère tendancieux. Il ne veut rien prouver, ne fait de la propagande pour rien, contrairement à tant d’œuvres de notre époque, qui, en trop grand nombre, se soumettent aux ordres, même dans le domaine de l’art. Le roman de Malaquais est « seulement » une œuvre artistique. Et en même temps, nous sentons à chaque pas les convulsions de notre époque, la plus grandiose et la plus monstrueuse, la plus cruciale et la plus despotique, qu’ait connue jusqu’ici l’histoire humaine. L’union d’un lyrisme personnel réfractaire et d’une poésie épique violente, celle-là même de son temps, fait, peut-être le charme principal de cette œuvre. Le régime illégal a duré des années. Dans les moments difficiles, le directeur anglais, toujours ivre, à qui manquent un œil et une main, a régalé de vin et de cigares le brigadier de gendarmerie. Les Javanais ont continué à travailler sans papiers, dans des galeries de mines dangereuses, se sont enivrés chez Mme Michel, se sont cachés à tout hasard derrière des arbres, quand ils rencontraient les gendarmes. Mais tout a une fin. Le mécanicien Karl, fils d’un boulanger viennois, a abandonné sans autorisation son travail dans le hangar ; il se promène au soleil sur le sable de la rive, écoute le bruit des vagues, interpelle les arbres qu’il rencontre. Dans le bourg voisin de l’usine travaillent des Français. Ils ont leurs petites maisons, avec l’eau et l’électricité, leurs poules, leurs lapins, leurs salades. Karl, comme la majorité des Javanais, regarde ce monde sédentaire sans envie, avec une nuance de mépris plutôt. Ils « ont perdu le sentiment de l’espace, mais ont acquis le sentiment de la propriété ». Karl fend l’air d’une branche qu’il a cueillie, il a envie de chanter, mais, comme il n’a pas de voix, il siffle. Pendant ce temps se produit un éboulement dans la mine, deux hommes sont tués : le Russe Malinov, qui a soi-disant reconquis Nijni-Novgorod sur les bolcheviks, et l’Arabe Elahacine ben Kalifa. Le gentleman Yakovlev, ancien premier élève du Conservatoire de Moscou, pille la vieille femme russe Sofia Fedorovna, veuve d’un général imaginaire, sorcière qui a amassé quelques milliers de francs. Karl regarde par hasard par la fenêtre ouverte et Yakovlev lui assène un coup de bûche sur la tête. C’est ainsi que la catastrophe s’abat sur « Java », une série de catastrophes. Le désespoir sans limite de la vieille est hideux : elle tourne le dos au monde, répond par des injures aux questions du gendarme, reste sur le plancher sans manger, sans dormir, un jour, deux, trois, se balançant d’un côté à l’autre au milieu de ses propres immondices, dans le bourdonnement des mouches. Le vol suscite une note dans le journal. Où sont les autorités consulaires ? Pourquoi ne veillent-elles pas ? Le gendarme Carboni reçoit une circulaire sur la nécessité de contrôler sévèrement les étrangers. Les liqueurs et les cigares de John Kerrigan n’ont cette fois-ci aucun effet. « Nous sommes en France, monsieur le Directeur, et nous devons nous conformer aux lois françaises. » Le directeur est obligé de télégraphier à Londres. La réponse est : fermer la mine. L’existence de Java s’arrête. Les Javanais se dispersent, pour se cacher dans d’autres fissures. Le ton guindé est étranger à Malaquais ; il n’évite ni les mots forts, ni les scènes âpres. La littérature actuelle, particulièrement la littérature française, se permet en général sur ce point incomparablement plus que ne se permettait le vieux naturalisme de l’époque de Zola [5], qui fut condamné par les rigoristes. Il serait comiquement pédant de philosopher sur le thème : est-ce un bien, est-ce un mal ? La vie est devenue plus nue, plus impitoyable, particulièrement depuis la guerre mondiale, qui a détruit non seulement de nombreuses cathédrales, mais aussi de nombreuses conventions ; il ne reste à la littérature qu’à se régler sur la vie. Mais quelle différence entre Malaquais et un autre écrivain français, qui se rendit célèbre il y a quelques années par un livre d’une crudité exceptionnelle ! Je parle de Céline [6]. Personne avant lui n’avait parlé des besoins et des fonctions du misérable corps humain avec une telle insistance physiologique. Mais la main de Céline est guidée par une rancune aigrie, qui vise à rabaisser l’homme. L’artiste, médecin de profession, veut, semble-t-il, nous suggérer que la créature humaine, obligée qu’elle est d’accomplir des fonctions aussi viles, ne se distingue en rien du chien ou de l’âne, si ce n’est par une ruse et un esprit de vengeance plus grands. Cette attitude haineuse envers la vie a rogné les ailes de l’art de Céline : il n’est pas allé plus loin que le premier livre. Presque en même temps que Céline un autre sceptique est devenu rapidement célèbre, Malraux [7], qui cherchait des justifications à son pessimisme non en bas, dans la physiologie, mais en haut, dans les manifestations de l’héroïsme humain. Malraux a donné un ou deux livres importants. Mais il lui manque un pivot intérieur, il s’efforce d’une manière organique de s’appuyer sur une force extérieure, sur une autorité établie. L’absence d’indépendance créatrice répand dans ses dernières œuvres le poison de l’insincérité et les rend vaines. Malaquais n’a pas peur de ce qui est vil et vulgaire dans notre nature, car, malgré cela, l’homme est capable de création, d’élan, d’héroïsme, - il n’y a là rien de stérile. Comme tous les véritables optimistes, Malaquais aime l’homme pour les possibilités qui existent en lui. Gorki a dit autrefois : « L’homme, cela sonne fier ! » Malaquais ne tiendrait peut-être pas des propos aussi didactiques. Mais c’est précisément une attitude semblable envers l’homme qui passe dans son roman. Le talent de Malaquais a deux alliés sûrs : l’optimisme et l’indépendance. Nous venons juste de nommer Maxime Gorki, autre chantre des va-nu-pieds. Le parallèle s’impose de lui-même. Je me souviens très bien du choc que le premier grand récit de Gorki, Tchelkach (1895), produisit sur le public. Un jeune vagabond issu des bas-fonds de la société faisait en maître son apparition sur l’arène de la littérature. Dans son œuvre postérieure, Gorki ne dépassa pas en fait le niveau de son premier récit. Malaquais ne frappe pas moins par l’assurance de sa première manifestation. Il est impossible de dire de lui : il est plein d’espérances. C’est un artiste consommé. Dans les écoles de l’Antiquité, on faisait passer les néophytes par des épreuves cruelles, coups, intimidations, moqueries, pour les endurcir en un laps de temps très bref. C’est cet endurcissement que la vie a donné à Malaquais, comme avant lui à Gorki. Elle les a ballottés de côté et d’autre, les a jetés à terre, les a frappés de dos et de face, et, après un tel traitement, les a lancés dans l’arène des écrivains comme des maîtres achevés. Mais en même temps quelle énorme différence entre leurs époques, entre leurs héros, entre leurs moyens littéraires ! Les va-nu-pieds de Gorki, ils sont non pas les sédiments de la vieille culture des cités, mais les paysans d’hier, que n’a pas encore absorbés la ville industrielle nouvelle. Vagabonds du printemps du capitalisme, ils portent l’empreinte de la vie patriarcale et d’une sorte de naïveté. La Russie encore jeune politiquement était grosse en ces jours de sa première révolution. La littérature vivait des attentes inquiètes et des enthousiasmes exagérés. Les va-nu-pieds de Gorki sont colorés d’un romantisme pré-révolutionnaire. Ce n’est pas pour rien qu’un demi-siècle a passé. La Russie et l’Europe ont connu une série de secousses politiques et la plus terrible des guerres. De grands événements ont apporté avec eux une vaste expérience, en général l’expérience amère des défaites et des désenchantements. Les va-nu-pieds de Malaquais sont le produit d’une civilisation mûre. Ils regardent le monde avec des yeux moins étonnés, plus expérimentés. Ils n’appartiennent pas à une nation, ils sont cosmopolites. Les va-nu-pieds de Gorki ont erré de la Baltique à la mer Noire ou jusqu’à Sakhaline. Les Javanais ne connaissent pas les frontières des États ; ils se trouvent pareillement chez eux et pareillement étrangers dans les mines d’Alger, dans les forêts du Canada ou dans les plantations de café du Brésil. Le lyrisme de Gorki est chantant, presque sentimental, souvent déclamatoire. Non moins intense en son fond, le lyrisme de Malaquais est beaucoup plus retenu dans la forme : l’ironie le discipline. La littérature française, conservatrice et exclusive comme toute la culture française, assimile lentement les mots nouveaux, alors qu’elle en crée elle-même pour le monde entier ; elle demeure assez fermée aux influences étrangères. Certes, depuis la guerre, un courant de cosmopolitisme est entré dans la vie française. Les Français se sont mis à voyager davantage, à mieux apprendre la géographie et les langues étrangères. Maurois [8] a introduit dans la littérature une figure stylisée de l’Anglais, Paul Morand [9] les night-clubs de toutes les parties du monde. Cependant, ce cosmopolitisme garde la marque indélébile du tourisme. Avec Malaquais, il en va tout autrement. Ce n’est pas un touriste. Il s’est déplacé d’un pays à l’autre habituellement par un moyen qui n’est approuvé ni par les compagnies de chemins de fer ni par la police. Il a dormi sous toutes les latitudes, il a travaillé là où il a pu, il a été soumis à des poursuites, il a connu la faim et a reçu, de notre planète, une masse d’impressions en même temps qu’il s’est imprégné de l’atmosphère des mines, des plantations et des débits de boissons bon marché, où les parias internationaux dépensent sans compter leur maigre salaire. Malaquais est un authentique écrivain français ; il possède la technique française du roman, la plus haute du monde, sans parler de la perfection de la langue. Mais ce n’est pas un Français. Je l’ai soupçonné en lisant le roman. Non parce que le ton du récit révélait l’étranger, l’observateur extérieur ; il n’en est rien : dans les pages du livre où des Français apparaissent, ce sont d’authentiques Français. Mais, dans la manière qu’a l’auteur d’aborder non seulement la France, mais la vie en général, on sent le « Javanais », qui a su s’élever au-dessus de Java. Ce pouvoir n’est pas donné aux Français. Malgré tous les soubresauts du dernier quart de siècle, ils sont trop attachés à leur mode d’existence, trop constants dans leurs habitudes, leurs traditions, pour voir le monde avec les yeux d’un vagabond. L’auteur m’a répondu, quand je le lui ai demandé par lettre [10], qu’il était d’origine polonaise. J’aurai dû le deviner. Le chapitre préliminaire du roman est centré sur la personne d’un jeune Polonais, presque un enfant, aux cheveux de lin, aux yeux bleus avides d’impressions ; son ventre est contracté par la faim et il a la mauvaise habitude de se moucher avec les doigts. C’est Maniek Bryla. Il a quitté Varsovie sous le plancher du wagon-restaurant, en rêvant de Tombouctou. S’il n’est pas Malaquais, il est son frère par le sang et l’esprit. Maniek a passé plus de dix ans en pérégrinations, il a beaucoup appris, il est devenu un homme ; mais il n’a pas perdu sa fraîcheur d’âme, au contraire, la soif de vivre, inextinguible, s’est en lui accrue, ce dont témoigne péremptoirement son premier livre. Attendons le deuxième. Le passeport de Malaquais, semble-t-il, n’est pas, encore aujourd’hui, parfaitement en règle. Mais la littérature lui a déjà conféré tous les droits de la citoyenneté. [1] Il s’agit bien entendu de l’empereur Napoléon Ier (1769-1821). [2] Jules Louis Farigoule dit Jules Romains (1885-1972), auteur de la grande fresque Les Hommes de Bonne Volonté, avait fait grosse impression sur Trotski par son oeuvre romanesque et ce dernier, au moment des procès de Moscou, avait rêvé de lui voir jouer dans les procès de Moscou le rôle qu’avait joué Émile Zola dans l’affaire Dreyfus. [3] André Gide (1860-1951) avait en réalité aidé et encouragé Jean Malaquais dont il avait compris les dons. Trotski avait conçu beaucoup d’espoirs sur l’évolution politique de Gide - ex-compagnon de route du stalinisme - après son Retour de l’U.R.S.S., mais avait été déçu par l’attitude volontairement en retrait de l’écrivain par rapport aux procès de Moscou. [4] Il y a à Paris un quais Malaquais. [5] Émile Zola (1804-1902) voulait faire dans ses romans une peinture fidèle du réel. C’est lui qui, dès 1866, compara le travail du romancier à celui du peintre naturaliste. Le réalisme de la description de certaines situations ou scènes provoqua l’indignation de tous les « bigots » de son temps. [6] Louis Fuch Destouches, médecin de son métier, était en littérature Louis Ferdinand Céline (1894-1961). Son livre Voyage au bout de la nuit (1932), que Trotski lut en 1933, lui avait fait une grosse impression. [7] André Malraux (1901-1976) avait attiré l’attention de Trotski pour son livre sur la révolution chinoise, Les Conquérants, paru en 1928, auquel il consacra un article en 1931. Malraux avait contribué financièrement pour aider La Vérité et rendu visite à Trotski à Royan en août 1933, année où il obtint le prix Goncourt pour La Condition humaine. Il avait pris la parole en 1934 au meeting parisien de protestation contre l’expulsion de France de Trotski. Mais à partir de 193§, il était devenu un véritable « compagnon de route », n’hésitant pas à assurer en 1937 que les procès de Moscou étaient pour Trotski une « question personnelle ». [8] Émile Herzog, dit André Maurois (1885-1967) avait été officier de liaison pendant la guerre auprès de l’armée britannique et avait été largement connu du grand public avec la parution en 1918 de son Les silences du colonel Bramble. Nous ignorons ce que Trotski avait lu de lui. [9] Paul Morand (1888-1976), diplomate de carrière, grand voyageur (on disait à l’époque globe-trotter) décrivit dans ses romans et nouvelles le monde cosmopolite qu’il fréquentait. [10] Il s’agit de la lettre du 19 juin 1939.

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