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Besancenot au pays des soviets (4) : la question du parti

mercredi 8 juillet 2020, par Alex

L’article précédent Besancenot au pays des soviets (3) s’achevait sur le récit-témoin de Besancenot décrivant la première des journées révolutionnaires de février 1917, le jeudi 23.

Le militant bolchévique Kaiourov est catastrophé car les ouvrier(e)s ne suivent pas les consignes de son parti et rentrent en révolution. Kaiourov est passif, spectateur, totalement inactif.

Or la réalité est différente. Bien que Kaiourov comme tous les révolutionnaires ait été surpris par l’arrivée de la révolution—mais qui ne l’aurait pas été ?—il a pris le jour même la tête du mouvement. Besancenot qui se dit révolutionnaire, solidaire de la révolution, ne met pas en valeur Kaiourov. Citons-donc un historien qui n’est pas révolutionnaire, mais respecte un minimum de sérieux académique, bien qu’il rebaptise Vassili Kaiourov, à tort, Benjamin Kaiourov :

(...) les instances des partis de gauche s’en tenaient à un programme très prudent (...) Dans le cadre de ce programme, la journée internationale des femmes, qui devait être célébrée le jeudi 23 février, offrait une excellente occasion de mettre sur pied des manifestations d’envergure limitée. Au congrès international des femmes socialistes à Copenhague, en 1910, il avait en effet été décidé que chaque année, à cette date, l’ouvrière serait mise à l’honneur. Il s’agissait d’organiser des meeting, d’affirmer que la femme ouvrière est l’égale de l’homme et d’inciter les militantes à la lutte des classes. (...) C’est dans cet état d’esprit que benjamin Nikolaevitch Kaiourov, membre du comité bolchévique du quartier de Vyborg, alla transmettre les instructions du parti aux ouvrières des industries textiles de Lesnoï, dans la banlieue de Petrograd. Il était lui-même ouvrier et travaillait chez Erikson, la fabrique suédoise d’appareils téléphoniques. On le retrouvera les jours suivants, dirigeant le mouvement révolutionnaire dans la rue. Militant de base, il n’accéda jamais aux postes les plus élevés de la hiérarchie communiste. Sa vie se termina d’ailleurs tragiquement en 1936. Refusant d’avouer les crimes et trahisons qui lui étaient imputés, il fut abattu par les agents du NKVD.

Dans la soirée du 22 février, il se trouvait donc à Lesnoï. Il commença par expliquer à ses auditrices la signification de la journée internationale des femmes. Passant ensuite à la situation politique du moment, il exposa que le comité du quartier de Vyborg déconseillait formellement toute grève. Pour justifier cette position, il insista sur le fait que l’heure n’était pas propice aux affrontements avec les forces de police. Il exhorta par conséquent les militantes à s’en tenir aux décisions prises par le comité et s’abstenir d’actions partielles et isolées, vouées par avance à l’échec.

Au matin du jeudi 23 février, il ne fut donc certainement pas enchanté en apprenant que les ouvrières, auxquelles il avait apporté la veille la bonne parole du parti, ne tenaient aucun compte de ses consignes et se mettaient en grève. Plus inquiétant encore était le fait qu’elles étaient descendues dans la rue et appelaient les ouvriers métallurgistes à se joindre à elles. Or, il était facile de prévoir que les ouvriers des usines Poutilov n’allaient pas se faire prier pour manifester dans les rues aux côtés de leurs camarades de l’industrie textile. En effet, ils négligèrent eux aussi complètement les prudentes consignes du parti. Ils avaient d’ailleurs tout intérêt à profiter du concours qui s’offrait à eux car la présence de femmes et d’enfants dans les démonstrations ouvrières de masse incitait traditionnellement les forces de l’ordre à ne pas se livrer à des brutalités trop voyantes et à faire preuve d’une certaine retenue dans leur besogne répressive. privés de travail et de salaire, il était donc bien naturel qu’ils saisissent cette possibilité de manifester publiquement leur mécontentement et d’exprimer leurs revendications.

En militant discipliné qu’il était, Kaiourov fut surpris et indigné par cette initiative qui constituait à ses yeux une méconnaissance flagrante de la décision prise par le comité de district du parti. Il éprouva également un peu d’humeur en en constatant l’inutilité de ses propres appels au calme et à la discipline. Il se trouvait aux usines Erikson lorsqu’il apprit la tournure imprévue que prenait la célébration de la journée internationale des femmes. Ce fut l’un de ses camarades, Nikifor Ilyn, qui apporta la nouvelle et qui annonça en même temps l’arrivée imminente d’un groupe de déléguées représentant les ouvrières de Lesnoï. Peu après , celles-ci vinrent en effet annoncer officiellement leur décision de se mettre en grève et firent état du soutien que les ouvriers métallurgistes leur apportaient.

Aussitôt, Kaiourov avisa quatre de ses camarades et se retira avec eux dans un couloir de l’usine pour tenir une conférence improvisée. Il s’agissait de décider quelle attitude il convenait d’adopter face à ce mouvement de grèves qui venaient d’être qui venait d’être déclenché spontanément. (...) Il appela donc tous les ouvriers, hommes et femmes, à descendre dans la rue et à manifester Les dirigeants bolchéviques de Vyborg, placés devant le fait accompli, ne purent que donner après coup leur approbation. Kaiourov constitua avec ses camarades un comité de grève et descendit lui aussi dans la rue pour prendre la tête de la manifestation et la canaliser vers le centre de Petrograd.

1917 à Petrograd, F. Antoniazzi (2017)

Ce récit contraste donc avec le récit de Besancenot qui ne fait que rabaisser le rôle du militant ouvrier bolchévique Kaiourov issu de "la masse", un de ceux qu’il prétend mettre en valeur dans son livre.

Besancenot dénigre tout au long de son livre le concept de parti de la classe ouvrière. Sa thèse est : ce qui est bon dans la "révolution russe" ce sont les soviets, ce qui est nuisible c’est le bolchévisme, sous-entendu le marxisme :

S’il ne fallait conserver qu’un épisode de 1917, il s’agirait assurément de l’épopée des soviets. Jusqu’à présent, le mouvement marxiste s’est essentiellement intéressé au rôle primordial de l’organisation politique pour le bon déroulé d’une révolution (p. 183)

Tout d’abord, aidons Besancenot à s’exprimer : par "organisation politique" il veut sans doute dire "parti", car le soviet est une organisation politique, opposer le soviet à une organisation politique est une absurdité. Mais Besancenot ne peut couper la branche sur laquelle il est assis : il est lui-même connu surtout comme porte parole d’un parti ... et ne s’est jamais fait le porte parole d’un soviet, nous y reviendrons plus loin.

Ce point de vue de Besancenot note un désaccord majeur avec Trotsky qui écrivait :

Le Parti est l’instrument essentiel de la Révolution proléta­rienne.

Trotsky, Leçons d’Octobre.

Cette thèse de Besancenot qui rabaisse le rôle d’un parti est intéressante, car elle permet de mettre à jour le fond de son ouvrage : Besancenot combat le Marxisme, à travers le bolchévisme. Mais sa niche politique est située à l’extrême gauche. Pour y rester, il se dit révolutionnaire, voire communiste en "assumant le terme de communisme" p. 192 (traduction : je n’ai pas honte qu’on me traite de communiste, bien que je ne me dise pas communiste). Il précise que son communisme est "profane, hérétique, , allergique à la bureaucratie et joyeusement autogestionnaire" (p. 192). Cela est donc clair : son communisme n’a rien à voir avec le marxisme, Besancenot rejette ainsi implicitement le marxisme. Pour Besancenot, le marxisme contient en germe le stalinisme.

Les partis communistes fondés à partir de 1918 étaient marxistes, Besancenot évite donc de les mentionner. Pour Besancenot Victor Serge est un "révolutionnaire insatiable" (p. 13 et p. 182), non un membre du parti communiste russe de 1921 à 1928 ; John Reed est un "journaliste américain" (p. 24), non un militant communiste fondateur du parti communiste américain. Léon Trotsky est quelqu’un qui a "raconté la révolution russe" (p. 24), pas un militant communiste, un des principaux dirigeants de la cette révolution. Rosa Luxembourg est mentionnée (p.169-170), mais pas le fait qu’elle a fondé le parti communiste allemand.

Mais venons-en à la plus grave des conséquences du souhait de Besancenot de rabaisser le rôle d’un parti de la classe ouvrière.

Besancenot prétend exalter le rôle des masses, mais il rabaisse ce que les masses ont produit de plus précieux : les travailleurs conscients et organisés.

Besancenot caractérise ainsi l’attitude du parti Bolchévick a l’issue de la révolution de Février

la frilosité bolchévique à l’encontre des débuts de la révolution russe est un fait établi (p. 53)

Cette remarque est justifiée en partie mais premièrement, elle est très vaguement exprimée. Ce n’est pas une frilosité que certains bolchévicks ont montré, mais une tendance menchévique. Une question simple qui se posait à tous les révolutionnaires était la nature de la révolution à accomplir en 1917 : révolution bourgeoise ou révolution socialiste. La ligne menchévique est résumée sur Wikipedia :

Les bolcheviks se refusaient résolument à reconnaître que la bourgeoisie russe fût capable de mener à bien sa propre révolution et poussaient au contraire à une alliance entre les paysans et les ouvriers pour mener à bien la révolution socialiste.

À l’opposé, les mencheviks, pour qui le socialisme devait être atteint de manière progressive et par « étapes », voulaient préparer la révolution démocratique bourgeoise, qui permettrait selon eux l’élévation du niveau de vie des masses, condition nécessaire à une révolution socialiste ultérieure

Wikipedia

On l’a vu précédemment, le bolchévick Kaiourov n’a pas été "frileux" face à Février. Mais surtout Besancenot passe sous silence un épisode fondamental de l’histoire du parti bolchévique et de la révolution de 1917, dans lequel les masses ont justement joué un rôle clé dans le redressement du parti bolchévique.

Lorsque Besancenot mentionne les bolchévicks, il a en tête les dirigeants présents lors des premières semaines, en particulier Kamenev et Staline. Il "oublie" deux composantes fondamentales de ce parti ... qui n’ont absolument pas été frileuses vis à vis de Février : Lénine et la base ouvrière.

Dans sa première Lettre de loin Lénine annonce que Février sera suivi par Octobre, la révolution bourgeoise par la révolution socialiste

La première révolution engendrée par la guerre impérialiste mondiale a éclaté. Cette première révolution ne sera certainement pas la dernière. (...) (...) le prolétariat peut marcher et marchera, en utilisant les particularités de l’actuelle période de transition, d’abord à la conquête de la république démocratique et à la victoire totale des paysans sur les grands propriétaires fonciers, au lieu de la semi-monarchie de Goutchkov-Milioukov, et ensuite au socialisme, qui seul donnera aux peuples épuisés par la guerre la paix, le pain et la liberté.

Le bolchévick Lénine était-il "frileux" face à la révolution de février ? Non ! Il prédit sa transformation en révolution socialiste.

La base ouvrière du parti bolchévique forme une partie des "masses" révolutionnaires auxquelles Besancenot prétend donner la parole. Le rôle fondamental joué en Avril 1917 par Lénine et la base ouvrière de son parti, en interaction l’un avec l’autre, est magistralement décrit par Trotsky dans le passage suivant de son Histoire de la Révolution Russe  :

Le 3 avril, arrivait à Pétrograd, de l’émigration, Lénine. C’est seulement à partir de ce moment que le parti bolchevik commence à parler à pleine voix et, ce qui est encore plus important, de sa propre voix. (...) Le premier mois de la révolution avait été, pour le bolchevisme, un temps de désarroi et de tergiversations. Dans le " Manifeste " du Comité central des bolcheviks, rédigé aussitôt après la victoire de l’insurrection, il était dit que " les ouvriers des fabriques et des usines, ainsi que les troupes soulevées, doivent immédiatement élire leurs représentants au gouvernement révolutionnaire provisoire ".

(...)

La disposition à s’incliner, tacitement ou avec réserves, devant le gouvernement de la bourgeoisie n’obtenait nullement un consentement indivis dans le parti. Les ouvriers bolcheviks se heurtèrent du premier coup au gouvernement provisoire, comme à une fortification ennemie inopinément surgie sur leur chemin. Le Comité de Vyborg rassembla en un meeting des milliers d’ouvriers et de soldats qui, presque unanimement, adoptèrent une résolution sur la nécessité de la prise du pouvoir par le Soviet. Participant actif à cette agitation, Dingelstedt témoigne ainsi :" Il n’y eut pas un seul meeting, pas une seule réunion ouvrière qui eût rejeté notre résolution dans ce sens, du moment qu’il se trouvait quelqu’un pour la proposer. " Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, n’osaient, dans les premiers temps, déclarer franchement comment ils posaient la question du pouvoir devant des auditoires d’ouvriers et de soldats. La résolution de Vyborg, en raison de son succès, fut imprimée et collée en affiches. Mais le Comité de Pétrograd jeta son interdit formel sur cette résolution et Vyborg fut contraint de s’incliner.

(...)

Les bolcheviks de gauche, avant tout des ouvriers, tâchaient à toutes forces de rompre la quarantaine. Mais eux non plus ne savaient comment parer aux arguments sur le caractère bourgeois de la révolution et les dangers d’un isolement du prolétariat. A contre-jour, ils se soumettaient aux instructions des dirigeants. Divers courants dans le bolchevisme, dès le premier jour, se heurtèrent assez violemment, mais pas un d’eux ne poussait ses idées jusqu’au bout. La Pravda reflétait cet état confus et instable des idées du parti sans y mettre aucune unité. La situation se compliqua davantage vers le milieu de mars, lorsque revinrent de la déportation Kaménev et Staline qui donnèrent un brusque coup de volant à la politique officielle du parti dans le sens de la droite."

(...)

La Pravda fut bientôt obligée d’imprimer une véhémente protestation des militants de Vyborg : " Si le journal ne veut pas perdre la confiance des quartiers ouvriers, il doit porter et portera la lumière de la conscience révolutionnaire, si blessante soit-elle pour les hiboux de la bourgeoisie. " Les protestations de la base contraignirent la rédaction à devenir plus circonspecte dans ses expressions, mais non à changer de politique. Même le premier article de Lénine qui put parvenir de l’étranger ne remua pas la conscience de la rédaction. (...)

En même temps, Lénine ne perd pas une occasion de faire entendre, de la Suisse, sa voix. Dés le 6 mars, il télégraphie, par Stockholm, à Pétrograd : " Notre tactique : complète défiance, aucun soutien au nouveau gouvernement ; soupçonnons particulièrement Kérensky ; armement du prolétariat - seule garantie ; immédiates élections à Douma Pétrograd ; aucun rapprochement avec autres partis. " Seule l’exigence d’élections à la Douma, et non au Soviet, avait dans cette première directive un caractère épisodique et fut bientôt rejetée ; les autres points, formulés dans les termes catégoriques d’un télégramme, dessinent déjà entièrement la direction générale de la politique.

(...)" Nous n’avons pas besoin d’une république parlementaire, nous n’avons pas besoin d’une démocratie bourgeoise, nous n’avons besoin d’aucun gouvernement en dehors des soviets de députés ouvriers, soldats et ouvriers agricoles ! "

(...) Le lendemain, Lénine présenta au parti un bref exposé écrit de ses idées qui devint un des plus importants documents de la révolution, sous la dénomination de " thèses du 4 avril ". Les thèses exprimaient de simples pensées, en termes simples et accessibles à tous.

(...)

Contre les vieux bolchéviks, Lénine trouva un appui dans une autre couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée avec les masses. Dans l’insurrection de Février, les ouvriers bolchéviks, comme nous savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu’il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ouvriers protestaient véhémentement contre l’orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d’exclusion des " leaders " du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolchéviks de gauche que l’on accusait de maximalisme, voire d’anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible.

(...)

Lorsque les formules de Lénine eurent été données, elles éclairèrent d’une lumière nouvelle, devant les bolchéviks, l’expérience du mois écoulé et l’expérience de chaque nouvelle journée. Dans la large masse du parti commença une rapide différenciation : à gauche ! à gauche ! vers les thèses de Lénine.

" Les districts, l’un après l’autre - dit Zalejsky - y donnaient leur adhésion, et pour la conférence panrusse du parti qui se réunit le 24 avril, l’organisation pétersbourgeoise tout entière se prononça pour les thèses. "

La lutte pour le réarmement des cadres bolchéviks, commencée le soir du 3 avril, était en somme terminée à la fin du mois

Trotsky. Histoire de la Révolution Russe

Comme on le voit, les Bolchévicks "de gauche" ainsi que la masse des militants ouvriers de base n’ont pas été "frileux" par rapport à la Révolution de février, mais Besancenot passe leur rôle sous silence...

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