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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 12 : Annexes philosophiques > Franz Mehring ; « À propos du matérialisme historique »

Franz Mehring ; « À propos du matérialisme historique »

jeudi 2 décembre 2021, par Robert Paris

Lettre à F. Mehring

Friedrich Engels

Londres, le 14 juillet 1893.

Ce n’est qu’aujourd’hui que je puis enfin vous remercier pour la « Légende de Lessing » que vous avez eu l’amabilité de m’envoyer. Je ne voulais pas me borner à vous en accuser réception, sans y ajouter quelque chose au sujet du livre lui-même, de son contenu. D’où ce retard.

Je commence par la fin, par l’appendice sur le matérialisme historique1, où vous avez exposé l’essentiel à la perfection et d’une façon convaincante pour quiconque est sans parti pris. La seule objection que j’aie à faire, c’est que vous m’attribuez plus de mérites qu’il ne m’en revient, compte tenu même de ce que j’aurais trouvé tout seul, peut-être — avec le temps — si Marx dont le coup d’œil est plus rapide et l’horizon plus large, ne l’avait découvert bien auparavant. Quand on a eu la chance de travailler 40 ans avec un homme tel que Marx, on ne jouit généralement pas, du vivant de cet homme, du renom que l’on croit avoir mérité. Mais une fois que le grand homme est mort, il arrive souvent que le plus petit soit surestimé : c’est, me semble-t-il, mon cas actuellement ; l’histoire finira par tout mettre en ordre, mais d’ici-là j’aurai passé sans encombre dans l’autre monde et n’en saurai rien.

A part cela, il manque seulement un point qui, à vrai dire, n’a pas été assez mis en relief dans les écrits de Marx et les miens, ce qui fait que nous en portons tous la même responsabilité. A savoir, nous nous sommes d’abord attachés à déduire les représentations idéologiques — politiques, juridiques et autres — ainsi que les actions conditionnées par elles, des faits économiques qui sont à leur base, et nous avons eu raison. Mais en considérant le contenu, nous avons négligé la forme : la manière dont se constituent ces représentations, etc. C’est ce qui a fourni à nos adversaires l’occasion rêvée de se permettre des interprétations fausses et des altérations, dont Paul Barth est un exemple frappant.

L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute avec conscience, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. Aussi s’imagine-t-il des forces motrices fausses ou apparentes. Du fait que c’est un processus intellectuel, il en déduit et le contenu et la forme de la pensée pure, que ce soit de sa propre pensée ou de celle de ses prédécesseurs. Il a exclusivement affaire aux matériaux intellectuels ; sans y regarder de plus près, il considère que ces matériaux proviennent de la pensée et ne s’occupe pas de rechercher s’ils ont quelque autre origine plus lointaine et indépendante de la pensée. Cette façon de procéder est pour lui l’évidence même, car tout acte humain se réalisant par l’intermédiaire de la pensée lui apparaît en dernière instance fondé également sur la pensée.

L’idéologue historien (historien doit être ici un simple vocable collectif pour : politicien, juriste, philosophe, théologien, bref, pour tous les domaines appartenant à la société et non pas seulement à la nature), l’idéologue historien a donc dans chaque domaine scientifique une matière qui s’est formée de façon indépendante dans la pensée de générations antérieures et qui a évolué de façon indépendante dans le cerveau de ces générations successives. Des faits extérieurs, ils est vrai, appartenant à ce domaine ou à d’autres peuvent bien avoir contribué à déterminer ce développement, mais la présupossition tacite est que ces fait sont, à leur tour, de simples fruits d’un processus intellectuel, de sorte que nous continuons toujours à rester dans le royaume de la pensée pure qui a heureusement digéré même les faits les plus têtus.

C’est cette apparence d’histoire indépendante des constitutions d’Etat, des systèmes juridiques, des conceptions idéologiques dans chaque domaine particulier qui aveugle, avant tout, la plupart des gens. Si Luther et Calvin « viennent à bout » de la religion catholique officielle, si Hegel « vient à bout » de Kant et de Fichte, si Rousseau « vient à bout » indirectement par son Contrat social républicain, de Montesquieu le constitutionnel, c’est un événement qui reste à l’intérieur de la théologie, de la philosophie, de la théorie de l’Etat, qui constitue une étape dans l’histoire de ces domaines de la pensée et qui ne sort pas du domaine de la pensée. Et, depuis que l’illusion bourgeoise de la perpétuité et de la perfection absolue de la production capitaliste s’est encore ajoutée à cela, la victoire des physiocrates2 et d’Adam Smith sur les mercantilistes3 passe elle-même, ma foi, pour une simple victoire de l’idée, non pas comme le reflet intellectuel de faits économiques modifiés, mais, au contraire, comme la compréhension exacte, enfin acquise, de conditions réelles ayant existé partout et de tout temps. Si Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste avaient instauré le libre-échange au lieu de s’engager dans les croisades, ils nous auraient épargné cinq cents années de misère et de sottises.

Cet aspect de la chose que je ne puis ici qu’effleurer, tous nous l’avons négligé, je pense, plus qu’il le méritait. C’est une vieille histoire : au commencement, on néglige toujours la forme pour le fond. Comme je l’ai déjà dit, je l’ai fait également, et la faute ne m’est toujours apparue que post festum. C’est pourquoi non seulement je suis très loin de vous en faire un reproche quelconque, d’autant plus que j’ai commencé à commettre cette faute bien avant vous, au contraire, — mais du moins je voudrais vous rendre attentif à ce point à l’avenir.

A cela se lie également cette idée stupide des idéologues : comme nous refusons aux diverses sphères idéologiques qui jouent un rôle dans l’histoire, un développement historique indépendant, nous leur refusons aussi toute efficacité historique. C’est partir d’une conception banale, non dialectique de la cause et de l’effet comme de pôles opposés l’un à l’autre de façon rigide, de l’ignorance absolue de l’action réciproque. Le fait qu’un facteur historique, dès qu’il est engendré finalement par d’autres faits économiques, réagit aussi à son tour et peut réagir sur son milieu et même sur ses propres causes, ces messieurs l’oublient souvent tout à fait à dessein. Comme Barth, par exemple, parlant de la caste des prêtres et de la religion, voir dans votre livre, page 475. J’aime beaucoup la façon dont vous avez réglé son compte à ce personnage d’une platitude incroyable.

Et c’est lui que l’on nomme professeur d’histoire à Leipzig ! Il y avait pourtant là le vieux Wachsmuth, également borné, mais doué d’un remarquable sentiment des faits, un tout autre type !

Au sujet du livre, en général, je ne puis que répéter ce que j’ai dit à maintes reprises des articles, quand ils paraissaient dans la Neue Zeit : c’est de beaucoup le meilleur exposé de la genèse de l’Etat prussien, je dirai même que c’est le seul qui soit bon, car dans la plupart des cas il en révèle exactement les corrélations jusque dans les détails. Il est seulement regrettable que vous n’ayez pas embrassé tout le développement ultérieur jusqu’à Bismarck, et j’ai malgré moi l’espoir que vous le ferez un jour pour donner un tableau d’ensemble cohérent, depuis le Grand Electeur Frédéric-Guillaume jusqu’au vieux Guillaume. Car enfin, vous avez déjà fait les études préliminaires et presque terminé le travail, du moins en ce qui concerne l’essentiel. Or, il faut l’avoir fait avant que tout le coffre aux vieilleries ne s’effondre ; la défloration des légendes monarchiques patriotiques, sans être précisément une prémisse indispensable de l’élimination de la monarchie qui couvre la domination de classe (la république bourgeoise pure en Allemagne étant périmée avant d’être apparue), n’en est pas moins un des leviers les plus efficaces.

Vous aurez alors plus d’espace et plus d’occasions pour représenter l’histoire locale de la Prusse comme une partie de la misère commune de l’Allemagne. C’est là le point sur lequel je diverge quelque peu avec vous, avec votre conception des causes du morcellement de l’Allemagne et de l’échec de la révolution bourgeoise allemande du XVIe siècle. S’il m’est donné de remanier l’introduction historique à ma « Guerre des paysans », ce qui arrivera, je l’espère, l’hiver prochain, je pourrai y développer les points voulus. Non que j’estime erronées les causes que vous mentionnez, mais j’en ajoute d’autres et les groupe un peu différemment.

En étudiant l’histoire de l’Allemagne, qui n’est qu’une misère ininterrompue, j’ai toujours trouvé que seule la comparaison avec les époques correspondantes de l’histoire de France donnerait la bonne échelle, parce qu’il s’y passe juste le contraire de ce qui a lieu chez nous. Là-bas, il se forme un Etat national à partir des membres disjoints de l’Etat féodal, alors que chez nous c’est précisément le paroxysme de la décadence. Là-bas, tout le processus est assujetti à une rare logique objective, tandis que chez nous la débâcle s’aggrave de plus en plus. Là-bas, au Moyen Age, l’immixtion étrangère est figurée par le conquérant anglais qui intervient en faveur de la nationalité provençale contre celle du Nord de la France ; les guerres avec les Anglais représentent en quelque sorte la guerre de Trente ans4, mais elles se terminent par l’expulsion des envahisseurs étrangers et la conquête du Sud par le Nord. Vient ensuite la lutte du pouvoir central contre le vassal bourguignon qui s’appuie sur ses possessions étrangères et dont le rôle correspond à celui du Brandebourg-Prusse, mais cette lutte aboutit au triomphe du pouvoir central et parachève la formation de l’Etat national. Et chez nous, à ce moment-même, l’Etat national se désagrège complètement (dans la mesure où le « royaume d’Allemagne » au sein du Saint Empire Romain peut être qualifié d’Etat national), et le pillage des terres allemandes commence en grand. Si honteuse que soit cette comparaison pour les Allemands, elle n’en est que plus édifiante, et depuis que nos ouvriers ont replacé l’Allemagne au premier rang du mouvement historique, nous avons moins de peine à avaler l’opprobre du passé.

Un autre caractère très particulier de l’évolution allemande, c’est que les deux Etats de l’empire qui ont fini par se partager toute l’Allemagne ne sont ni l’un ni l’autre purement allemands, étant d’anciennes colonies conquises sur les terres slaves : l’Autriche est colonie bavaroise, le Brandebourg, colonie saxonne ; et s’ils se sont emparés du pouvoir en Allemagne, c’est uniquement en prenant appui sur leurs possessions étrangères, non allemandes : l’Autriche sur la Hongrie (sans parler de la Bohême), le Brandebourg sur la Prusse. A la frontière ouest, qui était la plus menacée, il n’y avait rien de pareil, à la frontière nord c’est aux Danois qu’on avait laissé le soin de défendre l’Allemagne contre les Danois, et le Sud avait si peu besoin d’être défendu que ses gardes-frontières, les Suisses, purent se séparer eux-mêmes de l’Allemagne !

Mais voilà que je me suis lancé dans un tas de ratiocinations ; que ce bavardage vous prouve au moins le vif intérêt que m’inspire votre travail...

Notes

1 L’article de Mehring « Du matérialisme historique » avait été publié en 1893, en appendice à son livre Légende de Lessing.

2 Un des courants de l’économie politique bourgeoise classique apparu vers le milieu du XVIIIe siècle en France. Les physiocrates se prononçaient résolument pour la grande agriculture capitaliste, l’abolition des privilèges des ordres sociaux et du protectionnisme. Tout en reconnaissant la nécessité de liquider le féodalisme, ils voulaient le faire par la voie de réformes pacifiques, sans porter atteinte aux classes dominantes ni à l’absolutisme. Leurs conceptions philosophiques étaient proches de celles des philosophes bourgeois français du siècle des lumières. Certaines transformations économiques préconisées par les physiocrates furent réalisées pendant la Révolution française.

3 Mercantilisme, système de conceptions économiques et politiques de certains Etats européens aux XVe-XVIIIe siècles, favorisant l’accumulation des capitaux et le développement du commerce. Ses adeptes identifiaient la richesse de la nation à l’argent. Selon eux c’est l’argent sous forme de métaux précieux qui constituait le bien public. Les Etats qui suivaient ce système cherchaient à régler leur commerce extérieur de sorte que les exportations dépassent les importations.

4 La guerre de Trente ans (1618-1648), première guerre paneuropéenne, suscitée par l’aggravation des antagonismes entre les différents groupes d’Etats ; elle prit forme d’une lutte entre les protestants et les catholiques. Elle avait commencé par une insurrection des Tchèques contre le joug de la monarchie des Habsbourg et la Contre-Réforme catholique. Les Etats qui s’engagèrent ensuite dans la guerre formèrent deux camps. Le pape, les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche et les princes catholiques d’Allemagne, ralliés sous le drapeau du catholicisme, s’opposèrent aux pays protestants : Bohême, Danemark, Suède, République de Hollande et certains Etats allemands convertis à la Réforme. La France, ennemie des Habsbourg, soutenait les pays protestants. L’Allemagne devint le principal théâtre des opérations, l’objet du pillage et des visées expansionnistes des participants à la guerre. Le conflit se termina en 1648 par les traités de Westphalie, qui sanctionnaient le morcellement politique de l’Allemagne.

Franz Mehring

À propos du matérialisme historique

(1895)

« Le monde bourgeois d’aujourd’hui est en réalité aussi opposé au matérialisme historique qu’il y a une génération il était opposé au darwinisme et il y a une demi-génération au socialisme. Il le calomnie sans le comprendre. Il a progressivement et péniblement admis que le darwinisme est quelque chose de différent d’une "théorie de singes", et que le socialisme souhaite quelque chose de différent d’une "redivision de la richesse" ou "d’étendre une main prédatrice sur les fruits de mille ans de culture". Mais le matérialisme historique est encore suffisant pour se laisser submerger par des phrases insensées et bon marché, des phrases du genre : « que c’est un fantasme inventé par une paire de démagogues talentueux ».

En fait – et naturellement – l’investigation matérialiste de l’histoire est soumise aux mêmes lois dynamiques de l’histoire, qu’elle érige elle-même. C’est un produit du développement historique ; il n’aurait pas pu être imaginé par les génies les plus doués d’un âge antérieur. Ce n’est qu’à un certain stade de développement que l’histoire de l’humanité peut révéler son mystère.

« Alors que la découverte des forces motrices de l’histoire était entièrement impossible dans toutes les périodes précédentes, en raison d’interconnexions compliquées et secrètes avec leurs effets, notre période actuelle a tellement simplifié ces interrelations que le problème peut être résolu. Depuis l’établissement de la grande industrie, donc du moins depuis la paix européenne de 1815, il n’est plus un mystère pour personne en Angleterre que toute la lutte politique pour l’hégémonie a tourné autour de deux classes, l’aristocratie terrienne et la bourgeoisie. En France, le même fait s’est rendu visible avec le retour des Bourbons ; les historiens de la Restauration, de Thierry à Guizot, en passant par Mignet et les suivants, l’ont déclarée avant tout la clé d’une compréhension de l’histoire de France depuis le Moyen Âge. Et depuis 1830, la classe ouvrière, le prolétariat a été reconnu comme le troisième concurrent pour l’hégémonie dans les deux pays. Les relations ont été si simplifiées qu’il faudrait fermer les yeux, pour ne pas voir dans la lutte des trois grandes classes et dans le conflit de leurs intérêts, le moteur de l’histoire moderne, du moins dans les deux pays les plus avancés... »

Ainsi parle Engels de cette période culminante de l’histoire qui a éveillé pour la première fois chez Marx et lui-même une compréhension de la conception du matérialisme historique. Comment cette conception a été développée plus avant peut être glanée d’Engels lui-même. (Engels, « Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande classique »)

Ce que Marx et Engels ont fait

L’œuvre de toute une vie de Marx et d’Engels repose sur le matérialisme historique ; sur cette base ont été construits tous leurs écrits. C’est simplement un mensonge de la pseudo-science bourgeoise de faire croire que les deux hommes n’avaient fait qu’ici et là une petite incursion dans la science de l’histoire afin d’établir une théorie de l’histoire nourrie par eux depuis l’enfance. « Le Capital », comme Kautsky l’a déjà particulièrement souligné, est d’abord une œuvre historique, et surtout, en référence à sa matière historique, est-elle comparable à une mine de trésors en grande partie encore intacte. De même faut-il dire que les œuvres d’Engels sont incomparablement plus riches en contenu qu’en étendue ; qu’ils contiennent infiniment plus de matériel historique que la sagesse académique de l’école ne pourrait en rêver, une école qui découvre, peut-être, une paire de phrases, incomprises, ou intentionnellement mal comprises par le superficiel, et s’adonne alors à se demander si elle a pas découvert une « contradiction » ou quelque chose du genre.

Ce serait une tâche très utile de rassembler systématiquement la totalité des idées historiques qui sont dispersées dans les écrits de Marx et Engels. Et certainement, cette tâche devrait être accomplie une fois pour toutes. Mais à ce stade il faudra se contenter d’une indication générale de ce qu’il faut faire, car il ne s’agit ici que de dévoiler les principes les plus essentiels du matérialisme historique. Et cela doit se faire plus négativement que positivement, c’est-à-dire en réfutant les objections coutumières qui ont été soulevées contre elle.

De manière aussi brève que convaincante, Karl Marx a extrait la substance du matérialisme historique dans la préface de son ouvrage, Zur Kritik der Politischen Ökonomie, paru en 1859. Il y dit :

« La conclusion générale à laquelle je suis arrivé et qui, une fois parvenue, a servi de fil conducteur à mes études, peut être brièvement résumée comme suit : Dans la production sociale de la vie, les hommes entrent dans des relations définies, indispensables et indépendantes de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un stade défini du développement de leurs pouvoirs matériels de production. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société – la base réelle sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes définies de conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle détermine le caractère général des processus sociaux, politiques et spirituels de la vie. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur réalité et c’est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement les forces productives de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes évolutives des forces productives qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves de ces forces. Alors s’ouvre une ère de révolution sociale. Le changement qui s’est produit dans la base économique bouleverse plus ou moins lentement ou rapidement toute la colossale superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il importe de distinguer toujours entre le bouleversement matériel des conditions de production économique - qu’on doit constater fidèlement à l’aide des sciences physiques et naturelles - et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes deviennent conscients de ce conflit et le mènent à bout. De même qu’on ne juge pas un individu sur l’idée qu’il se fait de lui, de même on ne peut juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir. Dans leurs grandes lignes, les modes de production asiatiques, antiques, féodaux et bourgeois modernes peuvent être désignés comme des époques progressives dans la formation économique de la société. Les rapports bourgeois de production sont la dernière forme antagoniste du processus social de production, antagoniste, non pas au sens d’antagonisme individuel, mais d’un antagonisme issu des conditions sociales de vie des individus. Cependant, les forces productives qui se développent dans le sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles de la solution de cet antagonisme. L’histoire primitive de la société humaine se terminera par cette formation sociale. »

Le Manifeste Communiste

Dans ces quelques mots est énoncée la loi du mouvement de l’histoire humaine dans sa profondeur transparente et avec une clarté exhaustive, dont l’égal doit être cherché dans toute la littérature. Et il faut vraiment être maître de conférences en philosophie, dans l’excellente ville de Leipzig, pour y trouver avec M. Paul Earth des « termes et images indéfinis », des formulations d’états et de dynamiques sociales très vagues et rapiécées avec des photos. Mais dans la mesure où les hommes sont porteurs de ce développement historique, celui-ci a déjà été décrit par Marx et Engels dans le « Manifeste communiste » de 1848 comme suit :

« L’histoire de toutes les sociétés antérieures a été l’histoire des luttes de classes. »

« Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, seigneur et serf, maître de guilde et compagnon ; en bref, oppresseur et opprimé se sont opposés l’un à l’autre, un combat mené et ininterrompu, tantôt caché, tantôt ouvert, un combat qui s’est terminé à chaque fois par une transformation révolutionnaire de toute la société, ou par la destruction commune de les classes rivales.

« Dans les premières époques de l’histoire, nous trouvons presque partout une organisation complète de la société en diverses classes, une gradation multiple en rangs sociaux. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au Moyen Age, les seigneurs féodaux, les vassaux, les maîtres de guilde, les compagnons, les serfs, et dans presque chacune de ces classes, là encore des gradations spéciales.

« La société bourgeoise moderne, née des ruines de la société féodale, n’a pas supprimé les antagonismes de classe. Elle n’a fait qu’établir de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à la place des anciennes.

« Notre époque, l’époque de la bourgeoisie, se distingue cependant, à cet égard, qu’elle a simplifié les antagonismes de classe. La société, dans son ensemble, se scinde de plus en plus en deux grands camps hostiles, en deux grandes classes qui s’affrontent : la bourgeoisie et le prolétariat. »

Suit la description bien connue de la manière dont la bourgeoisie, d’une part, et le prolétariat, de l’autre, doivent se développer chacun selon ses conditions historiques d’existence, description qui a brillamment résisté entre-temps, à l’épreuve de près de un demi-siècle plein des transformations les plus inédites. Suit la preuve pourquoi et comment le prolétariat va vaincre la bourgeoisie. Avec l’abolition des anciennes conditions de production, le prolétariat met fin aux antagonismes de classe, aux classes en général, et donc à son propre règne en tant que classe. « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes apparaît une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.

Et puis il faut aussi citer ce qui suit des paroles qu’Engels a prononcées sur la tombe ouverte de son ami :

« Tout comme Darwin a découvert la loi de l’évolution dans la nature organique, Marx a découvert la loi de l’évolution dans l’histoire humaine ; les faits simples, jusqu’alors cachés sous des excroissances idéologiques que les hommes avant tout le reste doivent d’abord manger, boire, se loger et se vêtir avant de pouvoir étudier la politique, la science, l’art, la religion, etc. ; que la production, par conséquent, des moyens matériels immédiats d’existence, et par conséquent le niveau actuel de développement économique, à un moment donné d’un peuple, constituent les conditions fondamentales à partir desquelles les organisations de l’État, les idées de justice, la l’art et les notions religieuses du peuple particulier se sont développés et en fonction desquels ils doivent donc être expliqués ; pas l’inverse, comme cela a été le cas jusqu’à présent. »

Marxisme et historico-romantisme

Surtout, cette idée est un simple fait, au sens de Ludwig Feuerbach qui remarquait : « C’est le propre d’un philosophe de ne pas être un professeur de philosophie. Les vérités les plus simples sont celles qui parviennent toujours en dernier à l’être humain. » Feuerbach était le lien intermédiaire entre Hegel et Marx ; mais il a été arrêté à mi-chemin à cause de la pauvreté des conditions allemandes. Il considérait encore la « découverte des vérités » comme un processus purement idéologique. Néanmoins, Marx et Engels n’ont pas « touché » au matérialisme historique conçu selon cette mode. Dire qu’ils l’auraient sorti de leur tête, serait les calomnier par gentillesse et reviendrait à leur faire autant de tort que de le dire comme une insulte, car cela reviendrait à expliquer, avec les intentions les plus aimables, que la conception matérialiste de l’histoire n’est qu’un fantasme issue d’un cerveau vide. En outre, la vraie renommée de Marx et d’Engels consiste à avoir donné, au moyen du matérialisme historique, la preuve la plus éclatante de sa vérité. Ils connaissaient non seulement la philosophie allemande, comme Feuerbach, mais aussi la Révolution française et l’industrie anglaise. Ils ont résolu le mystère de l’histoire humaine, bien que cette tâche ait à peine été assignée à l’humanité, bien que les conditions matérielles de sa solution soient encore en train de "se former". Et ils se sont révélés des penseurs de premier ordre, en ce qu’ils ont reconnu, il y a près de cinquante ans, des traces relativement faibles de ce que la science bourgeoise de toutes les nations n’a pas encore pu saisir, mais, tout au plus ici et là, seulement pour anticiper, malgré une offre illimitée aujourd’hui des preuves les plus puissantes.la preuve la plus frappante de sa vérité.

Le peu que cette méthode d’élaboration d’une proposition théorique particulière peut accomplir est illustré par un exemple remarquable qui semble extraordinairement éclairant et semble s’accorder en pensée et en expression avec cette connaissance scientifique, acquise par une étude approfondie de l’évolution historique. Nous devons au professeur Hugo Brentano la preuve de combien l’école historique du romantique frôlait la conception matérialiste de l’histoire, en particulier la référence à la position de Lavergne-Péguilhen, qui se lit comme suit :

« Peut-être la science de la société en tant que telle a-t-elle peu progressé jusqu’à présent parce que les formes de l’économie n’ont pas été suffisamment distinguées ; car on n’a pas apprécié qu’elles constituent les fondements de l’organisation de la société et de l’État, dans son ensemble. On n’a pas remarqué que la production, la distribution des produits, la culture et la diffusion de la culture, la législation étatique et la forme étatique ont entièrement dérivé leur contenu et leur évolution des formes de l’économie ; que les facteurs sociaux très importants ci-dessus découlent tout aussi inévitablement des formes d’économie et de leur gestion appropriée que le produit de la coopération réciproque des forces génératrices et que, là où des maladies sociales doivent être découvertes, elles trouvent leurs racines, comme une règle, dans les contradictions entre les formes sociales et étatiques. » (Lavergne-Péguilhen, Die Bewegungs- und Produktionsgesetze )

Ceci a été écrit en 1838 par un représentant renommé de l’école historico-romantique, la même école que Marx, dans le Deutsch-Französischen Jahrbücher a soumise à une critique si annihilante. Et pourtant, si l’on fait abstraction de ce fait que Marx ne tire pas la production et la distribution des produits des formes de l’économie, mais au contraire les formes de l’économie de la production et de la distribution des produits, alors il apparaît, d’abord vue, d’avoir plagié la théorie matérialiste de l’histoire de Lavergne-Peguilhen.

La féodalité et les historico-romantiques

Cependant, se pose la question de la « gestion appropriée ». L’école historico-romantique était une réaction contre l’économie nationale bourgeoise, qui expliquait le mode de production des classes bourgeoises comme le seul conforme à la nature et les formes d’économie de ces classes comme des lois éternelles et naturelles. Le romantisme historique dans l’intérêt des Junkers, s’est retourné contre ces exagérations avec la glorification patriarcale du rapport économique de dépendance entre les propriétaires terriens et les serfs ; elle opposait aux désirs de l’école libérale de liberté politique la proposition que la véritable constitution d’un peuple n’était pas une paire de papiers : la loi et une constitution ; mais les rapports économiques de pouvoir ; ainsi, dans ce cas particulier, les relations de maître et de serf qui se sont transmises dès l’époque féodale.La lutte théorique entre l’économie nationale bourgeoise et le romantisme historique était le reflet idéologique de la lutte des classes entre bourgeois et Junker. Chacune des deux forces expliquait les modes de production et les formes d’économie approuvées par sa classe comme des lois naturelles éternelles et immuables. Que les économistes vulgaires libéraux comptaient donc davantage sur des illusions abstraites ; les romantiques historiques, plus avec des faits brutaux ; que le premier avait un caractère plus idéaliste, le second plus un caractère matérialiste, simplement découlait de la différence dans le stade historique de développement des deux classes combattantes. La bourgeoisie a souhaité pour la première fois devenir la classe dirigeante, et en conséquence a peint sa future domination comme l’état de bonheur universel.Le Junker était la classe dirigeante et devait se contenter d’une glorification romantique du rapport de dépendance économique sur lequel reposait son pouvoir.

C’est seulement à une telle glorification que vise cette proposition de Lavergne-Perguilhen. Ainsi il veut simplement dire que les formes féodales de l’économie doivent être le fondement, dans leur ensemble, de l’organisation de l’État et de la société ; d’eux doivent dériver la forme de l’État et la législation de l’État. Si la société s’en écarte, alors elle devient malade. Lavergne-Péguilhen ne cache pas ses intentions dans les conclusions ultérieures qu’il se permet de tirer de sa proposition. Il distingue trois formes d’économie, qui se succèdent historiquement et se « confondent » aujourd’hui : l’économie de force, l’économie d’intérêt, et l’économie d’argent auxquelles correspondent les formes-états : despotisme, aristocratie, monarchie. , et les sentiments moraux : peur, amour, intérêt personnel. L’économie de l’intérêt, l’aristocratie, ou appeler l’enfant par son vrai nom, féodalité, c’est – l’amour. « L’échange matériel de services mutuels, écrit littéralement Lavergne-Peguilhen, est avant tout source d’amour et d’attachement. Mais de même que l’histoire a jadis eu l’idée perverse d’obscurcir cette source et de « confondre » les formes étatiques, de même Lavergne-Peguilhen, à sa suite, souhaite confondre les formes étatiques, naturellement dans l’idée de « gestion appropriée ». L’aristocratie doit gouverner dans la « communauté » avec ce pouvoir que les membres les plus riches et les plus instruits de la communauté doivent exercer à la fois comme législateur et comme administrateur sur la grande foule des camarades, jouissant de la citoyenneté dans la communauté. « De plus, il doit rester un certain despotisme,« qui « même sous sa forme dissolue pouvait difficilement détruire les pouvoirs de la société autant que la tyrannie de la loi », et également, une certaine quantité de monarchie, mais sans « intérêt personnel », d’ailleurs « englobant avec son point exalté de voir les intérêts de tous avec un égal amour.

On voit bien ce que veut Lavergne-Peguilhen : la restauration de la domination féodale et « du roi absolu, s’il fait sa volonté ». Son travail a déjà été critiqué par le Manifeste communiste dans son jugement sur le socialisme féodal : « parfois frappant la bourgeoisie en plein cœur, par sa critique amère et pleine d’esprit, mais toujours ridicule dans son effet en raison d’une incapacité totale à saisir la bougie de l’histoire moderne ». La seconde partie de cette critique s’applique plus au romantisme allemand que la première. Le renversement du féodalisme par la bourgeoisie a considérablement aiguisé l’esprit des socialistes féodaux en France et en Angleterre et a ainsi insinué en eux le pâle pressentiment que « la vieille attente d’une future restauration était devenue impossible ». Mais la féodalité allemande et surtout prussienne, toujours vivante, tenait un cahier en main et sut inscrire dans ses limites, avec une vulgarité maladroite, l’étendard de la féodalité médiévale, tout vêtue de banalités moralistes, mais toujours saines, contre l’invasion de la législation stein-hardenbergienne est loin d’être radicale.

Sans rapport avec Marx et Engels

L’école romantique se caractérise par son incapacité à comprendre toute autre forme d’économie que la féodale, qu’elle ne comprend que superficiellement ; pourtant, justement parce qu’il cherchait, dans son étroit intérêt de classe, à forcer tous les cieux et la terre, toutes les relations morales, politiques, religieuses, etc., à l’intérieur de cette forme économique, ainsi il arriva naturellement à des propositions qui, de loin, sonnent très comme le matérialisme historique dont il est en réalité aussi éloigné qu’il l’est des intérêts de classe de la science. Semblables aux relations entre Lavergne-Péguilhen et Marx et Engels, vingt ans plus tard, Gerlach et Stahl s’opposent à Lassalle. Gerlach, dans la chambre présidentielle du district prussien, avait assez souvent soutenu à sa manière la future théorie constitutionnelle de Lassalle avant la position libérale dans la chambre présidentielle du district prussien ; et pourtant Lassalle ; dans son « Le système des droits acquis », a donné à ces derniers élans de romantisme historique leur coup de grâce scientifique. Cette école n’a donc rien à voir avec le matérialisme historique, ou, seulement, au sens le plus éloigné, dans la mesure où son idéologie de classe brute a été l’un des ferments par lesquels Marx et Engels sont arrivés à la conception matérialiste de l’histoire.

Seule cette dernière affirmation n’est pas non plus vraie. Cette proposition de Lavergne-Peguihen nous a paru suffisamment frappante - c’était avant que nous ayons pu voir l’ensemble de l’ouvrage aujourd’hui à juste titre oublié - pour l’adresser à Engels avec la question, si lui ou Marx avait connu et été influencé par le auteurs de l’école romantique, Marwits, Adam Muller, Haller, Lavergne-Peguilhen, etc. Engels a eu la grande gentillesse de nous répondre le 28 septembre de J. :

J’ai moi-même un exemplaire des Mémoires de Marwits et j’ai parcouru le livre il y a plusieurs années, mais je n’y ai jamais découvert que d’excellentes choses concernant la cavalerie et une croyance obstinée aux merveilleux pouvoirs des cinq cils, lorsqu’ils sont employés - par un noble sur un plébéien. En particulier, la littérature m’est restée absolument étrangère depuis 1841 et 1842. Je ne m’en suis occupé que très superficiellement ; et je n’ai certainement rien à lui être redevable. Marx fit la connaissance d’Adam Millier et de la Restauration de M. von Haller, etc., pendant son séjour à Bonn et à Berlin. Mais il parlait avec une répulsion naturelle de ces imitations vides, faibles et gonflées de phrases des romantiques français Joseph de Maistre et du cardinal Boland. Et s’il avait dû rencontrer, à cette époque, des citations comme celles citées de Lavergne-Péguilhen,ils n’auraient pu lui faire aucune impression, même s’il avait compris, en général, ce que ces gens voulaient dire. A cette époque, Marx était un hégélien pour qui une telle position était une hérésie absolue ; il ne connaissait absolument rien à l’économie. Ainsi, il ne pouvait rien tirer d’une phrase comme « Formes d’économie », et ainsi le passage particulier, s’il le savait, serait entré par une oreille et sorti par l’autre, sans laisser de trace perceptible. Mais je ne crois guère qu’on puisse trouver dans les écrits romantiques historiques lus par Marx entre 1837 et 1841 des suggestions du même genre. Le passage est à tous égards très remarquable, bien que je voudrais vérifier la citation.Marx était un hégélien pour qui une telle position était une hérésie absolue ; il ne connaissait absolument rien à l’économie. Ainsi, il ne pouvait rien tirer d’une phrase comme « Formes d’économie », et ainsi le passage particulier, s’il le savait, serait entré par une oreille et sorti par l’autre, sans laisser de trace perceptible. Mais je ne crois guère qu’on puisse trouver dans les écrits romantiques historiques lus par Marx entre 1837 et 1841 des suggestions du même genre. Le passage est à tous égards très remarquable, bien que je voudrais vérifier la citation.Marx était un hégélien pour qui une telle position était une hérésie absolue ; il ne connaissait absolument rien à l’économie. Ainsi, il ne pouvait rien tirer d’une phrase comme « Formes d’économie », et ainsi le passage particulier, s’il le savait, serait entré par une oreille et sorti par l’autre, sans laisser de trace perceptible. Mais je ne crois guère qu’on puisse trouver dans les écrits romantiques historiques lus par Marx entre 1837 et 1841 des suggestions du même genre. Le passage est à tous égards très remarquable, bien que je voudrais vérifier la citation.Mais je ne crois guère qu’on puisse trouver dans les écrits romantiques historiques lus par Marx entre 1837 et 1841 des suggestions du même genre. Le passage est à tous égards très remarquable, bien que je voudrais vérifier la citation.Mais je ne crois guère qu’on puisse trouver dans les écrits romantiques historiques lus par Marx entre 1837 et 1841 des suggestions du même genre. Le passage est à tous égards très remarquable, bien que je voudrais vérifier la citation.

Je ne connais pas le livre, et l’auteur ne m’est connu que comme un adepte de « l’école historique ». Le plus extraordinaire, c’est que les mêmes, qui ont abusé de l’histoire dans le concret, théoriquement aussi bien que pratiquement, auraient dû trouver dans l’abstrait la conception concrète de l’histoire. Les gens ont peut-être pu voir sous la féodalité comment la forme étatique se développe à partir de la forme économique, parce que la chose était, pour ainsi dire, si claire et concentrée à portée de main. Je dis, ils peuvent avoir,car en dehors du passage ci-dessus, je n’ai jamais pu découvrir aucune raison pour laquelle les théoriciens de la féodalité seraient moins abstraits que les libéraux bourgeois. Si l’un d’eux a généralisé davantage cette conception du lien entre la diffusion de la culture et la forme de l’État, avec la forme d’économie au sein de la société féodale - qu’elle s’applique à toutes les formes d’économie et d’État - comment alors expliquer l’aveuglement total des mêmes romantiques dès qu’il s’agit de l’ autreformes d’économie, la forme d’économie bourgeoise et la forme étatique correspondant à ses niveaux de développement – la commune corporative médiévale, la monarchie absolue, la monarchie constitutionnelle, la République ? Ceci, cependant, est difficile à harmoniser de manière cohérente ? Et le même homme, qui voyait dans la forme de l’économie, la base de toute l’organisation de la société et de l’État, appartenait à une école, pour qui la monarchie absolue des XVIIe et XVIIIe siècles signifie déjà la chute des hommes et une transgression de la vraie doctrine de l’État.

Cependant, il n’en reste pas moins vrai que la forme de l’État résulte inévitablement de la forme de l’économie et de son « organisation appropriée » tout comme l’enfant résulte de la cohabitation de l’homme et de la femme. Considérant la doctrine mondialement connue de l’auteur, je ne peux l’expliquer que de cette manière : la vraie forme d’économie est la féodale. Dans la mesure où le mal chez les hommes conspire contre cette forme, il faut qu’il s’organise en conséquence pour qu’il puisse dans de telles circonstances se protéger et se perpétuer contre ces attaques ; et que la « forme de l’État », etc., puisse leur correspondre convenablement, nous ramènerait aux XIIIe et XIVe siècles. Alors furent également réalisées les meilleures théories du monde et les plus belles théories historiques. Et la généralisation lavergne-péguilhénienne est une fois de plus réduite à son vrai sens :que la société féodale produit un ordre féodal d’État.

Ainsi Engels. Puisque nous avons maintenant vérifié, selon son vœu, cette citation et découvert dans l’ouvrage exhumé de Lavergne-Peguilhen les rapprochements exprimés ci-dessus, nous ne pouvons que lui répondre avec de sincères remerciements pour sa remarquable interprétation dans laquelle il a correctement construit tout le mastodonte féodal à partir de un seul os.

* * *

Objections au matérialisme historique

Parmi les objections habituelles contre le matérialisme historique, outre les deux déjà lancées, il en est une qui est liée à son nom. Idéalisme et matérialisme sont les réponses opposées au grand problème philosophique du rapport de la pensée à l’être, la question de savoir si l’esprit ou la nature est fondamentale. En eux-mêmes, ils n’ont rien à voir avec les idéaux moraux. De tels idéaux peuvent être possédés par le matérialiste philosophique dans le sens le plus élevé et le plus pur, tandis que l’idéaliste philosophique n’a pas besoin de les posséder à distance. Mais à cause des nombreuses années de calomnie par le sacerdoce, il est venu à adhérer au mot matérialisme une idée immorale et supplémentaire qui, de diverses manières, a su se glisser dans les travaux de la science bourgeoise. « Le philistin entend par matérialisme, gourmandise, beuverie,sensualité, convoitise sexuelle et vie élevée, avidité d’argent, avarice, convoitise, profit, escroquerie, spéculation ; bref, tous les vices sordides auxquels il est lui-même secrètement adonné ; et par idéalisme (il entend) la croyance en la vertu, l’amour universel de l’humanité et en général, un « monde meilleur », dont il se vante devant les autres, mais auquel il croit lui-même, tout au plus, tant qu’il est en l’habitude d’endurer les gueules de bois et les effondrements résultant nécessairement de ses excès « matérialistes » habituels ; c’est pourquoi il chante sa chanson préférée : « Qu’est-ce que l’homme – moitié bête, moitié ange. » (Engels). Si l’on utilise les mots dans ce sens traduit, alors faut-il dire qu’aujourd’hui le credo du matérialisme historique exige un idéalisme moral élevé car il entraîne infailliblement pauvreté, persécution et calomnie ;tandis que l’idéalisme historique est l’affaire de tout carriériste haletant, car il offre la plus riche perspective de toutes les bonnes fortunes terrestres, de grosses sinécures, de tous les grades, titres et charges possibles. Nous n’affirmons par là aucunement que tous les historiens idéalistes sont poussés par des motifs impurs, mais nous devons carrément rejeter toute tache immorale qui a pu être attachée au matérialisme historique comme une insinuation stupide et éhontée.mais nous devons carrément rejeter toute tache immorale qui a pu être attachée au matérialisme historique comme une insinuation stupide et éhontée.mais nous devons carrément rejeter toute tache immorale qui a pu être attachée au matérialisme historique comme une insinuation stupide et éhontée.

La nature de la théorie

Ce qui est compréhensible, bien qu’il s’agisse d’une erreur tout aussi grossière, c’est la confusion du matérialisme de l’histoire avec celui de la nature. Cette confusion néglige le fait que l’homme vit non seulement dans la nature, mais aussi en société, qu’il n’y a pas seulement une science de la nature, mais aussi une science de la société. Bien sûr, le matérialisme historique inclut les sciences naturelles, mais les sciences naturelles n’incluent pas l’historique. Le naturalisme scientifique voit dans l’homme une créature de la nature dotée de conscience, mais il ne cherche pas à déterminer de quelle manière la conscience des hommes au sein de la société humaine est déterminée. Ainsi, lorsqu’elle s’aventure dans le champ historique, elle se transforme en son contraire, dans l’idéalisme le plus extrême. Il croit au pouvoir magique et spirituel des grands hommes qui font l’histoire. Rappelons l’enthousiasme de Buchner pour Frédéric II, et l’adoration idolâtre de Haeckel pour Bismarck couplée à sa haine la plus ridicule des socialistes. Il ne reconnaît, en général, que des impulsions idéales dans cette société humaine.

Un véritable exemple de cette espèce est l’ « histoire de la culture » de Hellwald. Son auteur ne voit pas que la réforme religieuse du XVIe siècle était le reflet idéologique d’un mouvement économique ; au lieu de cela, la « Réforme a exercé une influence extraordinaire sur le mouvement économique ». Il ne s’aperçoit pas que les besoins du commerce suisse ont conduit à des armées permanentes et à des guerres commerciales ; au lieu de cela, "c’est l’amour croissant de la liberté qui a créé les armées permanentes et, immédiatement, de nouvelles guerres". Il ne comprend pas la nécessité économique de la monarchie absolue aux XVIIe et XVIIIe siècles ; au contraire « on peut prouver que le despotisme d’un Louis XIV, régiment de favoris et de courtisanes de la cour n’aurait jamais été possible, si le peuple y avait opposé son veto, car, en dernière instance, tout pouvoir reste avec eux. Et ainsi de suite à l’infini !

Sur presque chacune de ses 800 pages, Hellwald commet des bévues similaires ou pires encore. Contre une telle écriture historique « matérialiste », les historiens idéalistes ont naturellement une victoire facile. Mais ils, néanmoins, ne devraient pas rendre le matérialisme historique responsable de Hellwald et Cie. Le matérialisme scientifique atteint au moyen de la plus grande pertinence, en fait, la plus grande non-pertinence. Dans la mesure où il comprend l’homme simplement comme un animal doté de conscience, il réduit l’histoire de l’humanité à un jeu varié et sans signification d’impulsions et de fins idéales ; au moyen de la fausse supposition d’hommes dotés de la conscience comme création isolée de la nature, elle arrive au fantôme idéaliste d’une histoire humaine qui se précipite comme une folle danse des ombres, à cause des connexions matérialistes de la totalité extérieure de la nature. Le matérialisme historique, au contraire, part du fait scientifique qu’aucun homme n’est simplement un animal, mais un animal social, qu’il n’obtient la conscience que dans la communauté des liens sociaux (la horde, la gens, la classe) ; et c’est seulement en elle qu’il peut vivre comme une créature consciente ; que, par conséquent, les conditions matérielles de ces liens déterminent sa conscience idéale ; et leur évolution progressive représente la loi prédominante du mouvement de l’humanité.et leur évolution progressive représente la loi prédominante du mouvement de l’humanité.

Objections bourgeoises

Voilà donc les attaques contre le matérialisme historique qui lui ont valu une si mauvaise réputation. Ils épuisent déjà la grande partie des objections qui lui sont adressées, car la science bourgeoise n’a pas encore livré une critique substantielle de l’interprétation matérialiste de l’histoire – à l’exception d’une enquête dont nous parlerons bientôt. Avec quelle sottise les représentants « les plus éminents » de cette science tentent en vain de franchir cet obstacle gênant qui gâche ces espoirs roses, destinés à endormir la conscience de classe bourgeoise. De cela, chacun peut s’en convaincre par les discours au moyen desquels M. Adolph Wagner, « le grand professeur d’économie politique à la première université allemande », avait notamment éclairé les messieurs éclairés des congrès sociaux évangéliques de l’année 1892 (Adolph Wagner, Das Neue Sozialdemokratische Programm ). Or, bien que nous soyons loin de mettre tous les représentants de la science bourgeoise au même niveau que ce sophiste accompli et ce flagorneur, nous avons pu découvrir, après de longues années d’observation de leur critique du matérialisme historique, rien de plus qu’un des modes d’expression qui ne sont pas tant des objections réelles que des reproches moraux.

Dans le contenu, le matérialisme historique semble être une construction arbitraire de l’histoire, qui comprime la vie extraordinaire et multiple de l’humanité sous une forme stérile. Il semble nier toutes les forces idéales ; il semble se transformer en une boule de jeu non contradictoire du développement mécanique ; il semble rejeter toutes les normes morales.

Maintenant, c’est le contraire qui est la vérité. Le matérialisme historique se passe de toute construction historique arbitraire ; il met de côté toute formule stérile qui veut traiter exactement de la même manière la vie changeante de l’humanité. « La méthode matérialiste se transforme en son contraire, lorsqu’elle est employée non comme un guide pour l’étude de l’histoire, mais comme un pochoir fini selon lequel on découpe avec précision les faits historiques. (Vorwärts, 5 octobre 1890.)

Ainsi Engels protesta, et de même Kautsky protesta contre toute « interprétation superficielle » du matérialisme historique ; comme si dans la société il n’y avait que deux états, deux classes qui luttent l’une contre l’autre, deux masses solides et homogènes, les masses révolutionnaires et réactionnaires. « Si cela était réellement vrai, alors l’écriture de l’histoire serait très facile. Mais en réalité, les relations ne sont pas si simples. La société est et devient de plus en plus un organisme unique compliqué avec la plus grande différenciation de classes et d’intérêts, qui peuvent se grouper, correspondant à la structure des choses, en la plus grande variété de partis. (Kautsky, Antagonismes de classe de 1879)

La méthodologie

Le matérialisme historique aborde chaque portion de l’histoire sans aucun préjugé ; il l’explore simplement de sa fondation à son toit, en remontant de sa structure économique à ses conceptions spirituelles.

Mais cela, pourrait-on dire, est une « construction arbitraire de l’histoire ». Sinon, comment sauriez-vous que l’économie est le fondement du développement historique et non de la philosophie ? Or, nous le savons simplement pour cette raison ; que les hommes doivent d’abord manger, boire, s’abriter et se vêtir avant de pouvoir penser et écrire, que l’homme n’accède à la conscience que par l’unité sociale avec les autres hommes ; par conséquent que sa conscience est déterminée par son existence sociale et non, vice versa, par sa conscience. L’hypothèse que les hommes viennent d’abord s’abreuver et s’abriter par la pensée, à l’économie par la philosophie, est le présupposé évidemment « arbitraire » de l’idéalisme historique et le conduit, par conséquent, aux « constructions de l’histoire » les plus remarquables. De manière remarquable - et aussi banale -, cela est admis, dans un certain sens, par ses disciples épigoniens, en ce qu’ils ne connaissent pas suffisamment de moyens pour se moquer des « constructions historiques » de leur grand représentant, à savoir Hegel. Non seulement les « constructions historiques » de Hegel, dans lesquelles elles le surpassent mille fois, les irritent, mais la compréhension scientifique de Hegel de l’histoire comme processus de développement humain dont l’évolution graduée doit être poursuivie à travers tous ses chemins erronés et dont la conformité intérieure à la loi doit être démontrée par tous les accidents apparents. Ces grandes idées, renaissance de la dialectique grecque antique et fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été reprises de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, en ce qu’ils ne connaissent pas suffisamment de moyens pour se moquer des « constructions historiques » de leur grand représentant, à savoir Hegel. Non seulement les « constructions historiques » de Hegel, dans lesquelles elles le surpassent mille fois, les irritent, mais la compréhension scientifique de Hegel de l’histoire comme processus de développement humain dont l’évolution graduée doit être poursuivie à travers tous ses chemins erronés et dont la conformité intérieure à la loi doit être démontrée par tous les accidents apparents. Ces grandes idées, renaissance de la dialectique grecque antique et fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été reprises de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, en ce qu’ils ne connaissent pas suffisamment de moyens pour se moquer des « constructions historiques » de leur grand représentant, à savoir Hegel. Non seulement les « constructions historiques » de Hegel, dans lesquelles elles le surpassent mille fois, les irritent, mais la compréhension scientifique de Hegel de l’histoire comme processus de développement humain dont l’évolution graduée doit être poursuivie à travers tous ses chemins erronés et dont la conformité intérieure à la loi doit être démontrée par tous les accidents apparents. Ces grandes idées, renaissance de la dialectique grecque antique et fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été reprises de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, les irriter, mais la compréhension scientifique de Hegel de l’histoire comme processus de développement humain dont l’évolution graduelle doit être poursuivie à travers toutes ses voies erronées et dont la conformité intérieure à la loi doit être démontrée à travers tous les accidents apparents. Ces grandes idées, renaissance de la dialectique grecque antique et fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été reprises de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels,les irriter, mais la compréhension scientifique de Hegel de l’histoire comme processus de développement humain dont l’évolution graduelle doit être poursuivie à travers toutes ses voies erronées et dont la conformité intérieure à la loi doit être démontrée à travers tous les accidents apparents. Ces grandes idées, renaissance de la dialectique grecque antique et fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été reprises de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, une renaissance de la dialectique grecque antique et le fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été repris de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, une renaissance de la dialectique grecque antique et le fruit le plus mûr de notre philosophie classique, ont été repris de Hegel par Marx et Engels. « Nous, socialistes allemands, sommes fiers de cela, que nous ne soyons pas seulement de Saint-Simon, Fourier et Owen, mais aussi de Kant et de Hegel. » (Engels, « Socialisme Scientifique et Socialisme Utopique »)

Mais ils reconnaissaient que Hegel, malgré de nombreuses et profondes intuitions sur le processus de développement, n’était parvenu à une « construction arbitraire », parce qu’il prenait l’effet pour la cause, les choses pour des copies d’idées, et non, telles qu’elles sont, en réalité, des idées. pour les copies des choses. Pour Hegel, cette conception était très naturelle, car les classes bourgeoises en Allemagne n’avaient en général pas vraiment pris vie. Ils durent s’envoler dans l’empyrée de l’idée, afin de pouvoir sauver leur existence indépendante. Et ici, ils ont mené leurs batailles sous des formes qui, pour la réaction absolutiste-féodale régnante, étaient inoffensives ou les moins offensives possibles. La méthode dialectique de Hegel, qui conçoit le monde naturel, historique et spirituel, pris dans son ensemble, comme un processus, comme en mouvement et en développement constants,et cherche à tracer la connexion intérieure dans ce mouvement et développement, abouti, néanmoins, à un système qui a su découvrir l’idée absolue dans la monarchie permanente, l’idéalisme dans les hussards bleus, un état nécessaire dans les seigneurs féodaux, un sens profond dans le « péché originel », une catégorie dans le prince héritier, etc.

Dès qu’une nouvelle classe, cependant, surgit au cours du développement économique de la bourgeoisie allemande et entra dans la lutte de classe, à savoir le prolétariat, alors il était naturel que cette nouvelle classe cherche à ramener la lutte sur terre. , afin qu’elle puisse s’emparer de son héritage matériel non sans préparation, prenant à la philosophie bourgeoise son contenu révolutionnaire mais rompant avec sa forme réactionnaire.

Marx, Hegel et Schopenhauer

Nous avons déjà vu que les pionniers spirituels du prolétariat remettaient sur pied la dialectique de Hegel qui s’était dressée sur sa tête. « Pour Hegel, le processus de pensée, qu’il transforme sous le nom d’ idée , en un sujet existant par lui-même, est le démiurge du réel, qui n’en est que l’apparence extérieure. Pour moi, au contraire, l’idéal n’est rien d’autre que le monde matériel, traduit et transplanté dans l’esprit des hommes » (Marx). Mais Hegel a pu ainsi fournir au monde bourgeois qui s’était heureusement endormi, un contenu révolutionnaire sous la forme réactionnaire de sa dialectique.

« Sous sa forme mystique, la dialectique est devenue la mode allemande, parce qu’elle semblait expliquer l’existant. Sous sa forme rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour la bourgeoisie et ses porte-parole doctrinaux, car elle inclut, en même temps, dans sa compréhension positive de l’existence, aussi la compréhension de sa négation, de sa disparition nécessaire. Il saisit toute forme qui a vu le jour dans le flux du mouvement, donc, en termes de ses transitions. Il se laisse imposer par rien. De par sa nature même, il est critique et révolutionnaire. (Marx Karl, Le Capital , I, 822. Deuxième éd. allemand.)

Et un scandale et une abomination Hegel, en fait, devint pour la bourgeoisie allemande, non à cause de sa faiblesse, mais à cause de sa force ; non à cause de ses « constructions historiques arbitraires », mais à cause de sa méthode dialectique. Car ce n’est que selon le second, mais non selon le premier, que la science bourgeoise danse jusqu’à son extinction.

En conséquence, Hegel a dû être éliminé dans son intégralité ; et cette conclusion a également été tirée par le philosophe le plus important de la petite bourgeoisie allemande. Schopenhauer a rejeté la philosophie de Hegel. Il n’a vu dans l’histoire de l’humanité aucun processus ascendant de développement ; le petit-bourgeois allemand, dont il fut le prophète, est l’Homme tel qu’il était dès le commencement et tel qu’il sera à l’avenir. La philosophie de Schopenhauer culmine dans la « perspicacité » selon laquelle « à tout moment, c’était, c’est et ça sera le même ». Il écrit :

« L’histoire ne se montre, de tous côtés, la même, que sous des formes différentes ; les chapitres de l’histoire des peuples ne se distinguent au fond que par les noms et le nombre d’années ; le contenu vraiment essentiel est dans tout le même... L’étoffe de l’histoire est la seule chose dans son unicité et sa contingence, qui est toujours et après toujours n’est plus, les imbrications transitoires d’un monde d’hommes se déplaçant comme des nuages dans le vent, souvent transformé par les accidents les plus insignifiants.

Ainsi l’idéalisme philosophique de Schopenhauer reste très proche du matérialisme scientifique. En fait, les deux sont les pôles opposés de la même limitation. Et si Schopenhauer affirmait farouchement à propos des matérialistes scientifiques : « Il faut enseigner à ces messieurs du creuset que la simple chimie est très utile à l’apothicaire mais pas au philosophe » – alors il faudrait lui apprendre que le simple fait de philosopher est très utile aux hypocrites, mais pas à l’enquêteur de l’histoire. Mais Schopenhauer a été efficace à sa manière, car lorsqu’il a rejeté la méthode dialectique de Hegel, il a également dû rejeter la construction historique de Hegel.

Pendant ce temps, plus la petite bourgeoisie allemande se développait en grande bourgeoisie industrielle, plus cette bourgeoisie abjurait ses propres idéaux dans la lutte des classes et replongeait dans l’ombre de l’absolutisme féodal ; le plus puissant grandissait dans son besoin de démontrer la « rationalité » historique de cette singulière régression. Et comme la dialectique de Hegel, sur le terrain cité par Marx, était un scandale et une abomination, il ne lui restait donc que les constructions historiques de Hegel. Ses historiens ont découvert l’idée absolue dans le Reich allemand, l’idéalisme dans le militarisme, un sens profond dans l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, une condition nécessaire dans le snobisme de l’argent, une catégorie dans la dynastie des Hohenzollern, etc. Et dans sa stupidité manière d’affaires rusée,la bourgeoisie pensait avoir ainsi conservé l’idéalisme bourgeois. Tout en attaquant la « construction arbitraire de l’histoire », il a été le vrai sauveur de ce qu’il y avait de significatif et de grand dans cet idéalisme. Ainsi, une fois de plus, les Gracchii pleurèrent sur la tourmente et pleurèrent encore plus pour les Gracchii eux-mêmes !

Jetons un coup d’œil sur les autres objections et reproches qui ont été faits au matérialisme historique : qu’il nie toutes les forces idéales ; qu’il réduit l’humanité à une boule de jeu non contradictoire de l’évolution mécanique ; qu’il rejette tout critère moral.

Un moyen d’enquête

Le matérialisme historique n’est pas un système clos couronné d’une vérité ultime ; c’est une méthode scientifique pour l’étude du développement humain. Elle part du fait incontestable que les hommes vivent non seulement dans la nature, mais aussi en société. Il n’y a pas d’hommes isolés ; tout homme, qui par accident est laissé en dehors de la société humaine, meurt de faim et meurt rapidement. Ainsi, pour cette raison, le matérialisme historique reconnaît toutes les forces idéales dans leur plus large étendue.

« De tout ce qui se passe dans la nature, rien ne se passe comme une fin voulue, connue. D’autre part, dans l’histoire de la société, les transactions entre hommes sont véritablement douées de conscience, chargées de réflexion ou de passion, recherchées dans certains buts ; rien ne se passe sans désir conscient, sans fin voulue... La volonté est déterminée par la réflexion ou la passion, mais les leviers qui déterminent encore la passion ou la réflexion, sont de diverses sortes. Ils peuvent être en partie des objets externes ; en partie, des motifs idéaux, l’ambition « aspiration à la vérité et à la justice », la haine personnelle ou même des caprices purement individuels de toutes sortes. »

C’est le point essentiel de différence entre l’histoire du développement de la nature, d’une part, et de la société de l’autre. Mais apparemment, les collisions innombrables de transactions uniques et de volontés uniques dans l’histoire ne conduisent qu’au même résultat que les forces inconscientes et aveugles de la nature. A la surface de l’histoire, comme à la surface de la nature, l’accident paraît être la règle. « Il est rare que les choses se passent comme souhaité ; dans la plupart des cas, les fins voulues se croisent et entrent en conflit les unes avec les autres ou ces fins sont dès le départ irréalisables ou les moyens insuffisants.Ce n’est que lorsqu’une loi universelle du mouvement peut être affirmée avec succès du jeu contradictoire de tous les accidents aveugles qui semblent régir la nature inconsciente - alors seulement est-il justifié de se demander si la pensée et la volonté de l’humanité agissant consciemment ne sont pas également régies par une telle loi.

Le caractère de l’histoire

Cette loi se trouve quand on cherche celle qui met en mouvement les impulsions idéales des hommes. L’homme ne peut prendre conscience, agir et penser consciemment que dans les limites sociales. La communauté sociale dont il est membre éveille et oriente ses pouvoirs spirituels. Mais le fondement de toute société est le mode de production de la vie matérielle.

De cette manière, il détermine, en dernière instance, le processus spirituel de la vie dans toutes ses multiples radiations. Le matérialisme historique nie si peu les forces idéales qu’il les étudie jusqu’à leurs racines, afin de pouvoir fournir l’aperçu nécessaire sur la façon dont les idées développent leur pouvoir. Certes, les hommes font leur histoire, mais la manière dont ils font leur histoire dépend, dans tous les cas, de la clarté ou de l’obscurité de l’image dans leur tête de la connexion matérielle des choses. Car les idées ne naissent pas de rien ; ce sont des produits de processus sociaux de production ; et plus une idée reflète exactement ce processus, plus elle est puissante. L’esprit humain n’existe pas en dehors mais dans l’évolution historique de la société humaine. Elle est née, grandi dans et avec la production matérielle.Ce n’est qu’à partir du moment où la production commence à évoluer d’une machine extrêmement multiforme vers de simples et grands antagonismes que l’homme a pu en comprendre toute l’organisation, et ce n’est qu’après avoir écarté ou détruit ces derniers antagonismes, qu’il prendra le contrôle de la production sociale, « l’histoire primitive de l’humanité prendra-t-elle fin » (Marx), « les hommes en pleine conscience feront-ils leur propre histoire ; le saut de l’humanité du royaume de la nécessité au royaume de la liberté sera-t-il accompli ? » (Engels).« Les hommes en pleine conscience feront-ils leur propre histoire ? le saut de l’humanité du royaume de la nécessité au royaume de la liberté sera-t-il accompli ? » (Engels).« Les hommes en pleine conscience feront-ils leur propre histoire ? Le saut de l’humanité du royaume de la nécessité au royaume de la liberté sera-t-il accompli ? » (Engels).

Néanmoins, le développement antérieur de la société n’a pas été un mécanisme mort, dans lequel l’humanité a servi de jouet sans volonté. Plus grande est la portion de la vie entière d’une génération qui doit être consacrée à la satisfaction de ses besoins totaux, plus grande demeure sa dépendance vis-à-vis de la nature, et plus petite est sa portée de développement spirituel. Mais cette étendue s’accroît dans la même proportion où l’habileté acquise et l’expérience assimilée enseignent aux hommes à maîtriser la nature. »

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