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Piketty, "Capital et Idéologie" ou le capitalisme idéellement réformé par un social-démocrate

mardi 8 octobre 2019, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

L’économiste Piketty, idéologue d’une réforme social-démocrate pour un capitalisme plus égalitaire afin… de le sauver de sa propre crise historique

Piketty a édité un nouvel ouvrage intitulé « Capital et Idéologie » dans lequel il affirme que la crise du capitalisme devrait mener à… un nouveau capitalisme plus égalitaire. Il ne conteste pas la propriété privée des moyens de production mais affirme qu’elle devrait changer de conception, d’idéologie… Il prône ainsi « le propriétarisme critique (disons pour simplifier de type social-démocrate, et qui repose en réalité sur des formes de propriété mixte – privée, publique et sociale) qui tente d’instrumentaliser la propriété privée au nom d’objectifs privés que le propriétarisme exacerbé qui la sacralise et la transforme en solution systématique. »

Comme on le voit, il s’agit de faire croire qu’une idéologie aurait détournée la saine propriété privée des moyens de production pour en faire du « propriétarisme exacerbé » qu’une saine conception du capitalisme pourrait ramener à un « propriétarisme critique », visant à la fois l’intérêt des propriétaires du capital et la sphère sociale. C’est une nouvelle fable du gentil loup qu’il suffirait d’instruire de ses sains comportements au moment de l’introduire dans la bergerie !

Piketty affirme d’abord revoir toute l’histoire des sociétés humaines selon ces critères. Du coup, il efface bien entendu les véritables classes sociales, les luttes de classes, et transforme toute l’histoire en matière à différences sociologiques. Exit les étapes de l’exploitation : esclavage, servage, exploitation de la société marchande, exploitation des compagnons et petits métiers des villes, exploitation capitaliste.

Au lieu des classes, de leur histoire, de l’évolution de leurs intérêts et de leurs modes d’organisation de la société humaine, Piketty déclare que le seul facteur déterminant est l’inégalité. Cela devient la mesure de toute chose. Et on le comprend puisque son but est de construire une thèse démocratique bourgeoise qui respecte la propriété privée des moyens de production. L’inégalité a, pour lui, l’avantage de ne pas discuter de cette propriété-là mais seulement des revenus, des biens d’usage, des « richesses » du domaine de la consommation et non de la propriété du domaine de la production. Etre « égaux », pour Piketty, ce n’est nullement détenir également les moyens de production, mais aller vers une diminution du fossé trop large et trop dangereux (pour le capitalisme !) entre exploiteurs et exploités, fossé qui inquiète actuellement le grand capital lui-même !!! En se centrant sur la propriété privée des moyens de production, Piketty n’aurait pas trouvé de grandes inégalités mais carrément un fossé de classe : une classe qui possède tout et une autre qui ne possède rien. Mais l’idéal du petit-bourgeois, intellectuel ou pas, consiste à ne pas voir ces deux extrêmes mais seulement des différences progressives entre très très riches, riches, moins riches puis plus pauvres et enfin très très pauvres. Ces différences sociologiques ont l’avantage (ou l’inconvénient) de ne pas examiner le rôle de ces catégories socio-économiques dans la création de richesses réelles. Les deux grandes classes sociales historiques qui ont des perspectives historiques, prolétaires et capitalistes, ne sont pas la tasse de thé d’un économiste social-démocrate, fût-il confronté avec la crise historique du vieux système d’exploitation arrivé à son terme.

Même si les remarques de Piketty sur la situation du capitalisme depuis l’effondrement de 2007-2008 démontre que les artifices financiers des institutions centrales étatiques, nationales ou supranationales, ne peuvent pas résoudre les causes de l’effondrement, il se garde d’en conclure que l’accroissement massif et impressionnant des capitaux publics, au détriment des capitaux privés, est une démonstration de plus que la propriété privée des capitaux n’est plus capable de faire fonctionner la société, qu’elle est historiquement dépassée et doit céder la place à une société fondée sur les intérêts de la communauté humaine, et non de moins d’un pourcent de celle-ci.

Ce qui distingue capitalistes et prolétaires, ce n’est pas le luxe des biens de consommation des uns par rapport à ceux des autres, mais les intérêts diamétralement opposés des uns et des autres. Il est remarquable notamment que tous les signes sociaux montrent une dégradation massive du niveau de vie des classes laborieuses, alors que le capital public et privé croît dans des proportions jamais vues. Il est remarquable aussi que le rôle historique du grand capital a été de développer les moyens de production comme jamais dans l’histoire et qu’actuellement ce rôle chute de manière spectaculaire et que l’enrichissement des détenteurs du grand capital ne repose plus sur le développement des moyens de production, sur la plus-value extraite du travail humain.

Tout cela échappe sciemment à Piketty qui veut surtout voir dans la situation actuelle une absence de compréhension dans la nécessité d’élever des digues face aux risques révolutionnaires explosifs en diminuant un peu les inégalités. Du coup, sa compréhension de l’histoire repose nécessairement sur l’idéalisme historique, selon lequel se sont les idéologies qui dictent les comportements humains et sociaux et pas les lois économiques et sociales.

Piketty n’emploie jamais les termes d’exploitation des producteurs, de mode de production, de rapports de production, d’Etat au service de la classe possédante. Il ne discute pas davantage sur l’évolution de la production de la plus-value extraite du travail humain, celui du prolétariat. Du coup, sa réécriture de l’histoire des inégalités ne décrit aucune histoire réelle des sociétés humaines.

L’idéalisme historique, replaçant l’idéologie au centre du système capitaliste comme des sociétés inégalitaires précédentes, vise à affirmer qu’une nouvelle idéologie du capitalisme deviendrait nécessaire face à la crise mondiale et pour en sortir.

Comme si c’était une idéologie capitaliste qui avait produit le système capitaliste !

Bien au contraire, ce sont des idées d’égalité qui ont mené les révolutions bourgeoises, anglaise, française, européenne, américaine, et qui ont amené… l’accroissement massif des inégalités !!!

Mais la révolution qui transforme les sociétés humaines n’est pas un thème pour sociologues et économistes de la bourgeoisie capitaliste, donc pour Piketty.

Comme si c’était un préjugé, une conscience insuffisante des classes possédantes qui amenaient le capitalisme dans l’état où il est depuis la crise de 2007-2008.

Comme si l’idéologie dominante pouvait expliquer qu’en 2008, pour la première fois dans l’histoire des crises du capitalisme, les classes possédantes aient décidé qu’il n’était plus possible de laisser les entreprises faillites chuter et qu’il devenait indispensable désormais de fausser toutes les règles de fonctionnement capitaliste, en produisant de la fausse monnaie en masse pour sauver les banques, les trusts, les financiers, les bourses, etc. Cet aspect de la crise de 2007-2008 ne vient pas sous la plume de Piketty qui discute davantage sur un effet - la croissance massive et sans limite du capital public, augmentation du capital non reliée à une quelconque réalité économique-, plutôt que sur les raisons qui ont amené les classes possédantes et leurs gouvernants à penser que le capitalisme allait mourir s’ils n’agissaient pas ainsi.

Piketty affirme vouloir combattre à la fois « le conservatisme élitiste » et « l’attentisme révolutionnaire du grand soir ». Cela signifie qu’il se place en progressiste non révolutionnaire, en réformiste social-démocrate qui, pour préserver le système des excès d’une révolution, dont il feint de craindre seulement l’attentisme, propose seulement de « réfléchir au régime institutionnel et politique réellement émancipateur », étant entendu, pour lui, qu’une révolution sociale et prolétarienne ne peut nullement y mener. Il affirme également que cette attitude, loin des extrêmes de la conservation et de la révolution, permettrait d’éviter de « s’en remettre au pouvoir étatique », tout aussi dangereux selon lui que « la sacralisation propriétariste ».

Pas de sacralisation de la propriété ? Mais Piketty sacralise cependant la propriété privée des moyens de production, ne serait-ce qu’en ne mentionnant même pas son existence et son histoire ! Pas question pour lui que le mouvement de transformation de la société suscité par la crise actuelle mène à remettre en cause cette propriété-là ! C’est la propriété des biens de consommation qui a droit à tous les intérêts intellectuels de ce type de réformisme.

Il part de l’idée que la société doit obéir au besoin de satisfaire le « progrès humain moyen ».

Certes, le capitalisme actuel serait plutôt en train d’appliquer une loi de régression massive et globale du niveau d’existence des populations partout dans le monde, mais ce n’est qu’un effet et ce n’est pas la racine de la crise capitaliste ; cela ne peut donner une explication de la situation et encore moins une solution aux racines de cette crise.

Piketty ne cherche pas à étudier l’évolution des investissements productifs capitalistes, l’évolution de la production de plus-value réelle, domaine où ses connaissances économiques auraient pu nous donner d’utiles renseignements sur la crise historique du système, celle de la suraccumulation du capital.

En assignant aux sociétés, présentes comme passées, cet objectif de « progrès humain », il agit effectivement en moraliste historique, même si les sociétés d’exploitation peuvent difficilement être mises en scène sous cet objectif. Et pas plus le capitalisme que les sociétés précédentes.

Dire que le progrès humain serait une locomotive de l’économie capitaliste, c’est mentir. Dire que la société est divisée selon les seuls revenus et pas suivant le rôle dans la production de richesses, c’est encore mentir. Dire que la conscience des capitalistes peut résoudre actuellement la crise de leur système, c’est toujours mentir. Décidément, même les plus radicaux et égalitaires des économistes bourgeois ne peuvent en rien nous éclairer sur l’avenir de la société humaine.

Piketty détourne la notion de classe sociale de celle de production sociale :

« Outre la profession, le diplôme et la propriété, la classe sociale à laquelle chacun s’identifie peut également être déterminée par l’âge, le genre, les origines nationales ou ethniques (ou perçues comme telles) et les orientations religieuses, philosophiques, alimentaire ou sexuelles. La position de classe se caractérise aussi par le niveau de revenu, qui est un attribut particulièrement complexe et composite, puisqu’il dépend de toutes les autres dimensions. En particulier, le revenu comprend les revenus du travail (salaire et autres revenus d’activité) et du capital (loyers, intérêts, dividendes, plus-values, profits, etc.). Il dépend donc à la fois de la profession, du niveau d’éducation et de l’ampleur du patrimoine… »

Bien entendu, Piketty théorise que la lutte des classes, c’est dépassé ! C’est du moins sa conception de la lutte des classes qui paraît effectivement dépassée, conception fondée sur les luttes politiciennes dans l’arène des élections bourgeoises :

« La structure du conflit politique en vigueur au cours des années 1950-1980 était « classiste », dans le sens où il opposait les classes sociales les plus modestes aux classes sociales les plus élevées, quelle que soit la dimension retenue pour définir l’identité de classe. A l’inverse, le conflit politique des années 1990-2020 s’apparente à un système d’élites multiples, dans le sens où l’une des coalitions s’appuie sur les plus diplômés, alors que l’autre s’appuie sur les hauts revenus et patrimoines (de moins en moins nettement il est vrai, à mesure que les élites transitent vers la première coalition). »

Pour Piketty, la perte de confiance des milieux populaires dans la social-démocratie et dans le réformisme (qu’il représente ici) réside non dans la trahison des réformistes mais dans la fin… de la lutte des classes que ce réformisme rejette et combat !!!

« Au final, le retrait des classes populaires (de la participation aux élections bourgeoises – note M et R) observé au cours de la période 1990-2020 illustre une rupture fondamentale entraînée par la chute du système de clivages « classistes » de la période 1950-1980. Dans l’absolu, le fait que le conflit politique s’organise sur une base classiste, avec d’un côté un parti ou une coalition attirant les votes les plus modestes (quelle que soit la dimension retenue : éducation, revenu, propriété), et de l’autre un parti ou une coalition s’appuyant sur les votes les plus aisés (là encore quelle que soit la dimension considérée), n’est ni une bonne ni une mauvaise chose. On pourrait même considérer qu’un conflit électoral trop fortement clivé sur une base purement classiste serait le signe d’un certain échec démocratique. La confrontation électorale se réduirait alors à une opposition d’intérêts antagonistes et ne mettrait plus en jeu les échanges de points de vue et d’expériences pourtant indispensables pour donner du sens au régime électoral dans son ensemble. »

Reconnaissons avec Piketty qu’un surcroît de l’intervention politique sur des bases de classes est un affaiblissement politique de la démocratie bourgeoise (système politique fondé sur le mensonge de l’union de classes et de leur fausse égalité dans le vote comme face à la loi). Et remarquons que Piketty ne regrette en rien l’époque qu’il nomme classiste et qui était celle d’une social-démocratie et d’un stalinisme comme d’un syndicalisme se prétendant des expressions organisées du prolétariat !!

Mais Piketty se contente de regretter que les classes populaires se détournent des institutions démocratiques bourgeoises :

« Le régime électoral à base d’élites multiples en vigueur dans les années 1990-2020 met toujours en scène les clivages sociaux (puisqu’une coalition politique attire notamment les suffrages des plus diplômés, alors que l’autre recueille ceux des plus hauts revenus et patrimoines), mais il oblitère pour une large part des catégories populaires, ce qui peut difficilement être considéré comme positif. »

Loin de l’idéologie de Piketty que les exploités et opprimés, puissent, à la manière notamment des gilets jaunes, construire eux-mêmes un nouveau terrain d’intervention et de démocratie politique et sociale, en se passant de la démocratie bourgeoise !!!

Pour Piketty, c’est l’idéologie qui détermine les classes sociales, suivant la manière dont les individus « s’identifient », ce terme revient maintes fois, à telle ou telle classe. Pour Piketty, les classes sociales ne sont donc pas un fait objectif lié au mode de production économique mais un produit du fait culturel. Si les prolétaires se divisent pas la race, cela signifie, pour Piketty, qu’ils sont réellement divisés, qu’ils appartiennent à des classes différentes. Et Piketty n’est même pas raciste, c’est seulement qu’il ne veut pas en rester à l’opposition entre classes sociales !!! Seule quelque chose peut changer le monde, et ce ne serait pas la lutte des classes qui unirait les exploités, mais la morale antiraciste !! Voilà comment le réformisme et le progressisme ne sont rien d’autre que les espoirs sans fondements des petits-bourgeois amateurs de changements tranquilles et non révolutionnaires.

Comment Piketty pourrait-il comprendre non seulement le socialisme mais même le capitalisme, dont la dynamique, révolutionnant la vieille société, n’a jamais rien eu avoir avec la force du progrès social !!!

Il analyse l’évolution du capitalisme au travers des analyses sociologiques des votes électoraux, des analyses des évolutions des relations raciales, entre genres, entre nations, entre politiciens, entre immigrés et nationaux, entre diplômés et non-diplômés, entre gauche et droite, etc. ! Tout plutôt que d’analyser l’évolution des investissements productifs de plus-value. L’analyse du capital par la plus-value extraite du travail humain, ce n’est pas du Piketty, c’est du marxisme ! Et c’est ce qui mène à comprendre le caractère objectif de la lutte des classes, au-delà de la conscience de cette opposition inévitable entre les deux classes fondamentales, celles qui sont au cœur du capitalisme, le Capital et le Travail.

Piketty termine sur toutes les « solutions » complètement illusoires pour « sortir de la crise » : « bâtir la souveraineté parlementaire européenne », « construire un espace démocratique transnational », « reconstruire la confiance », « développer les normes de justice », « sortir de la crise permanente de la dette publique », « partager les pouvoirs dans l’entreprise », « développer une dotation universelle en capital » « développer l’impôt progressif », « créer de la propriété sociale », « accroître la transparence patrimoniale » et autres balivernes. Le capitalisme, ayant chuté en 2007, est bien incapable de se réformer et n’a fait qu’aggraver les causes profondes de sa chute. Même les réformes des réformistes ne redonneront pas vie à ce moribond !

Piketty s’aperçoit que la seule force qui s’oppose aux clivages identitaires, raciaux, entre genre, est le clivage de classes sociales. Mais il en reste à dire que « De façon générale, le clivage classiste ne peut l’emporter que si l’on parvient à dépasser le clivage identitaire… »

Pas étonnant : il ne voit nullement dans la révolution sociale un moyen à la fois d’unir les exploités et les opprimés et de produire de nouvelles solutions pour gérer la société. Son a priori contre toute révolution (non au « grand soir » !) l’empêche de comprendre que le changement est nécessairement brutal, radical et violent car les forces de conservation sont prêtes à tout, y compris le basculement dans la barbarie et la destruction générale, plutôt que de laisser les classes exploitées prendre le pouvoir. Les montées de nationalismes violents et guerriers, des racismes, de l’identitaire, des fascismes, des populismes ne lui apparaissent pas pour ce qu’ils sont : des armes contre la révolution sociale !

Piketty se dit pour « un socialisme participatif au XXIe siècle », mais il n’a certainement pas fait le bilan politique et social de la social-démocratie dont il est pourtant l’héritier théorique… Il continue à se dire seulement contre « le capitalisme pur et dur », pas contre le capitalisme tout court, contre le propriétarisme exacerbé, pas contre la propriété privée des moyens de production et des capitaux.

C’est donc un social-capitaliste comme ses prédécesseurs, c’est-à-dire un simple masque « social » du capitalisme, et d’un capitalisme parvenu à ses limites qui s’apprête à entraîner l’humanité dans sa chute.

Le capitalisme dirigé par la locomotive du progrès humain ? Karl Marx rappelait ainsi dans une allocution à Londres au banquet des chartistes du 1er août 1858 que le capitalisme était très loin de pouvoir être seulement décrit comme une force de progrès :

« Il y a un fait éclatant qui est caractéristique pour notre siècle, un fait qu’aucun parti politique n’oserait contester. D’un côté nous avons vu naître des forces industrielles et scientifiques qu’on n’aurait pu imaginer à aucune époque antérieure de l’histoire humaine. De l’autre côté on aperçoit les symptômes d’une débâcle telle qu’elle éclipsera même les horreurs de l’Empire romain.

De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. La machine qui possède le merveilleux pouvoir d’abréger le travail et l’homme et de le rendre plus productif entraîne la faim et l’excès de fatigue. Par un étrange caprice du destin, les nouvelles sources de richesse se transforment en sources de misère. On dirait que chaque victoire de la technique se paie par une déchéance de l’individu. A mesure que l’homme se rend maître de la nature, il semble se laisser dominer par ses semblables ou par sa propre infamie. La pure lumière de la science elle-même semble avoir besoin, pour resplendir, des ténèbres de l’ignorance. Toutes nos inventions et tous nos progrès ne semblent avoir d’autre résultat que de doter de vie et d’intelligence les forces matérielles et de ravaler l’homme et sa vie au niveau d’une force matérielle.

Ce contraste de l’industrie et de la science modernes avec la misère et la déchéance modernes, ce contraste des forces productives avec les conditions sociales de notre temps, est un fait patent, écrasant, indéniable. Certains partis politiques peuvent le déplorer, d’autres peuvent souhaiter d’être délivrés de la technique moderne et en même temps des conflits modernes. Ou encore, ils peuvent croire qu’un progrès aussi remarquable dans l’industrie a besoin, pour être parfait, d’un recul non moins remarquable dans l’ordre politique.

Quant à nous, nous ne sommes pas dupes de l’esprit perfide qui ne se lasse pas de nous signaler toutes ces contradictions. Nous savons que les forces nouvelles de la société réclament des hommes nouveaux qui les maîtrisent pour faire de la bonne besogne. Ces hommes nouveaux, ce sont les ouvriers.

Ils sont le produit des temps nouveaux, au même titre que les machines elles-mêmes. Aux signes qui déconcertent la bourgeoisie, l’aristocratie et les pauvres annonciateurs du déclin, nos reconnaissons la vieille taupe qui sait si vite travailler sous la terre, le digne pionnier – la révolution.

Les ouvriers anglais sont les premiers-nés de l’industrie moderne. Ils ne seront donc sans doute pas les derniers à venir en aide à la révolution sociale engendrée par cette industrie, une révolution qui signifie l’émancipation de leur propre classe dans le monde entier, et qui est aussi universelle que le règne du capital et l’esclavage du salariat.

Je connais les luttes héroïques soutenues par la classe ouvrière anglaise depuis le milieu du siècle dernier – des luttes qui, pour être mises sous le boisseau et passées sous silence par les historiens bourgeois, n’en furent pas moins glorieuses.

Au Moyen-Age, il existait, en Allemagne, un tribunal secret – la Sainte-Vehme – qui vengeait tous les crimes de la classe dominante. Quand on voyait une maison marquée d’une croix rouge, on savait que son propriétaire avait été jugé par la Sainte-Vehme. Toutes les maisons sont de nos jours marquées de la mystérieuse croix rouge. Le juge, c’est l’Histoire – l’exécuteur de la sentence, c’est le prolétariat. »

1 Message

  • "[Proudhon] ressemble en tout au doctrinaire politique, qui veut le roi et la chambre des députés et la chambre des pairs, comme parties intégrantes de la vie sociale, comme catégories éternelles. Seulement il cherche une nouvelle formule pour équilibrer ces pouvoirs (dont l’équilibre consiste précisément dans le mouvement actuel, où l’un de ces pouvoirs est tantôt le vainqueur, tantôt l’esclave de l’autre). C’est ainsi que dans le 18-ème siècle une foule des tètes médiocres étaient occupées de trouver la vraie formule, pour équilibrer les ordres sociaux, la noblesse, le roi, les parlements [4], etc. et le lendemain, il n’y avait plus ni roi, ni parlement, ni noblesse. Le juste équilibre entre cet antagonisme était le boulever­sement de toutes les relations sociales, qui servaient de base à ces existences féodales et à l’antagonisme de ces existences féodales."
    - Lettre de Karl Marx à Pavel Vasilyevich Annenkov, 28 décembre 1846

    Rien de nouveau sous le soleil, en somme.

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