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L’autobiographie d’une participante de la Commune de Paris : « Souvenirs d’une morte vivante »

mercredi 2 février 2022, par Robert Paris

L’autobiographie d’une participante de la Commune de Paris : « Souvenirs d’une morte vivante »

(...)

CHAPITRE XXI

Avant l’entrée des Prussiens à Paris, le peuple avait transporté ses canons sur la butte Montmartre, car il était décidé à ne pas permettre qu’ils tombassent entre les mains de l’ennemi. Je laisse aux historiens à raconter l’histoire officielle de la Commune, comme je l’ai fait pour le premier siège. Je limite mon récit à ce qui m’est personnel.

Le 17 mars une grande agitation régnait dans Paris, on pressentait un danger, le peuple voulait se tenir sur ses gardes, mais Thiers préparait dans l’ombre un coup fourré ; renard, il pensait qu’au jeu, la première mise a presque toujours l’avantage sur l’adversaire.

L’assemblée de Bordeaux sentait bien que sa place était dans la capitale historique, mais elle avait peur des 400 000 fusils restés, entre les mains des combattants. Elle savait aussi qu’il fallait payer 5 milliards aux Allemands. Où les prendre, si ce n’est dans la poche du travailleur ? Il fallait absolument taper les Parisiens. Ainsi, d’un côté la peur, de l’autre nécessité d’argent. Il fallait donc aller au plus pressé. Désarmer Paris ; puis on pourrait lui faire suer son argent pour la rançon par de nouveaux impôts indispensables. On tuerait des citadins, Mais qu’importe qu’un sang vil soit versé ?

Tuer, pioupious, canaille, sotte espèce ? Est-ce un péché ?… Non ! Non !…

Vous leur ferez, Seigneur En les tuant beaucoup d’honneur.

La société sera sauvée.

Le plan machiavélique était fait, il restait à l’exécuter. Comment ? Il aurait fallu du temps, mais les Prussiens voulaient de l’or. Il fallait agir.

Tandis que Thiers préparait son attaque clandestine sur les batteries prolétariennes, le comité central de la Garde Nationale, en prévision d’un coup d’État, cherchait à former une fédération des gardes nationaux de Paris.

Le comité central n’avait encore que 23 membres, dont les pouvoirs étaient vérifiés ; à 1 heure du matin, ils se séparaient, ne se doutant pas de ce qui se tramait contre Paris.

À 4 heures du matin, le 18 mars, le général Susbeille s’empara, sans coup férir, de la position de Montmartre, un factionnaire tué reste seul sur le carreau, les autres, cinquante tout au plus, sont faits prisonniers. Les canons pris, point de chevaux pour les emmener. Le temps s’écoule dans l’inaction voulue ; ce n’était pas seulement pour les canons qu’on avait fait ce guet-apens, on désirait une petite émeute, pour effrayer la Garde Nationale et pouvoir saigner le peuple ; enfin à leur tour quelques gardes nationaux rassemblés en hâte donnent l’assaut à la butte, s’emparent du général Lecomte, et fraternisent avec les troupes ; le général Susbeille et sa suite, fuient, laissant aux mains de l’insurrection un otage, qui par la force des choses est devenu fatalement une victime. Le premier coup fut donc porté par Thiers et une sentinelle fut tuée ; homme pour homme.

Depuis le 15 mars, tout était prêt pour déménager à la minute, caisses et archives.

Vers les 10 heures du matin nous entendîmes des marchands de journaux crier dans les rues : « Surprise, Montmartre attaqué, canons pris, la Garde Nationale fraternise avec l’armée, les soldats mettent la crosse en l’air, le général Lecomte est prisonnier ! »

Mon mari et moi nous allâmes pour savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces racontars. Le faubourg St-Germain semblait si éloigné de la vie active des autres faubourgs.

Nous passâmes sur la Place de l’Hôtel de Ville, où il y avait une grande animation. Les vendeurs de journaux avaient dit vrai.

Le comité central au complet était réuni à l’Hôtel de Ville. Ils étaient tous, trop heureux, le soleil s’était mis de la partie une journée splendide. Le Paris qui voulait son affranchissement semblait respirer une atmosphère plus salutaire, nous pensions en effet qu’une ère nouvelle allait s’ouvrir. Mais il ne suffit pas d’avoir triomphé, il faut savoir garder le terrain conquis.

Le peuple et le comité central ne pensaient même pas à prendre des mesures nécessaires pour continuer leur victoire et assurer son succès. Il était 2 heures environ, lorsque nous étions à la place de l’Hôtel de Ville, tout le monde avait l’air en fête, et ce pauvre Paris qui a toujours besoin de clinquant, nous donnait le spectacle d’un magnifique défilé militaire de la ligne, des gendarmes allant à Versailles, qui, avec des caisses, des malles, des paquets sur leurs épaules, emportant avec eux argent et archives ; et qui plus est, tous ces gaillards allaient renforcer les bataillons des Thiers & Cie, lesquels en réalité étaient en désarroi, en ce moment-là.

On dit que le peuple est méchant et cruel, moi je dis qu’il est bête, c’est toujours le pauvre oiseau qui se laisse plumer, et cette fois vraiment, il le fit bêtement, stupidement.

Les citoyens étaient si naïfs qu’ils croyaient sincèrement faire œuvre de gloire en se hissant sur l’impériale des omnibus, lançant des programmes en profusion, en faveur du mouvement communaliste. Car il ne faut pas s’y tromper, ce que le peuple réclamait alors c’était ses franchises municipales ; il pensait qu’ayant son libre arbitre, sans autorité gouvernementale, il arriverait à une transformation sociale ; les plus avancés espéraient se fédérer dans un temps plus ou moins proche.

Je vois encore ce brillant défilé ; quelques pauvres diables de lignards se retournaient, attrapaient au vol ces morceaux de papier insignifiants, quelques-uns avaient eu l’idée d’entonner un couplet de la Marseillaise, lorsque des officiers se mirent à crier : « Sacré nom de D…, marcherez-vous espèce de brutes ! » La foule se contenta de rire et de siffler les galonnés.

La journée du 18 mars, si belle à son aurore était vaincue d’ores et déjà au déclin du jour. L’insuccès de la révolution est tout entier dans cette journée qui promettait tant.

Si au premier moment d’effervescence on avait fermé les portes de la capitale et empêché de dévaliser Archives et Monnaie et fait bonne justice de ces gens-là, je ne dis pas en les tuant, mais en les faisant simplement prisonniers, jusqu’à ce que la force morale eût vaincu la force brutale, Thiers n’aurait pas eu le temps de tromper l’opinion publique de la Province par ses mensonges et ses corruptions.

Depuis assez longtemps il avait préparé des professionnels, agents de police, gendarmes transformés en mobiles, voire même gardes nationaux, pour le coup de main prémédité. Il était décidé à tout plutôt qu’à maintenir la République. Il espérait établir sur le trône un prince d’Orléans, au risque de travailler plus tard à le renverser, son rôle principal en tout temps ayant été de faire et de défaire les gouvernements.

Ses agents et autres soudoyés par Versailles, se seraient rendus à merci, car dans le fond ce ne sont que des mercenaires, ils auraient accepté d’être avec le maître qui les aurait payés, ils n’avaient pas d’opinion en propre.

Le 20 mars dans l’après midi nous eûmes la visite d’un compagnon d’armes de mon mari, le Garibaldien duquel j’ai déjà parlé. Il nous dit qu’on fait un appel à tous les corps francs qui sont de retour à Paris et aux soldats de l’armée régulière, qui n’ont pu être réincorporés dans leur régiment respectif, pour former un bataillon pour la défense de la République. Il demanda à mon mari et à moi, de la part de quelques compagnons de combats si nous voulions faire partie de leur bataillon en formation, on nous faisait demander si nous consentirions à tenir le mess des officiers.

Nous étions un peu hésitants, mon mari m’engagea de dire oui. Il pensait que cela serait mieux que de rester avec nos tristes souvenirs, dans l’inactivité.

Nous avons accepté. Nous fîmes de l’ordre dans notre maison et trois jours après, nous étions installés à la Caserne Nationale, maintenant caserne de la République, à l’angle de la rue de Rivoli et de la place, près de l’Hôtel de Ville.

Une vie nouvelle commençait pour nous, là nous avions une chambre à nous, une magnifique cuisine, une grande salle à manger et une petite cuisine pour le service du personnel, la salle était très propre, il y avait une grande table au milieu, recouverte d’une toile cirée blanche, des tabourets paillés, un dressoir, une sorte de comptoir, une grande glace pendue au mur, sur une console, un buste de la République (en plâtre), lequel était coiffé d’un bonnet phrygien et entouré de drapeaux rouges. C’était tout.

Nous avions alors comme chefs le commandant Naze et les capitaines Martin, Letoux et plusieurs autres officiers et sous-officiers. On m’adjoignit un cuisinier et deux garçons de service, dont un se nommait Adrien Brouiller. Je m’occupais du service général, mon mari s’occupait aussi de la surveillance des garçons ; tout allait assez bien.

Un jour, je demandai au commandant Naze si l’on voulait m’autoriser à tenir table ouverte deux heures par jour, à 9 heures du matin pour donner à manger aux pauvres diables qui avaient faim (il n’en manquait pas dans Paris dans ces moments-là.) Ayant été autorisée, je donnais une bonne assiettée de soupe à chacun, une tranche de bœuf, des légumes, du pain à discrétion et un demi-verre de vin. Nous acceptions hommes, femmes et enfants, par groupes de six ; lorsque chaque groupe avait fini, six autres individus entraient. Je ne demandais pas d’où ils venaient, ni qui ils étaient ; s’ils avaient faim, cela me suffisait.

Nous avons vu défiler des types de bien différentes conditions. J’étais heureuse d’avoir pu calmer pour quelques instants la faim de ces malheureux.

Notre bataillon n’était encore ni organisé, ni habillé, ni équipé, ni armé ; parmi nous il y avait des zouaves, des spahis, des turcos ; j’avais dans mon service un nègre, il était très bon garçon.

Quoiqu’en disent les mal intentionnés, chez nous je n’ai jamais vu un homme ivre, dans notre salle et dans notre service tout le monde s’est conduit dignement et respectueusement.

Le 26 mars, le comité central, fidèle à ses engagements, déposa entre les mains du peuple son mandat, ayant fini son rôle. Le peuple était sorti de la légalité pour rentrer dans la révolution ; c’était son droit, et ce droit lui était contesté par la presse officieuse, qui accusait l’Hôtel de Ville, de l’assassinat des deux généraux, quoiqu’il n’y fût pour rien.

La presse soudoyée rendait aussi le comité central responsable de l’affaire de la rue de la Paix. Elle était payée sans doute pour faire échouer les élections, et continua sa campagne diffamatoire, mais le coup a manqué !

Plus de 200 000 bulletins affirmèrent les pouvoirs de la Commune ; ils n’avaient pas usurpé les pouvoirs comme l’avaient dit les Thiers, J. Favre & Cie.

Le suffrage universel avait légalisé le drapeau rouge de l’émeute. Les membres de la municipalité parisienne allaient siéger pour la première fois depuis 1793.

Cette fois nous avions la Commune !

Toute la population donnait la bienvenue à la révolution. Après tant de défaites, de misères et de deuils, il y eut une détente, tous étaient joyeux. Toutes les maisons étaient ornées de drapeaux rouges et de drapeaux tricolores. Sur la place, devant l’Hôtel de Ville, canons, mitrailleuses couchés sur leurs affûts reluisaient au soleil. Au front des bataillons de marche, comme aux fenêtres, les drapeaux rouges flottaient et se mêlaient aux drapeaux tricolores.

Devant l’Hôtel de Ville, une estrade avait été dressée pour les membres de la Commune, au milieu de la foule endimanchée qui les acclamait, les bataillons défilaient, descendant musique en tête. Au premier rang, les élus des arrondissements, conduits à l’Hôtel de Ville par les électeurs fédérés.

Cette fête était magnifique, grandiose. Nous eûmes quelques heures d’émotion ; à la tête des bataillons au repos, des cantinières en costumes différents, s’accoudent aux mitrailleuses, la foule est compacte, silencieuse, recueillie devant l’estrade, autel de la Patrie, adossé au temple de la révolution ! Trois coups de canon tirés à blanc retentissent.

Le silence se fait. Un membre de la Commune proclame les noms des élus du peuple, un cri s’élève, unanime :

Vive la Commune !…

Les tambours battent au champ, la Marseillaise, le Chant du départ retentissent. Les drapeaux viennent se ranger autour de l’estrade communale, la voix grave et sonore du canon répétée par les échos annonçait aux quatre coins de Paris la grande nouvelle :

La Commune est proclamée !…

Paris, abandonné par ses représentants, livré à lui-même avait le droit de constituer un conseil communal.

La Commune n’a jamais eu l’intention de gouverner la France, elle était une nécessité du moment, elle fut élue librement, elle voulait Paris libre dans la France libre.

Elle voulait affirmer la République et par elle arriver à une amélioration, non pas sociale, (une minorité seulement pensait ainsi) mais gouvernementale.

Enfin elle voulait une République plus équitable, plus humaine. La Commune s’occupera de ce qui est local.

Les départements, de ce qui est régional.

Le gouvernement, de ce qui est national, celui-ci ne pourra plus être que le mandataire et le gardien de la République, qui aurait probablement sauvé la France.

Les hommes du 4 septembre ne l’ont pas voulu, ils ont préféré s’imposer au pays. Qu’ont-ils fait ? Ils ont mieux aimé sacrifier la nation que d’accepter franchement la République.

Les hommes de la Commune, inconnus la veille, seraient devenus les rédempteurs du lendemain s’ils avaient pu réaliser leur idéal.

La bourgeoisie reproche à la Commune, qu’il y avait parmi eux des hommes tarés. En manquait-il parmi les hommes du 4 septembre ? Avaient-ils tous la conscience pure ? Ces Messieurs se permettent bien de juger le peuple sans le connaître. Nous qui les connaissons, les ayant vus à l’œuvre, nous avons le même droit.

Quel que soit le jugement de nos contemporains, les hommes de la défense nationale, dont M. Thiers était le chef suprême auront au front la tache sanglante d’avoir laissé l’ennemi écraser la France. Pour se venger d’un tel affront, résultat de leur maladresse et de leur incapacité, ces hommes se ruèrent comme des bêtes fauves sur les Parisiens, qui voulaient sauver l’honneur de la France outragée. Car ce n’est pas seulement à la Commune que Versailles a fait la guerre ; c’est à Paris ! · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Après cinq mois de siège, de famine et une honteuse capitulation, avec les dettes à payer, les ateliers encore fermés et pas de travaux d’aucun genre, le peuple acceptait encore de prolonger sa misère ; il ne voulait pas faiblir devant l’ennemi, c’était le mot d’ordre ; la Prusse nous regarde, elle est à nos portes ; soyons sages ! Et il le fut, trop même, car quelques folies qu’il eût pu faire, il n’aurait jamais égalé ce qu’à fait le gouvernement dont M. Thiers était le chef et qui supprima d’abord les 1 fr. 50 de la Garde Nationale, seule ressource de ces pauvres diables.

Cela ne pouvait encore le satisfaire ; il avait besoin d’une tuerie, de faire une saignée à ce Paris qu’il détestait tant ! Il la fit naître, l’affaire des Buttes Montmartre. Il ne fut pas encore satisfait ; plus la persévérance et le courage du peuple se maintenait, plus sa haine et sa férocité s’augmentaient dans des proportions effrayantes. On tuait pour tuer, femmes, enfants, vieillards, bourgeois paisibles et indifférents, le premier passant venu, tout y passait.

CHAPITRE XXII

Le dimanche 3 avril, sans avertissement, sans sommations légales, à 1 heure de l’après-midi les Versaillais ouvraient le feu et jetaient des obus dans Paris. 6 à 700 cavaliers, le général Gallifet en tête, appuyaient le mouvement.

Les fédérés surpris n’étaient pas en nombre, cependant ils ripostèrent ; les Versaillais, les croyant plus nombreux, prirent la fuite, abandonnant sur la route canons et officiers.

À Paris personne ne croyait à une attaque, depuis février on n’avait plus entendu le son du canon, depuis le 28 mars on semblait vivre avec plus de sécurité, dans une atmosphère de confiance et d’espoir ; la surprise fut donc grande, d’entendre la voix du canon. On croyait à un malentendu ou à un anniversaire historique quelconque.

Mais lorsqu’on vit les voitures d’ambulances, quand le mot courut : Le siège recommence, il n’y avait plus à douter. Un même cri part de tous les quartiers : Aux barricades, on traîne des canons dans la direction de la porte Maillot et des Ternes, à 3 heures 50 000 hommes criaient : à Versailles, un grand nombre de femmes voulaient marcher en avant.

Tout à coup une mitraille des plus nourrie assaille les fédérés, ils criaient à la trahison ; une panique affreuse s’en suivit. Ils avaient espéré que le Mont Valérien ne tirerait pas.

La plus grande partie des fédérés fuient à travers champ et regagnent Paris. Le 91me seulement et quelques débris, 12 000 hommes environ gagnent Rueil, peu après Flourens arrive par la porte d’Asnières avec 1 000 hommes à peine.

Les Versaillais surpris par cette sortie n’entrent en ligne que vers les 10 heures du soir. 10 000 hommes furent envoyés dans la direction de Bougival. Des batteries placées sur le côté de Jonchère, Rueil, deux brigades de cavalerie à droite, celle de Gallifet ; à gauche, vers l’aile droite l’avant garde parisienne, une poignée d’hommes firent résistance.

Flourens fut surpris dans Rueil. Las et découragé, il se coucha sur la berge et s’endormit. Cipriani, le premier découvert veut se défendre, il est assommé. Flourens reconnu à une dépêche trouvée sur lui, est conduit sur les bords de la Seine, où il se tient debout, tête nue, les bras croisés. Un capitaine de Gendarmerie, Desmarets, se dressant sur les étriers, lui fend le crâne d’un coup de sabre, si furieux, qu’il lui fit deux épaulettes, dit un gendarme.

Cipriani, encore vivant, fut jeté avec le mort dans un petit tombereau de fumier et roulé à Versailles[1].

À l’extrême gauche Duval avait passé la nuit du 2 avril avec 6 ou 7 000 hommes. Le 3, vers 7 heures, il forme une colonne d’élite, s’avance jusqu’au petit Bicêtre, disperse les avant-postes du général du Barail ; il envoie un officier en reconnaissance, lequel annonce que les chemins sont libres, les fédérés avancent sans crainte près du hameau, mais ils se croient déjà cernés.

Les envoyés de Duval prient, menacent ; ils ne peuvent obtenir ni renforts, ni munitions, un officier ordonne la retraite. Duval abandonné est assailli par la brigade Derroja.

Le 4, à 5 heures le plateau et les villages voisins sont enveloppés par la brigade Derroja et la division Pellé :

— Rendez-vous, vous aurez la vie sauve ! Les fédérés se rendent. Aussitôt les Versaillais saisirent les soldats qui combattaient dans les rangs fédérés et les fusillent, les autres sont emmenés à Versailles, leurs officiers, tête nue, marchent en tête du convoi au petit Bicêtre, la colonne rencontre Vinoy :

— Y a-t-il un chef ?

— Moi, dit Duval qui sort des rangs.

Un autre s’avance :

— Je suis le chef d’état-major de Duval.

Le commandant des volontaires de Montrouge vint se mettre à côté d’eux.

— Vous êtes d’affreuses canailles, dit Vinoy, se tournant vers ces officiers : qu’on les fusille !

Duval et ses camarades dédaignent de répondre, franchissent le fossé, viennent s’adosser contre un mur, se serrent la main, crient : « Vive la Commune ! » Ils meurent pour elle. Un cavalier arrache les bottes de Duval étalés promène comme un trophée[2].

Le général qui appelle les combattants parisiens des bandits, qui donne l’exemple de trois assassinats, n’est autre que le chenapan du Mexique.

Rien n’est plus édifiant dans cette guerre civile, que les porte-drapeaux des honnêtes gens. Leur bande accourut dans l’avenue de Paris pour recevoir les prisonniers de Châtillon, fonctionnaires, élégantes filles du monde, demi-mondaines et les filles publiques ; vinrent frapper les captifs des poings, des cannes, des ombrelles, arrachant képis et couvertures, criant : « L’assassin à la guillotine ! » Parmi les assassins marchaient Élysée Reclus pris avec Duval. Ils furent jetés dans les hangards de Satory et de-là, dirigés sur Brest en vagon à bestiaux[3].

Lorsque nous apprîmes ce qui s’était passé dans la journée et dans la nuit du 3 au 4, nous étions très surexcités, tous voulaient marcher au combat, malheureusement nous n’étions pas encore en état de défense, cependant le commandant Naze voyait l’impatience de ses soldats commanda : « Ceux d’entre vous qui sont à peu près équipés, qu’ils sortent des rangs, alors je vous compterai et j’irai à l’Hôtel de Ville demander des fusils. Une trentaine se proposèrent pour aller en reconnaissance. Le commandant obtint assez de fusils et nos amis partirent, ils allèrent ainsi jusqu’à Neuilly. Ils arrivèrent au moment d’une déroute, la panique qui s’était produite était terrible ; tous voulurent se servir de leurs fusils, à l’Hôtel de Ville on avait trouvé que des fusils à pierre (de vieux calibre), ils voulurent faire marcher la détente, elle ne fonctionnait pas tant les fusils étaient rouillés. Ils furent obligés de revenir, mais cette fois ils étaient furieux.

Notre bataillon n’était encore qu’en formation, malheureusement dans cette année de malheur, tout conspirait à ne réussir en rien et à faire échouer l’action.

La Commune, confiante en son rôle, n’avait pas l’air de prendre au sérieux l’attaque des Versaillais. Elle perdait un temps précieux en vains discours, en paroles inutiles.

L’organisation militaire était absolument défectueuse, pas d’ordre dans les administrations, on ne savait jamais à qui s’adresser, on ne pouvait rien obtenir en son temps, tout cela paralysait le mouvement ; la patience des plus braves et des plus dévoués à la cause s’usait en pure perte.

Ce jour-là le bataillon entier protesta, ils étaient tous furieux.

Que de courage et d’énergie perdus en cette terrible et désastreuse année.

Tous nos volontaires étaient impatients, ils voulaient partir dans la nuit, coûte que coûte. Ils dirent au commandant Naze : « Si à 10 heures du soir nous ne sommes pas en état de combattre, nous irons ensemble faire tapage à l’Hôtel de Ville ; on égorge nos frères, ils sont pris dans un guet-apens sans même pouvoir se défendre ; on doit aller à leur secours, car Flourens n’a pas été tué en combattant, il a été assassiné, Duval et ses amis également ont été assassinés. »

« Mettez bas les armes disaient les Versaillais, il ne vous sera rien fait. » Puis on les postait le long d’un mur, ils étaient fusillés sans jugement ; la vie de ces hommes était entre les mains de la première brute venue.

Pendant ce temps là, on pérorait au comité.

« Allons-nous être aussi lâches que les hommes de la défense nationale ? Disaient nos volontaires. Maintenant nous ne combattons pas seulement pour le territoire, mais pour sauver la République, nous voulons la France libre ! »

Notre commandant alla à l’Hôtel de Ville. N’ayant pas prévu qu’ils auraient à se défendre les délégués à la Commune étaient dans l’impuissance de satisfaire à tous les besoins immédiats. De tous côtés l’Hôtel de Ville était envahi par des hommes qui réclamaient des armes nécessaires au combat.

Enfin le 7, nous nous mîmes en marche du côté de Neuilly où une lutte violente se livrait.

Les Versaillais étaient à quelques pas des fortifications, tout semblait si calme qu’on ne s’en serait pas douté.

Dans la soirée nous prîmes nos positions dans le contre-fort des remparts, nos officiers nous recommandèrent le silence absolu, disant que l’ennemi nous guettait et qu’il fallait nous préparer à combattre

Nous étions installés tant bien que mal ; nos volontaires attendaient l’arme au pied avec courage le signal.

J’avais préparé tout ce qui est nécessaire en pareille circonstances pour nos blessés.

La nuit était sombre, il avait plu légèrement dans la soirée, le ciel avait un aspect assez étrange, tout semblait mystérieux autour de nous ; dans ce silence de mort on apercevait à l’horizon des lueurs d’incendie, on aurait entendu le froissement le plus léger.

Par maladresse un de nos amis, sans le vouloir, fit partir son fusil, ce fut le signal de la lutte, d’une lutte sauvage, il nous tomba une grêle de balles la fumée de la poudre nous aveuglait, les obus labouraient la terre. Tous furent courageux, le combat dura assez longtemps, nous allions à la mort avec conviction profonde du devoir accompli. Oh ! comme on est fort quand on a la foi, la conviction, la conscience heureuse et la gaité au cœur. Nous vengions notre chère France, outragée et vendue, nous donnions notre sang, notre vie pour la liberté ; à chaque étape sanglante nous criions : Vive la République ! Nous n’ignorions pas qu’on voulait écraser Paris pour tuer la République.

Après deux heures de lutte le feu cessa, au loin nous aperçûmes des flammes s’élevant graduellement et avec une plus grande impétuosité ; dans ce lieu presque désert, la nuit cela avait une grandeur sauvage.

La pluie avait cessé, les nuages avaient disparu, les étincelles se projetaient dans le ciel étoilé. C’était la porte de Neuilly qui brûlait, à 3 heures du matin elle était démantelée, il ne restait plus debout qu’un pan de mur, se soutenant à peine ; la flamme était si intense, éclairant l’espace d’un cercle lumineux, ce qui nous permit de voir, non à la lueur des flambeaux, mais aux reflets de l’incendie, nos désastres, et quel désastre, nos blessés et nos morts. Cette lumière fantastique se projetait sur les remparts, d’où l’on voyait nos silhouettes s’agiter sans cesse comme dans un tableau magique.

Nous attendions le jour avec impatience.

Malgré nos malheurs nous avions toujours un mot heureux pour soutenir notre courage.

Nous nous occupions de nos blessés et de nos morts que nous fîmes transporter à la mairie de Neuilly, laquelle était transformée en ambulance.

Après le devoir accompli vint le jour ; nous prîmes quelque nourriture, nous fîmes du café pour nous réchauffer, car quoi qu’on en ait dit, il n’y avait que peu de buveurs au bataillon. J’avais du cognac que ce qu’il me fallait pour ranimer nos blessés et nos mourants.

Enfin dans l’après-midi, nous prîmes un peu de repos, autour de nous tout semblait calme, nous nous couchâmes sur la terre pour y dormir. Moi-même je m’y suis installée tant bien que mal, un camarade me prêta son sac pour oreiller, pour m’élever la tête et un autre me couvrit de sa couverture.

J’étais si fatiguée que je m’endormis profondément. Les sentinelles montaient leur faction sur le rempart.

Le capitaine Letoux demanda des hommes de bonne volonté pour aller en reconnaissance ; une quinzaine d’entre eux voulurent l’accompagner. Ils explorèrent les environs immédiats, mais ne firent aucune découverte. Les autres, à leur tour, veillaient les endormis.

De nouveau une canonnade bien nourrie éclata soudain et vint nous assaillir.

Dans mon sommeil je ressentis une violente secousse semblable à un tremblement de terre. Tous mes amis me crièrent : « Ne vous relevez pas ou vous êtes morte. » Sans me rendre compte de ce qu’on me disait, à demi endormie, je me soulève légèrement, instantanément je suis recouverte de terre, je ressens une forte vibration partout le corps, mes amis me croyant tuée, arrivent en hâte pour me relever ; je n’étais qu’évanouie. Un trou immense était creusé à mes pieds ; l’obus était entré en terre à quelques mètres ; ce qui me préserva de la mort, l’obus avait éclaté trop près de moi, les éclats se sont projetés de tous côtés, et comme par miracle, personne ne fut atteint, je fus épargnée. Quand je fus revenue à moi, mes compagnons m’entourèrent, inquiets ; je les rassurai ; là, je vis toute l’affection de frères qu’ils avaient pour moi ; cela me rendait heureuse. Ces chers amis avaient tous, sans exception, le plus profond respect, je les en aimai davantage.

Le repos fini, nous nous occupâmes de nos blessés. Après, nous prîmes une légère collation. Nous mîmes notre couvert sur un tapis vert aux places où l’herbe commençait à pousser. Notre service de table se composait : d’une gamelle, d’une cuillère et d’une fourchette jumelle, d’un couteau et d’un gobelet, le tout acheté au bazar à treize sous, rue de Rivoli. Quand tout fut fini, nous partîmes pour la caserne, en chantant, quoique nous eussions la mort dans l’âme, nous pensions à nos pauvres amis que nous laissions sur ce sol labouré par des obus versaillais. « Si nous mourons, disions-nous, mieux vaut mourir en chantant. » Nous narguions la mort qui n’avait pas voulu de nous.

Lorsque nous quittâmes les tranchées, il faisait nuit. Nous arrivâmes à une passerelle qu’on avait jetée sur le fossé des fortifications, mais lorsque nous fûmes engagés sur cette passerelle, elle cassa et un grand nombre d’entre nous (et moi parmi eux) tombèrent dans le fossé ; plusieurs furent blessés légèrement, un officier eut trois côtes enfoncées en tombant sur les fusils des camarades ; il ne faisait pas clair, il était difficile de se tirer de là ; enfin on alluma des fanaux et encore une fois nous dûmes nous extriquer, personne ne fut gravement atteint, moi j’eus le bonheur de tomber un des derniers, je ne me fis aucun mal. C’est ainsi que nous rentrâmes à Paris.

1 Lissagaray. Histoire de la Révolution de 1871. Page 182.

2 Vinoy écrivit : Les insurgés jettent leurs armes et se rendent à discrétion. Le nommé Duval est tué dans l’affaire.

3 Histoire de la Révolution de 1871 par Lissagaray. Page 184.

CHAPITRE XXIII

De retour à la caserne, où nous ne sommes restés que quelques jours pour nous réorganiser, les défenseurs de la République étaient impatients ; ils voulaient repartir au plus vite pour les remparts, car les nouvelles étaient toujours tristes.

Les Versaillais, fiers de leurs exploits, faisaient publier par voie d’affiches cette notice :

« Nous avons bombardé tout un quartier de Paris. Force restera à la loi. Signé : Thiers, J. Favre &

Tous ces récits excitaient les esprits, chacun voulait repartir immédiatement. Enfin sur la demande du commandant Naze, le 25 à minuit, nous reçûmes l’ordre de partir pour le champs de Mars, de là nous devions être dirigés sur un point quelconque.

On nous promit qu’on nous donnerait des chassepots et des munitions en quantité suffisante, que rien ne nous manquerait.

Nous partîmes, non sans quelque confusion, plusieurs d’entre nous tâchaient d’effrayer les faibles et de répandre la panique ; aussi y en avait-il qui hésitaient. Naze s’en aperçut : « Citoyens, leur dit-il, si quelques-uns parmi vous n’ont pas le courage de la tâche que nous allons entreprendre, qu’ils se retirent des rangs, il vaut mieux avoir 10 convaincus que 20 hésitants. Nous agirons envers ceux qui ne veulent pas nous suivre comme il sera jugé utile, pour la cause que nous avons le devoir de défendre. » Personne n’osa reculer.

— Colonel, tous nous irons si vous nous accompagnez !

— Je vous accompagnerai !…

Naze n’était pas un traitre comme plusieurs l’ont prétendu, il était doux de caractère, assez joli garçon, poseur, pas très brave, mais il était honnête et bon.

Le commandant alla de nouveau à l’Hôtel de Ville ; nous attendions, montre en main, son retour. Dix heures et demie du soir, personne encore, on commençait à s’impatienter ; enfin il arriva triomphant avec un ordre de départ pour minuit.

Le commandant Naze fut nommé colonel ce soir-là. Le capitaine Martin fut nommé commandant. Les capitaines et les officiers, sous-officiers Berjaud, Lantara, Sebire, Letoux, Napier, Ménard, Derigny, les sergents-majors Fabre, Laurent, etc., furent mis en possession de leur compagnie respective. Il y avait un vrai remue-ménage dans la caserne ; malgré leur enthousiasme à l’idée de partir, les gradés avaient peine à coudre et à faire coudre à leur képi et sur leurs manches leurs galons. Le colonel Naze me demanda si je voulais lui coudre ses galons, qu’il m’en serait bien reconnaissant, ce que je fis en hâte, car le temps était court.

Ceux qui n’avaient rien à coudre s’impatientaient, ils disaient : Partons ; on pourra coudre ces insignes un autre jour, ce n’est pas indispensable pour se battre.

Enfin, à minuit ils étaient tous prêts, on fit l’appel et ils se mirent en rangs ; mais il nous manquait encore beaucoup de choses au moment du départ, quelques membres de la Commune vinrent nous remettre notre drapeau, sur lequel était inscrit en lettres dorées : « Défenseurs de la République » Ils nous firent un petit discours de circonstance et nous partîmes. Le colonel et le commandant me prièrent de les accompagner, tout le bataillon témoigna le même désir.

Mon mari, gravement blessé par une immense marmite pleine d’eau bouillante qui lui était tombée sur les pieds, ce qui l’avait obligé de garder le lit assez longtemps, s’était levé, mais il ne pouvait encore supporter la marche, il resta à la caserne avec ses employés, il me conseilla d’accompagner le bataillon. Je partis donc avec eux ; de la caserne on nous dirigea au Champ de Mars, dans les baraquements où nous allions être organisés par section. Dans la matinée nous devions recevoir ce qui nous manquait, ensuite partir pour un point stratégique qu’on nous indiquerait.

Le temps nous paraissait long, à midi nous nous mîmes à manger et à nous compter. À deux heures nous n’avions encore rien vu, ni rien reçu, chaque instant d’attente nous paraissait un siècle. Enfin sur les deux heures et demie je vis apparaître notre nègre, qui conduisait Mot d’ordre, notre cheval par la bride, lequel m’apportait à moi particulièrement différentes choses pour me couvrir que m’envoyait mon mari. Il nous annonçait aussi qu’une voiture pleine de couvertures et de différents articles de campement allait être distribuée dans quelques instants ; à l’économat on nous préparait une voiture de vivres, après toutes ces tergiversations, au déclin du jour, nous avons reçu nos couvertures et nos objets de campement, mais nous n’avions pas encore d’armes en suffisante quantité. Là j’eus une surprise, on m’avait fait faire une magnifique capote en drap bleu clair, avec des galons dorés, on aimait les choses artistiques dans notre bataillon, cette capote avait surtout le mérite pour moi, de bien m’abriter contre le froid, j’étais heureuse des bonnes intentions que mes amis ont eu pour moi ; pour la dernière fois j’aurai l’occasion de parler du côté décoratif de notre bataillon.

Les défenseurs de la République avaient des tuniques bleu clair, un pantalon large de même couleur avec molletières, mais moins large que ceux des Zouaves, les officiers avaient des tuniques avec revers à la Robespierre sabre au côté et képi rouge avec galons dorés, trois, quatre ou cinq selon le grade. Le costume ne manquait pas d’élégance et il était pratique. Moi, j’avais le costume de drap fin, bleu clair, jupe courte, à mi-jambe, (car on ne peut aller au combat avec des jupes longues, c’est absolument impossible, on ne pourrait pas se mouvoir), corsage ajusté avec revers à la Robespierre, un chapeau mou tyrolien et une écharpe rouge en soie, avec franges dorées en sautoir, un brassard de la convention des ambulances.

Je suivais mes amis, je leur donnais mes soins.

En marche tous étaient joyeux ; nous arrivâmes au Champ de Mars, on nous installa dans les baraquements où nous devions recevoir tout ce qui nous était nécessaire. Cette journée du 26 fut longue, quoique le temps fut magnifique, on ne voulait pas rester dans l’inaction ; d’heures en heures nous attendions ce qu’on nous avait promis, enfin dans la soirée nous vîmes apparaître des fourgons qui nous apportaient les choses promises, on nous en fit la distribution ; (il y avait une telle confusion à l’Hôtel de Ville qu’il était difficile d’obtenir en bloc les choses nécessaires.) Les chassepots manquaient encore, nos hommes étaient furieux, ils ne voulaient pas marcher au combat, avec des fusils à tabatière, ils savaient par expérience ce qu’ils valaient, ces fusils, plusieurs des nôtres avaient été blessés. C’étaient des fusils de rebut, rouillés, fonctionnant mal.

Enfin dans l’après-midi, nous reçûmes une certaine quantité de chassepots, mais pas assez pour tout le monde. Le 27 à 3 heures du matin, nous reçûmes l’ordre de nous diriger sur Issy, où nous devions prendre nos positions.

Nous quittâmes le Champ de Mars avec plaisir, tous étaient joyeux et entonnèrent le Chant du départ pour soutenir la marche. Ils étaient heureux, espérant faire payer aux Versaillais de tout acabit les souffrances du siège de Paris et de toutes les hontes de la défaite.

En arrivant près de la porte, dite de Versailles, on nous fit faire halte pour nous reconnaître, nous restâmes environ 40 minutes, il y eut un moment de désordre, beaucoup se souvenaient de leurs souffrances, de leur manque de nourriture pendant la campagne contre les Prussiens, ils ne voulaient pas franchir les remparts sans avoir les armes nécessaires pour combattre.

Le commandant Martin les encouragea en leur promettant que dès leur arrivée à Issy ils auraient ce qu’il leur faudrait[1].

Le colonel Naze avait été obligé de rester à Paris pour parfaire l’organisation et faire expédier tout ce qui nous manquait.

Le calme rétabli, on abaissa le pont levis ; le défilé passa triste et silencieux, la nuit était sombre, on ne pouvait rien distinguer autour de soi, on entendait au loin le bruit du canon résonnant à nos oreilles, on sentait que la lutte serait terrible.

Quand j’entendis le bruissement des chaînes du pont levis, lorsqu’il s’abaissa, un serrement de cœur oppressa ma poitrine ; il me semblait que nous entrions dans un immense tombeau. Lorsque nous fûmes séparés de la grande cité, on entendait de ça et de là le bruit sourd de quelques coups de fusils.

Je pressentais que beaucoup d’entre nous ne franchiraient plus ce pont, dont l’écho sinistre retentissait en mon cœur comme un glas funèbre ; à peine si nous avions marché un quart d’heure lorsque nous entendîmes une fusillade des plus nourries. Tout le monde se ranima, la tristesse qui planait un moment sur les esprits disparut complètement, pour faire place à l’enthousiasme, on ne pensait même plus à la défectuosité de l’armement. « Nous allons donc venger nos frères qui ont déjà succombé, » s’écrient-ils tous ensemble !

Chemin faisant nous rencontrâmes quatre individus à l’air suspect qui se dirigeaient du côté de Paris, un de nos capitaines leur demanda à quel bataillon ils appartenaient.

— Nous sommes neutres, répondirent-ils.

— Si vous êtes neutres, pourquoi vous dirigez-vous de ce côté et ne restez-vous pas en sûreté ? Où demeurez-vous ?

Ils ne voulurent pas répondre à cette question. Ils furent arrêtés, on supposa que c’étaient des espions. Quelques heures plus tard, ils furent mis en liberté.

Nous arrivâmes à la rue d’Issy criblée d’obus, nous prîmes place au grand séminaire. Il pouvait être 3 heures et demie de l’après-midi, nos vivres n’étaient pas encore arrivés et nous avions faim. Dès que nous fûmes à peu près installés, quelques-uns d’entre nous se mirent en route pour acheter quelque chose pour manger, car nous n’avions rien pris avant de quitter Paris ; il fut difficile de se procurer quelque nourriture, les habitants du village nous étaient hostiles ; même avec de l’argent, on ne pouvait rien se procurer, quelques-uns cependant avaient trouvé des denrées.

Le sergent Laurent et deux autres étaient allés cueillir quelques feuilles d’oseille pour faire une soupe ; dès leur retour ils se mirent en devoir de la préparer. Au moment où on allait la manger, un obus éclate et renverse la marmite, le repas fut achevé avant d’avoir commencé. Le 30, à 10 heures nous reçûmes l’ordre d’aller au feu. Joyeusement, gamelles et le reste furent abandonnés.

Le général Cluseret devait distribuer des cartouches à la tranchée, où il était en observation aux abords du parc d’Issy.

Il n’y avait pas de temps à perdre, la lutte s’annonçait terrible, on conseilla tout d’abord de ne pas trop s’avancer, disant qu’il vaudrait mieux choisir une habitation rapprochée, d’où l’on pourrait tirer ; on trouva que le petit séminaire serait propice et nous y entrâmes, mais la position était mauvaise, elle aurait fait perdre trop de munitions, l’idée fut abandonnée.

Le colonel Naze et quelques chefs de l’état-major, choisirent une propriété sur la droite comme camp d’observation. Naze donna l’ordre d’aller en avant. Le commandant Martin se mit carrément à la tête de ses hommes, il était sublime d’élan.

Je voulais partir avec eux, mais on m’empêcha de franchir la barricade du Parc, toute désolée, je me rapprochai du colonel et du capitaine Letoux :

— Dans quelques instants vous nous serez nécessaire, ne vous exposez pas inutilement.

À peine sommes-nous arrivés qu’on nous annonce que cinq des nôtres sont tués, parmi lesquels trois sergents. Voici ce qui s’était passé.

Les défenseurs de la République avaient reçu l’ordre d’aller fouiller le Parc qui avait été abandonné depuis la veille par un bataillon de la Garde Nationale et était en ce moment, au pouvoir de l’ennemi.

Une fusillade indiquait qu’on attaquait le Parc sur la gauche et la barricade qui gardait la grand’rue.

Le commandant Naze lançait sa 1re, 2me, 3me compagnies et gardait la 4me en réserve, en la plaçant à l’extrême droite, laquelle était appuyée par un détachement du 234me et du 67me bataillon de la Garde Nationale ; les deux compagnies s’élancèrent, tête baissée, dans le Parc et reprirent les positions perdues la veille, sur la barricade fut arboré le drapeau des défenseurs de la République, déjà percé par deux balles, il y resta jusqu’à la fin du combat, en le plaçant, deux officiers furent tués.

La première compagnie, sous les ordres du lieutenant Lantara, se dirigeait, par ordre du colonel Naze du côté du fort d’Issy, et en prenait possession ; le fort semblait abandonné.

Lantara reçut un parlementaire qui lui ordonnait de rendre le fort dans les 15 minutes, ou qu’il serait passé par les armes. Quoiqu’il ne restât que 23 hommes pour le défendre, le lieutenant ne tint pas compte de cet ordre de reddition, l’ennemi fut repoussé sur toute la ligne.

À la sommation de rendre le fort, le commandant Martin avait répondu aux Versaillais : « Nous ferons plutôt sauter le fort que de le rendre aux royalistes. »

Dans cette reprise du fort et du Parc d’Issy, il y a eu des actes de bravoure et d’héroïsme exécutés par notre bataillon. Le lieutenant Berjaud, plusieurs fois sous une grêle de mitraille, est allé chercher des munitions pour ses hommes qui en manquaient. Sebire, nommé capitaine sur le champ de bataille, ainsi que le capitaine Marseille ont, avec une grande énergie, défendu le drapeau qui a été à nouveau percé de trois balles. Le capitaine adjudant major Martin, commandant du fort d’Issy, les capitaines Letoux, Napied se sont particulièrement distingués, ainsi que Ménard, sous-lieutenant et Devrigny, qui ont montré un grand sang froid et un grand courage. Le sergent Laurent de la première compagnie qui a été tué, fut mis à l’ordre du jour. Fabre, blessé mortellement, également. Ces deux derniers étaient les bons amis qui, le matin, tout joyeux, étaient revenus de la cueillette d’oseille pour la soupe qu’ils avaient faite avec tant de plaisir, et qui ne fut mangée par personne.

Ces deux bons garçons sont morts dans l’ardeur du combat, ils sont morts heureux. Le sergent de la 2me compagnie fut aussi grièvement blessé.

À 4 heures on sonna la retraite. Le drapeau des ambulances fut hissé ; ordre fut donné de cesser le feu ; en hâte je m’approche de la tranchée, j’eus un moment de terrible angoisse et de rage. Tous ces pauvres enfants, qui le matin étaient encore si gais, remplis d’enthousiasme et d’amour pour la liberté, ont donné si généreusement leur vie pour sauver la République, espérant encore sauver la France.

Nous relevâmes nos blessés et nos morts sous les balles ennemies. Quoique le drapeau de la Croix-Rouge fut levé, les Versaillais tiraient toujours isolément, plus d’une fois il fallut nous coucher en tenant dans nos bras notre précieux fardeau, pour le garantir d’être tué une seconde fois. (Ces malheureux avaient beaucoup de courage pour tuer leurs frères, ils avaient été chauffés à blanc, on leur avait dit tant de mal et de mensonges de ces pauvres Parisiens.

Les Versaillais n’étaient pas nombreux à la prise du Fort, mais ils se déployaient en tirailleurs, ce qui était un grand avantage sur les nôtres, qui combattaient en ligne, képi rouge sur la tête, point de mire à une distance aussi rapprochée.

La lutte avait été terrible, trois fois notre drapeau tomba, la troisième fois il se releva et cette troisième fois il fut vainqueur. Les Versaillais abandonnèrent le terrain et fuyaient de toute part.

Lorsque nous allâmes au château, quel horrible tableau nous avions sous les yeux, étendus pêle-mêle, les morts et les blessés avaient été déposés dans les chambres au rez-de-chaussée, il y avait des nôtres, des gardes nationaux, des Vengeurs. Cela faisait mal à voir, au milieu de cette tuerie nous étions trois femmes, la cantinière des Vengeurs et une de la Garde Nationale, laquelle fut grièvement blessée. Ces deux vaillantes citoyennes ont bien mérité de l’humanité, elles eurent un grand courage et furent admirables de dévouement. Moi, j’étais la troisième, le hasard m’a épargnée.

Nous avons puisé des forces nouvelles pour soutenir et aider nos malheureux amis, pour les transporter, et d’abord leur faire le premier pansement avant de les déposer dans les voitures d’ambulances ou sur des civières[2].

Malheureusement tout nous manquait, nous n’avions pas de bandes pour les pansements, nous étions obligées de faire boire ces malheureux dans de petites boîtes à cartouches. Malgré tout, ces mutilés ne proféraient pas une plainte, pas un regret ; ils souffraient, mais ils avaient l’air contents d’avoir repris le fort ; heureux de donner leur vie pour fonder une société plus juste et plus équitable. Pour nous tous, République était un mot magique qui allait faire accomplir de grandes et bonnes choses pour le bonheur de l’humanité. Vainqueurs d’un jour, ils entrevoyaient l’aurore nouvelle qui allait se lever sur la France pour le bonheur de chacun.

En revenant de l’ambulance nous trouvons enfin dans la rue notre fourgon qui était abandonné, il contenait toutes les choses promises, il était arrivé dans l’après midi. Au grand séminaire où se tenait l’état-major on n’avait pu remiser la voiture parce qu’il y avait des marches à monter.

Ayant remarqué la bienveillance des moines du petit séminaire, le commandant Martin et un capitaine sont allés demander la permission de faire entrer la voiture dans la cour, un moine de service, n’avait pas l’air d’y consentir, « Parce que, disait-il, le fourgon est lourd, cela abîmera les pavés. » Le capitaine Letoux demanda à voir le directeur, qui vint ; le capitaine fit sa requête, le directeur était un peu hésitant, cependant, après avoir fait ses recommandations, il accepta. Notre voiture fut remisée dans une cour couverte, elle était en sûreté et nous sortîmes.

Quelle ne fut pas ma surprise de trouver ma mère, qui me cherchait dans la rue d’Issy.

— Mais, maman, que venez-vous faire ici ? vous ne pouvez pas rester, lui dis-je.

— J’étais inquiète et ton mari aussi, on dit des choses terribles à Paris sur ce qui se passe ici, je voulais savoir la vérité et s’il n’était pas arrivé quelque malheur.

— Vous voyez que tout va bien, lui répondis-je.

Je ne voulais pas lui raconter tout ce qui s’était passé naturellement, mais je lui conseillai de ne pas rester, sachant que la porte des remparts se fermerait à 7 heures et qu’après on ne passerait plus qu’avec un laisser-passer. La porte d’Issy étant close, elle ne pourrait plus repartir. Elle vint avec moi au petit séminaire, je lui fis prendre un peu de nourriture.

À ce moment-là, il y avait un grand tumulte, le général en chef Cluseret venait de donner ordre de se hâter et de se mettre en ligne, les Versaillais recommençaient l’attaque, mais on refusa de lui obéir pour deux raisons, la première, qu’il avait trop exposé ses hommes dans la journée, ce n’était pas un combat qu’ils avaient eu à subir, mais un vrai massacre. La seconde, c’est qu’ils refusaient obéissance à un général qui se présentait en civil ; il était vêtu d’un habillement gris foncé et d’un chapeau mou ; à cette objection, il ouvrit son vêtement, fit voir son écharpe et sa carte de général. Il lui fut répondu que tous ici étaient à découvert, que la vie des hommes était tout aussi sacrée que celle de leurs chefs, qu’un général en chef devait être dans les mêmes conditions qu’eux. On avait assez eu à se plaindre dans cette triste journée.

Le général Cluseret quitta Issy, il fut remplacé par le général La Cécilia. En réalité, nous n’avions pas de généraux au moment de la reprise des hostilités. L’un était parti, l’autre n’était pas encore arrivé.

On sonna le clairon, tous les fragments de bataillons se réunissaient, les nôtres avaient maintenant ce qui leur fallait pour être en état de défense. Nous étions tous en rang dans la rue ; ma mère n’ayant pas voulu partir, s’était faufilée près de moi, elle ne voulait pas me quitter, mais à l’inspection, un officier s’aperçut de sa présence, l’obligea de sortir des rangs, je la suivis, le capitaine Letoux et notre commandant la conduisirent d’autorité à l’ambulance où étaient nos blessés, ils la recommandèrent. Ils voulurent que les religieuses répondissent de sa vie, le cas échéant ; nous nous embrassâmes et je repartis rejoindre les nôtres.

Notre bataillon ayant été très éprouvé dans la journée nos amis avaient été mis en réserve ; les survivants qui avaient pris part au combat, n’allèrent pas au feu ce soir-là.

Nous sommes retournés au petit séminaire, cette fois nous y avons été très bien reçus, l’état-major était revenu là, j’étais toujours avec eux. Nous préparâmes le souper, on nous permit de manger dans le réfectoire, les pères nous avaient prêté la vaisselle nécessaire pour notre dîner, ils nous avaient même préparé des lits pour nous reposer si nous le désirions, pour moi, ils m’offrirent pour dormir, une petite chambre au rez-de-chaussée, très propre, que j’ai acceptée avec plaisir, car j’étais bien sale, j’avais grand besoin de faire ma toilette.

Quelle que soit leur opinion, ils ont été bienveillants pour nous ; malheureusement, nous n’avons pas pu profiter de leur offre. Lorsque nous étions en train de manger, nous reçûmes une décharge bien nourrie, toutes les vitres se brisèrent avec un fracas terrible, nous étions bombardés presqu’à bout portant, le séminaire tremblait sur sa base, c’était effrayant, les moines étaient épouvantés ; deux heures durant, nous avons été assaillis de toute part. Les Versaillais avaient eu connaissance de notre présence au petit séminaire, ils n’épargnèrent pas le couvent espérant nous atteindre. Nous pensions avoir été trahis. Il était environ 11 heures du soir lorsque nous descendîmes dans le jardin, presque tous les murs étaient ébranlés, criblés par les obus. Nous avions déjà bien des morts, soudain une décharge épouvantable vint nous assaillir, cette fois nous pensions que c’en était fait de nous. Nous allâmes voir au dehors, il y avait une terrible panique, dans la rue c’était un sauve qui peut, les balles atteignaient les soldats qui fuyaient, puis tout à coup, le calme se fit. À trois nous en profitâmes pour aller jusqu’à l’asile, voir nos blessés.

Il était alors minuit. Nous frappâmes à la porte de l’asile, on nous ouvrit avec assez de difficulté ; enfin nous entrâmes, dans une grande salle il y avait des lits sur lesquels nos blessés gisaient, plusieurs avaient déjà succombé, d’autres avaient des mouvements étranges, un autre avait reçu une balle entre les deux yeux, il n’avait pas repris connaissance, tout son corps était inerte, il avait la tête toute enveloppée de ouate, ses yeux seuls semblaient vivre, ils faisaient un mouvement continuel, c’était pénible à voir ; ils étaient tous horriblement blessés ; ceux qui avaient leur connaissance paraissaient heureux de nous voir, mais ils savaient qu’ils étaient perdus, malgré cela ils n’étaient pas tristes, ils acceptaient stoïquement la fin de leur existence, ils considéraient que c’était un sacrifice naturel, offert à la liberté. Nous étions vraiment plus tristes qu’eux. Lorsque nous les quittâmes, ils nous serrèrent la main bien affectueusement, je leur dis au revoir.

— Non, pas au-revoir, c’est adieu qu’il faut dire, il y a encore loin d’ici au lever du soleil. Alors nous aurons cessé de vivre, nous mourons avec confiance dans l’avenir, nous mourons heureux ! Rappelez-vous, petite sœur que les balles mâchées ne pardonnent pas.

— Dans la matinée nous reviendrons, leur dis-je, puis nous les quittâmes.

Je voulais voir ma mère, mais une religieuse me fit comprendre qu’elle se reposait, qu’il valait mieux la laisser tranquille jusqu’au matin, que je pouvais être sans inquiétude, qu’elle était très bien. Nous sommes donc partis.

Nous retournâmes au petit séminaire. Dans le village tout était calme. Nous pûmes constater tous les dégâts produits par les obus versaillais, le séminaire n’avait point été épargné.

Nous passâmes le reste de la nuit à mettre de l’ordre dans nos affaires, nous allions aux nouvelles, nous apprîmes que la défense avait faibli, cependant le fort tenait bon.

Dès l’aurore nous reçûmes l’ordre d’établir un campement dans la grand’rue d’Issy pour protéger la retraite, le cas échéant, et préserver l’entrée de Paris.

Le général La Cécilia venait d’arriver, le colonel Lisbonne avec ses Lascars prit notre place au séminaire.

Dans la matinée du 1er mai, nous sommes allés avec le capitaine Letoux et le sergent Louvel à l’ambulance pour voir nos camarades. En arrivant on nous apprit que pas un seul n’avait survécu, ils étaient tous morts dans la nuit. Nous allâmes dans la salle, tous ces pauvres amis semblaient dormir. Quelle sinistre vision ! Vivrais-je cent ans que je ne pourrais oublier cette effroyable hécatombe.

Nous avons eu 72 hommes hors de combat, ils étaient tous morts.

Enfin nous quittâmes l’ambulance, le cœur navré. Ma mère revint avec nous, elle s’était beaucoup ennuyée cette nuit-là. Des obus avaient aussi atteint l’asile.

Dans le milieu du jour mon mari vint nous voir à Issy, où il est resté quelques heures.

Le 2 et le 3 mai l’occupation ne m’a pas manqué. Je soignais les blessés isolés, de pauvres gardes nationaux atteints dans la fuite, abandonnés au bord d’un talus ou d’un fossé. Dans ces conditions, j’ai trouvé un pauvre garde national qui avait eu la force de se traîner depuis le parc jusqu’à un chemin isolé, pas très éloigné des fortifications, retenant avec ses mains sa mâchoire qui avait été brisée par un éclat d’obus et qui tombait sur le haut de sa poitrine. Il était affreux de voir cet homme dans un tel état, ne pouvant parler, tandis que d’une main il tenait son menton, il eut le courage d’écrire de l’autre main son adresse, pour qu’on le conduisît chez lui.

Je n’avais rien pour le bander, je parvins à déchirer en morceaux mon mouchoir avec lequel je fis une bande, je lui ai relevé la partie inférieure de la mâchoire, je la lui ai bandée fortement et je l’ai couché sur le bord du chemin.

Au village où je suis retournée, je retrouvai mon mari qui n’était pas encore parti, il attela Mot d’ordre (notre cheval) et nous retournâmes chercher notre blessé. Mon mari voulut bien le conduire à sa famille ; tous trois dans la voiture, mon mari, ma mère et le blessé retournèrent à Paris.

Le 4 mai dans la matinée, nous quittâmes Issy pour retourner à Paris. Lorsque nous défilâmes, notre drapeau en tête, percé par plusieurs balles et entouré d’un crêpe noir en signe de deuil, notre tristesse enthousiasma la foule, dans les rues, sur les boulevards et particulièrement dans la rue de Rivoli, on nous jeta des fleurs et des branches de feuillage.

Cette manifestation était vraiment imposante, grandiose, je sentais en mon cœur vibrer la grande âme de Paris ; cette sensation sublime qui pénètre et vous transporte comme un rêve sur les ailes d’un avenir meilleur.

Paris fut grand pendant la guerre, il fut héroïque dans sa défaite.

En arrivant à la caserne on nous présenta les armes. Nous comptions 72 morts, le vide était grand. Nous parlâmes beaucoup du courage des absents, lesquels ne reviendront jamais !

Les cadavres de nos morts seront l’humus qui enrichira notre ample domaine, et nos neveux récolteront le fruit de nos sacrifices.

Le lendemain nous devions les enterrer.

1 Le commandant Martin était un homme actif, plein de courage et d’énergie. Il était très aimé.

2 La plupart d’entre eux furent atteints par des balles mâchées pour ma part j’en ai extrait quatre, elles avaient pénétré dans les chairs ; on ne pouvait détacher l’étoffe ni de la balle, ni de la plaie ; la fièvre se propageait rapidement et le blessé mourait vite. Les balles mâchées sont presque toujours mortelles. Lorsque nos blessés furent déposés dans les voitures nous les conduisîmes à l’ambulance d’Issy (asile des vieillards) dirigée par des religieuses, nous les laissâmes et nous leur promîmes de venir les voir dans la soirée.

CHAPITRE XXIV

Nous restâmes quelques jours au repos, puis le 10 ou le 12 mai le commandant Martin et la compagnie reçurent l’ordre d’aller occuper la Muette ; lorsque nous arrivâmes au Château, les religieuses et les pensionnaires étaient partis. Il y avait un désordre horrible dans la cour ; j’ignore dans quel état était l’intérieur, car je n’y suis pas entrée.

Nous restâmes deux heures seulement au château de la Muette. Nous fûmes remplacés par le colonel Lisbonne et ses lascars.

Nous reçûmes l’ordre d’aller occuper Passy. On installa l’état-major à l’école communale, et nos hommes dans les maisons environnantes, j’ai toujours suivi l’état-major. Nous pensions rester là jusqu’à notre triomphe ou notre perte ; pour cette raison, mon mari vint nous rejoindre et se fixer à Passy avec ses employés. Il boitait encore, mais il pouvait s’occuper du service de la victuaille, moi j’allais aux remparts avec les amis, chaque jour nous avions des morts et des blessés à relever, nous avions notre ambulance dans la rue de l’Eglise, je crois, car il peut se faire que je me trompe ou que le nom de la rue soit changé depuis ce temps-là. Notre service pour les blessés aux tranchées était un peu défectueux, à force de perdre des nôtres, il manquait de personnel. Un certain jour le combat fut terrible, deux d’entre eux des soldats aguerris devinrent fous.

J’ai dans ces jours-là accompli des tours de force, dont je ne me serais jamais cru capable ; l’excitation nerveuse poussée au suprême degré transforme l’être ; soutenues par une idée, les forces se multiplient extraordinairement. Manquant de voiture d’ambulance, notre commandant avait réquisitionné deux omnibus, j’avais peu d’aides, j’ai pu seule traîner un pauvre blessé, un homme grand et fort, le tenant avec force sous les bras, le monter en arrière avec peine il est vrai, car je craignais d’augmenter sa souffrance, je parvins à le hisser et le faire entrer dans le véhicule, je l’installai sur la paille et je lui mis un oreiller sous la tête ; il me remercia par un doux sourire. C’était tout ce qu’il pouvait faire.

Pendant qu’un ambulancier était allé à un autre blessé, je préparai une place pour le recevoir, puis nous les conduisîmes à l’ambulance.

Je dois dire que je suis petite de taille, plutôt faible. Chose surprenante, toute ma vie j’ai été timide et souvent malade, ne sortant presque jamais, mais pendant huit mois de lutte, exposée à toutes les misères, aux intempéries, manquant de nécessaire, jamais je ne me suis aussi bien portée que pendant cette période.

Le 20 et 21 mai 1871. Tous nos morts avaient été déposés au parvis de Notre-Dame. Ceux de notre bataillon qui étaient décédés dans l’ambulance de Passy, avaient été dirigés sur Paris. Il y avait, je crois, ce jour-là, 17 corbillards à la file. Nous retrouvâmes dans la salle qui servait d’amphithéâtre, cinq des nôtres qui n’avaient pas été reconnus. Le capitaine Letoux et moi, nous nous mîmes en devoir de faire leur toilette et de les envelopper dans un drap, les amis les déposèrent dans la bière ; à la sortie du parvis chaque corbillard était orné de drapeaux rouges, un drap rouge couvrait le cercueil. Le drapeau des défenseurs de la République suivait le cortège, il y avait des morts de plusieurs sections ; celles-ci avaient aussi leurs drapeaux.

Le parcours et le défilé fut long. C’était vraiment imposant, partout sur notre passage et à toutes les fenêtres se montraient des figures sympathiques, on nous jetait de l’argent pour les ambulances. On me jeta à moi-même plusieurs pièces de 2 et de 5 fr., même quelques pièces d’or enveloppées dans du papier. J’ai déposé le tout dans la caisse de secours aux blessés. Il y avait parmi nous plusieurs membres de la Commune qui s’étaient joints au cortège. Nous gravîmes la rue de Charonne jusqu’au Père Lachaise. Dans le cimetière plusieurs fossoyeurs creusaient une grande tranchée où l’on déposa toutes les victimes de M. Thiers et de ses suppôts.

Plusieurs discours furent prononcés, particulièrement par Ostyn, membre la Commune, délégué généralement dans de pareilles circonstances.

Dès que tout fut fini, nous sommes revenus à l’Hôtel de Ville ; de là nous avions l’intention de prendre le bateau qui devait nous conduire au Point du Jour, pour nous rendre à Passy où notre bataillon était campé, mon mari était avec eux. Notre bateau venait de partir. Quelques-uns de nos amis se trouvant à Paris allèrent faire des emplettes. Ayant 15 minutes à attendre, je voulus rester sur le ponton jusqu’à leur retour. J’étais si fatiguée, il y avait si longtemps que je n’avais pris de repos que je me suis endormie.

Enfin un bruit se fit autour de moi, je me réveillai en sursaut, j’étais transie de froid. C’étaient les camarades qui venaient m’apprendre qu’il était inutile d’attendre plus longtemps, qu’on leur avait dit que le service des bateaux-mouches était interrompu. Ils me conseillèrent d’aller coucher chez moi ou chez ma mère, qu’eux s’arrangeraient. Le lendemain matin entre 4 et 5 heures on sonnerait le clairon au coin de la rue de Beaune, je les rejoindrais et ensemble nous retournerions à Passy.

J’avais eu froid, à dormir ainsi au bord de l’eau. Quelques instants après qu’ils m’eurent quittée, tout d’un coup j’entendis des rumeurs étranges, et je vis du côté d’Auteuil comme des lueurs d’incendie ; chancelante et émue je gagne l’Hôtel de Ville. Je m’adressai à la première personne venue pour avoir des renseignements. On me dit que le service des bateaux était interrompu, parce qu’il y avait du nouveau du côté d’Issy, et que les Versaillais étaient aux tranchées.

Nous avions eu si souvent de fausses paniques, que je ne pouvais y croire.

Enfin je résolus d’aller chez ma mère, rue de Beaune, elle m’apprit que depuis deux jours tout était bien changé dans le quartier ; le poste de police qui était mitoyen de la maison où elle habitait était occupé militairement par la Garde Nationale. Elle me raconta que l’on avait tiré par une fenêtre dans la rue de Lille, qu’un garde national avait été tué, qu’à partir de cet instant les gardes nationaux ont exigé que les fenêtres fussent surveillées, ils avaient visité les maisons suspectes et fait promettre qu’aucune tentative de ce genre ne se renouvellerait. Ils avaient établi des postes de surveillance dans la rue de Lille, rue de Beaune, rue de Bac. On disait aussi que les propriétaires du Petit St-Thomas, rue du Bac avaient conservé tous leurs employés pendant la lutte entre Paris et Versailles et les avaient armés jusqu’aux dents. (Les Magasins du Bon Marché n’ont rien fait de semblable.)

Après tous les renseignements donnés, ma mère m’obligea de prendre quelques moments de repos, me promettant de veiller et de me réveiller à la moindre alerte.

Toute habillée je me suis jetée sur un sofa où je n’ai pas tardé de m’endormir, depuis de longs mois je ne m’étais vraiment pas reposée. Depuis le 5 avril elles étaient rares les nuits données au sommeil.

À peine endormie, j’ai fait un rêve étrange, j’ose à peine le raconter, tant je crains d’être accusée d’exagération ou d’invraisemblance, pourtant c’est l’exacte vérité : Le peuple était vaincu, Blanqui et l’archevêque étaient condamnés à mort par la volonté de M. Thiers, lequel m’obligeait d’assister à cette horrible scène, à demi-réveillée, j’entendis un bruit, je croyais poursuivre mon rêve ; le bruit se rapprochait de plus en plus, des chaines semblaient traîner sur les pavés de la rue, je me réveille en sursaut, j’ouvre la fenêtre, j’écoute attentivement si le signal convenu se fait entendre, le jour paraissait à peine. Ce que je voyais était bien triste, tous les fédérés battaient en retraite ; les bruits de chaînes mêlés à mon rêve étaient bien la réalité, nos pauvres fédérés faisaient pitié, ils avaient l’air si malheureux, les yeux baissés, tenant les chevaux, par la bride, traînant derrière eux tout leur attirail de guerre, ce qu’ils avaient pu sauver, ne disant mot, le défilé dura assez longtemps, ils avaient perdu leurs dernières illusions !

Paris avait été envahi sur plusieurs points à la fois.

Ces fédérés venaient d’être attaqués à un bastion de Vaugirard, qu’ils avaient dû abandonner.

Ils se dirigeaient du côté de l’Hôtel de Ville. Ils savaient bien qu’ils n’avaient rien à attendre de bon désormais ; à partir de cet instant, ils désiraient combattre et mourir pour fonder la République.

Le cœur serré, je quittai ma mère ; je n’avais plus qu’elle au monde, mais je m’étais engagée, je devais remplir mon devoir. Qui sait, peut-être, ne nous reverrons-nous jamais.

— Adieu, chère maman, ayez du courage, lui dis-je.

Pauvre mère, elle en avait eu si souvent besoin dans sa vie. Je ne doutais pas d’elle, mais elle voulait me suivre dans la lutte suprême.

Je voulais absolument pénétrer à Passy, j’espérais encore y parvenir. Je désirais retrouver mon mari, quoiqu’on m’eût dit qu’il était mort, je supposais qu’il y avait beaucoup d’exagération dans tout ce que j’entendais raconter.

— Lorsque tu étais un enfant, me disait-elle, souviens-toi que je t’ai emmenée partout, je veux aller où tu iras, mourir où tu mourras.

Nous mettions, toutes deux, bien au-dessus de nous l’humanité, nous n’étions qu’une petite parcelle de la grande famille humaine. Tout infiniment petits que nous étions, nous pouvions encore rendre quelques services aux vaincus.

Elle insista pour m’accompagner, mais quand nous fûmes arrivées à la place de la Concorde, il ne lui fut pas permis de me suivre, il y avait des gardes nationaux fédérés qui cernaient la place.

Ils avaient l’ordre de ne laisser passer que les personnes munies de leur carte d’identité ; brusquement et involontairement, je me suis trouvée séparée de ma mère. Le cœur serré, les larmes aux yeux je me suis dirigée du côté de la manutention ; une fois seulement, je me suis retournée à son appel désespéré, je lui ai envoyé un baiser, car je ne voulais pas affaiblir son courage par la vue des larmes qui remplissaient mes yeux. Il me fallait un effort de volonté bien grand, pour voir ainsi ma mère bien aimée s’en aller seule et sans espoir.

À la manutention on ne pouvait passer, les coups de feu faisaient rage, on me força de revenir sur mes pas et à grand peine j’ai pu sortir du cercle dans lequel je m’étais engagée « Sortez, citoyenne ! Sortez au plus vite, la lutte est engagée entre nous et les Versaillais ; c’est inutile, vous ne pouvez pas passer, Passy est pris, ce n’est plus qu’un sauve qui peut. »

Dès que je fus sortie de cette ligne pour obtenir des renseignements, je suis allée à l’Hôtel de Ville où j’espérais retrouver quelques amis de la veille.

J’appris que Passy avait été pris au soleil levé, et sans coup férir, sans grande difficulté, ce qui ne m’a pas étonnée ; la défense des remparts était tellement défectueuse, ils n’étaient gardés qu’avec des pièces de canons démontées ; les pièces étaient misérables, sans munitions, le peu de gargousses qu’il y avait n’étaient pas de calibre.

Entre Paris et Passy, les Versaillais avaient groupé tous les agents de police, qu’ils avaient enrégimentés dans la garde nationale, ils firent un cercle de feu sur les fédérés qui cherchaient à fuir de Passy. Les fédérés à leur tour, tiraient sur toute la ligne ; se sentant perdus et trahis, ils entrèrent en une grande confusion ; beaucoup furent tués par les leurs sans que ceux-ci le sussent ou le voulussent.

La veille, j’avais laissé mon mari, mes amis et des malades dans l’ambulance de Passy. J’étais bien désolée que cela finît ainsi, comme j’ignorais ce qui se passerait le lendemain, on m’avait persuadé que c’était accomplir mon devoir que d’accompagner nos morts au cimetière, et j’y étais allée.

J’ai su plus tard que les soldats guidés par le sentiment chrétien avaient envahi l’ambulance de Passy, que pour l’exemple ils avaient achevé les blessés. (Leçons de choses pour les survivants).

En arrivant, je vois à la place de l’Hôtel de Ville, une personne habillée mi-partie en garde national, jupe courte en drap, képi sur la tête, assise, ayant devant elle une petite table sur laquelle il y avait une boite : « Pour les blessés, s. v. p. »

Elle m’appelle : Citoyenne que cherchez-vous ? En deux mots je la mets au courant de ce qui se passait.

Elle me proposa de faire partie de leur groupe. « Cela n’est pas possible, lui dis-je, j’ai promis à mes amis de ne jamais les abandonner, assurément il y en a parmi ceux qui sont ici, puisqu’ils étaient avec moi hier au soir. »

Cette personne était Louise Michel je ne la connaissais pas. Je ne connaissais pas davantage le mouvement féminin, je n’avais jamais mis les pieds dans une réunion publique.

Au moment où je parlais à Louise, un groupe composé de cinq de mes amis traversaient la place. Ils m’aperçurent, ils vinrent vers moi, heureux de me retrouver. Louise me réitéra sa proposition.

Je ne peux quitter mes compagnons, au revoir.

Ceci se passait vers les deux heures de l’après-midi, deux de nos hommes me proposèrent de m’accompagner chez ma mère, les trois autres, ayant à faire rue de Grenelle St-Germain, devaient venir nous rejoindre.

Ma mère, après m’avoir quittée, était rentrée chez elle, triste et résignée. Elle fut heureuse et étonnée de ma présence. Sa maison était occupée militairement par la garde nationale. Un des gardes me demandait si je pouvais lui garantir que personne ne tirerait sur eux.

— Je ne le crois pas, lui dis-je, mais pour plus de sûreté, je vais monter chez tous les locataires. Tous me jurèrent qu’on ne tirerait pas par les fenêtres. J’ai donc dit à l’officier de service que je répondais sur ma vie des habitants de cette maison. Cet engagement n’était pas peu de chose en ce moment-là.

Vers les trois heures et demie nous quittâmes ma mère. Lorsque nous passâmes sur le trottoir et sous les fenêtres du Petit St-Thomas, trois coups de feu partirent, nous étions visés. Heureusement les balles ricochèrent et nous ne fûmes pas atteints. Mes amis étaient furieux et criaient : On assassine les passants au petit St-Thomas.

Dans leur excitation (bien naturelle), ils ébauchèrent un semblant de barricade. Je les en ai dissuadés.

— C’est absolument inutile de faire quoi que ce soit dans ce quartier, leur dis-je.

Ils me comprirent et cessèrent immédiatement. Voilà tous les crimes que j’ai commis dans le VIIme arrondissement.

J’ignorais absolument ce qui s’était passé dans le quartier, n’étant revenue que quelques minutes, le 28 mai, dans l’après-midi. J’ai appris qu’il s’y était passé des choses terribles. Les habitants s’y étaient exposés, on ne tue pas impunément derrière les persiennes, les premiers passants venus.

La vie d’un homme est sacrée, chacun a le droit et le devoir de la défendre.

De la rue du Bac nous nous sommes dirigés par hasard du côté du Carrefour de la Croix-Rouge, nous cherchions nos amis, nos ambulances. Il s’y était passé des choses terribles, des pans de murs tenant à peine étaient à demi-brûlés. Nous étions à mille lieues de penser à un tel désastre. La place était absolument déserte.

Nous ne nous sommes pas attardés, nous sommes redescendus du côté de la Seine, nous avons pris le Pont St-Michel. Nous sommes allés à l’Hôtel de Ville. Nous avons demandé si l’on avait vu des défenseurs de la République. Il nous fut répondu que notre général occupait la place Vendôme, et qu’assurément nous en trouverions quelques-uns qui avaient pu s’échapper de Passy.

Nous y sommes allés ; en effet il s’en trouvait une vingtaine. Dombrowsky était bien triste et bien découragé. Il nous donna l’ordre d’être à la Place le lendemain, à 5 heures du matin.

Quelques heures plus tard, il était arrêté, des bruits de trahison avaient circulé sur son compte. En vérité voici ce qui s’était passé. Les défenseurs ne pensaient pas que la situation fût enlevée aussi vite. Vers les deux heures, il y eut une panique, on chercha Dombrowsky, on ne le trouva pas, quoique peu de temps avant il fût à son poste. Voyant que rien n’était à craindre, il était allé manger au Cours la Reine. Le malheur voulut que ce fut à un mauvais moment. Il est difficile de combattre et de ne jamais manger.

Au Comité, personne ne crut à sa culpabilité. Il passa la nuit à l’Hôtel de Ville, fut mis en liberté dès l’aube. Il dit à Antoine Arnaud et à ceux du Comité : je vous ferai voir comment meurt un traître. Tous lui serrèrent la main bien affectueusement, et voulurent le persuader qu’ils ne croyaient pas qu’il fût un traître. Il partit. Nous devions le rejoindre au poste de combat de la rue Mirrah. Là, la lutte était ardente, terrible, paraît-il. À la hauteur du boulevard Magenta, nous vîmes un cortège. Des amis portaient à quatre, un brancard sur leurs épaules. C’était Dombrowsky qui était mortellement blessé. Ils firent halte. Dombrowsky nous serra la main et nous dit : « N’allez pas de ce côté, tout est fini ! vous seriez massacrés pour rien. Je vais mourir, mais ne cherchez pas à me venger, pensez à sauver la République. Les hommes ne comptent pas. » Il était fatigué. Il nous dit : « Adieu mes amis ! » On le conduisit à l’hôpital Lariboisière, où il expira deux heures après. Il s’était battu en désespéré, il eut deux chevaux tués sous lui, ses dernières paroles furent : « Voilà comment meurt un traître. »

Nous avons continué notre chemin, mais il était impossible d’aller plus loin que le boulevard extérieur.

Nous sommes allés jusqu’à la gare de Strasbourg, laquelle était occupée militairement par l’armée de Versailles, les soldats étaient armés, mais ils se tenaient dans l’intérieur. La place était absolument déserte. Nous décidâmes de retourner à l’Hôtel de Ville. Arrivée là, je suis allée trouver Delescluse, je lui ai dit ce que j’avais vu, et ce que je savais du faubourg Saint-Germain. Il avait les larmes aux yeux :

— Chère amie, ce matin je me leurrais, je croyais pouvoir compter sur 10 000 hommes, nous sommes à peine 600 ; la dispersion porte un grand préjudice à la défense, les choses prennent une mauvaise tournure, il nous faut beaucoup de courage, beaucoup d’énergie, pour aller jusqu’au bout. Mais il le faut, dussions-nous tous périr.

— Vous pensez la lutte désespérée ?

Il ne me répondit pas.

— Mais si on faisait sauter les ponts de la Seine ?

Delescluse sortit lentement sa montre de son gousset et soupira :

— Pauvre amie, depuis onze heures j’attends avec impatience le plus dévoué, le plus fidèle et le meilleur de mes vieux amis ; il est près de deux heures, et il n’est pas encore arrivé.

— Votre idéal a du bon, mais je n’y puis rien.

Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La douleur était peinte sur son visage. Ce soir-là, mes amis sont restés de service à la place de l’Hôtel de Ville, moi je suis allée coucher rue de la Verrerie, chez une dame de mes amies, dont le mari était de service.

À tout instant des estaffettes nous apportaient de mauvaises nouvelles. Le bruit circulait que les Versaillais allaient bientôt envahir l’Hôtel de Ville ; ils étaient assez nombreux sur la rive, gauche, ils n’avaient que les ponts à traverser ; puis toute la valetaille du faubourg St-Germain donnait la main aux soldats. Ils étaient enrôlés par leurs maîtres et armés pour sauver leurs propriétés, eux, les esclaves, étaient prêts à massacrer leurs frères (le peuple). J’ai connu des lâches qui ont passé tout le temps du siège, cachés dans une cave pour ne pas servir leur pays. Un entre autre qui était garçon de café, dans la rue de Beaune, en face du poste de police, n’est sorti de sa cave que pour dénoncer ma mère et moi, et plusieurs autres, sans doute, simplement parce que plusieurs fois je lui ai dit : Mais vous êtes un vieux garçon, pourquoi n’allez vous pas aux remparts ? c’est votre place, il y a tant de pères de famille qui y vont. Vous n’avez pas payé votre dette sociale, payez au moins votre dette patriotique.

Cet homme avait environ 35 ans, il était fort et robuste, mais il suintait la mollesse et la lâcheté. Pour ces paroles il nous a dénoncées à la prévôté du 7me secteur. Ce qui me valut à moi l’honneur d’une condamnation à mort par le conseil de guerre du 7me secteur. Je fus accusée de choses que je n’ai jamais faites, par exemple : d’avoir été à la Cour des Comptes pendant les évènements tragiques qui s’y sont passés ; je n’ai jamais été de ce côté dans ces moments-là.

Le service des Défenseurs de la République ne s’est pas effectué sur la rive gauche. Neuilly, Issy, Auteuil, Passy, Hôtel de Ville, la Bastille et ; voilà notre parcours, il m’était donc impossible de me trouver dans ce quartier, sauf deux heures environ que j’ai citées plus haut, lorsque j’ai failli être tuée par les employés du Petit St-Thomas ; mon seul crime était d’avoir passé sous les fenêtres closes du magasin, lesquelles m’intéressaient peu.

Je n’avais qu’une idée, celle d’être utile et aider à sauver la République.

Dans l’après midi, nous arrivâmes prendre nos positions, boulevard Beaumarchais No 3. Dans cette maison tous les habitants étaient terrifiés ; des vieillards, des enfants étaient descendus dans les caves. Cela faisait pitié de les entendre. Tout le monde a été bienveillant pour nous. Dès notre arrivée, on a mis à notre disposition autant de matelas qu’il était nécessaire pour passer la nuit.

Nous nous installâmes dans le vestibule de l’immeuble. Nous avons été bienveillants avec les habitants de cette maison. Nous leur avons juré que rien ne serait tenté contre eux, si on ne nous faisait aucun mal, promesse qui fut tenue. Il y avait une pauvre vieille femme de 83 ans qui ne se sentait en sûreté que lorsque j’étais auprès d’elle.

Nous n’étions plus qu’un très petit nombre de Défenseurs de la République. La plupart des nôtres avaient été arrêtés à la prise de Passy, d’autres grièvement blessés, avaient été massacrés dans les ambulances. Les soldats de l’armée de Versailles se ruèrent comme des brutes sur leurs frères, les fédérés ; au premier moment ils étaient tous ivres du carnage. Nous savions que nous étions vaincus, nous étions décidés à mourir pour notre cause jusqu’au dernier, la vie était si peu de chose dans ces moments-là, pour nous (je crois qu’on s’habitue plus facilement à l’idée de la mort, qu’à lutter pour conserver la vie).

Notre petit groupe s’étant formé à la place de l’Hôtel de Ville où il n’y avait plus rien à faire, nous ne savions trop où diriger nos pas ; il nous était impossible de retourner en arrière, mourir pour mourir, nous n’avions qu’à marcher en avant.

Nous n’avions plus qu’un capitaine, quelques sous-officiers comme chefs, c’était tout. Ce capitaine nommé Milliet prit la direction et me remit le drapeau que nous avions gardé le 20 mai, lors de l’enterrement de nos amis, un sous officier m’accompagna et nous partîmes. Avec assez de difficultés nous arrivâmes à la Bastille. La chaleur était excessive, le ciel semblait orageux. La place était déserte et avait un aspect assez étrange, tout était silencieux, triste, on sentait que des choses graves se passaient, l’atmosphère était pleine de mystère. De temps en temps un coup de feu se faisait entendre.

Lorsque nous fûmes installés, nous allâmes nous rendre compte de la situation.

Au coin de la place Bastille et de la rue St-Antoine, il y avait une barricade ; là, nous retrouvons deux des nôtres, deux artilleurs, ils nous racontèrent ce qui s’était passé à Passy, tous deux disaient que tout le bataillon qui était dans cette place avait été fait prisonnier, et plusieurs avaient été fusillés, que mon mari était du nombre des morts.

Ils nous dirent aussi que dans la matinée on avait tiré des coups de feu sur eux, du côté de la rue Lesdiguières.

Peu d’instants après cet entretien, nous reçûmes de toutes parts des balles, on tirait sur nous depuis les tourelles de l’église Si-Paul. On se mit sur la défensive. Un des deux artilleurs pointa la pièce, qui, mal équilibrée, chancela au moment où il y mettait le feu, et le pauvre garçon reçut toute la décharge en pleine poitrine ; nous nous empressâmes de le relever et de le conduire dans l’ambulance la plus rapprochée. Cet homme fut un véritable héros. Il n’avait pas le moindre effroi, ni la moindre faiblesse ; sa première parole fut pour exprimer sa joie de donner sa vie pour aider à la fondation de la République et pour la cause juste de l’humanité : « Vive la République, s’est-il écrié. Chère compagne, me dit-il, j’ai encore une heure à vivre, restez près de moi, permettez-moi de mourir entre vos bras, ne m’abandonnez pas et jurez-moi que si vous survivrez, vous chercherez ma femme bien aimée, vous lui direz comment je suis mort pour notre sainte cause, et que ma dernière pensée fut pour elle ; voici son adresse. »

Pendant une heure, assise sur les planches d’une salle d’ambulance, j’ai gardé ce cher mourant couché sur mes genoux, n’osant faire un mouvement de peur d’aggraver sa souffrance ; il fut gai jusqu’à son dernier souffle. « Soyez patiente, me dit-il, encore quelques minutes et tout sera fini. » Je l’encourageais de mon mieux pour qu’il mourût heureux. Il me pria de lui donner un baiser fraternel sur le front, ce que je fis, il me remercia, il eut un dernier soupir et tout fut fini !

Je ne l’ai quitté que lorsque je fus certaine qu’il avait cessé de vivre. Lorsqu’on le releva pour le mettre sur une civière, j’étais inondée de son sang. Il avait eu les intestins perforés par la mitraille, le sang sortait de ses entrailles d’un jet continu. Il n’eut pas une seconde de défaillance. Nous avions pensé que nous assisterions à son enterrement ; mais dans les révolutions il n’y a pas de lendemain, c’est toujours l’inconnu.

Le lendemain de cette triste journée, presque tous les blessés furent massacrés dans cette ambulance. Ce héros inconnu avait eu le bonheur de mourir dans son rêve, il n’eut pas la douleur de voir des soldats ivres de carnage, massacrer sans merci leurs frères impuissants à se défendre.

Je suis retournée à nos amis. Pendant mon absence ils avaient eu à repousser des attaques, ils avaient reçu des balles en assez grand nombre, cependant peu après mon retour un calme relatif se produisit, tout semblait se reposer, mais à 11 heures du soir le bombardement recommença. C’était terrible, tous les habitants criaient, pleuraient ; la maison tremblait sur sa base, puis le calme se produisit de nouveau, toute la nuit se passa ainsi.

Quand vint le jour, quel affreux spectacle ! Les maisons étaient endommagées du côté de la rue St-Antoine. Toutes les vitres étaient brisées au chemin de fer de Vincennes. On nous envoyait de la Seine des fulminates qui incendiaient.

Tout à coup un bruit formidable se fit entendre ; c’était un immeuble qui s’écroulait au coin du boulevard Richard-Lenoir. Au même instant le kiosque de la Bastille, côté pair, était en flammes. De tous les côtés la mitraille nous assaillait.

Nous cherchions à rallier quelques amis sur la place. L’idée me vint de hisser notre drapeau sur le sommet de la barricade du centre pour les rappeler à nous. La place en cet instant avait quelque chose de magique, d’infernal, digne de l’enfer de Dante. Cette place était sublime d’horreur, un vent terrible vint à souffler, un soleil brillant nous éclairait ; la mitraille, les balles et tout le tintamarre d’un effroyable combat sévissaient de tous côtés. Des nuages de poudre se répandaient dans le ciel azuré. Des maisons étaient incendiées par des obus envoyés par l’armée versaillaise ; du milieu de cet embrasement sortait comme une apothéose le génie de la liberté affranchissant le monde.

Lorsque nous montâmes sur la barricade je m’empressai de faire flotter notre drapeau, un de mes amis voulut me suivre, entendit un bruit sourd se diriger de mon côté, il voulut pour m’éviter la balle fatale qui devait m’atteindre me tirer de côté, ouvrit les lèvres pour me dire : V… ! La balle lui coupa la parole, pénétra par la bouche, il fut foudroyé.

Nos ennemis visaient le drapeau que j’avais hissé, je puis dire : il est mort à ma place. Le jeune homme tué à mes côtes était un fils de bonne famille, un Zouave d’Afrique. Ayant fait la campagne de 1870 avec Garibaldi, dans l’armée de la Loire, après la signature du traité de paix avec la Prusse, comme beaucoup d’autres, il était à la dérive ; il vint avec plusieurs braves défenseurs de la France, offrir son courage et sa vie au service de la République menacée par Thiers & Cie. Cet homme avait combattu en brave pour sa patrie, il est mort en héros pour sauver la République.

Je n’avais pas le droit d’avoir de défaillance ; je résolus de lui faire des funérailles, dignes de son dévouement à la cause qui nous est chère. Quelques amis et moi, nous détachâmes notre drapeau de sa hampe pour couvrir notre ami, nous demandâmes à un marchand de nous procurer un brancard, ce qu’il fit ; nous conduisîmes alors notre héros à l’amphithéâtre des Quinze-Vingts (hospice des aveugles) où ses noms et qualités furent enregistrés aux archives de l’administration.

La place de la Bastille n’était pas encore prise. Nous apprenions aussi que l’Hôtel de Ville avait sauté la veille, quelques instants après que nous eûmes quitté cette place.

CHAPITRE XXV

Étant retournés à la Bastille, nous retrouvâmes nos amis assez bouleversés, le cercle de feu commençait à se resserrer de plus en plus, nous n’avions plus ni vivres ni argent. Les amis avaient faim ! nous ne savions que faire. Toutes les boutiques et les maisons étaient absolument closes. Le service des vivres et de la solde ne s’effectuait plus pour notre bataillon depuis la prise de Passy. Après l’explosion de l’Hôtel de Ville, la commune s’était réfugiée au 11me arrondissement. Nous décidâmes de déléguer le capitaine M…, qui dut aller à la mairie du 11me arrondissement et expliquer les faits, les amis voulurent que je l’accompagne, ce qu’il accepta avec plaisir. Nous nous comptâmes et nous partîmes. À la Mairie il y avait foule : après quelques minutes d’attente, M… me dit : « Restez assise, je vais tâcher de me faufiler, cela ira plus vite. »

J’ai attendu assez longtemps, la salle se vidait ; voyant qu’il ne revenait pas, j’ai pris la résolution d’entrer, il était parti. J’ai trouvé Delescluse, je lui ai dit ce qui était arrivé ; en effet, M… avait touché l’argent, un effectif assez élevé, nous n’avions pas touché de solde depuis six jours ! Je ne sais ce qui est arrivé, a-t-il été arrêté, a-t-il pris la fuite, toujours est-il qu’on ne l’a pas revu et que nous sommes restés sans le sou.

Je n’ose croire que cet homme nous ait trompés en un pareil moment !… Peut être a-t-il été tué !

Lorsque je revins seule et sans argent, on m’a blâmée de ne pas l’avoir accompagné à la caisse !

Quelques-uns des nôtres se fâchèrent ; nous ne restions qu’une quinzaine, triste épave de notre bataillon.

Au boulevard Beaumarchais No 3, en face d’où nous étions campés, il y avait, à l’étage supérieur de cette maison, une personne qui me fit un signe. Je suis montée. Cette dame me dit :

— Voulez-vous quitter la place de la Bastille et rester avec nous ? je vous donnerai des vêtements nécessaires, car maintenant la lutte est inutile.

Je refusai et je dis que nous n’avions pas mangé depuis deux jours, que nos amis avaient faim ! elle m’offrit une collation. J’ai accepté à condition que les cinq camarades qui m’attendaient pussent en profiter ; aussitôt on les fit monter, on nous donna du pain et du fromage, et un verre de vin. Notre collation finie, nous remerciâmes. Cette personne me réitéra sa proposition de rester, j’ai refusé, elle me reconduisit à la porte, et me remit 20 francs dans la main pour nous et les amis absents. Nous étions découragés, nous étions si peu nombreux ! Cependant nous descendîmes le quai du côté du grenier d’abondance. J’ai dit que les lignards s’étaient rendus maîtres de cette place en se faufilant par les rues étroites et en pénétrant par les maisons de la rue Lesdiguières et gagnant les toits du côté du quai. Ce vaste bâtiment était occupé par les fédérés et quelques volontaires, les gardes nationaux étaient tués sans qu’on se rendit compte d’où partaient les coups. Enfin, on s’aperçut que le corps principal était envahi par derrière et par dessus. Nous arrivions au moment où l’on constatait le fait, nous pénétrâmes dans l’intérieur. On nous fit voir approximativement toutes les richesses de victuailles, emmagasinées dans ce sanctuaire. On se rappelle combien de pauvres êtres sont sous terre, morts de faim et de misère, tandis que dans ce grenier il restait encore entassé des blés et des denrées de toutes sortes, de quoi soutenir un troisième siège. Les fédérés se voyaient perdus n’ayant plus devant eux que la Seine, où ils n’avaient pas même l’espérance de se sauver, car là aussi, il y avait des Versaillais pour les traquer. Réduits au désespoir, et ne voyant nulle issue qu’en arrêtant par une barrière infranchissable, la poursuite de ceux qui, invisibles, leur tiraient dessus de tous côtés, ils se décidèrent enfin à mettre le feu à cet immense bâtiment, dont les murs intérieurs étaient déjà perforés ; un massacre épouvantable aurait été perpétré par les troupes si les insurgés n’avaient eu recours à cette mesure extrême. Mourir dans les flammes n’était pas pire que d’être mis en morceaux ou fusillés.

Quand à nous, nous n’avions fait qu’une courte apparition au boulevard Bourdon, nous avions espéré y trouver des nôtres. N’ayant vu aucun ami, nous revînmes à la Bastille. Toujours portant le drapeau, je suis allée avec mes amis à Picpus ; nous n’avions qu’une pièce de canon que traînaient les camarades, on tirait sur nous du côté du couvent ; alors ils mirent la pièce en batterie, bien résolus à nous défendre, mais lorsqu’ils voulurent charger, nous n’avions que des gargousses qui n’étaient pas de calibre, nous avons dû renoncer à nos projets de défense et nous avons quitté l’endroit pour nous diriger du côté du boulevard de Belleville.

Dans notre parcours nous avons été plus ou moins inquiétés par des coups de feu ; le plus fort de l’action était aux abords des terrains conquis par l’armée versaillaise. Cependant quand nous franchissions le boulevard, une balle vint atteindre un des nôtres qui fut blessé assez grièvement, mais non mortellement. Je n’avais plus rien pour le panser ; lorsque j’aperçus une pharmacie sur le boulevard, j’y entrai avec mon blessé, le pharmacien fit ce qui était nécessaire, puis il nous raconta ce qui se passait dans différents quartiers, il nous dit que nous avions tort d’aller plus loin, que cela était une témérité inutile, que nous serions massacrés sans pitié.

Il offrit de nous réconforter et me pria de changer de costume, il m’engagea à rester chez eux, je leur fis comprendre qu’il serait horrible de ma part d’abandonner mes amis.

— Nous avons lutté ensemble, nous mourrons ensemble si cela doit être, mais je ne veux pas les quitter, lui répondis-je, je n’ai qu’une parole, je leur ai juré que je resterais jusqu’à la fin, je dois y rester.

— Enfin, me dit-il, quittez au moins votre costume, je vous donnerai une robe de ma femme.

— Je ne puis accepter, car je veux continuer jusqu’à la fin de la lutte, si je ne suis pas tuée ; en jupe longue on ne peut marcher, puis je ne peux me décider à me travestir pendant que mes amis restent en costumes officiels.

Nous étions encore une dizaine ; ces braves gens ont été admirables de dévouement, ils ont trouvé des habillements pour tous, plus ou moins corrects ; pour moi, comme je suis petite, c’était assez difficile, mais le pharmacien se souvint que son attrape-science était à peu près de ma taille ; il lui demanda son pantalon, un gilet et une jaquette qu’il donna de bon cœur ; le gamin était heureux et fier de donner son costume à une citoyenne, comme il disait si gentiment. La femme du pharmacien m’offrit à son tour un plastron-chemisette, col et cravate, en un mot, j’étais beaucoup trop chic pour ce que nous allions faire, et surtout j’étais fort peu à l’aise pour me mouvoir dans mon nouveau costume, qui m’était un peu étroit. À côté de la pharmacie, il y avait une boutique de coiffeur, j’y entre.

— Monsieur, lui dis-je, je désire que vous me coupiez les cheveux.

Il comprit pourquoi, cependant il hésitait :

— C’est dommage, madame, vous avez de beaux cheveux, il faudra bien des années pour qu’ils reviennent comme ils sont, et encore, les cheveux coupés à un certain moment ne reviennent jamais aussi beaux. Puis voyez-vous dans deux ou trois jours, tout sera fini, alors vous regretterez de ne plus les avoir.

— Je veux que mes cheveux soient coupés, lui répondis-je.

Il les coupa donc, puis il me demanda ce qu’il fallait en faire. Il ne m’est pas venu à l’idée qu’il aurait pu me les acheter, nous étions si pauvres, cela nous aurait cependant rendu service.

— Faites en ce que vous voudrez, lui dis-je.

Cette opération me laissa tout à fait indifférente, car j’étais convaincue que nous serions tués ; ce qui m’a le plus impressionnée, c’est lorsque dans sa chambre, cette charmante personne, la femme du pharmacien m’aida à me déshabiller, je dois l’avouer, j’avais le cœur serré. Je portais à mon cou une petite chaine d’or avec un médaillon noir, cerclé d’or, dans lequel il y avait des cheveux de mes enfants. J’y tenais plus que tout au monde. J’ai laissé cette chaine et son médaillon entre les mains de ces excellentes personnes, ainsi qu’une bague que j’avais à mon doigt, les priant de bien vouloir, lorsque tout rentrerait dans l’ordre, faire parvenir à ma mère les dits objets, comme souvenir de ma dernière pensée pour elle.

C’est tout ce que je possédais, je leur indiquai l’adresse. Ils firent un paquet de mes effets, ils devaient les mettre en sûreté ; ils me dirent au revoir, espérant que je ferais une visite dans des temps meilleurs.

Depuis ce temps-là, bien souvent j’ai pensé à ces braves gens que je n’ai jamais revus. « Pourvu, me disais-je, que mes objets et mon costume n’aient pas été trouvés chez eux et qu’il ne leur soit arrivé aucun malheur. »

Lorsque nous fûmes ainsi équipés, je pris mon poignard (un cadeau que j’avais reçu de la 7me compagnie pendant la guerre). Il était beau, mon poignard, mais il était plutôt un objet de luxe qu’une chose utile. Lorsque j’étais dans la Garde Nationale, je le portais à la ceinture, pendant les évènements, dans mon corsage, sur ma poitrine.

Nous quittâmes cette famille si bonne pour nous, ils gardèrent notre blessé. Nous promîmes à notre ami que nous viendrions le voir. Les évènements ne nous ont pas permis de tenir notre promesse. Je pris notre drapeau, et en tête de ma petite troupe, je me dirigeai sur le XXme arrondissement, où les membres de la Commune s’étaient réfugiés après la prise du XIme arrondissement. Nous arrivâmes au coin du boulevard où commence la rue de Paris (autrefois rue de Belleville). Je n’avais jamais été dans ces quartiers. La rue était très agitée, au moment où nous y pénétrâmes des barricades s’ébauchaient dans le style de 1848, toutes simplettes, sans prétentions artistiques, pour se défendre, enfin non construites telles qu’un brillant décor théâtral, comme il y en a eu dans certains quartiers de Paris, barricades sur lesquelles quelques gavroches avaient déposé des touffes d’herbes et de fleurettes des champs, qu’on allait visiter comme on visite un musée, un tableau de maître. Malheureusement elles ne servirent à rien.

À Belleville on circulait encore assez facilement ; nous y apprîmes qu’on avait vu passer quelques Défenseurs de la République, qu’ils étaient montés du côté de la mairie. On nous dit aussi que beaucoup de gens se sont réfugiés dans les caves, les femmes, les enfants et les vieillards étaient épouvantés. On tirait sur Belleville à boulet rouge ; on disait des choses horribles sur les atrocités commises par les Versaillais, plusieurs insurgés avaient pu s’échapper de cette fournaise. Cette fois nous étions à la porte de l’enfer !

Il y avait une ambulance à la salle de concerts, j’y suis entrée, il y avait encore pas mal de blessés, dont on préparait le déménagement, on racontait que les blessés de l’ambulance de St-Sulpice avaient été tous massacrés, avec le personnel et que le docteur Faneau qui voulait protéger son ambulance avait aussi été tué.

La rue de Belleville avait un aspect sinistre, de pauvres enfants pâles à l’air maladif erraient çà et là ; de pauvres êtres réchappés du siège qui avaient traîné bravement leurs misères, espérant des jours meilleurs. En récompense de leurs souffrances, M. Thiers, le premier représentant de la patrie, leur préparait une hécatombe qui aurait fait envie aux barbaries du moyen-âge, et qui a de beaucoup dépassé les horreurs de la Sainte-Barthélemy.

Nous quittâmes l’ambulance et nous remontâmes la rue, plusieurs maisons brûlaient ; ce quartier avait été affreusement bombardé, les obus avaient mis le feu aux maisons par les toits. Les habitants de ces rues n’avaient pas d’intérêt à l’incendie, comme l’ont prétendu tant de journalistes d’une certaine presse. Jusqu’à la dernière minute le peuple espérait toujours qu’il serait vainqueur, quel intérêt aurait-il eu à brûler les maisons dans lesquelles il habitait ?

Lorsqu’en passant nous vîmes au coin de la rue de Belleville et d’une rue y aboutissant de braves pompiers, faisant tous leurs efforts pour éteindre le feu, ou au moins le circonscrire pour que tout le quartier ne devînt pas la proie des flammes.

Tout le monde sait aujourd’hui qu’ils ont été tous massacrés, sans en excepter un seul, sous prétexte qu’ils avaient mis du pétrole dans leurs pompes.

La nuit commençait à poindre, nous étions fatigués, nous allâmes à la mairie demander comment il fallait nous organiser, on nous dit que depuis le matin le presbytère était abandonné, une seule personne restait encore, la vieille servante du curé, qu’elle nous recevrait avec une carte du comité, qui nous fut remise ; elle ne put recevoir que quatre de nous, la place n’était pas très spacieuse, on m’offrit la chambre du curé, les trois autres défenseurs allèrent dans une chambre voisine ; l’un d’entre eux, un tout jeune homme presqu’un enfant, un Breton, (il se nommait Marie) lorsque je lui dis d’aller se coucher à côté, avec ses camarades, s’est mis à fondre en larmes, il avait peur qu’on ne me tuât dans cette maison, il voulut coucher dehors, en travers de ma porte, au cas où on viendrait pour me faire du mal, il me défendrait.

Samedi, 27. Nous étant reposés un peu, nous quittâmes le presbytère à une heure assez matinale ; notre petit groupe se reforma et nous marchâmes en avant ; autour de nous on entendait un bruit continuel de fusillade, un tintamarre effroyable. On bombardait toujours. Les barricades sont plus nombreuses que la veille, les fédérés du quartier s’organisent pour sa défense, il y une confusion aux barricades, les fédérés deviennent de moins en moins nombreux ; la journée est très agitée, pourtant place de la Mairie il y a une grande animation, beaucoup de morts sont placés dans la cour du bâtiment, des femmes, des mères, des enfants viennent fouiller dans le tas de cadavres, cherchant à découvrir un des leurs. Des femmes sanglotent, des enfants appellent leur père, il est difficile de reconnaitre les siens.

Dans la soirée nous avions élu domicile à une barricade dans le haut de la rue de Belleville, deux des nôtres faillirent être victimes des Versaillais ; par erreur ils avaient sauté dans une barricade voisine de la nôtre, quand ils s’aperçurent qu’il y avait des lignards, ils n’eurent que le temps de sauter à nouveau, et de revenir près de nous ; heureusement qu’il faisait sombre.

Nous quittâmes notre barricade et nous remontâmes la rue, nous dirigeant vers la rue Haxo. Chemin faisant, nous rencontrâmes une dizaine des nôtres que nous n’avions pas revus depuis Passy, nous étions contents de nous retrouver ; ils étaient heureux de revoir notre drapeau, seulement ils paraissaient douter de nous, parce qu’ils ne nous avaient pas revus, nous leur avons expliqué ce qui était arrivé, nos tourments et nos luttes ; quoique séparés, chacun de nous avait fait son devoir.

Nous avions faim, il me restait encore un peu d’argent sur les 20 francs que l’on m’avait donnés à la Bastille, je propose aux amis de demander à une concierge du quartier de bien vouloir nous faire une bonne soupe au fromage ; elle accepta, ce fut la dernière soupe que nous devions manger ensemble. J’ai donné 3 francs à la concierge, elle était contente et nous aussi.

Les camarades nous apprennent qu’une heure avant leur arrivée à la rue Haxo, les otages avaient été fusillés, ils nous disent que les corps ont été relevés et déposés dans une salle du Rez-de-chaussée.

Lorsque nous parlions une fusillade des plus nourries nous assaille, une panique se produit, la foule arrive en criant : « Belleville est en partie pris, la mairie est abandonnée, il y a des morts et des blessés plein les rues, on tire sur nous de tous les côtés ; les fédérés et les volontaires se battent comme des lions.

Notre drapeau en tête, nous nous groupons pour le combat suprême, il y avait des épaves de tous les bataillons et quelques membres de la Commune que je ne connaissais pas alors.

Nous voulions faire une résistance à outrance et nous faire tuer jusqu’au dernier, lorsqu’un incident fatal mit tout en déroute. Une quantité assez notable de soldats vinrent pour s’unir à nous ; le peuple naïvement crut à cette histoire ; momentanément il abandonna la lutte et déposa ses fusils pour fraterniser avec les nouveaux venus. Les effusions de tendresse et de sympathie étaient touchantes, les combattants et les troupiers s’embrassaient et pleuraient de joie.

Hélas ! c’était tout simplement les soldats qui avaient voulu rester neutres entre Paris et Versailles ; ils s’étaient constitués prisonniers. Ferré venait de les faire sortir de prison. (Voilà comment les communards tuaient leurs prisonniers.) En réalité, nous leur étions sympathiques, mais ils ne pouvaient être utiles, puisqu’ils étaient sans armes.

Derrière les soldats qui s’étaient rendus, disait-on, l’armée versaillaise faisait son apparition ; depuis dix heures et demie du matin la fusillade s’était calmée.

Le 28 à midi, le dernier coup de canon fédéré part du haut de la Rue de Paris ; la pièce bourrée à double charge exhale le dernier soupir de la Commune expirante.

Le rêve achevé, la chasse à l’homme commence !… Arrestations !… Massacres !…

Le texte intégral

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