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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 2eme chapitre : Révolutions de l’Antiquité > Histoire mondiale de la bourgeoisie

Histoire mondiale de la bourgeoisie

jeudi 28 mars 2019, par Robert Paris

Avertissement : La bourgeoisie occidentale est très fière de son histoire, mais il n’y a pas de quoi : c’est une histoire sanglante, sans pitié et sans gloire. Sans le massacre entre eux des féodaux anglais et français, y compris entre nationaux, guerre de cent ans et guerre des deux roses notamment, l’Europe de l’Ouest n’aurait pas été la première au monde à donner un poids politique à la bourgeoisie et à lui donner le pouvoir d’Etat, ce qui lui a permis de conquérir le monde et d’y éradiquer les concurrents. C’est son arriération, et l’affaiblissement de son pouvoir central, qui a été la source de sa domination future.

Grand commerce du Levant

Route de la soie

Caravane de marchands arabes de Bagdad

Grand marché aztèque de Tlatelolco contrôlé par les grands commerçants

Pochteca aztèque

Commerçant-guerrier pochteca (Mésoamérique)

Grand commerce trans-saharien

Histoire mondiale de la bourgeoisie

Si vous demandez à quelqu’un de vous raconter l’histoire de la bourgeoisie mondiale, il est fort probable que celui-ci va débuter en Europe occidentale pour finir aux Etats-Unis. Pour l’un, on devrait partir de la Grèce ou de l’Italie. Pour un autre, tout commencera en Espagne ou au Portugal. Pour le troisième, ce sera aux Pays Bas ou en Suisse. Pour le quatrième, l’essentiel sera parti d’Angleterre, puis de France, puis encore d’Allemagne. Et la suite se déroulerait bien sûr aux Etats-Unis. Les pays occidentaux ont dominé le monde et personne ne s’étonnera qu’ils dominent l’Histoire qu’ils ont eux-mêmes écrites. Cependant, on est en droit de se demander si cette « histoire » particulière, celle écrite par les capitalistes occidentaux est vraiment l’Histoire… Et aussi de se demander s’ils ont, depuis toujours, dominé l’Histoire ou bien cela n’est-il qu’un mensonge ?

Nous allons voir, dans ce qui suit, que bien d’autres régions du monde ont, des siècles avant, développé une grande bourgeoisie, pratiquant le commerce international à grande échelle, accumulant des richesses considérables, influençant le pouvoir politique et commençant à postuler à la direction de la société, au pouvoir d’Etat. Souvent, s’ils n’y sont pas parvenus, ce n’est pas parce qu’ils étaient plus faibles ou moins entreprenants que leurs successeurs occidentaux, mais parce que les pouvoirs qui s’opposaient à eux, des pouvoirs féodaux et des empires et royautés, appuyant une classe de nobles propriétaires terriens, étaient beaucoup plus forts que les féodalités européennes ne l’étaient lors de la montée en puissance des bourgeoisies européennes. Les circonstances ont été favorables à la bourgeoisie en Europe mais ce n’est pas dû à des capacités particulières, à une idéologie remarquable, à des chefs particulièrement entreprenants et audacieux, à une supériorité quelconque, mais essentiellement à une faiblesse de l’adversaire, à des circonstances par hasard favorables.

C’est à ce type de hasard que la bourgeoisie anglaise doit sa participation relativement rapide au pouvoir, par rapport à sa montée économique et sociale. En effet, les guerres anglo-françaises avaient déjà considérablement affaibli les féodaux anglais quand ces derniers, ne pouvant plus menacer la France sur son sol, ont continué à s’affronter dans leur propre pays, au point d’éliminer une génération entière de la noblesse. La guerre de Cent ans avait déjà permis à la bourgeoisie parisienne de contester le pouvoir royal, d’imposer à la tête le prévôt des marchands Etienne Marcel, le roi étant emprisonné par les Anglais et le Dauphin emprisonné par les révolutionnaires parisiens pendant que la jacquerie menaçait les féodaux dans les campagnes. L’Angleterre a basculé alors dans un pouvoir bourgeois, obtenu par un compromis avec la noblesse, Etat bourgeois qui n’allait cesser de s’affirmer sur ce terrain de classe et qui allait permettre à ce pays de conquérir une bonne partie du monde par une conquête coloniale permettant l’accumulation primitive du grand capital. On a ainsi pu trouver un peu partout dans le monde les bourgeois anglais, leurs comptoirs, leurs marchandises, leurs capitaux, leurs intérêts et les pouvoirs à leurs ordres. Et la France a suivi le même chemin…

Cela ne veut pas dire qu’ils aient été les premiers à développer une bourgeoisie aux ambitions mondiales, implantant dans de multiples régions leurs comptoirs, leurs marchandises, leurs intérêts et leurs commerçants soutenus par des armées. Pas du tout ! On peut même dire que l’Europe (y compris dans sa partie occidentale) était très en retard sur de multiples régions du monde !

Le grand commerce mondial date de bien avant le milieu du moyen-âge ! On a connu un marché mondial avec l’extension à une grande partie du monde de la monnaie du « coquillage cauris » ! On a vu une bourgeoisie commerçante parcourir le monde avec les marchands chinois et indiens, avec les « pochtecas » de l’Amérique centrale et du sud, notamment au Pérou, au Guatemala… Le grand commerce a été développé à grande échelle en Afrique, au Moyen-Orient.

C’est d’ailleurs la Chine qui est le premier pays où la grande bourgeoisie a été à deux doigts de prendre et de conserver le pouvoir d’Etat en renversant la classe des seigneurs féodaux. Et cela ne s’est pas produit dans la même période mais beaucoup avant !!! Cela s’est produit avant l’époque de… Jésus-Christ, pour prendre la référence chronologique préférée des historiens occidentaux ! De même, la société bourgeoise n’est pas apparue aux Amériques avec les conquérants occidentaux mais bien avant. Elle est « précolombienne », comme le disent les historiens occidentaux, employant ainsi une expression curieuse, comme si une époque plus ancienne devait être dénommée en fonction des événements qui allaient la suivre… Subrepticement, l’histoire étudiée et enseignée apparaît comme une succession progressive quasiment préétablie, avec une logique simple, comme en marches d’escalier.

Bien sûr, nous ne sommes pas en train de prétendre redécouvrir avec étonnement que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, avec leurs mentalités et leurs justifications de vainqueurs. Il n’y a rien d’étonnant que les Occidentaux fassent commencer l’histoire du monde en… Occident, les autres régimes en font bien autant !

On ne peut que constater qu’en Chine, c’est une tout autre histoire qui a cours, et, si les progrés économiques de ce pays se poursuivaient, il arriverait un moment où nos livres d’histoire subiraient un changement de thèse dominante. A moins que le capitalisme mondial ne chute définitivement avant cette domination mondiale de la Chine et que les livres d’histoire ne se mettent dès lors à rapporter que toute l’histoire est celle de la lutte des classes menant aux révolutions sociales !

En attendant que l’avenir devienne le présent, il est important de redresser des mensonges éhontés présentant les bourgeoisies occidentales comme les premiers artisans d’un immense progrès économique et de leur rabattre un peu le caquet. D’autant que cette thèse est en fait nuisible à l’idée des forces économiques de l’activité humaine et diffuse la fausse idée, raciste, d’une supériorité idéologique, culturelle et civilisationnelle de l’Europe occidentale qui fait plutôt rire quand on compare le début du Moyen-Age européen à la même période dans le reste du monde !

La domination « occidentale » du monde n’a bien sûr jamais existé. Ce n’est pas la pensée « occidentale » qui domine mais le grand capital et ce dernier n’a pas d’autre culture, pas d’autre idéologie, pas d’autre théorie que l’augmentation du capital par l’accumulation du surprofit tiré du travail humain, par le réinvestissement de la plus-value produite par les prolétaires. Ce que cette « loi du capital » incarne ce n’est pas la domination de l’Occident sur le monde mais la domination du capital sur le travail, ce qui est très différent et qui aurait aussi bien pu se produire en partant d’une autre zone de la planète.

La prétendue « domination occidentale », celle de l’Europe de l’ouest, n’est que très récente et cette région a été longtemps plutôt en retard sur les plans économiques, social et politique qu’en avance. Leur domination qui a suivi, loin d’être le produit d’un passé glorieux, d’un grand développement économique et social ou de grands Etats, est le produit, au contraire, de la faiblesse des classes possédantes, des seigneurs de guerre nobles et propriétaires terriens et de l’Etat à leur service, une royauté qui a longtemps été très peu dominante, facilement contestée par les grands seigneurs du pays ou des pays voisins. Le niveau culturel de l’Europe occidentale pendant le Moyen-Age est loin d’atteindre celui de très grandes civilisations du monde !

En Angleterre comme en France, la bourgeoisie a surtout bénéficié de l’énorme affaiblissement des seigneurs de guerre, suite aux guerres intestines qui les ont opposés entre eux et notamment la guerre dite de Cent Ans sur le sol de la France et la guerre des deux Roses en Angleterre. Cela a mené à un pouvoir bourgeois, celui d’Etienne Marcel en France et au premier Etat bourgeois au monde, celui de l’Angleterre. Ce n’est pas la bourgeoisie qui était forte et audacieuse, ce sont ses adversaires qui s’étaient eux-mêmes disqualifiés !

En fait, il n’est pas tout à fait exact de dire que c’étaient les premiers pouvoirs bourgeois. En Europe, des villes d’Italie, des Pays-Bas, des Flandres, avaient déjà été dirigées par les bourgeois. Le pouvoir des cantons suisses avait déjà un caractère populaire et bourgeois, dirigé contre la féodalité. Et, dans le reste du monde, on n’avait pas attendu l’Europe pour voir des villes, des régions et même des pays dirigés par la bourgeoisie. Là, on arrive dans des zones bien moins connues des auteurs et des lecteurs…

Rappelons tout d’abord que des grandes bourgeoisies, développant un commerce international et une activité productive à grande échelle, se sont développées bien longtemps avant celle de l’Europe occidentale. On peut notamment citer :

- en Egypte prépharaonique, la grande bourgeoisie artisanale et commerciale des villes,

- au Moyen-Orient la bourgeoisie des grandes caravanes,

- en Afrique, la bourgeoisie du Mali, par exemple, commerçant avec le reste du continent et le Moyen-Orient,

- en Amérique centrale et du sud, au Pérou, au Guatemala, au Mexique, la bourgeoisie antique des « pochtecas », dirigeant des grandes villes indiennes comme Teotihuacan,

- en Chine et en Inde, la première grande bourgeoisie visant le pouvoir et la domination mondiale, bien supérieure, à l’époque de Jésus-Christ que les bourgeois occidentaux, encore appelés « les poudreux », du fait que ces colporteurs étaient couverts de poudre. Ces derniers n’en étaient même pas encore à revendiquer le droit d’ouvrir des marchés, de déposer leurs marchandises sur la plage de Seine à Paris, ou place de Grève, et même pas à disposer de municipalités ou de corporations, quand les bourgeois asiatiques menaçaient depuis longtemps le pouvoir féodal mais se heurtaient à un Etat central très violent et très puissant.

Bien sûr, tout cela n’empêchera pas la plupart des auteurs occidentaux de croire en une bourgeoisie occidentale qui aurait inventé l’économie bourgeoise, inventé l’activité économique et le commerce à grande échelle, inventé la société artisanale, marchande, les grandes villes, la gestion bourgeoise de celles-ci, et la direction bourgeoise de la société et même la direction politique et sociale de l’Etat.

Les bourgeoisies occidentales sont surtout fières d’avoir soi-disant initié, en même temps que la grand développement économique, le développement de la démocratie auquel elles auraient donné le pouvoir d’Etat par « leur » révolution politique et sociale, en Angleterre comme en France. Bien entendu, elles ne mettent plus trop l’accent sur l’aspect révolutionnaire, avec la mobilisation des masses pauvres. Elles ne gardent que le prétendu « état de droit » ou « l’habeas corpus » pour les Anglais, comme si les libertés démocratiques étaient le résultat d’une action juridique et politicienne des juristes et des assemblées politiciennes bourgeoises et pas de l’insurrection des masses pauvres ! Il va de soi qu’Anglais ou Français ont prétendu avoir inventé la révolution démocratique, alors qu’ils ne faisaient que suivre bien d’autres révolutions, que ce soient celles de Gand, de Suisse, de Corse, et… il y a bien plus longtemps… de Chine !!!

Eh oui, la bourgeoisie chinoise a postulé au pouvoir à l’époque de Jésus !!! Et elle a failli réussir à renverser les seigneurs féodaux…

Mais cela n’empêche pas, par exemple, l’historienne Régine Pernoud d’affirmer, en se rengorgeant, une origine ouest-européenne et même française de la bourgeoisie, dans son « Histoire de la bourgeoisie en France » :

« C’est dans une charte de l’an 1007 qu’apparaît pour la première fois le mot bourgeois, « burgensis », promis à une si étonnante fortune. Ce terme qui deviendra typiquement français, au point que sa traduction dans les langues étrangères ne seront jamais qu’approximatives, a une racine germanique. Durant le haut Moyen-Age, le « burg » c’est le lieu fortifié, et de là vient « burgensis », celui qui habite un « burg », une place forte ; mais déjà au XIe siècle, le « burgensis », bourgeois, n’est plus que l’habitant de la ville, et la ville n’est plus nécessairement un lieu fortifié… Une charte émanant du comte d’Anjou Foulques Nerra établit en 1007 un « bourg franc » auprès de l’abbaye de Beaulieu près de Loches ; cela signifie qu’il déclare inviolable un territoire défini aux confins de cette abbaye, qu’il affranchit ses habitants de toute servitude, interdit à l’abbé de les soumettre à la taille, c’est-à-dire un impôt quelconque, et fixe d’autre part les amendes qu’encourent les habitants de ce bourg s’ils viennent à s’insurger. »

Faut-il admirer cette bourgeoisie de 1007 ? Si on examine le capitalisme actuel, certes ! On peut dire que son passé, bien modeste, n’en disait pas bien long de son avenir…

Voilà ce qu’Eric Hobsbawm explique sur la manière dont on en est arrivés là :

« Le triomphe global du capitalisme constitue le thème principal de l’histoire des décades qui suivirent 1848. Ce fut le triomphe d’une société qui croyait que la croissance économique reposait sur la concurrence et l’entreprise privée, sur l’art de tout acheter (y compris le travail) au meilleur prix pour le revendre aussi cher possible. Une économie ainsi basée, et reposant donc sur les saines fondations d’une bourgeoisie composée de ceux à qui l’énergie, leur mérite et leur intelligence avait valu leur position, devait – croyait-on – non seulement créer un monde où l’abondance matérielle serait justement répartie, mais où s’épanouiraient l’homme et la raison, les arts et les sciences, en un mot, un monde où le progrès matériel et mroal irait sans cesse s’accélérant. Les rares obstacles barrant encore la route au libre développement de l’entreprise privée seraient rapidement balayés. Les institutions du monde, ou plutôt de ces régions du monde soumises à la tyrannie des traditions et des superstitions, où la population avait la malchance de ne pas être originaire du nord-ouest ou du centre de l’Europe, voire de ne pas être blanche, se rapprocheraient graduellement du modèle international d’une « nation-Etat » territorialement définie, avec une constitution garantissant propriété et droits civiques, des assemblées représentatives élues et des gouvernements responsables devant elles, et parfois même la possibilité pour les gens du commun de participer à la vie politique, mais dans des limites définies de façon à garantir l’ordre social bourgeois et à éviter le risque de le voir renverser. »

Fin de cet épisode raconté avec l’enthousiasme de la bourgeoisie de l’époque…

Inutile de préciser combien tout cela semble dérisoire dans la phase actuelle du capitalisme… Notre sujet est l’histoire passée de la bourgeoisie, pas l’histoire qui se construira demain.

Mais nous sommes contraints de revenir sur cette affirmation selon laquelle la bourgeoisie ne pourrait pas être comprise là « où la population avait la malchance de ne pas être originaire du nord-ouest ou du centre de l’Europe, voire de ne pas être blanche », comme l’écrit Hobsbawm !!!

La Chine a eu une grande bourgeoisie

Citons d’abord la bourgeoisie commerçante de la soie… La route de la soie est un réseau ancien de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe, reliant la ville de Chang’an (actuelle Xi’an) en Chine à la ville d’Antioche, en Syrie médiévale (aujourd’hui en Turquie). Elle tire son nom de la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie.

La route de la soie était un faisceau de pistes par lesquelles transitaient de nombreuses marchandises, et qui monopolisa les échanges Est-Ouest pendant des siècles. Les plus anciennes traces connues de la route de la soie, comme voie de communication avec les populations de l’Ouest, remontent à « 2000 avant notre ère au moins ». Les Chinois en fixent l’ouverture au voyage de Zhang Qian entre -138 et -126. Mais la route de la soie s’est développée surtout sous la dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), en particulier Han Wudi.

Puis sous la dynastie Tang (618-907). À partir du XVe siècle, la route de la soie est progressivement abandonnée, l’instabilité des guerres turco-byzantines, puis la chute de Constantinople poussant en effet les Occidentaux à chercher une nouvelle route maritime vers les Indes. L’abandon de la route de la soie correspond ainsi au début de la période des « Grandes découvertes » durant laquelle les techniques de transport maritime deviennent de plus en plus performantes. Du côté chinois, les empereurs Ming Yongle, puis Ming Xuanzong chargent, à la même époque, l’amiral Zheng He d’expéditions maritimes similaires.

L’aristocratie commence à perdre son influence sous les Ts’in. En même temps se fait sentir, pour la première fois dans l’histoire de la Chine, celle des marchands. C’est un riche marchand, Lu Pou wei, qui a exercé la régence au temps où le « Premier Empereur » n’était encore que le prince Tcheng. Ce sont les marchands qui réclameront l’unification des poids et mesures et de l’écartement des essieux. Sous les Han, l’expansion géographique de la Chine, la conquête ou l’exploitation de nombreux pays étrangers, le développement remarquable des communications favorisent la constitution d’une riche bourgeoisie commerciale. Le sel, le fer, les chevaux, les produits de luxe, perles, soieries, or, bronze, jade, laques, épices, offrent autant de moyens de faire fortune, tandis que les classes supérieures s’enrichissent par les taxes, les corvées, le travail des artisans. D’autres fortunes s’édifient sur l’exploitation de mines, de fonderies, sur le commerce des grains, des prêts d’argent. Mais la classe des marchands ne tarde pas à encourir la défaveur générale. Déjà les philosophes de la fin des Tcheou leur reprochaient de diminuer la matière taxable et la tradition chinoise est d’exalter l’agriculture. Les lettrés Han voient d’un mauvais œil ces ennemis du paysan, avec leurs habitudes de luxe et leur cosmopolitisme, leurs activités qui engendrent l’inflation monétaire et jettent le trouble dans une économie rurale où le grain est la commune mesure des échanges. Et puis, ces nouveaux riches accaparent les terres pour y investir leurs profits. Dès le début de la dynastie, des mesures sévères sont prises contre les marchands. Ils sont lourdement taxés. Il leur est interdit de porter des vêtements de soie, d’avoir des chars, d’occuper des fonctions publiques. Plus tard, on leur retirera le droit d’acheter des terres. On gêne leurs activités en créant des monopoles d’État et des « greniers d’égalisation », p’ing ts’ang, en stabilisant les prix, en faisant aux paysans des prêts de semences et de nourriture. Mais ces mesures n’agissent que médiocrement et sous l’empereur Wou, par exemple, on voit les marchands prospérer à l’envi aux dépens de l’agriculture, négligée par de nombreux paysans qui vont chercher fortune dans les grandes villes et se livrent à des spéculations commerciales. L’industrie n’est guère représentée que par des artisans, que l’État favorise, tandis qu’il persécute les marchands. A la capitale, d’innombrables artisans exercent toutes sortes de métiers, dont beaucoup sont de véritables métiers d’art, et contribuent ainsi au luxe de la cour et des classes riches. Quant aux matières premières et à certains produits fabriqués, le gouvernement des Ts’in s’en réserve le monopole et celui-ci sera maintenu longtemps par les Han. Toutefois un débat fameux eut lieu, au cours de l’ère che yuan (86-81 av. J. C.) de l’empereur Tchao, à propos du monopole du sel et de celui du fer. Attaquées par les lettrés, ces institutions furent défendues par le yu che ta fou Sang Hong yang. La controverse fit l’objet d’un ouvrage en 10 livres, dû au lettré Houan K’ouan, le Yen tie louen (Discussions sur le sel et le fer), et publié sous l’empereur Siuan (73-49 av. J. C.). (…)

La structure de la société des Han était trop délicate pour résister à une crise grave : la révolte des Turbans Jaunes, puis les rivalités des généraux et gouverneurs provinciaux qui se disputèrent le pouvoir un demi-siècle durant sous des empereurs impuissants la détruisirent de fond en comble. La population des campagnes, que la carence de la police publique laissait sans défense à la merci des bandes armées (pirates ou soldats), s’enfuit en abandonnant ses champs (ce furent les « familles errantes », lieou li kia), ou se mit sous la protection des grandes familles là où celles ci étaient capables de maintenir un peu d’ordre. Après le passage de Tong Tcho et de ses lieutenants à Tch’ang ngan (191), toute la région avoisinante resta p.74 déserte pour plusieurs années : des centaines de milliers d’habitants de la vallée de la Wei avaient fui jusqu’aux bords du Yang tseu, où Ts’ao Ts’ao les trouva encore installés une trentaine d’années plus tard. Dans d’autres régions, les paysans, sans fuir aussi loin, se cachaient dans la montagne ou dans les marais avoisinants. Les grandes familles se défendaient mieux, fortifiaient leurs résidences, armaient leurs membres, leurs fermiers, leurs esclaves. Ainsi se constituaient des compagnies, pou kiu, de soldats privés, kia che ou kia ping. A ces noyaux de résistance s’agrégèrent les petits propriétaires, mais à un rang subordonné ; ils devinrent des protégés, yin jen. Il y en avait deux classes : les « hôtes du vêtement et de la nourriture », yi che k’o, les parents pauvres, protégés jusqu’au septième degré et qui imposaient leur entretien aux trois premiers degrés des branches prospères de la famille ; les autres formaient la foule des « hôtes cultivateurs », tien k’o. Au début du IIIe siècle, les cinq sixièmes de la population s’étaient ainsi trouvés sous la protection du dernier sixième. La situation de ces protégés, qui n’existaient pas sous les Han Postérieurs, ne ressemblait en rien à celle des colons du monde méditerranéen : ils n’étaient pas liés au sol, mais au seigneur, et celui-ci les emmenait avec lui quand il changeait de séjour. Li K’ien ayant quitté vers 190-193 son domaine de K’iu ye (dans le Chan tong actuel) à cause des troubles, pour aller s’installer à Tch’eng che (dans le Chan tong actuel, au sud de la même sous préfecture K’iu ye), qui lui paraissait plus tranquille, y emmena plusieurs milliers de familles d’« hôtes », c’est à dire de clients et de salariés de sa famille. Et quand, un quart de siècle environ après, son fils Tien devint marquis de Tou t’ing, ces trois mille familles furent de nouveau déplacés, et transférées dans son fief, près de Ye (dans le Ho nan actuel) : elles comptaient treize mille personnes. D’aussi longs déplacements devaient être rares, car transporter tant de monde coûtait cher et était fort difficile ; mais on voit à tout instant des patrons déplacer quelques dizaines de familles de leurs clients. Au début de la dynastie Tsin, dans la seconde moitié du IIIe siècle, l’empereur Wou ayant reconstitué l’unité impériale et rétabli la paix, s’efforça par tous les moyens de faire sortir les paysans de cette dépendance : en 265, il rendit la liberté à tous les engagés qui faisaient partie de l’armée, pou kiu, et la mesure fut prise encore une fois en 277. En 280, s’attaquant directement à la clientèle des grandes familles, il en fixe l’importance d’après le rang du patron : les « hôtes du vêtement et de la nourriture » ne devaient pas dépasser trois pour le plus haut dignitaire et un pour les petits fonctionnaires ; « les hôtes cultivateurs », de quinze familles pour les fonctionnaires du premier et du second rang à une famille pour ceux du neuvième rang. Ces mesures n’eurent qu’un succès limité : les paysans répugnaient à abandonner la position à laquelle ils étaient habitués, malgré ses inconvénients. Néanmoins, la population libre doubla lentement en une quinzaine d’années. Mais bientôt la guerre civile et les invasions barbares montrèrent que le gouvernement central était incapable d’assurer la sécurité des campagnes et les petites gens durent rentrer dans cette clientèle dont quelques uns avaient été libérés un instant. Cette fois ce fut définitif ; sans devenir esclaves ou serfs, ils rentraient dans la clientèle des grands et formaient peu à peu une classe intermédiaire entre les hommes libres, lang, leang, et les esclaves, nou pei : celle des clients, pou k’iu et des « familles diverses », tsa hou, que connaît encore le Code des T’ang et dont il détermine la situation juridique. Ceux qui échappaient à la « protection » furent presque tous de grands propriétaires avec des domaines très étendus. »

La route de la soie, là où la mondialisation a commencé

Quand les économies asiatiques semblaient devoir dominer le monde : non loin de l’époque de Jésus-Christ…

Vers le début de l’ère chrétienne, la concentration des terres, l’accroissement des impôts, le luxe et la corruption de la Cour impériale provoquèrent une série de révoltes populaires qui, après les réformes sociales d’un usurpateur, Wang-Mang, aboutit à un soulèvement armé général. C’est la révolte des Sourcils Rouges (18 après notre ère). L’état de nomadisme dans lequel étaient jetés les paysans expropriés, le paupérisme croissant de la paysannerie, maintenaient le pays dans un état d’anarchie permanent. Bandit devient synonyme de rebelle et dans cet état de décomposition du système impérial, chaque aventurier pouvait être sûr de recruter une armée et se poser en prétendant à l’empire. Après la prise de la capitale de l’empire Tchang-ngang (23 de notre ère) et la mort de Wang-Mang qui, fidèle en son origine surnaturelle, s’obstinait à implorer le Ciel pour éloigner les armées rivales, les candidats à la succession noyèrent l’insurrection dans le sang. L’empire des Han postérieur (25-220 de notre ère), après une courte période d’essor économique et culturel, connut le même processus de décomposition. La concentration et le regroupement des terres entre les mains des propriétaires fonciers prirent des proportions inouïes. Les paysans asservis cultivaient la terre pour des « maisons puissantes » qui possédaient des centaines de milliers de « mou ». La ruine de la paysannerie était telle qu’une partie des lettrés eux-mêmes demandaient la limitation de la propriété foncière. C’est dans cette atmosphère de décomposition du pouvoir impérial qu’éclata la grande insurrection populaire des Turbans Jaunes qui, par son inspiration taoïste, devait donner aux revendications paysannes un caractère de radicalisme révolutionnaire inconnu jusqu’alors. Elle dura près d’un quart de siècle et ne fut réprimée qu’au prix d’efforts incessants de la part du gouvernement central. Parallèlement éclata, dans l’ouest de la Chine, l’insurrection des Cinq Boisseaux de Riz ; elle devait donner naissance à un État d’un type nouveau fondé sur des principes moraux communautaires. »

Ngo Van dans « Les Turbans Jaunes »

L’histoire de la soie semble débuter, selon les découvertes récentes, en Chine entre 3000 et 2000 ans av. J.-C. (le plus vieux fragment de soie découvert en Chine datant de 2570 av. J-C.). Elle se serait poursuivie ensuite avec trois millénaires d’exclusivité durant lesquels la Chine aurait fait commerce de ce tissu précieux sans jamais en transmettre le secret. L’art de fabriquer la soie se serait ensuite progressivement transmis aux autres civilisations par le biais d’espions de tous genres (moines, princesses ...) aux pillards et aux marchands. Cependant, des découvertes récentes dans la Vallée de l’Indus (à Harappa et à Chanhu Daro), entre l’Inde et le Pakistan actuels, laissent à penser que la civilisation qui y vivait (-2800 à -1900 avant J.-C.) connaissait et maîtrisait déjà l’usage de la soie. En Chine, l’usage quotidien de la soie ne semble réellement prendre son essor que sous la dynastie des Han, c’est-à-dire deux siècles avant notre ère. À cette époque, la Chine a déjà perdu son secret puisque les Coréens, les Japonais, et plus tard les Indiens, parvinrent à le découvrir. Des allusions au tissu dans l’Ancien Testament montrent qu’il était connu dans l’Ouest de l’Asie aux temps bibliques. Les spécialistes pensent que dès le IIe siècle av. J.-C., les Chinois avaient mis en place un réseau commercial visant à exporter la soie vers l’Occident. Elle était par exemple utilisée par la cour de Perse et son roi Darius III lorsqu’Alexandre le Grand fit la conquête de cet empire. Bien que la soie fût diffusée rapidement à travers l’Eurasie, sa production resta pendant trois millénaires l’exclusivité de la Chine (avec l’exception du Japon).

Le grand commerce international de la soie a été suivi par un développement très important de l’artisanat et du commerce chinois, les commerçants chinois envahissant toute l’Asie et allant jusqu’au Moyen Orient…

Cette vivacité sociale et économique de l’empire chinois a entraîné une domination mondiale de la Chine qui a failli en faire la première nation bourgeoise du monde, avant l’Angleterre ou la France, et bien avant les USA.

Si cela ne s’est pas produit, c’est que la classe noble a montré une grande capacité de réaction et est parvenue à écraser dans le sang la première grande révolution bourgeoise au monde, celle des Turbans jaunes. Et, ce faisant, elle a non seulement ramené la Chine dans le féodalisme mais l’a fait reculer économiquement de deux cent ans, transformant le pays le plus riche et développé du monde dans le plus grand cimetière du monde.

Cela renverse l’imagerie traditionnelle selon laquelle la domination bourgeoise devait nécessairement démarrer d’occident. Et aussi celle sur les révolutions selon laquelle les révolutions nécessaires triomphent nécessairement. La nécessité sociale historique ne colle pas exactement avec la nécessité historique. Une classe dont la domination est nécessaire ne parvient pas nécessairement au niveau de la capacité historique de prendre le pouvoir. L’Histoire peut alors prendre un grand retard… puisque c’est seulement récemment que la Chine a repris le cours de sa prétention à devenir une nation bourgeoise dominante !

La Chine avait des siècles d’avance sur l’Europe dans le domaine du développement d’une série de techniques productives. Mais la puissance du pouvoir d’Etat central – fonction dans ces sociétés des besoins d’irrigation de l’agriculture – impose un processus discontinu d’accumulation de capitaux-argent. Les familles bourgeoises les plus riches voient leurs trésors régulièrement confisqués. Le capital est soumis, il se terre, il guette l’occasion de se retransformer en propriété immobilière.

L’Inde a eu une grande bourgeoisie

Dans l’Inde, soumise au régime des castes, les marchands, avec les agriculteurs, et les artisans, formaient les classes inférieures. Les grands pèlerinages vers les lieux saints, tels que Bénarès, Ellora, etc., concentraient le commerce intérieur autour des temples et le rattachaient au culte. En possession d’immenses richesses naturelles et d’une industrie remarquable, l’Inde pouvait se passer des autres pays. Dans son commerce extérieur, elle laissait donc les ennuis et les périls des longs voyages aux étrangers, qui venaient à ses frontières acheter ses produits avec de l’or et surtout avec de l’argent. Mais pour certains produits qui manquaient à l’Occident et dont il ne pouvait se passer, les épices, les matières tinctoriales, le coton, les pierres précieuses, l’ivoire et les bois de prix, l’Inde exerçait un attrait irrésistible. Ses habitants n’étaient pas navigateurs. Les étrangers abordaient à un certain point du littoral occidental. Les documents égyptiens, hébraïques et autres nous permettent d’affirmer l’existence d’un commerce suivi, dès une époque très ancienne. Ce commerce se faisait par mer en profitant du phénomène des moussons qui rapproche singulièrement les deux rivages asiatique et africain de l’océan Indien. C’est probablement dans ces parages que commença la grande navigation, que l’on se lança en pleine mer, tournant le dos aux côtes, et il est possible que ce soient de leurs ancêtres du golfe Persique que les Phéniciens aient tenu cette audace nautique qui en fit les premiers grands navigateurs de la Méditerranée et de l’Atlantique. Le commerce eut lieu d’abord entre l’Inde et l’Egypte, par l’intermédiaire de l’Arabie. Les bas-reliefs du temple de Déir-el-Bahari nous montrent la reine Hatasou, rapportant du Yémen qu’elle a conquis les produits et les animaux de l’Inde, singes, dents d’éléphant, pierres précieuses, bois de santal, à côté de ceux de Afrique, lions, girafes, bois d’ébène, plumes d’autruche et de ceux du pays, monceaux d’encens.

Dans ce commerce dont l’activité ne se ralentit pas jusqu’à la décadence de l’empire romain, le rôle des habitants de l’Arabie fut toujours celui d’entrepositaires plutôt que celui de navigateurs. Il en était encore ainsi à l’âge sur lequel nous possédons le plus de renseignements positifs, c.-à-d. dans les environs de l’ère chrétienne. C’est seulement dans le port de Muza (aujourd’hui Mauschid) que les auteurs anciens signalent la construction de gros navires capables de faire la traversée de l’Inde. Les bateaux de cuir qu’Agatharchide et Strabon attribuent aux Sabéens ne pouvaient servir qu’à un cabotage peu étendu le long des côtes et n’auraient pas été en état d’affronter la vaste traversée de l’Oman aux bouches de l’Indus. Presque tous les navires qui faisaient cette course hardie appartenaient à des ports situés au delà du golfe Persique. Agatharchide raconte que beaucoup sortaient de la Caramanie où se trouvait la fameuse échelle d’Harmozia (Ormuz ), et Lassen a prouvé (Indische Alterthumkunde, t. II) d’une manière décisive que la grande majorité étaient Indiens. Ainsi dans les relations étroites et constantes qui pendant bien des siècles existèrent entre l’Inde et l’Arabie, c’étaient les Indiens qui venaient commercer dans le Yémen plutôt que les Sabéens dans l’Inde. C’est pour cela qu’une île qui joue dans l’océan Indien un rôle fort analogue à celui de Malte dans la Méditerranée, file de Socotora (Dvipa Sukha tara, Dioscoridis), tour à tour phénicienne, grecque, syrienne, arabe, nous apparaît dans la haute antiquité comme tout à fait indienne.

À l’époque où Vasco de Gama atteignit la côte occidentale indienne, en 1498, l’Inde était donc loin d’être un pays replié sur lui-même. Les échanges y étaient intenses et dans certaines régions, comme le Gujarat, un État côtier du nord-ouest, la production artisanale de tissus appréciés dans tout l’Orient était florissante. Les caravanes de marchands de l’empire moghol, dynastie musulmane qui régnait alors en Inde, allaient jusqu’en Indonésie et en Chine à l’Est, et vers la Perse à l’Ouest.

Avec les découvreurs venaient les marchands occidentaux : les Portugais installèrent des comptoirs sur la côte ouest, bientôt suivis par la Hollande, la Grande-Bretagne et la France. Celle-ci, arrivée bonne dernière dans la course, dut se contenter de quelques comptoirs, comme Pondichéry ou Chandernagor.

Les Européens évinçaient les marchands indiens du commerce maritime avec l’étranger, ne développant un partenariat qu’avec les plus importants d’entre eux, qui servaient d’intermédiaires. La conquête de territoires se fit petit à petit. C’est la Grande-Bretagne qui s’imposa rapidement : dès le XVIIIe siècle, elle régnait en maître sur tout le sud de l’Inde.

Pendant plusieurs décennies, en particulier celles de la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales réalisa des fortunes dans le commerce des produits indiens, en particulier les épices, les cotonnades et les soieries. Elle imposa son monopole par la force et le commerce se transforma vite en pillage pur et simple. La Compagnie obligeait les paysans et les tisserands à lui vendre la totalité de leur production, aux prix qu’elle fixait. Elle écrasait les villages d’impôts, qui allaient grossir la fortune de ses actionnaires.

Résultat direct de ce pillage, la famine sévissait en 1770 au Bengale, pourtant l’un des États les plus riches de l’Inde, où la production artisanale était développée : dix millions de personnes y trouvèrent la mort… Mais la Compagnie, qui avait continué à percevoir l’impôt foncier pendant la famine et l’avait même augmenté, put se féliciter de voir ses recettes nettes s’accroître.

Cette période constitue la première phase de ce qu’on pourrait appeler le développement du sous-développement en Inde.

Le rôle du pillage de l’Inde dans la révolution industrielle en Grande-Bretagne

C’est effectivement l’argent prélevé sur le pillage de l’Inde qui finança pour une large part la révolution industrielle en Grande-Bretagne. Ces capitaux s’emparèrent au tournant des années 1800 des récentes inventions techniques, comme celle de la machine à vapeur, pour investir non plus seulement le commerce des marchandises mais leur production même. La généralisation de l’usage des machines transforma les manufactures en usines et les ouvriers en simples compléments de ces dernières. La révolution industrielle substitua la production de masse à la production artisanale.

Elle marqua une nouvelle étape de la colonisation indienne, pire que la précédente. Car si la Compagnie britannique s’était assujettie l’artisanat indien, elle en avait aussi besoin comme source première de son enrichissement. Avec l’avènement de l’industrie britannique, l’artisan indien était désormais un rival à éliminer. L’industrie textile qui se développait en Grande-Bretagne ne pouvait tolérer la concurrence des tissus indiens.

Pour les détruire, elle s’appuya sur la supériorité de la production capitaliste et bénéficia de l’assistance directe de son État. L’État britannique mit en place des droits de douane prohibitifs, interdisant pratiquement l’exportation des tissus indiens.

De grand pays producteur de tissus artisanaux, l’Inde se transforma en vaste marché pour les tissus et le fil anglais, résultats d’une production mécanisée. Entre 1824 et 1837, les importations de mousseline britannique en Inde passèrent de moins d’un million de mètres à cinquante-huit millions ! Avec pour conséquence directe que la population de Dacca au Bengale, l’une des grandes régions productrice de tissus, tomba de 150 000 à 20 000 personnes.

Le niveau de vie de la population indienne baissa inexorablement. Des millions d’artisans ruinés grossissaient les rangs de la population sans terre des villages. L’Inde devenait une colonie chargée de produire les matières premières à destination de la Grande-Bretagne et d’acheter ses produits manufacturés, sans oublier les impôts qui contribuaient encore à étrangler la population.

Même sous l’Empire moghol, où les paysans devaient fournir en impôt un tiers de leur récolte, celui-ci pouvait être modulé, voire même supprimé, lorsque la faim menaçait, après une mauvaise récolte par exemple.

Le colonisateur britannique ne se préoccupait pas de ces détails : les impôts étaient dus quoi qu’il arrive et leur volume global augmentait régulièrement.

Changement plus important encore : les colonisateurs britanniques imposèrent l’impôt en argent à la place de l’impôt en nature. Imposer l’argent dans une économie paysanne, qui en ignorait pratiquement l’usage jusque-là, conduisait à des bouleversements sociaux majeurs. Les communautés villageoises d’antan éclatèrent. Les percepteurs d’impôts sous les Moghols, les zamindars furent considérés par le pouvoir britannique comme les propriétaires du sol ; à charge pour eux de payer une redevance en argent liquide, avec la liberté de pressurer les paysans pour récupérer plusieurs fois la redevance. Cette nouvelle classe de propriétaires terriens devint le fléau de la paysannerie indienne. Et une autre catégorie de parasites fit son apparition dans les campagnes, avec l’introduction de l’impôt en argent : celle des usuriers.

L’Inde souffre aujourd’hui encore de ces deux fléaux, apportés par les colonisateurs britanniques.

Commentant la situation de l’Inde, Marx écrivait en 1853 : « Aucun doute n’est possible pourtant : les maux que les Anglais ont causés à l’Hindoustan sont d’un genre essentiellement différent et beaucoup plus profond que tout ce que l’Hindoustan avait eu à souffrir auparavant. L’Angleterre a en effet détruit les fondements du régime social de l’Inde, sans manifester jusqu’à présent la moindre velléité de construire quoi que ce soit ».

La Grande-Bretagne représentait au milieu du XIXe siècle 2 % de la population mondiale, mais 45 % de la production manufacturée ! C’est cette puissance qui lui permit de régner sur l’Inde, qui n’était pas un pays développé mais tout de même une civilisation ancienne, avec une agriculture irriguée relativement évoluée et une production artisanale qui s’exportait depuis longtemps.

La bourgeoisie commerçante, négociante et artisanale prospérait chez les Maya, les Aztèques, les Toltèques et bien d’autres sociétés de Mésoamérique

Dans l’ancien empire aztèque, « un groupe social intermédiaire et particulier se trouvait en formation et avait une origine professionnelle. Il s’agissait des marchands (pochteca) qui s’étaient constitués en superguilde, ayant leurs propres fonctionnaires, leurs tribunaux et qui probablement possédaient leurs propres terres… »

Grand commerce chez les Toltèques

On signale également la montée de la bourgeoisie commerçante à Teotihuacan, ville de vieille civilisation mésoaméricaine :

« Teotihuacàn se situe dans la plaine bien irriguée du nord-est du bassin de Mexico, près de la ville moderne du même nom. La rivière San Juan et ses affluents se jettent dans le lac Texcoco ; d’éternels printemps et une irrigation intensive permettent de faire vivre une nombreuse population, raison pour laquelle, peut-être, les agriculteurs de la période de formation récente se réunirent dans cette région et établirent progressivement des relations commerciales avec les autres régions de Méso-Amérique. (...)

Teotihuacan s’effondra au cours du 8ème siècle. Comme ses principaux édifices ont été brûlés et détruits, on pense que les plus pauvres s’étaient soulevé contre la hiérarchie. (...) Une insurrection civile fait tomber Teotihuacàn. (...) Survint un événement dramatique. Des découvertes archéologiques ont mis en évidence l’existence de combats féroces qui se seraient déroulés dans le centre de la cité, des monuments abattus et détruits, des temples profanés. (...)

La totalité du centre de Teotihuacàn fut incendiée. (...) Le déclin de l’architecture et des arts implique une catastrophe qui aurait mis fin au fonctionnement interne de la cité. Il est aussi possible que l’importance du commerce de Teotihuacàn ait minimisé le pouvoir des prêtres, la ville devenant alors plus un lieu de négoce qu’un centre rituel. Il est peut-être significatif que les combats les plus violents aient eu lieu au cœur même du centre cérémoniel. C’est là que se trouvent les signes de destruction délibérés, de profanation et d’incendie. Bien qu’il se fût agi d’une enceinte sacrée, c’est dans cette partie de Teotihuacàn que vivaient les notables et les prêtres et que se situaient les bâtiments administratifs importants. On ne trouve aucune trace de combat ou d’incendie dans les quartiers des artisans ou dans les faubourgs où habitait la plus grande partie de la population. Ces données archéologiques ont permis d’avancer que Teotihuacàn avait été le siège d’une brève mais désastreuse insurrection civile. (...)

Alors que le commerce augmentait et, avec lui, le pouvoir que détenaient marchands et artisans, un ressentiment avait pu s’élever contre l’augmentation des impôts nécessitée par le financement des ambitieux programmes des notables, des prêtres et de la bureaucratie. L’arrêt des programmes de construction dans les dernières années de Teotihuacàn peut simplement être une conséquence de la volonté des commerçants d’exercer leurs droits et de refuser de répondre aux levées d’impôts. »

source

F. A. Peterson dans « Le Mexique précolombien » :

« Les villes indiennes se spécialisaient dans certaines marchandises, comme des poteries, des étoffes, des objets de métal et autres articles d’artisanat et les échanges commerciaux entre les villes étaient extrêmement actifs. Même entre des villes distantes de plusieurs centaines de kilomètres, un commerce régulier s’effectuait. Des fouilles archéologiques ont montré que des objets trouvés en un endroit avaient leur lieu d’origine à plus de cinq cents kilomètres. Les marchandises qu’on transportait ainsi à de grandes distances étaient généralement des articles de luxe, tels que le jade, mais des matières ordinaires comme l’obsidienne, le quartz et le quartzite étaient apportées à des gens qui vivaient dans un pays de calcaire où la pierre était souvent introuvable…

Dans les régions mésoaméricaines, le commerce était généralement l’apanage des « Pochtecas », marchands voyageurs ou négociants qui formaient une superguilde où les participations étaient héréditaires et qu’on nommait Pochtecatini. Ce n’est que par permission royale que les autres pouvaient devenir des Pochteca. Ils avaient leurs juges, leurs dieux, leur rang, leurs privilèges, leur niveau social particulier.

Duran écrit à leur sujet : « Une des façons de s’assurer la renommée et la fortune était de s’occuper d’achats et de ventes ; ainsi des marchands indiens qui possédaient déjà des terres et avaient des esclaves pour les sacrifier à leur dieu, comptaient parmi les grands de la nation. »

Sahagun nous donne des détails précis : « Ces marchands parcouraient tout le pays afin de mener à bien leurs affaires, achetant ici et vendant là. Il n’existe pas de lieu où ils ne recherchent quelque objet propre à être vendu ou acheté, et peu importe pour cela qu’il fasse chaud ou froid, ou que la santé soit plus ou moins bonne. Ils sont assez audacieux pour s’en aller même en pays ennemi et ils se montrent très rusés lorsqu’ils ont affaire à des étrangers ; ils apprennent leur langage et les traitent avec bienveillance afin de s’attirer leur clientèle. Ils savent aussi où trouver des peaux d’animaux rares et où les vendre au meilleur prix. »

Les Pochteca vivaient dans des quartiers spéciaux de la ville ; la plus fameuse cité marchande était Tlatelolco, qui représentait le centre des institutions commerciales du Mexique.

Les Pochteca se divisaient en deux groupes : les Pochteca Tlatoque étaient des marchands âgés et retirés des affaires et des fonctionnaires de la guilde qui ne voyageaient plus, mais qui fournissaient les jeunes commerçants de toutes les marchandises nécessaires ; les Nahualoztomeca étaient les marchands-voyageurs.

Sahagun écrit : « Le fonctionnaire le plus important parmi ces marchands se nomme pochtecatlaitlac, ce qui équivalait à l’appeler « Gouverneur des marchands » et il tient presque lieu de père et de mère à tous les autres. »

En temps de guerre, les marchands élisaient leur propre commandant en chef appelé Quauhpoyohualtzin, et ils combattaient sous leur propre étendard. Ils avaient leurs juges particuliers, pochtecatecuhtin, qui siégeaient pour juger toutes les questions concernant le commerce et les litiges commerciaux et qui pouvaient constituer une législation particulière.

Pour bien montrer les privilèges dont jouissaient les marchands, Zurita nous dit : « Ils n’étaient tenus à aucun service personnel, ni pour les travaux publics, sauf en cas de nécessité, ni pour le travail des terres qui étaient entretenues au profit de la noblesse. » …

Et Peterson cite les dieux spécifiques des marchands : Yacatecutli pour les Aztèques, Xaman Ek pour les Mayas, Ek Chuah pour les marchands du cacao, Xochiquetzal et Quetzalcoatl à Cholula, etc…

Il poursuit : « Le marché le plus important de l’ancien Mexique était celui de Tlatelolco, ville jumelle de Tenochtitlan qui en éprouvait de la jalousie ; une des raisons de la guerre civile, qui dura de 1469 à 1473, fut une rivalité commerciale. Tenochtitlan voulut imposer son autorité et mit un impôt sur les ventes faites au marché. Lorsque les espagnols entrèrent dans Tenochtitlan, Moctezuma les emmena voir Tlatelolco et le gigantesque marché fit une vive impression sur Cortès comme sur Bernal Diaz. »

Bernal Diaz nous rend compte de son premier aperçu du marché : « Lorsque nous arrivâmes sur ce grand marché qu’on appelle Tlatelolco, nous fûmes étonnés d’y voir tant de monde et une si grande quantité de marchandises ; nous fûmes également surpris de constater le bon ordre qui y régnait et la discipline qu’on y maintenait, car nous n’avions jamais vu un tel spectacle… »

Lire encore sur la bourgeoisie des grands commerçant et négociants des pochtecas de mésoamérique

L’Afrique antique a eu de grandes villes, centres du grand commerce et d’un négoce mondial

Grand commerce en Mésopotamie

Les Babyloniens développent très tôt leur commerce ; ils exportent des produits manufacturés ; ils importent des matières premières, l’or de l’Égypte, l’argent, le plomb et le fer des montagnes du Taurus, le cuivre du Taurus et de l’Élam, les bois de construction, la dolérite, le basalte, le calcaire, des montagnes de Syrie ; le lapis-lazuli qu’ils revendent à l’Égypte et le jaspe proviennent de la région à l’est du lac d’Ourmia ; les perles et les coquilles sont pêchées dans le golfe Persique et la mer Rouge ; les parfums sont achetés en Arabie ; les premiers chevaux importés sont originaires des régions montagneuses orientales ; des esclaves sont acquis dans les pays voisins, et, par l’intervention des marchands, les soldats babyloniens tombés en captivité sont libérés de la servitude. La monnaie courante en Babylonie, c’est l’orge ; mais, dès l’époque archaïque, on se sert également de métal, de cuivre, puis d’argent, d’or au temps des Kassites. Orge et métaux sont pesés ; l’unité de poids est le grain d’orge ; 180 grains forment un sicle de 8 grammes 40 ; 60 sicles, une mine ; 60 mines, un talent. Ce système pondéral s’est propagé jusqu’en Grèce et à Rome. Dans les villes, les marchands se groupent au bazar ou au quai. Aux temps primitifs, c’est au palais et au temple que se font les principales transactions. Dès Hammourabi, des particuliers ou des sociétés exercent la profession lucrative de banquiers, et, à l’époque néo-babylonienne, certaines firmes se chargent de recueillir les impôts d’État. La vente se fait au comptant ; un écrit est nécessaire pour toute transaction importante, et les prix maxima sont fixés par l’autorité. A l’extérieur, le damgarou (commerçant, agent d’affaires) agit pour son propre compte ou pour celui du roi. S’il ne voyage pas lui-même, il prend des employés, et ses rapports avec eux sont réglés par la loi. Les commis s’en vont en caravanes à cause des voleurs de grands chemins, sur des routes formées de simples pistes contiguës, et transportent leurs marchandises à dos d’animaux ; en Babylonie même, ils utilisent surtout la berge des canaux et font volontiers des transports par eau.

Bourgeoisie en Egypte

L’Egypte, soumise à un régime des castes elle aussi, avait, surtout grâce au Nil et à des canaux de toute espèce, le commerce intérieur le plus actif. Mais ses mariniers ne naviguaient que dans ses eaux intérieures ; car jusqu’aux temps de Psammétique et de Néco, la superstitieuse Égypte eut horreur de la mer. Elle abandonna son commerce maritime et ses échanges extérieurs aux Phéniciens et en partie aux Arabes. Son commerce de terre suivait, dans l’intérieur de l’Afrique, deux voies principales, l’une qui traversait le désert de Barca, l’autre qui remontait le Nil, puis se dirigeait, par la grande et la petite oasis, vers l’Éthiopie et la côte orientale d’Afrique. Au VIIe s. av. J.-C., l’influence des étrangers commença à se faire sentir en Égypte, particulièrement celle des Grecs. Jusqu’à cette époque, la politique ombrageuse des Pharaons et l’intolérance des prêtres leur avaient hermétiquement fermé l’entrée du pays. Le roi Psammétique, en 656, fut le premier qui fit cesser cet isolement, et le commerce maritime alors se développa, mais par l’entremise des Phéniciens et des Grecs, parce que la contrée manquait de bois propres aux constructions navales.

La bourgeoisie antique a joué un grand rôle dans les premières villes de la civilisation égyptienne, avant les Pharaons

Beaucoup plus tard, au Moyen-Age, Le Caire développait une importante grande bourgeoisie

Citons également la bourgeoisie marchande des caravanes de Bédouins

L’Orient ancien a développé un grand commerce international

L’Afrique a connu également le développement d’une bourgeoisie commerçante effectuant du commerce à grande échelle

Le Proche-Orient avait également des villes commerçantes extrêmement riches et prospères et une grande bourgeoisie

Afrique antique

Le grand commerce dans l’Afrique antique

Le commerce dans l’Antiquité

L’accumulation primitive de la bourgeoisie occidentale

La bourgeoisie occidentale a profité de la décadence de la féodalité

Wikipedia n’a pas vu cet ancien développement des bourgeoisies dans le monde, sauf en Occident ou à l’imitation des Occidentaux

Même des révolutionnaires ne voient que la voie occidentale de la bourgeoisie

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