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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 2eme chapitre : Révolutions de l’Antiquité > Quelques idées fausses sur les Indiens des Amériques

Quelques idées fausses sur les Indiens des Amériques

jeudi 21 mars 2019, par Robert Paris

De multiples ethnies De multiples civilisations Mais pas seulement : de multiples modes de production divers, de multiples rapports sociaux différents, des structures sociales complètement différentes...

Quelques idées fausses sur les Indiens des Amériques

Avertissement : Cet article ne porte pas sur « les Indiens des Amériques » car cette catégorie n’existe pas. En Amérique, il en va de même que dans le reste du monde. Il n’y a pas une seule civilisation de l’Inde ou une seule de la Mésopotamie ou une seule de l’Europe. Pas plus aux Amériques ni dans un de ses pays. Il y en a des centaines et des milliers et elles sont très diverses. Au Pérou, Chavín n’est pas Nazca et Mohica n’est pas Lambayeque, ni Incas. Rien qu’au Pérou, il y a plusieurs dizaines de civilisations différentes et indépendantes. Elles n’ont pas une seule histoire mais des milliers et des dizaines de milliers d’histoires diverses et pleines de richesses, même après que le massacre colonial ait effacé bien des traces…

Les populations « occidentales » reçoivent de nombreux messages erronés sur « les Indiens » des Amériques (nord, méso-amérique et sud) et notamment ces quelques idées fausses couramment diffusées :

1- Les sociétés indiennes seraient surtout marquées par un caractère commun qui serait à la fois racial, ethnique et culturel et qui mènerait au même type de société. C’est particulièrement faux : les centaines de sociétés indiennes sont aussi diverses et opposées entre elles que les autres sociétés de la planète, si ce n’est plus !

2- Les sociétés indiennes auraient fondé des civilisations qui se seraient succédé au plan régional (par exemple en méso-amérique) de manière continue, se passant le flambeau de l’une à l’autre, de telle sorte qu’il y aurait presque une continuité des indiens antiques aux indiens de l’époque de la colonisation, les Aztèques et les Mayas étant les héritiers des Olmèques. C’est absolument faux : il y a eu de très nombreuses et profondes ruptures et la civilisation a parfois disparu complètement puis est brutalement réapparue, là aussi comme sur le reste de la planète.

3- Les sociétés indiennes seraient d’abord marquées par des croyances religieuses, toute la vie des Indiens obéissant aveuglément à ces obéissances aux dieux et la vie civile étant d’abord déterminée par ces conceptions idéologiques. Là encore, un préjugé sur les anciennes sociétés qui n’est pas spécifiquement indien, n’a-t-on pas dit que les Egyptiens étaient d’abord déterminés par les croyances des Pharaons, pour se rendre compte ensuite que le peuple égyptien des premières dynasties ne connaissaient même pas la croyance destinée exclusivement au Pharaon et à son entourage, sans parler des premières sociétés pré-pharaoniques.

4- Les sociétés indiennes ont été présentées comme particulièrement sanguinaires comparativement à celles du reste de la planète, les historiens rapportant des fleuves de sang qui auraient marqué les pyramides. là encore, cela n’a pas toujours été le cas, les sociétés indiennes florissantes, quand la pluie était au rendez-vous, étaient assez pacifiques. Les commentateurs oublient assez aisément que l’Asie ou l’Europe ont eux-mêmes été baignés dans le sang à bien des époques, l’exemple de la Chine des rois puis des seigneurs de la guerre étant particulièrement exemplaire à cet égard.

Des sociétés comme les Aztèques ou les Mayas sont présentées comme particulièrement sanguinaires et elles l’ont été, mais ce serait une erreur de croire que cela a été une constante et pas une évolution historique. Ainsi, les Aztèques, effectivement particulièrement guerriers et ayant développé leur société d’abord grâce à des guerres, n’employaient pas au départ de massacres rituels. C’est vers 1450 alors que le mauvais temps, et notamment la neige, détruisait massivement les récoltes et produisait quatre années de disette, que s’est développée la croyance selon laquelle le dieu Soleil avait besoin de sa ration de sang issu de sacrifices humains pour reprendre des forces et repartir.

5- Il est souvent dit que le mode de vie des Indiens aurait tellement de points communs que l’on pourrait parler d’une manière générale de société indienne, de conceptions indiennes, de culture indienne. Là encore, cela est complètement faux, les diverses sociétés indiennes sont très divergentes les unes par rapport aux autres, non seulement parce que ce n’était absolument pas le même peuple, pas la même histoire, pas les mêmes conditions d’existence, pas la même géographie des lieux, pas le même mode de production, pas le même mode d’appropriation (du communisme primitif à l’apparition d’une véritable bourgeoisie -appelée par exemple les pochtecas et ayant de nombreuses libertés particulières - et même d’un commerce international !), et y compris pas du tout les mêmes origines raciales. En effet, tous les Indiens ne proviennent pas du déplacement de population inuit ayant suivi les troupeaux sur le détroit de Behring. Très certainement, certaines populations de Polynésie, d’Australie, de Chine et d’Afrique, notamment d’Egypte, ont dû réussir à franchir les océans à certaines époques, expliquant les types humains, négroïdes ou occidentaux, que l’on trouve notamment chez les Olmèques.

6- La première « idée » fausse que les colons occidentaux ont diffusée, c’est un mensonge grossier selon lequel les Indiens étaient arriérés, que c’étaient des peuples barbares et, à l’époque, religieux, gouvernants, classes dirigeantes occidentales et colons affirmaient que ce n’étaient pas vraiment des humains mais des animaux !!! Ils ne pouvaient pas avoir construit de grandes civilisations, avec une culture, un art, des croyances développées, une connaissance scientifique, astronomique notamment, de la littérature, des mathématiques, etc. Mais la réalité est tout autre : par exemples les sociétés indiennes ont inventé le zéro des mathématiques plus tôt que l’Inde et même un millénaire plus tôt que l’Europe occidentale ! Bien entendu, on sait maintenant que l’Eglise a eu besoin pour diffuser ce gros mensonge de détruire de tonnes de textes aztèques et mayas notamment, de brûler les codex, de détruire des richesses artistiques et culturelles innombrables, en prétendant ainsi combattre des pensées démoniaques ! Les véritables démons destructeurs étant dans ce cas bien sûr… occidentaux !

7- Ensuite, ils ont découvert des sociétés guerrières, des Mayas, des Aztèques, des Chichimèques, des Iroquois et des Chéyennes et ils ont alors déclaré que « les Indiens » étaient sanguinaires, qu’ils ne vivaient que pour massacrer leurs semblables, pour nourrir un bain de sang, sous prétexte de satisfaire le dieu Soleil ou le dieu de la guerre ou encore celui des ténèbres ! Cette idée que les Indiens se caractérisent d’abord par un bain de sang humain court toujours. Elle blanchit un peu le génocide des Indiens pratiqué par les Occidentaux, des colons aux habitants des USA. Rappelons que jamais les tribus indiennes n’avaient éradiqué radicalement la population humaine, ni menacé de le faire, aux Amériques, ni au nord, ni au sud, ni en méso-amérique !

8- Un autre mythe prétend que c’est involontairement que les Occidentaux ont détruit les Indiens, essentiellement en leur amenant des maladies. Mais c’est omettre que, jusqu’à une époque récente, la société occidentale a agi consciemment pour supprimer physiquement les Indiens, leur imposant de ne plus avoir d’enfants par des politiques anti-indiennes des autorités de santé. C’est omettre que l’on a parqué ce qui restait des tribus indiennes dans les zones les plus inhospitalières, qu’on a systématiquement acheté et corrompu leurs chefs, qu’on a consciemment cassé ces peuples à coups de fric et d’alcool. C’est une véritable guerre militaire, économique et culturelle qui a été menée contre eux et qui n’a toujours pas complètement mené à la victoire, les Indiens continuant de résister courageusement… Certains pays comme le Guatemala sont encore détruits par l’effort des classes dirigeantes occidentales de se débarrasser des Indiens !

9- Un autre mythe sur les Indiens se retrouve aussi dans les études sur les autres peuples : il s’agit du mythe étatiste selon lequel ce seraient les grands Etats qui auraient découvert toutes les avancées culturelles, artistiques, artisanales, des peuples alors que c’est le contraire : ce sont les avancées en question qui ont apporté le progrès économique, permettant ensuite un surproduit collectif, le développement de la division du travail, la formation de familles plus riches, l’apparition de classes possédantes bien avant que naissent les Etats. Nombre de sociétés indiennes très développées, ayant permis l’apparition de classes possédantes, n’avaient pas connu l’apparition de l’Etat et elles possédaient déjà des connaissances, des techniques, des sciences, des arts et artisanats très développés. Mais ces sociétés n’avaient pas d’armée permanente, pas de police permanente, pas toujours de palais ou de temples. Ces derniers n’apparaissent que beaucoup plus tard dans le développement des sociétés.

10- On a souvent voulu faire croire que les Indiens étaient beaucoup plus en retard au point de vue développement sur les autres continents et c’est encore une idée fausse ! Des sociétés indiennes ont développé leur écriture et leur calcul en même temps qu’en Egypte ou en Asie, quand les Européens, par contre, n’en étaient pas capables ! Les capacités artisanales, architecturales et artistiques des civilisations indiennes nous étonnent encore et on ignore toujours comment ont pu être bâtis certains édifices gigantesques ou comment ont pu être déplacées les grosses pierres basaltiques à l’origine des têtes sculptées des Olmèques.

11- Le type d’erreur la plus courante consiste à prétendre qu’un seul type de société correspondrait aux mentalités et aux croyances indiennes. C’est absolument faux : les sociétés indiennes parcourent tous les types de sociétés imaginables : matriarcales et patriarcales, collectivistes et individualistes, fondées sur la propriété collective, sur la propriété étatique ou sur la propriété privée, sociétés agraires mais aussi sociétés de chasseurs-cueilleurs les précédant, nomades comme sédentaires, mettant en avant les capacités guerrières, les capacités artistiques, les capacités magiques, les capacités commerciales, les capacités agricoles, etc. Une même ethnie et une même société indienne a parfois duré suffisamment longtemps pour changer complètement de caractère, pour passer par exemple d’une société guerrière à une société pacifique et commerciale, comme c’est le cas de Teotihuacan.

12- Une autre erreur de conception historique consiste à affirmer que ces sociétés étaient figées, sans évolution possible, devaient nécessairement chuter face au monde occidental, développé et centralisé. C’est tout à fait erroné. Les sociétés indiennes témoignent, au contraire, d’une histoire dynamique, avec des changements brutaux, avec une histoire des classes dirigeantes aussi riche et complexe que celle des autres continents, aussi pleine de rebondissements, de révolutions et de contre-révolutions, sociales comme politiques. Une société indienne arrivée à un stade avancé était généralement entourée de diverses sociétés indiennes à toutes les sortes de niveaux de développement qui restaient en relation avec la société plus développée, qui était souvent victime de ses razzias et mis en esclavage ou subissant le travail forcé. Les sociétés plus « primitives » pouvaient aussi être partiellement transformées par le contact culturel et politique des sociétés plus avancées. Mais ces vieilles sociétés étaient tribales quand les plus avancées avaient des Etats, des classes sociales, des systèmes politiques, juridiques, relationnels beaucoup plus modernes que le tribalisme ethnique, communautaire et communiste. Les tribus, les castes, les familles de type gentilices, les classes sociales, tous ces niveaux successifs d’organisation sont apparus, en rapport avec des changements du mode de production de la société comme partout dans le monde.

Nous sommes souvent influencés pour nos interprétations des sociétés les plus anciennes par les mythologies des sociétés plus développées dont l’écriture a pu être traduite. Mais on ne peut pas comprendre ce qui fondait les anciennes sociétés en se contentant de cette interprétation plus moderne, celles Aztèques ou des Mayas datant de l’époque coloniale.

13- Pour l’Antiquité et le Moyen-Age, pour les peuples indiens comme ailleurs dans le monde, les historiens essaient souvent d’oublier les classes sociales, leurs luttes, leurs combats révolutionnaires, pour tenter de comprendre les sociétés. Ils tentent de trouver une interprétation dans laquelle l’idéologie domine la société et les relations sociales et économiques, inversant les interactions réelles. Ils s’étonnent dès lors de ne pas comprendre à quoi correspondent les chutes brutales des sociétés, ou l’apparition des Etats ! L’Etat n’est que la réponse aux révolutions sociales ! La plupart des civilisations ont été balayées par des révolutions sociales, bien plus que par des guerres ! Ainsi, même les colonisateurs se sont appuyés sur les sentiments révolutionnaires des peuples opprimés pour renverser les Mayas ou les Aztèques !

L’exemple le plus intéressant de thèse selon laquelle il y aurait une seule civilisation indienne est exposé ainsi par Peterson dans « Le Mexique précolombien » à propos des civilisations indiennes de Méso-Amérique :

« Le terme « mésoaméricain » a été forgé par le Dr Kirchoff pour délimiter géographiquement cette région à la civilisation avancée à l’intérieur de laquelle les caractéristiques culturelles des peuples étaient semblables, formant un ensemble cohérent auquel participaient tous les habitants. La « Mésoamérique », au temps de la conquête espagnole, atteignait au sud une ligne allant de l’embouchure du Motagua au Guatemala, par le lac Nicaragua, jusqu’au golfe de Nicoya dans l’Etat de Costa Rica. La limite nord était tout entière comprise dans le Mexique, depuis le Panuco, en suivant la Lerma, jusqu’au Sinaloa.

Kirchoff considère que les traits culturels suivants sont les caractéristiques de la civilisation mésoaméricaine : un certain type de bâton à creuser la terre (coa) ; le fait de constituer des jardins en gagnant du terrain sur l’emplacement des lacs (chinampas) ; la culture d’une sorte de sauge à feuille de tilleul (chia) ; l’utilisation de certaines graines pour un breuvage ou pour une huile destinée à lustrer les peintures ; la culture du maguey pour son jus (aguamiel) et pour ses fibres tissées et employées pour les vêtements, ou pour fabriquer une boisson alcoolisée (pulque) ; la culture du cacao ; la méthode de moudre le maïs préalablement amolli par de la chaux ou des cendres ; des boulettes d’argile pour les surbacanes ; des ornements divers en argile, bâtonnets passés dans la lèvre ou autres ; une méthode de polissage à l’aide d’obsidienne ; des miroirs en pyrite ; des tubes de cuivre servant à percer la pierre ; des vêtements ornés de poil de lapin ; des sabres de bois garnis d’éclats de silex ou d’obsidienne (manquanhuit) ; une armure sous forme de corselet bourré de coton (ichcahuipilli) ; des boucliers à deux poignées ; des vêtements d’une seule pièce à l’usage des guerriers ; des turbans, des sandales à talons ; des pyramides à gradins ; des sols revêtus de stuc ; des emplacements comportant des cercles, pour jouer à la balle ; une écriture hiéroglyphique ; des signes en guise de nombres, dont la valeur variait suivant leur position ; des livres d’images se repliant comme un paravent ; des chroniques et des cartes historiques ; l’année de 18 mois de 20 jours chacun, plus 5 jours « inutiles » ; une combinaison de 20 signes et de 13 nombres formant un cycle de 260 jours ; la combinaison des deux premières périodes ; des jours fastes ou néfastes ; des prénoms donnés d’après le jour de la naissance ; l’emploi rituel du papier et du caoutchouc ; des sacrifices de cailles ; certaines formes de sacrifices humains, comme l’usage de brûler vives les victimes ; des danses exécutées en revêtant la peau de la victime ; le sacrifice du cœur de la victime ; l’usage d’attacher la victime à une pierre pour un combat de gladiateurs ou à une sorte de plate-forme élevée ; l’auto-sacrifice, c’est-à-dire la coutume d’extraire soi-même le sang de diverses parties de son corps ; la danse sur le haut d’un poteau ou un jeu imitant un vol (volador) ; la coutume de donner aux chiffres 4 et 13 une signification rituelle ; l’usage de boire l’eau où un parent défunt avait été baigné ; des marchés spécialisés et subdivisés selon les produits à vendre ; des marchands faisant de l’espionnage ; des organisations militaires et des guerres faites pour se procurer des victimes sacrificielles (Xochiyaoyotl).

En plus de ces particularités, il existait un certain nombre de traits communs à la région mésoaméricaines et à d’autres grandes régions culturelles d’Amérique, telles que le sud-ouest ou région aride de l’Amérique du nord, le sud-est de l’Amérique du nord, le Chibcha, les Andes et l’Amazonie. Chacune de ces régions ne possédait pas forcément tous ces éléments culturels, et d’autres coutumes, qu’on pouvait trouver également en dehors de la région mésoaméricaine, sont aussi caractéristiques de ce pays ; l’usage de la céramique pour des ustensiles et des effigies ; la culture du maïs, des haricots et des courges ; l’usage de garder la tête d’un ennemi comme trophée ; le cannibalisme rituel ; la confession ; la culture du coton ; les constructions en pierre ; la culture de jardins en terrasses ; les travaux d’irrigation ; les ponts suspendus ; des radeaux faits de calebasses ; l’emploi de papayes, des sapotilles ; l’élevage des chiens pour l’alimentation ; la domestication des dindons et des canards sauvages ; en ce qui concerne les armes : l’emploi des lances, des boucliers tissés ; la connaissance de la métallurgie ; des routes pavées ; l’aspersion des sanctuaires avec du sang sacrificiel ; un éventail en vannerie pour attiser le feu ; des assiettes plates en argile pour cuire les « tortillas » (comal) ; un jeu de balles où les balles de caoutchouc ne doivent pas être touchées avec la main ; un tambour de bois muni des deux langues ; l’habitude des bains de vapeur (temazcal) ; des écoles militaires pour les garçons ; une instruction générale donnée par l’Etat. »

Ce qui précède démontre que la zone mésoaméricaine a été très interactive, les diverses techniques et spécificités artisanales, artistiques, culturelles et religieuses se communiquant d’un peuple à un autre. Cependant juger d’une société sur des techniques ou des idéologies, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Des sociétés de type très différentes ont eu le christianisme comme religion mais cela n’efface pas leurs diversités sociales ou politiques, les modes de production différents qui ont adapté la même idéologie religieuse à leurs besoins divers. Le type de constructions architecturales ou le type de techniques de décoration n’indique pas le type de société, leur architecture sociale et politique.

Le même Peterson souligne que l’on peut tout aussi bien remarquer des divergences essentielles entre les diverses civilisations, y compris entre celles qui se sont développées dans la zone mésoaméricaine.

Ainsi, les Olmèques semblent spécialistes en magie et en travail de la pierre et il ne semble pas que tous leurs secrets se soient transmis aux autres peuples et civilisations. Un grand nombre de leurs connaissances ne proviennent absolument pas de sociétés qui les ont précédées.

Les préjugés globalisant sur les civilisations indiennes ont cours aussi bien en ce qui concerne l’Amérique du nord. Les interprétations sont nombreuses qui font des sociétés indiennes telles que les occidentaux les ont rencontré dans les grandes plaines, c’est-à-dire des cavaliers guerriers nomades, un archétype incontournable et c’est un contresens majeur. Là encore, la distance entre nos sociétés et les sociétés archaïques fait que nous avons l’impression de voir un seul type de société là où il y en a un très grand nombre.

Même si Peterson trouve que les religions sont générales aux civilisations indiennes, il relève que toutes les sociétés indiennes précédant 1500 av. J.-C. ne présentent pas d’inhumation des cadavres, pas de représentations humaines et pas de manifestations d’une quelconque religion. Or, d’innombrables sociétés indiennes se sont développé bien avant 1500 av. J.-C.

On trouve des grands commerçants chez les Mayas, dans la civilisation de Teotihuacan ou chez les Aztèques mais la plupart des civilisations ne pratiquaient le commerce qu’à toute petite échelle ou pour certains produits particuliers dont ils ne disposaient pas.

Ainsi, quand on regarde de loin, on pourrait croire que « tous les Indiens ont le même type ethnique » mais c’est complètement faux ! Il est certain que plusieurs sortes de races humaines sont à l’origine des ethnies indiennes et peut-être même toutes les sortes de races humaines !!!

En fait, dès qu’on connaît des détails historiques sur une société, on y trouve des similarités avec l’époque moderne, des affrontements de personnes, d’institutions, de pouvoirs, de classes, d’Etats, des changements liés à des accidents historiques, tout un déroulement extraordinairement dynamique. On est très loin de cette image d’une société figée sans cesse identique à elle-même seulement capable de se copier elle-même !!!

Terminons en comparant un récit de ce qu’était la société des indiens Iroquois et un autre récit sur ce que représentait la société des indiens Aztèque. On verra entre eux le fossé de conceptions, de fonctionnement social, de niveau de développement, et bien d’autres différences de tous types. On remarquera tous les stades de développement depuis les chasseurs-cueilleurs nomades jusqu’à l’apparition des classes sociales et de l’Etat, d’une société communiste primitive à une société esclavagiste ou féodale.

Howard Zinn décrit ainsi la société iroquoise dans « Une histoire populaire des Etats-Unis » :

« Aux environs de l’an 500 de notre ère, tandis que cette culture des Moudbuilders (vallée de l’Ohio) commençait à décliner, une autre civilisation se développait plus à l’ouest, dans la vallée du Mississipi, centrée sur l’actuelle région de Saint Louis. Cette civilisation avait développé une agriculture sophistiquée et réunissait des milliers de villages, édifiant également près d’une métropole indienne qui semble avoir abrité quelque trente mille personnes, de grands tumulus de terre qui faisaient office de sépultures ou de lieux cérémoniels. le plus grand de ces édifices avait 300 mètres de haut et une base plus grande que celle de la Grande Pyramide d’Egypte. Dans cette cité, appelée Cahokia, on trouvait fabricants d’outils, tanneurs, potiers, bijoutiers, tisserands, saliniers, graveurs sur cuivre ainsi que de talentueux céramistes. On y a également découvert un suaire funéraire composé de douze mille perles de coquillages.

Des monts Adirondacks jusqu’aux Grands Lacs, sur le territoire actuel de la Pennsylvanie et du nord de l’Etat de New York, vivait le plus puissant groupe de population du Nord-Est américain : la Confédération iroquoise, qui réunissait les Mohawks (« le peuple du Silex »), les Oneidas (« le peuple de la Pierre »), les Onondagas (« le peuple de la Montagne »), les Cayugas (« le peuple de la Terre ») et les Senecas (« le peuple de la Grande Colline »). Des milliers de gens unis par une langue commune : l’iroquois.

Dans la vision du chef mohawk, Hiawatha, le légendaire Dekanawida s’adressait aux Iroquois en ces termes : « Nous sommes unis, tous ensemble, par le grand cercle que forment nos mains. Un cercle si fort que si un arbre venait à tomber dessus il ne tremblerait ni ne se romprait. Ainsi, notre peuple et nos petits-enfants resteront dans le cercle en parfaite sécurité, dans la paix et le bonheur. »

Dans les villages iroquois, la terre était détenue et travaillée en commun. La chasse se faisait en groupe et les prises étaient partagées entre les membres du village. Les habitations étaient considérées comme des propriétés communes et abritaient plusieurs familles. La notion de propriété privée des terres et des habitations étaient parfaitement étrangère aux Iroquois….

Les femmes jouaient un rôle important et avaient un statut respecté dans la société iroquoise. En effet, le lignage s’organisait autour de ses membres féminins dont les maris venaient rejoindre la famille. Chaque famille élargie vivait dans la « grande maison » et lorsqu’une femme désirait se séparer de son mari elle déposait simplement les affaires de ce dernier devant la porte.

Les familles formaient des clans et une douzaine ou plus de clans pouvaient former un village. Les femmes les plus âgées du village désignaient les hommes habilités à représenter le clan aux conseils de village et de tribu. Elles désignaient également les quarante-neuf chefs qui composaient le grand conseil de la Confédération des cinq nations iroquoises. Elles assistaient aux réunions de clans, se tenaient derrière le cercle formé par les hommes qui discutaient et votaient les décisions. Si ces derniers allaient dans un sens trop éloigné de celui qu’elles souhaitaient, elles pouvaient les démettre et les remplacer.

Les femmes surveillaient également les récoltes et s’occupaient de l’administration générale du village tant que les hommes étaient à la chasse ou à la pèche. En outre, comme elles fournissaient les mocassins et la nourriture pour les expéditions guerrières, elles avaient également un certain contrôle sur les affaires militaires…

On enseignait aux enfants iroquois aussi bien l’héritage culturel de leur peuple et la nécessaire solidarité entre tribus que le devoir de ne pas plier devant un quelconque abus d’autorité. On leur enseignait aussi l’égalité des statuts et le partage des possessions. Les Iroquois ne punissaient jamais cruellement leurs enfants. Le sevrage et la toilette n’étaient pas imposés autoritairement et les enfants étaient autorisés à franchir graduellement et de façon autonome ces étapes de leur éducation…

Gary Nash dépeint ainsi la culture iroquoise : « Nulle loi, ni ordonnance, ni shérifs, ni gendarmes, ni juges, ni jurys, ni cours de justice, ni prisons – tout ce qui compose l’appareil autoritaire des sociétés européennes -, rien de tout cela n’existait dans les forêts du Nord-Est américain avant l’arrivée des Européens. »

On comparera cet exposé rapide de la société indienne iroquoise avec ce récit de Peterson qui rapporte brièvement la société aztèque, des origines à l’époque de l’empire, dans « Le Mexique précolombien » :

« A une époque très reculée de l’histoire, les Aztèques n’étaient que l’une des nombreuses tribus errantes et ils ne comptaient sans doute pas plus de mille âmes. Quand le groupe devenait trop important, une fraction de ses membres s’en séparait…

Il nous est impossible de retrouver la trace des migrations aztèques jusqu’au moment où ce peuple atteignit Tula, l’ancienne capitale des Toltèques. A partir de cette époque les relations sont plus concrètes. Après la destruction définitive de Tula, les Aztèques se déplacèrent ; ils ne restaient jamais longtemps au même endroit, mais ils allaient d’établir sur les terres d’autres peuplades, passant cinq ans ici, quatre ans là, et vingt ans ailleurs… Les Aztèques restèrent à Chapultepec d’environ 1250 à 1298 et y bâtirent même un petit temple. Ils se firent beaucoup d’ennemis à cause de l’habitude qu’ils avaient de prendre la femme de leur voisin et aussi à cause de leurs sacrifices humains révoltants…

Les Aztèques s’établirent alors dans les îles marécageuses et inhabitées du lac Texoco… Après s’être établis sur ces îles boueuses, les Aztèques tombèrent sous la domination du vieux roi Tépanèque Tezozomoc d’Azcapatzulco pour lequel ils s’étaient battus qui leur adjoignit pour chacune de leurs villes, Tenochtitlan et Tlatelolco, des gouverneurs d’origine de l’ancienne lignée toltèque…

Les Aztèques commencèrent à organiser le soulèvement de tous les peuples voisins contre les Tépanèques. La révolte qui débuta en soulèvement confus, puis prit de l’ampleur grâce aux forces armées de Huexotzingo, se termina par la défaite et la destruction des Tépanèques. Pour cette victoire d’Itzcoatl et de Tenochtitlan, d’autres secours importants vinrent de Tlaxcala, Xaltocan, Texcoco, Tlatelolco et Tacuba, mais les historiens aztèques minimisèrent l’aide apportée par ces alliés…

La triple alliance victorieuse comportait les camps des trois villes de Tacuba, Texcoco et Tenochtitlan… Les Aztèques qui avaient seulement voulu se rendre indépendants des Tépanèques se trouvèrent possesseurs d’un empire. A mesure qu’arrivaient en masse les tributs payés par les diverses villes assujetties, ils se rendirent compte des profits qu’ils pouvaient tirer de leurs conquêtes.

La caste militaire, encore à ses débuts, découvrit que le prestige, les premières places et la fortune devenaient à leur portée.

Les Aztèques apprirent comment choisir leurs alliances et comment former et administrer un empire. Le vieil empire Tépanèque fut scindé : Tlacopan prit à son compte la région ouest de la vallée et eut les Tépanèques sous son autorité. Tenochtitlan-Tlatelolco eurent tout le territoire nahua du nord et du sud, et Texcoco reprit son ancienne région de l’est de la Vallée. La triple alliance, qui devait gouverner le Mexique pendant plusieurs générations, commença à étendre sa domination dans toutes les directions. Itzcoatl poursuivit ses conquêtes comme chef suprême des forces alliées et s’empara de presque toute la vallée de Mexico et d’une partie de l’Etat actuel de Morelos, mais il mourut en 1440, avant d’avoir pu réaliser ses autres projets.

Moctezuma Ilhuicamina, successeur d’Itzcoatl, témoigna d’une activité encore plus grande vis-à-vis de l’extension de l’empire aztèque. Il conquit une autre partie de Morelos, la région mixtèque et le grand territoire en forme de croissant qui est au nord et à l’est de la vallée s’étendant de Xilotepec dans l’Etat actuel d’Hidalgo, jusqu’à Cosamaloapan dans le Vera-Cruz.

C’est avec lui que prirent naissance la fureur impérialiste et l’arrogance extraordinaire des Aztèques. La façon hautaine dont il traita Tlatelolco, Texcoco et Tlaxcala, fit que leurs relations se détériorèrent. Il s’appropria certaines possessions de Texcoco et une guerre ouverte éclata avec Tlaxcala.

Le roi Nezahualcoyotl de Texcoco évita bien des occasions de guerre avec les Aztèques. A sa mort la guerre civile éclata entre Tenochtitlan et Tlatelolco.

Vers 1450 se produisirent de terribles famines et des guerres religieuses eurent lieu entre les Aztèques, Huexotzingo, Tlaxcala, Chalco et d’autres voisins…

Par toute une série de batailles, Moctezuma envahit le pays des Mixtèques. Il prit Coixtlahuaca…

Les trois plus puissants souverains de la vallée moururent à quelques années les uns des autres. Cuauhtlatoa, de Tlatelolco, mourut en 1467. Moctezuma de Tenochtitlan en 1486 et Nezahualcoyotl en 1472. Leurs successeurs ne sympathisèrent guère et oublièrent les liens amicaux qui avaient été forgés par la défaite des Tépanèques…

A cette époque, il y avait des garnisons disséminées dans plusieurs points de l’empire aztèque et les peuples soumis étaient l’objet de déportations massives destinées à prévenir toute rébellion. Les Aztèques imposaient habituellement les fonctionnaires ou les gouverneurs de leur choix aux populations conquises et envoyaient des collecteurs d’impôts pour s’assurer le paiement du tribut…

Le chef aztèque Axayacatl, à cause d’un soulèvement, dû reconquérir une partie du territoire déjà conquis par ses prédécesseurs… Il envahit la vallée de Toluca et vainquit le peuple Matlatzinca vers 1470… Il attaqua les Tarasques qui venaient de se réunir sous l’autorité d’un chef puissant et étendit de nouveau sa ligne de conquêtes jusqu’à Tlaximaloyan et à Michoacan, où il subit une sérieuse défaite… Axayacatl consacra ses dernières années à conquérir le pays qui entoure l’Etat de Tlaxcala, et il réussit à investir complètement cet Etat ; si bien que lors de l’arrivée des Espagnols, c’était encore un îlot de résistance farouche…

Avant de mourir en 1481, Axayacalt battit encore Tlatelolco mais il lui a fallu pour cela plusieurs années de guerre…

Moctezuma II était le fils d’Axayacalt. Sa mère était originaire de Tula et descendait de la maison royale toltèque. Il avait un frère qui était plus en faveur que lui en ce qui concerne la succession royale, qui était plus porté à la guerre que lui, et qui aurait dû régner, mais qui fut tué prés du Popocatapetl au cours d’une des nombreuses batailles livrées contre Huexotzingo.

Ainsi Moctezuma qui s’était d’abord consacré au service des dieux, dut guerroyer et se distingua par sa bravoure. Il prit quarante-trois villes, principalement dans le coeur de l’Oaxaca, atteignit Tlappan (Guerrero) et était sur le point d’entreprendre des campagnes dans l’isthme de Tehuantepec lorsque Cortès mit un terme à ses projets.

Il conquit quelques villes mixtèques ou zapotèques, dans des lieux si élevés qu’il dut utiliser des échelles de siège pour y atteindre. Quand les espagnols arrivèrent, les Aztèques avaient conquis à peu près la moitié de la partie mexicaine de la région mésoaméricaine. Moctezuma imprima à son empire un caractère nahua…

Une grande partie de ce qui est maintenant la République mexicaine était indépendante des Aztèques ; au nord, des tribus non sédentaires erraient dans des régions semi-désertiques, dont les Aztèques se souciaient peu, et il existait aussi les sauvages Tarasques, qui avaient deux fois triomphé de ceux qui prétendaient les conquérir. Au sud, dans l’Etat de Guerrero, se trouvait un territoire libre occupé par un peuple à présent éteint, les Yope, territoire appelé Yopetzinco. Au sud-est, le long des côtes du Pacifique, s’étendait une étroite région que Moctezuma aurait probablement attaquée sans délai.

Les Aztèques laissèrent les Maya à peu près tranquilles. Ceux-ci, malgré leurs dissensions intérieures, étaient encore un peuple puissant ; de plus, leur pays était éloigné et, à cause de ses montagnes et de ses marécages, il était d’un accès difficile. L’Etat de Tlaxcala resta indépendant et un mur colossal fut élevé tout autour. Enfin, dans la région nord-est du Mexique était située la province libre de Metztitlan qui avait repoussé plusieurs attaques aztèques avec l’aide de ses alliés huaxtèques et chichimèques.

Il est difficile de dire où se serait arrêté l’empire aztèque si les Espagnols n’étaient pas venus. Sans doute y aurait-il eu des luttes très vives avec les Maya ; les Mixtèques et les Zapotèques d’Oaxaca s’étaient alliés, et on a de bonnes raisons de penser que des tribus voisines, telles que les Mixe et les Chimantèques, auraient pu se joindre à eux et former une coalition des peuples du Mexique méridional qui se serait opposée aux Aztèques.

Les peuples du nord et de l’ouest étaient très dangereux et auraient pu se joindre aux autres contre les Aztèques. Bien des peuples de l’empire n’étaient soumis qu’en apparence et maugréaient contre le tribut à payer. Les nations conquises attendaient anxieusement qu’une occasion se présentât de porter un coup fatal à l’empire qui aurait pu aussi bien tomber par son propre poids, comme l’avaient fait auparavant les empires maya, totomaque, toltèque et celui de Teotihuacan…

L’empire de Moctezuma était formé d’environ trente provinces, chacune ayant une ville centrale pour la perception des impôts et beaucoup étant dotées de gouverneurs imposés pour leur exploitation. L’organisation politique et sociale, qui, à l’origine, comportait une sorte de démocratie paysanne, évolua en théocratie militaire aux traditions qui s’établissaient de plus en plus solidement et où se constituait une noblesse héréditaire.

Cinquante ans de plus se seraient passés, qu’on aurait vu y croître une société de type féodal, avec en bas de l’échelle sociale des péons qui n’auraient pas pu quitter les terres qu’ils ne possédaient pas, et au niveau supérieur une noblesse bien établie qui aurait possédé et les terres et les esclaves.

L’esclavage était si répandu dans l’empire aztèque que les nobles mexicains écrivaient à Charles-Quint : « Nous avons autant besoin de nos esclaves que vous des vôtres. » (…)

La capitale aztèque, Tenochtitlan, située au milieu du lac Texcoco, était, en 1520, l’une des plus belles villes du monde. Tous les écrivains espagnols du temps de la conquête témoignent de sa splendeur et de son luxe. Les pyramides à gradins, dont une vingtaine au moins s’élevaient sur le lac même, étaient revêtues de stuc et peintes de teintes vives. Sur les plazas immenses, disséminées à travers la ville, des milliers de danseurs participaient à des cérémonies pleines de couleur. Des idoles en pierre et des stèles commémoratives se voyaient à chaque pas. Les énormes greniers de l’Etat, les édifices du Trésor, les arsenaux, se dressaient au centre de la ville. Des bas-reliefs représentant des serpents et des guerriers ornaient les murs qui entouraient la cour centrale. Les maisons étaient blanchies à la chaux et polies, si bien qu’on les eût dites faites en argent. Les jardins botaniques et zoologiques apportaient à la ville une note de verdure et de couleur exotique. Les arbres et les fleurs poussaient partout en abondance. Les nobles personnages passaient, vêtus de somptueux costumes aux brillants coloris, parés de bijoux de jade et de plumes rares. On apercevait, au hasard de leur course, les messagers impériaux, occupés à quelque mission…

L’éducation de l’enfant commençait dès sa naissance avec les longs discours prononcés par ses parents et sa famille où l’on annonçait le destin du nouveau-né… Les enfants aztèques entendaient constamment leurs parents discourir à leur profit sur leur destin, leurs devoirs, les mœurs, la morale…

Les collèges perpétuaient les distinctions sociales et étaient de deux types différents : tous les garçons étaient obligés d’aller à l’un ou à l’autre de ces collèges. Celui appelé Telpochcalli (Maison de la Jeunesse) faisait des garçons des classes moyennes de bons citoyens et des soldats zélés. Les élèves nobles y étaient l’exception. Il existait un Telpochcalli dans chaque calpulli ou clan et ce collège était rattaché au temple. Les Telpochcalli préparaient les jeunes gens à la guerre, mais leur donnaient aussi une stricte discipline morale et leur enseignaient la religion, l’histoire, les anciennes coutumes, le chant, la danse, la musique, en mettant un accent spécial sur les devoirs du citoyen.

Dans les collèges, un dur travail et des châtiments sévères étaient la règle acceptée… Dans chaque Telpochcalli, celui qui ne rentrait pas au collège pour dormir était puni, quoique les élèves aient été autorisés à rentrer dans leur foyer pour prendre leur repas. Ils allaient tous ensemble au travail : ils fabriquaient des briques d’argile, édifiaient des maisons, travaillaient la terre, creusaient des fossés et ainsi de suite…

Tout jeune homme qui prenait plusieurs fois part à une bataille sans faire de prisonnier était tourné en dérision et mis en disgrâce. Il pouvait quitter le collège, mais ne pourrait jamais porter de beaux vêtements, ni de bijoux, ni avoir aucune situation importante dans la communauté…

L’autre type de collège appelé Calmecac (« Rangée de Maisons »), du niveau des études élémentaires, avait pour but de préparer les garçons les mieux doués à la prêtrise ou en vue de situations élevées aussi bien militaires que politiques et on n’y acceptait que les fils soigneusement choisis des familles nobles et les enfants les plus intelligents d’autres classes sociales…

Les jeunes filles aztèques connaissaient, elles aussi, une discipline très stricte…. Les femmes étaient censées avoir les oreilles bouchées et les bouches closes… Parler à table leur était défendu et elles devaient rester silencieuses pendant de longues heures…

Les Aztèques avaient débuté par une organisation purement tribale, basée sur les liens de parenté et sur un type de démocratie paysanne dirigée par de sages Anciens au prestige reconnu, qu’il fût d’origine militaire ou religieuse. Cependant, une théocratie militaire ne tarda pas à se former, théocratie où se distinguaient des classes et des castes au pouvoir et à la fortune héréditaires qui rompirent avec l’ordre établi. Des groupements privilégiés se constituèrent qui se perpétuaient eux-mêmes, et un groupe spécial fut chargé d’établir les conditions du statut impérial, statut qui devait affecter l’organisation sociale tout entière.

Les Aztèques, qui avaient été des soldats laboureurs, se transformèrent en prêtres guerriers dont le seul but était de remplir une mission sacrée et d’accumuler les honneurs, le prestige et le rang…

Les Aztèques, à une époque ancienne, avaient été absolument dominés par le « calpulli ». C’était là un groupe culturel basé à la fois sur la parenté par le sang et sur le territoire occupé… Ce clan était représenté par un animal totémique considéré comme ancêtre du clan… Le calpulli avait un nom bien à lui, un dieu particulier, une école et un gouvernement propres. Il avait la charge, pour le groupe, des terres communales ou corporatives. Le calpulli était gouverné par un conseil formé des chefs de groupes, habituellement plus âgés du calpulli…

Les Aztèques avaient appris toutes leurs méthodes de guerre et de politique du vieux souverain des Tépanèques d’Azcapotzalco, Tezozomoc, lorsqu’ils lui servirent de mercenaires. Leurs conquêtes débutèrent avec la défaite infligée à Maxtla, fils de Tezozomoc, par la triple alliance conclue entre Tenochtitlan, Texcoco et Tlacopan, victoire pour les Aztèques qui leur servit de tremplin pour se lancer sur le chemin de l’empire…

Lorsque la société aztèque cessa d’être tribale et connut les distinctions de classes, le conseil perdit de son autorité et dut souvent prendre les ordres de la noblesse…

Lorsque les Aztèques, conduits par Itzcoatl, gagnèrent leur indépendance, les distinctions de classes apparurent. Itzcoatl fonda une sorte de bureaucratie qui concentrait le pouvoir économique entre les mains de guerriers favorisés ; quant au système politique, il était en partie régi par la noblesse, noblesse qui a existé depuis l’époque de Teotihuacan et qui, par l’intermédiaire des Nonoalca, avait subsisté parmi les Toltèques.

Lorsque les Aztèques entrèrent dans la vallée de Mexico, ils firent de grandes concessions pour obtenir que les plus chers d’entre leurs fils puissent entrer par le mariage dans des familles toltèques ou tépanèques, établissant ainsi des parentés par le sang avec leurs prédécesseurs et pouvant par la suite revendiquer les privilèges dus au « sang bleu » et une ascendance divine…

Moctezuma, le souverain aztèque qui régnait lorsque vinrent les Espagnols, était en train de perdre contact avec son peuple, à cause de son prestige extraordinaire, de la divination dont il s’était lui-même paré, du cérémonial compliqué qui l’entourait, de la rigide étiquette de cour qui l’élevait bien au-dessus de la noblesse elle-même…

Au moment de l’invasion espagnole, la société aztèque était partagée de façon rigide et compliquée en classes diverses. Les honneurs gagnés au combat ou dans les charges administratives avaient amené la formation d’une classe noble favorisée par le souverain qui lui accordait les privilèges du rang et du pouvoir économique, avec la fortune sous forme de propriétés et de droits à la main d’œuvre. La société aztèque était de la sorte séparée en deux classes principales : les Pilli (les nobles) et les Macehualli (les roturiers)… Un groupe social intermédiaire et particulier se trouvait en formation et avait une origine professionnelle. Il s’agissait des marchands (pochteca) qui s’étaient constitués en superguilde, ayant leurs propres fonctionnaires, leurs tribunaux et qui probablement possédaient leurs propres terres…

En dessous des roturiers se trouvaient les mayèques (fermiers étrangers ou « gens sous la main ») qui étaient attachés au sol mais n’étaient pas considérés comme des esclaves. Ils ne pouvaient pas quitter les terres qui leur étaient attribuées, et avaient le statut de serf…

Tout en bas de l’échelle sociale aztèque se trouvaient les esclaves. Ceux-ci se composaient le plus souvent d’étrangers emmenés en captivité au cours des guerres, mais beaucoup étaient des gens qui s’étaient endettés sans espoir ou qui avaient subi une condamnation criminelle…

Tenochtitlan, la fantastique capitale des Aztèques, gît à bien des pieds sous terre sous la ville moderne de Mexico et chaque fois qu’on creuse le sol au cœur de la cité, les ouvriers rencontrent les restes de la splendeur aztèque.

Tenochtitlan était en plein essor lorsque vint la conquête espagnole. Nous connaissons son aspect, avant la grande destruction, par les rapports écrits par Bernard Diaz et Fernand Cortès. Ils ne cessaient de s’émerveiller et de s’étonner devant les réalisations de Tenochtitlan et à chaque page leur émerveillement se transmet à nous.

Voici ce qu’écrit Bernard Diaz : « Lorsque nous vîmes tant de cités bâties dans l’eau, et d’autres grandes villes construites sur la terre ferme et cette longue chaussée qui mène vers Tenochtitlan, nous fûmes stupéfaits et nous disions que cela ressemblait aux enchantements dont il est question dans la légende d’Amadis. Et certains de nos soldats demandèrent si ce que nous contemplions n’était pas un songe ! »

« Puis lorsque nous entrâmes à Ixtapalapa, quel n’était pas l’aspect des palais dans lesquels on nous logea ! Qu’ils étaient donc spacieux et bien aménagés, faits de belles pierres et de bois de cèdre et du bois d’autres arbres aux odeurs suaves avec de vastes salles et des cours couvertes par des toiles de coton, tout cela merveilleux à contempler…

Je répète que je restai à contempler tout cela en me disant que jamais au monde on ne découvrirait d’autres pays comme celui-là. Et toutes ces merveilles que j’ai contemplées, aujourd’hui sont toutes bouleversées et perdues, rien n’est resté debout ! »

Comparons maintenant cette dictature féodale aztèque à la démocratie communiste indienne

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Par Howard Zinn

Au commencement étaient la conquête, l’esclavage et la mort.

Les premiers contacts entre européens et indigènes

Frappées d’étonnement, les Arawaks, femmes et hommes aux corps hâlés et nus abandonnèrent leurs villages pour se rendre sur le rivage, puis nagèrent jusqu’à cet étrange et imposant navire afin de mieux l’observer. Lorsque finalement Christophe Colomb et son équipage se rendirent à terre, avec leurs épées et leur drôle de parler, les Arawaks s’empressèrent de les accueillir en leur offrant eau, nourriture et présents. Colomb écrit plus tard dans son journal de bord : « Ils [ . . . ] nous ont apporté des perroquets, des pelotes de coton, des lances et bien d’autres choses qu’ils échangeaient contre des perles de verre et des grelots. Ils échangeaient volontiers tout ce qu’ils possédaient. [ . . . ] Ils étaient bien charpentés, le corps solide et les traits agréables. [ . . . ] Ils ne portent pas d’armes et ne semblent pas les connaître car, comme je leur montrai une épée, ils la saisirent en toute innocence par la lame et se coupèrent. Ils ne connaissent pas l’acier. Leurs lances sont en bambou. [ . . . ] Ils feraient d’excellents domestiques. [ . . . ] Avec seulement cinquante hommes, nous pourrions les soumettre tous et leur faire faire tout ce que nous voulons. »

Ces Arawaks des îles de l’archipel des Bahamas ressemblaient fort aux indigènes du continent dont les observateurs européens ne cesseront de souligner le remarquable sens de l’hospitalité et du partage, valeurs peu à l’honneur, en revanche, dans l’Europe de la Renaissance, alors dominée par la religion des papes, le gouvernement des rois et la soif de richesses. Caractères propres à la civilisation occidentale comme à son premier émissaire dans les Amériques : Christophe Colomb. Colomb lui-même n’écrit-il pas : « Aussitôt arrivé aux Indes, sur la première île que je rencontrai, je me saisis par la force de quelques indigènes afin qu’ils me renseignent et me donnent des précisions sur tout ce qu’on pouvait trouver aux alentours » ?

L’information qui intéresse Colomb au premier chef se résume à la question suivante : où est l’or ? Il avait en effet persuadé le roi et la reine d’Espagne de financer une expédition vers les terres situées de l’autre côté de l’Atlantique et les richesses qu’il comptait y trouver — c’est-à-dire l’or et les épices des Indes et de l’Asie. Comme tout individu cultivé de ce temps, Colomb sait que la Terre est ronde et qu’il est possible de naviguer vers l’ouest pour rejoindre l’Extrême-Orient.

L’Espagne venait à peine d’achever l’unification de son territoire et de rejoindre le groupe des États-nations modernes que formaient la France, l’Angleterre et le Portugal. La population espagnole, constituée en grande partie de paysans pauvres, travaillait à cette époque pour une noblesse qui ne représentait que 2 % de l’ensemble mais possédait 95 % des terres. Vouée à l’Église catholique, l’Espagne avait expulsé Juifs et Maures de son territoire et, comme les autres États du monde moderne, elle convoitait l’or, ce métal en passe de devenir le nouvel étalon de la richesse, plus désirable encore que la terre elle-même puisqu’il permettait de tout acheter. On pensait en trouver à coup sûr en Asie, ainsi que des épices et de la soie, puisque Marco Polo et d’autres en avaient rapporté de leurs expéditions lointaines quelques siècles plus tôt. Mais les Turcs ayant conquis Constantinople et la Méditerranée orientale et imposé, en conséquence, leur contrôle sur les itinéraires terrestres menant à l’Asie, il devenait nécessaire d’ouvrir une voie maritime. Les marins portugais avaient choisi d’entreprendre le contournement de l’Afrique par le sud quand l’Espagne décida de parier sur la longue traversée d’un océan inconnu.

En retour de l’or et des épices qu’il ramènerait, les monarques espagnols promirent à Colomb 10 % des profits, le titre de gouverneur général des îles et terres fermes à découvrir, et celui, glorieux — créé pour l’occasion — d’amiral de la mer Océane. D’abord clerc chez un négociant génois et tisserand à ses heures (son père était un tisserand renommé), Christophe Colomb passait désormais pour un marin expérimenté. L’expédition se composait de trois voiliers dont le plus grand, la Santa Maria, avait près de trente mètres de long et un équipage de trente-neuf hommes.

En réalité, s’imaginant le monde plus petit qu’il ne l’est réellement, Colomb n’aurait jamais atteint l’Asie, qui se situait à des milliers de kilomètres de la position indiquée par ses calculs. S’il n’avait été particulièrement chanceux, il aurait erré à travers les immensités maritimes. Pourtant, à peu près au quart de la distance réelle, entre l’Europe et l’Asie, il rencontra une terre inconnue, non répertoriée : les Amériques. Cela se passait au début du mois d’octobre 1492, trente-trois jours après que l’expédition eut quiné les îles Canaries, au large de la côte africaine. Déjà, on avait pu voir flotter des branches et des morceaux de bois à la surface de l’océan et voler des groupes d’oiseaux : signes annonciateurs d’une terre proche. Enfin, le 12 octobre, un marin nommé Rodrigo, ayant vu la lumière de l’aube se refléter sur du sable blanc, signala la terre. Il s’agissait d’une île de l’archipel des Bahamas, dans la mer des Caraïbes. Le premier homme qui apercevrait une terre était supposé recevoir une rente perpétuelle de 10 000 maravédis. Rodrigo ne reçut jamais cet argent. Christophe Colomb prétendit qu’il avait lui-même aperçu une lumière la veille et empocha la récompense.

Ainsi, à l’approche du rivage, les Européens furent-ils rejoints par les Indiens arawaks venus les accueillir à la nage. Ces Arawaks vivaient dans des communautés villageoises et pratiquaient un mode de culture assez raffiné du maïs, de l’igname et du manioc. Ils savaient filer et tisser mais ne connaissaient pas le cheval et n’utilisaient pas d’animaux pour le labour. Bien qu’ignorant l’acier, ils portaient néanmoins de petits bijoux en or aux oreilles.

Ce détail allait avoir d’énormes conséquences : Colomb retint quelques Arawaks à bord de son navire et insista pour qu’ils le conduisent jusqu’à la source de cet or. Il navigua alors jusqu’à l’actuelle Cuba, puis jusqu’à Hispaniola (Haïti et République dominicaine). Là, des traces d’or au fond des rivières et un masque en or présenté à Christophe Colomb par un chef local inspirèrent de folles visions aux Européens.

Les premières violences

À Hispaniola, l’épave de la Santa Maria, échouée, fournit à Colomb de quoi édifier un fortin qui sera la toute première base militaire européenne de l’hémisphère occidental. Il le baptisa La Navidad (Nativité) et y laissa trente-neuf membres de l’expédition avec pour mission de découvrir et d’entreposer l’or. Il fit de nouveaux prisonniers indigènes qu’il embarqua à bord des deux navires restants. À un certain point de l’île, Christophe Colomb s’en prit à des Indiens qui refusaient de lui procurer autant d’arcs et de flèches que son équipage et lui-même en souhaitaient. Au cours du combat, deux Indiens reçurent des coups d’épée et en moururent. La Nina et la Pinta reprirent ensuite la mer à destination des Açores et de l’Espagne. Lorsque le climat se fit plus rigoureux, les Indiens captifs décédèrent les uns après les autres.

Le rapport que Christophe Colomb fit à la cour de Madrid est parfaitement extravagant. Il prétendait avoir atteint l’Asie (en fait, Cuba) et une autre île au large des côtes chinoises (Hispaniola). Ses descriptions sont un mélange de faits et de fiction : « Hispaniola est un pur miracle. Montagnes et collines, plaines et pâturages y sont aussi magnifiques que fertiles. [ . . . ] Les havres sont incroyablement sûrs et il existe de nombreuses rivières, dont la plupart recèlent de l’or. [ . . . ] On y trouve aussi moult épices et d’impressionnants filons d’or et de divers métaux. »

D’après Colomb, les Indiens étaient « si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde ». Pour finir, il réclamait une aide accrue de leurs Majestés, en retour de quoi il leur rapporterait de son prochain voyage « autant d’or qu’ils en auront besoin [ . . . ] et autant d’esclaves qu’ils en exigeront ». Puis, dans un élan de ferveur religieuse, il poursuivait : « C’est ainsi que le Dieu éternel, notre Seigneur, apporte la réussite à ceux qui suivent Sa voie malgré les obstacles apparents. »

Sur la foi du rapport exalté et des promesses abusives de Christophe Colomb, la seconde expédition réunissait dix-sept bâtiments et plus de douze cents hommes. L’objectif en était parfaitement clair : ramener des esclaves et de l’or. Les Espagnols allèrent d’île en île dans la mer des Caraïbes pour y capturer des Indiens. Leurs véritables intentions devenant rapidement évidentes, ils trouvaient de plus en plus de villages désertés par leurs habitants. À Haïti, les marins laissés à Fort Navidad avaient été tués par les Indiens après qu’ils eurent sillonné l’île par petits groupes à la recherche de l’or et dans l’intention d’enlever femmes et enfants dont ils faisaient leurs esclaves – pour le travail comme pour satisfaire leurs appétits sexuels.

Colomb envoya expédition sur expédition à l’intérieur de l’île. Ce n’était décidément pas le paradis de l’or mais il fallait absolument expédier en Espagne une cargaison d’un quelconque intérêt. En 1495, les Espagnols organisèrent une grande chasse à l’esclave et rassemblèrent mille cinq cents Arawaks — hommes, femmes et enfants — qu’ils parquèrent dans des enclos sous la surveillance d’hommes et de chiens. Les Européens sélectionnèrent les cinq cents meilleurs « spécimens », qu’ils embarquèrent sur leurs navires. Deux cents d’entre eux moururent durant la traversée. Les survivants furent, dès leur arrivée en Espagne, mis en vente comme esclaves par l’archidiacre du voisinage qui remarqua que, bien qu’ils fussent « aussi nus qu’au jour de leur naissance », ils n’en semblaient « pas plus embarrassés que des bêtes ». Colomb, pour sa part, souhaitait expédier, « au nom de la Sainte Trinité, autant d’esclaves qu’il [pourrait] s’en vendre ».

Mais trop d’esclaves mouraient en captivité. Aussi Colomb, désespérant de pouvoir reverser des dividendes aux promoteurs de l’expédition, se sentait-il tenu d’honorer sa promesse de remplir d’or les cales de ses navires. Dans la province haïtienne de Cicao, où lui et ses hommes pensaient trouver de l’or en abondance, ils obligèrent tous les individus de quatorze ans et plus à collecter chaque trimestre une quantité déterminée d’or. Les Indiens qui remplissaient ce contrat recevaient un jeton de cuivre qu’ils devaient suspendre à leur cou. Tout Indien surpris sans ce talisman avait les mains tranchées et était saigné à blanc.

La tâche qui leur était assignée étant impossible, tout l’or des environs se résumant à quelques paillettes dans le lit des ruisseaux, ils s’enfuyaient régulièrement. Les Espagnols lançaient alors les chiens à leurs trousses et les exécutaient.

Les Arawaks tentèrent bien de réunir une armée pour résister mais ils avaient en face d’eux des Espagnols à cheval et en armure, armés de fusils et d’épées. Lorsque les Européens faisaient des prisonniers, ils les pendaient ou les envoyaient au bûcher immédiatement. Les suicides au poison de manioc se multiplièrent au sein de la communauté arawak. On assassinait les enfants pour les soustraire aux Espagnols. Dans de telles conditions, deux années suffirent pour que meurtres, mutilations fatales et suicides réduisissent de moitié la population indienne (environ deux cent cinquante mille personnes) d’Haïti. Lorsqu’il devint évident que l’île ne recelait pas d’or, les Indiens furent mis en esclavage sur de gigantesques propriétés, plus connues par la suite sous le nom de encomiendas. Exploités à l’extrême, ils y mouraient par milliers. En 1515, il ne restait plus que quinze mille Indiens, et cinq cents seulement en 1550. Un rapport daté de 1650 affirme que tous les Arawaks et leurs descendants ont disparu à Haïti.

La source principale — et, sur bien des points, unique — de renseignements sur ce qu’il se passait dans les îles après l’arrivée de Christophe Colomb est le témoignage de Bartolomé de Las Casas qui, jeune prêtre, participa à la conquête de Cuba. Il posséda lui-même quelque temps une plantation sur laquelle il faisait travailler des esclaves indiens, mais il l’abandonna par la suite pour se faire l’un des plus ardents critiques de la cruauté espagnole. Las Casas, qui avait retranscrit le journal de Colomb, commença vers l’âge de cinquante ans une monumentale Histoire générale des Indes, dans laquelle il décrit les Indiens. Particulièrement agiles, dit-il, ils pouvaient également nager — les femmes en particulier — sur de longues distances. S’ils n’étaient pas exactement pacifiques — les tribus se combattaient, en effet, de temps en temps — les pertes humaines restaient peu importantes. En outre, ils ne se battaient que pour des motifs personnels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.

La manière dont les femmes indiennes étaient traitées ne pouvait que surprendre les Espagnols. Las Casas rend ainsi compte des rapports entre les sexes : « Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme. »

Toujours selon Las Casas, les Indiens n’avaient pas de religion, ou du moins pas de temples.

Ils vivaient dans « de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois [ . . . ] faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. [ . . . ] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et, par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité. »

Dans le second volume de son Histoire générale des Indes, Las Casas (il avait d’abord proposé de remplacer les Indiens par des esclaves noirs, considérant qu’ils étaient plus résistants et qu’ils survivraient plus facilement, mais revint plus tard sur ce jugement en observant les effets désastreux de l’esclavage sur les Noirs) témoigne du traitement infligé aux Indiens par les Espagnols. Ce récit est unique et mérite qu’on le cite longuement : « D’innombrables témoignages [ .. . ] prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. [ … ] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. [ . . . ] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens. »

Las Casas nous raconte encore comment les Espagnols « devenaient chaque jour plus vaniteux » et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils « étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien » ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. « Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer. »

La maîtrise totale engendrant la plus totale cruauté, les Espagnols « ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux. » Las Casas raconte aussi comment « deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons ».

Les tentatives de réaction de la part des Indiens échouèrent toutes. Enfin, continue Las Casas, « ils suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide ». Il décrit également ce travail dans les mines : « Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur ».

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

« Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois et étaient alors si harassés et déprimés [ … ] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir, noyaient même leurs bébés. [ … ] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [ … ] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile [ . . . ] se trouva dépeuplée. [ … ] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris. »

Las Casas nous dit encore qu’à son arrivée à Hispaniola, en 1508, « soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable ».

C’est ainsi qu’a commencé, il y a cinq cents ans, l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens aux Amériques. Au commencement, donc, étaient la conquête, l’esclavage et la mort, selon Las Casas — et cela même si certaines données sont un peu exagérées : y avait-il effectivement trois millions d’Indiens, comme il le prétend, ou moins d’un million, selon certains historiens, ou huit millions, selon certains autres ? Pourtant, à en croire les manuels d’histoire fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque — nulle mention des bains de sang — et nous célébrons aujourd’hui encore le Columbus Day.

Howard Zinn

Extrait tiré de « Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours » .

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