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Staline et la question nationale

dimanche 13 octobre 2019, par Robert Paris

Staline et la question nationale

Au dixième congrès, en mars 1921, Staline avait lu de nouveau son inévitable rapport sur la question nationale. Comme cela arrivait toujours avec lui, en conséquence de son empirisme, il tirait ses généralisations, non du matériel vivant, non de l’expérience soviétique, mais d’abstractions sans rapport entre elles et mal coordonnées. En 1921, comme en 1917, il continuait à répéter l’argument d’ordre général que les nations bourgeoises ne pouvaient pas résoudre leurs questions nationales, tandis que le pays des soviets avait tous les moyens de le faire. Le rapport laissa une impression de gêne et de mécontentement. Au cours du débat qui suivit, les délégués les plus intéressés à la question, surtout les représentants des partis de minorités nationales, formulèrent des critiques. Même Mikoyan, déjà cependant un des alliés politiques des plus proches de Staline et par la suite un de ses plus dévoués serviteurs, fit observer que le Parti avait besoin d’instructions touchant « les changements qui devraient être apporté au régime, et quel type de régime soviétique devrait être établi dans les pays frontières... le camarade Staline ne nous l’a pas dit ».

Les principes n’ont jamais compté pour Staline - et sur la question nationale peut-être moins que sur toute autre. Les tâches administratives immédiates lui apparaissaient toujours plus importantes que toutes les lois de l’histoire. En 1905, il ne remarqua le mouvement grandissant des masses qu’avec la permission du comité de son parti. Dans les heures de réaction, il défendit le mouvement clandestin parce que, par sa nature même, il exigeait un appareil politique centralisé. Après la Révolution de Février, quand cet appareil eut été détruit en même temps que l’illégalité, Staline perdit de vue la différence entre menchévisme et bolchévisme, et il était prêt à s’unir au parti de Tsérételli. Enfin, après la conquête du pouvoir en 1917, toutes les tâches, tous les problèmes, toutes les perspectives étaient subordonnés aux besoins de cet appareil des appareils : l’Etat. Comme commissaire aux nationalités, Staline n’approcha plus la question nationale du point de vue des lois de l’histoire, auxquelles il avait payé son tribut en 1913, mais du point de vue de la commodité des bureaux. Aussi devait-il nécessairement se trouver en conflit aigu avec les besoins des nationalités arriérées et opprimées, tandis qu’il consentait des avantages excessifs à l’impérialisme bureaucratique grand-russien.

Le peuple géorgien, presque entièrement paysan ou petit-bourgeois en sa composition, résista vigoureusement à la soviétisation de son pays. Mais les grandes difficultés qui en découlaient furent considérablement aggravées par l’arbitraire militariste, ses procédés et ses méthodes, auquel la Géorgie fut soumise. Dans ces conditions, le parti dirigeant devait être deux fois plus prudent à l’égard des masses géorgiennes. C’est précisément là qu’il faut trouver la cause du profond désaccord qui se développa entre Lénine, qui insistait sur une politique extrêmement souple, circonspecte, patiente à l’égard de la Géorgie et en Transcaucasie particulièrement, et Staline, qui considérait que, puisque l’appareil de l’Etat était entre ses mains, notre position était assurée. L’agent de Staline au Caucase était Ordjonikidzé, le conquérant impatient de la Géorgie, qui considérait toute velléité de résistance comme un affront personnel. Staline semblait avoir oublié qu’il n’y avait pas si longtemps que nous avions reconnu l’indépendance de la Géorgie et avions signé un traité avec elle. C’était le 7 mai 1920. Mais le 11 février 1921, des détachements de l’Armée rouge avaient envahi la Géorgie, sur les ordres de Staline, et nous avaient mis devant le fait accompli. L’ami d’enfance de Staline, Irémachvili, écrit à ce propos :

"Staline était opposé au traité. Il ne voulait pas que son pays natal reste en dehors de l’Etat russe et vive sous le libre gouvernement des menchéviks qu’il détestait. Son ambition le poussa vers la domination de la Géorgie, où la population paisible et sensible résistait à sa propagande destructrice avec une froide obstination... L’esprit de vengeance envers les dirigeants menchéviks, qui avaient toujours refusé d’approuver ses plans utopiques et l’avaient expulsé de leurs rangs, ne lui laissait pas de repos. Contre la volonté de Lénine, sur sa propre initiative vaniteuse, Staline acheva la bolchévisation, ou stalinisation, de sa terre natale... Staline organisa de Moscou l’expédition sur la Géorgie et la dirigea de là-bas. Au milieu de juin 1921, il entrait à Tiflis en conquérant."

Staline visita la Géorgie en 1921 ; il le fit avec une autorité bien différente de celle à laquelle on était accoutumé dans son pays, quand il était Sosso, et plus tard Koba. Maintenant, il était le représentant du gouvernement, de l’omnipotent Bureau politique, du Comité central. Cependant personne en Géorgie ne vit en lui un dirigeant, spécialement dans le tiers supérieur du Parti, où on l’accueillait non comme Staline, mais comme un membre de la plus haute instance du Parti, c’est-à-dire non en vertu de sa personnalité, mais sur la base de sa fonction. Ses anciens camarades dans le travail illégal se considéraient au moins aussi compétents que lui dans les affaires de Géorgie ; ils exprimaient librement leurs désaccords avec lui et, quand ils étaient contraints de se soumettre, ils ne le faisaient qu’à contrecœur, n’épargnant pas les critiques acerbes, et menaçant de demander au Bureau politique de reprendre l’examen de l’entier problème. Staline n’était pas encore un dirigeant, même dans son propre pays. Il en était profondément affecté. Il s’estimait mieux informé que tous les autres membres du Comité central sur les questions qui touchaient la Géorgie. Si, à Moscou, il prenait son autorité dans le fait qu’il était un Géorgien familier avec les conditions locales, en Géorgie, où il apparaissait comme le représentant de Moscou libre de préjugés nationaux et de sympathies locales, il essayait de se comporter comme s’il n’était pas un Géorgien, mais un bolchévik délégué par Moscou, le commissaire aux nationalités, et comme si, pour lui, les Géorgiens étaient tout juste une des minorités nationales. Il assumait une attitude d’ignorant en ce qui concernait les particularités nationales de la Géorgie, sorte de compensation pour les sentiments fortement nationaux de sa propre jeunesse. [Il se comportait comme un Grand-Russien, piétinant les droits de son propre peuple comme nation.] C’était là ce que Lénine entendait par « étrangers russifiants » - ce qui se rapportait aussi bien à Staline qu’à Dzerjinsky, un Polonais devenu « russificateur ». D’après Irémachvili qui évidemment exagère : « Les bolchéviks géorgiens qui, au début, étaient impliqués dans l’invasion russe staliniste, considéraient comme leur but l’indépendance d’une République soviétique de Géorgie, qui n’aurait rien de commun avec la Russie, excepté les conceptions bolchévistes et l’amitié politique. Il restait des Géorgiens pour qui l’indépendance de leur pays était plus importante que toute autre chose... Mais alors vint la déclaration de guerre de Staline, qui trouva un appui loyal parmi les gardes rouges russes et la tchéka qu’il envoya en Géorgie. »

Irémachvili nous dit ensuite que Staline se heurta à l’hostilité générale à Tiflis. Au cours d’un meeting au théâtre convoqué par les socialistes de Tiflis, Staline fut l’objet d’une démonstration hostile. Il paraît vraisemblable que le vieux menchévik Irémachvili domina le meeting et accusa Staline ouvertement. On nous dit aussi que d’autres orateurs attaquèrent Staline de la même façon. Malheureusement aucun compte rendu sténographique de ces discours n’a été conservé et on n’est pas forcé de prendre trop littéralement cette partie des souvenirs d’Irémachvili : « Pendant des heures Staline fut obligé d’écouter ses adversaires en silence et d’encaisser leurs accusations. Jamais auparavant et jamais par la suite Staline ne devait être contraint d’endurer une telle indignation ouverte, courageuse. »

Les développements ultérieurs peuvent être relatés brièvement. Staline trahit encore une fois la confiance de Lénine. Afin de se créer pour lui-même un solide appui politique en Géorgie, il y provoqua, derrière le dos de Lénine et du Comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans l’appui de Dzerjinsky, une « révolution » véritable contre les meilleurs membres du Parti, en se couvrant abusivement de l’autorité du Comité central. Prenant avantage du fait que les réunions avec les camarades géorgiens n’étaient pas accessibles à Lénine, Staline s’efforça de le circonvenir au moyen d’informations fausses. Lénine se douta de quelque chose et demanda à son secrétaire personnel de rassembler une documentation complète sur la question géorgienne ; c’est après l’avoir étudiée qu’il décida d’engager ouvertement la lutte. Il est difficile de dire ce qui le choqua le plus : la déloyauté personnelle de Staline ou son incapacité chronique de saisir l’essence de la politique bolchéviste sur la question nationale vraisemblablement un mélange des deux.

Allant à tâtons vers la vérité, Lénine, alité, entreprit de dicter sous forme de lettre un programme qui fixerait sa position fondamentale sur la question nationale, afin qu’il ne puisse y avoir de malentendu parmi ses camarades quant à sa propre position sur les questions en cours de discussion. Le 30 décembre, il dictait la note suivante : « Je pense que l’impulsivité administrative et brutale de Staline a joué un rôle funeste, et aussi son mépris du nationalisme social. Généralement, le mépris joue, en politique, le plus détestable des rôles. » Et le jour suivant, il ajoutait ces mots à la lettre programme : « Il est naturellement nécessaire de tenir Staline et Dzerjinsky pour responsables de toute cette campagne nationaliste grand-russienne. »

Lénine était sur la bonne voie. S’il réalisait pleinement le sérieux de la situation, la caractérisation atténuée qu’il en donnait était singulière, car ce qui se passait derrière son dos, comme Trotsky l’indiqua huit années plus tard, c’était que la fraction de Staline écrasa la fraction de Lénine au Caucase. C’était la première victoire des réactionnaires dans le Parti. Elle ouvrit le second chapitre de la Révolution - la contre révolution stalinienne.

Lénine fut finalement contraint d’écrire aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 :

"Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev ).

Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur."

Lénine.

Le jour précédent, il avait dicté pour moi la note suivante :

" Cher camarade Trotsky,

Je vous demande instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Elle est maintenant « poursuivie » par Staline et Dzerjinsky, de sorte que je ne peux pas compter sur leur impartialité. En vérité, c’est tout le contraire ! Si vous acceptez de vous charger de cette défense, je serai tranquille. Si pour quelque raison, vous n’acceptiez pas, veuillez me retourner le dossier. Je considérerai cela comme la marque de votre désaccord. Avec mes meilleurs saluts de camarade."

Lénine.

Lénine envoya ensuite deux de ses secrétaires personnelles, Glasser et Fotiéva, porter à Trotsky une note dans laquelle il lui demandait, entre autres de suivre la question géorgienne au douzième congrès du Parti qui allait se réunir. Glasser ajouta : « Quand Vladimir Ilitch a lu notre correspondance avec vous, son front s’est éclairé. Eh bien ! maintenant c’est une autre affaire ! Et il m’a chargé de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa « bombe » pour le douzième congrès. » Kaménev m’avait informé que Lénine venait justement d’écrire une lettre par laquelle il rompait toutes relations de camarade avec Staline, de sorte que je suggérai que, puisque Kaménev devait partir ce jour même pour la Géorgie pour assister à une conférence du Parti, il pourrait être bon de lui montrer la lettre sur la question nationale afin qu’il soit en mesure de faire tout le nécessaire. Fotiéva répondit : « Je ne sais pas. Vladimir Ilitch ne m’a pas chargée de communiquer la lettre au camarade Kaménev, mais je puis le lui demander. » Quelques minutes plus tard, elle revenait et dit : « Absolument pas. Lénine dit que Kaménev montrerait la lettre à Staline, qui chercherait alors à conclure un compromis pourri afin de nous duper plus tard. - Ainsi donc, les choses sont allées si loin que Lénine n’estime plus possible de conclure compromis avec Staline même sur une ligne juste ? Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline ; il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le Parti. Il prépare une bombe. »

Les intentions de Lénine devenaient parfaitement claires. Prenant la politique de Staline comme exemple, il voulait dénoncer devant le Parti (et le faire sans ménagement) le danger de la transformation bureaucratique de la dictature. Fotiéva revint peu après avec un autre message de Vladimir Ilitch qui, dit­-elle, avait décidé d’agir immédiatement et avait écrit la note - citée ci-dessus - à Mdivani et Makharadzé.

« Comment expliquez-vous ce changement ? demandai-je à Fotiéva.

- Son état s’aggrave d’heure en heure, répondit-elle et il est impatient de faire encore tout ce qu’il peut. »

[Deux jours plus tard, Lénine avait sa troisième attaque.]

Parlant au congrès du Parti, le 23 avril, Staline déclara dans sa conclusion sur la question nationale : « On a beaucoup parlé ici de notes et d’articles de Vladimir Ilitch. Je ne voudrais pas citer mon maître, le camarade Lénine, puisqu’il n’est pas ici, car je craindrais de risquer de me référer à lui incorrectement inexactement... »

C’est certainement là un modèle du jésuitisme le plus extraordinaire. Staline savait fort bien à quel point Lénine était indigné contre sa politique nationale et comment, seule, une grave maladie empêcha son « maître » de se débarrasser de ce « disciple » précisément à propos de cette question nationale.

Source

Léon Trotsky sur la formation de Staline :

« Afin de retenir Staline à l’étranger pendant cette période critique (en 1913), Lénine éveilla son intérêt pour un travail sur la question nationale : combinaison entièrement dans l’esprit de Lénine ! A un natif du Caucase, avec des dizaines de nationalités à demi civilisées ou primitives mais s’éveillant rapidement, il n’était pas nécessaire de montrer l’importance de la question nationale. La tradition de l’indépendance nationale continuait à vivre en Géorgie. Koba avait reçu sa première impulsion révolutionnaire précisément de ce côté-là. Son pseudonyme lui-même rappelait la lutte nationale. Certes, dans les années de la première révolution, il était devenu, selon Irémachvili, plus froid envers le problème géorgien. « La liberté nationale... ne signifiait plus rien pour lui. Il ne voulait reconnaître aucune frontière à sa volonté de puissance. La Russie et le monde entier devaient lui être ouverts. » Irémachvili anticipe manifestement sur des faits et des attitudes qui ne viendront que bien plus tard. Ce qui est incontestable, c’est seulement qu’une fois bolchévik Koba en finit avec ce romantisme national qui continuait à vivre tranquillement avec le socialisme prolixe des menchéviks géorgiens. Mais, après avoir abandonné l’idée de l’indépendance de la Géorgie, Koba ne pouvait pas, comme bien des Grands-Russes, rester indifférent à la question nationale en général : les relations entre Géorgiens, Arméniens, Tartares, Russes, etc., compliquaient à chaque pas le travail révolutionnaire au Caucase. Par ses conceptions, Koba était devenu internationaliste. L’était-il devenu aussi dans ses sentiments ? Le Grand-Russe Lénine ne pouvait souffrir aucune plaisanterie ou anecdote qui pussent blesser les sentiments d’une nation opprimée. Staline avait en lui beaucoup trop du paysan du village de Didi-Lilo. Dans les années d’avant la révolution, il n’osa évidemment pas jouer avec les préjugés nationaux comme il le fit plus tard, une fois au pouvoir. Mais cette disposition se révélait déjà en lui à ce moment-là dans des détails. Mentionnant la prédominance des juifs dans la fraction menchéviste au congrès de Londres en 1907, Koba écrivit : « A ce sujet, un des bolchéviks remarqua en plaisantant (je crois que c’était le camarade Alexinsky) que les menchéviks étaient une fraction juive, tandis que les bolchéviks étaient une fraction vraie-russe et que nous, bolchéviks, nous aurions peut-être à faire un pogrome dans le parti » Il est impossible de ne pas s’étonner, même aujourd’hui, que dans un article destiné aux ouvriers du Caucase, où l’atmosphère était empoisonnée de différences nationales, Staline ait jugé possible de citer une plaisanterie d’un goût aussi douteux. Ce n’était d’ailleurs là nullement un manque de tact occasionnel, mais un calcul conscient. Dans le même article, comme nous nous en souvenons, l’auteur « plaisantait » d’un air dégagé sur la résolution du congrès concernant les expropriations, pour dissiper ainsi les doutes des boïéviki du Caucase. On peut supposer avec raison que la fraction menchéviste à Bakou était alors dirigée par des Juifs et que par sa « plaisanterie » sur le pogrome l’auteur voulait discréditer ses adversaires de fraction aux yeux des ouvriers arriérés : c’était plus facile que de convaincre et d’éduquer, et Staline recherchait toujours la ligne de moindre résistance. Ajoutons que la « plaisanterie » d’Alexinsky n’avait pas non plus surgi par hasard : ce bolchévik ultra-gauche devint par la suite un réactionnaire et antisémite déclaré. Dans son activité politique, Koba défendait, bien entendu, la position officielle du parti. Pourtant, avant son voyage à l’étranger, ses articles sur ces sujets-là ne dépassaient jamais le niveau de la propagande quotidienne. C’est seulement alors, sur l’initiative de Lénine, qu’il aborda le problème national d’un point de vue théorique et politique plus large. La connaissance directe de l’enchevêtrement des relations nationales au Caucase lui permettait, sans aucun doute, de s’orienter plus facilement dans ce domaine complexe, où il est particulièrement dangereux de rester sur le plan de la théorie abstraite. Dans deux pays de l’Europe d’avant-guerre, la question nationale avait une importance, politique exceptionnelle : en Russie tsariste et dans l’Autriche-Hongrie des Habsbourg. Dans chacun d’eux, le parti ouvrier créa sa propre école. Dans le domaine de la théorie, la social-démocratie autrichienne, en la personne d’Otto Bauer et de Karl Renner, considérait la nationalité indépendamment du territoire, de l’économie et des classes, en faisant une sorte d’abstraction liée au prétendu « caractère national ». Dans le domaine de la politique nationale, comme d’ailleurs dans tous les autres, elle n’allait pas au-delà de quelques corrections au statu quo. Effrayée à la pensée même de démembrer la monarchie, la social-démocratie autrichienne s’efforçait d’adapter son programme national aux frontières d’un Etat fait de pièces et de morceaux. Le programme de la prétendue « autonomie nationale-culturelle » réclamait que les citoyens d’une seule et même nationalité, indépendamment de leur dispersion sur le territoire de l’Autriche-Hongrie et des divisions administratives de l’Etat, fussent unis, sur la base d’attributs purement personnels, dans une seule et même communauté pour résoudre leurs tâches « culturelles » (le théâtre, l’église, l’école, etc.). Ce programme était artificiel et utopique, car, dans une société déchirée de contradictions sociales, il tentait de séparer la culture du territoire et de l’économie ; il était en même temps réactionnaire dans la mesure où il conduisait à la division forcée des ouvriers des diverses nationalités d’un même Etat, sapant la force de leur classe. La position de Lénine était directement opposée à celle-ci. Considérant la nationalité en liaison indissoluble avec le territoire, l’économie et la structure des classes, il se refusait en même temps à voir dans l’Etat historique, dont les frontières passaient à travers le corps vivant des nations, une catégorie sacrée et inviolable. Il exigeait que fût reconnu à chaque partie nationale de l’Etat le droit de se séparer et d’avoir une existence indépendante. Dans la mesure où diverses nationalités, volontairement ou par nécessité, cohabitent dans les frontières d’un même Etat, leurs intérêts culturels doivent trouver leur plus grande satisfaction possible dans les cadres de la plus large autonomie régionale (par conséquent, territoriale), avec des garanties bien définies pour les droits de chaque minorité. En même temps, Lénine considérait comme le devoir absolu de tous les ouvriers d’un Etat donné, indépendamment de leur nationalité, de s’unir dans les mêmes organisations de classe. Le problème national était particulièrement brûlant en Pologne, vu la destinée historique de ce pays. Le soi-disant Parti socialiste polonais (P.S.S.), à la tête duquel se trouvait Joseph Pilsudski, était passionnément pour l’indépendance de la Pologne ; le « socialisme » du P.S.S. n’était qu’une vague addition à son nationalisme militant. Au contraire, la social-démocratie polonaise, que dirigeait Rosa Luxemburg, opposait au mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne la revendication de l’autonomie du territoire polonais au sein d’une Russie démocratique. Luxemburg partait du fait qu’à l’époque de l’impérialisme la séparation de la Pologne de la Russie était économiquement irréalisable et qu’à l’époque du socialisme elle deviendrait inutile. Le « droit à l’auto-détermination » était pour elle une abstraction vide. La polémique sur cette question dura des années. Lénine montra que l’impérialisme ne dominait pas également dans tous les pays, dans toutes les régions et dans toutes les sphères de la vie, que l’héritage du passé représentait un amoncellement et une interprétation de diverses époques historiques ; que le capital monopoliste s’élevait sur tout le reste, mais ne l’effaçait pas ; que, malgré la domination de l’impérialisme, de nombreux problèmes nationaux gardaient toute leur force et que, par un concours de circonstances nationales et mondiales, la Pologne pourrait devenir indépendante, même à l’époque de l’impérialisme. Le droit à l’auto-détermination n’était, du point de vue de Lénine, rien d’autre que l’application des principes de la démocratie bourgeoise dans la sphère des relations nationales. Une démocratie complète, réelle, universelle, est irréalisable sous le capitalisme ; dans ce sens, l’indépendance nationale des peuples petits et faibles est également « irréalisable ». Pourtant, la classe ouvrière ne renonce pas, même sous l’impérialisme, à la lutte pour les droits démocratiques, y compris le droit de chaque nation à une existence indépendante. Plus encore : pour certaines parties de notre planète c’est précisément l’impérialisme qui donne au mot d’ordre d’autodétermination nationale une acuité exceptionnelle. Si l’Europe occidentale et l’Europe centrale ont réussi d’une manière ou d’une autre à résoudre leurs problèmes nationaux au cours du XIX° siècle, en Europe orientale, Asie, Afrique et Amérique du Sud, l’époque des mouvements nationaux démocratiques n’a réellement commencé à s’ouvrir qu’au XX° siècle. Nier le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, c’était en fait prêter aide aux impérialistes contre leurs colonies et les peuples opprimés en général. La période de réaction avait extrêmement exaspéré en Russie la question nationale. « La vague de nationalisme militant qui vient d’en haut, écrivait Staline, jointe à toute une série de répressions de la part de ceux qui détiennent le pouvoir et veulent se venger des peuples limitrophes pour leur amour de la liberté, a provoqué en réponse une vague de nationalisme d’en bas, qui parfois est allée jusqu’à un chauvinisme grossier. » C’est à ce moment-là que se déroulait le procès, sous une accusation de meurtre rituel, du Juif de Kiev, Bayliss. Rétrospectivement, à la lumière des dernières conquêtes de la civilisation, surtout en Allemagne et en U.R.S.S., ce procès peut sembler aujourd’hui presque une expérience humanitaire. Mais en 1913 il ébranla le monde entier. Le poison du nationalisme menaçait même de larges couches de la classe ouvrière. Alarmé, Gorki écrivait à Lénine sur la nécessité de s’opposer à la barbarie chauvine. « A propos du nationalisme, je suis entièrement d’accord avec vous, répondit Lénine, il faut s’en occuper plus sérieusement. Nous avons un merveilleux Géorgien et il écrit pour Prosvechtchénié [L’Instruction] un grand article, après avoir rassemblé tous les matériaux, autrichiens et autres. Nous allons insister là-dessus. » Il s’agissait de Staline. Lié depuis longtemps au parti, Gorki connaissait bien ses cadres dirigeants. Mais Staline lui était évidemment resté entièrement inconnu, car Lénine se trouva contraint de recourir à une formule, flatteuse certes, mais tout à fait impersonnelle, telle qu’« un merveilleux Géorgien ». C’est probablement, soit dit en passant, la seule occasion où Lénine caractérise un révolutionnaire russe connu par une épithète nationale. Il avait en vue non pas proprement le Géorgien, mais le Caucasien : sans aucun doute, l’élément de primitivité séduisait Lénine ; ce n’est pas pour rien qu’il avait une attitude aussi tendre envers Kamo. Durant son séjour de deux mois à l’étranger, Staline écrivit une étude, courte mais très dense, intitulée Marxisme et question nationale. Destiné à une revue légale, l’article emploie un vocabulaire prudent. Mais ses tendances révolutionnaires n’en sont pas moins apparentes. L’auteur commence par opposer la définition donnée par le matérialisme historique de la nation à la définition de celle-ci par la psychologie abstraite, dans l’esprit de l’école autrichienne. « La nation, écrit-il, c’est une communauté stable, formée par l’histoire, de langage, de territoire, de vie économique et de tournure psychologique, qui se manifeste par une communauté de culture. » Cette définition complexe, qui combine les traits psychologiques de la nation aux conditions géographiques et économiques de son développement, n’est pas seulement juste théoriquement, mais encore fertile pratiquement, car elle force à chercher la réponse à la question du sort de chaque nation dans un changement des conditions matérielles de son existence, à commencer par le territoire. Le bolchévisme n’a jamais connu l’admiration fétichiste des frontières de l’Etat. Le problème politique était de reconstruire l’empire tsariste, prison des peuples, territorialement, politiquement et administrativement, selon les besoins et les désirs des peuples eux-mêmes. Le parti du prolétariat ne prescrit pas aux diverses nationalités de rester ou non dans les frontières de l’État : c’est leur affaire. Mais il s’engage à aider chacune d’elles à réaliser ses véritables désirs. La question de savoir s’il est possible de former un Etat séparé est une question de circonstances historiques concrètes et de rapports des forces. « Nul ne peut dire, écrivait Staline, que la guerre balkanique est la fin et non le début de complications. Il est tout à fait possible que surgisse un concours de circonstances intérieures et extérieures dans lequel telle ou telle nationalité de Russie trouve nécessaire de poser et de résoudre la question de son indépendance. Et, évidemment, ce n’est pas l’affaire des marxistes de dresser des obstacles en de tels cas. Mais il s’ensuit que les marxistes russes ne peuvent oublier le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. » Les intérêts des nations qui resteront volontairement dans les frontières de la Russie démocratique seront protégés au moyen de « l’autonomie des entités bien définies, comme la Pologne, la Lithuanie, l’Ukraine, le Caucase, etc. L’autonomie territoriale permettra de mieux utiliser les richesses naturelles de la région ; elle ne divisera pas les citoyens selon des frontières nationales, leur permettant ainsi de se regrouper dans des partis de classe. » L’auto¬administration territoriale des régions dans toutes les sphères de la vie sociale s’oppose ici à l’autoadministration extra-territoriale, c’est-à-dire platonique, des nationalités, uniquement dans les questions de « culture ». Pourtant, la question des relations entre les ouvriers des diverses nationalités d’un même Etat à l’importance la plus immédiate et la plus brûlante, du point de vue de la lutte émancipatrice du prolétariat. Le bolchévisme est pour une union étroite et indissoluble des ouvriers de toutes les nationalités dans le parti et les syndicats sur la base du centralisme démocratique. « Le type d’organisation n’influe pas seulement sur l’activité pratique. Il met sa marque indélébile sur toute la vie spirituelle de l’ouvrier. Celui-ci vit la vie de son organisation, il y croît spirituellement et s’y éduque... Le type internationaliste d’organisation est une école de sentiments de camaraderie, c’est la meilleure agitation en faveur de l’internationalisme. » L’un des buts du programme autrichien de l’« autonomie culturelle » était « de préserver et développer les particularités nationales,des peuples ». Pourquoi et dans quel but ? se demandait avec étonnement le bolchévisme. Nous ne nous soucions nullement de séparer les divers fragments nationaux de l’humanité. Le bolchevisme revendiquait, certes, pour chaque nation le droit de sécession - le droit, mais nullement l’obligation - comme la garantie dernière, la plus réelle, contre l’oppression. Mais, en même temps, l’idée de préserver artificiellement les particularités nationales lui était profondément hostile. L’élimination de toute oppression ou humiliation nationales, fussent-elles masquées, fussent-elles les plus subtiles, presque « imperceptibles », ne devait pas servir à séparer, mais au contraire à unir pour la révolution les ouvriers des diverses nationalités. Là où il y a des privilèges et des griefs nationaux, il faut donner aux nations la possibilité de se séparer pour rendre d’autant plus facile l’union libre des ouvriers, au nom d’un rapprochement étroit des nations, avec la perspective lointaine de leur fusion complète. Telle était la tendance fondamentale du bolchévisme et elle révéla toute sa force dans la révolution d’Octobre. Le programme autrichien ne révélait rien d’autre que sa faiblesse : il ne sauva ni l’empire des Habsbourg ni la social-démocratie elle-même. Cultivant les particularités des groupes nationaux du prolétariat et refusant en même temps de donner une satisfaction réelle aux nationalités opprimées, le programme autrichien ne faisait que couvrir la situation dominante des Allemands et des Hongrois et n’était, comme Staline avait raison de le dire, qu’une « forme subtile de nationalisme ». Il est impossible, pourtant, de ne pas noter que, tout en critiquant le souci de préserver les « particularités nationales », l’auteur donne à la pensée de l’adversaire une interprétation sciemment simplifiée à l’excès. « Pensez seulement, s’exclame-t-il, à la préservation de particularités nationales des. Tartares de Transcaucasie telles que l’auto-flagellation lors de la fête de Chakhséï-Vakhséï ! Développer des particularités nationales de la Géorgie telles que la loi du talion ! » En réalité, les austro-¬marxistes n’avaient évidemment pas en vue le maintien de survivances manifestement réactionnaires. Quant à la « particularité nationale de la Géorgie telle que la loi du talion », c’est précisément Staline qui l’a « développée » par la suite à un point probablement jamais atteint par personne d’autre dans l’histoire. Mais c’est déjà là un autre ordre d’idées. La polémique contre le vieil adversaire, Noé Jordania, qui dans les années de réaction s’était mis à pencher vers le programme autrichien, occupe une grande place dans l’étude. Par divers exemples, Staline montre que l’autonomie culturelle nationale, « généralement inutile..., est encore plus absurde et inepte du point de vue des conditions caucasiennes ». Non moins décisive est sa critique du Bund juif, qui était organisé selon un principe, non pas territorial, mais national, et voulait imposer ce système au parti dans son ensemble. « De deux choses l’une : ou le fédéralisme du Bund, et alors la social-démocratie russe se reconstruit sur la base d’une "ségrégation" des ouvriers par nationalités, ou la forme internationaliste d’organisation, et alors le Bund se reconstruit sur la base de l’autonomie territoriale... Il n’y a pas de milieu : les principes triomphent, et ne transigent point. » Marxisme et question nationale représente, sans aucun doute, le travail théorique le plus important de Staline, plus exactement c’est le seul. Sur la base de ce seul article, qui forme quarante pages d’imprimerie, on pourrait considérer l’auteur comme un théoricien en vue. Seulement, ce qui est incompréhensible, c’est pourquoi, ni avant ni après ce travail, il n’écrivit rien qui approchât tant soit peu ce niveau. La clef de l’énigme est que le travail fut entièrement inspiré par Lénine, écrit sous sa direction immédiate et révisé par lui ligne par ligne. Deux fois dans sa vie, Lénine rompit avec de proches collaborateurs qui étaient des théoriciens de grande valeur. La première fois, ce fut en 1903-1904, quand il se sépara de toutes les vieilles autorités de la social-démocratie russe, Plékhanov, Axelrod, Zassoulitch, et de jeunes marxistes éminents, comme Martov et Potressov. La seconde fois, ce fut dans les années de réaction, quand se séparèrent de lui Bogdanov, Lounatcharsky, Pokrovsky, Rojkov, écrivains hautement qualifiés. Zinoviev et Kaménev, ses plus proches collaborateurs, n’étaient pas des théoriciens. En ce sens, la nouvelle montée révolutionnaire surprit Lénine dans l’isolement. Il est naturel qu’il ait saisi avec avidité tout jeune camarade qui pût, dans tel ou tel domaine, prendre part à l’élaboration du programme du parti. « Cette fois-là, raconte Kroupskaïa, Ilitch s’entretint longtemps avec Staline sur la question nationale, content qu’il était de rencontrer un homme qui s’intéressât sérieusement à cette question et sût s’y orienter. Auparavant, Staline avait passé deux mois à Vienne, où il s’était occupé de la question nationale et avait connu de près nos amis viennois, Boukharine, Troïanovsky. » Ici tout n’est pas dit. « Ilitch s’entretint longtemps avec Staline », cela veut dire : lui donna les idées directrices, en éclaira les différents aspects, dissipa les malentendus, indiqua des références, revit les premiers essais et y apporta des corrections... « Je me souviens, raconte toujours Kroupskaïa, de l’attitude d’Ilitch envers un auteur de peu d’expérience. Il considérait le fond, le principal, cherchait comment aider, corriger. Mais il le faisait avec grande précaution, de sorte que l’auteur ne remarquait pas qu’on le corrigeait. Et Ilitch savait bien aider un auteur dans son travail. S’il voulait, par exemple, charger un camarade d’écrire un article, mais ne savait pas au juste comment celui-ci l’écrirait, il avait d’abord avec lui un long entretien sur le sujet, développait ses propres idées, cherchait à intéresser le camarade, le sondait comme il fallait, puis suggérait : « N’écririez-vous pas un article sur ce sujet ? » Et l’auteur ne remarquait même pas combien l’entretien préliminaire avec Ilitch l’avait aidé, ne remarquait pas qu’il mettait même dans l’article les expressions et les tours de phrases d’ilitch. » Kroupskaïa ne nomme évidemment pas Staline. Mais sa description de Lénine comme précepteur de jeunes auteurs se trouve dans le chapitre de ses Souvenirs où elle parle du travail de Staline sur la question nationale : Kroupskaïa est assez souvent contrainte de recourir à des procédés détournés pour empêcher, au moins partiellement, que les droits intellectuels de Lénine ne soient usurpés. Nous voyons assez clairement comment Staline travailla à son article. D’abord, les conversations de Lénine à Cracovie montrant la voie, indiquant les idées directrices et les références nécessaires. Puis voyage de Staline à Vienne, centre de l’« école autrichienne ». Ignorant l’allemand, Staline ne pouvait se débrouiller tout seul dans, les matériaux originaux. Mais Boukharine, qui avait incontestablement une tête pour la théorie, savait la langue, connaissait la littérature existant sur le sujet, pouvait s’orienter dans les documents. Boukharine et Troïanovsky furent chargés par Lénine d’aider le « merveilleux », mais peu éduqué Géorgien. C’est à eux, évidemment, que revient le choix des plus importantes citations. La construction logique de l’article, qui ne manque pas de pédantisme, indique, selon toute vraisemblance, l’influence de Boukharine, qui avait un penchant pour les méthodes universitaires, à la différence de Lénine, pour qui l’intérêt politique ou polémique déterminait la structure de l’œuvre. L’influence de Boukharine n’alla pas plus loin que cela, car, précisément sur la question nationale, il était plus près de Rosa Luxemburg que de Lénine. Jusqu’où alla la participation de Troïanovsky, nous ne le savons pas. Mais c’est précisément de ce moment-là que date sa liaison avec Staline, laquelle assura, après bien des années et des changements de circonstances, à l’insignifiant et instable Troïanovsky un poste diplomatique des plus importants. De Vienne, Staline retourna avec tous ses matériaux à Cracovie. Là, ce fut de nouveau le tour de Lénine de surveiller le travail attentivement et inlassablement. La marque de sa pensée et les traces de sa plume peuvent se découvrir sans peine à chaque page. Certaines phrases, mécaniquement introduites par l’auteur, ou certaines lignes, manifestement écrites par le « maître », semblent inattendues ou incompréhensibles si l’on ne se réfère pas aux œuvres correspondantes de Lénine. « Ce n’est pas la question nationale, mais la question agraire qui décidera du sort du progrès en Russie, écrit Staline, sans explications ; la question nationale lui est subordonnée. » Cette pensée juste et profonde sur le poids spécifique de la question agraire et de la question nationale dans la marche de la révolution russe appartenait entièrement à Lénine et avait été maintes fois développée par lui au cours des années de réaction. En Italie et en Allemagne, la lutte pour l’émancipation et l’unification nationales avait formé en son temps l’axe de la révolution bourgeoise. La situation était différente en Russie, où la nationalité dominante, les Grands-Russes, n’était pas soumise à une oppression nationale, mais au contraire en opprimait d’autres, pourtant, la majorité de ces Grands-Russes eux-mêmes, à savoir les paysans, vivait sous l’oppression du servage. Des idées aussi complexes et aussi mûrement pesées n’auraient jamais été exprimées par leur véritable auteur, en passant, comme un lieu commun, sans preuves ni commentaires. Zinoviev et Kaménev, qui vécurent longtemps tout près de Lénine, ne s’approprièrent pas seulement ses idées, mais aussi ses expressions favorites, même son écriture. On ne peut en dire autant de Staline. Bien entendu, lui aussi vivait des idées de Lénine, mais à une certaine distance, à l’écart, et seulement dans la mesure où elles lui étaient nécessaires pour ses buts immédiats. Il était trop ferme, trop têtu et trop borné pour faire siens les procédés littéraires de son maître. C’est pourquoi les corrections apportées par Lénine à son texte ressemblent, selon le mot du poète, à « des pièces aux couleurs vives cousues sur de vieux haillons ». Montrer que l’école autrichienne est une « forme subtile de nationalisme », cela appartient certainement à Lénine, de même qu’un certain nombre d’autres formules, simples mais justes. Staline n’écrivait pas ainsi. A propos de la définition, donnée par Bauer, de la nation comme une « communauté relative du caractère », nous lisons dans l’article : « En quoi donc la nation de Bauer se distingue-t-elle de l’ "esprit national" mystique et absolu des spiritualistes ? » Cette phrase fut écrite par Lénine. Ni avant ni après, Staline ne s’exprima jamais de cette manière. Et plus loin, lorsque l’article, à propos des corrections éclectiques de Bauer à sa propre définition de la nation, remarque : « Ainsi, la théorie cousue de fils idéalistes se réfute elle-même », il est impossible de ne pas reconnaître immédiatement la plume de Lénine. Il en est de même de la définition de la forme internationaliste d’une organisation ouvrière comme une « école de sentiments de camaraderie ». Staline n’écrivait pas comme cela. D’autre part, dans tout le travail, malgré ses nombreuses gaucheries, nous ne rencontrons pas de caméléons qui prennent la couleur des lions, ni d’hirondelles souterraines, ni d’écrans faits de larmes : Lénine a éliminé toutes ces fioritures de séminaire. Le manuscrit original avec toutes les corrections peut, évidemment, rester caché. Mais il est absolument impossible de cacher la main de Lénine, tout comme il est impossible de cacher le fait que, dans ses années d’emprisonnement et de déportation, Staline n’a rien créé qui ressemblât, même de loin, au travail qu’il écrivit en quelques semaines à Vienne et à Cracovie. »

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L’un des combats, mené de concert par Lénine et Trotsky en 1922-1923 contre Staline, a lieu sur la question des nationalités et de l’union de celles-ci avec la Russie. Staline défend la fusion de la fédération par la force. Lénine l’accuse ouvertement de nationalisme grand russe. Cette question a pris un tour violent en Géorgie où les communistes géorgiens s’opposent au commissaire aux nationalités Staline. Lénine prend finalement parti de manière virulente contre Staline. A la session du 15 septembre 1922 du Comité central, il déclare : "L’unification proposée sur la base des thèses du camarade Staline doit être considérée comme prématurée." L’envoyé de Staline Orddjonikidzé en Géorgie est décrit ainsi par Lénine : "Il a admis des méthodes administratives dans cette affaire. Il n’a pas tenu compte des opinions et des droits du comité central du parti communiste de Géorgie." Lénine s’oppose au projet de Staline dit d’"autonomisation" qui représente a contrario une intégration forcée des autres républiques et une dictature contre les peuples. Il écrit de mutlples notes et lettres et constate ainsi qu’il a beaucoup moins de poids que par le passé, y compris avec des proches comme Kamenev et Zinoviev. Dans un courrier à Kamenev, il écrit le 26 septembre 1922 : "Camarade Kamenev ! Vous avez sans doute déjà reçu de Staline la résolution de sa commission concernant l’incorporation des Républiques indépendantes à la RSFSR. (...) Staline a accepté de faire une concession, celle de remplacer le terme d’"adhésion" à la RSFSR du paragraphe 1 par "union formelle avec la RSFSR dans le cadre de l’Union des Républiques soviétiques d’Europe et d’Asie. J’espère que le sens de cette concession est clair : nous nous reconnaissons égaux en droit avec la RSS d’Ukraine et entrons avec elle sur un pied d’égalité dans la nouvelle union." Staline n’est pas caractérisé par Lénine de manière plus obligeante dans cette affaire : "Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux. (...) Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ? (...) Il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe." Lénine fut finalement contraint d’écrire aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 : "Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev ). Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur." Lénine. Le jour précédent, il avait dicté pour moi la note suivante : "Cher camarade Trotsky, Je vous demande instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Elle est maintenant « poursuivie » par Staline et Dzerjinsky, de sorte que je ne peux pas compter sur leur impartialité. En vérité, c’est tout le contraire ! Si vous acceptez de vous charger de cette défense, je serai tranquille. Si pour quelque raison, vous n’acceptiez pas, veuillez me retourner le dossier. Je considérerai cela comme la marque de votre désaccord. Avec mes meilleurs saluts de camarade." Lénine. Lénine envoya ensuite deux de ses secrétaires personnelles, Glasser et Fotiéva, porter à Trotsky une note dans laquelle il lui demandait, entre autres de suivre la question géorgienne au douzième congrès du Parti qui allait se réunir. Glasser ajouta : « Quand Vladimir Ilitch a lu notre correspondance avec vous, son front s’est éclairé. Eh bien ! maintenant c’est une autre affaire ! Et il m’a chargé de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa « bombe » pour le douzième congrès. » Kaménev m’avait informé que Lénine venait justement d’écrire une lettre par laquelle il rompait toutes relations de camarade avec Staline, de sorte que je suggérai que, puisque Kaménev devait partir ce jour même pour la Géorgie pour assister à une conférence du Parti, il pourrait être bon de lui montrer la lettre sur la question nationale afin qu’il soit en mesure de faire tout le nécessaire. Fotiéva répondit : « Je ne sais pas. Vladimir Ilitch ne m’a pas chargée de communiquer la lettre au camarade Kaménev, mais je puis le lui demander. » Quelques minutes plus tard, elle revenait et dit : « Absolument pas. Lénine dit que Kaménev montrerait la lettre à Staline, qui chercherait alors à conclure un compromis pourri afin de nous duper plus tard. - Ainsi donc, les choses sont allées si loin que Lénine n’estime plus possible de conclure compromis avec Staline même sur une ligne juste ? Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline ; il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le Parti. Il prépare une bombe. » Lénine dans un courrier à L. B. Kaménev sur "la lutte contre le chauvinisme de grande puissance" : "Camarade Kaménev, je déclare une guerre à mort au chauvinisme de grande puissance. Aussitôt que je serai délivré de ma maudite dent, je dévorerai avec toutes mes dents saines. Il faut absolument insister pour que le C.E.C. fédéral soit présidé à tour de rôle par un Russe un Ukrainien un Géorgien, etc. Absolument ! " Lénine dans "La question des nationalités ou de l’autonomie", s’opposant à la résolution de Staline sur l’autonomie : "On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ? Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu’au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l’avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine. Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait. Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s’occupant spécialement de la psychologie nationale, de l’éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n’avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire. Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux." On a l’échange de notes entre Staline et Kaménev que Staline courtise à cette époque : Kaménev : "Ilich (Lénine) part en guerre pour défendre l’indépendance." Staline : "Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine." Le 27 septembre 1922, Staline répond point par point aux propositions de Lénine, en les contredisant vertement : "Paragraphe 2 : la modification apportée par Lénine (...) est à mon avis inacceptable. (...) "Paragraphe 4 : le camarade Lénine s’est à mon avis "un peu trop pressé". (réponse à Lénine qui accusait Staline de s’être un peu trop pressé). "Paragraphe 5 : la modification demandée par Lénine est à mon avis superflue." Il ne s’agit pas de divergences sur des paragraphes ni même de simples divergences tactiques mais d’opposition de fond entre des conceptions diamétralement opposées du sens même de la révolution. Tandis que la démarche de Staline était foncièrement étatiste et bureaucratique - renforcement de l’appareil, centralisation de l’Etat, unification administrative - Lénine était avant tout préoccupé de la portée internationale de la politique soviétique : « Le préjudice que peut causer à notre Etat l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résultera pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. » Rien ne serait aussi dangereux pour la révolution mondiale que « de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme’". Au nationalisme d’Etat de Staline dans lequel le prolétariat international est tout au plus une monnaie d’échange diplomatique s’oppose la conception révolutionnaire internationaliste de Lénine et Trotsky. Lénine déclarait :"La révolution russe n’est qu’un détachement de l’armée socialiste mondiale, et le succès et le triomphe de la révolution que nous avons accomplie dépendent de l’action de cette armée. C’est un fait que personne parmi nous n’oublie (...). Le prolétariat russe a conscience de son isolement révolutionnaire, et il voit clairement que sa victoire a pour condition indispensable et prémisse fondamentale, l’intervention unie des ouvriers du monde entier." ("Rapport à la Conférence des comités d’usines de la province de Moscou", 23 juillet 1918). Trotsky rapporte : "Le 5 mars, Lénine dicte un billet à mon adresse : « Cher camarade Trotsky, je vous prie très instamment de vous charger de défendre la cause géorgienne au comité central du parti. Cette affaire est actuellement l’objet des « poursuites » de Staline et de Dzerjinsky et je ne puis me fier à leur impartialité. Même, c’est bien le contraire. Si vous consentiez à prendre la défense de cette cause, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison ou pour une autre, vous n’acceptez pas, renvoyez-moi tout le dossier. J’en conclurai que cela ne vous convient pas. Avec mes meilleures salutations de camarade. Lénine. » Mais pourquoi la question avait-elle pris tant d’acuité ? demandai-je. Il se trouva que Staline avait encore trompé la confiance de Lénine : pour se ménager un appui en Géorgie il avait organisé, à l’insu de Lénine et de tout le comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans le soutien de Dzerjinsky, un coup d’Etat contre les meilleurs éléments du parti, en alléguant mensongèrement l’autorité du comité central. Profitant de ce que Lénine malade ne pouvait avoir d’entrevues avec les camarades, Staline essayait de l’entourer de fausses informations. Lénine avait chargé son secrétariat de réunir un dossier complet sur la question géorgienne et était résolu à se prononcer ouvertement. Il est difficile de dire ce qui l’avait le plus ému de la déloyauté de Staline ou de sa politique brutalement bureaucratique dans la question nationale. Probablement, la combinaison de l’une et de l’autre. Lénine se préparait à la lutte, mais il craignait de ne pouvoir parler lui-même au congrès, et cela le tourmentait. — Si l’on s’entendait avec Zinoviev et Kaménev ? lui suggèrent ses secrétaires. Mais Lénine fait un geste de contrariété. Il prévoit nettement que, dans le cas où il devrait abandonner le travail, Zinoviev et Kaménev constitueront avec Staline une « troïka » contre moi et que, par conséquent, ils le trahiront. — Mais ne savez-vous pas ce que pense Trotsky de la question géorgienne ? demande Lénine. — Trotsky au plenum [Assemblée plénière du comité central. —N.d.T.] s’est prononcé tout à fait dans votre esprit, répond Glasser qui avait été secrétaire au plenum. — Vous ne vous trompez pas ? — Non, Trotsky a accusé Ordjonikidzé, Vorochilov et Kalinine de ne pas comprendre la question nationale. — Vérifiez cela encore une fois ! réclame Lénine. Le lendemain, Glasser me remet à la séance du comité central qui se tenait dans mon logement, un billet où elle a résumé mon discours de la veille et elle termine par cette question : — Vous ai-je bien compris ? — Pourquoi avez-vous besoin de ça ? demandai-je. — Pour Vladimir Ilitch, répond Glasser. — Le résumé est juste. Cependant, Staline suivait avec inquiétude nos échanges de billets. Mais, à ce moment-là, je ne devinais pas encore de quoi il s’agissait... Glasser me communiqua ensuite ceci : « Quand Vladimir Ilitch a lu les papiers que nous avions échangés, son front s’est éclairé : —Eh bien, maintenant, c’est une autre affaire ! —Et il m’a chargée de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa bombe pour le XIIe congrès. »

Extrait de « Le dernier combat de Lénine » de Moshé Lewin :

Le 10 août 1922, le Bureau politique requit l’Orgbjuro (c’est-à-dire Staline) aux fins de constituer une commission qui préparerait, pour la prochaine session du Comité central, un projet de règlement des relations de la Fédération russe avec les autres Républiques. Lénine était malade et contrôlait de moins en moins les affaires. Les dirigeants étaient visiblement pressés, et peut-être avaient-ils déjà une idée précise des conclusions auxquelles ils allaient aboutir, car la commission était mise sur pied dès le lendemain de la décision du Bureau politique. Sa composition n’est pas sans intérêt. On y trouvait Staline, Kuybytchev, Ordjonikidzé, Rakovsky, Sokolnikov, et probablement aussi Molotov (…) C’est Staline lui-même qui rédigea, de main de maître, la résolution de cette commission, portant sur les relations mutuelles entre la RSFSR et les Républiques indépendantes, projet dit « d’autonomisation » qui prévoyait l’inclusion pure et simple de ces « Républiques indépendantes » dans la Fédération russe en tant que « Républiques autonomes ». Le projet stipulait que le gouvernement de la république russe, son comité exécutif central et son gouvernement constitueraient désormais le gouvernement de l’ensemble. Le texte de Staline fut envoyé pour avis aux Comités centraux des Partis des Républiques (…) La réponse des Géorgiens, elle, était nette : ils étaient contre. La session de leur Comité central du 15 septembre refusa (…) à l’unanimité moins une voix. Elle provoqua la riposte immédiate d’Ordjonikidzé et de son Zakkvajkom, qui adopta aussitôt une résolution favorable au projet de Staline, et mieux encore, usant de sa supériorité dans la hiérarchie du Parti, ordonna au Comité central géorgien de se conformer aux ordre de Staline et de ne pas rendre publiques ses divergences avec Moscou. (…) Staline aurait télégraphié à Mdivani le 29 août 1922 pour lui annoncer que désormais les décisions des instances gouvernementales supérieures de la RSFSR avaient force obligatoire pour toutes les Républiques. (…) Entre temps, Lénine, toujours en convalescence, demanda à Staline des informations sur la marche des travaux de la commission. Il les obtint le 25 septembre (…). La réaction de Lénine ne se fit pas attendre. La lettre qu’il adressait dès le lendemain à Kaménev, son second au sovnarcom (gouvernement), et non pas directement à Staline attirait l’attention de ce dernier sur l’importance de l’affaire et lui demandait de lui accorder une réflexion approfondie. (…) Le mois suivant, dans une lettre, il trouve Staline « un peu trop pressé ». (…) Il faut aboutir, dit-il, à une « Fédération de Républiques jouissant d’une égalité de droits ». Pour mieux garantir cette égalité, il biffe dans le projet de Staline, le paragraphe relatif à l’adhésion des Républiques à la RSFSR, et préconise à la place « une unification formelle conjointement avec la RSFSR dans une Union des Républiques soviétiques de l’Europe et de l’Asie Le gouvernement russe ne sera pas celui de l’Union. (…) Pendant ce temps, Staline se comporte effectivement en homme pressé. (…) Il communique, sans attendre l’avis de Lénine, les résultats de sa commission à tous les membres du Comité central, comme matériel de leur prochaine séance, qui devait avoir lieu le 6 octobre. La lettre de Lénine contenant un projet d’union des Républiques soviétiques n’était à ses yeux qu’une inutile ingérence du « vieux » dans un domaine où lui, commissaire aux Nationalités, s’était acquis une solide réputation (…) Lors des séances du Bureau politique, Staline et Kaménev échangèrent deux brèves notes au sujet du mémorandum de Lénine. Note de Kaménev : « Ilitch part en guerre pour défendre l’indépendance ». Réponse de Staline : « Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine. » (…) Communiquant le texte de Lénine le 27 septembre aux membres du Bureau politique, Staline y joignit une lettre où il ne cachait pas son opinion et accusait carrément Lénine de « libéralisme national » qui ne manquerait pas d’encourager les séparatismes. ». S’apercevant qu’il serait mis en minorité au Comité central, Staline céda sur toute la ligne et transforma lui-même son projet d’autonomisation en projet d’Union, dans le sens des amendements de Lénine. (…) L’introduction au nouveau projet prétendait en toute sérénité qu’il ne s’agissait que d’une « formulation légèrement modifiée, plus précise » que celle de l’Orgburo, cette dernière ayant été « correcte en principe et pleinement acceptable ». (…) Lénine déclare à Kaménev : « Camarade Kaménev ! Je déclare la guerre, non pas une petite guerre mais une guerre à la vie et à la mort, au chauvinisme grand-russien. Dès que je serai débarrassé de ma maudite dent, je dévorerai de toutes mes dents saines. » Donc dès que la santé ira mieux, comme le pensent les médecins, j’irai au combat final contre Staline. Ce dernier va faire en sorte que cela n’arrive jamais… Moshé Lewin poursuit : « Grâce à l’autorité de Lénine dont les conceptions semblaient être acceptées de tout le monde, le Comité central adopta le projet dans son ensemble, en confiant à une nouvelle commission le soin d’une élaboration plus détaillée pour la prochaine session. (…) Ordjonikidzé commença à employer les grands moyens. Avec la caution du Secrétariat de Moscou dont il bénéficiait constamment, il éloigna de Géorgie les partisans du Comité central de cette République, en leur ordonnant par voie disciplinaire de quitter leur pays et de se mettre à la disposition du Comité central à Moscou. (…) A bout de patience, désespérant de trouver justice à Moscou, exaspérés par les déportations ordonnées par Ordjonikidzé, les tsékistes géorgiens firent un geste sans précédent : le 22 octobre, ils donnèrent leur démission collective. Ordjonikidzé n’attendait probablement que cette occasion. Son Zakkrajkom nomma immédiatement un nouveau Comité central composé de jeunes hommes incompétents et dociles, qui acceptèrent sans sourciller la Fédération. Le Secrétariat de Moscou s’était empressé d’accepter la démission des anciens tsékistes et les nouvelles nominations. (…) Au cours de ces confrontations, les nerfs d’Ordjonikidzé cessèrent de lui obéir : il frappa un autre membre du Parti, partisan de Mdivani. Cela s’est passé pendant une séance privée chez Ordjoniikidzé. Rykov, adjoint de Lénine et membre du Bureau politique, était présent. (…)" A propos d’Ordjonikidzé, Lénine qui n’a pas encore découvert l’ensemble du plan de Staline, écrit : « Ordjonikidzé n’a pas fait preuve de la souplesse et de la prudence nécessaires dans la conduite de la politique nationale du Parti en Géorgie, il a admis des méthodes administratives, il a pris trop rapidement certaines mesures, il n’a pas toujours tenu compte des opinions et des droits du Comité central du Parti communiste de Géorgie. Il n’a pas non plus montré une maîtrise de soi-même convenable dans ses relations avec le groupe de Mdivani. » Lénine alors commence à s’inquiéter. Ce serait la lettre du Géorgien Okudjava, tsékiste démissionnaire, accusant Ordjonikidzé d’avoir proféré des menaces contre les communistes de Géorgie, qui l’aurait soudain alarmé. Lewin poursuit : « On peut mesurer combien était profonde la différence entre Lénine et Staline en comparant leurs attitudes respectives au sujet de la question nationale. Staline propose une solution aussi simple qu’expéditive, qui cristalliserait et renforcerait la réalité du pouvoir : le gouvernement de la RSFSR n’était-il pas pratiquement celui de l’ensemble des Républiques ? Eh bien, il deviendrait officiellement celui de l’Union. Comment procéder ? On peut lire au paragraphe 6 du projet de Staline : « La présente décision, si elle est confirmée par le Comité central du PCR ne sera pas publiée mais communiquée aux Comités centraux des Républiques pour circuler dans les organes soviétiques, les comités exécutifs centraux, ou les congrès des Soviets desdites Républiques, avant la convocation du congrès panrusse des Soviets, où elle sera déclarée exprimer le vœu de ces Républiques. » Puisque de toute façon c’était le Comité central à Moscou qui décidait et imposait sa décision aux comités centraux nationaux par « directive circulaire », c’est-à-dire par un ordre dont la non-exécution était passible de mesures disciplinaires, puisque la volonté du Comité central devait finalement être solennellement déclarée répondre au souhait des Républiques, le sens du projet de Staline est clair : il s’agissait de faire entériner le fait pour qu’il devienne le droit. Lénine au contraire refuse de prendre en considération la seule efficacité administrative, et cherche à résoudre le problème en appliquant les principes qui étaient les siens depuis des années. Il dit dans sa lettre qu’il veut non pas détruire l’indépendance des Républiques soviétiques, mais créer un nouvel étage dans l’ordonnancement constitutionnel : « une Fédération des Républiques indépendantes ». L’efficacité compte, bien sûr, pour Lénine, et la solution adoptée doit aussi renforcer l’Etat, mais, précisément, l’ensemble de la question des nationalités doit être résolue et non pas supprimée. L’internationalisme ne doit pas être renié au bénéfice du centralisme ; il faut aussi continuer à combattre la puissante tradition d’oppression qui caractérisait l’Etat tsariste. Lorsqu’il reprend la conduite des affaires en octobre 1922, Lénine ne retrouve ni sa capacité de travail ni son ancienne emprise. Son discours du 20 est confus et visiblement improvisé. (…) Quelques jours après ce discours, alors que de pénibles soupçons commencent à naitre chez Lénine à propos de l’affaire géorgienne, les médecins exigent qu’il réduise considérablement la cadence de son travail. (…) Finalement, il accepte de partir à Gorki se reposer, mais sa participation active à la vie politique se maintient par lettres et coups de téléphone. Il attend impatiemment des nouvelles de Rykov et de Dzerjinsky, mais il consacre le meilleur de son temps à l’organisation du travail de ses adjoints, qui sont à présent au nombre de trois : Rykov, Kamenev et Tsjurupa ; il reste constamment en contact avec eux pour fixer par une élaboration collective les modalités des activités du Sovnarkom. La réorganisation du Sovnarkom (conseil des commissaires du peuple ou gouvernement) avec une nouvelle répartition des tâches est visiblement liée dans son esprit à la problématique de la succession. Aussi bien Lénine invite-t-il au début de décembre Trotsky à une nouvelle entrevue au cours de laquelle il lui suggère d’abord la constitution d’un « bloc contre la bureaucratie », c’est-à-dire pratiquement de participer à un comité spécial que l’on instituerait pour mener cette lutte ; il lui propose de devenir un de ses adjoints dans le gouvernement. Le 30 décembre, il devait écrire : « Si les choses en sont arrivées là, on peut s’imaginer dans quel bourbier nous nous sommes enfoncés. »

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