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Le socialisme, c’est les nationalisations ?

vendredi 4 juillet 2008, par Robert Paris

"Si l’étatisation du tabac était socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme." (F. Engels)

"Dire que les travailleurs veulent établir les conditions de la production collective à l’échelle de la société et, chez eux, pour commencer, à l’échelle nationale, cela signifie seulement qu’ils travaillent au renversement des conditions de production d’aujourd’hui ; et cela n’a rien à voir avec la création de sociétés coopératives subventionnées par l’Etat."

Critique du programme de Gotha, Karl Marx

Léon Trotsky

Juin 1938 L’industrie nationalisée et la gestion ouvrière

Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D’où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Ceci crée des conditions particulières du pouvoir d’État. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s’élève pour ainsi dire au‑dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l’instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d’une dictature policière, soit en manœuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu’à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d’une certaine liberté à l’égard des capitalistes étrangers. La politique actuelle du gouvernement en est au second stade : ses plus grandes conquêtes sont les expropriations des chemins de fer et de l’industrie pétrolière.

Ces mesures sont intégralement du domaine du capitalisme d’État. Toutefois, dans un pays semi‑colonial, le capitalisme d’État se trouve sous la lourde pression du capital privé étranger et de ses gouvernements, et il ne peut se maintenir sans le soutien actif des travailleurs. C’est pourquoi il s’efforce, sans laisser glisser de ses mains le pouvoir réel, de placer sur les organisations ouvrières une partie importante de la responsabilité pour la marche de la production dans les branches nationalisées de l’industrie.

Oue devrait être dans ce cas la politique du parti ouvrier ? Ce serait évidemment une erreur désastreuse, une parfaite escroquerie que d’affirmer que la route vers le socialisme ne passe pas par la révolution prolétarienne mais par la nationalisation par l’Etat bourgeois de diverses branches de l’industrie et de leur transfert aux mains des organisations ouvrières. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Le gouvernement bourgeois a effectué lui‑même la nationalisation et a été obligé de demander la participation ouvrière à la gestion de l’industrie nationalisée. On peut, bien entendu, esquiver le problème en citant le fait que, sauf si le prolétariat s’empare du pouvoir, la participation des syndicats à la gestion des entreprises de capitalisme d’Etat ne peut donner de résultats socialistes. Cependant, une politique aussi négative de la part de l’aile révolutionnaire ne serait pas comprise par les masses et ne contribuerait qu’à renforcer les positions opportunistes. Pour les marxistes, il ne s’agit pas de construire le socialisme des mains de la bourgeoisie, mais d’utiliser les situations qui se présentent dans le cadre du capitalisme d’Etat et de faire progresser le mouvement révolutionnaire des ouvriers.

La participation aux parlements bourgeois ne peut plus désormais donner de résultats positifs importants ; dans certaines conditions, elle conduit même à la démoralisation des députés des ouvriers. Mais aux yeux des révolutionnaires, cela ne constitue nullement un argument en faveur de l’antiparlementarisme.

Il serait inexact d’identifier la politique de participation des ouvriers à la gestion de l’industrie nationalisée et la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois (ce que nous appelions ministérialisme). Tous les membres du gouvernement sont liés les uns aux autres par les liens de solidarité. Un parti qui est représenté au gouvernement est responsable de toute la politique gouvernementale, dans son ensemble. La participation à la gestion d’une branche donnée de l’industrie laisse l’entière possibilité d’une opposition politique. Dans le cas où les représentants des ouvriers sont en minorité dans la gestion, ils ont l’entière possibilité de le dire et de publier leurs propositions qui ont été repoussées par la majorité, de les porter à la connaissance des travailleurs, etc.

On peut comparer la participation des syndicats à la gestion de l’industrie nationalisée à la participation des socialistes aux municipalités, où les socialistes remportent parfois la majorité et sont ainsi amenés à gérer une importante économie municipale, alors que la bourgeoisie domine toujours l’Etat et que les lois de la propriété bourgeoise demeurent en vigueur. Dans la municipalité, les réformistes s’adaptent passivement au régime bourgeois. Sur ce terrain, les révolutionnaires font tout leur possible dans l’intérêt des travailleurs et, en même temps, enseignent à chaque étape aux travailleurs qu’une politique municipale est impuissante sans la conquête de l’appareil d’Etat.

La différence, bien entendu, réside en ce que, dans le domaine des municipalités, les ouvriers s’emparent de certaines positions par des élections démocratiques, tandis que, dans celui de l’industrie nationalisée, c’est le gouvernement lui‑même qui les invite à prendre certains postes. Mais cette différence est purement formelle. Dans l’un et l’autre cas, la bourgeoisie est obligée de concéder aux ouvriers certaines sphères d’activité. Et les travailleurs les utilisent dans leur propre intérêt.

Il serait léger de fermer les yeux sur les dangers qui découlent d’une situation dans laquelle les syndicats jouent un rôle dirigeant dans l’industrie nationalisée. La base en est le lien entre les sommets des dirigeants syndicaux et l’appareil du capitalisme d’Etat, la transformation des représentants mandatés du prolétariat en otages de l’Etat bourgeois. Mais si grand que puisse être ce danger, il ne constitue qu’une partie d’un danger, ou plus exactement, d’une maladie générale, à savoir la dégénérescence bourgeoise des appareils syndicaux à l’époque impérialiste, pas seulement dans les vieux centres des métropoles mais également dans les pays coloniaux [1] . Les dirigeants syndicaux, dans l’écrasante majorité des cas, sont des agents politiques de la bourgeoisie et de son Etat. Dans l’industrie nationalisée, ils peuvent devenir et ils sont déjà en train de devenir ses agents administratifs directs. Contre cela, il n’y a que la lutte pour l’indépendance du mouvement ouvrier en général, et en particulier pour la formation dans les syndicats de solides noyaux révolutionnaires capables, tout en préservant l’unité du mouvement syndical, de lutter pour une politique de classe et pour que les organismes dirigeants soient composés de révolutionnaires.

Un danger d’une autre sorte réside dans le fait que les banques et autres entreprises capitalistes dont une branche, d’industrie nationalisée, dépend au sens économique du terme, peuvent utiliser et utiliseront des méthodes particulières de sabotage pour faire obstacle à la gestion ouvrière, pour la discréditer et la pousser au désastre. Les dirigeants réformistes essaieront d’écarter ce danger en s’adaptant servilement aux exigences de leurs fournisseurs capitalistes et en particulier des banques. Les dirigeants révolutionnaires, au contraire, tireront du sabotage des banques la nécessité de les exproprier et d’établir une banque nationale unique qui serait le centre comptable de l’économie tout entière. Bien entendu, cette question doit être indissolublement liée à la question de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière .

Les différentes entreprises capitalistes, nationales et étrangères, vont inévitablement commencer à comploter avec les institutions de l’Etat pour faire obstacle à la gestion ouvrière de l’industrie nationalisée. Par ailleurs les organisations ouvrières, qui participent à la gestion des différentes branches de l’industrie nationalisée doivent s’unir pour échanger leurs expériences, se soutenir économiquement les unes les autres, agir en unissant leurs forces sur le gouvernement, les conditions du crédit, etc. Un tel bureau central de la gestion ouvrière des branches nationalisées de l’industrie doit être évidemment en contact étroit avec les syndicats.

Pour résumer, on peut dire que ce nouveau domaine de travail comporte à la fois les possibilités et les dangers les plus grands Les dangers consistent en ce que, par l’intermédiaire de syndicats contrôlés, le capitalisme d’État peut tenir les ouvriers en échec, les exploiter cruellement et paralyser leur résistance. Les possibilités révolutionnaires consistent en ce que, s’appuyant sur leurs positions dans des branches exceptionnellement importantes de l’industrie, les ouvriers peuvent de toutes leurs forces lancer leur attaque contre les forces du capital et contre l’Etat bourgeois. Laquelle de ces possibilités va‑t‑elle prévaloir ? Dans combien de temps ? Il est naturellement impossible de le prédire. Cela dépend entièrement de la lutte entre les diverses tendances au sein de la classe ouvrière, de l’expérience des ouvriers eux‑mêrnes, de la situation mondiale. En tout cas, pour utiliser cette forme nouvelle d’activité dans l’intérêt de la classe ouvrière et pas de l’aristocratie et de la bourgeoisie ouvrière, il n’y a qu’une condition qui soit nécessaire : l’existence d’un parti marxiste révolutionnaire qui étudie avec soin chaque forme d’activité ouvrière, critique toute déviation, éduque et organise les travailleurs, gagne de l’influence dans les syndicats et assure une représentation ouvrière révolutionnaire dans l’industrie nationalisée.

Notes

[1] Trotsky est en train de découvrir le mouvement syndical dans les pays non développés. Il trace ici les premières considérations qui seront à la base de son texte sur « Les Syndicats à l’époque de l’impérialisme ».

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