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Accueil du site > 10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS > Chronologie des luttes sociales en France

Chronologie des luttes sociales en France

samedi 4 décembre 2010, par Robert Paris

Les débuts du mouvement ouvrier (1ère partie) : 1830 - 1871

Les débuts du mouvement ouvrier (deuxième partie) : 1871 - 1936

Très vite, les syndicats, au-delà de l’aspect communautaire hérité des anciennes fédérations de métiers deviennent des lieux de revendications et des catalyseurs de l’action ouvrière. L’Europe de l’Ouest dans ces années-là est le théâtre du mouvement ouvrier très militant. Conscients de leur importance, les syndicats s’engagent dans l’action contre le patronat. Négociations dures, boycottage se heurtent cependant très vite à de nombreux obstacles sauf peut-être au Royaume-Uni où le dialogue semble bien plus aisé notamment grâce au caractère peu idéologique de son syndicalisme et donc à sa souplesse politique.

Rapidement, la grève et les autres manifestations deviennent des vecteurs d’expression courants de la classe ouvrière. Certes, la grève existait auparavant mais jamais elle n’a pris une telle ampleur.

Ainsi, le Royaume-Uni connaît en 1889 et 1890 plus de mille grèves annuelles dont notamment celle des 40.000 dockers de Londres en 1889 qui paralysa la capitale et frappa sévèrement l’opinion européenne.

La France de son côté, qui dans la décennie 1870 n’avait connu que 841 grèves, en affronte dans les années 1880 plus de 1800. Ces grèves sont aussi plus longues et plus massives : 14 jours de durée et 400 à 500 grévistes en moyenne dans la décennie 80 contre 9 jours et 200 grévistes dans la décennie précédente. Ce sont des grèves comme celles des mines d’Anzin en 1884 qui regroupent 40.000 grévistes pendant 46 jours ou celle des mines de Decazeville en 1886 où le sous directeur est tué. Sans doute faut-il y voir la conséquence d’une meilleure organisation[réf. nécessaire]. À partir de 1880, plus de 50 % des grèves sont organisées[réf. nécessaire], c’est-à-dire non spontanées, et les syndicats y jouent un rôle grandissant. En France, par exemple, à partir de 1887, les syndicats se manifestent dans 30 à 40 % des conflits contre 10 à 15 % entre 1871 et 1877, et quand bien même ils ne les organisent pas, ils en sont très souvent à l’origine.

L’Allemagne connaît elle aussi des grèves comme celle des mineurs en 1889 qui provoqua l’intervention de l’empereur Guillaume II et s’acheva sur un compromis, et, même si les années 1990 accordent plus de place à la négociation directe et aux conventions collectives , les grèves demeurent de plus en plus nombreuses : 73 en 1892, 204 en 95 et 852 en 1900.

Le principe de la grève générale est adopté par nombre de syndicats durant la décennie 1880 en Europe Occidentale sous l’impulsion des congrès internationaux ouvriers : des villes entières sont parfois immobilisées, des branches complètes de l’industrie, des régions. Les manifestations se multiplient également notamment celle du 1er mai décidée en 1889 par la IIe Internationale. Les revendications sont généralement liées aux salaires, à la durée du travail, aux indemnités pour les victimes d’accidents du travail ou même au chômage. Mais la grève est aussi un instrument de conquête pour les mouvements marxiste ou anarchiste.

Le 1er mai 1891, à Carmaux, un appel est lancé :

"debout Travailleurs ! à partir de ce moment ne comptons que sur nous-mêmes pour la conquête de nos revendications", le reste s’articulant autour de la thématique de l’exploitation par les classes bourgeoises. Le 1er mai 1890 est l’occasion pour les anarchistes de rappeler dans un tract que "de la Grève Générale sortira la Révolution qui ne laissera sur terre que des hommes égaux et libres".

La scis­sion de 1894 au sein de la Fédération des Chambres syn­di­ca­les, jusque-là patronnée par le Parti ouvrier, sur­vint à la suite de l’adop­tion, par la majo­rité, d’une motion favo­ra­ble à la grève géné­rale. Pelloutier, qui passa aussi par le socia­lisme, avait rompu avec Guesde à cause de leur diver­gence sur cette même ques­tion. Et c’est encore à cause de la grève géné­rale qu’Allemane se trouva en dés­accord avec Guesde. En dépit de ce que les contemp­teurs de la « poli­ti­que » prét­endaient (et que les meilleurs mili­tants syn­di­ca­lis­tes ont cru jusqu’à ce que le marxiste Lénine vînt réha­bi­liter l’action directe et la grève insur­rec­tion­nelle), ce n’étaient nul­le­ment les mérites et les inconvénients de la grève géné­rale en tant que forme d’action qui étaient en jeu dans la polé­mique entre socia­lis­tes et syn­di­ca­lis­tes : c’était bel et bien une ques­tion de pro­gramme, la sub­sti­tu­tion du mot d’ordre socia­liste de la prise du pou­voir par le prolé­tariat et de la dic­ta­ture de la classe révo­luti­onn­aire vic­to­rieuse sur les clas­ses expro­priées par le mot anar­cho-syn­di­ca­liste de la « grève géné­rale expro­pria­trice ». En d’autres termes, c’était la conti­nua­tion de la vieille polé­mique entre marxisme et anar­chisme.

Guesde vou­lait, à juste titre, la rup­ture avec ceux qui fai­saient de la grève géné­rale une fin en soi et fai­saient croire qu’il était pos­si­ble d’en finir avec le Capital sans affron­ter l’Etat capi­ta­liste, ren­ver­ser le pou­voir bour­geois, ins­tau­rer la dic­ta­ture révo­luti­onn­aire, et c’est à juste titre aussi qu’il tenta d’empêcher que le mou­ve­ment syn­di­cal nais­sant tombât dans les mains d’une frac­tion imprégnée d’uto­pisme anar­chiste au moment où la seule cen­trale exis­tante était aux mains du Parti socia­liste. L’indi­gna­tion des démoc­rates ouvriers devant les ten­ta­ti­ves « auto­ri­tai­res » de Guesde pour main­te­nir l’influence du Parti dans le syn­di­cat est donc d’autant plus phi­lis­tine, et plus vaines leurs invo­ca­tions de la prét­endue volonté géné­rale qui aurait été ainsi « bafouée » que la lutte se dével­oppait dans des cer­cles très res­treints et que le gros du prolé­tariat y était alors tota­le­ment étr­anger. Le syn­di­cat lui-même n’était encore qu’un embryon, et la seule ques­tion qui se posait était de savoir s’il tom­be­rait sous l’influence des socia­lis­tes marxis­tes ou sous celle des anar­chis­tes.

La grande erreur de Guesde fut de trans­por­ter méca­niq­uement dans les condi­tions d’imma­tu­rité du mou­ve­ment ouvrier français une for­mule d’étroit contrôle du syn­di­cat par le parti qui n’était pos­si­ble que dans des pays à dével­op­pement et à concen­tra­tion indus­triels bien plus poussés, comme l’Allemagne et la Belgique, deux terres d’élection de la social-démoc­ratie. Dans ces pays, et jusqu’à la dégén­ére­scence oppor­tu­niste de la Seconde Internationale, la cen­tra­li­sa­tion des deux orga­nis­mes avaient permis la conju­gai­son des reven­di­ca­tions syn­di­ca­les avec la lutte socia­liste au Parlement. En France, par contre, la ten­ta­tive avortée de para­phra­ser mala­droi­te­ment la social-démoc­ratie alle­mande en matière syn­di­cale eut pour effet de pola­ri­ser davan­tage encore l’acti­vité du parti vers la pro­pa­gande élec­to­rale, de dres­ser contre elle les mili­tants par for­ma­tion déjà hos­ti­les, d’exaspérer la volonté d’auto­no­mie des diri­geants syn­di­ca­lis­tes et de donner un caractère de prin­cipe éternel et sacré de sau­ve­garde de l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale à une nébul­euse for­mule qui n’expri­mait au début que l’idéo­logie propre à une mino­rité.

Une autre conséqu­ence, encore plus grave, de l’atti­tude intran­si­geante de Guesde fut de rendre à la longue le parti hos­tile par prin­cipe à la grève géné­rale, même considérée comme simple moyen d’action dans la lutte ouvrière. Ce qui n’était chez Guesde que déf­or­mation sco­las­ti­que devait deve­nir, les cir­cons­tan­ces aidant, un argu­ment véri­tab­lement oppor­tu­niste. Un souci loua­ble d’écarter des concep­tions aven­tu­ris­tes devait se trans­for­mer en refus de la lutte et en com­pli­cité objec­tive avec la bour­geoi­sie. Ainsi, parce que les anar­chis­tes vou­laient coif­fer l’acti­vité syn­di­cale d’une pers­pec­tive révo­luti­onn­aire roman­ti­que, Guesde en arriva bien vite à adop­ter l’atti­tude qui, vingt ans plus tard, en Allemagne, trahit la sclé­rose totale de la social-démoc­ratie et qui consis­tait à lais­ser aux syn­di­cats les reven­di­ca­tions cor­po­ra­ti­ves et à confier au parti les réf­ormes à réa­liser au Parlement.

Une atti­tude véri­tab­lement ins­pirée du marxisme eut été différ­ente. L’impor­tance, l’ampleur et la forme de luttes à conduire ne sont pas affaire de prin­ci­pes, mais seu­le­ment d’appréc­iation du rap­port des forces et, dans la pers­pec­tive révo­luti­onn­aire de prise du pou­voir, déjà, la notion de grève géné­rale est par­fai­te­ment ortho­doxe. C’est sur les objec­tifs poli­ti­ques, la nature et la forme du pou­voir et l’accep­ta­tion de la dic­ta­ture prolé­tari­enne que se posent les ques­tions de prin­cipe. En dépit de leur phraséo­logie intem­pes­tive, les anar­chis­tes et les syn­di­ca­lis­tes qui s’ins­pi­rent de leurs prin­ci­pes ont une concep­tion démoc­ra­tique de la révo­lution ; inca­pa­ble d’envi­sa­ger la dic­ta­ture de fer qui est néc­ess­aire pour la des­truc­tion des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­lis­tes, leur libé­ral­isme s’accom­mode de la coa­li­tion des clas­ses et des partis les plus dis­pa­ra­tes, et c’est par l’intermédi­aire de ces der­niers qu’ils sont vain­cus par la contre-révo­lution, comme ils eurent l’occa­sion d’en faire la démo­nst­ration, un demi-siècle après les évé­nements qui nous intér­essent ici… au cours de leurs « grèves géné­rales » d’Espagne aux côtés des répub­licains et anti­fas­cis­tes qui tra­hi­rent et livrèrent à Franco les insur­rec­tions prolé­tari­ennes de 1936. Il est donc néc­ess­aire que le marxisme com­batte l’accep­tion anar­chiste de la grève géné­rale et Guesde, sous cet angle-là, était par­fai­te­ment auto­risé à le faire à l’aube du mou­ve­ment syn­di­cal français. Mais cette déli­mi­tation et cette sau­ve­garde des prin­ci­pes acquis dans le mou­ve­ment prolé­tarien n’exi­geait nul­le­ment que le parti rejetât, même en pér­iode d’expan­sion du capi­ta­lisme, un puis­sant moyen d’action vala­ble pour des reven­di­ca­tions d’amél­io­ration pro­pres à toute la classe. C’est sur ce ter­rain et non dans les anti­cham­bres mal­sai­nes de l’acti­vité par­le­men­taire que le parti des ouvriers peut agir en faveur des reven­di­ca­tions imméd­iates du prolé­tariat dans les pér­iodes où la pers­pec­tive de l’assaut révo­luti­onn­aire au pou­voir lui est inter­dite. En d’autres termes il aurait convenu que le parti de Guesde, en face du mot d’ordre dont les anar­chis­tes ont fait le nec plus ultra de la révo­lution sociale, s’atta­che à en dis­join­dre l’aspect idéo­lo­gique, qu’il fal­lait com­bat­tre comme enta­ché d’uto­pisme et d’apo­li­tisme, de son contenu de com­ba­ti­vité sociale qu’il fal­lait encou­ra­ger et dével­opper.

En adop­tant la posi­tion contraire, la frac­tion syn­di­cale de Guesde tém­oignait que le parti conte­nait déjà les virus de l’évo­lution oppor­tu­niste qui, se concen­trant sur les élections et la conquête des muni­ci­pa­lités, sus­cita dans le mou­ve­ment syn­di­cal une farou­che tra­di­tion « anti-parti » et laissa aux syn­di­ca­lis­tes le mono­pole d’agi­ta­tions en vue d’objec­tifs qui étaient pour­tant stric­te­ment confor­mes aux tâches du parti, notam­ment la dén­onc­iation de la guerre impér­ial­iste en vue, l’anti­mi­li­ta­risme et l’anti­co­lo­nia­lisme qui, dans les décades sui­van­tes, devaient cons­ti­tuer les titres de gloire du syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire.

Si nous replaçons main­te­nant la for­ma­tion de la ten­dance anar­cho-syn­di­ca­liste dans les condi­tions de l’époque, nous com­pre­nons pour­quoi l’idéo­logie de la grève géné­rale a permis à ses par­ti­sans de mieux rép­ondre que ne le fai­sait le Parti socia­liste aux aspi­ra­tions des ouvriers. Et cela nous donne le droit de dis­join­dre l’incontes­ta­ble effi­cience pra­ti­que des syn­di­ca­lis­tes, pour une pér­iode dét­erminée, d’une vision sociale qui est tout autant confor­miste et dév­iati­onn­iste à l’égard du pro­gramme ini­tial du prolé­tariat que celle des réf­orm­istes avoués.

Ces condi­tions, on les a développées plus haut, se caracté­risaient par la fai­blesse et l’iné­galité du dével­op­pement indus­triel et par la pré­do­min­ance, dans le mou­ve­ment ouvrier, de ten­dan­ces pré-marxis­tes. Elles avaient pour conséqu­ence d’inter­dire au parti son véri­table rôle sur le plan syn­di­cal, qui eût exigé davan­tage de véri­tables prolét­aires, et de favo­ri­ser toute ten­ta­tive de grou­per les tra­vailleurs dans le cadre exis­tant et toute pro­pa­gande qui ne heur­tait pas les préjugés indi­vi­dua­lis­tes de nombre d’entre eux. Les mêmes rai­sons qui affai­blis­saient le mou­ve­ment marxiste ren­forçaient le mou­ve­ment syn­di­cal indép­endant puis­que anar­chis­tes, dis­si­dents socia­lis­tes, proud­ho­niens, coopé­ra­tiv­istes et réf­orm­istes (pourvu qu’ils fus­sent apo­li­ti­ques) pou­vaient s’y ras­sem­bler sous la large ban­nière d’une idéo­logie qui, en fin de compte, tolérait toute expres­sion pourvu qu’elle n’ait pas une vision rigou­reuse des tâches du prolé­tariat et de la révo­lution.

Aussi, sans rien retran­cher des mérites indi­vi­duels des syn­di­ca­lis­tes, mili­tants sou­vent intègres, dévoués et pleins d’abné­gation, ne peut-on suivre l’apo­lo­gie qu’en font leurs his­to­riens lors­que ces der­niers affir­ment doc­te­ment que ce syn­di­ca­lisme représ­entait la forme défi­ni­tive et future du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire du prolé­tariat. Si les pro­mo­teurs de l’indép­end­ance syn­di­cale et de la grève géné­rale se sont trouvés à la tête du pre­mier du grou­pe­ment de masse des tra­vailleurs, ce n’est nul­le­ment en tant que représ­entants du prolé­tariat indus­triel de l’avenir mais bien au contraire, en tant que sur­vi­vance his­to­ri­que, parce que le faible niveau de dével­op­pement et de concen­tra­tion des forces pro­duc­ti­ves avait laissé la direc­tion du mou­ve­ment syn­di­cal aux vain­queurs d’une sorte de compé­tition en champ clos où, de deux mino­rités orga­nisées en prés­ence, la majo­rité était du côté de la perpét­uation ana­chro­ni­que du passé.

Que le combat pour la direc­tion des syn­di­cats se soit livré au sein d’une mino­rité de la classe ouvrière, un chif­fre concer­nant les effec­tifs de la CGT on 1902 nous le confirme : « A cette date, écrit Dolléans, sur le total des effec­tifs ouvriers de l’indus­trie (près de 3 mil­lions) 17 % à peine sont syn­di­qués : c’est à la fois une mino­rité ouvrière et une mino­rité syn­di­cale qui sont confédérées ». Pourquoi donc la plus grande partie des mili­tants de cette avant-garde ouvrière optèrent-ils pour le syn­di­ca­lisme, la grève géné­rale et l’action directe ? Parce que le parti, déjà englué dans le par­le­men­ta­risme, ne savait rien leur pro­po­ser d’autre que les élections, parce qu’ils étaient las d’une acti­vité par­le­men­taire décev­ante des délégués ouvriers (4), parce que leur tra­di­tion de classe leur trans­met­tait la méfi­ance pro­fonde et jus­ti­fiée d’une plèbe qui avait tou­jours été trompée par les représ­entants de la petite bour­geoi­sie, parce que, pour les deux ou trois géné­rations pré­céd­entes, poli­ti­que avait tou­jours signi­fié bavar­dage impuis­sant au par­le­ment, tra­hi­son dans la rue. Pourquoi les tra­vailleurs étaient-ils des par­ti­sans acharnés de l’indép­end­ance syn­di­cale ? Parce qu’avant même que les « socia­lis­tes de gou­ver­ne­ment » de Millerand aient voulu annexer le mou­ve­ment syn­di­cal, « les mili­tants ouvriers avaient tel­le­ment souf­fert des divi­sions poli­ti­ques entre leurs orga­ni­sa­tions qu’à leurs yeux l’auto­no­mie syn­di­cale était la condi­tion de l’unité ouvrière » (Dolléans). Parce que les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, qui donnèrent des mili­tants remar­qua­bles, étaient les seuls, dans tout le mou­ve­ment, à éch­apper à l’éto­uf­fement de l’acti­vité essen­tiel­le­ment élec­to­rale du parti, à pou­voir se consa­crer aux pro­blèmes immédiats de la reven­di­ca­tion ouvrière et par suite les seuls à savoir com­ment les rés­oudre et à s’y atte­ler avec achar­ne­ment dans les orga­nis­mes les mieux appro­priés.

Les grèves de 1908 à Vigneux contre Clémenceau, le briseur de grèves

La grève de Draveil-Vigneux (1908)

Les grèves des années 1900

Il est un fac­teur d’impor­tance his­to­ri­que qui conso­lida l’influence bourgeoise sur le mouvement syndical et lui permit de se perpétuer jusqu’à nos jours : c’est l’impér­ial­isme et la conquête des colo­nies. On ne sou­li­gne pas assez, en général, que 1880, date de la cons­ti­tu­tion des orga­ni­sa­tions ouvrières de masse, fut aussi celle où le capi­tal finan­cier suf­fi­sam­ment concen­tré entre­prit sa cam­pa­gne d’expan­sion mon­diale en com­mençant, à la pointe des baï­onn­ettes, le pillage systé­ma­tique de l’Asie et de l’Afrique. En même temps qu’il aug­men­tait la puis­sance du capi­tal finan­cier, le pro­duit de ses rapi­nes assu­rait à la petite-bour­geoi­sie, qu’elle fût ren­tière, admi­nis­tra­tive ou par­le­men­taire, une part appréc­iable des pro­fits, et en outre des alliés indéf­ec­tibles dans les cou­ches supéri­eures du prolé­tariat, grâce à la cor­rup­tion que des miet­tes de ces pro­fits ren­dait pos­si­ble.

Si cette cor­rup­tion d’éléments issus de la classe labo­rieuse eut, en fin de compte, les mêmes rés­ultats que la cor­rup­tion « à l’anglaise », elle n’en revêtit pas moins des formes différ­entes. En Angleterre, l’exploi­ta­tion colo­niale avait assuré à la bour­geoi­sie une paix sociale sans fis­sure. En France, elle ne put empêcher des luttes de clas­ses pro­vo­quées par l’indus­tria­li­sa­tion plus réc­ente et qui ne cessèrent pas tout au long de la Troisième République. Depuis long­temps déjà, depuis la faillite du Chartisme, le mou­ve­ment ouvrier anglais s’était orienté vers une poli­ti­que réf­orm­iste. Sur le conti­nent (et en par­ti­cu­lier en France), le réf­orm­isme mit un demi-siècle encore à triom­pher, précisément en raison du retard de l’indus­trie europé­enne sur l’indus­trie anglaise. Délaissant l’indus­tria­li­sa­tion du pays pour des spé­cu­lations à l’extérieur, le capi­ta­lisme français entre­te­nait l’ana­chro­nisme social du pays, c’est-à-dire la pré­do­min­ance numé­rique de la pay­san­ne­rie sur les clas­ses urbai­nes, de la petite-bour­geoi­sie sur le prolé­tariat indus­triel, des ren­tiers sur les entre­pre­neurs. En Angleterre, le prolé­tariat éto­uffait sous le poids de la prospérité capi­ta­liste. En France, il ne par­ve­nait pas à s’orga­ni­ser en dépit de trois déc­ennies de luttes épuis­antes à cause du poids de l’archaïsme social.

Les influen­ces com­binées de tous ces fac­teurs agi­rent de façon à rendre très dif­fi­cile la for­ma­tion d’un véri­table grand parti prolé­tarien. La puis­sance du capi­tal finan­cier entre­te­nait des formes de para­si­tisme social qui cons­ti­tuaient, en même temps qu’une source per­ma­nente de cor­rup­tion idéo­lo­gique des diver­ses cou­ches ouvrières, un obs­ta­cle énorme à la for­ma­tion d’un vaste prolé­tariat indus­triel. L’impor­tance de la petite-bour­geoi­sie et son rôle poli­ti­que étaient tels qu’ils eurent fina­le­ment raison des prin­ci­pes intran­si­geants du noyau marxiste du socia­lisme français. L’exis­tence de mille petits métiers, la dis­per­sion des ouvriers dans une mul­ti­tude d’entre­pri­ses ren­daient impos­si­ble la for­ma­tion de vastes orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et laissèrent, en fin de compte, la direc­tion des syn­di­cats exis­tants aux ten­dan­ces issues de l’anar­chisme. Face à ces ten­dan­ces, enfin, le parti marxiste perdit très tôt la partie, ren­forçant les éléments sains du mou­ve­ment dans leurs préjugés anti-poli­ti­ques alors qu’il aurait dû les regrou­per sur une véri­table plate-forme de classe.

C’est ainsi que, quand la grande crise de régime du capi­ta­lisme éclata avec la guerre impér­ial­iste 1914-18, le prolé­tariat français fut le seul de tout le conti­nent à ne pas dis­po­ser, au sein des vieilles orga­ni­sa­tions dégénérées, d’une frac­tion radi­cale capa­ble de repren­dre le flam­beau révo­luti­onn­aire de la lutte prolé­tari­enne qui figu­rait dans sa tra­di­tion et dont la flamme avait été ravivée par la révo­lution bol­che­vi­que.

La première guerre mondiale, en marquant définitivement l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence, met violemment le prolétariat et ses organisations devant l’alternative "guerre ou révolution", "socialisme ou barbarie". Soit le prolétariat engage le combat direct révolutionnaire de masses, abandonnant ses anciennes formes de lutte et d’organisation devenues inadaptées, soit il se soumet à la barbarie capitaliste.

Le vieil appareil syndical et parlementaire de la IIe Internationale, rongé jusqu’au plus profond de lui-même par le réformisme, hésitera à peine. Il passe avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie et lui sert immédiatement d’agent recruteur pour la boucherie impérialiste.

Au cours des explosions révolutionnaires qui secouent l’Europe à la fin de la guerre, les travailleurs se dotent de formes de lutte et d’organisation, annoncées dès le début du siècle par les combats du jeune prolétariat russe ; luttes de masse organisées en conseils. Ils trouvent devant eux, aux côtés de la bourgeoisie et des partis parlementaires, les syndicats.

LES SYNDICATS INTÉGRÉS DANS L’ÉTAT CAPITALISTE

Depuis la Ire guerre mondiale, la décadence du capitalisme a plongé l’humanité dans la barbarie d’un cycle de vie fait de "crises‑guerres‑reconstructions". Ce faisant elle n’a fait que renforcer les conditions historiques qui, simultanément, rendent impossible toute défense des intérêts prolétariens par la lutte pour des réformes et forcent toute organisation qui se place sur ce terrain à devenir des forces de la bourgeoisie, intégrées aux rouages de l’État. Ces conditions sont, principalement, l’impossibilité des réformes et le développement du totalitarisme étatique

L’impossibilité des réformes

Pour affronter une concurrence internationale qui s’est exacerbée jusqu’à ses dernières limites ; pour faire face à des dépenses improductives qui s’accroissent en proportion de l’approfondissement des contradictions du système :

* maintien de l’appareil administratif et policier de l’État, devenant monstrueux ; * dépenses gigantesques de la production militaire (jusqu’à 50 %. du budget de l’État dans des pays comme l’U.R.S.S. ou les U.S.A.) ; * frais de subventions aux secteurs de plus en plus nombreux à devenir déficitaires de façon chronique ; * pour faire face à toutes les dépenses d’une gestion économique devenue d’autant plus coûteuse qu’elle est contradictoire et absurde : marketing, publicité, et,plus généralement l’essentiel du secteur dit "tertiaire" ; enfin, pour affronter tous ces frais improductifs, caractéristiques du capitalisme en déclin, le capital est contraint de pousser à ses ultimes extrêmes, en permanence, l’exploitation du prolétariat.

Dans ce contexte, la bourgeoisie ne peut plus, même sous la pression des plus fortes luttes ouvrières, concéder de véritables réformes.

1935-1936

La lutte ouvrière en 1936

Le syndicalisme en France en 1935-36

Les comités d’action à l’époque du front populaire

Le front populaire contre la classe ouvrière

Du front populaire au fascisme

1945 :

Le mythe de la "Libération"

La « libération » a été précédée en Italie, en France, en Belgique, en Allemagne par des bombardements massifs dont les plus intenses et les plus meurtriers se sont déroulés les deux derniers mois de la guerre contre l’Allemagne, lorsque les Alliés ont choisi de faire traîner un peu la guerre contre Hitler. Pour éviter une vague révolutionnaire à la fin de la guerre mondiale, il fallait écraser par avance le prolétariat. Il ne s’agissait pas de casser un potentiel industriel ou militaire, mais de détruire une classe dangereuse et d’annihiler toute réaction de sa part. Il s’agissait de détruire la population civile de quartiers pauvres capables de devenir des centres de la révolte.En France le bombardement anglo-américain vise les quartiers populaires des grandes villes et des ports. La "résistance" gaulliste et stalinienne cautionnera cette opération terroriste qui n’a aucun but militaire. Comme De Gaulle, le PCF mène une politique qui s’intègre dans l’alliance Staline-Roosevelt-Churchill.

Pour justifier le nouveau pouvoir gaulliste qui vise à remettre en selle la bourgeoisie vichyste, De Gaulle fait rentrer le parti communiste français au gouvernement avec l’accord des USA et prend des mesures sociales :

Début des nationalisations, création des comités d’entreprise et mise en place de la Sécurité sociale.

En France, dans ce rude hiver de la guerre, l’opinion s’exaspère de la victoire qui n’arrive pas et des difficultés économiques. Le général de Gaulle réaffirme alors qu’il n’y a pas de prestidigitateur et qu’il faut « un très long, très dur et pénible effort. » (…) Dans les régions, les commissaires de la République tentent de faire passer le même message. A la fin de décembre 1944, à Bordeaux, Gaston Cusin déclare « J’ai le devoir de vous répéter que nous allons souffrir encore et qu’il nous faudra serrer les dents. (….) S’il ne restait qu’un seul wagon, il faudrait l’envoyer aux armées (…) »

A la fin de la guerre, les communistes étant au gouvernement, la CGT dirigée par le PCF, est un élément du pouvoir. Au nom de l’intérêt national, elle cogère la "reconstruction"... des profits du capitalisme français sur le dos des travailleurs et casse les grèves.

Thorez peu après son arrivée, le 2 septembre 1944, déclarait : « Un seul Etat, une seule police, une seule armée. » Cela voulait dire suppression des comités de libération, transformation des comités d’usine (ou comités de gestion) en comités d’entreprise (ou de collaboration de classe). (…) Dans cette même période, lorsqu’une grève éclatait, on s’efforçait de l’arrêter parce que « gênant les ministres communistes au gouvernement ». Il est bien évident, cependant, que la majorité de ces grèves, comme celles de la SNCF, celle du métro, surgissaient du mécontentement des ouvriers devant la situation qui leur était faite. Il aurait fallu s’appuyer sur elles pour faire céder le gouvernement dont l’orientation devenait de plus en plus réactionnaire. (…) La participation ministérielle fut le prétexte à freiner continuellement l’action des masses populaires. (…) Cependant, l’occasion était unique en 1944-46 pour que la classe ouvrière s’assure des positions décisives en vue d’aller de l’avant. C’est le contraire qui fut fait. » Le 21 janvier 1945, Maurice Thorez, à peine revenu de Moscou pour reprendre la tête du Parti communiste français, déclare : « La sécurité devra être assurée par une force de police régulière. Les Comités de Libération ne doivent pas se substituer aux administrations locales. » Et il déclarait également que « la grève est l’arme des trusts. », prétendant que les ouvriers qui gagnaient à peine de quoi ne pas mourir de faim ne revendiquaient que parce qu’ils étaient pro-fascistes ou pro-patrons ! Le 17 novembre, Maurice Thorez devient ministre d’Etat du gouvernement français, qui comprend cinq ministres communistes sur 22. le Parti communiste français est le principal sauveur des intérêts de la bourgeoisie dans cette après guerre où la principale crainte est la révolte ouvrière dans la métropole et la seconde la révolution coloniale.

Thorez, chef du PCF et ministre d’Etat de De Gaulle, déclare :

"Le programme à appliquer n’est pas le programme communiste. Nous n’avons pas à demander actuellement l’application du programme communiste, puisque nous sommes unis dans le CNR avec d’autres partis non communistes. Nous faisons honneur à la signature que nous avons apposée au bas du programme du CNR au mois de mars 1944. (…) Il y a un gouvernement, il doit y avoir une armée, une seule ; il doit y avoir une police, une seule. (…) Tous les groupes armés doivent disparaître. (…) Les nationalisations, nous l’avons dit à Ivry, et nous le répéterons, ne sont nullement du socialisme ou du communisme : ce sont des mesures de caractère démocratique figurant au programme du Parti radical depuis plus d’un demi siècle. Elles ne sont nullement une mesure d’expropriation. (…) Le Parti a connu un grand succès aux dernières élections municipales. En moyenne, un Français ou une Française sur quatre a voté pour les listes présentées ou soutenues par notre Parti communiste. A Paris, la proportion est d’un sur trois. Dans la banlieue parisienne, les listes communistes ou soutenues par les communistes ont obtenu dès le premier tour près de 60% des suffrages exprimés. Nos militants administrent 60 des 80 communes du département de la Seine. Pour la première fois, des villes de plus de 100.000 habitants (Nantes, Reims, Toulon) ont un maire communiste. De même pour une dizaine de préfectures (dont Limoges, Nimes, Périgueux, Ajaccio, Tarbes) et une vingtaine de sous-préfectures. La statistique officielle a dû reconnaître que nous étions devenus le premier parti dans l’administration des villes de plus de 4.000 habitants. (…) Le chiffre de nos adhérents est en progression constante. En février 1934, nous étions 45.000 ; en janvier 1936 80.000 ; en décembre 1937 340.000 ; à ce jour notre trésorier a délivré 986.727 cartes. Nous allons vers le million. (…) Notre conclusion, c’est que, tous ensemble Français et Françaises, nous devons nous atteler résolument à la tâche, tous ensemble et sans tarder, nous devons entreprendre un effort tenace et prolongé afin de : Relever notre économie nationale ; Produire et rétablir nos échanges avec l’extérieur ; Acheter et vendre ; Refaire effectivement la grandeur de la France (…) »

Extraits du discours de Maurice Thorez à Waziers, aux mineurs de charbon, le 21 juillet 1945 :

« C’est en 1934, que nous avons proposé, lancé et fait triompher l’idée du Front populaire pour la liberté. (…) Nous avons proposé le Front français, l’union de tous les Français. (…) Les deux cent familles, les trusts (…) se mirent à saboter l’économie nationale, à provoquer les grèves comme le rappelait tout à l’heure Martel. C’est vrai que nous seuls, les communistes, avons eu assez d’autorité pour pouvoir, en juin 1936, mettre en terme aux grèves, que nous seuls pouvions avoir assez d’autorité pour dire, il y a cinq mois : il faut en finir avec jeux de guerre civile (…) La vérité sur 1939 : vous vous souvenez encore de ces journaux, chers camarades : la trahison de Staline, la trahison russe, la trahison des communistes ? (…) En vérité, c’est un traquenard que l’on tendait à l’Union soviétique. On prétendait engager la guerre, une guerre où la Pologne devait s’effondrer rapidement, comme ce fut le cas, et ainsi les armées hitlériennes pourraient déferler rapidement à travers toute l’Union soviétique. L’Armée rouge avait été mise dans l’impossibilité de préparer sa mobilisation, l’Armée rouge était dans l’impossibilité de faire face à l’agression. (…) De Londres, le général De Gaulle lançait son appel, organisait les « Forces françaises libres ». Nous menions la bataille de la Résistance à l’intérieur de notre pays (…) Aujourd’hui, chers camarades, de graves périls nous menacent dans le domaine de la production. On ne le sait pas assez. (…) Le problème décisif de l’heure, c’est le problème de la production. Vous le savez déjà, chers camarades, c’est ce qui m’a amené à Waziers, c’est pourquoi le Bureau politique m’a envoyé vous parler, à vous, les mineurs. J’aborde ici une partie importante de mon rapport, la question du charbon. (…) Je voudrais établir un fait pour montrer l’effort des mineurs. En janvier, la production brute s’était élevée à 2.700.000 tonnes contre, en 1936, une production mensuelle de 3.400.000 tonnes, c’est-à-dire 80% de la production. (…) Il est vrai qu’il s’est produit un fléchissement à partir d’avril, fléchissement dans la production et fléchissement dans le rendement. Il y a diverses causes à cela : ravitaillement défectueux, manque de vêtements, et en raison d’un mécontentement plus ou moins justifié contre l’insuffisance de l’épuration. Il y a aussi des grèves, très peu justifiées. (…) Tout cela entraîne, dans un métier comme le métier de mineur, une certaine désorganisation. (…) Il faut donner aux ouvriers mineurs de fond un certain salaire (…) Le prix à la tâche. On a accordé la possibilité d’une majoration qui peut aller jusqu’à 60% (…) L’essentiel est d’obtenir du charbon et, pour obtenir du charbon, il faut payer les sommes fixées. (…) Il faut ici, chers camarades, saluer le sacrifice de vos camarades de la métallurgie qui viennent de renoncer à leurs vacances payées pour vous fabriquer des marteaux-piqueurs. Ce sont les mêmes camarades qui, l’hiver dernier, aux Forges et Ateliers de Meudon, manquant de courant électrique dans le jour, avaient demandé et obtenu de leur direction, de travailler la nuit par un froid rigoureux sans supplément de salaire pour pouvoir produire pour vous. (…) A propos de la coupe à terre, pourquoi ne pas généraliser les 3X8 : deux postes au charbon, le troisième au remblai ? (…) Nous savons que les avis des ouvriers peuvent bien souvent influencer d’une façon très favorable les décisions des ingénieurs. Je pense qu’en définitive la décision reste à l’ingénieur et qu’une décision doit être appliquée sur l’ordre de l’ingénieur et qu’une décision doit être appliquée sur l’ordre de l’ingénieur, autrement il n’y a pas d’autorité possible, d’exploitation possible. (…) Il y a d’autres raisons de la crise du charbon sur lesquelles je voudrais m’expliquer aussi ouvertement et aussi franchement. Ce sont celles qui tiennent à l’effort insuffisant des mineurs eux-mêmes, à votre effort à vous. (…) Il y a des causes de mécontentement, mais ce n’est pas une raison pour ralentir l’effort. Il faut au contraire le développer et briser tous les obstacles. Vous croyez que les camarades de la Loire sont contents quand on leur envoie comme directeur l’ancien directeur épuré des Mines de Dourges ? Ils ne sont pas contents non plus et vous croyez qu’ils ont dit pour cela : nous faisons la grève ? Non. Martel a eu raison tout à l’heure de stigmatiser de telles attitudes. Ils n’ont pas cédé au courant public de démagogie et de vaine popularité. Comme disait le camarade Staline, nous ne craignons pas les difficultés, nous sommes faits pour surmonter les difficultés et nous les surmonterons. (…) Il y a pas mal d’exemples de mineurs qui prétendent ne pas forcer à la production, ne pas pousser à la production et pas seulement parce qu’ils ont crainte de voir baisser les prix à la tâche. (…) Ils ne veulent pas paraître pour des macas. (…) Les macas, chers camarades, c’étaient ceux qui forçaient à la production pour le profit du patron au détriment de leurs frères, les ouvriers mineurs. (…) Il y a des camarades qui disent : « Mais si je travaille davantage, je donne davantage aux actionnaires puisqu’il reste des actionnaires. » C’est une erreur, chers camarades. (…) Si vous produisez beaucoup, c’est seulement dans l’intérêt du pays, et c’est dans votre propre intérêt. Et puis, je veux revenir sur la question des absences. On parle, on donne beaucoup de raisons, de prétextes, à ce propos. Je dois vous dire, chers camarades, que je ne suis pas tout à fait convaincu des raisons qu’on donne pour justifier les absences. (…) On s’absente trop facilement, pour un oui, pour un non et un mineur qui a le goût de son métier sait très bien que tant d’absences entraînent une désorganisation complète du travail. Les camarades présents sont les premiers à en souffrir. L’absence est justifiée ou n’est pas justifiée. Au lieu de produire, on désorganise la production, on fait tort à ses camarades et pour quelle raison ? Parfois pour un oui, pour un non, pour une égratignure. Je dis que c’est un scandale. Je ne peux pas comprendre, par exemple, que des délégués à la Caisse de secours puissent donner des billets de malade sans journée de malade. (…) Chers camarades, celui qui a le billet de malade sans journée de malade, il a aussi son ravitaillement ; il a aussi les litres de vin, il a aussi la viande ; il mange la part de ses camarades. Ce n’est pas possible, on ne peut pas continuer comme cela. Il faut avoir plus de conscience. Je vais vous dire, mes chers camarades, que, dans le bassin de la Loire, la même question s’est posée pendant l’hiver, quand il y a eu tant de grippes, quand il y a eu tant de difficultés alimentaires. Le syndicat a réuni les délégués des Caisses de secours et leur a dit : « Epluchez les billets de malade et discutez avec les médecins » et on leur a dit : « Ces médecins, pour la plupart, ne sont pas vos amis. Ces médecins, ils donnent facilement les billets. (…) Ils poussent à la désorganisation. » Il va y avoir des élections à la Caisse de secours. Le syndicat doit demander que ces questions soient posées largement, et dire aux délégués des Caisses de secours que vous allez élire : « Il faut être intransigeant ; c’en est fini avec de telles méthodes, parce que c’est de l’anarchie, un encouragement à la paresse. » Voici un autre cas. On m’a signalé l’autre jour que dans un puits, le puits de l’Escarpelle, une quinzaine de jeunes gens, des galibots, ont demandé de partir à six heures pour aller au bal. Je dis que c’est inadmissible. (…) Ici, chers camarades, je le dis en toute responsabilité, au nom du Comité central, au nom des décisions du Congrès du Parti, je le dis franchement : il est impossible d’approuver la moindre grève, surtout lorsqu’elle éclate comme la semaine dernière, aux mines de Béthune, en dehors du syndicat et contre le syndicat. On a pris des sanctions. Sur quatre porions, on en a réintégré deux, en les rétrogradant d’ailleurs. (…) Je le dis tout net : si nous n’appliquons pas les décisions de notre propre syndicat (…) nous allons à l’anarchie, nous faciliterons les provocations contre les mineurs, contre la classe ouvrière et contre la République. Eh bien ! quelques camarades s’insurgent, ils déclenchent la grève au n°2 et dans toute la concession, si bien que nous avons perdu 30.000 tonnes de charbon au moins en une période où le pays a besoin de la moindre gaillette, à l’heure où nous fermons des usines, à l’heure où, dans la région parisienne, on arrête des entreprises faute de charbon et ces ouvriers dont on arrête les usines apprennent que dans un des trous essentiels du bassin minier du Pas-de-Calais, on fait grève parce que le nez du porion ne revient pas au délégué. C’est un scandale, c’est une honte, c’est une faute très grave contre le syndicat et l’intérêt des mineurs. Des sanctions ont été prises, peut-être pas dans les formes où elles devaient l’être contre le délégué mineur et son suppléant qui avaient couru les autres puits pour déclencher la grève. Je dis que le mal, ce n’est pas la sanction, le mal c’est que des communistes et des militants du syndicat des mineurs se soient exposés à de telles sanctions. Et, sous prétexte que l’on a sanctionné les délégué mineur, on recommence la grève jusqu’à jeudi soir et on aeu de la peine hier à faire reprendre le travail, bien que le ministre de la Production ait rapporté la sanction prise par le commissaire régional. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille pour le pays. (…) Chers camarades, alors on veut à chaque fois faire la grève pour épurer ou pour soutenir. On pourrait au fond en définir le seul but : faire grève, pourvu qu’on ait un prétexte. (…) L’autre jour, on m’a parlé d’une grève possible des mécaniciens d’extraction. J’ai beaucoup de sympathie pour la mécanique d’extraction. C’est vraiment un travail qui comporte une lourde resposnabilité et on trouve chez les mécaniciens d’extraction une grande conscience professionnelle. Je pense qu’il faut leur assurer les meilleures conditions de salaire et de travail. Mais, là encore, pas par la grève. (…) Je vourdrais que ce que nous pensons au Comité central puisse passer dans la tête,dans le cœur de chacun de vous d’abord puis chez tous les mineurs, que produire, produire et encore produire, faire du charbon, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée de votre devoir de classe, de votre devoir de Français. (…) La grande tâche des organisations communistes du Pas-de-Calais, c’est d’aller dans toutes les concessions de Béthune, il faut aller à Béthune, il faut réunir toutes les sections communistes, discuter avec chaque camarade et amener les délégués mineurs à reconnaître qu’ils ont commis une grande erreur, qu’ils doivent comprendre cette erreur et qu’ils ne doivent plus recommencer cette erreur. (…) Nous exigerons de chaque camarade le respect des décisions du 10e Congrès du Parti et le 10e Congrès du Parti a dit : « Il faut produire. »

Alors que les aviations américaine et anglaise en 1944 avaient bombardé massivement les villes et ports de France, avec comme cible les civils et particulièrement les quartiers populaires, faisant en quelques jours bien plus de victimes et de destructions que l’armée allemande tout au long du conflit, la CGT déclare, par la voix de Benoît Frachon à l’assemblée des cadres syndicaux de la région parisienne, « Nous avons accueilli avec joie nos alliés américains et anglais qui sont venus sur notre sol porter des coups sensibles à nos ennemis. (…) L’ennemi a semé sur notre sol des ruines innombrables, il a pillé et détruit. » (le 10 septembre 1944)

La bourgeoisie a conservé le pouvoir politique et social et les travailleurs sont seulement appelés à faire des sacrifices pour reconstruire le capital au nom de l’intérêt national… Le 27 mars 1945, Benoît Frachon écrit dans son rapport au comité national de la CGT : « Nous pourrions citer des centaines d’exemple qui démontrent que la classe ouvrière et les organisations de la CGT luttent avec ardeur et patriotisme pour la production. (…) Nous pouvons affirmer que la classe ouvrière française, dirigée par la CGT et l’ensemble de ses organisations, a lutté et lutte encore pour le redressement économique de la France et sa participation plus active à l’effort de guerre des Alliés. (…) La France a besoin d’une puissante armée nationale et républicaine présente sur les champs de bataille. ( …) Nous appelons à nouveau tous les ouvriers à travailler partout avec ardeur, avec abnégation. Nous leur demandons, en particulier dans les usines de guerre, d’accroître sans cesse leur rendement et de dépasser les plans de production prévus. Nous demandons à tous nos camarades de prendre l’initiative pour constituer partout des comités patriotiques de production. (…) Nous ne sommes pas les adversaires de plans d’avenir pour la restauration et la rénovation de notre industrie. (…) La CGT a demandé la mobilisation de toute la nation, de son industrie, pour l’effort de guerre. Cette demande est plus justifiée que jamais. (…) La CGT ne demande pas que les syndicats se substituent aux directions d’entreprise. La responsabilité de la marche d’une entreprise reste à sa direction. (…) La CGT ne réclame pas pour la classe ouvrière un régime privilégié. Nous savons parfaitement que les circonstances n’autorisent pas à prétendre à une vie facile. (…) Un jour, les porteurs de farine de la région parisienne cessent le travail. On s’émeut (…) Les semaines passent sans résultat. (…) Voici les charbonniers de Paris. Ils ont des salaires de 13 francs par heure. (…) A bout de patience, ils cessent le travail, on ne trouve rien d’autre à leur dire que leur geste est antipatriotique. Dans ces deux cas, dans d’autres aussi, les militants des unions départementales ont pris l’affaire en main. Ils ont demandé et obtenu que le travail reprenne. (…) Les faits démontrent que certaine catégorie de personnages fait tout pour créer des conditions favorables à l’éclosion des conflits. Nous avons bien connu cette situation de 1936 à 1938. Les patrons de combat, hostiles aux réformes, fait tout pour créer des conditions favorables à l’éclosion des conflits. »

Le 20 décembre 1945, Benoît Frachon écrit dans « La Vie Ouvrière » :

« Il y a quelques mois de cela, alors que la remise en ordre des salaires marchait avec quelque lenteur, dans plusieurs départements il y a eu des arrêts de travail d’une heure. Ce fut le cas dans les Bouches du Rhône. (…) De Saint-Etienne et du Pas de Calais nous sont parvenus des tracts et journaux incitant les mineurs à refuser de répondre à l’appel à la production lancé par des syndicats confédérés, ainsi que des appels à la grève. (…) Nos camarades ont chaque fois déjoué les provocations, mais elles peuvent se renouveler. (…) L’intérêt de la classe ouvrière commande que nous fassions un nouvel et constant effort pour liquider la division. Au moment où vont se renouveler les cartes syndicales, nous conseillons vivement à tous nos camarades d’attacher la plus grande importance à la liquidation des groupuscules qui ont vu le jour dans les entreprises. »

Benoît Frachon s’adresse aux mineurs à Valenciennes le 20 décembre 1945 :

« Il y a trois mois, à Lens, je parlais au nom de la CGT devant un imposant rassemblement de mineurs. Au nom du gouvernement, le ministre de la Production industrielle vous demandait, par un nouvel effort, de porter la production quotidienne, pour le bassin du Nord et du Pas de Calais, à 100.000 tonnes à la fin de l’année 1945. La CGT, les syndicats des mineurs vous invitaient à répondre favorablement à la demande qui vous était adressée par le représentant du gouvernement. Quelques mois auparavant, à Waziers, notre ami Maurice Thorez avait lancé aux mineurs son retentissant appel au développement de la production. (…) Il restait cependant à vaincre quelques incompréhensions, des résistances, des sabotages ouverts ou larvés qui n’étaient pas le fait de l’immense majorité des mineurs, lesquels avaient fort bien compris que leur devoir national ainsi que leur intérêt de prolétaires exigeaient l’augmentation de la production. (…) Je sais qu’en dépit du plus élémentaire bon sens il en est quelques uns qui poursuivent leurs campagnes systématiques contre l’augmentation du rendement. (…) Ne vous laissez pas intimider par les criailleries de ces braillards. (…) Demandez leur leurs états de service contre l’occupant. (…) On nous dit aussi que ces mêmes hommes étaient les plus acharnés adversaires du travail à la tâche et des primes. (…) Est-il un homme de bon sens qui saurait soutenir que l’équipe qui fait 5 tonnes mérite le même salaire que celle qui en fait 13 ? (…) Il est des fosses où les mineurs ont dépassé largement leur programme. En est-il de même dans ce bassin d’Anzin ? On vous l’a déjà dit : vous êtes en retard sur les autres bassins ; non seulement le programme n’a pas été dépassé, mais il s’en faut d’un millier de tonnes que vous l’ayez atteint. Dans un rapport que j’ai vu, on constate des manquements que nous dénonçons depuis six mois ; dans ce rapport, on parle de sabotage de l’outillage, d’outillage qui disparaît, on y parle d’absentéisme, dont la moyenne est de 21% et allant dans certaines fosses jusqu’à 39%. (…) Comment se peut-il que les choses en soient ainsi, camarades ! (…) Il serait du devoir de tous leurs camarades de les rappeler à l’honneur et défendre la collectivité contre les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux d’actions individuelles peu recommandables. »

Dans L’Humanité du 7 août 1945, Benoît Frachon, alors qu’une fraction majoritaire de la CGT a basculé dans la grève, dénonce les grévistes des PTT :

« Les fonctionnaires, cheminots, les ouvriers des services publics, les ingénieurs et agents des cadres, les retraités ont satisfaction complète dans leurs revendications immédiates. Les travailleurs des PTT verront également le triomphe de revendications qu’on leur refusait depuis des mois, en même temps qu’on excitait leur mécontentement. (…) Devant de tels résultats, on comprend que toute la tourbe réactionnaire s’agite et cherche à nuire à une organisation qui remplit si bien sa tâche. (…) L’utilisation par les ennemis de la classe ouvrière de l’acte d’indiscipline de quelques éléments des PTT n’est qu’une resucée de ce que nous avons connu à plusieurs reprises. Quel meilleur moyen de discorde que d’entraîner une partie d’entre eux dans une grève, en utilisant un juste mécontentement et de leur opposer ceux qui ont respecté la discipline syndicale ? (…) Les travailleurs des PTT ne manqueront pas de régler démocratiquement, à l’intérieur de leur organisation et dans le cadre des statuts qui les régissent, les problèmes posés devant eux. Ils déjoueront toutes les manœuvres de division et feront échec à cette première tentative violente d’introduire dans la CGT des germes de conflit. Ce faisant, ils suivront la voie qu’a prise le Comité confédéral national. »

1946 :

Contre les délégués ouvriers de chez Alsthom... Benoît Frachon défend la carte de pain

Un ouvrier de l’usine Alsthom-Lecourbe nous écrit :

Le samedi 29 décembre, à l’usine Alsthom, dans chaque secteur des ouvriers ont eux-même établi des listes de protestation contre le rétablissement de la carte de pain. Des ouvriers ont demandé à la section syndicale d’intervenir au sujet de l’insuffisance de la ration, sans cela ils seraient obligés d’agir eux-mêmes.

Mercredi, à la première heure, a lieu un débrayage. Les délégués téléphonent à la locale. Lorrel arrive pour demander la reprise du travail et explique qu’on n’a pas de blé, que les Américains n’ont pas tenu leurs promesses, etc.

Plusieurs camarades ont répondu qu’il y avait du blé, qu’à la campagne il y avait encore des meules intactes.

Lorrel promet alors que la C.G.T. allait faire pression sur le gouvernement et qu’une délégation ira au Ministère du Ravitaillement.

Nous formons une délégation de délégués ouvriers et d’ouvriers du rang, en tout 43, qui se rend au Bureau Confédéral, rue Lafayette ; elle est reçue par Henri Raynaud qui nous renvoie rue Timbaud à l’Union des Métaux.

La délégation ayant répondu qu’elle voulait frapper à la tête, il a commencé à crier puis a été chercher Frachon qui nous donnait du "cher camarade" et a recommencé le même laïus sur la situation difficile, etc. Les camarades insistant pour savoir ce qu’il comptait faire. La réponse est : "Ca fait 40 ans que je milite, ce n’est pas pour me faire engueuler dans notre (!?) propre maison".

La délégation se rend alors rue Timbaud à l’Union des Métaux. Hénaff la reçoit et donne la même réponse sur les temps difficiles, il se met lui aussi à rabrouer quelques ouvriers. Nahele demande si on était ici dans une maison de combat. Un ouvrier répond que si nous payions des cotisations, il était normal qu’on veuille être défendus.

Quelqu’un a dit à Frachon qu’il s’était bien voté les 1 000 francs d’indemnité parlementaire. Celui-ci a répondu que les communistes avaient voté contre et qu’ils ne les touchent pas ; que nous venions dans un but politique, que nous n’aurions pas dû faire un mouvement de grève, qu’il ne voulait recevoir qu’une petite délégation, que c’était de la provocation (!!), et qu’il a toujours combattu pour la classe ouvrière.

Nous allons ensuite au Ministère du Ravitaillement où on ne voulait laisser monter que quelques gars. Comme nous voulions entrer tous, on nous envoie rue de Varenne qu’on prévient de notre arrivée ; de nombreux agents attendaient, toutes les rues étaient barrées. Six ouvriers seulement sont reçus par le chef de cabinet ; là encore on leur dit qu’on ne pouvait pas grand-chose, qu’il fallait s’estimer heureux car la ration de pain aurait pu n’être que de 200 grammes, qu’on savait bien qu’il restait du blé à la campagne, mais qu’il le faudra pour la soudure au mois d’août".

A la suite de notre délégation au Bureau Confédéral, celui-ci a promis de demander l’augmentation de la ration des travailleurs.

A la suite des protestations qui ont déjà eu lieu en province, les ouvriers de chez Alsthom donnent ainsi l’exemple dans la région parisienne de la résistance aux nouvelles mesures d’affamement.

Benoît Frachon, dans L’Humanité du 4-01, reconnaît que "le pain constitue l’aliment de base des travailleurs... et qu’il est des ouvriers chargés de famille nombreuse qui ne peuvent acheter la viande que leur octroie le ravitaillement" ; mais il s’indigne contre les protestations des ouvriers et les montre comme fomentées par les syndicats chrétiens et le M.R.P. ! Il répète la même chose que tous les journaux bourgeois : il n’y a pas de blé, pas de devises... il n’y a qu’à serrer la ceinture.

Pourquoi Frachon dit-il aujourd’hui que la carte de pain est nécessaire, quand il y a six mois encore, L’Humanité affirmait tout le contraire ? Que croire ?

S’il n’y a pas de devises, pourquoi ont-ils voté le budget de la guerre, de la D.G.E.R., etc. ? Dans Combat du 19-12 nous lisons : "Les navires (venant d’Amérique chargés de blé) font route vers la France par le détroit de Magellan et la Terre de feu, car le gouvernement français ne dispose pas d’assez de devises pour solder leur passage par le Canal de Panama. Le voyage jusqu’aux ports français dure, dans ces conditions, 40 jours". Si cette affirmation est vraie, où passent les devises, sinon pour les nombreuses commandes de matériel d’armement ?

Entre l’alimentation des riches et des pauvres, il y a un fossé. Les premiers disposent d’une alimentation de luxe et vivent du marché noir. On devrait donc recenser les riches et les éliminer du ravitaillement en leur retirant les cartes d’alimentation.

Le marché noir prospère par le trafic et les stocks cachés chez les grossistes. On devrait donc inventorier les stocks et établir un contrôle par en bas de la répartition. Les dirigeants syndicaux ont-ils un boeuf sur la langue qu’ils ne parlent pas du contrôle indispensable des ouvriers, des ménagères, des paysans sur la production et la répartition ?

Si dans toutes usines les ouvriers faisaient montre d’autant d’énergie que ceux de chez Alsthom, au lieu de frapper à la porte des "responsables", ils pourraient d’ailleurs organiser directement ce contrôle en commençant par aller dépister et inventorier les stocks et les dépôts. Travailleurs, revendiquez le contrôle ouvrier sur la production et la répartition ! TOUTE LA POPULATION LABORIEUSE EST AVEC VOUS DANS CETTE VOIE.

Dans plusieurs ateliers de l’usine Citroën-Clichy, les ouvriers ont, d’eux-mêmes, débrayé pour protester contre la carte de pain de famine.

De même chez Renault.

"De nombreuses manifestations ont eu lieu, hier, en province, contre le rétablissement de la carte de pain.

Des grèves de protestation contre la carte ont éclaté dans les usines d’Armentières, d’Halluin et de Fourmies. Les ouvriers protestent aussi contre l’insuffisance de la ration. A Fourmies et à Wigneries, les manifestants exigent des boulangers qu’ils vendent le pain sans tickets. A Rennes, dans la Somme, à La Rochelle-La Pallice des incidents analogues se sont produits". (Le Monde, 4-1-46)

Du 8 au 14 avril a lieu le 26e congrès de la CGT à Paris. Elle revendique le chiffre de 5 millions et demi d’adhérents. Le rapport de Benoît Frachon est adopté par 84,4% des voix. 5 octobre, promulgation du Statut général des fonctionnaires par le ministre Maurice Thorez. Début de la Guerre d’Indochine (19 novembre 1946).

Légalisme, patriotisme, unitarisme c’est la ligne exposée par le mot d’ordre du comité central d’Ivry de janvier 1945 « Unir, combattre, travailler ». A l’évidence il y eu des flottements dans l’application de cette stratégie, nombre de militants semblaient plutôt convaincus que la révolution était au bout du fusil, des responsables comme Guingouin dans le Limousin possèdent un réel pouvoir sur les zones qu’ils ont libérées. C’est aussi dans cet esprit qu’il faut comprendre les succès de l’extrême gauche notamment trotskyste. Le PCF fait donc le pari d’être le Grand Parti Populaire issu de la Résistance, pour être selon le mot d’ordre de Thorez « l’initiateur et le conducteur de l’effort populaire pour la reconstruction de la France » et bâtir le « un socialisme à la française » (formule promise à un bel avenir). Dans ce sens la CGT va servir de pierre angulaire dans la construction de cette politique. Au bureau confédéral c’est Benoît Frachon qui mène le jeu même après le retour de Léon Jouhaux, son élection au poste secrétaire général révèle l’efficacité du travail accompli à tous les niveaux de l’organisation en clair les communistes sont les maîtres le recrutement s’accentue et à la fin de 1945 le cap des 5 millions de cartes est franchi. En octobre 1946 au terme d’une série de grèves les fonctionnaires se voient enfin dotés d’un droit syndical pour tous et d’un Statut de la Fonction publique qui reprend pour l’essentiel les dispositions élaborées par la centrale syndicale. Mais en acceptant de jouer le jeu de la « bataille de la production » le syndicalisme va tourner une page de son histoire, en acceptant de devenir un partenaire social par la cogestion des organismes sociaux et entreprenariales, la CGT concourt à la modification des règles du jeu social, à l’encadrement de la lutte de classes et a la disciplinarisation du prolétariat par la définition d’un intérêt commun entre employeurs et salariés. L’institutionnalisation du syndicalisme -dans le droit fil des ambitions de 1936-dessine un terrain neutre où l’affrontement entre capital et travail perd ses élans révolutionnaires. On peut affirmer que les staliniens ont sacrifié la CGT dans leur tactique politique. Les deux principales scissions qui auront lieu en témoignent (création de la CNT-F en mai 1946, décembre 1947 amorce de la scission CGT-FO)

La CGT en 1946

1946
Brochure de Pierre Monatte :
"Où va la CGT ? Lettre d’un ancien à quelques jeunes syndiqués sans galons"

"(...) Tout le monde aujourd’hui pense à la Constitution ; vous, vous persistez à ruminer ce qui s’est passé au premier congrès tenu par la CGT depuis la Libération. Vos réflexions sont amères ; vous êtes déçus et découragés. Vous n’arrivez pas à vous passionner pour savoir si le nouveau Parlement comportera une ou deux chambres et comment sera désigné le président de la république. Vous êtes pris par des préoccupations terre à terre de ravitaillement et de salaire. Sacrés matérialistes ! Vous vous demandez ce que votre ménagère réussira à mettre dans votre assiette et dans celle de vos enfants ; avec quel savon elle pourra laver le linge de la famille et par quel miracle elle parviendra à en renouveler quelques pièces. Tout cela forcément subordonné à la paie que vous lui rapporterez au bout de la quinzaine. Vous dites que la CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, prenait la tête des manifestations contre la vie chère. Vous vous étonnés que celle d’aujourd’hui n’en fasse pas autant. Vous êtes inquiets, en outre, de ce qui se passe dans ce monde. De la paix qui ne se signe pas. Des remous qui se produisent dans les colonies : avant-hier en Algérie, hier au Cameroun, à présent en Indochine, et là c’est autre chose que des remous. (....) Sur tout cela, vous ne comprenez pas davantage la position de la CGT. Vous ne pouvez croire qu’elle soit devenue colonialiste et chauvine. La CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, ne se serait pas croisé les bras, dites-vous. Elle aurait encore moins couvert et appuyé les gouvernants français demandant la rive gauche du Rhin. (...) Alors quoi ? Il se vous suffit pas d’être de sordides matérialistes, il vous faut aussi rêver à la paix à la fraternité entre les ouvriers et les peuples ? (...) Autrefois, dans les congrès confédéraux, les délégués de syndicats intervenaient les premiers, librement, abondamment. Ne fallait-il pas que la voix directe des ateliers et des chantiers se fit entendre ? Mieux valait pêcher par excès de liberté que d’étouffer un débat. Aujourd’hui, un secrétaire confédéral ouvre chaque discussion par un long discours : il fait la leçon et donne le ton. Que seront demain les congrès confédéraux ? Sans doute des assemblées d’information. les fonctionnaires syndicaux y viendront au rapport. Nous n’en sommes pas tout à fait là, mais c’est vers cela qu’on marche. Faut-il s’étonner que les débats de ce dernier congrès aient été fades et décevants ?
Pourtant ce n’est pas les questions importantes qui ont manqué. Tout d’abord, la CGT avait-elle fait ce qu’elle devait, depuis un an et demi, pour assurer la défense de la situation matérielle de la classe ouvrière ? Jamais le ravitaillement n’a été pire. Dans les centres ouvriers tout au moins. L’ouvrier parisien n’a pas eu de charbon cet hiver. Il ets à la veille de voir diminuée sa ration de pain, peut-être d’en manquer. Il reçoit, du ravitaillement, des pommes de terre tous les trente-six du mois. Les distributions de matières grasses sont plus irrégulières que jamais. Ne parlons pas des chaussures, du linge, des vêtements. Dans les régions sinistrées, le toit a manqué comme les hivers précédents. Un an et demi après la Libération, la situation est plus mauvaise que sous l’occupation. On ne peut plus invoquer les prélèvements de l’armée occupante. Restent, il est vrai, les prélèvements de l’armée française, avec tous les scandales qui ont été mis au jour. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’incurie et l’impuissance des services effectifs du Ravitaillement. (...)

La CGT avait le choix entre deux méthodes. l’une qui aurait consisté à suppléer à la carence du ravitaillement officiel en organisant ses propres services de ravitaillement, d’accord avec les syndicats paysans et les coopératives de consommation. (...) Il y avait une autre méthode, plus couramment appelée révolutionnaire, et qui aurait invité les crève-la-faim - c’est-à-dire presque tout le monde - à manifester. (...) Mais les dirigeants de la CGT ne le veulent pas. Ils ont bien d’autres choses en tête, de grandes choses pour demain ou après-demain. (...) La CGT aurait pu choisir l’une ou l’autre de ces méthodes. Elle aurait même pu les adopter toutes les deux à la fois, joindre la réformiste à la révolutionnaire. Elle a préféré n’en choisir aucune. Que les ouvriers se débrouillent ! (...)

Depuis un an et demi, la CGT aurait dû lutter pied à pied contre les services du ministère du Travail, préoccupés de fixer sur le papier le taux des salaires et de bloquer impitoyablement ceux-ci. (...) Mais, quand rotativistes et clicheurs ont voulu faire réadapter leurs salaires, ils ont été lanternés pendant des mois, si bien qu’ils n’ont vu d’autre issue qu’une grève des journaux parisiens, grève qui restera sous le nom de grève Croizat. Le ministre communiste a tenté de dresser les ouvriers des autres corporations contre ceux du livre. La manœuvr a échoué : les ouvriers des autres corporations ont estimé, au contraire, que les ouvriers du livre donnaient là le bon exemple. Même dans les métaux. (...) Un secrétaire confédéral avait osé déclarer, en septembre 1945, dans un meeting d’ouvriers parisiens du bâtiment, que "la grève, dans la situation présente, est l’arme des trusts contre la nation et contre la classe ouvrière." A en croire "L’humanité" du 19 septembre, cette déclaration aurait été applaudie. (...) En tout cas, il faudrait avoir une singulière confiance dans le patronat, le parlement et le gouvernement pour se laisser enlever l’arme de la grève. La seule arme dont dispose, en définitive, la classe ouvrière (...)

Aujourd’hui, où l’Allemagne voit retomber sur elle le mal qu’elle a fait aux autres, quelqu’un va-t-il tenir au monde un langage de sagesse et d’humanité ? (...) Le gouvernement français ne le fait pas. il fait même tout le contraire. le socialisme se tait. le communisme hurle à la mort. La CGT a perdu une belle occasion d’incarner la pensée profonde de la France, la pensée en tout cas de sa classe ouvrière, lorsqu’elle raisonne, sa douleur assourdie, sa colère tombée (...) Pourquoi la CGT n’a-t-elle pas la sagesse de parler ainsi ? (...) Que s’est-il donc passé pour que le mot d’ordre de Zimmerwald - "Paix sans annexion ni sanction" - soit remplacé par un autre qui réclame annexions et sanction ? (...) Voilà maintenant que c’est la CGT elle-même, dans ses manifestations, qui se réclame de Yalta, de San Francisco et de Potsdam. (...)

C’était bien là en effet le rôle qu’aurait dû remplir la Fédération syndicale mondiale, comme c’aurait été celui de la CGT de prendre en main la protection sur le sol français des prisonniers de guerre allemands, et de ne pas laisser le soir à "Témoignage chrétien" et au "Figaro" de s’élever contre les mauvais traitements dont ils étaient l’objet en trop d’endroits. (...)

Depuis 1914, les ex-confédérés ne savent plus ce que c’est l’indépendance du syndicalisme. ils ne se conduisent plus qu’en réformistes syndicaux. (...) Sur bien des points, ex-confédérés et ex-unitaires sont d’accord depuis pas mal de temps. (...) On cumule aujourd’hui un mandat de ministre et celui de secrétaire de fédération. (...) Déjà, avant-guerre, une même admiration pour le régime étatiste russe les rapprochait. les ex-confédérés se rattrapaient de leur mépris pour la révolution d’Octobre, de leur haine pour Lénine et Trotsky, pour une admiration débordante pour l’Etat qui s’était maintenu (...) En somme, les réformistes admiraient la Russie de Staline pour les mêmes raisons qui nous en éloignaient. Même plus, Staline les avait vengés des coups que leur avait assenés la vieille garde bolchevique. (...)

La pire duperie, la plus grande escroquerie morale dont la classe ouvrière ait jamais pu être victime, c’est incontestablement d’avoir réussi à lui faire prendre le parti stalinien de 1946 pour un parti défendant le socialisme ou le communisme. Le communisme est bâti sur deux idées essentielles : la lutte des classes et l’internationalisme. Quand manque l’une ou l’autre de ces idées, à plus forte raison quand manquent les deux, il ne peut plus y avoir de socialisme ou de communisme. L’union dans le sentiment patriotique implique l’union des classes, par conséquent l’abandon de la lutte des classes. Il ne faut pas être autrement surpris que des délégués au congrès confédéral qui portent l’étiquette communiste aient accueilli par des sifflets et des vociférations les orateurs qui évoquaient le droit de grève. Ils ne savent plus ce qu’est la lutte des classes. Ils parlent comme des jaunes. (...)
Là encore divergence profonde avec les tenants de l’étatisme, qu’ils se disent communistes ou réformistes. Ce n’est pas une part de la gestion, une place au bout de la table, que réclame la Charte d’Amiens, c’est toute la gestion. Dans les divers projets de nationalisation, il est visible que la classe ouvrière est loin d’assumer cette tâche. Il n’est que trop sûr que le capitalisme peut trouver son compte dans des nationalisations faites sur le modèle de celle de l’aviation, où les constructeurs dépossédés furent ébahis des indemnités royales qui leur furent accordées. (...)

Le secrétaire confédéral a déclaré : "Après, quand l’Allemagne sera soviétisée, ce sera le moment. la soviétisation sera possible, partout. Et les Anglo-Américains seront chassés d’Europe." (...)

Non seulement l’Allemagne n’est pas soviétisée mais elle n’en prend pas le chemin. Où sont ses conseils d’ouvriers ? Les syndicats eux-mêmes sont ligotés. les travailleurs allemands, loin d’avoir le pouvoir, n’en ont même pas l’ombre. (...) La classe ouvrière allemande a vu à Berlin et en Allemagne orientale l’armée russe, qu’elle ne peut plus confondre avec une armée rouge, piller systématiquement les quartiers ouvriers, violer systématiquement les femmes ; un journaliste suisse rappelait encore récemment que 75% des femmes de 16 à 35 ans furent violées en Allemagne orientale. (...) Elle a vu, plus tard, des militants social-démocrates, à peine libérés des camps de concentration nazis, reprendre le chemin de ces camps parce qu’ils s’opposaient à la fusion avec le parti communiste allemand. (...) Elle a vu tant de choses, l’annexion d’une partie de l’Allemagne, le transfert en Russie non seulement de matériel industriel mais de populations entières, que la fausse soviétisation est rendue impossible. (...)

Que faire d’utile ? vous demandez-vous. Comment agir pratiquement dans la multitude des courants et des organisations ? Là où vous êtes, posez donc les problèmes qui vous préoccupent. Etudiez-les. Appelez à les étudier avec vous les camarades du groupement auquel vous appartenez. (...) Pourquoi ne pas doubler les syndicats d’un Cercle d’études sociales."

Pierre Monatte

Le 30 mars 1947

1947 :

La grande peur de l’automne 1947

Petit à petit les grèves font tache d’huile, partit du secteur public elles vont gagner la métallurgie, les banques, les grands magasins et les transports. La vague de mai juin est elle à peine désamorcée par des accords passées entre la CGT et le CNPF, qui prévoient une augmentation de 11%, qu’elle repartent en septembre chez les fonctionnaires qui exigent les mêmes avantages. Les actions naissent le plus souvent à la base la CGT s’empressant d’encadrer quand elle le peut. Si les revendications semblent en premier lieu strictement économiques elles traduisent une profonde lassitude devant la poursuite des efforts demandés. Mais c’est le gouvernement qui va faire monter la tension en politisant la crise sociale par l’évocation d’un complot communiste. Il est appuyé dans son propos par l’attitude du PCF. En effet depuis Moscou, Staline accélère le processus de domination sur l’Europe de l’Est et lance dans la Guerre Froide les partis communistes occidentaux. Tenue en secret du 22 au 27 septembre, la réunion de neuf responsables de PC européen à Szlarska-Poreba, en Pologne, prépare le lancement du Kominform. Au cours ce cette réunion un violent réquisitoire est prononcé contre la politique menée par les français et les italiens qui se voient taxée de « crétinisme parlementaire ». Les effets de la remontrance ne sont font pas attendre et dès octobre les communistes passent dans l’opposition, à l’opposé De Gaulle dénonce « le parti séparatiste » et alimente la peur des rouges. Résultat les élections législatives portent à la présidence du conseil Robert Shuman qui charge Jules Moch, ministre de l’Intérieur SFIO de rétablir l’ordre. Car les situation frise l’insurrection. Dans leur troisième temps de novembre- décembre les grèves ont pris l’allure d’affrontements politiques. A Marseille, du 10 au 12 novembre, une grève généralisée à l’occasion d’une hausse des tarifs du tramway décidée par la municipalité dégénère en émeute, tandis que la compagnie de CRS (où les communistes sont nombreux) fraternisent avec la foule, le maire Carlini est blessé, les bâtiments public sont envahis (la mairie est saccagée) et un jeune sympathisant communiste est tué. Le 15 novembre la grève éclate dans les Houillères du Nord après la révocation de Delfosse, secrétaire de la fédération CGT du Sous-sol, une dure bataille s’engage entre les mineurs, qui retrouvent les réflexes de la Résistance et les CRS, vite remplacés par l’armée mobilisée par Moch. Le 3 décembre le train Paris Tourcoing déraille causant 21 victimes, faisant suite à une longue série de sabotages. Le 28 novembre 20 fédérations CGT en lutte forment un « Comité central de grève » distinct de la confédération. La grève générale insurrectionnelle serait elle à l’ordre du jour ? La République décidée à écarter le danger social décide alors de sortir les grands moyens pour organiser la riposte. Le gouvernement mobilise toutes les forces de l’ordre, rappelle les réservistes et le contingent de la classe 1943, et fait voter, après 6 jours débats ininterrompus, le 4 décembre, des mesures de « défense républicaines » qui sous le prétexte de garantir « la liberté du travail » restreignent les droits des grévistes, on le voit Sarkozy n’a rien inventé. Mais l’échec du mouvement tient plus aux dissensions entre les grévistes. Des délégations de syndicats autonomes, des groupes F.O de la CGT demandent l’arrêt de l’action et proposent des votes à bulletins secrets pour ou contre la poursuite de la grève. La direction communiste sentant le vent tourner et refusant la confrontation ultime ordonne le 10 décembre l’arrêt des grèves et la reprise générale du travail. La IVème république est sauvée. La classe ouvrière peut retourner à la production.

Grève Renault 1947

La CGT obtient 59% des voix lors des premières élections à la Sécurité sociale, mais percée de la CFTC qui obtient 26% des voix. 1er mai, grandes manifestations pour les revendications à l’appel de la CGT. Le 5 mai, éviction des ministres communistes du gouvernement. Juin, grèves chez Citroën, à la SNCF, dans les banques, dans les grands magasins. Le premier ministre Ramadier parle de « chef d’orchestre clandestin ». Juillet, grèves à EDF, puis chez Peugeot, Berliet, Michelin. Le 1er août, accord CGT/ CNPF pour une augmentation de 11% dénoncé par le gouvernement.

Les 13 et 14 novembre la division s’accentue au Comité confédéral national (CCN) de la CGT entre la majorité et la minorité (tendance FO) à propos du plan Marshall et des mouvements de grève. La majorité, fidèle à Moscou, refuse le plan Marshall. Le 19 décembre, c’est la scission et la création par les minoritaires (qui refusent la soumission au PC) de la confédération Force ouvrière (FO).


Article publié sous la signature de Pierre Bois dans le numéro de mai 1947 de La Révolution Prolétarienne, la revue de Pierre Monatte

LA GRÈVE DES USINES RENAULT

Pierre Bois

Barta – Textes de l’UC 25 mai 1947

LA GRÈVE DES USINES RENAULT Depuis des mois chez Renault, comme partout, le mécontentement des ouvriers augmentait en même temps qu’augmentaient les difficultés de la vie.

Quelle est la situation chez Renault ? On a souvent dit que Renault était la boîte la plus mal payée de la région parisienne. Ce n’est pas tout à fait exact. En général, dans la métallurgie, les boîtes moyennes et surtout les petites boîtes payent davantage que les grosses entreprises genre Renault ou Citroën. Cela tient à ce que dans les petites boîtes la rationalisation est beaucoup moins poussée que dans les grosses. Les patrons ont intérêt à garder leur personnel qui se compose en grande partie d’ouvriers professionnels. Dans les grosses entreprises, du fait de la rationalisation, le personnel se compose en grande partie d’ouvriers spécialisés, facilement remplaçables.

D’autre part, dans les grosses entreprises, le patronat a les reins plus solides pour résister à la pression ouvrière.

S’il est vrai que les ouvriers des grosses boîtes sont moins payés que ceux des petites, les tarifs dans les grosses entreprises, comme Citroën et Renault, sont sensiblement les mêmes. Il est évident qu’on peut montrer des bulletins de paye de 42 francs et 34,30 frs. chez Renault, tandis qu’on montre des bulletins de 62 francs chez Citroën. Mais l’inverse est également vrai. Tout dépend des conditions de travail et du moment.

Ainsi, dans l’ensemble, avant l’augmentation des 25%, les ouvriers de Renault étaient mieux payés que ceux de chez Citroën. Depuis que les ouvriers de chez Citroën se sont mis en grève et ont failli renverser la voiture de Hénaff (fin février 1947), la moyenne des salaires chez Citroën est sensiblement supérieure à celle de chez Renault.

On a essayé d’expliquer la prétendue infériorité des salaires chez Renault par le fait des nationalisations. Au début de la grève, les ennemis des nationalisations —toute la presse de droite— ont tenté d’expliquer notre grève par la faillite des nationalisations. Et s’ils ont eu l’air d’appuyer notre mouvement au début, ils se sont immédiatement rétractés lorsqu’ils ont vu que le conflit devenait un problème gouvernemental. Les amis des nationalisations ont essayé de faire croire que notre mouvement était uniquement dirigé contre les nationalisations. Tout cela est faux.

En réalité, dès 1945, dans de nombreuses boîtes, notamment chez Citroën, une forte opposition se manifesta, de très nombreuses grèves sporadiques eurent lieu et si elles ne donnèrent que des résultats insignifiants, c’est que la bureaucratie syndicale ne rencontrant pas une opposition organisée suffisamment forte fut à chaque fois en mesure de saboter les mouvements. C’est ainsi que plusieurs camarades, après un travail de quelques mois, furent mis à la porte ou durent prendre leur compte après les brimades conjuguées de la section syndicale et de la direction.

Le mouvement de mécontentement chez Renault, qui a abouti à la grève, n’est pas d’aujourd’hui et il n’est pas non plus particulier à Renault. Chez Renault, comme partout ailleurs, la section syndicale était incapable d’interpréter ce mécontentement. Elle ne s’en souciait pas. Elle vivait en dehors ou au-dessus des ouvriers. Pourtant elle prétendait grouper 17.000 adhérents sur les 30.000 ouvriers. En réalité, la plupart ne payaient plus leurs cotisations. Il n’y avait plus de réunions syndicales et quand, par hasard, il y avait une assemblée, le nombre des présents était infime. Devant la carence de la section syndicale, les ouvriers devaient donc chercher un autre moyen de se défendre.

Aussi nous disions dans le tract qui convoquait au meeting public du lundi 28 avril : "Les organisations dites ouvrières, non seulement ne nous défendent pas, mais encore s’opposent à notre lutte. C’est à nous qu’il appartient de défendre nous-mêmes nos revendications : 1º 10 francs de l’heure sur le taux de base ; 2º Paiement intégral des heures de grève. Seule l’action peut nous donner satisfaction".

"Nous avons déclenché le mouvement. Nous appelons tous les ouvriers à se joindre à nous, à nommer des représentants qui viendront se joindre à notre comité de grève qui siège en permanence au Département 6 (secteur Collas)".

Notre tract du 6 mai explique la cause du conflit : "En réalité ce sont les dépenses ruineuses de l’Etat qui provoquent l’inflation. M. Ramadier qui fait fonctionner la planche à billets pour couvrir, en partie, ces dépenses, veut en même temps en rendre responsable la classe ouvrière. La classe ouvrière, voilà l’ennemi pour ceux qui parlent au nom des capitalistes. La classe ouvrière doit non seulement supporter tous les sacrifices qu’on lui impose au nom de promesses non tenues ; mais dès qu’elle réclame les choses les plus indispensables pour vivre, on l’accuse, par-dessus le marché, de tous les maux qui sont les conséquences du fait que l"économie est dirigée par une poignée de capitalistes parasites.

"Nous voulons la hausse des salaires par rapport aux profits des capitalistes.

"Notre revendication : le minimum vital en fonction du coût de la vie, c’est à-dire garanti par l’échelle mobile, n’est pas une revendication particulière. C’est une revendication qui intéresse toute la classe ouvrière.

"Contrairement à ce qu’on a tenté d’expliquer, la grève Renault na pas eu lieu parce que chez Renault on est plus mal payé que partout ailleurs. Si le tarif de chez Renault est actuellement un peu inférieur à Citroën ou à certaines petites boîtes, il est supérieur au tarif de boîtes même importantes comme le L.M.T., la Radiotechnique, l’Air liquide, etc.

Lorsque nous sommes allés à la Commission du travail, M. Beugnez, le président de cette commission et député M.RP., nous a dît : "Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Renault, mais je crois qu’il faut ramener le conflit à des proportions techniques." Pour ces gens-là il fallait limiter le conflit à des proportions techniques. Mais le conflit Renault n’était pas un conflit technique. C’était un conflit social. Les ouvriers de notre usine ont mené un combat d’avant-garde dans un mouvement général Et la meilleure preuve, c’est que la lutte pour la revalorisation des salaires, commencée chez Renault, s’est étendue à tout le pays."

La montée de la grève

Depuis quelques semaines, dans l’usine, se manifestaient divers mouvements qui avaient tous pour origine une revendication de salaire. Tandis que la production a augmenté de 150% en un an (66,5 véhicules en décembre 1945 et 166 en novembre 1946) notre salaire a été augmenté seulement de 22,5 tandis que l’indice officiel des prix a augmenté de 60 à 80%.

Dans l’Ile, c’est pour une question de boni que les gars ont débrayé ; à l’Entretien, c’est pour clamer un salaire basé sur le rendement. Au Modelage Fonderie, les ouvriers ont fait une semaine de grève. Ils n’ont malheureusement rien fait pour faire connaître leur mouvement parce qu’ils pensaient que "tout seuls, ils avaient plus de chance d’aboutir". Au bout d’une semaine de grève, ils ont obtenu une augmentation de 4 francs, sauf pour les P1.

A l’Artillerie aussi, il y a eu une grève. Ce sont les tourneurs qui ont débrayé les premiers, le jeudi 27 février, à la suite d’une descente des chronos. Les autres ouvriers du secteur se sont solidarisés avec le mouvement et une revendication générale d’augmentation de 10 flancs de l’heure ainsi que le réglage à 100% ont été mis en avant. Cela équivalait à la suppression du travail au rendement. Sous la pression de la C.G.T., le travail a repris. Finalement, les ouvriers n’ont rien obtenu, si ce n’est un rajustement du taux de la prime, ce qui leur fait 40 centimes de l’heure.

A l’atelier 5 (trempe, secteur Collas), un débrayage aboutit à une augmentation de 2 francs.

A l’atelier 17 (Matrices), les ouvriers, qui sont presque tous des professionnels, avaient revendiqué depuis trois mois l’augmentation des salaires. N’ayant aucune réponse, ils cessèrent spontanément le travail.

Dans un autre secteur, les ouvriers lancent une pétition pour demander la réélection des délégués avec les résultats suivants : 121 abstentions, 42 bulletins nuls comportant des inscriptions significatives à l’égard de la direction syndicale, 172 au délégué C.G.T., 32 au délégué C.F.T.C.

Au secteur Collas les ouvriers font circuler des listes de pétition contre la mauvaise répartition de la prime de rendement D’autres sections imitent cette manifestation de mécontentement, mais se heurtent à l’opposition systématique des dirigeants syndicaux.

L’atelier 31, secteur Collas, qui avait cessé spontanément le travail par solidarité pour l’atelier 5, n’ayant pu entraîner le reste du département, a été brisé dans son élan par les délégués. On le voit, depuis plusieurs semaines, une agitation grandissante se manifestait Partout volonté d’en sortir, mais partout aussi sabotage systématique des dirigeants syndicaux et manque absolu de direction et de coordination.

La première journée

Le mercredi 23 avril, les ouvriers du secteur Collas (boîtes de vitesse, direction, pignons) élisent parmi eux, en réunion générale, un bureau avec mandat de préparer et de décider l’action dans les meilleures conditions.

Le vendredi 25 avril, à 6 h.30, un piquet est à la porte et distribue un tract du Comité de grève, tandis que l’ordre de grève est affiché.

Le courant a été coupé, chaque transfo est gardé par un piquer. Les portes d’entrée sont également gardées ; une affiche invite les ouvriers a assister à la réunion générale, à 8 heures, dans le hall. Un nouveau vote confirme la grève par une majorité d"environ 85% . Après plusieurs manoeuvres des cégétistes, l’atelier 5 (la Trempe) refuse de se joindre au mouvement. Quoique faisant partie du département 6, il restera toujours à l’écart du Comité de grève.

Le secrétaire général Plaisance, ainsi que les délégués, tout en désapprouvant notre grève promettent de "s"incliner devant les décisions de la majorité". Une délégation se rend à la direction pour déposer la revendication.

Pendant ce temps, exception faite des piquets qui restent à leur poste, l’ensemble des ouvriers se répand dans les divers ateliers pour les inviter à se joindre à nous. Les moteurs s’arrêtent ; les délégués syndicaux les remettent en route. Quoique certains ouvriers soient au courant du mouvement de grève, la majorité est surprise ; elle hésite devant l’hostilité farouche des délégués.

A 13 heures, profitant de ce qu’il règne dans les autres secteurs une certaine confusion susceptible de démoraliser les ouvriers de Collas, les délégués syndicaux réclament un nouveau vote dans ce secteur. La réponse est ferme : "Nous ne sommes pas des enfants qui changent d’opinion toutes les cinq minutes." Ils refusent le vote. En fin de journée, la grève tient ferme à Collas. Dans les autres secteurs, la pression des éléments cégétistes a eu raison de l’hésitation des ouvriers. A part quelques secteurs isolés, le travail a repris.

Le meeting de la Place Nationale

Le samedi et le dimanche, peu d’ouvriers sont présents à l’usine, en dehors des piquets. Mais le Comité de grève travaille. II faut étendre la grève à toute l’usine. C’est la seule garantie du succès. Un tract est tiré invitant les ouvriers à se joindre au mouvement ; il sera distribué le lundi matin à toutes les entrées de l’usine. Un meeting est prévu pour le lundi à la place Nationale. II faut que le secteur Collas fasse la démonstration qu’il est décidé à lutter. Il lui faut convaincre les autres secteurs d’agir avec lui. Naturellement, le lundi matin, quand les tracts sont distribués, quelques accrochages ont lieu avec les P.C.F. au Bas-Meudon, à la place Nationale, mais sans gravité.

Au meeting, le Comité de grève appelle les ouvriers à se joindre au mouvement- La revendication est commune, la lutte doit être commune. Les 10 francs intéressent tous les ouvriers ; il faut réaliser l’unité d’action. Les ouvriers, convaincus de la justesse des revendications, apprécient le sentiment de démocratie qui anime le Comité de grève qui les invite à venir s’exprimer. Ils ont compris que l’affaire est sérieuse. A peine le meeting est-il terminé qu’on vient nous chercher pour aller à l’usine O. Un cortège se forme. A notre arrivée, des chaînes entières quittent le travail. A la suite d’un second meeting, un comité de grève est formé à l’usine O.

Pendant tout l’ après-midi le secteur Collas recevra des dizaines de délégations d’ouvriers représentant tantôt leur département, tantôt leur atelier, tantôt un petit groupe de camarades demandant des directives pour mener le combat.

Mardi matin, environ 12.000 ouvriers sont en grève, malgré l’opposition des cégétistes. La direction syndicale se sent débordée. Pour essayer de reprendre le mouvement en main et de le contrôler, elle utilise une première "manoeuvre" en appelant elle-même à la grève générale, dune heure, pour soi-disant appuyer ses propres négociations avec la direction. Mais une fois en grève, les travailleurs de toute l’usine y restent, refusent de limiter le mouvement à une heure et suivent le secteur Collas dans la grève et dans ses revendications.

L’attitude de la direction

Les responsables cégétistes nous ont reproché d’avoir déclenché le mouvement juste au moment où le président-directeur de la régie, M. Lefaucheux, était absent. En fait, M. Lefaucheux est toujours absent. Et depuis plus d’un mois il était saisi de nos revendications.

Le vendredi du déclenchement de la grève, les représentants de la direction se retranchent derrière des formalités légales pour refuser de discuter avec le Comité de grève "qu’ils ne connaissent pas’’. Cela n’empêchera pas les mêmes représentants patronaux de venir s’adresser au Comité de grève trois heures plus tard pour réclamer libre passage du matériel dans les départements en grève. Ce qui est évidemment refusé.

Dès le samedi, on apprend que M. Lefaucheux est de retour. Le lundi matin, il discute avec... la section syndicale.

Le mardi 29 avril, après un meeting du Comité de grève, 2.000 ouvriers environ se rendent à la direction. M. Lefaucheux est au ministère. Promesse est faite aux ouvriers que le Comité de grève sera reçu dans la soirée. Mais le soir, lorsque la masse des ouvriers est absente, il refuse, avec le plus grand mépris, de nous recevoir.

Seule la complicité des responsables cégétistes a permis à la direction de refuser de recevoir les délégués du Comité de grève, mandatés par les ouvriers et de ne pas prendre en considération la volonté de ces derniers. La direction avait le plus grand intérêt à discuter avec les responsables cégétistes qui, sous couleur de représenter, eux, les ouvriers, négociaient et manœuvraient avec la direction pour la reprise du travail.

Le lundi 12 mai, lorsque les ouvriers de Collas décideront de continuer seuls la lutte, M. Lefaucheux invitera les représentants du Comité de grève, en présence de deux délégués syndicaux- N’ayant pas obtenu la reprise du travail, il tentera le lendemain une manœuvre d’intimidation en venant lui-même s’adresser aux ouvriers, qui le feront déguerpir sous leurs huées parce qu’il refusera de répondre publiquement aux questions du Comité de grève La direction emploiera alors, sans plus de succès du reste, d’autres méthodes d’intimidation. Elle enverra inspecteur du travail nous menacer de poursuites pour entraves à la liberté du travail.

La direction tantôt se raidit et cherche à nous intimider, tantôt essaie les formes paternalistes ; tantôt enfin elle se retranche derrière les décisions gouvernementales. Elle refuse de connaître le Comité de grève. mais, en fin de compte, c’est l’action des grévistes qui tranche les questions et non les discussions des "représentants légaux".

La maîtrise et les grands bureaux

Ce n’étaient pas les employés et les techniciens qui pouvaient se mettre en avant du conflit. Mais lorsque les ouvriers ont eu donné le coup d’envoi, ils ont suivi le mouvement. Certains éléments se sont même placés à l’avant-garde. En général, le mouvement a bénéficié de la neutralité bienveillante de la maîtrise. L’influence du M.F.A. (Mouvement Français de l’Abondance) [*] parmi le personnel collaborateur est un facteur certain de la sympathie de celui-ci en faveur du mouvement.

Lorsque le secteur Collas a continué seul la grève, la maîtrise, officiellement, n’a pas fait grève (elle a remis les moteurs en route quand la direction lui en a donné l’ordre), mais elle a favorisé le mouvement plutôt qu’elle ne l’a saboté.

Les Grands Bureaux ont été les premiers à suivre le mouvement. Certainement, l’influence de la C.F.T.C., qui voyait avant tout une attaque anti-P.C.F., a favorisé le débrayage des bureaux. Mais dans la lutte, ce sont surtout des éléments étrangers à la C.F.T.C. qui ont eu un rôle dirigeant. Quant à ses adhérents. ils ont agi beaucoup plus en liaison avec le Comité de grève qu’avec leur organisation chrétienne. Celle-ci s’est tenue à l’écart et s’est même désolidarisée du mouvement dès que celui-ci a pris un caractère général, par conséquent préjudiciable au patronat.

La C.G.T. dans le conflit

Les ouvriers du secteur Collas, qui sont à l’origine du conflit, sont pour la grosse majorité des syndiqués à la C.G.T. Mais certains, depuis plusieurs semaines, d’autres depuis plusieurs mois, avaient cessé de payer leurs cotisations, ayant compris la politique de trahison menée par leurs dirigeants syndicaux, comme du reste une forte proportion des ouvriers dans l’ensemble de l’usine.

La C.G.T. est contre la grève, car pour elle maintenant "la grève, c’est l’arme des trusts".

Le premier jour, L’Humanité ne parle pas de la grève. Encore un de ces nombreux conflits que la bureaucratie syndicale arrivera bien à étouffer... Le deuxième jour, la grève est définie comme étant l’oeuvre d’une poignée de provocateurs.

Chaque jour, un tract du Syndicat des métaux est distribué pour discréditer le Comité, ce "Comité de provocateurs". Les bonzes répandent les calomnies les plus abjectes qui sont plus souvent des insinuations que des affirmations, car ils sont incapables de reprocher quoi que ce soit aux membres du Comité malgré tout le mal qu’ils se donnent à constituer "leurs dossiers". C’est ainsi qu’ils se sont servis, pour discréditer le mouvement, d’un certain Salvade que le Comité de grève n’a jamais connu.

Le citoyen Plaisance, après avoir déclaré publiquement à Collas, le lundi matin 28, qu’il se pliait aux décisions de la majorité, n’hésitait pas à déclarer à midi, au meeting de la place Nationale, "qu’une poignée de gaullistes-trotskystes-anarchistes avait voulu faire sauter l’usine."

Les principes les plus élémentaires de la démocratie sont foulés aux pieds. Au meeting de la C.G.T., le même lundi 28 avril, les ouvriers du secteur Collas qui veulent prendre la parole, sont brutalement refoulés, tandis que la voiture haut-parleur s’éloigne sous les huées de la foule. Au meeting de la C.G.T. du mercredi 30 avril, dans l’île, une opposition encore plus brutale repousse les camarades du Comité de grève qui voulaient approcher du micro pour parler. A l’A.O.C. et à l’atelier 176 particulièrement, les cégétistes se sont barricadés pour empêcher tout contact avec l’extérieur.

Les nervis du P.C.F. n’hésitent pas à s’opposer, physiquement, à tout ce qui n’est pas en concordance avec leur politique. A certains endroits, la provocation est flagrante. Ils insultent et brutalisent des grévistes. Si ceux-ci résistent, c’est la bagarre qui justifie l’intervention de la police. Mais ces manœuvres sont déjouées par la volonté unanime des ouvriers de bannir de telles méthodes. Là où la force aura donné raison au gangstérisme, le discrédit n’en sera que plus affirmé. C’est à la collecte des timbres que ces messieurs s’en apercevront.

La grève qui s’étend oblige la section syndicale à se joindre au mouvement. Évidemment, elle ne reconnaît pas la revendication de 10 francs sur le taux de base. Devant le refus de la direction et du gouvernement de lâcher même les misérables 3 francs de prime que la section syndicale revendique, celle-ci appelle à un débrayage d’une heure.

Mais les travailleurs de la Régie ne sont pas satisfaits. Une fois les machines arrêtées, ils refusent de les remettre en route. Le mardi 29 avril, l’usine compte plus de 20.000 grévistes. Alors la C.G.T. vire encore un peu plus sur la gauche. C’est 10 francs qu’elle réclame maintenant comme "prime à la production".

Mais ce qui compte avant tout, c’est de faire reprendre le travail aux ouvriers.

Aussi, le vendredi, la section syndicale organise-t-elle un vote pour ou contre la grève sur la base d’une augmentation de 3 francs de prime. C’est une escroquerie, car la section syndicale n’a pas obtenu la prime de 3 francs. Les ouvriers par 11.354 voix contre 8.015 votent la continuation de la grève.

Huit jours se passent, sans que les discussions autour du tapis aient rien apporté de nouveau.

En effet, si de son côté le Comité de grève emploie toutes ses forces à élargir le conflit aux autres usines pour faire capituler le gouvernement (distribution d’un tract dans ce sens par des délégations de grévistes aux autres usines, où ils se heurtent encore au sabotage des délégués cégétistes), le syndicat des métaux, lui, ne cesse de "lancer du sable sur les incendies" qui s’allument çà et là (Unic, Citroën, etc.).

Enfin, les 3 francs sont accordés. Nul doute que si les ouvriers avaient voté la première fois pour la reprise du travail, ils n’auraient rien eu. Néanmoins, le syndicat des métaux clame partout sa victoire. Il faut vite reprendre le travail, car, les 10 francs, nous les aurons dans "le calme et la discipline". Un second vote est organisé pour demander aux ouvriers de reprendre le travail. Tous les moyens de propagande sont utilisés. La violence est employée contre les distributeurs de tracts du Comité de grève qui appelle à la continuation du mouvement. On demande aux ouvriers de reprendre le travail avec les mêmes conditions qu’ils ont refusées huit jours plus tôt. Il est clair qu’on spécule sur leur lassitude, car peu d’ouvriers ont la possibilité de vivre plus de huit jours sans travailler ; on spécule aussi sur l’hésitation des travailleurs qui voient parfaitement qu’ils n’ont rien à attendre du syndicat, mais qui, dans beaucoup d’endroits, n’ont pas de direction à eux. Même ceux qui rejoignent le Comité de grève, s’ils ont pour la plupart une grande volonté de lutte, manquent cependant encore d’expérience.

Partout les ouvriers sont mécontents de reprendre avec une dérisoire prime de 3 francs. Partout où il y a une direction (secteur Collas, département 88), une forte majorité se prononce pour la continuation de la grève, mais l’ensemble de l’usine se prononce pour la reprise par 12.075 voix contre 6.866. Plus d’un tiers du personnel s’est abstenu.

La grève continue

Quand on apprend le résultat du vote en faveur de la reprise, le vendredi 10 mai, il est déjà 6 heures du soir, la grosse majorité des ouvriers est partie. Ceux qui restent sont pour la continuation de la grève. Mais que feront les autres ?

Le lundi matin, au secteur Collas, les ouvriers arrivent ; les moteurs tournent déjà ; certains ouvriers se mettent au travail, mais sans beaucoup d’entrain. Un peu plus tard, le Comité de grève convoque une réunion dans le hall. Les ouvriers sont pour la grève. On ne peut tout de même pas reprendre avec 3 francs. Le Comité de grève, bien qu’il soit pour la grève, indique les dangers de combattre sans le reste de l’usine. Les ouvriers répondent qu’il ne faut pas s’occuper des autres ; dans notre secteur, la majorité est pour la grève. Les moteurs qui tournaient à vide s’arrêtent à nouveau. Mais comme nous sommes seuls à continuer le combat, il serait vain de croire que l’on peut obtenir les 10 francs. Nous limitons notre revendication au paiement des heures de grève. Le gouvernement continue à se montrer inflexible. A deux reprises, M. Lefaucheux nous affirme que nous n’aurons rien.

Le syndicat des métaux essaie par tous les moyens de dresser les ouvriers de l’usine contre ceux de Collas. Il demande à la direction et au gouvernement d’intervenir contre nous. La grève, au secteur Collas, c’est un complot de 200 hommes. La section syndicale pose cette question mercredi : qui tire les ficelles ? Ce sont les ouvriers de l’usine qui se chargent de répondre le jour même. Malgré les dix jours de grève qu’ils viennent de faire, dans la seule journée de mercredi, ils collectent près de 60.000 frs. pour les grévistes de Collas. Le jeudi, le gouvernement cède devant la ténacité ouvrière et accorde une indemnité de 1.600 francs pour tous les ouvriers de la régie.

La section syndicale, une fois de plus, clame sa victoire, car c’est elle qui a été admise aux délibérations.

Les ouvriers de Collas ne sont pas satisfaits : 1.600 frs. pour trois semaines de grève, c’est peu. Mais on ne peut pas continuer une lutte inégale ; il faut préparer d’autres combats. Le travail reprend, mais dans l’usine les ouvriers ne sont pas dupes : "C’est bien grâce aux gars de Collas si on a eu les 1.600 francs !"

Le rôle du secteur Collas

Ce sont les ouvriers de Collas qui ont commencé la grève, ce sont eux qui l’ont terminée. C’est le Comité de grève qui a donné l’ordre de grève, c’est lui qui a donné l’ordre de reprise.

Pour déclencher la grève comme pour la terminer, de même que dans toutes les questions importantes, le Comité de grève a toujours consulté les ouvriers avant d’agir.

Le mouvement est parti de Collas parce que c’est là que s’était constitué un groupe de camarades actifs qui ont d’abord préparé les esprits à un mouvement revendicatif ; dans les derniers temps, les ouvriers s’impatientaient même de ne pas recevoir un ordre de grève. Ces camarades ont ensuite organisé la grève. Cette organisation, à l’origine très faible (une poignée de copains), a révélé, une fois de plus, que les ouvriers sont très actifs quand ils savent pourquoi ils combattent, et qu’ils ont quelque chose de ferme à quoi ils puissent s’accrocher. Non seulement les ouvriers de Collas ont tenu leur secteur en grève pendant trois semaines, mais ils ont été à peu près les seuls à se dépenser avec énergie pour développer le mouvement.

La première semaine, plusieurs fois par jour, ils se sont répandus dans les ateliers pour aller aider des ouvriers à empêcher le sabotage par la section syndicale. Dès que quelque chose ne marchait pas dans un coin, on venait chercher les gars de Collas.

La seconde semaine, toute l’usine étant arrêtée, ce sont encore les ouvriers de Collas, à peu près seuls. qui se répandirent dans de très nombreuses usines de la région parisienne pour inviter les autres ouvriers à nous suivre. Bien souvent ils eurent des accrochages sérieux avec les dirigeants cégétistes. Dans les boîtes où les travailleurs disaient qu’ils attendaient les ordres de la C.G.T., les ouvriers de Collas répondaient : "Vous pouvez attendre longtemps !" Et on sentait dans cette réponse la fierté qu’ils éprouvaient de n’être pas à la merci d’un ordre des bureaucrates. Ils agissaient "seuls", avec un sens d’autant plus grand de leurs responsabilités.

Nos conclusions

Nous étions entrés en lutte pour arracher les 10 francs sur le taux de base, comme acompte sur le minimum vital calculé sur l’indice des prix. Mais nous avons repris le travail avec l’aumône de 3 francs de "prime"

Les responsables officiels du syndicat vantent cette "victoire", cependant déjà annihilée pour les mois à venir par l’inflation (rien que dans les deux dernières semaines, l’Etat vient de mettre en circulation vingt nouveaux milliards de francs-papier). Il n’a pas été question, dans les négociations officielles du syndicat, de garantir notre salaire par l’échelle mobile, c’est-à-dire son calcul sur l’indice des prix.

Mais notre lutte, même sabotée, a-t-elle été inutile ? Tout au contraire ! Si nous avons subi un échec partiel quant aux gains immédiats, nous avons, par contre, réussi à renverser complètement la vapeur.

Nous avons tout d’abord prouvé à tous ceux qui nous croyaient mûrs pour la capitulation, résignés aux bas salaires, à l’esclavage économique, que la classe ouvrière n’a rien perdu de sa capacité de lutter, unie pour la défense de ses intérêts vitaux.

Nous avons secoué le joug de nos soi-disant représentants qui, au lieu d’être les défenseurs de nos revendications, étaient devenus nos gardes-chiourme.

Nous avons obligé la direction patronale à reconnaître le principe du paiement des heures de grève.

Nos revendications, les 10 francs et l’échelle mobile, sont approuvées par la majorité des ouvriers de la France entière (voir les journaux), et la direction syndicale officielle devra lutter réellement pour ces revendications, sinon une deuxième vague ouvrière la jettera elle-même par-dessus bord.

En lançant son appel à la grève générale, le Comité de grève avait affirmé sa conviction que la victoire totale des revendications pouvait être obtenue.

En regard des résultats obtenus, ne pourrait-on pas dire qu’il a été trop optimiste ? Qu’on en juge : il a suffi que deux départements, 6 et 18, continuent la grève, appuyés sur la sympathie active de toute l’usine, pour que la revendication sur laquelle les bonzes syndicaux avaient capitulé - le paiement des heures de grève - soit accordée à toute l’usine. C’est ainsi que nous avons obtenu les 1.600 francs.

Il a suffi, d’autre part, de la grève Renault pour qu’une vague d’augmentations, allant jusqu’à 10 francs, soit accordée dans presque toutes les usines. C’est ainsi que les usines Citroën ont obtenu les 3 francs sans un seul jour de grève.

Il n’y a pas de doute qu’une grève générale aurait arraché la victoire totale. Mais la grève générale était-elle possible ?

La grève générale manifeste sa réalité tous les jours en province et à Paris. La grève générale ce n’est pas une chose qu’on décrète, c’est un mouvement profond surgi de la volonté unanime de toute la classe ouvrière, quand elle a compris qu’il n’y a pas d’autre moyen de lutte. En présence de cette volonté de la classe ouvrière, on peut seulement agir de deux façons ; soit, comme l’a fait le Comité de grève, donner le maximum de forces à l’action ouvrière en l’unifiant en un seul combat livré par la classe ouvrière pour des objectifs communs : la grève générale ; soit, comme la fraction dirigeante de la C.G.T. et de la C.F.T.C., fractionner les luttes ouvrières, les séparer artificiellement les unes des autres, les mener dans l’impasse des primes.

Or, de même que la grève Collas, le vendredi 25 avril, avait entraîné dans la lutte toute l’usine Renault, la continuation de la grève dans toute l’usine aurait entraîné dans la lutte ouverte toute la classe ouvrière.

De la lutte que nous venons de mener, il reste prouvé que la grève est l’arme revendicative essentielle des travailleurs. Il reste prouvé également que, quelles que soient les manoeuvres intéressées, pour ou contre la grève, de tous les pêcheurs en eau trouble, la volonté unanime des travailleurs est capable de triompher de tous les obstacles.

Dans nos prochaines luttes, nous entrerons mieux préparés et nous obtiendrons ce que nous n’avons pu obtenir cette fois-ci.

25 mai 1947

Pierre BOIS

Note

[*] Mouvement "utopiste" (au sens donné par Engels dans "Socialisme Utopique"), quasiment disparu depuis, défendant les idées de Jacques Duboin.

Document anarchiste :

"L’année 1947 fut une année décisive dans la formation du consensus capitaliste, dans le contexte de la sortie de guerre, de nouvelles notions ont remplacé les vieilles lois du libéralisme social du XIXème siècle. L’idée s’impose que l’Etat est un arbitre social et qu’il lui appartient de corriger les inégalités par la redistribution des richesses. C’est sur cette idéologie que s’est construite la légende du Welfare State et des « Trente Glorieuses ». C’est sur ces bases de développement que la société française va pouvoir entrer dans l’ère de la consommation de masse qui caractérisera le monde développé du XXème siècle. Mais cette transition ne s’est pas effectuée sans heurts dix mois après la mise en place des institutions de la IV République, le pays est en proie à des grèves que le président du Conseil d’alors (V.Auriol) jugeait « insurrectionnelles ». Et ce sont le Parti Communiste et la CGT qui vont sauver la mise au gouvernement. Ces épisodes qui tendent à s’estomper dans la mémoire collective constituent pourtant un tournant fondamental dans la vie économique, politique, et sociale de notre société et une sérieuse leçon pour ceux qui aspirent à une transformation radicale de la société.

Reconstruction économique et paix sociale

En septembre 1944 au moment de la mise en place du gouvernement provisoire présidé par De Gaulle, l’économie française sort exsangue de l’occupation. Manquant d’une main d’oeuvre encore retenue en Allemagne sans compter les morts et les blessés, n’ayant ni combustible, ni matières premières, désorganisée par les bombardements (destructions des quais portuaires, des voies ferrées et gares, des routes etc.) la production industrielle ne représente plus qu’un tiers de celle d’avant guerre. La production agricole à moins diminué, mais la paralysie des transports entraîne une pénurie dramatique de ravitaillement pour les villes. L’inflation explose. Bref le pays semble au bord du naufrage d’autant plus que les ressources de l’Etat sont absorbées dans la poursuite de la guerre et que la tension sociale est a son comble, le climat révolutionnaire de la libération se poursuit : épuration sauvage des pétainistes et collabos, dénonciations des profiteurs du marché noir, revanche contre un patronat qui, après avoir sabordé les conquêtes du Front Populaire, a soutenu majoritairement le régime de Vichy et participé à la collaboration. Dans ce contexte comment rétablir la République et par là-même le capitalisme ? En fait la question avait été discutée auparavant dans les débats de la résistance, le programme du CNR (conseil national de la résistance) propose pour la Libération une démocratie économique et sociale sur fond d’économie dirigée. Il préconise notamment : la participation des travailleurs à la direction de l’économie, la nationalisation des grands moyens de production, la sécurité sociale, droit au travail, à la retraite etc. L’objectif est d’établir l’unanimité nationale en s’assurant de la participation de toutes les composantes politiques de la Résistance et plus particulièrement du PCF et de la CGT le soutien de la confédération syndicale est assuré dès 1944, Benoît Frachon lance “ la grande bataille de la production ”. L’heure est au consensus productiviste : la grève disparaît de l’ordre du jour de la CGT, c’est même comme l’écrit Gaston Monmousseau « l’arme des trusts » et en septembre 1944, la CGT a proposé l’unité organique à la CFTC (qui refuse.) Le PCF ne tarde pas à afficher son soutien à la politique gouvernementale le 21 juillet 1945 Thorez affirme à Waziers devant les gueules noires : “ produire, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée du devoir de classe ”. Bref c’est autour de trois axes principaux que va se structurer la politique gouvernementale : - Les nationalisations : le dirigisme de l’Etat est motivé par une nécessité d’efficacité économique mais les premières vagues de nationalisations ont un caractère soit de sanctions pour faits de collaboration comme la confiscation des usines Renault ou de celles de Gnome et Rhône (moteurs d’avions) qui deviendra plus tard la future S.N.E.C.M.A ; soit de rétablissement de l’ordre social, ainsi en est il des usines Berliet, où l’épuration sauvage effectuée par les ouvriers avait entraîné une certaine forme d’autogestion. Avec la nationalisation de 34 compagnies d’assurances et des quatre principales banques de dépôts, l’Etat se rend maître d’une grande partie du système de crédit. Il peut donc décider, et diriger l’ensemble de l’économie française, de l’investissement à la production. - La cogestion (sécurité sociale et comité d’entreprise) : pour faire accepter les efforts et les sacrifices prodigieux générés par la nécessité de la production, on agite la carotte du social, la loi du 22 février 1945 crée les comités d’entreprises, il s’agissait au départ d’associer les salariés à la gestion des sociétés, mais sous la pression du patronat les CE se cantonneront très rapidement à la gestion des oeuvres sociales de l’entreprise. La création de la Sécurité Sociale est elle, une réforme d’une plus grande ampleur, inspirée des conceptions du Welfare State de l’anglais Beveridge. Si elle se justifie par une volonté de redistribution de la richesse produite, elle modifie profondément la conception même du salariat. Celui ci ne devient plus seulement la rémunération du travail fourni conçu en tant que marchandise, mais un revenu social fixe, même s’il n’y a pas de travail, la cotisation (obligatoire par ailleurs) représentant un salaire différé. Cette réforme crée un système de protection garantie par l’Etat qui modifie profondément la nature et le comportement de la société. - La planification de l’économie : en janvier 1946 est crée un Commissariat Général au Plan sous la direction de Jean Monnet qui élabore la stratégie et les objectifs économiques qu’il faut atteindre. Le plan Monnet sera adopté et promulgué par le gouvernement de Léon Blum en janvier 1947. L’esprit général de ce plan est d’inclure l’ensemble de l’économie dans un développement systématique, mais il s’agit également de rassurer les américains quant à l’utilisation des fonds du futur Plan Marshall. Enfin pour mesurer les performances de l’entreprise France, l’INSEE est crée en 1946. On le voit l’Etat prend en charge la responsabilité de l’économie non seulement pour reconstruire le pays, mais par la même occasion pour moderniser le vieux capitalisme français, l’Etat doit donc se substituer à l’initiative privée, mais le plus important c’est le rôle que vont jouer les entreprises nationales dans la modification de la mentalité du vieux capitalisme français en l’orientant vers des notions qui lui étaient jadis étrangères, comme l’investissement, la productivité, la gestion rationnelle... Cependant la condition préalable à la mise en place de cette politique, c’est l’adhésion massive des forces politiques à ce projet, dans cette perspective le PCF et la CGT vont jouer un rôle précieux... Le parti communiste a le vent en poupe. Par ses effectifs : près de 800 000 à la fin de l’année 1946, il retrouve son audience d’avant guerre et s’installe avec satisfaction à la première place des parti politiques. Par ses modes d’actions : la lutte clandestine a reconstitué l’appareil, l’euphorie de l’automne 44 permet de mettre définitivement au point les techniques d’encadrements des masses. Son influence se déploie également à travers la mise en place d’organisation satellites, l’union des femmes françaises par exemple ou des associations de jeunesse ou d’anciens combattants. Il peut également ajouter un argument moral à ses armes classiques : son action pendant la résistance « le parti des fusillés » selon la formule qu’il affectionne alors peut se parer dans son patriotisme élargi par le prestige dont jouit l’armée rouge. Les hésitations du Pacte germano soviétique et la reparution de l’Humanité sous occupation allemande sont ainsi promptement évacués. C’est sur cette base morale plus que sur une base politique qu’il attire tant de français, c’est au nom des sacrifices consentis par les combattants de la résistance se réclamant de son influence (FTP, MOI...) qu’il s’érige en censeur des autres formations politiques. Il ne faut pas sous estimer ce point, le-parti-de-la-classe-ouvrière devient le porte-parole des pauvres et des purs, son moralisme valant toutes les théories. Alors lorsque Thorez est de retour de Moscou où il s’était réfugié pendant la guerre, il a les coudées franches pour appliquer les consignes données par Staline : le devoir du parti est de renforcer l’union nationale pour activer le combat contre Hitler et les nazis et ainsi soulager l’Union Soviétique. Légalisme, patriotisme, unitarisme c’est la ligne exposée par le mot d’ordre du comité central d’Ivry de janvier 1945 « Unir, combattre, travailler ». A l’évidence il y eu des flottements dans l’application de cette stratégie, nombre de militants semblaient plutôt convaincus que la révolution était au bout du fusil, des responsables comme Guingouin dans le Limousin possèdent un réel pouvoir sur les zones qu’ils ont libérées. C’est aussi dans cet esprit qu’il faut comprendre les succès de l’extrême gauche notamment trotskyste. Le PCF fait donc le pari d’être le Grand Parti Populaire issu de la Résistance, pour être selon le mot d’ordre de Thorez « l’initiateur et le conducteur de l’effort populaire pour la reconstruction de la France » et bâtir le « un socialisme à la française » (formule promise à un bel avenir). Dans ce sens la CGT va servir de pierre angulaire dans la construction de cette politique. Au bureau confédéral c’est Benoît Frachon qui mène le jeu même après le retour de Léon Jouhaux, son élection au poste secrétaire général révèle l’efficacité du travail accompli à tous les niveaux de l’organisation en clair les communistes sont les maîtres le recrutement s’accentue et à la fin de 1945 le cap des 5 millions de cartes est franchi. En octobre 1946 au terme d’une série de grèves les fonctionnaires se voient enfin dotés d’un droit syndical pour tous et d’un Statut de la Fonction publique qui reprend pour l’essentiel les dispositions élaborées par la centrale syndicale. Mais en acceptant de jouer le jeu de la « bataille de la production » le syndicalisme va tourner une page de son histoire, en acceptant de devenir un partenaire social par la cogestion des organismes sociaux et entreprenariales, la CGT concourt à la modification des règles du jeu social, à l’encadrement de la lutte de classes et a la disciplinarisation du prolétariat par la définition d’un intérêt commun entre employeurs et salariés. L’institutionnalisation du syndicalisme -dans le droit fil des ambitions de 1936-dessine un terrain neutre où l’affrontement entre capital et travail perd ses élans révolutionnaires. On peut affirmer que les staliniens ont sacrifié la CGT dans leur tactique politique. Les deux principales scissions qui auront lieu en témoignent (création de la CNT-F en mai 1946, décembre 1947 amorce de la scission CGT-FO)

La double fracture de 1947

La première fracture, celle des débuts de la guerre froide et de la marche vers la décolonisation, est plutôt accidentelle, la France subit une évolution mondiale et ne peut agir. La seconde fracture est illustrée par le renvoi des ministres communistes, voit la toute nouvelle république menacée d’une révolution sociale. En 1946, la tension s’est accrue entre les USA et l’URSS : la possession de l’arme atomique du côté américain ne suffit pas à compenser les positions de l’Armée Rouge en Europe. Churchill lâche sont mot célèbre de « rideau de fer » à Fulton, pour tenter de rompre l’isolationnisme américain. Trumann répond par l’élaboration de sa doctrine et de la politique de « containment », le principe en est simple, les peuples soumis ou en cours de soumission en Europe de l’Est sont abandonnés à leur sort car leur libération causerait une nouvelle guerre mondiale mais tout doit être mis en oeuvre pour contenir Staline et empêcher le « monde libre » de basculer dans le giron soviétique. Dans cette stratégie la France est considérée comme une pièce de choix. En juin 1946 le plan Marshall, achètera ce que la diplomatie n’a pu obtenir. L’URSS répliquera par la création du Kominform en octobre 1947. Le deuxième point international c’est la question de la décolonisation, la Libération du territoire français ne signifiant pas la Libération pour tous. Pourtant le chemin semblait avoir été montré par d’autres, la Grande Bretagne (Inde et Pakistan) et les Pays Bas sont en passe de réussir. La France, elle est incapable de résoudre les contradictions de son empire et s’enlise dans la guerre en Indochine. A Madagascar, elle révèle son visage répressif, dont bien des traits réapparaîtront plus tard en Algérie. Le soulèvement des insurgés malgaches (29/30 mars 1947) pêche par excès de confiance en un soutien américain. La répression est terrible : 89 000 morts annoncés par l’Etat Major français, carte blanche laissée aux troupes d’élites et paras, amorce de guerre psychologique (tortures, corvées de bois...). En Afrique du Nord ce n’est pas mieux, massacre de Sétif en Algérie, fusillade a Tunis et blocage au Maroc. En Indochine la sale guerre s’installe. Aux difficultés de l’extérieur vont s’ajouter les troubles intérieurs. En janvier et février le gouvernement Blum décrète une baisse autoritaire des prix de 5%. C’est une lueur d’espoir : l’hiver est terrible, depuis décembre des usines ont fermé, faute de matières premières. Ces décrets tentent en vain d’enrayer les échecs de la politique de contrôle des augmentations des prix et des salaires : entre 1945 et 1947, les prix alimentaires triplent pendant que les salaires et les prix industriels doublent (entre 1944 et 1948, le pouvoir d’achat moyen a reculé de 30% environ.). Après quatre années de privations sous l’occupation et de long mois d’efforts pour la reconstruction les travailleurs sont à cran et ilss ne supportent plus la vie chère. Une étincelle peut enflammer la prairie. Si les premières grèves de janvier ont été rapidement circonscrites, la grève de la régie Renault est d’une nature différente. Elle est déclenchée le 25 avril par des militants trotskistes de l’Union Communiste (trotskyste) sur des revendications salariales, il y a aussi dans le comité de grève des militants du PCI, des anars et des bordiguistes. L’affaire, bien menée, est très fortement suivie par la base et oblige la CGT après avoir violemment dénoncé le mouvement à en prendre la direction, le travail reprendra trois semaines plus tard avec de substantielles augmentations. Le 1er Mai multiplie d’imposants cortèges et à Paris la foule hue le ministre du travail Daniel Mayer (SFIO). Les gaziers, les électriciens, et les cheminots menacent de cesser le travail. Le gouvernement Ramadier accorde un relèvement du salaire minimal mais développe un discours du complot en arguant d’un « chef d’orchestre clandestin ». Certes il y a plusieurs facteurs qui explique le mouvement giratoire de grèves, mais la pugnacité de la CGT n’est pas feinte. Ses dirigeants communistes découvrent dans le péril gauchiste les signes d’impatience d’une classe ouvrière qu’il ne faut plus décevoir. Accompagnant cette nouvelle ligne le 4 mai, dans le vote sur la question de confiance sur la politique salariale du gouvernement aux usines Renault, tous les députés communistes, y compris les ministres, votent contre le gouvernement. Le 5 Ramadier renvoie les ministres communistes. Désormais « libres » ils encouragent les mouvements, ajoutant aux revendications des thèmes politiques, notamment contre le plan Marshall, répondant à cela aux injonctions de Moscou. Profitant de la confusion et des troubles sociaux qu’il transforme en menace communiste, de Gaulle fonde le RPF et signe la mort du tripartisme (PCF/SFIO/MRP) qui avait jusqu’alors dominé l’Assemblée Nationale.

La grande peur de l’automne 1947

Petit à petit les grèves font tache d’huile, partit du secteur public elles vont gagner la métallurgie, les banques, les grands magasins et les transports. La vague de mai juin est elle à peine désamorcée par des accords passées entre la CGT et le CNPF, qui prévoient une augmentation de 11%, qu’elle repartent en septembre chez les fonctionnaires qui exigent les mêmes avantages. Les actions naissent le plus souvent à la base la CGT s’empressant d’encadrer quand elle le peut. Si les revendications semblent en premier lieu strictement économiques elles traduisent une profonde lassitude devant la poursuite des efforts demandés. Mais c’est le gouvernement qui va faire monter la tension en politisant la crise sociale par l’évocation d’un complot communiste. Il est appuyé dans son propos par l’attitude du PCF. En effet depuis Moscou, Staline accélère le processus de domination sur l’Europe de l’Est et lance dans la Guerre Froide les partis communistes occidentaux. Tenue en secret du 22 au 27 septembre, la réunion de neuf responsables de PC européen à Szlarska-Poreba, en Pologne, prépare le lancement du Kominform. Au cours ce cette réunion un violent réquisitoire est prononcé contre la politique menée par les français et les italiens qui se voient taxée de « crétinisme parlementaire ». Les effets de la remontrance ne sont font pas attendre et dès octobre les communistes passent dans l’opposition, à l’opposé De Gaulle dénonce « le parti séparatiste » et alimente la peur des rouges. Résultat les élections législatives portent à la présidence du conseil Robert Shuman qui charge Jules Moch, ministre de l’Intérieur SFIO de rétablir l’ordre. Car les situation frise l’insurrection. Dans leur troisième temps de novembre- décembre les grèves ont pris l’allure d’affrontements politiques. A Marseille, du 10 au 12 novembre, une grève généralisée à l’occasion d’une hausse des tarifs du tramway décidée par la municipalité dégénère en émeute, tandis que la compagnie de CRS (où les communistes sont nombreux) fraternisent avec la foule, le maire Carlini est blessé, les bâtiments public sont envahis (la mairie est saccagée) et un jeune sympathisant communiste est tué. Le 15 novembre la grève éclate dans les Houillères du Nord après la révocation de Delfosse, secrétaire de la fédération CGT du Sous-sol, une dure bataille s’engage entre les mineurs, qui retrouvent les réflexes de la Résistance et les CRS, vite remplacés par l’armée mobilisée par Moch. Le 3 décembre le train Paris Tourcoing déraille causant 21 victimes, faisant suite à une longue série de sabotages. Le 28 novembre 20 fédérations CGT en lutte forment un « Comité central de grève » distinct de la confédération. La grève générale insurrectionnelle serait elle à l’ordre du jour ?

La République décidée à écarter le danger social décide alors de sortir les grands moyens pour organiser la riposte. Le gouvernement mobilise toutes les forces de l’ordre, rappelle les réservistes et le contingent de la classe 1943, et fait voter, après 6 jours débats ininterrompus, le 4 décembre, des mesures de « défense républicaines » qui sous le prétexte de garantir « la liberté du travail » restreignent les droits des grévistes, on le voit Sarkozy n’a rien inventé. Mais l’échec du mouvement tient plus aux dissensions entre les grévistes. Des délégations de syndicats autonomes, des groupes F.O de la CGT demandent l’arrêt de l’action et proposent des votes à bulletins secrets pour ou contre la poursuite de la grève. La direction communiste sentant le vent tourner et refusant la confrontation ultime ordonne le 10 décembre l’arrêt des grèves et la reprise générale du travail. La IVème république est sauvée. La classe ouvrière peut retourner à la production.

Conclusion

Le syndicalisme sort brisé de cet affrontement, le rôle déterminant du secteur public fortement syndicalisé, transforme le syndicat en groupe de pression et non plus en instrument de transformation sociale. En avril 1948 les groupes « Forces Ouvrière » autour de Léon Jouhaux formeront la CGT-FO, ils seront largement financés et appuyés par la SFIO, les syndicats américains et même la CIA, qui voient d’un bon oeil l’anticommunisme affiché par son leader. Au même moment la Fédération de l’Education Nationale se constitue entraînée par le Syndicat national des instituteurs. Le parti communiste suivant sa droite ligne réformiste de 1936 maintient son audience électorale, forge une nouvelle génération de militants, vérifie l’état des transmissions des directives du parti vers la classe ouvrière par le canal syndical, il ne vise plus qu’un seul but (s’il en avait déjà visé d’autres), préserver le parti et son pouvoir, peaufiner sa stratégie de la grève, sacraliser son identification à la nation et à la classe ouvrière. Arrivé à l’apogée de son existence, il amorce son long et lent déclin jusqu’à la mort clinique dans laquelle il se trouve actuellement. "

Collectf Anarkhia

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La nouvelle CGT P. Monatte

Il faudrait faire vite pour dresser la nouvelle CGT. Le temps presse. Non seulement la troisième tentative insurrectionnelle stalinienne, mais le danger de guerre, mais le danger de Gaulle. Malheureusement, deux conceptions semblent s’affronter.

D’après l’une, la nouvelle Confédération ne doit être rien d’autre que le morceau réformiste de la CGT qui vient de se détacher. La situation est la même qu’en 1922. On recommencera ce qu’on a fait alors et l’on espère réussir de même. Ce n’est pas sans intention que ces jours-ci Bothereau a parlé de la tradition du plan de 1918 et Jouhaux de la communauté française de 1940.

D’après l’autre conception, il s’agit de faire une maison nouvelle avec tous les matériaux disponibles, avec tous les courants syndicaux qui sentent le besoin de se rassembler et de se renforcer mutuellement. Une maison adaptée aux besoins présents, ceux de la lutte journalière comme ceux de la révolution qui vient sur nous. Ce n’est pas avec le jusqu’au-boutisme de 1918 ni avec le collaborationnisme de 1940 qu’il faut renouer, mais avec la véritable tradition syndicaliste française, celle de la CGT d’avant 1914.

Evidemment, c’est en vertu de la première conception que le groupe central de Force ouvrière s’est regardé comme le bureau et la commission administrative de la nouvelle CGT et qu’il y a mis son enseigne. Force ouvrière, cela sonne bien, ne discutons pas, disent quelques camarades. Cela ne sonne pas mal, en effet ; cependant, discutons tout de même. Le bureau de l’Union des cercles syndicalistes (l’UCES) a dit, à mon avis, ce qu’il fallait dire :

Il regrette la décision prise par le groupe central de Force ouvrière de se considérer comme la commission administrative de la centrale en construction, cette décision restreignant singulièrement les contours de la nouvelle organisation, en tendant à écarter des tâches responsables de la reconstruction syndicale ceux des syndicalistes qui ont les premiers engagé une lutte conséquente pour la liberté et la démocratie syndicale.

Depuis, le groupe central de Force ouvrière s’est adjoint trois militants des organisations autonomes. Trois sur une vingtaine, c’est peu. Surtout quand il n’y a personne de la Fédération syndicaliste des postiers ni des syndicats autonomes du métro.

Il paraît qu’on prévoit un sixième secrétaire confédéral, venu des autonomes. Lucot ou Lafond. C’est peu et marqué de trop de réserve.

Encore tout cela n’est-il rien à côté du fait qu’au bout d’un mois l’accord n’est toujours pas réalisé entre les deux Fédérations syndicalistes des postiers et des cheminots et les éléments de Force ouvrière. La Fédération des postiers, sans attendre, était allée frapper à la porte de Force ouvrière. " Attendez un peu, lui a-t-on dit : vous entrerez quand nous aurons mis sur pied notre propre fédération. Alors nous pourrons procéder à une fusion, dont nous vous dirons les conditions. "

On a dit à peu près la même chose à la Fédération syndicaliste des cheminots, et sur un ton qu’Ouradou et Clerc auraient pu teinter d’un peu plus de camaraderie.

Si le groupe central de Force ouvrière avait eu vraiment le souci de constituer vite deux solides Fédérations de postiers et de cheminots, ce n’est pas ainsi qu’il aurait procédé. Au lieu de prendre un mois et plus — et quel mois ! -, il aurait, dès le premier jour, réuni les militants de la Fédération syndicaliste et ceux des groupes de FO sous la présidence d’un de ses gros bonnets et leur aurait dit : " Vous ne sortirez pas de cette réunion avant de vous être mis d’accord et d’avoir établi un bureau provisoire prêt à faire le grand rassemblement dans votre corporation. Deux fédérations en haut, deux syndicats à la base, c’est vouloir que les syndiqués ne sachent où adhérer. La pagaille dans une période pareille serait une faute impardonnable. "

Cette faute, on l’a commise de gaieté de cœur. Je suppose qu’on avait ses raisons à Force ouvrière. De fortes raisons sans doute. On tient à avoir sa CGT réformiste et non la CGT réformiste et révolutionnaire des syndiqués de tous les courants.

Je répéterai tant qu’il faudra qu’une CGT réformiste ne tiendra pas le coup devant les staliniens, encore moins devant les événements. Ce n’est pas une CGT réformiste, une CGT socialiste, une CGT gouvernementale, une CGT où domineront les fonctionnaires, qu’il faut construire. C’est une CGT lutte de classes, où réformistes et révolutionnaires pourront travailler sans se donner trop de crocs-en-jambe. Elle sera mise à l’épreuve avant trois mois.

1948

Après un referendum interne, la fédération de l’éducation nationale de la CGT décide de refuser la scission et d’opter pour l’autonomie dans la perspective d’une réunification du syndicalisme. Elle introduit dans ses statuts le respect des tendances et l’élection de ses instances à la proportionnelle.

3- Grèves de 1948

Une grève générale trahie

Huit semaines de lutte des mineurs français

par F. Moreau

Pendant huit semaines, les mineurs de France ont mené une grève qui constitue une des pages les plus héroïques de l’histoire du prolétariat de ce pays. Témoignage d’une combativité extraordinaire, d’une ténacité remarquable, en face d’un gouvernement déchaîné et de l’aide ouvertement apportée à ce gouvernement par les syndicats réformistes et chrétiens, cette lutte de près de 400.00 travailleurs, conduite par une direction stalinienne, qui exploita leur combativité mais les engagea dans une impasse, ne peut être bien comprise que dans le développement général de la lutte des classes en France.

C’est en France que se fait sentir à présent le plus vivement le déclin de l’Europe occidentale, sa mise à la portion congrue. Depuis les journées de 1934, qui ont mis fin à la période de démocratie classique, ce ne sont que grands soubresauts de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, sans pouvoir parvenir à un équilibre ; le grand capital n’arrive pas aisément à construire un outil réactionnaire fasciste pour imposer son "Etat fort", tandis que le prolétariat reste enfermé par ses directions dans le cadre de la société capitaliste. En 1944-45, à la "libération", ce sont littéralement les staliniens qui ont remis debout l’Etat capitaliste et renvoyé les ouvriers qui avaient confiance dans "leurs" ministères aux usines pour y "produire"... de la plus-value. Au printemps 1947, les masses dont le standard de vie s’abaissait constamment ont commencé à se dégager du carcan stalinien. A partir d’avril, les grèves se multiplièrent. Le mouvement culmina vers les mois de novembre-décembre. Les staliniens qui, avec la création du Cominform, avaient entre-temps fait un tournant "à gauche", firent échouer ce mouvement en raison des mots d’ordre, des formes d’organisation et de la tactique, qu’ils mirent en avant (voir Quatrième Internationale, novembre-décembre, 1947). L’année 1948 s’ouvrit avec la scission syndicale de "Force Ouvrière", et avec une offensive du gouvernement et des patrons contre les conditions de vie et de travail des ouvriers. Mais l’échec de 1947 n’avait pas profondément entamé les forces du prolétariat et les difficultés de plus en plus grandes de la vie quotidienne, la montée des prix, stimulèrent la résistance des travailleurs. D’abord de petits mouvements, sans unité apparente ; puis une résistance plus massive. Le recours aux CRS par le gouvernement pour faire évacuer les grévistes de l’usine Bergougnan à Clermont-Ferrand souleva aussitôt cette ville et fut le point de départ d’une résistance des travailleurs se généralisant dans tout le pays.

La contre-offensive ouvrière mûrissait. Dès la fin de l’été, un grand mouvement des travailleurs pointait à l’horizon. L’échec de l’an dernier et la division syndicale étaient des facteurs objectifs rendant moins aisées la généralisation des luttes et leur culmination en une bataille d’ensemble. Dans ces conditions, le rôle de la direction ouvrière devenait d’une importance exceptionnelle. Une direction révolutionnaire disposant d’une autorité sur une large partie de la classe ouvrière aurait, par une vaste campagne, popularisé devant tous les travailleurs les objectifs communs à toutes les catégories et la nécessité de se préparer à une lutte d’ensemble comme le seul moyen pour obtenir ces revendications. Une telle politique aurait d’une part éveillé l’attention des couches les plus retardataires, les aurait préparées pour le combat, et d’autre part, évité dans une certaine mesure des mouvements prématurés dans quelques industries. En tout cas, au moment où des mouvements auraient englobé un certain nombre d’industries importantes ou bien à la faveur d’événements donnés dans la lutte des classes, le mot d’ordre de la grève générale aurait trouvé logiquement sa place et un terrain favorable à sa réalisation. La contre-offensive ouvrière aurait pu alors se transformer en une grande offensive pour le pouvoir des ouvriers et des paysans.

Mais la direction qui, en France, avait et a encore le plus d’autorité sur la classe ouvrière et sur ses couches les plus décisives, la direction stalinienne, avait une tout autre perspective et une tout autre stratégie. Elle ne songeait pas à une lutte pour la conquête du pouvoir par les travailleurs, elle visait à exercer une pression sur la bourgeoisie pour lui faire accepter une certaine politique définie au Comité Central du PCF tenu à Gennevilliers en mai 1948, et dont le point le plus important est une nouvelle orientation de la politique extérieure du capitalisme français. Le mouvement des travailleurs allait être utilisé par cette direction en vue d’obtenir ce résultat. Le rythme propre du mouvement des masses fut négligé. Pour exercer une pression, il fallait aux dirigeants staliniens une série de mouvements séparés, se succédant ou se juxtaposant, mais jamais coordonnés par l’objectif du renversement du pouvoir bourgeois, d’où la tactique des "grèves tournantes". La direction stalinienne freinait ici, accélérait là. La pièce maîtresse dans ce combat de harcèlement de la bourgeoisie devait être la grève des mineurs. Comme toute tactique de harcèlement opposée à un ennemi qui se place sur le plan d’une lutte décisive (à la mesure de ses propres forces, bien entendu), elle devait aboutir à l’inverse du résultat cherché.

Les revendications et le déclenchement de la grève

L’autorité des staliniens chez les mineurs était particulièrement grande. Ils avaient, à la "libération", fait nationaliser les mines (les anciens actionnaires en tirent néanmoins un milliard et demi de dividendes par an) et ils avaient assuré aux mineurs toute une série d’avantages par rapport aux autres catégories de travailleurs (salaires, nourriture, etc.), car il fallait "produire". Thorez faisait de la démagogie sur son passé de mineur et allait aussi souvent que possible parler, en patois à l’occasion, aux mineurs pour qu’ils se dépensent sans compter pour produire, produire et produire encore plus de charbon. La production des mines de France s’est rapidement relevée, mais la productivité des mineurs, comme dans tous les pays, n’a pas atteint celle de 1938. Comme tous les travailleurs, les mineurs - malgré quelques avantages reçus au lendemain de la guerre par rapport aux autres catégories - ont des salaires insuffisants. Leurs plus importantes revendications étaient un minimum vital (fixé par les staliniens au chiffre dérisoire de 15.000 francs), la garantie du pouvoir d’achat et une augmentation des retraites. A cela venaient s’ajouter des revendications contre les décrets du ministre socialiste Lacoste qui remettaient aux mains de l’Etat-patron tout un système de sanctions portant atteinte au statut des mineurs, tel qu’il avait été établi après de nombreuses années de lutte.

Pour donner le caractère le plus strictement corporatif au mouvement, les staliniens mirent au premier plan les revendications contre les décrets Lacoste ; c’est seulement aux points 3 et 4 que venaient les revendications communes aux mineurs et à toute la classe ouvrière. Dans un référendum qui précéda le déclenchement du mouvement, une écrasante majorité des mineurs se prononça pour la grève. Les dirigeants réformistes et chrétiens eux-mêmes à ce moment-là n’osèrent pas s’opposer ouvertement à celle-ci ; ils se prononcèrent pour une grève de deux jours et laissèrent aux ouvriers appartenant à leurs syndicats la liberté d’agir à leur guise par la suite. Dès le démarrage de ce mouvement, qui engloba tous les mineurs de tous les bassins de France, la classe ouvrière comprit que cette lutte était sa propre lutte. Bien que lancée sans tenir compte des développements dans les autres industries, cette grève allait par son existence même et par ses péripéties hâter la maturation d’un mouvement d’ensemble de tous les travailleurs de France.

Les fusillades

Commencée le 4 octobre, la grève se poursuivit dans un calme apparent pendant une dizaine de jours. Mais les manoeuvres et les préparatifs gouvernementaux se poursuivaient dans l’ombre. Le gouvernement ayant fait entrer la troupe sur les territoires miniers, la Fédération des Mineurs décida de supprimer pendant 24 heures les services de sécurité. Le gouvernement prit prétexte de cette décision pour faire intervenir ses forces de répression afin de faire évacuer les puits occupés par les mineurs en grève. La Fédération des Mineurs se refusa alors à toute mesure de sécurité ; des chocs sanglants étaient prévisibles.

Les forces gouvernementales, les CRS ne pouvaient procéder à une large attaque ; le gouvernement concentra ses forces sur quelques points particuliers, négligeant au début le principal bassin, celui du Nord et du Pas-de-Calais, car il n’avait que des forces limitées, malgré tous ses efforts pour les utiliser au maximum. C’est dans la Loire et dans le Gard plus spécialement qu’il chercha à marquer des points. Une attaque ainsi concentrée sur quelques points commença par susciter une riposte vigoureuse des mineurs. Ceux-ci délogés des puits en chassaient à leur tour les CRS. De véritables épisodes de guerre civile se produisaient. On vit les mineurs rester maîtres du terrain, faire prisonniers des centaines de gardes, avec un colonel à leur tête ; les CRS en plusieurs endroits s’enfuyaient, abandonnant leur matériel (camions, etc.). Une arrestation dans le Pas-de-Calais entraînait l’occupation de la sous-préfecture de Béthune. Le Ministre de l’Intérieur, Jules Moch, grand stratège, avait échoué dans son entreprise visant à "assurer la sécurité" et la "liberté du travail" sans faire usage des armes, ainsi qu’il s’était vanté de le faire. Fidèle à la tradition sinon de Jaurès, du moins de Noske, il n’hésita pas à donner l’ordre de tirer. Les journaux et la radio répandirent quelques mensonges pour semer la panique, et le 19 octobre, les fusillades commencèrent. Des mineurs furent tués dans la Loire, dans le Gard ; les arrestations se multiplièrent, un régime de terreur fut instauré qui interdisait les réunions, qui terrorisait ceux qui sortaient de chez eux, la troupe occupait les points stratégiques importants. Le gouvernement donnait à son activité le caractère d’opérations militaires ; chaque jour un communiqué indiquait le nombre de kilomètres carrés de "territoire libéré".

Il faut à présent examiner séparément les conséquences des fusillades sur toute la classe ouvrière et celles qui en résultèrent par la suite chez les mineurs.

L’aspiration à la grève générale

L’assassinat de grévistes déchaîna la colère des travailleurs dans toute la France. L’idée de la grève générale qui faisait jusqu’alors peu à peu son chemin s’imposa très rapidement à de très larges couches de la classe ouvrière. Partant des usines, cette revendication s’éleva jusqu’aux sommets de l’appareil de la CGT. Les syndicats, les unions départementales, les fédérations recevaient des résolutions demandant la grève générale, et ce, quelques jours après la fin du 27e Congrès de la CGT où la direction avait fait repousser la proposition présentée par les délégués de la minorité révolutionnaire. Au Bureau Confédéral, Frachon lui-même dut recevoir des délégations d’usines insistant pour que la direction de la CGT prit la responsabilité de donner l’ordre de la grève générale. La direction stalinienne s’opposa obstinément à ce mot d’ordre. Elle recourut à toutes sortes d’explications. Aux uns, elle dit que c’était les gaullistes qui la voulaient. A d’autres que la classe ouvrière n’était pas mûre pour un tel mouvement. A d’autres aussi que les mineurs poursuivaient un mouvement corporatif, qu’ils n’avaient besoin, pour vaincre, que de la solidarité financière et matérielle. A certains, que les grèves économiques ne pouvaient culminer en une grève générale qui, étant politique, ne pouvait être lancée que sur un mot d’ordre politique, etc. Le document le plus expressif de cette hostilité fut la "lettre ouverte de B. Frachon aux ouvriers de chez Chenard et Walker" ; le secrétaire général de la CGT intervint de tout son poids au moment où, de partout, s’exprimait la volonté d’une lutte d’ensemble. Cette lettre n’était alors pas tant destinée à convaincre qu’à semer le désarroi dans les esprits des militants et ainsi à prévenir un débordement de la direction.

Tous les dirigeants staliniens ne trouvaient que des obstacles à la grève générale ; aujourd’hui encore, plusieurs semaines après la défaite des mineurs, ils sont encore contraints de chercher à répondre aux inquiétudes de leurs militants sur ce point. C’est ainsi que l’organe théorique du parti stalinien, les Cahiers du Communisme, reproduit dans son numéro de janvier 1949 un article de Thorez vieux de 20 ans sur la grève politique de masses.

Notre article n’a pas pour objet de discuter tous les arguments staliniens, mais de faire comprendre la place de la grève des mineurs dans la lutte du prolétariat français. A ceux qui peuvent se demander si la classe ouvrière était mûre pour une lutte générale, répondons simplement par ce tableau forcément incomplet des luttes ouvrières pendant cette période, tableau dressé à partir des informations de l’Humanité.

Tout cela, en une période où tous les dirigeants écoutés parlaient contre la grève générale. Tout cela, en une période où la politique stalinienne était que les ouvriers pouvaient arracher les revendications par des mouvements partiels. Aucun doute qu’une propagande qui aurait mis en avant la nécessité d’une lutte générale aurait rencontré un écho formidable et préparé un mouvement d’une ampleur extraordinaire.

Le déclin de la grève des mineurs

La grève générale fut ainsi évitée par les dirigeants staliniens et les mineurs poursuivirent leur grève aidés par la solidarité matérielle des travailleurs (collectes à chaque paye, évacuation et hébergement d’enfants de mineurs), mais dans des conditions où la guerre d’usure ne pouvait tourner qu’à leur désavantage.

Les versements, les souscriptions, l’aide matérielle, malgré toute la bonne volonté des travailleurs, se trouvaient limités par les possibilités limitées de ceux-ci. Une chose est de soutenir 5 ou 10.000 grévistes et leur famille ; une autre est de soutenir 400.000 grévistes et leur famille. A 1.000 francs par semaine, chiffre insuffisant, il eut fallu recueillir 400 millions par semaine ! Par contre, le gouvernement français recevait l’aide des Américains qui ne regardaient pas au prix du charbon.

Mais il n’y eut pas que les difficultés matérielles, la faim et le régime de terreur, pour amoindrir la capacité de résistance des mineurs. La tactique de la direction stalinienne vint se combiner à toutes ces difficultés.

Revenons à la question de la suppression des équipes de sécurité. La mesure décidée pour 24 heures fut, par le développement de la lutte, prolongée sans limite. Mais une telle tactique, extrêmement rare dans cette corporation, même au cours de grèves très prolongées, apparaissait visiblement disproportionnée aux objectifs de la lutte tels que les staliniens les présentaient. Dans une lutte décisive pour le pouvoir, où se joue tout le sort de la société, les mesures les plus extrêmes et les plus audacieuses sont justifiées et comprises par tous les travailleurs ; mais on ne peut concevoir une direction proposant des objectifs limités au cadre d’une corporation, refusant de recourir à une grève générale et appelant aux moyens de lutte les plus extrêmes. Le gouvernement et les réformistes de tout poil exploitèrent cette discordance entre les moyens et les buts. La propagande dénonçant les dirigeants staliniens comme ayant d’autres buts que les intérêts des mineurs se basait dans ce cas sur quelque chose de très réel ; aussi, en l’absence d’une organisation révolutionnaire susceptible d’être entendue avec assez d’autorité pour montrer une issue révolutionnaire, en présence de l’étranglement du mouvement pour la grève générale, un nombre grandissant de mineurs, dont les familles étaient affamées et qui ne voyaient pas d’issue au mouvement, reprenait le chemin des puits.

Ce n’était pas tout. La politique stalinienne favorisait d’une part le retour au travail des moins combatifs ; mais elle engendrait d’autre part chez les plus combatifs, chez eux qui continuaient la grève, des sentiments de colère et de désespoir qui se tournèrent à plusieurs reprises en actes terroristes contre ceux qui avaient repris le travail. La violence contre les jaunes est légitime, mais se livrer à des actes de violence (bris de carreau, coups, etc...) envers ceux qui, après plusieurs semaines de lutte, ont repris le travail parce qu’ils n’avaient plus la force de tenir et parce que la direction, pour des raisons qu’elle ne peut honnêtement donner, se refuse à poser la question de la cessation de la grève, ne peut enrayer le déclin d’un mouvement ; au contraire, cette tactique (si on peut employer ce mot) ne peut qu’aggraver la défaite en engendrant des sentiments de haine au sein des travailleurs.

Dans la dernière période de la grève, non seulement tous les petit bassins n’étaient plus en lutte, mais même dans le Nord et le Pas-de-Calais il n’y avait guère qu’un tiers des mineurs encore en grève. C’est le 29 novembre, au moment où une dé-sagrégation complète menaçait ce qui restait du mouvement, que la Fédération des Mineurs donna l’ordre de reprise du travail, vingt-quatre heures après avoir appelé à une lutte jusqu’au bout et sans même consulter ceux qui restaient en lutte.

Les suites de la défaite

Sur le plan de la corporation minière, ce fut une défaite très lourde. Près de deux mille mineurs ont été emprisonnés et condamnés, notamment presque tous les délégués à la sécurité qui constituent l’armature du mouvement syndical dans les mines. Le gouvernement s’est aussi livré à la plus odieuse des répressions contre les ouvriers immigrés qui avaient fait leur devoir de classe ; pour l’internationalisme des Moch et Cie, ils sont tout juste bons à produire et à se taire. Les dirigeants réformistes de "Force Ouvrière" et des syndicats chrétiens ne tireront pas grand profit de cette défaite des mineurs, en dépit ou à cause de l’aide scandaleuse que leur donne le gouvernement et du vote par l’Assemblée nationale d’un crédit de 50 millions en faveur de ceux qui ont subi des actes de violence des grévistes.

Il y a encore peu d’indices pour apprécier exactement l’état d’esprit chez les mineurs et la profondeur de leur défaite. Cependant, tout récemment, à Firminy, où un travailleur fut assassiné, il y eut une élection pour un délégué mineur, dans laquelle sur près d’un millier d’ouvriers, le candidat de la CGT bat très largement les candidats "Force Ouvrière" et du syndicat chrétien, mais dans laquelle aussi près de la moitié des mineurs s’est abstenue de participer au vote.

En ce qui concerne l’ensemble de la classe ouvrière de France, cette défaite a eu pour conséquence une nouvelle offensive contre les conditions de vie des travailleurs et, ce qui est très important, un nouvel affaiblissement du mouvement syndical. La reprise des cartes pour 1949 à la CGT a été très faible ; ni "Force Ouvrière", ni la CFTC (chrétiens) n’en ont d’ailleurs bénéficié ; en même temps commencent à pulluler les syndicats autonomes où règne la confusion la plus grande et où se sont camouflés des éléments gaullistes, avec la consigne de ne pas se dévoiler. On peut dire qu’il n’y a presque plus de syndicats de masse en France ; il y a plusieurs centrales rivales, qui sont plutôt les expressions de partis ou de courants politiques dans le domaine des revendications ouvrières. N’y adhèrent en général que les membres des partis et les sympathisants les plus proches.

La classe ouvrière française a encore des ressources de combativité très grandes ; des industries entières (la métallurgie et d’autres) n’ont pas été vaincues dans ce combat ; les besoins les plus élémentaires des travailleurs les pousseront vers de nouvelles batailles pour défendre leur standard de vie. La défensive actuelle tout à fait sporadique ne manquera pas de se développer, sans que rien ne permette pour l’instant d’en prévoir le rythme. Mais il est certain qu’une lutte d’ensemble sera beaucoup plus difficile à obtenir, que des corporations entières ou des usines soit ne bougeront plus, soit ne démarreront pas tant que le mouvement n’atteindra pas une ampleur énorme et que l’unité de front des travailleurs ne sera pas réalisée. Et ce front unique est d’autant plus nécessaire que la menace gaulliste s’est accentuée sur la base même de la défaite ouvrière.

Depuis la fin de la grève des mineurs, les dirigeants staliniens ont été plus prudents par la force même des choses ; sachant qu’ils ne rencontreraient que peu d’écho, ils se sont rabattus sur les plus petites revendications, non pas tant pour provoquer des mouvements immédiats que pour renforcer les syndicats de la CGT sur la base d’une agitation autour de ces revendications ; mais le plus grave est qu’ils ont conservé leur tactique des "grèves tournantes" qui, pour les besoins de la diplomatie du Kremlin, a mené la grève des mineurs à la défaite et qui risque de nuire à l’avenir successivement à toute une série d’industries.

L’activité du PCI

Avec des forces réduites, quasi inexistantes chez les mineurs, la section française de la IVème Internationale a porté l’essentiel de ses efforts sur l’agitation pour la grève générale et sur la nécessité pour les travailleurs, en face d’une direction défaillante, de créer eux-mêmes une nouvelle direction capable de préparer et de diriger le mouvement.

La politique du PCI a trouvé un écho parmi les travailleurs. La proposition d’envoi de délégations d’usines au Bureau Confédéral pour lui demander de donner l’ordre de grève générale fut souvent bien accueillie et même réalisée dans l’usine Chenard et Walker, par les dirigeants de la cellule du PCF et de la section syndicale, en l’absence de tout trotskyste organisé. Cette délégation qui y est allée avec pleine confiance dans les chefs de la CGT, a exprimé ce qui se pensait dans toute la métallurgie parisienne, comme en témoigne le compte-rendu d’une réunion de la Commission exécutive du syndicat des métaux de la région parisienne, publié par La Vérité. C’est cette action qui a forcé le secrétaire de la CGT, Benoit Frachon, le plus qualifié des dirigeants syndicaux de la bureaucratie stalinienne, à écrire sa "lettre ouverte aux ouvriers de chez Chenard et Walker", dans laquelle il a dû ouvertement se démasquer et montrer l’hostilité des dirigeants du PCF à la grève générale. Cette lettre a souvent été le point de départ de larges discussions parmi les travailleurs. Malgré la faiblesse des moyens de propagande du PCI, la direction du parti stalinien a cru nécessaire de rééditer une brochure ancienne contre les trotskystes, en y ajoutant une quarantaine de lignes pour dénoncer leur action en faveur de la grève générale. Immédiatement après la fin de la grève, dans le climat de la défaite, une offensive stalinienne s’est déclenchée en vue d’exclure les trotskystes de la CGT ou des postes qu’ils avaient dans les syndicats. Mais, les mesures bureaucratiques ne peuvent ni arrêter l’activité des trotskystes ni mettre fin à la profonde crise du parti stalinien. Le Parti Communiste Internationaliste est sorti renforcé de cette grande lutte du prolétariat français ; des travailleurs, en petit nombre certes, ont rejoint ses rangs ; son enracinement dans la classe ouvrière se poursuit ; sa campagne de front unique se développe. Ses militants ont, malgré les dangers qui menacent la classe ouvrière, une confiance accrue dans les possibilités de leur parti dans les batailles de demain.

Des mouvements de travailleurs en septembre-octobre 1948

En septembre (avant la grève des mineurs)

1er septembre - Débrayage et manifestation chez les métallos de Nantes, Saint-Nazaire, Montargis, Bagnolet. - Débrayage partiel à Dôle. Manifestations dans le 15e.

3 septembre - Grève de 2 heures à Marseille.

5 septembre - Débrayage et manifestation à Tulle.

7 septembre - Grève de 24 heures à Troyes. Débrayage et manifestation à Strasbourg. Débrayage dans le Rhône. Débrayage à Pont-de-l’Arche.

8 septembre - Débrayage à Aubusson.

9 septembre - Débrayage au Blanc-Mesnil. Grève de 24 heures à La Rochelle et dans la Somme.

10 septembre - Débrayage et manifestation à Boulogne, Saint-Ouen, Puteaux, Courbevoie, Clichy, Saint-Denis et Issy. Débrayage dans les Ardennes, la Haute-Garonne, le Cher et à Saint-Etienne.

11 septembre - Débrayage et grève dans plusieurs endroits : métallos, bâtiment, textile et papeteries, dans l’Ariège ; dans l’Aisne ; papeteries de Saint-Girons. Débrayage à Levallois.

12 septembre - Débrayage à Arras et à Boulogne.

14 septembre - Débrayage à Hagondange. Débrayage et manifestation à Gennevilliers, Asnières, Saint-Cloud. Grève d’une heure à Alès et à Nîmes. Grève générale dans le Doubs.

16 septembre - Débrayage et manifestation à Tarbes et en Charente. 17 septembre - Débrayage à Orléans et dans la Sarthe.

21 septembre - Débrayage dans le Haut-Rhin, à Lorient et à Grenoble (obsèques de l’ouvrier Voitrin, assassiné par les gaullistes).

25 septembre - Grève générale de 2 heures dans toute la France, à l’appel de toutes les centrales syndicales (CGT, "Force Ouvrière", CFTC, Cadres).

28 septembre - Débrayage au Havre.

A partir du 1er octobre : 1er octobre - Grève de 24 heures du personnel du gaz et de l’électricité dans toute la France.

5 octobre - grève des taxis à Paris et Bordeaux. Journée d’agitation des communaux (CGT et CFTC) dans toute la France. Début de la grève des chemins de fer du Nord-Est et des métallurgistes de Lorraine (qui durera jusqu’au 16).

8 octobre - Grève de 24 heures de toute la marine marchande.

11 octobre - Grève de 24 heures dans la Moselle. Grève de 48 heures des métallurgistes de Moselle.

13 octobre - Grève de 24 heures de tous les ports de France.

15 octobre - Grève de 24 heures des métallurgistes de Bordeaux. Grève du textile à Troyes, Sedan, Vendôme.

20 octobre - Grève de 24 heures des cheminots de la région méditerranéenne. Grève générale dans le Tarn.

21 octobre - Grève de 48 heures des cheminots du Mans, d’Alençon et de Château-du-Loir.

22 octobre - Grève de 24 heures des cheminots de Toulouse, de Nîmes, d’Alès, d’Avignon, de Sète et du Teil. Refus des dockers de Calais et de Boulogne de décharger du charbon. Débrayage de solidarité dans toute la métallurgie parisienne.

25 octobre - Grève de 24 heures dans la Loire. Débrayage à Lyon, Marseille, Limoges, Saint-Julien, etc... Nombreuses grèves dans tout le pays.

26 octobre - Débrayage à Marseille, Rouen, Dieppe, Montpellier, Béziers, Sète, Clermont-Ferrand, La Rochelle.

27 octobre - Débrayage à Marseille, La Bocca, Toulon, Brignolles, Périgueux.

28 octobre - Grève de 24 heures dans le Gard. Débrayage dans la Vienne, à Mantes, chez les métallos de Denain.

29 octobre - Débrayage à Boulogne-sur-Mer.

1er novembre - Grève des marins de Marseille.

1947-1949 -

Les tensions politiques à l’intérieur du tripartisme (alliance au gouvernement et à l’assemblée des trois grands partis politiques : socialistes, démocrates-chrétiens et communistes), se répercutent sur le mouvement syndical. Le choix de la tutelle américaine sur la vie nationale avec le plan Marshall renforce les désaccords. En décembre 1947, le courant réformiste désormais minoritaire et réuni autour de la revue Force Ouvrière, fait scission. Il crée la CGT-FO l’année suivante, tandis que la Fédération de l’éducation nationale choisit l’autonomie, ainsi que différents autres syndicats de moindre importance. La scission frappe également le syndicalisme international : en 1949, se crée la CISL (Confédération Internationale des Syndicats Libres) qui deviendra la C.E.S. (Confédération européenne des syndicats), véritable internationale réformiste, à laquelle adhère FO. En 1948 est créée l’Union Générale des Ingénieurs et Cadres CGT (UGIC).

1949 :

Division : la FSM critique le plan Marshall et l’influence américaine en Europe, ce qui provoque une scission. Les syndicats des États-Unis, d’Angleterre et des Pays-Bas se retirent de la FSM. Ils créent la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) à laquelle adhère la CGT-FO.

1950 :

Conquêtes : vote de la loi sur les Conventions collectives. Création du Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig).

1953 :

Retraites : du 4 au 25 août, grande grève dans les services publics. Le 4 août, la CGT puis la CFTC appellent à une journée d’action des secteurs public et nationalisé contre le recul de l’âge à la retraite. Les postiers de Bordeaux décident la poursuite du mouvement. Aussitôt les confédérations CGT, FO, CFTC appellent à la grève générale dans ces secteurs. Le 14 août, on compte quatre millions de grévistes.

1954 :

Début de la guerre d’Algérie (1er novembre). Durant tout le conflit la CGT soutient « les revendications des Algériens et leurs aspirations nationales. »

1955

5- 1955 Grève de Nantes

"Socialisme ou Barbarie" n°18 (janvier-mars 1956). Source : Site Ensemble

Les ouvriers face à la bureaucratie Cornelius Castoriadis

Les textes qui précèdent donnent une description qu’on a voulu aussi complète que possible des principales luttes ouvrières de 1955, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Ce n’est pas un souci d’information qui justifie leur étendue, ni le nombre des participants à ces luttes, leur combativité physique ou les concessions arrachées. C’est que ces luttes revêtent à nos yeux une signification historique de par leur contenu. Pour le lecteur qui a parcouru les pages qui précèdent, ce n’est pas anticiper sur les conclusions de cet article que de dire qu’en cet été 1955 le prolétariat s’est manifesté, d’une façon nouvelle. Il a déterminé de façon autonome ses objectifs et ses moyens de lutte ; il a posé le problème de son organisation autonome ; il s’est enfin défini face à la bureaucratie et séparé de celle-ci d’une manière grosse de conséquences futures.

Le premier signe d’une nouvelle attitude du prolétariat devant la bureaucratie a été sans doute la révolte du prolétariat de Berlin­-Est et d’Allemagne Orientale en juin 1953 contre la bureaucratie stalinienne au pouvoir. Pendant l’été 1955, la même séparation entre le prolétariat et la bureaucratie “ ouvrière ” est clairement apparue dans les principaux pays capitalistes occidentaux. L’important, c’est qu’il s’agit désormais d’une séparation active. Le prolétariat ne se borne plus à refuser la bureaucratie par l’inaction, à comprendre passivement l’opposition entre ses intérêts et ceux des dirigeants syndicaux et politiques, ou même d’entrer en lutte. malgré les direc­tives bureaucratiques. Il entre en lutte contre la bureaucratie en personne (Angleterre, Etats-Unis) ou mène sa lutte comme si la bureaucratie n’existait pas, en la réduisant à l’insignifiance et à l’impuissance par l’énorme poids de sa présence active (France).

Un court retour en arrière est nécessaire pour situer les événe­ments dans leur perspective. Il y a quelques années, les “ marxistes ” de tout acabit étaient en gros d’accord pour ignorer en fait le pro­blème des rapports du prolétariat et de la bureaucratie “ ouvrière ”. Les uns considéraient, qu’il n’y a pas de prolétariat en dehors des organisations bureaucratisées, donc en dehors de la bureaucratie. D’autres, que les ouvriers ne pouvaient que suivre servilement la bureaucratie, ou autrement se résigner dans l’apathie, et qu’il fallait en prendre son parti. D’autres encore, plus vaillants, prétendaient que les ouvriers avaient tout oublié, qu’il fallait rééduquer leur conscience de classe. Différente dans sa motivation, mais non dans ses conséquences pratiques, était la paranoïa des trotskistes “ ortho­doxes ”, pour qui la bureaucratie n’était que le produit d’un concours fortuit des circonstances, voué à éclater dès que les ouvriers entre­raient en lutte, ce pour quoi il suffisait de reprendre les bons vieux mots d’ordre bolcheviks et de proposer aux ouvriers un parti et un syndicat “ honnêtes ”.

On a toujours affirmé, dans cette Revue, face à la conspi­ration des mystificateurs de toutes les obédiences, que le véritable problème de l’époque actuelle était celui des relations entre les ouvriers et la bureaucratie : qu’il s’agissait pour le prolétariat, d’une expérience inédite qui allait se poursuivre pendant longtemps, la bureaucratie “ ouvrière ”, fortement enracinée dans le développe­ment économique, politique et social du capitalisme, ne pouvant pas s’écrouler du jour au lendemain ; que les ouvriers traverseraient nécessairement une période de maturation silencieuse, car il ne pou­vait pas être question de reprendre purement et simplement contre la bureaucratie les méthodes de lutte et les formes d’organisation traditionnellement utilisées contre le capitalisme ; mais aussi que cette expérience, historiquement nécessaire, amènerait la prolétariat à concrétiser définitivement les formes de son organisation et de son pouvoir.

Le développement de la société contemporaine sera de plus en plus dominé par la séparation et l’opposition croissante entre le prolétariat et la bureaucratie, au cours de laquelle émergeront les formes d’organisation permettant aux ouvriers d’abolir le pouvoir des exploiteurs, quels qu’ils soient, et de reconstruire la société sur des nouvelles bases. Ce processus n’est encore qu’à sa phase embryon­naire ; mais ses premiers éléments apparaissent déjà. Après les ouvriers de Berlin-Est en juin 1953, les métallos de Nantes, les dockers de Londres et de Liverpool, les ouvriers de l’automobile de Detroit en 1955 ont clairement montré qu’ils ne comptaient que sur eux-mêmes pour lutter contre l’exploitation. La signification de la grève de Nantes

Pour comprendre les luttes ouvrières de l’été 1955, en particu­lier celles de Nantes, il faut les placer dans le contexte du dévelop­pement du prolétariat en France depuis 1945.

Par opposition à la première période consécutive à la “ Libé­ration ”, où les ouvriers suivent en gros la politique des organi­sations bureaucratiques et en particulier du P.C., on constate dès 1947-48 un “ décollement ” de plus en plus accentué entre les ouvriers et ces organisations. A partir de son expérience de leur attitude réelle, le prolétariat soumet à une critique silencieuse les organi­sations et traduit cette critique dans la réalité en refusant de suivre sans plus leurs consignes. Ce “ décollement ”, ce refus prennent des formes bien distinctes qui se succèdent dans le temps :

1. De 1948 à 1952, le refus total et obstiné des ouvriers de suivre les mots d’ordre bureaucratiques s’exprime par l’inaction et l’apathie. Les grèves décidées par les staliniens ne sont pas suivies dans la grande majorité des cas, non seulement lorsqu’il s’agit de grèves “ politiques ”, mais même dans le cas de grèves revendi­catives. II ne s’agit pas simplement de découragement ; il y a aussi la conscience de ce que les luttes ouvrières sont utilisées par le P.C., et détournées de leurs buts de classe pour servir la politique russe. La preuve en est que, dans les rares cas où “ l’unité d’action ” entre syndicats staliniens, réformistes et chrétiens se réalise, les ouvriers sont prompts à entrer en action - non pas parce qu’ils atta­chent une valeur à cette unité comme telle - mais parce qu’ils y voient la preuve que la lutte considérée pourra difficilement être détournée vers des buts bureaucratiques et qu’ils ne s’y trouveront pas divisés entre eux-mêmes. 2. En août 1953, des millions de travailleurs entrent sponta­nément en grève, sans directives dès bureaucraties syndicales ou à l’encontre de celles-ci. Cependant, une fois en grève, ils en laissent la direction effective aux syndicats et la grève elle-même est “ pas­sive ” [1] ; les cas d’occupation des locaux sont rarissimes, aux réunions des grévistes la base ne se manifeste presque jamais autre­ment que par ses votes. 3. En été 1955, les ouvriers entrent à nouveau en lutte sponta­nément ; mais ils ne se limitent plus à cela. A Nantes, à Saint-­Nazaire, en d’autres localités encore, ils ne sont pas simplement en grève, ni même ne se contentent d’occuper les locaux. Ils passent à l’attaque, appuient leurs revendications par une pression physique extraordinaire, manifestent dans les rues, se battent contre les C.R.S. Ils ne laissent pas non plus la direction de la lutte aux bureaucrates syndicaux ; aux moment culminants de la lutte, à Nantes, ils exer­cent par leur pression collective directe, un contrôle total sur les bureaucrates syndicaux, à tel point que dans les négociations avec le patronat ceux-ci ne jouent plus qu’un rôle de commis, mieux : de porte-voix [2]. et que les véritables dirigeants sont les ouvriers eux-mêmes.

II est impossible de confondre les significations différentes de ces attitudes successives. Leur est commun le détachement par rap­port aux directions traditionnelles ; mais la conscience de l’opposition entre les intérêts ouvriers et la politique bureaucratique, en se développant, se traduit par un comportement concret des ouvriers de plus en plus actif. Exprimée au départ par un simple refus conduisant à l’inaction, elle s’est concrétisée en 1955 dans une action ouvrière tendant à contrôler sans intermédiaire tous les aspects de la lutte. On peut le voir en clair en réfléchissant sur les événements de Nantes.

On a voulu voir dans les grèves de Nantes et de Saint-Nazaire essentiellement une manifestation de la violence ouvrière, les uns pour s’en féliciter, les autres pour s’en affliger. Et certes on peut, on doit même, commencer par constater que des luttes ouvrières atteignant un tel niveau de violence sont rares en période de stabi­lité du régime. Mais, beaucoup plus que le degré de violence, importe la manière dont cette violence a été exercée, son orientation, les rapports qu’elle a traduits entre les ouvriers d’un côté, l’appareil de l’Etat capitaliste et les bureaucraties syndicales de l’autre. Plus exactement, le degré de la violence en a modifié le contenu, et a porté l’ensemble de l’action ouvrière à un autre niveau, Les ouvriers de Nantes n’ont pas agi violemment en suivant les ordres d’une bureaucratie - comme cela s’était produit dans une certaine mesure en 1948, pendant la grève des mineurs [3]. Ils ont agi contre les consignes syndicales. Cette violence a signifié la présence perma­nente et active des ouvriers dans la grève et dans les négociations, et leur a ainsi permis non pas d’exercer un contrôle sur les syndi­cats, mais de dépasser carrément ceux-ci d’une manière absolument imprévue. Il n’y a le moindre doute sur la volonté des directions syndicales, pendant toute la durée de la grève, de limiter la lutte dans le temps, dans l’espace, dans la portée des revendications, dans les méthodes employées, d’obtenir le plus rapidement possible un accord, de faire tout rentrer dans l’ordre. Pourtant devant 15.000 métallos occupant constamment la rue, ces “ chefs ” irremplaçables se sont faits tout petits ; leur “ action ” pendant la grève est invi­sible à l’œil nu, et ce n’est que par des misérables manœuvres de coulisse qu’ils ont pu jouer leur rôle de saboteurs. Pendant les négo­ciations mêmes, ils n’ont rien été de plus qu’un fil téléphonique, transmettant à l’intérieur d’une salle de délibérations des revendications unanimement formulées par les ouvriers eux-mêmes - jusqu’au moment où les ouvriers ont trouvé que ce fil ne servait à rien et ont fait irruption dans la salle.

Certes, on ne peut ignorer les carences ou les côtés négatifs du mouvement de Nantes. Dépassant dans les faits les syndicats, le mou­vement ne les a pas éliminés comme tels. Il y a dans l’attitude des ouvriers nantais une contestation radicale des syndicats, puisqu’ils ne leur font confiance ni pour définir les revendications, ni pour les défendre, ni pour les négocier, et qu’ils ne comptent que sur eux-mêmes. Cette méfiance totale, exprimée dans les actes, est infiniment plus importante de ce que ces mêmes ouvriers pouvaient “ penser “ ou “ dire ” au même moment (y compris ce qu’ils ont pu voter au cours des élections législatives récentes). N’empêche qu’il y a des contradictions dans l’attitude des ouvriers : d’abord, entre cette “ pensée ” qui se manifeste lors de discussions, de votes syndicaux ou politiques antérieurs ou ultérieurs à la grève, et cette “ action ”, qui est la grève même. Là, le syndicat est ne serait-ce que toléré comme moindre mal, - ici, il est ignoré. Même au sein de l’action, des contradictions subsistent ; les ouvriers sont pour ainsi dire à la fois “ en deçà ” et “ au-delà ” du problème de la bureaucratie. En deçà, dans la mesure où ils laissent la bureaucratie en place, ne l’attaquent pas de front, ne lui substituent pas leurs propres organes élus. Au-delà, car sur le terrain où ils se placent d’une lutte totale faite de leur présence permanente, le rôle de la bureaucratie devient mineur. A vrai dire, ils s’en préoccupent très peu : occupant massi­vement la scène, ils laissent la bureaucratie s’agiter comme elle peut dans les coulisses. Et les coulisses ne comptent guère pendant le pre­mier acte. Les syndicats ne peuvent pas encore nuire ; les ouvriers en sont trop détachés.

Ce détachement n’aboutit pas pourtant, dira-t-on, à se cristalliser positivement dans une forme d’organisation propre, indépen­dante des syndicats ; il n’y a même pas de comité de grève ­élu représentant les grévistes, responsable devant eux, etc.

On peut dresser plusieurs de ces constats de carence ; ils n’ont qu’une portée limitée. On peut dire en effet que le mouvement n’est pas parvenu à une forme d’organisation autonome ; mais c’est qu’on a une certaine idée de l’organisation autonome derrière la tête. Il n’y a aucune forme d’organisation plus autonome que quinze mille ouvriers agissant unanimement dans la rue. Mais, dira-t-on encore, en n’élisant pas un comité de grève, directement responsable devant eux et révocable, les ouvriers ont laissé les bureaucrates syndicaux libres de manœuvrer. Et c’est vrai. Mais comment ne pas voir que même sur un comité de grève élu les ouvriers n’auraient pas exercé davantage de contrôle qu’ils n’en ont exercé sur les repré­sentants syndicaux le 17 août, qu’un tel comité n’aurait alors rien pu faire de plus que ce que ces derniers ont fait sous la pression des ouvriers ? Lorsque la masse des ouvriers, unie comme un seul corps, sachant clairement ce qu’elle veut et décidée à tout pour l’obtenir, est constamment présente sur le lieu de l’action, que peut offrir de plus un comité de grève élu ?

L’importance d’un tel comité se trouverait ailleurs : il pourrait d’un côté essayer d’étendre la lutte en dehors de Nantes, d’un autre, pendant la période de recul du mouvement, permettre aux ouvriers de mieux se défendre contre les manœuvres syndicales et patronales. Mais il ne faut pas se faire d’illusions sur le rôle réel qu’il aurait pu jouer : l’extension du mouvement dépendait beaucoup moins des appels qu’aurait pu lancer un comité de Nantes et beaucoup plus d’autres conditions qui ne se trouvaient pas réunies. La conduite des négociations pendant la phase de déclin du mouvement avait relativement une importance secondaire, c’était le rapport de forces dans la ville qui restait décisif et celui-ci devenait de moins en moins favorable.

Nous sommes loin, évidemment, de critiquer la notion d’un comité de grève élu en général, ou même dans le cas de Nantes. Nous disons simplement que, dans ce dernier cas et vu le niveau atteint par la lutte ouvrière, l’importance de son action aurait été de toute façon secondaire. Si l’action des ouvriers de Nantes n’a pas été couronnée par une victoire totale, c’est qu’elle se trouvait placée devant des contradictions objectives, auxquelles l’élection d’un comité de grève n’aurait rien changé.

La dynamique du développement de la lutte à Nantes avait abouti en effet à une contradiction que l’on peut définir ainsi : des méthodes révolutionnaires ont été utilisées dans une situation et pour des buts qui ne l’étaient pas. La grève a été suivie de l’occu­pation des usines ; les patrons ripostèrent en faisant venir des régi­ments de C.R.S. ; les ouvriers ripostèrent en attaquant ceux-ci. Cette lutte pouvait-elle aller plus loin ? Mais qu’y avait-il plus loin ? La prise du pouvoir à Nantes ? Cette contradiction serait en fait portée au paroxysme par la constitution d’organismes qui ne pouvaient, dans cette situation, qu’avoir un contenu révolutionnaire. Un comité qui aurait envisagé sérieusement la situation se serait démis, ou alors il aurait entrepris méthodiquement l’expulsion des C.R.S. de la ville - avec quelle perspective ? Nous ne disons pas que cette sagesse après coup était dans la tête des ouvriers nantais ; nous disons que la logique objective de la situation ne donnait pas grand sens à une tentative d’organisation permanente des ouvriers.

Mais cette perspective, dira-t-on, existait : c’était l’extension du mouvement. C’est encore une fois introduire subrepticement ses propres idées dans une situation réelle qui ne s’y conforme pas. Pour les ouvriers de Nantes, il s’agissait d’une grève locale, avec un objectif précis : les 40 francs d’augmentation. Elle n’était pas pour eux le premier acte d’une Révolution, il ne s’agissait pas pour eux de s’y installer. Ils ont cultivé des moyens révolutionnaires pour faire aboutir cette revendication - c’est là l’essence même de notre époque ; mais cela ne veut pas dire que la révolution est possible à tout instant.

On a pourtant prétendu que cette extension était “ objectivement possible ”. Et certes, s’il a fallu à là bourgeoisie 8.000 C.R.S. pour résister à grande peine à 15.000 métallos de Nantes, on ne voit pas où elle aurait trouvé les forces nécessaires pour résister à cinq millions d’ouvriers dans le pays. Mais le fait est que la classe ouvrière française n’était pas prête à entrer dans une action déci­sive, et elle n’y est pas entrée. Les traits que nous avons analysés plus haut ne se rencontrent nettement que dans le mouvement de Nantes. Ils n’apparaissent, sous une forme embryonnaire, que dans quelques autres localités et forment un contraste impressionnant avec l’absence de tout mouvement important dans la région pari­sienne. Au moment même où se déroulent les luttes à Nantes, Renault à Paris donne l’image la plus classique de la dispersion et de l’im­possibilité de surmonter le sabotage en douce des directions syndi­cales.

Dire, dans ces conditions, que le manque d’extension du mouve­ment est dû à l’attitude des centrales bureaucratiques, ne signifie rien. C’est dire que ces centrales ont accompli leur rôle. Aux trotskistes de s’en étonner, et de les maudire. Aux autres, de comprendre que les centrales ne peuvent jouer leur jeu, qu’aussi longtemps que les ouvriers n’ont pas atteint le degré de clarté et de décision néces­saires pour agir d’eux-mêmes. Si les ouvriers parisiens avaient voulu entrer en lutte, les syndicats auraient-ils pu les en empêcher ? Pro­bablement non. La preuve ? Précisément - Nantes.

Il y a en fin de compte deux façons de voir la relation de l’action des ouvriers nantais et de l’inaction de la majorité du pro­létariat français. L’une c’est d’insister sur l’isolement du mouvement de Nantes, et d’essayer à partir de là d’en limiter la portée. Cette vue est correcte s’il s’agit d’une appréciation de la conjoncture : il faut mettre en garde contre les interprétations aventuristes, rap­peler que le prolétariat français n’est pas à la veille d’entreprendre une lutte totale. Mais elle est fausse s’il s’agit de la signification des modes d’action utilisés à Nantes, de l’attitude des ouvriers face à la bureaucratie, du sens de la maturation en cours dans la classe ou­vrière. De ce point de vue, un révolutionnaire dira toujours : si les ouvriers nantais, isolés dans leur province, ont montré une telle maturité dans la lutte, alors, la majorité des ouvriers français, et en particulier les ouvriers Parisiens, créeront, lorsqu’ils entreront en mouvement, des formes d’organisation et d’action encore plus élevées, plus efficaces et plus radicales.

En agissant comme ils l’ont fait, comme masse cohérente, comme collectivité démocratique en mouvement, les ouvriers de Nantes ont réalisé pendant un long moment une forme autonome d’organisation qui contient en embryon, la réponse à la question : quelle est la, forme d’organisation prolétarienne capable- de venir à bout de la bureaucratie et de l’état capitaliste ? La réponse est qu’au niveau élémentaire, cette forme n’est rien d’autre que la masse totale des travailleurs eux-mêmes. Cette masse n’est pas seulement, comme on a voulu le croire et le faire croire pendant longtemps, la puissance de choc, l’ “ infanterie ” de l’action de classe. Elle développe, lorsque les conditions sont données, des capacités étonnantes d’auto-organi­sation et d’auto-direction ; elle établit en son sein les différenciations nécessaires des fonctions sans les cristalliser en différenciations de structure, une division de tâches qui n’est pas une division du travail : à Nantes, il y a bien eu des ouvriers qui fabriquaient des “ bombes ” pendant que d’autres effectuaient des liaisons, mais il n’a pas eu d’ “ état-major ”, ni officiel, ni occulte. Ce “ noyau élémentaire ” de la masse ouvrière s’est révélé à la hauteur des problèmes qui se posaient à lui, capable de maîtriser presque toutes les résistances qu’il rencontrait.

Nous disons bien : embryon de réponse. Non seulement parce que Nantes a été une réalité et non un modèle, et que donc, à côté de ces traits on en rencontre d’autres, traduisant les difficultés et les échecs de la masse ouvrière ; cela est secondaire, pour nous est en premier lieu important dans la réalité actuelle ce qui y préfigure l’avenir. Mais parce que les limitations de cette forme d’organisation dans le temps, dans l’espace et par rapport’ à des buts universels et permanents sont clairs. Aujourd’hui cependant, notre objet n’est pas là : avant d’aller plus loin, il faut assimiler la signification de ce qui s’est passé.

Quelles conditions ont permis au mouvement de Nantes de s’élever à ce niveau ?

La condition fondamentale a été l’unanimité pratiquement totale des participants. Cette unanimité, la véritable unité ouvrière, ne doit évidemment pas être confondue avec l’unité d’action des staliniens ou des trotskistes. Celle-ci, même lorsqu’elle prétend se préoccuper de la base, n’est en fait que l’unité des bureaucraties ; elle a existé à Nantes, mais elle a été le résultat de l’unité ouvrière, elle a été imposée à la bureaucratie par les ouvriers. Non pas que ceux-ci s’en soient occupés un instant, aient ”demandé ” à leurs directions de s’unir ; ils les ont en fait ignorés, et ont agi dans l’unanimité. Les bureaucrates comprirent alors que leur seule chance de garder un minimum de contact avec le mouvement était de se présenter “ unis ”.

L’unanimité ouvrière s’est manifestée d’abord sur le plan de la définition de la revendication. Personne à ce jour, sauf erreur, ne sait “ qui ” a mis en avant le mot d’ordre de quarante francs d’augmentation pour tous. En tout cas pas les syndicats ; on chercherait en vain dans leurs programmes un tel objectif. Plus même, par son caractère non hiérarchisé, la revendication des ouvriers de Nantes va directement à l’encontre de tous les programmes syndicaux. L’una­nimité qui s’est réalisée parmi des travailleurs aux rémunérations fortement différenciées sur la demande d’une augmentation uniforme pour tous n’en est que plus remarquable.

L’unanimité s’est manifestée également sur les moyens, et ceci tout au long de la lutte : à chaque transformation de la situation “ tactique ”, les travailleurs ont spontanément et collectivement apporté la réponse adéquate, passant de la grève illimitée, de l’occu­pation des usines, à l’action contre les C.R.S.

L’unanimité enfin a été totale sur le rôle propre des ouvriers : il n’y a rien à attendre de personne, sauf ce qu’on peut conquérir soi-même. De personne, y compris les syndicats et partis “ ouvriers ” : Ceux-ci ont été condamnés en bloc par les ouvriers de Nantes dans leur action.

Cette attitude face à la bureaucratie est évidemment le résultat d’une expérience objective profonde de celle-ci. Nous ne pouvons pas insister ici sur ce point, qui mérite à lui seul un long examen. Disons simplement que les conditions de cette expérience en France sont données dans un fait élémentaire : après 10 ans d’ “ action ” ­et de démagogie syndicales, les ouvriers constatent qu’ils n’ont pu limiter la détérioration de leur condition que pour autant qu’ils se sont mis en grève. Et ajoutons que le succès, même partiel, des mouvements de Nantes et de Saint-Nazaire, fera faire un bond en avant à cette expérience, parce qu’il fournit une nouvelle contre-­épreuve : ces mouvements ont fait gagner aux ouvriers, en quelques semaines, davantage que ne l’ont fait dix années de “ négociations ” syndicales.

L’analyse de ces conditions montre que la forme prise par le mouvement de Nantes n’est pas une forme aberrante, encore moins un reste de traits “ primitifs ”, mais le produit de facteurs qui sont partout à l’œuvre et donnent à la société actuelle le visage de son avenir. La démocratie des masses à Nantes découlait de l’unanimité ouvrière ; celle-ci à son tour résultait d’une conscience des intérêts élémentaires et d’une expérience commune du capitalisme et de la bureaucratie, dont les prémisses sont amplifiées jour après jour par l’action même des capitalistes et des bureaucrates. Les traits communs des grèves en France, en Angleterre et aux Etats-Unis

Une analyse analogue à celle qu’on a tentée plus haut serait nécessaire dans le cas des grèves des dockers anglais et des ouvriers américains de l’automobile. Elle permettrait de dégager d’autres caractéristiques de ces mouvements également profondes et grosses de conséquences ; pour n’en citer qu’une, l’importance croissante que prennent au fur et à mesure du développement concomitant du capitalisme et du prolétariat, des revendications autres que celles de salaire, et en premier lieu, celles relatives aux conditions de tra­vail, qui mènent directement à poser te problème de l’organisation de la production et en définitive de la gestion. Nous ne pouvons pas entreprendre ici cette analyse, le lecteur pourra se reporter aux articles consacrés à ces luttes dans les pages qui précèdent.

Il importe cependant de définir, dès maintenant, les traits communs. à tous ces mouvements. Le principal est évident : c’est l’opposition ouverte et militante des ouvriers à la bureaucratie, c’est leur refus de “ se laisser représenter ” . Il a pris la forme la plus explicite possible en Angleterre : les dockers anglais ont fait grève pendant sept semaines contre la bureaucratie syndicale elle-même et personne d’autre. De même que les ouvriers d’Allemagne Orientale en 1953, les dockers anglais attaquèrent la bureaucratie - ici “ socia­liste ”, là “ communiste ” - en tant qu’ennemi direct. L’attaque a été à peine moins explicite aux Etats-Unis : les grèves des ouvriers de l’automobile, consécutives à la signature des accords C.I.O.-Ford-­General Motors sur le salaire annuel garanti, étaient certes dirigées contre les patrons par le contenu des revendications posées, mais en même temps formaient une manifestation éclatante de la répudia­tion de la politique syndicale par’ les ouvriers. Elles équivalaient à dire aux syndicats : Vous ne nous représentez pas, ce qui vous préoccupe ne nous intéresse pas et ce qui nous intéresse, vous l’igno­rez. On a vu enfin, qu’en. France, les ouvriers nantais ont “ laissé de côté ” la bureaucratie pendant leur lutte, ou l’on “ utilisée ” dans des emplois mineurs.

En deuxième lieu, il n’y a pas trace de “ débordement ” de la bureaucratie par les ouvriers dans aucun de ces mouvements. Ces luttes ne sont pas contenues pour ainsi dire au départ dans un cadre bureaucratique au sein duquel elles se développeraient et qu’elle fini­raient par “ déborder ”. La bureaucratie est dépassée ― le mouve­ment se situe d’emblée sur un terrain autre. Ceci ne veut pas dire que la bureaucratie est abolie, que le prolétariat évolue dans un monde où il ne peut plus la rencontrer ; elle est toujours là, et ses rapports avec elle sont non seulement complexes, mais confus : elle est à la fois mandataire, ennemi, objet de pression immédiat, quan­tité négligeable. Mais il y a une chose qu’elle n’est plus : direction acceptée et suivie lors des luttes, même à leur début : la conception trotskiste du débordement (théorisation de la pratique de Lénine face à la social-démocratie et en particulier de l’expérience de 1917) présupposait que les masses se situent au départ sur le même terrain que les directions “ traîtres ” et restent sous l’emprise de celles-ci jusqu’à ce que l’expérience acquise à l’aide du parti révolutionnaire au cours des luttes les en dégage : Or, l’expérience contemporaine - celle de 1955 en premier lieu, montre que les masses entrent en action à partir d’une expérience de la bureaucratie préalable à cette action elle-même, donc indépendamment de la bureaucratie - sinon, même contre celle-ci. C’est que la bureaucratie a entre temps acquis une existence objective comme partie intégrante du système d’exploitation. Le menchévisme en 1917 n’était qu’un discours ; le stalinisme, le travaillisme, le C.I.O. sont, à des degrés divers, des pouvoirs.

On est ainsi conduit à une troisième considération. De 1923 à 1953, les révolutionnaires en étaient réduits à contempler impuis­sants un cercle vicieux. La classe ouvrière ne pourrait faire définitivement l’expérience des directions bureaucratiques qu’au cours de la lutte ; mais l’existence même et l’emprise de ces directions signi­fiait soit que les luttes tout simplement ne démarraient pas, soit qu’elles étaient défaites, soit enfin qu’elles restaient jusqu’au bout sous le contrôle de la bureaucratie et utilisées par elle. Ce n’est pas là une théorie, mais la description condensée et fidèle des trente dernières années de l’histoire du mouvement ouvrier. L’existence même et l’emprise du stalinisme par exemple, empêchait que l’expérience du prolétariat au cours d’une crise ne se fasse dans un sens révolutionnaire. Qu’on dise que cela était dû à l’absence d’un parti révolutionnaire ne change rien : l’emprise stalinienne signifiait la suppression de la possibilité d’un parti révolutionnaire, tout d’abord la suppression physique de ses militants éventuels [4].

Or, les luttes de l’été 1955 sont un premier signe que ce cercle vicieux est rompu. Il est rompu par l’action ouvrière, à partir d’une expérience accumulée non pas tant du rôle de la bureaucratie comme direction “ traître ” des luttes révolutionnaires, mais de son activité quotidienne comme garde-chiourme de l’exploitation capitaliste. Pour que cette expérience se développe, il n’est pas indispensable que la bureaucratie accède au pouvoir ; le processus économique d’un côté, la lutte de classes élémentaire et quotidienne dans l’usine de l’autre, la poussent inexorablement à s’intégrer au système d’exploitation et dévoilent sa nature devant les ouvriers. Autant il était impossible de constituer une organisation révolutionnaire en expliquant aux ouvriers français la trahison stalinienne en Chine en 1927, autant il est possible de le faire en les aidant à organiser leur lutte quoti­dienne contre l’exploitation et ses instruments syndicaux et politiques “ ouvriers ”.

Quelles conclusions peut-on tirer de cette analyse pour ce qui est du problème de l’organisation du prolétariat et de l’avant-garde ?

Aussi bien la grève de Nantes que la grève des dockers anglais montrent la forme adéquate d’organisation des ouvriers pendant l’action. Nous ne reviendrons pas sur le contenu de cette forme, ni sur ses limitations éventuelles. Mais, par la nature même des choses et jusqu’à nouvel ordre, de telles formes ne sont ni ne peuvent être permanentes sous le régime capitaliste. Le problème de l’organisation de minorités ouvrières pendant les périodes d’inaction subsiste. Il se pose cependant de façon différente.

Il faut d’abord constater que le degré de maturation qu’ont révélé les luttes de 1955 interdit de poser les problèmes “ revendi­catifs ” et “ politiques ” séparément les uns des autres. Il y a longtemps que l’on sait qu’ils sont indissociables objectivement. Ils le seront de plus en plus dans la conscience des ouvriers. Une mino­rité organisée dans une entreprise, qu’elle prenne la forme d’un comité de lutte, d’un groupe réuni autour d’un journal ouvrier, ou d’un syndicat autonome, devra dès le départ affirmer clairement cette unité. Nous n’entendons pas par là qu’elle devra se livrer aux pres­tidigitations trotskistes, tendant à faire surgir d’une demande d’aug­mentation de 5 francs la grève générale et la révolution, comme un lapin d’un haut-de-forme : elle devra au contraire soigneusement les éviter, et condamner, s’ils se présentent, les saltimbanques qui s’y livrent. 999 fois sur 1.000, une grève pour cinq francs est une grève pour 5 fr. et rien de plus. Ou plutôt, le plus qu’elle contient ne vient pas de ce qu’elle conduit à la lutte pour le pouvoir, mais de ce qu’elle se heurte, sous une forme ou sous une autre, à l’appareil de domination capitaliste intérieur à l’usine et incarné par la bureaucratie “ ou­vrière ”. L’organisation de la lutte contre celle-ci est impossible si on ne met pas en lumière sa nature totale, à la fois économique, poli­tique et idéologique. Simultanément, les ouvriers ne peuvent se mouvoir efficacement au milieu des multiples contradictions que sus­cite même la lutte revendicative la plus élémentaire dans les condi­tions du capitalisme décadent - contradictions qu’on a indiquées plus haut sur l’exemple de Nantes - que s’ils arrivent à situer leurs luttes dans une perspective plus générale. Apporter cette perspective est la fonction essentielle des minorités organisées.

Mais il faut également comprendre que, même lorsqu’il s’agit de luttes élémentaires, les minorités organisées ont pour tâche d’aider l’éclosion des formes d’organisation collectives-démocratiques de la masse des ouvriers, dont Nantes a fourni l’exemple, formes d’orga­nisation qui s’avèrent déjà les seules efficaces, et qui s’avéreront de plus en plus les seules possibles.

Notes de l’auteur

[1] A l’exception de quelques localités, dont Nantes est la plus importante.

[2] Nous nous référons ici à la phase ascendante du mouvement : son déclin a signifié une certaine “ reprise en mains ” de la part des bureaucrates - toute relative d’ailleurs.

[3] II y a eu alors, dans certains endroits, de véritables opérations de guerre civile entre les mineurs et la police.

[4] Au reste, les tenants trotskistes de cette position pourraient bien se demander - une fois n’est pas coutume - pourquoi un tel parti n’a pu se constituer pendant trente ans. Ils seraient ainsi ramenés, comme on dit, au problème précédent.

1955 Grève de Nantes

"Socialisme ou Barbarie" n°18 (janvier-mars 1956). Source : Site Ensemble

Les ouvriers face à la bureaucratie Cornelius Castoriadis

Les textes qui précèdent donnent une description qu’on a voulu aussi complète que possible des principales luttes ouvrières de 1955, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Ce n’est pas un souci d’information qui justifie leur étendue, ni le nombre des participants à ces luttes, leur combativité physique ou les concessions arrachées. C’est que ces luttes revêtent à nos yeux une signification historique de par leur contenu. Pour le lecteur qui a parcouru les pages qui précèdent, ce n’est pas anticiper sur les conclusions de cet article que de dire qu’en cet été 1955 le prolétariat s’est manifesté, d’une façon nouvelle. Il a déterminé de façon autonome ses objectifs et ses moyens de lutte ; il a posé le problème de son organisation autonome ; il s’est enfin défini face à la bureaucratie et séparé de celle-ci d’une manière grosse de conséquences futures.

Le premier signe d’une nouvelle attitude du prolétariat devant la bureaucratie a été sans doute la révolte du prolétariat de Berlin­-Est et d’Allemagne Orientale en juin 1953 contre la bureaucratie stalinienne au pouvoir. Pendant l’été 1955, la même séparation entre le prolétariat et la bureaucratie “ ouvrière ” est clairement apparue dans les principaux pays capitalistes occidentaux. L’important, c’est qu’il s’agit désormais d’une séparation active. Le prolétariat ne se borne plus à refuser la bureaucratie par l’inaction, à comprendre passivement l’opposition entre ses intérêts et ceux des dirigeants syndicaux et politiques, ou même d’entrer en lutte. malgré les direc­tives bureaucratiques. Il entre en lutte contre la bureaucratie en personne (Angleterre, Etats-Unis) ou mène sa lutte comme si la bureaucratie n’existait pas, en la réduisant à l’insignifiance et à l’impuissance par l’énorme poids de sa présence active (France).

Un court retour en arrière est nécessaire pour situer les événe­ments dans leur perspective. Il y a quelques années, les “ marxistes ” de tout acabit étaient en gros d’accord pour ignorer en fait le pro­blème des rapports du prolétariat et de la bureaucratie “ ouvrière ”. Les uns considéraient, qu’il n’y a pas de prolétariat en dehors des organisations bureaucratisées, donc en dehors de la bureaucratie. D’autres, que les ouvriers ne pouvaient que suivre servilement la bureaucratie, ou autrement se résigner dans l’apathie, et qu’il fallait en prendre son parti. D’autres encore, plus vaillants, prétendaient que les ouvriers avaient tout oublié, qu’il fallait rééduquer leur conscience de classe. Différente dans sa motivation, mais non dans ses conséquences pratiques, était la paranoïa des trotskistes “ ortho­doxes ”, pour qui la bureaucratie n’était que le produit d’un concours fortuit des circonstances, voué à éclater dès que les ouvriers entre­raient en lutte, ce pour quoi il suffisait de reprendre les bons vieux mots d’ordre bolcheviks et de proposer aux ouvriers un parti et un syndicat “ honnêtes ”.

On a toujours affirmé, dans cette Revue, face à la conspi­ration des mystificateurs de toutes les obédiences, que le véritable problème de l’époque actuelle était celui des relations entre les ouvriers et la bureaucratie : qu’il s’agissait pour le prolétariat, d’une expérience inédite qui allait se poursuivre pendant longtemps, la bureaucratie “ ouvrière ”, fortement enracinée dans le développe­ment économique, politique et social du capitalisme, ne pouvant pas s’écrouler du jour au lendemain ; que les ouvriers traverseraient nécessairement une période de maturation silencieuse, car il ne pou­vait pas être question de reprendre purement et simplement contre la bureaucratie les méthodes de lutte et les formes d’organisation traditionnellement utilisées contre le capitalisme ; mais aussi que cette expérience, historiquement nécessaire, amènerait la prolétariat à concrétiser définitivement les formes de son organisation et de son pouvoir.

Le développement de la société contemporaine sera de plus en plus dominé par la séparation et l’opposition croissante entre le prolétariat et la bureaucratie, au cours de laquelle émergeront les formes d’organisation permettant aux ouvriers d’abolir le pouvoir des exploiteurs, quels qu’ils soient, et de reconstruire la société sur des nouvelles bases. Ce processus n’est encore qu’à sa phase embryon­naire ; mais ses premiers éléments apparaissent déjà. Après les ouvriers de Berlin-Est en juin 1953, les métallos de Nantes, les dockers de Londres et de Liverpool, les ouvriers de l’automobile de Detroit en 1955 ont clairement montré qu’ils ne comptaient que sur eux-mêmes pour lutter contre l’exploitation. La signification de la grève de Nantes

Pour comprendre les luttes ouvrières de l’été 1955, en particu­lier celles de Nantes, il faut les placer dans le contexte du dévelop­pement du prolétariat en France depuis 1945.

Par opposition à la première période consécutive à la “ Libé­ration ”, où les ouvriers suivent en gros la politique des organi­sations bureaucratiques et en particulier du P.C., on constate dès 1947-48 un “ décollement ” de plus en plus accentué entre les ouvriers et ces organisations. A partir de son expérience de leur attitude réelle, le prolétariat soumet à une critique silencieuse les organi­sations et traduit cette critique dans la réalité en refusant de suivre sans plus leurs consignes. Ce “ décollement ”, ce refus prennent des formes bien distinctes qui se succèdent dans le temps :

1. De 1948 à 1952, le refus total et obstiné des ouvriers de suivre les mots d’ordre bureaucratiques s’exprime par l’inaction et l’apathie. Les grèves décidées par les staliniens ne sont pas suivies dans la grande majorité des cas, non seulement lorsqu’il s’agit de grèves “ politiques ”, mais même dans le cas de grèves revendi­catives. II ne s’agit pas simplement de découragement ; il y a aussi la conscience de ce que les luttes ouvrières sont utilisées par le P.C., et détournées de leurs buts de classe pour servir la politique russe. La preuve en est que, dans les rares cas où “ l’unité d’action ” entre syndicats staliniens, réformistes et chrétiens se réalise, les ouvriers sont prompts à entrer en action - non pas parce qu’ils atta­chent une valeur à cette unité comme telle - mais parce qu’ils y voient la preuve que la lutte considérée pourra difficilement être détournée vers des buts bureaucratiques et qu’ils ne s’y trouveront pas divisés entre eux-mêmes. 2. En août 1953, des millions de travailleurs entrent sponta­nément en grève, sans directives dès bureaucraties syndicales ou à l’encontre de celles-ci. Cependant, une fois en grève, ils en laissent la direction effective aux syndicats et la grève elle-même est “ pas­sive ” [1] ; les cas d’occupation des locaux sont rarissimes, aux réunions des grévistes la base ne se manifeste presque jamais autre­ment que par ses votes. 3. En été 1955, les ouvriers entrent à nouveau en lutte sponta­nément ; mais ils ne se limitent plus à cela. A Nantes, à Saint-­Nazaire, en d’autres localités encore, ils ne sont pas simplement en grève, ni même ne se contentent d’occuper les locaux. Ils passent à l’attaque, appuient leurs revendications par une pression physique extraordinaire, manifestent dans les rues, se battent contre les C.R.S. Ils ne laissent pas non plus la direction de la lutte aux bureaucrates syndicaux ; aux moment culminants de la lutte, à Nantes, ils exer­cent par leur pression collective directe, un contrôle total sur les bureaucrates syndicaux, à tel point que dans les négociations avec le patronat ceux-ci ne jouent plus qu’un rôle de commis, mieux : de porte-voix [2]. et que les véritables dirigeants sont les ouvriers eux-mêmes.

II est impossible de confondre les significations différentes de ces attitudes successives. Leur est commun le détachement par rap­port aux directions traditionnelles ; mais la conscience de l’opposition entre les intérêts ouvriers et la politique bureaucratique, en se développant, se traduit par un comportement concret des ouvriers de plus en plus actif. Exprimée au départ par un simple refus conduisant à l’inaction, elle s’est concrétisée en 1955 dans une action ouvrière tendant à contrôler sans intermédiaire tous les aspects de la lutte. On peut le voir en clair en réfléchissant sur les événements de Nantes.

On a voulu voir dans les grèves de Nantes et de Saint-Nazaire essentiellement une manifestation de la violence ouvrière, les uns pour s’en féliciter, les autres pour s’en affliger. Et certes on peut, on doit même, commencer par constater que des luttes ouvrières atteignant un tel niveau de violence sont rares en période de stabi­lité du régime. Mais, beaucoup plus que le degré de violence, importe la manière dont cette violence a été exercée, son orientation, les rapports qu’elle a traduits entre les ouvriers d’un côté, l’appareil de l’Etat capitaliste et les bureaucraties syndicales de l’autre. Plus exactement, le degré de la violence en a modifié le contenu, et a porté l’ensemble de l’action ouvrière à un autre niveau, Les ouvriers de Nantes n’ont pas agi violemment en suivant les ordres d’une bureaucratie - comme cela s’était produit dans une certaine mesure en 1948, pendant la grève des mineurs [3]. Ils ont agi contre les consignes syndicales. Cette violence a signifié la présence perma­nente et active des ouvriers dans la grève et dans les négociations, et leur a ainsi permis non pas d’exercer un contrôle sur les syndi­cats, mais de dépasser carrément ceux-ci d’une manière absolument imprévue. Il n’y a le moindre doute sur la volonté des directions syndicales, pendant toute la durée de la grève, de limiter la lutte dans le temps, dans l’espace, dans la portée des revendications, dans les méthodes employées, d’obtenir le plus rapidement possible un accord, de faire tout rentrer dans l’ordre. Pourtant devant 15.000 métallos occupant constamment la rue, ces “ chefs ” irremplaçables se sont faits tout petits ; leur “ action ” pendant la grève est invi­sible à l’œil nu, et ce n’est que par des misérables manœuvres de coulisse qu’ils ont pu jouer leur rôle de saboteurs. Pendant les négo­ciations mêmes, ils n’ont rien été de plus qu’un fil téléphonique, transmettant à l’intérieur d’une salle de délibérations des revendications unanimement formulées par les ouvriers eux-mêmes - jusqu’au moment où les ouvriers ont trouvé que ce fil ne servait à rien et ont fait irruption dans la salle.

Certes, on ne peut ignorer les carences ou les côtés négatifs du mouvement de Nantes. Dépassant dans les faits les syndicats, le mou­vement ne les a pas éliminés comme tels. Il y a dans l’attitude des ouvriers nantais une contestation radicale des syndicats, puisqu’ils ne leur font confiance ni pour définir les revendications, ni pour les défendre, ni pour les négocier, et qu’ils ne comptent que sur eux-mêmes. Cette méfiance totale, exprimée dans les actes, est infiniment plus importante de ce que ces mêmes ouvriers pouvaient “ penser “ ou “ dire ” au même moment (y compris ce qu’ils ont pu voter au cours des élections législatives récentes). N’empêche qu’il y a des contradictions dans l’attitude des ouvriers : d’abord, entre cette “ pensée ” qui se manifeste lors de discussions, de votes syndicaux ou politiques antérieurs ou ultérieurs à la grève, et cette “ action ”, qui est la grève même. Là, le syndicat est ne serait-ce que toléré comme moindre mal, - ici, il est ignoré. Même au sein de l’action, des contradictions subsistent ; les ouvriers sont pour ainsi dire à la fois “ en deçà ” et “ au-delà ” du problème de la bureaucratie. En deçà, dans la mesure où ils laissent la bureaucratie en place, ne l’attaquent pas de front, ne lui substituent pas leurs propres organes élus. Au-delà, car sur le terrain où ils se placent d’une lutte totale faite de leur présence permanente, le rôle de la bureaucratie devient mineur. A vrai dire, ils s’en préoccupent très peu : occupant massi­vement la scène, ils laissent la bureaucratie s’agiter comme elle peut dans les coulisses. Et les coulisses ne comptent guère pendant le pre­mier acte. Les syndicats ne peuvent pas encore nuire ; les ouvriers en sont trop détachés.

Ce détachement n’aboutit pas pourtant, dira-t-on, à se cristalliser positivement dans une forme d’organisation propre, indépen­dante des syndicats ; il n’y a même pas de comité de grève ­élu représentant les grévistes, responsable devant eux, etc.

On peut dresser plusieurs de ces constats de carence ; ils n’ont qu’une portée limitée. On peut dire en effet que le mouvement n’est pas parvenu à une forme d’organisation autonome ; mais c’est qu’on a une certaine idée de l’organisation autonome derrière la tête. Il n’y a aucune forme d’organisation plus autonome que quinze mille ouvriers agissant unanimement dans la rue. Mais, dira-t-on encore, en n’élisant pas un comité de grève, directement responsable devant eux et révocable, les ouvriers ont laissé les bureaucrates syndicaux libres de manœuvrer. Et c’est vrai. Mais comment ne pas voir que même sur un comité de grève élu les ouvriers n’auraient pas exercé davantage de contrôle qu’ils n’en ont exercé sur les repré­sentants syndicaux le 17 août, qu’un tel comité n’aurait alors rien pu faire de plus que ce que ces derniers ont fait sous la pression des ouvriers ? Lorsque la masse des ouvriers, unie comme un seul corps, sachant clairement ce qu’elle veut et décidée à tout pour l’obtenir, est constamment présente sur le lieu de l’action, que peut offrir de plus un comité de grève élu ?

L’importance d’un tel comité se trouverait ailleurs : il pourrait d’un côté essayer d’étendre la lutte en dehors de Nantes, d’un autre, pendant la période de recul du mouvement, permettre aux ouvriers de mieux se défendre contre les manœuvres syndicales et patronales. Mais il ne faut pas se faire d’illusions sur le rôle réel qu’il aurait pu jouer : l’extension du mouvement dépendait beaucoup moins des appels qu’aurait pu lancer un comité de Nantes et beaucoup plus d’autres conditions qui ne se trouvaient pas réunies. La conduite des négociations pendant la phase de déclin du mouvement avait relativement une importance secondaire, c’était le rapport de forces dans la ville qui restait décisif et celui-ci devenait de moins en moins favorable.

Nous sommes loin, évidemment, de critiquer la notion d’un comité de grève élu en général, ou même dans le cas de Nantes. Nous disons simplement que, dans ce dernier cas et vu le niveau atteint par la lutte ouvrière, l’importance de son action aurait été de toute façon secondaire. Si l’action des ouvriers de Nantes n’a pas été couronnée par une victoire totale, c’est qu’elle se trouvait placée devant des contradictions objectives, auxquelles l’élection d’un comité de grève n’aurait rien changé.

La dynamique du développement de la lutte à Nantes avait abouti en effet à une contradiction que l’on peut définir ainsi : des méthodes révolutionnaires ont été utilisées dans une situation et pour des buts qui ne l’étaient pas. La grève a été suivie de l’occu­pation des usines ; les patrons ripostèrent en faisant venir des régi­ments de C.R.S. ; les ouvriers ripostèrent en attaquant ceux-ci. Cette lutte pouvait-elle aller plus loin ? Mais qu’y avait-il plus loin ? La prise du pouvoir à Nantes ? Cette contradiction serait en fait portée au paroxysme par la constitution d’organismes qui ne pouvaient, dans cette situation, qu’avoir un contenu révolutionnaire. Un comité qui aurait envisagé sérieusement la situation se serait démis, ou alors il aurait entrepris méthodiquement l’expulsion des C.R.S. de la ville - avec quelle perspective ? Nous ne disons pas que cette sagesse après coup était dans la tête des ouvriers nantais ; nous disons que la logique objective de la situation ne donnait pas grand sens à une tentative d’organisation permanente des ouvriers.

Mais cette perspective, dira-t-on, existait : c’était l’extension du mouvement. C’est encore une fois introduire subrepticement ses propres idées dans une situation réelle qui ne s’y conforme pas. Pour les ouvriers de Nantes, il s’agissait d’une grève locale, avec un objectif précis : les 40 francs d’augmentation. Elle n’était pas pour eux le premier acte d’une Révolution, il ne s’agissait pas pour eux de s’y installer. Ils ont cultivé des moyens révolutionnaires pour faire aboutir cette revendication - c’est là l’essence même de notre époque ; mais cela ne veut pas dire que la révolution est possible à tout instant.

On a pourtant prétendu que cette extension était “ objectivement possible ”. Et certes, s’il a fallu à là bourgeoisie 8.000 C.R.S. pour résister à grande peine à 15.000 métallos de Nantes, on ne voit pas où elle aurait trouvé les forces nécessaires pour résister à cinq millions d’ouvriers dans le pays. Mais le fait est que la classe ouvrière française n’était pas prête à entrer dans une action déci­sive, et elle n’y est pas entrée. Les traits que nous avons analysés plus haut ne se rencontrent nettement que dans le mouvement de Nantes. Ils n’apparaissent, sous une forme embryonnaire, que dans quelques autres localités et forment un contraste impressionnant avec l’absence de tout mouvement important dans la région pari­sienne. Au moment même où se déroulent les luttes à Nantes, Renault à Paris donne l’image la plus classique de la dispersion et de l’im­possibilité de surmonter le sabotage en douce des directions syndi­cales.

Dire, dans ces conditions, que le manque d’extension du mouve­ment est dû à l’attitude des centrales bureaucratiques, ne signifie rien. C’est dire que ces centrales ont accompli leur rôle. Aux trotskistes de s’en étonner, et de les maudire. Aux autres, de comprendre que les centrales ne peuvent jouer leur jeu, qu’aussi longtemps que les ouvriers n’ont pas atteint le degré de clarté et de décision néces­saires pour agir d’eux-mêmes. Si les ouvriers parisiens avaient voulu entrer en lutte, les syndicats auraient-ils pu les en empêcher ? Pro­bablement non. La preuve ? Précisément - Nantes.

Il y a en fin de compte deux façons de voir la relation de l’action des ouvriers nantais et de l’inaction de la majorité du pro­létariat français. L’une c’est d’insister sur l’isolement du mouvement de Nantes, et d’essayer à partir de là d’en limiter la portée. Cette vue est correcte s’il s’agit d’une appréciation de la conjoncture : il faut mettre en garde contre les interprétations aventuristes, rap­peler que le prolétariat français n’est pas à la veille d’entreprendre une lutte totale. Mais elle est fausse s’il s’agit de la signification des modes d’action utilisés à Nantes, de l’attitude des ouvriers face à la bureaucratie, du sens de la maturation en cours dans la classe ou­vrière. De ce point de vue, un révolutionnaire dira toujours : si les ouvriers nantais, isolés dans leur province, ont montré une telle maturité dans la lutte, alors, la majorité des ouvriers français, et en particulier les ouvriers Parisiens, créeront, lorsqu’ils entreront en mouvement, des formes d’organisation et d’action encore plus élevées, plus efficaces et plus radicales.

En agissant comme ils l’ont fait, comme masse cohérente, comme collectivité démocratique en mouvement, les ouvriers de Nantes ont réalisé pendant un long moment une forme autonome d’organisation qui contient en embryon, la réponse à la question : quelle est la, forme d’organisation prolétarienne capable- de venir à bout de la bureaucratie et de l’état capitaliste ? La réponse est qu’au niveau élémentaire, cette forme n’est rien d’autre que la masse totale des travailleurs eux-mêmes. Cette masse n’est pas seulement, comme on a voulu le croire et le faire croire pendant longtemps, la puissance de choc, l’ “ infanterie ” de l’action de classe. Elle développe, lorsque les conditions sont données, des capacités étonnantes d’auto-organi­sation et d’auto-direction ; elle établit en son sein les différenciations nécessaires des fonctions sans les cristalliser en différenciations de structure, une division de tâches qui n’est pas une division du travail : à Nantes, il y a bien eu des ouvriers qui fabriquaient des “ bombes ” pendant que d’autres effectuaient des liaisons, mais il n’a pas eu d’ “ état-major ”, ni officiel, ni occulte. Ce “ noyau élémentaire ” de la masse ouvrière s’est révélé à la hauteur des problèmes qui se posaient à lui, capable de maîtriser presque toutes les résistances qu’il rencontrait.

Nous disons bien : embryon de réponse. Non seulement parce que Nantes a été une réalité et non un modèle, et que donc, à côté de ces traits on en rencontre d’autres, traduisant les difficultés et les échecs de la masse ouvrière ; cela est secondaire, pour nous est en premier lieu important dans la réalité actuelle ce qui y préfigure l’avenir. Mais parce que les limitations de cette forme d’organisation dans le temps, dans l’espace et par rapport’ à des buts universels et permanents sont clairs. Aujourd’hui cependant, notre objet n’est pas là : avant d’aller plus loin, il faut assimiler la signification de ce qui s’est passé.

Quelles conditions ont permis au mouvement de Nantes de s’élever à ce niveau ?

La condition fondamentale a été l’unanimité pratiquement totale des participants. Cette unanimité, la véritable unité ouvrière, ne doit évidemment pas être confondue avec l’unité d’action des staliniens ou des trotskistes. Celle-ci, même lorsqu’elle prétend se préoccuper de la base, n’est en fait que l’unité des bureaucraties ; elle a existé à Nantes, mais elle a été le résultat de l’unité ouvrière, elle a été imposée à la bureaucratie par les ouvriers. Non pas que ceux-ci s’en soient occupés un instant, aient ”demandé ” à leurs directions de s’unir ; ils les ont en fait ignorés, et ont agi dans l’unanimité. Les bureaucrates comprirent alors que leur seule chance de garder un minimum de contact avec le mouvement était de se présenter “ unis ”.

L’unanimité ouvrière s’est manifestée d’abord sur le plan de la définition de la revendication. Personne à ce jour, sauf erreur, ne sait “ qui ” a mis en avant le mot d’ordre de quarante francs d’augmentation pour tous. En tout cas pas les syndicats ; on chercherait en vain dans leurs programmes un tel objectif. Plus même, par son caractère non hiérarchisé, la revendication des ouvriers de Nantes va directement à l’encontre de tous les programmes syndicaux. L’una­nimité qui s’est réalisée parmi des travailleurs aux rémunérations fortement différenciées sur la demande d’une augmentation uniforme pour tous n’en est que plus remarquable.

L’unanimité s’est manifestée également sur les moyens, et ceci tout au long de la lutte : à chaque transformation de la situation “ tactique ”, les travailleurs ont spontanément et collectivement apporté la réponse adéquate, passant de la grève illimitée, de l’occu­pation des usines, à l’action contre les C.R.S.

L’unanimité enfin a été totale sur le rôle propre des ouvriers : il n’y a rien à attendre de personne, sauf ce qu’on peut conquérir soi-même. De personne, y compris les syndicats et partis “ ouvriers ” : Ceux-ci ont été condamnés en bloc par les ouvriers de Nantes dans leur action.

Cette attitude face à la bureaucratie est évidemment le résultat d’une expérience objective profonde de celle-ci. Nous ne pouvons pas insister ici sur ce point, qui mérite à lui seul un long examen. Disons simplement que les conditions de cette expérience en France sont données dans un fait élémentaire : après 10 ans d’ “ action ” ­et de démagogie syndicales, les ouvriers constatent qu’ils n’ont pu limiter la détérioration de leur condition que pour autant qu’ils se sont mis en grève. Et ajoutons que le succès, même partiel, des mouvements de Nantes et de Saint-Nazaire, fera faire un bond en avant à cette expérience, parce qu’il fournit une nouvelle contre-­épreuve : ces mouvements ont fait gagner aux ouvriers, en quelques semaines, davantage que ne l’ont fait dix années de “ négociations ” syndicales.

L’analyse de ces conditions montre que la forme prise par le mouvement de Nantes n’est pas une forme aberrante, encore moins un reste de traits “ primitifs ”, mais le produit de facteurs qui sont partout à l’œuvre et donnent à la société actuelle le visage de son avenir. La démocratie des masses à Nantes découlait de l’unanimité ouvrière ; celle-ci à son tour résultait d’une conscience des intérêts élémentaires et d’une expérience commune du capitalisme et de la bureaucratie, dont les prémisses sont amplifiées jour après jour par l’action même des capitalistes et des bureaucrates. Les traits communs des grèves en France, en Angleterre et aux Etats-Unis

Une analyse analogue à celle qu’on a tentée plus haut serait nécessaire dans le cas des grèves des dockers anglais et des ouvriers américains de l’automobile. Elle permettrait de dégager d’autres caractéristiques de ces mouvements également profondes et grosses de conséquences ; pour n’en citer qu’une, l’importance croissante que prennent au fur et à mesure du développement concomitant du capitalisme et du prolétariat, des revendications autres que celles de salaire, et en premier lieu, celles relatives aux conditions de tra­vail, qui mènent directement à poser te problème de l’organisation de la production et en définitive de la gestion. Nous ne pouvons pas entreprendre ici cette analyse, le lecteur pourra se reporter aux articles consacrés à ces luttes dans les pages qui précèdent.

Il importe cependant de définir, dès maintenant, les traits communs. à tous ces mouvements. Le principal est évident : c’est l’opposition ouverte et militante des ouvriers à la bureaucratie, c’est leur refus de “ se laisser représenter ” . Il a pris la forme la plus explicite possible en Angleterre : les dockers anglais ont fait grève pendant sept semaines contre la bureaucratie syndicale elle-même et personne d’autre. De même que les ouvriers d’Allemagne Orientale en 1953, les dockers anglais attaquèrent la bureaucratie - ici “ socia­liste ”, là “ communiste ” - en tant qu’ennemi direct. L’attaque a été à peine moins explicite aux Etats-Unis : les grèves des ouvriers de l’automobile, consécutives à la signature des accords C.I.O.-Ford-­General Motors sur le salaire annuel garanti, étaient certes dirigées contre les patrons par le contenu des revendications posées, mais en même temps formaient une manifestation éclatante de la répudia­tion de la politique syndicale par’ les ouvriers. Elles équivalaient à dire aux syndicats : Vous ne nous représentez pas, ce qui vous préoccupe ne nous intéresse pas et ce qui nous intéresse, vous l’igno­rez. On a vu enfin, qu’en. France, les ouvriers nantais ont “ laissé de côté ” la bureaucratie pendant leur lutte, ou l’on “ utilisée ” dans des emplois mineurs.

En deuxième lieu, il n’y a pas trace de “ débordement ” de la bureaucratie par les ouvriers dans aucun de ces mouvements. Ces luttes ne sont pas contenues pour ainsi dire au départ dans un cadre bureaucratique au sein duquel elles se développeraient et qu’elle fini­raient par “ déborder ”. La bureaucratie est dépassée ― le mouve­ment se situe d’emblée sur un terrain autre. Ceci ne veut pas dire que la bureaucratie est abolie, que le prolétariat évolue dans un monde où il ne peut plus la rencontrer ; elle est toujours là, et ses rapports avec elle sont non seulement complexes, mais confus : elle est à la fois mandataire, ennemi, objet de pression immédiat, quan­tité négligeable. Mais il y a une chose qu’elle n’est plus : direction acceptée et suivie lors des luttes, même à leur début : la conception trotskiste du débordement (théorisation de la pratique de Lénine face à la social-démocratie et en particulier de l’expérience de 1917) présupposait que les masses se situent au départ sur le même terrain que les directions “ traîtres ” et restent sous l’emprise de celles-ci jusqu’à ce que l’expérience acquise à l’aide du parti révolutionnaire au cours des luttes les en dégage : Or, l’expérience contemporaine - celle de 1955 en premier lieu, montre que les masses entrent en action à partir d’une expérience de la bureaucratie préalable à cette action elle-même, donc indépendamment de la bureaucratie - sinon, même contre celle-ci. C’est que la bureaucratie a entre temps acquis une existence objective comme partie intégrante du système d’exploitation. Le menchévisme en 1917 n’était qu’un discours ; le stalinisme, le travaillisme, le C.I.O. sont, à des degrés divers, des pouvoirs.

On est ainsi conduit à une troisième considération. De 1923 à 1953, les révolutionnaires en étaient réduits à contempler impuis­sants un cercle vicieux. La classe ouvrière ne pourrait faire définitivement l’expérience des directions bureaucratiques qu’au cours de la lutte ; mais l’existence même et l’emprise de ces directions signi­fiait soit que les luttes tout simplement ne démarraient pas, soit qu’elles étaient défaites, soit enfin qu’elles restaient jusqu’au bout sous le contrôle de la bureaucratie et utilisées par elle. Ce n’est pas là une théorie, mais la description condensée et fidèle des trente dernières années de l’histoire du mouvement ouvrier. L’existence même et l’emprise du stalinisme par exemple, empêchait que l’expérience du prolétariat au cours d’une crise ne se fasse dans un sens révolutionnaire. Qu’on dise que cela était dû à l’absence d’un parti révolutionnaire ne change rien : l’emprise stalinienne signifiait la suppression de la possibilité d’un parti révolutionnaire, tout d’abord la suppression physique de ses militants éventuels [4].

Or, les luttes de l’été 1955 sont un premier signe que ce cercle vicieux est rompu. Il est rompu par l’action ouvrière, à partir d’une expérience accumulée non pas tant du rôle de la bureaucratie comme direction “ traître ” des luttes révolutionnaires, mais de son activité quotidienne comme garde-chiourme de l’exploitation capitaliste. Pour que cette expérience se développe, il n’est pas indispensable que la bureaucratie accède au pouvoir ; le processus économique d’un côté, la lutte de classes élémentaire et quotidienne dans l’usine de l’autre, la poussent inexorablement à s’intégrer au système d’exploitation et dévoilent sa nature devant les ouvriers. Autant il était impossible de constituer une organisation révolutionnaire en expliquant aux ouvriers français la trahison stalinienne en Chine en 1927, autant il est possible de le faire en les aidant à organiser leur lutte quoti­dienne contre l’exploitation et ses instruments syndicaux et politiques “ ouvriers ”.

Quelles conclusions peut-on tirer de cette analyse pour ce qui est du problème de l’organisation du prolétariat et de l’avant-garde ?

Aussi bien la grève de Nantes que la grève des dockers anglais montrent la forme adéquate d’organisation des ouvriers pendant l’action. Nous ne reviendrons pas sur le contenu de cette forme, ni sur ses limitations éventuelles. Mais, par la nature même des choses et jusqu’à nouvel ordre, de telles formes ne sont ni ne peuvent être permanentes sous le régime capitaliste. Le problème de l’organisation de minorités ouvrières pendant les périodes d’inaction subsiste. Il se pose cependant de façon différente.

Il faut d’abord constater que le degré de maturation qu’ont révélé les luttes de 1955 interdit de poser les problèmes “ revendi­catifs ” et “ politiques ” séparément les uns des autres. Il y a longtemps que l’on sait qu’ils sont indissociables objectivement. Ils le seront de plus en plus dans la conscience des ouvriers. Une mino­rité organisée dans une entreprise, qu’elle prenne la forme d’un comité de lutte, d’un groupe réuni autour d’un journal ouvrier, ou d’un syndicat autonome, devra dès le départ affirmer clairement cette unité. Nous n’entendons pas par là qu’elle devra se livrer aux pres­tidigitations trotskistes, tendant à faire surgir d’une demande d’aug­mentation de 5 francs la grève générale et la révolution, comme un lapin d’un haut-de-forme : elle devra au contraire soigneusement les éviter, et condamner, s’ils se présentent, les saltimbanques qui s’y livrent. 999 fois sur 1.000, une grève pour cinq francs est une grève pour 5 fr. et rien de plus. Ou plutôt, le plus qu’elle contient ne vient pas de ce qu’elle conduit à la lutte pour le pouvoir, mais de ce qu’elle se heurte, sous une forme ou sous une autre, à l’appareil de domination capitaliste intérieur à l’usine et incarné par la bureaucratie “ ou­vrière ”. L’organisation de la lutte contre celle-ci est impossible si on ne met pas en lumière sa nature totale, à la fois économique, poli­tique et idéologique. Simultanément, les ouvriers ne peuvent se mouvoir efficacement au milieu des multiples contradictions que sus­cite même la lutte revendicative la plus élémentaire dans les condi­tions du capitalisme décadent - contradictions qu’on a indiquées plus haut sur l’exemple de Nantes - que s’ils arrivent à situer leurs luttes dans une perspective plus générale. Apporter cette perspective est la fonction essentielle des minorités organisées.

Mais il faut également comprendre que, même lorsqu’il s’agit de luttes élémentaires, les minorités organisées ont pour tâche d’aider l’éclosion des formes d’organisation collectives-démocratiques de la masse des ouvriers, dont Nantes a fourni l’exemple, formes d’orga­nisation qui s’avèrent déjà les seules efficaces, et qui s’avéreront de plus en plus les seules possibles.

Notes de l’auteur

[1] A l’exception de quelques localités, dont Nantes est la plus importante.

[2] Nous nous référons ici à la phase ascendante du mouvement : son déclin a signifié une certaine “ reprise en mains ” de la part des bureaucrates - toute relative d’ailleurs.

[3] II y a eu alors, dans certains endroits, de véritables opérations de guerre civile entre les mineurs et la police.

[4] Au reste, les tenants trotskistes de cette position pourraient bien se demander - une fois n’est pas coutume - pourquoi un tel parti n’a pu se constituer pendant trente ans. Ils seraient ainsi ramenés, comme on dit, au problème précédent.

5- La grève de Saint-Nazaire de 1955

1955 Extraits de « Les ouvriers de Saint-Nazaire » de Nicolas Faucier : « 1950 : année noire 1950 devait voir une des plus grandes grèves que Saint-Nazaire ait connues. Cette année-là, une loi du 11 février rendait la liberté de discussion des salaires entre employeurs et salariés. Aussi, devant la montée incessante des prix, les syndicats revendiquaient une augmentation des salaires de 15%. Les patrons offraient 5%. (…) Après 40 jours de grève, les syndicats appelaient à la reprise du travail, sans plus de résultats. Une fois de plus, le patronat, spéculant sordidement sur la misère ouvrière, avait eu ses exploités à l’usure. (…) Le patronat en profitait fin 1950 pour dénoncer la convention collective et déclassait certaines catégories du personnel. (…) Nouvelle tentative ouvrière, en août 1953, lorsque éclatèrent les grèves des travailleurs des services publics contre le mauvais coup du président du conseil, Joseph Laniel, lequel voulait profiter de la période des vacances pour réaliser des économies sur leur dos. La riposte avait été immédiate de la part des postiers, entraînant rapidement tout le secteur public et même dans certaines régions le secteur privé. Ce fut le cas des métallurgistes nantais, rejoints peu après par ceux de Saint-Nazaire, un moment hésitants, ayant gardé un souvenir cuisant de l’échec de 1950 (…) Ce ne fut qu’un coup de semonce et les choses en restèrent là.

1955 : l’année explosive

(…) En février s’était opérée – favorisée par le gouvernement en vue d’un meilleur rendement dans la compétition internationale – la fusion des chantiers de Penhoët et de la Loire en un bloc puissant : les Chantiers de l’Atlantique, groupant de ce fait, sous une même direction, plus de 10 000 ouvriers et employés. Ce nouveau trust était surtout l’œuvre du baron René Fould, grand patron de Penhoët (…) De fait, après ce regroupement, un vaste effort de spécialisation des ateliers et de rationalisation des outillages était entrepris (…) Quant aux militants syndicalistes, (…) ils découvraient que, pour 1 700 millions de salaires, la société enregistrait 2 232 millions de bénéfices bruts, alors que les réserves et provisions atteignaient 7 600 millions pour un capital de 1 050 millions, soit sept fois le capital. Ils avaient calculé que, tandis que l’indice des salaires était passé de 100 à 548 (de 1946 à 1953), celui des dividendes avait bondi de 100 à 3 502. (…) Aux Chantiers de l’Atlantique, les esprits s’échauffaient à la suite de mesures abusives de la direction aboutissant à des réductions de salaires. (…) Les syndicats convoquaient à un meeting d’information, le 25 mars, les métallos nazairiens, qui débrayaient à la quasi unanimité pour y assister (…) Déjà, le 23 mars, on avait enregistré une grève de 24 heures chez les soudeurs, les plus atteints par les mesures restrictives. (…) Le 7 avril, à la SNCASO (aviation), les ouvriers rejoignaient ceux des chantiers dans une manifestation de rue pour gagner la population à leurs légitimes exigences. Défilé impressionnant et inhabituel de 12 000 travailleurs envahissant la chaussée, sans pancartes, sans slogans déclamatoires, mais, à l’inverse, silencieux, inquiétant pour le patronat par la ferme volonté qu’on lisait sur les visages de lutter jusqu’au bout pour faire aboutir les revendications. C’est cette volonté qui s’exprimait au meeting suivant la manifestation où la décision fut prise unanimement de continuer l’action par le refus des heures supplémentaires. (…) Le 27 mai, l’ensemble des travailleurs manifestait de nouveau leur mécontentement à travers les principales artères de la ville. A ce moment, il eût suffi de peu de choses pour que la violence ouvrière se déchaînât. Ce qui eut lieu le 20 juin, lorsque les soudeurs, apprenant que leurs bonis avaient été baissés, réduisant leur salaire horaire de 15 à 20 francs, envahissaient la direction (…)

Les raisons de la colère

Le lendemain, n’ayant pas eu satisfaction, ils se fâchaient et appelaient à la rescousse leurs camarades des autres ateliers, pour manifester devant la direction qui fut de nouveau occupée. La nouvelle se répandit et, à l’embauche de l’après-midi, la totalité des entreprises de la métallurgie avait débrayé. A l’intérieur des Chantiers, l’effervescence grandissait, les travailleurs s’introduisaient dans les bureaux : dossiers, machines à écrire, mobilier volaient par les fenêtres, et, malgré les appels au calme des responsables syndicaux, débordés, la direction elle-même était mise à sac et le directeur séquestré. (…) A 21 heures, les ouvriers se disposaient à passer la nuit à la direction, avec le directeur retenu prisonnier, refusant de rendre leur otage malgré les objurgations de leurs délégués. Il fallut l’intervention des CRS pour déloger les 200 irréductibles et rendre à la liberté un homme qui pouvait alors méditer sur les inconvénients de mépriser la colère ouvrière trop longtemps contenue. (…) Au cours de la nuit, plusieurs centaines de CRS étaient restées à l’intérieur des Chantiers et en gardaient toutes les issues. (…) Bientôt des cris hostiles, des huées s’élevaient à leur adresse. Echauffés, les jeunes d’abord puis tous les gars des Chantiers commençaient un bombardement en règle de leurs adversaires casqués et de leurs cars avec tout ce qui leur tombait sous la main : cailloux, boulons, morceaux de ferraille, pavés de la chaussée, rapidement défoncée, entreprenant même de faire basculer la lourde porte qui finit par céder sous une énorme poussée. Ce fut alors la charge brutale des CRS et une mêlée furieuse où, se protégeant à coups de grenades lacrymogènes, le dessus devait finalement revenir aux « forces de l’ordre » qui avaient reçu des renforts. Après ce corps à corps,on dénombrait des dizaines de blessés de part et d’autre, certains assez gravement. Plusieurs emprisonnés furent relâchés quelques jours plus tard, compte tenu du climat tendu, et sur intervention des syndicats après un meeting monstre en leur faveur. Revenons aux discussions patronat-syndicats, poursuivis malgré la bagarre. (…) Après une longue attente, les syndicats revinrent pour annoncer que les nouvelles propositions faites par les patrons, quoique ne donnant pas entièrement satisfaction, permettaient la reprise du travail si les ouvriers leur faisaient confiance pour continuer à débattre des questions restées en suspens : ce qui fut accepté.

Récidive

Ce ne devait être là qu’un court intermède. En effet, les réunions paritaires qui suivirent furent décevantes et, consultés par leurs mandataires, les ouvriers repoussaient à 85% les offres mesquines des patrons. (…) Cela faisait presque six mois que durait le conflit quand, au retour des vacanciers de Penhoët, Saint-Nazaire allait vivre, le 1er août, une journée tragique comme jamais le mouvement ouvrier nazairien n’en avait connue. Ce jour-là, à Penhoët, des débrayages avaient été prévus pour protester contre le refus patronal de réunir de nouveau la commission mixte et exiger la reprise des pourparlers. La réunion acceptée, et tandis qu’elle se déroulait, les ouvriers rassemblés devant les bureaux, groupaient toutes les lettres individuelles que leur avaient adressées les directions pour tenter de leur faire accepter leurs dernières propositions et en faisaient un feu (…) a direction ayant fait appel aux pompiers et aux gardes mobiles, ceux-ci arrivaient en force au moment où les ouvriers s’attaquaient au bâtiment de la direction dont les vitres volaient en éclats. Un violent accrochage eut lieu avec les CRS arrivés en renfort tandis que, de même qu’en juin, les ouvriers arrachaient la grille d’entrée et dressaient une barricade formée de deux wagons plate-forme interdisant aux CRS l’accès aux ateliers. Soudain, les sirènes retentissaient en un bruit assourdissant, mises en marche par quelques lascars pour alerter les ouvriers des usines environnantes qui, peu à peu, venaient grossir les rangs prolétariens, les portant à environ douze mille hommes. Douze mille hommes dont beaucoup se lancèrent dans la bagarre quand les CRS et les gardes mobiles se décidèrent à charger à la matraque, usant en outre, cette fois, de grenades d’exercice dont les éclats allaient faire de nombreux blessés parmi les ouvriers. Ces derniers ne demeuraient d’ailleurs pas en reste : ayant mis les poinçonneuses et les cisailleuses en marche, ils fabriquaient sans répit des projectiles (…) Les fils rejoignaient les pères dans le combat contre l’adversaire commun. C’était devenu une véritable émeute, une lutte titanesque et sans merci où les forces de répression, enfoncées par le nombre, avaient réclamé des renforts, reçus par avions. (…) Un moment refoulés par la masse ouvrière déchaînée, les CRS, sous une furieuse poussée, étaient précipités vers une cale de radoub où certains d’entre eux prenaient un bain forcé. A ce moment, depuis plusieurs heures que durait la mêlée, une courte trêve se produisit, mise à profit par les responsables syndicaux qui, prévoyant le pire, cherchaient une occasion d’y mettre fin. Réussissant à s’interposer à grand peine entre les antagonistes (…) ils entraînaient les ouvriers sur le terre-plein (…) la dislocation se faisait sans autre incident. Le bilan : de nombreux blessés de part et d’autre, (…) des dizaines d’ouvriers arrêtés, kidnappés par les CRS, arrestations qui ne furent pas maintenues (…) dans un but d’apaisement.

Les fruits de la colère

Les délibérations furent laborieuses et durèrent une bonne semaine. Mais les délégués, qui jouaient leur dernière carte, faisaient valoir que le patronat avait laissé la situation s’envenimer (…) En conséquence, ils entendaient ne pas revenir devant leurs camarades les mains vides. (…) Le 16 août, le protocole d’accord, approuvé par la grande majorité des ouvriers, contenait entre autres résultats : une majoration générale des salaires, primes et indemnités comprises, de 22% soit 30 à 40 francs d’augmentation horaire (…) revalorisation des bonis et de la prime annuelle (…) cinq jours fériés par an. (…) Cet accord ouvrait la voie à une vague de revendications de salaires au plan national. Et déjà, ce qu’avait craint le patronat et motivé sa résistance se produisait. Sans plus attendre, les responsables syndicaux des chantiers de Dunkerque, de Bordeaux, du Havre, etc, soutenus par le personnel ouvrier, déposaient des cahiers de revendications dont l’objectif était l’alignement sur Saint-Nazaire. Par répercussion, le ministre du Travail dut promettre au personnel de la SNCASO les mêmes avantages qu’aux ouvriers des Chantiers. Ce qui, dans le secteur nationalisé, amorçait le même processus. Et l’on peut dire que les accords Renault, en septembre 1955, sur les salaires et les trois semaines de congés payés, furent indirectement la conséquence de la révolte des travailleurs nazairiens.

1956 :

Conquête de la troisième semaine de congés payés.

1950-1960

Ces années sont marquées par la guerre froide et la politique dite de troisième force (alliance du MRP et du Parti socialiste contre les gaullistes d’un côté et les communistes de l’autre) appuyée par FO et en partie par la CFTC. Celle-ci voit son influence progresser. Une minorité organisée depuis 1948 autour du SGEN (Syndicat Général de l’Education Nationale) tente d’orienter la CFTC dans une voie plus moderne. Elle souhaite l’abandon de la référence à la collaboration de classes, une prise de distance à l’égard de l’Eglise. Elle défend une vision progressiste, voire socialiste de la société. La CGT, tout en conduisant les luttes revendicatives, mène un combat contre les guerres coloniales et pour la défense de la paix. Quant à FO, essentiellement soudée par l’anticommunisme, elle prône la politique de la "présence" (être partout où se décide le sort des salariés.

1963 :

Les mineurs : à l’appel de la CGT et de FO, vaste mouvement de grèves des mineurs. Ils s’inquiètent des incertitudes pesant sur leur profession et revendiquent une augmentation des salaires. En réalité, les syndicats craignent la contagion de la révolte ouvrière et contiennent le mouvement en l’empêchant de s’étendre... Du coup, il est vaincu !

1964

La CFDT se crée en 1964 sur les bases de la CFTC.1964 : création de la CFDT, issue de la déconfessionnalisation de la CFTC. Une minorité de la CFTC refuse sa mutation et maintient un syndicat chrétien.

1966 :

accord d’unité revendicative entre la CGT et la CFDT. arrêté définissant les 5 confédérations CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC comme représentatives.

1967

Grèves de 1967

Les grèves qui ont préparé mai 68

Saint-Nazaire 1967 : extraits de « Les ouvriers de Saint-Nazaire » de Nicolas Faucier

« Les mensuels se rebiffent (…) Les mensuels, surtout ceux qui ne faisaient pas partie de la direction proprement dite (employés, techniciens, dessinateurs, agents de maîtrise), se trouvaient lésés, le relèvement de leurs indices de base ayant subi une dégradation depuis plusieurs années et leurs appointements un retard qu’ils chiffraient à 16% depuis 1967. En outre, ce qu’ils contestaient, c’était le mode de calcul des salaires, et aussi la façon dont la direction procédait à leur égard. (…) Le 28 janvier, 2 400 mensuels avaient signé une lettre adressée au syndicat patronal (…) Le 17 février une grève totale d’avertissement (…) était suivie à 90%. (…) A la surprise générale, le 1er mars, la grève illimitée devenait effective. Surprise, d’abord, de la direction, laquelle, en vertu de certaines survivances paternalistes, considérait avec condescendance ses « collaborateurs » comme plus ou moins à sa dévotion. Surprise chez les ouvriers de voir surgir cet esprit de révolte chez les « cols blancs » qu’ils étaient habitués à considérer comme (…) des complices de l’arbitraire patronal, se situant, de par leur fonction, de l’autre côté de la barricade. (…) Non seulement c’est le contraire qui se produisit, mais, à leur exemple, étant donné l’interdépendance de la métallurgie nazairienne, ceux des entreprises sous-traitantes et autres, même Sud-Aviation, les rejoignait dans la lutte. Au total 3 220 mensuels en grève dont 2 100 pour les Chantiers, 800 pour Sud-Aviation, etc… Ensemble, comme l’avaient fait si souvent leurs camarades horaires, ils manifestaient maintenant dans les rues de Saint-Nazaire, et même à Nantes (…) La troisième semaine avait, en outre, vu un certain énervement des grévistes qui bloquaient la circulation des camions travaillant à la nouvelle cale des Chantiers, puis visitaient pacifiquement les Chantiers et Sud-Aviation, pour relancer les quelques « jaunes » qui s’y trouvaient. Les horaires, eux, continuaient le « travail » - étant en réalité payés à ne rien faire – (…) On en était là quand, le 20 mars au matin, à l’embauche, trouvaient les grilles des Chantiers fermées. La direction, arguant de la désorganisation de la production causée par la grève et de quelques frictions avec des mensuels restés au travail avait décidé le lock-out des 6 000 horaires.

Au coude à coude

(…) L’après-midi du même jour, mensuels en grève et horaires lock-outés manifestaient dans les rues contre la fermeture des Chantiers. C’était un événement. Jamais, dans l’histoire sociale, on n’avait vu en France ceux qu’on appelait jadis « les prolétaires en faux-col » prendre la tête d’un tel mouvement revendicatif. Le lendemain, (…) 3 000 femmes de grévistes et de lock-outés précédées d’une immense banderole « Pour une vie meilleure » défilaient dans les rues de la ville.

1968 :

Grève générale : en mai et juin sept millions de travailleurs en grève et occupent leurs usines. Constat de Grenelle : augmentation de 35% du salaire minimum, reconnaissance de la section syndicale à l’entreprise… La section syndicale d’entreprise est officiellement reconnue par la loi du 27 décembre 1968 qui améliore la représentation syndicale et définit les fonctions de chacun de ces représentants.

Mai 68 en France

Extraits de l’ouvrage "L’insubordination ouvrière dans les années 68"

de Xavier Vigna

(...) Le mouvement étudiant, né dès 1967 à la faculté de Nanterre, croît en intensité dans les premiers mois de 1968 si bien qu’au début du mois de mai, il présente un caractère national marqué. S’il louche vers les usines, les ouvriers de leur côté, mobilisés sur la question du chômage et de l’emploi depuis 1967, manifestent en mars 1968 dans huit villes, puis se mobilisent derechef dans l’Ouest le 8 mai, dans la Loire le 10, dans les Nord-pas-de-Calais et le bassin lorrain le 11. Il semble qu’alors, une convergence dans la contestation s’opère, notamment chez les ouvriers les plus hostiles au pouvoir gaulliste et les jeunes. La nuit des barricades le 10 mai précipite cette évolution. Il semble qu’alors, une convergence dans la contestation s’opère, notamment chez les ouvriers les plus hostiles au pouvoir gaulliste et les jeunes. La nuit des barricades le 10 mai précipite cette évolution.

Dès le 11 mai, le rythme des événements s’acélère. A l’initiative de la CGT, une grève générale de 24 heures est décidée pour le lundi 13 mai à laquelle s’associent l’UNEF, la CFDT, Force Ouvrière et la FEN. Cette journée de grève générale, qui secoue l’ensemble du pays, marque une étape dans la mobilisation qui est considérable : un seuil est franchi.

Ce jour-là en effet se déroulent environ 450 meetings et manifestations. Selon les comptages de la police (...) plus de 450.000 manifestants au total ont défilé, (...) avec des refus de dispersion, des barrages, des barricades et des affrontements, en particulier à Clermont-Ferrand, Nantes et au Mans, où le phénomène tend à devenir habituel après les graves incidents d’octobre 1967.

Les manifestations ne donnent cependant qu’une petite idée de la mobilisation ouvrière. (...) Selon les rapports transmis par le Ministère du travail, en Seine-Saint-Denis, sur les 36 établissements de la métallurgie contactés, 25 connaissent des grèves qui rassemblent les deux tiers de la main d’oeuvre, la totalité des cinq imprimeries est en grève et sept établissements de la chimie sur huit (...) La grève est également massive dans les Hautes Pyrénées et en Savoie. (...) Par delà les nuances régionales, le succès de la grève est réel.

A partir du 13 mai une vague de grève sans précédent grossit, qui gane tout le pays dès le 20. (...) L’usine Sud-Aviation de Bouguenais dans la banlieue nantaise joue un rôle majeur. Les ouvriers votent la grève avec occupation le 14 en même temps qu’ils séquestrent leur directeur. la nouvelle, connue le soir même, fait des émules. Le lendemain, la grève gagne l’usine Renault de Cléon, dans le cadre de la journée d’action pour l’abrogation des ordonnances sur la Sécurité Sociale, des débrayages sont lancés. Parce que la Direction refuse de recevoir les délégués du personnel dans l’après-midi, la grève avec occupation démarre et la direction est "consignée" dans ses bureaux. Le même jour, un conflit similaire éclate à l’usine Lockheed de Beauvais. (...) Grève aux établissements Claas à Woippy (Moselle) fabricant de ma chines agricoles, à l’usine Sud-Aviation de Cannes-La Bocca, aux établissements Fog à Myennes (Nièvre) et dans deux entreprises de Brest.

Le processus de grève, dès le 14 mai, ne se limite pas aux grosses unités. Dans la seule zone de défense Nord, par exemple, les papeteries La Chapelle à Saint-Etienne du Rouvray, les établissements de filature Agache à Pérenchies et la filature Dolfus Mieg à Loos-les-Lille cessent le travail dès le 13 mai et jusqu’au 4 juin.

Le 16 mai, un second palier est franchi. Le nombre d’usines occupées croit sensiblement avec l’entrrée en lice des ouvriers de Renault d’abord à Flins, mais aussi à Billancourt, Sandouville et au Mans, tandis qu’à Orléans, la filiale Unelec est occupée et son directeur enfermé. Autour de Cléon, la grève se diffuse également. (...)

De fait, à partir du 17 mai, le nombre d’entreprises en grève avec occupation connait une forte augmentation. (...) Selon les Renseignements généraux, 23 usines employant 80.000 travailleurs sont occupées le 17 au matin (...) estimation très inférieure à la réalité. (...) Il semble donc que le nombre de travailleurs dont l’entreprise est en grève approche plutôt 175.000 le 17 au soir. La seconde remarque porte sur la localisation des grèves avec occupation, où trois pôles grévistes très nets, en banlieue parisienne, en Seine-Maritime et dans l’agglomération lyonnaise, ressortent. Ailleurs, la grève montre ses premières pousses dans l’estuaire de la Loire, dans le Nord et en Moselle. (...) Le mouvement des cheminots né le 16 mai dans la banlieue lyonnaise puis le 17, à partir de la gare d’Achères et qui fait rapidement tâche d’huile. Ainsi, c’est d’abord par la paralysie progressive des chemins de fer que la grève s’étend dans de nombreux départements français. (...)

La grève se généralise à compter du 30 mai (...) Pendant la semaine, la grève se propage vers les petites usines qui s’arrêtent. (...) Il n’y a pas de mot d’ordre de grève générale ou de constitution d’un Comité central de grève, comme en novembre 1947. Le mouvement se diffuse par la base où la grève devient généralisée en fin de semaine. Dans le même temps, les grévistes suivent les faits qui se déroulent ailleurs : dans les usines à proximité, dans la ville ou le bassin d’emploi, et surtout à Paris. La scène nationale est cruciale, qui rythme d’une manière décisoire la chronologie et donne aux grèves un caractère de mouvement. Dès lors, les négociations, qui se déroulent au ministère des Affaires sociales, rue de Grenelle du 25 au 27 mai, revêtent une importance déterminante.

(...) Après deux nuits d’intenses négociations, un constat est proposé aux grévistes afin de reprendre le travail. Le présentant aux ouvriers de Renault-Billancourt qui ont déjà reconduit leur mouvement, Georges Séguy constate que les clauses du constat sont huées. Le refus de Billancourt, qui déçoit les dirigeants de la CGT, devient le symbole de la tenacité ouvrière.

Dans de nombreux départements, les ouvriers font valoir leur hostilité à un constat qu’ils jugent bien maigre. (...) Les préfets soulignent souvent que l’heure est au durcissement, en Haute-Marne, dans les Vosges, l’Hérault, le Loiret ou le Calvados. (...)

Les journées entre le 27 et le 30 traduisent donc une certaine ambivalence. Pour une minorité, elles constituent le moment de la reprise du travail. Ailleurs, elles coïncident avec un durcissement du mouvement. A cet instant, le mouvement apparait à la fois puissant et totalement ouvert. Des ouvriers participent au meeting de Charléty, durant lequel la CGT est violemment critiquée. Ils sont à la recherche d’une issue révolutionnaire. (...)

Dans le droit fil du discours de De Gaulle du 30 mai, aspirant à "ramener le pays à la liberté et à la paix" (selon lui menacée par le communisme), le ministre de l’intérieur invite ses représentants à l’action. Ils doivent réduire les grèves, notamment en s’attaquant aux occupations. (...) Le 5 au petit matin, la police évacue 150 grévistes irréductibles chez Lockheed à Beauvais et, dans le Nord, les forces de police interviennent dans trois usines le lendemain. Ainsi, les interventions policières très brutales à Flins le 6 et à Sochaux le 11 juin, provoquant au total la mort de trois personnes (...) s’inscrivent dans une stratégie gouvernementale d’explusion des grévistes des usines, afin de briser le mouvement de grèves. (...)

Parallèlement, et ce malgré un rejet massif du constat de Grenelle, les discussions se poursuivent à l’échelle des fédérations professionnelles dans les jours qui suivent.

1969

L’UGIC devient UGICT-CGT organisant les ingénieurs, cadres, techniciens et agents de maîtrise.

1970 :

Unité : nouvel accord CGT-CFDT sur des revendications prioritaires : revalorisation du SMIC, retraite à 60 ans, semaine de 40 heures, emploi, heures de formation syndicale.

Au cours de son Congrès, la CFDT se prononce pour un "socialisme autogestionnaire" et reconnaît l’existence de la lutte des classes. Il s’agit de capter le courant radical issu de mai 68...

1971 :

Edmond Maire est élu secrétaire général de la CFDT.

1972

La CGT approuve la signature du Programme commun de gouvernement par les partis de gauche (communiste, socialiste et mouvement des radicaux de gauche). Depuis plusieurs années, la CGT défendait l’idée de ce programme à l’élaboration duquel elle était prête à participer, ce que le refus des autres organisations syndicales ne permit pas. Elle devait soutenir ensuite ce programme politique, aliénant ainsi une part de son autonomie.(voir Annexe 3)

1973 :

Dans la foulée de la radicalisation, les débordements comme LIP et la grève des banques

Après 68, une génération de militants ouvriers proches de l’extrême gauche a donné aux luttes un caractère plus offensif, moins respectueux du cadre imposé par les centrales syndicales comme à LIP autogérée par les salariés ou dans la grève des banques avec un comité national de grève. D’autres grèves ont également marqué cette nouvelle radicalité. La grève des LIP relayée au niveau national aurait permis que des grèves contre les licenciements ne se déroulent pas dos au mur, comme cela a été le cas dans les années 70 pour la lutte contre les fermetures dans la sidérurgie lorraine.

1974

Un second accord est signé entre la CGT et la CFDT. Plus complet que le précédent, il est plus précis également sur les modalités d’action. Entre-temps, la CFDT a condamné les actions "aventuristes" qu’elle favorisait depuis 1968.

1972 à 1975 :

Comités de soldats (appelés du contingent) qui luttent en particulier pour la fin du service militaire (objecteurs de conscience).

Fin des années 1970 :

Grèves dans la sidérurgie

1979

A son congrès de Brest, la CFDT décide du "recentrage" de son orientation. Elle entend désormais s’appuyer sur le réalisme et la négociation. Elle abandonne ses élans révolutionnaires issus de 1968. Elle réfute la conception d’affrontement global sur laquelle était basée l’unité CGT-CFDT. En fait, la rupture est consommée dès 1977, en lien étroit avec celle des partis de gauche. Les accords signés à partir de ce moment auront très peu d’effet.

1981 :

Vague rose, vague de recul des grèves

Cette radicalité ouvrière va se défaire avec l’arrivée de la gauche au gouvernement en 1981. Celle-ci va parvenir à faire semblant de concentrer les aspirations populaires. Le niveau des luttes descend considérablement. Au bout d’une année, le gouvernement de gauche sait qu’il peut commencer une offensive anti-ouvrière et qu’il n’y aura pas de répondant. Les attaques anti-sociales commencent avec le gouvernement Rocard et ne vont plus cesser.

1982 :

Le soutien syndical devient critique verbale

La CGT, qui a soutenu la gauche gouvernementale, critique le plan d’austérité mais sans mobiliser les travailleurs contre lui. La CFDT soutient le plan d’austérité !

Années 1980-1990

La CGT, comme la CFDT, saluent la victoire de la gauche en 1981 et appuient les premières réformes. Dès 1982, les attitudes divergent : la CFDT soutient le plan d’austérité du gouvernement tandis que la CGT le critique sans pour autant être en mesure de susciter une mobilisation. FO demeure pragmatique et continue à prôner la "politique contractuelle" (il faut attendre son congrès de 1989 pour qu’elle affirme une certaine volonté de lutte). Dans les années qui suivent, les syndicats sont confrontés à l’approfondissement de la crise de société et aux mutations profondes qui bouleversent le salariat. En même temps que l’on peut parler de crise du syndicalisme, les luttes prennent, depuis 1986, un caractère nouveau marqué par une responsabilité plus grande des salariés.

1981 :

Gouvernement de gauche : vote de la loi de nationalisation (cinq groupes industriels, 36 banques). Ordonnances réduisant le temps de travail à 39 heures, instituant la cinquième semaine de congés payés et ramenant l’âge de la retraite à 60 ans. Lois sur les droits des travailleurs dans l’entreprise, notamment le droit d’expression pendant le temps de travail. Création des Comités d’hygiène, de sécurité et conditions de travail (CHSCT). La CGC devient CFE-CGC (Confédération française de l’encadrement-Confédération général des cadres).

1982 :

Lois Auroux du 28 octobre 1982, a donné de nouveaux moyens aux syndicats dans l’entreprise.

1982-1983 :

Grèves dans l’automobile, menée notamment par les travailleurs immigrés.

1984

Luttes dans la sidérurgie lorraine contre les licenciements massifs

Le vendredi 13 avril, les syndicats organisent une grande marche des sidérurgistes sur Paris. Loin de s’appuyer sur la colère des sidérurgistes et d’en faire une marche contre les licenciements, contre le patronat et le gouvernement, les syndicats lui donnent un caractère régional avec, en tête de cortège, majorettes en costume régional et croix de Lorraine. Et pourtant, ce plan Acier est décidé quelques mois seulement après les licenciements massifs chez Talbot à Poissy et, le 13 avril, c’est Citroën qui annonce près de 6 000 suppressions d’emplois. Les confédérations n’ont pas appelé l’ensemble des travailleurs à venir à la manifestation, très encadrée par le service d’ordre syndical et qui traverse des quartiers déserts de Paris.

1985 :

Les syndicats auxiliaires du gouvernement de gauche

La CGT de l’usine automobile Talbot de Poissy, récemment imposée au patron de choc par la grève, choisit de casser la lutte contre les licenciements pour aider les copains du gouvernement....

La trahison de la grève de Talbot par la CGT et le PCF a mis un coup d’arrêt aux grèves radicales des OS immigrés qui se développaient depuis mai 68, entraînant une division durable. C’est un tournant important du mouvement ouvrier en France. Sur la grève Talbot et les autres mouvements aux USA et en Angleterre du milieu des années 80.

Lire ici sur la grève Talbot

1986 :

Les coordinations

Novembre 1986 marque une rupture pour le mouvement ouvrier, après l’anesthésie générale de 1981 avec la gauche gouvernementale. La droite, revenue aux affaires en mars 1986, a lancé des attaques tous azimuts. Quatre puissants mouvements vont la faire reculer : les étudiants à l’automne 1986, les cheminots en décembre 1986, les instituteurs au printemps 1987, les infirmières à l’automne 1988. Un nouveau cycle de luttes s’annonce alors, marqué par l’avènement de pratiques de démocratie directe et d’auto-organisation. C’est le temps des « coordinations ». Il y aura des suites : à la SNECMA et Air France...

La grève des cheminots a duré exactement quatre semaines puisque les premiers grévistes à Paris Nord « posaient le sac » comme on dit, le jeudi 18 décembre à 0 heure et que les derniers, ceux de Paris Sud-Ouest par exemple, ne reprenaient le travail que jeudi 15 janvier au matin. Sa caractéristique première, c’est qu’elle a été voulue, préparée, décidée, démarrée et étendue par la base.

Pour s’en convaincre, il n’est d’ailleurs que de voir comment la grève a démarré à Paris Nord. Au début novembre, une pétition circula parmi les conducteurs, proposant de « poser le sac une fois pour toutes », c’est-à-dire en clair proposant la grève illimitée jusqu’à satisfaction des revendications. Cette pétition n’était pas d’origine syndicale. Au contraire, elle était due à des cheminots excédés par les actions ou, plutôt, par les inactions syndicales. Depuis la rentrée de septembre, en deux mois, les fédérations syndicales avaient organisé, ensemble ou séparément, quatre journées, une tous les quinze jours, aussi soigneusement programmées que limitées. La CGT, se prétendant maintenant à l’origine de la grève, se vante d’avoir, au cours de l’année 1986, organisé pas moins de quatorze journées d’action à la SNCF. Mais c’est justement parce que les cheminots en avaient ras-le-bol non seulement de voir leur salaire réel se réduire, leurs conditions de travail empirer, les effectifs diminuer et la sécurité mise de plus en plus en cause par la SNCF, mais aussi ras-le-bol des simagrées de leurs organisations syndicales, qu’ils ont organisé et lancé un mouvement hors des cadres syndicaux.

La pétition ayant recueilli l’approbation d’une large majorité, un tract fut alors rédigé au début décembre par quelques-uns des agents de conduite. Parmi ceux-ci il y avait des militants syndicalistes, mais c’est toujours hors des cadres syndicaux qu’il se fit. Il ne portait d’ailleurs - et c’était évidemment voulu - aucun sigle syndical. Bien plus il contenait même une menace à peine voilée contre les syndicats, les agents de conduite y écrivant en effet qu’ils « demandent aux différentes organisations syndicales, CFDT-CFTC-CGT-FGAAC-FO, de soutenir leur mouvement ». Mais ils ajoutaient « les agents de conduite sauront prendre leurs responsabilités vis-à-vis des organisations syndicales qui ne leur apporteraient pas leur soutien ».

Ce tract, qui présentait les revendications des agents de conduite - dont le refus du nouveau projet de grille de salaire avancé par la direction, mais aussi l’augmentation des salaires et les conditions de travail - affirmait aussi que « les agents de conduite ont pris la décision de se mettre en grève à partir du 18 décembre 1986 à 0 heure et jusqu’à complète satisfaction de leurs revendications ».

C’était clairet net. C’est bien la base qui avait décidé, la base, c’est-à-dire les travailleurs du rang y compris bien entendu des syndiqués, y compris aussi des militants syndicaux, mais en dehors du cadre syndical, et des directions et des appareils des fédérations syndicales.

C’est la base aussi qui se chargea de propager et d’étendre son mouvement. Les agents de conduite laissèrent ce tract de dépôt en dépôt, là où ils vont au cours de leurs déplacements puisque leur travail consiste justement à conduire les trains le long du réseau. Ce tract circula largement et l’ensemble des agents de conduite fut informé de la volonté et des décisions de ceux de Paris Nord.

Quand les conducteurs de Paris Nord arrêtèrent le travail jeudi à 0 heure comme ils l’avaient décidé, la grève ne mit pas longtemps à s’étendre. Le soir elle était déjà générale sur tout le réseau Nord du pays, de Paris jusqu’à Lille. Et des dépôts d’autres réseaux tinrent déjà des assemblées générales dans lesquelles la grève fut décidée pour les heures qui venaient. L’exemple du Nord était contagieux.

Tout cela se fit sans, ou même contre, les fédérations syndicales, même si parmi ceux qui ont fait le tract d’appel, qui l’ont porté ici ou là, qui se sont déplacés dans les autres dépôts lors de ces premières heures de la grève, il y avait des militants syndicaux, en particulier CFDT et FGAAC (la fédération autonome des agents de conduite, le syndicat corporatiste des conducteurs).

Mais les fédérations syndicales, elles, n’étaient ni à l’origine ni vraiment à l’oeuvre. Au mieux elles se sont contentées de suivre, et dans ce cas, avec méfiance. Et si la caractéristique du démarrage de ce mouvement allait être la grande méfiance de la base vis-à-vis des organisations syndicales, ce ne fut que le simple retour des choses, la contrepartie de la méfiance bien plus grande encore des directions syndicales vis-à-vis de la base.

Aucune fédération syndicale, et pas plus la CFDT ou la FGAAC que les autres, ne lança un appel à la grève générale, même lorsque celle-ci fut de toute manière en route, même pour les seuls agents de conduite. Et à plus forte raison pas pour l’ensemble des cheminots.

La CGT, elle, fut encore plus opposée à cette grève qui échappait à son contrôle, d’autant plus opposée qu’elle a eu l’impression que ses concurrents, la CFDT et la FGAAC, avaient mieux manoevré dans les premières heures pour apparaître tout de même comme accompagnant le mouvement. Durant la première journée, la CGT garda tout simplement le silence. Alors que tout le réseau Nord était déjà en grève, les communiqués de la CGT, le jeudi 18 décembre, n’en disaient pas un mot et ne parlaient que de la grève de la réservation qui se terminait à ce moment-là.

Cette attitude de la CGT, en fait très claire dans son opposition à la grève, mais extérieurement ambiguë, eut pour conséquence, comme d’habitude en pareil cas, que les militants cégétistes prirent des attitudes contradictoires. Un certain nombre d’entre eux, suivant sans aucun doute leur propre sentiment, le même que celui des autres cheminots, poussèrent tout de suite à la grève, et furent dans leur dépôt parmi ses initiateurs.

Mais ailleurs les responsables CGT ne se méprenant pas, eux, sur la véritable volonté de la fédération, s’opposèrent ouvertement, carrément à la grève. Ainsi par exemple sur le secteur Paris Sud-Ouest.

Dès le vendredi 19 décembre, quand la question se posa pour les roulants de Paris Sud-Ouest de se joindre à la grève de Paris Nord, on vit resurgir les « piquets de travail » de la CGT c’est-à-dire comme quinze jours auparavant dans un secteur particulier (la ligne C sur RER), des responsables CGT venus sur place tout spécialement pour inciter à ne pas faire grève. Vendredi matin, au dépôt d’Ivry, à la gare des Invalides, à Brétigny, dans tous les points névralgiques du secteur, les responsables CGT étaient là, accompagnés de quelques militants ou adhérents. Pas tous, très loin de là, il faut le souligner. Beaucoup de travailleurs CGT furent du côté de la grève dès le début. Mais les responsables CGT militaient activement pour le travail, s’opposant aux cheminots qui voulaient faire grève, et aux militants, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui appelaient à faire grève. Dans cette affaire les responsables CGT et la direction marchèrent même la main dans la main. C’est ainsi que la direction SNCF mit « en réserve » un responsable de la CGT, le dispensant de conduire les trains, afin qu’il puisse demeurer en permanence au dépôt pour inciter les cheminots à bien prendre leur travail.

Et à Paris Sud-Ouest, cela dura deux jours, jusqu’au samedi soir, jusqu’à ce que la majorité des cheminots ait rejoint la grève et que la fédération CGT, se rendant compte qu’elle ne pouvait pas de toute manière s’opposer à une grève qui était déjà devenue nationale, change alors son fusil d’épaule et se déclare ouvertement en faveur de cette grève.

Mais pendant ces deux jours, les grévistes furent gagnés un à un, les agents de conduite balançant, d’un côté poussés par leur envie de se battre et de se joindre à une grève qui s’étendait nationalement, de l’autre côté repoussés par l’attitude des responsables syndicaux ouvertement hostiles à la grève. C’est ainsi que le dépôt d’Ivry ne fut majoritairement en grève que le samedi soir et qu’il fallut deux jours pour gagner cette majorité à partir du premier gréviste, un militant de Lutte Ouvrière, le vendredi à 6 heures du matin.

Encore une fois cette attitude des militants CGT ne fut pas la même partout. Dans maints endroits, ils se sont joints à la grève avec moins de réticences, ou même sans aucune réticence. Mais ce n’est certainement pas qu’à Paris Sud-Ouest que les responsables ont manifesté leur opposition, même si à Paris Sud-Ouest ils l’ont manifestée aussi violemment - à cause de la présence de militants révolutionnaires. La preuve, c’est que les derniers dépôts à se mettre en grève, le dimanche 21 décembre, furent généralement les dépôts où la CGT a la plus grande influence. L’organisation indépendante des grévistes inquiète bourgeoisie... et syndicats

Dans cette grève la base n’a pas seulement voulu, décidé, étendu la grève sans un ordre des appareils syndicaux. Elle a aussi commencé à s’organiser hors des cadres syndicaux. C’est cela d’ailleurs qui a inquiété un moment la bourgeoisie et le gouvernement.

C’est en effet au milieu de la deuxième semaine, au bout de six ou sept jours de grève que les journalistes et commentateurs de tout poil, ont commencé à s’interroger ouvertement sur la faiblesse des syndicats, exactement au moment où ils ont découvert que s’étaient mis en place, ici et là, des comités de grève, élus par les grévistes, contrôlés par eux et qui avaient pris la direction de la grève dans leur secteur, et même qu’existaient des coordinations de ces comités de grève. Alors on a vu, non seulement Le Monde, ce porte-parole des bourgeois prétendument de gauche, mais Le Figaro lui-même qui n’est pourtant guère coupable, habituellement, de tendresse à l’égard des syndicats, déplorer cette faiblesse. « Quelque soit le désarroi des syndicats qui n’ont à aucun moment maîtrisé le mouvement et qui se sont lassés déborder par des « coordinations » créées de toute pièce » écrivait son éditorialiste du lundi 29 décembre, « ils restent les seuls interlocuteurs de la direction SNCF ».

Et c’est vrai que ce qui a été différent dans cette grève, par rapport à d’autres grèves générales de la SNCF, celle de 1971 par exemple, qui avait duré onze jours, ou celle de 1976, c’est l’organisation des grévistes. Elle a été encore embryonnaire, parcellaire, limitée. Mais telle quelle, elle a impliqué tout de même, à un degré ou à un autre, des dizaines de milliers de travailleurs. Et les cheminots ont certainement au moins été conscients de son existence et de ce qu’elle changeait dans l’ordre habituel.

Bien sûr, cette grève, qui touchait une entreprise de 230 000 travailleurs répartis sur la totalité du territoire, a eu des caractères différents, variés, selon les villes, les situations locales, l’implantation plus ou moins grande des divers appareils syndicaux concurrents et aussi des militants d’extrême-gauche.

Tout d’abord, presque partout, des assemblées générales de grévistes se sont tenues régulièrement. Dans quelques secteurs, et en particulier ceux où étaient influents les militants de notre tendance, ces assemblées ont eu lieu au moins une fois par jour y compris les jours de Noël et du 1er de l’An. Cela devrait paraître banal. On sait pourtant que cela ne l’est pas forcément et que les grèves où les directions syndicales renvoient les grévistes chez eux, attendre patiemment ou non que ces directions syndicales aient négocié la fin du mouvement avec les patrons, ont ces dernières décennies été la règle à la SNCF et dans bien d’autres entreprises en France. Cette fois, cela n’a pas été le cas. Les grévistes étaient là et entendaient y rester. C’est, bien sûr, la maque de la méfiance que beaucoup éprouvaient envers les directions syndicales.

Et ces assemblées générales, dans lesquelles étaient prises nombre de décisions concernant la poursuite de la grève, se sont imposées non seulement là où existaient des comités de grève élus par elles et responsables devant elles, mais dans bien des secteurs où la direction de la grève est restée entièrement dans les mains des syndicats. Là, les grévistes n’ont peut-être pas trouvé la force d’imposer l’élection de la direction de la grève ; ils ont puisé cependant dans leur méfiance vis-à-vis de leurs directions traditionnelles la force d’être là et de demander des explications, sinon des comptes.

La CGT elle-même l’a reconnu. Prenant son parti de l’état de fait, après une semaine de grève environ, elle se disait brusquement en faveur de « la démocratie, l’assemblée générale souveraine et la réunion des syndiqués ». Bien sûr ce slogan était mis en avant pour faire pièce à celui de la véritable démocratie : « l’assemblée générale souveraine et le comité ». C’était tout de même, quoique avec retard et avec réticence, reconnaître qu’une grève devait être contrôlée par les grévistes... et qu’elle l’était au moins en partie cette fois-ci.

Et puis, il y a eu les coordinations. Des coordinations régionales, pas seulement à Paris Sud-Ouest, mais aussi dans le secteur de Paris Saint-Lazare, à Tours, à Lyon, à Rouen, et puis des coordinations nationales, la Coordination des agents de conduite d’une part, la Coordination inter-catégories d’autre part.

De même que les comités de grève ne se sont mis en place que par endroits, et pas dans la majorité des endroits loin de là, de même les coordinations n’ont représenté qu’une minorité de secteurs. La Coordination des agents de conduite elle-même n’a représenté qu’un peu plus du quart des dépôts, peut-être 5 000 conducteurs sur un total de 18 000. La Coordination inter-catégories, lors de sa troisième réunion plénière, au cours de la troisième semaine de grève, représentait 12 000 grévistes qui avaient dûment mandaté leurs représentants dans les assemblées générales. Mais à ce moment-là, il y avait plus ou moins 100 000 grévistes à la SNCF, ce qui signifie que la Coordination ne représentait qu’une petite partie des cheminots en grève.

L’organisation démocratique et indépendante de la grève à l’échelle nationale, n’a donc été qu’embryonnaire. Et pourtant, telle quelle, c’était tout de même le début de quelque chose de nouveau.

Mardi 23 décembre encore, après un semblant de négociations avec les syndicats, la direction se félicitait qu’un accord salarial ait été conclu avec la CFTC, la Fédération des Maîtrises et Cadres et la CGC, FO retirant sa signature à la dernière minute. Elle semblait croire que le fait que ces syndicats, ultra-minoritaires à la SNCF, appellent à la reprise, allait calmer les choses, sans voir le ridicule des appels à la reprise de la part de syndicats... qui n’avaient jamais appelé à la grève, jamais même approuvé la grève.

Le vendredi 26 décembre, Dupuy, le directeur-général de la SNCF, lançait un ultimatum : il fallait, parait-il, que les cheminots reprennent le travail pour que les discussions redémarrent, et de toute manière la promotion au mérite, l’essentiel du nouveau projet de grille des salaires dont les cheminots demandaient le retrait, serait maintenu. Dupuy, il faut le dire, avait sans doute été encouragé par l’attitude des directions syndicales qui s’étaient toutes précipitées chez lui la veille de Noël, en ordre dispersé, parce que Essig, le président socialiste de la SNCF, et Seguin, le ministre des Affaires Sociales, avaient laissé entendre qu’on pouvait négocier.

Mais les grévistes n’ont été ni impressionnés ni trompés. Il n’y a pas eu de reprise, mais la mise en place des coordinations nationales, celle des agents de conduite, réunie le vendredi 26 et le dimanche 28 décembre, et la Coordination inter-catégories, réunie elle-même le vendredi 26 et le lundi 29. La CGT était obligée de durcir le ton. Elle organisait une manifestation des cheminots le mardi 30.

Du coup, le mercredi 31, à minuit, en guise de cadeau de nouvelle année, le projet de grille de salaire qui prétendait instituer la seule promotion au mérite était pratiquement retiré par la direction de la SNCF.

L’irruption de la base, sa détermination et son début d’organisation n’inquiétaient pas que le gouvernement. Cela inquiétait aussi les fédérations syndicales. La CGT adoptait, on l’a vu, un ton plus radical, parlait d’extension, tout en attaquant violemment les coordinations, en bloc. La CFDT, qui avait commencé son OPA sur la Coordination des agents de conduite, ne pardonnait pas par contre à la Coordination inter-catégories. Le lendemain même de la constitution provisoire de celle-ci, une réunion extraordinaire de son bureau fédéral décidait de retirer son poste de permanent à Daniel Vitry, un des principaux dirigeants de cette Coordination. Les dirigeants de la CFDT dirent que « puisque Daniel Vitry se voulait le représentant de la base, ils le remettaient à la base ». Ce semblant d’humour et cette réelle hypocrisie, bien jésuite, ont eu au moins un mérite involontaire : celui de reconnaître qu’à la CFDT le fait d’occuper un poste de responsabilité et celui d’être représentant de la base sont incompatibles. Donnons-en acte aux dirigeants de la fédération CFDT. Quant à savoir ce qu’en pensent réellement les adhérents et les militants, c’est sans doute une autre histoire.

1986-1987 :

mobilisation de l’hiver 1986 contre la Loi Devaquet.

1988

Annick Coupé (Sud-PTT), est exclue de la CFDT.1988 :

Mouvement de grève des infirmières à l’appel d’une Coordination nationale qui réclame notamment une augmentation significative des salaires et de véritables moyens pour la formation. Après la défection des autres syndicats, la CGT est seule à soutenir le mouvement. Exclusion de responsables CFDT de la Poste, qui créent Sud-PTT.

1989 :

Grèves chez Peugeot à Sochaux et Sausheim.

1990-1995

Ces années voient la remise en cause de la lutte des classes, concept qui a marqué le siècle et influencé le mouvement syndical : les sociétés socialistes se sont effondrées, les tentatives réformistes ont avorté. Le mouvement syndical connaît de nouveaux éclatements : création du SUD-PTT et du CRC-Santé par scissions des fédérations CFDT, explosion de la FEN qui se divise en deux (avec création de la FSU). Simultanément s’opèrent des recompositions : des organisations autonomes, essentiellement issues du secteur public se regroupent à l’initiative de la FEN et de la FGAF (Fédération Générale Autonome des Fonctionnaires) en créant en 1993 l’UNSA (Union Nationale des Syndicats Autonomes), avec, comme objectif leur "reconfédéralisation". Dans le même temps, le libéralisme fait des ravages et les syndicats sont confrontés à une situation grave : précarité, chômage, marginalisation, bas salaires, dévaluation des qualifications, remise en cause des droits sociaux menacent la société d’implosion. Confronté à ce défi, le syndicalisme dispersé doit retrouver son efficacité en dépassant ses désaccords idéologiques. L’orientation de la FSM que la CGT tente depuis vingt ans d’infléchir dans le sens de la démocratie et de l’indépendance, tourne le dos à ces principes à un point tel qu’elle décide de la quitter (décision du congrès de 1995). La fin de l’année 1995 voit se développer de grandes luttes sociales.

Les grèves ouvrières en 1995

1992 :

Nicole Notat, première femme à occuper un tel poste dans une confédération syndicale de salariés en France, est élue secrétaire générale de la CFDT Elle remplace Jean Kaspar, élu en 1988 au Congrès de Strasbourg, qui avait procédé aux expulsions des fondateurs de Sud-PTT. Elle imposera à ses troupes une ligne dite « réformiste », qui cherche la conciliation avec le patronat plutôt que les luttes (voir 1995).

1993 :

Syndicats : création de la Fédération syndicale unitaire (FSU) le 15 avril par 13 syndicats exclus ou en dissidence d’avec la FEN.

1994

Création de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) par la FEN et d’autres syndicats non-confédérés (FGSOA, FGAP, FASP qui éclatera à cette occasion…).

1995 :

Cheminots : importants mouvements de grève contre le plan d’Alain Juppé (novembre-décembre) qui voit les retrouvailles de la CGT et de FO, symbolisé par la poignée de main entre Marc Blondel et Louis Viannet. Le plan Juppé de réforme de la Sécurité Sociale est soutenu par la direction de la CFDT, qui est fortement contestée (refus de votre le quitus au congrès de 1995). Mais la minorité la contestant est affaiblie par des départs et une organisation en courant ("Tous ensemble") mal perçue. La direction Notat sortira confortée du Congrès de Lille en 1998. Suite à sa contestation du plan Juppé, FO est évincée de la présidence de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), qui revient à la CFDT, qui la cogère avec le MEDEF, soutenu par la CFTC, la CGC et la Fédération nationale de la mutualité française. Lors de son 45e Congrès, la CGT décide de rénover ses statuts et de quitter la Fédération syndicale mondiale (FSM).

1995 : la grève générale évitée

En 1995, on oublie souvent qu’il y a eu séparément une grève se généralisant dans le privé (par exemple Renault, Thomson, SNECMA, Danone, etc..., au printemps 1995) et une grève se généralisant aussi dans le public en octobre. Les syndicats, après avoir approuvé les mesures prévues par Juppé, ont œuvré consciemment et efficacement à diviser et affaiblir. Au début, elles ne prévoyaient même pas une véritable réaction. Par exemple, Jean-Paul Roux, le dirigeant du syndicat indépendant l’UNSA, déclarait : "On ne peut pas faire la grève du siècle tous les mois, beaucoup de fonctionnaires ne peuvent se permettre de perdre 2 jours de salaire à 6 semaines d’intervalle à l’approche de Noël". Grâce aux syndicats, le gouvernement a pu se contenter d’un petit recul alors qu’il faisait face à une remontée des luttes sociales. Certains syndicats comme la CGT et FO se sont portés à la tête de la lutte des salariés du public alors qu’ils avaient signé les projets de réforme de Juppé qui s’est suffisamment plaint de leur retournement. Alors que Nicole Notat et la CFDT se rangeaient aux côtés du gouvernement Juppé contre les cheminots et les postiers), en décembre 1995, Bernard Thibault avait lui-même bradé la grève dont il apparaissait comme le principal leader, en appelant à la reprise, sans consulter aucun gréviste, dès la signature d’un accord avec le ministre des transports de l’époque. Cette grève, de la part des dirigeants de la CGT comme de Marc Blondel qui dirigeait FO, était surtout une façon de s’imposer comme interlocuteurs au gouvernement Juppé-Chirac, à qui ils démontraient, en s’appuyant sur la colère des cheminots, que ce n’était pas en collaborant avec la seule CFDT que l’on pouvait marchander le calme social.

1996 :

La lutte des sans-papiers

Loin d’être à l’initiative ou même en soutien, les centrales syndicales ont laissé les sans-papiers « de Saint-Bernard » mener seuls leur lutte jusqu’à l’occupation du gymnase Japy puis de l’église Saint-Bernard.

1997 :

La fermeture de Vilvoorde

Renault-Vilvoorde a fermé en 1997 et les salariés de Belgique ont fait appel à la solidarité des travailleurs français, une sympathie existant bel et bien ici. Mais, en Belgique comme en France, il n’y avait qu’une seule chose que craignaient vraiment les centrales syndicales : le coup de colère des salariés et ils se sont bien gardés de le favoriser ! On reverra une situation semblable lors de la fermeture de PSA-Ryton en Angleterre...

1997 - 1998 :

Mouvement d’occupation des Assedic par les chômeurs.

1998

Des militants de FO en désaccord avec la ligne contestataire imposée par Marc Blondel quittent la confédération pour rejoindre l’UNSA. Ils comptent parmi eux les principaux responsables de l’UD-FO de Paris autour de Jacques Mairé.

1999 :

CES : la CGT adhère à la Confédération européenne des syndicats, fondée en 1973.

Les syndicats appuient les contre-réformes du gouvernement « de gauche »

A la SNCF, la CGT (avec la CFDT) s’oppose en mai 1999 à la grève contre les modalités de mise en application des 35 heures.

Pour son 46ème congrès, la CGT, avec Bernard Thibault, a engagé sa mutation vers un syndicalisme de "proposition", sur la même voie que la CFDT.

Quels sont les enjeux du nouveau profil unitaire et consensuel des deux principales confédérations françaises ?

Bernard Thibault, à la suite de Nicole Notat, invoque "la crise du syndicalisme" et la baisse des effectifs pour se convertir à un syndicalisme plus "moderne", plus "ouvert", plus enclin au "débat", et ne jure plus que par la négociation.

Sur l’annualisation et la flexibilité, la CGT a déjà multiplié les gages, en ayant signé à ce jour plus de 20 % des accords. Au congrès, Maryse Dumas comme Bernard Thibault ont évoqué les "propositions" de la CGT concernant la rédaction de la future loi sur les 35 heures, en se gardant de s’opposer à l’annualisation – Maryse Dumas tenant même à s’incliner devant le fait accompli.

2000 :

Entrée en vigueur de la seconde loi sur les 35 heures, qui deviennent la durée légale du travail le 1er janvier. Le gouvernement de gauche est parvenu sous couleur de réduction du temps de travail de faire passer la flexibilité que Juppé avait tenté sans succès d’imposer en 1995. La loi Aubry des 35 heures permet la casse programmée du code du travail et des conventions collectives nationales, et ainsi de la quasi-totalité des acquis sociaux arraché au grand capital.

La flexibilité ... de gauche

A partir de 1985 : avec l’assaut sur la flexibilité du travail notamment, des efforts considérables avaient été déployés par le patronat et le pouvoir politique. Ils remettent en cause, soit par voie législative, soit par voie contractuelle, la plupart des acquis sociaux (la loi quinquennale de 1993 et les remises en cause des différents éléments de la protection sociale constituent des pièces maîtresses de l’offensive). La grève de 1995 avait renvoyé la flexibilité version Juppé à la poubelle. A partir de janvier 2000, la déréglementation est mise en place par voie réglementaire. La loi Aubry des 35 heures permet la casse programmé du code du travail et des conventions collectives nationales, et ainsi de la quasi-totalité des acquis sociaux arraché au grand capital. Cette flexibilité est présentée par le syndicats comme une "avancée historique des 35 heures" ! 2001 : une tentative de généralisation de la lutte contre les licenciements qui n’est pas soutenue par les centrales syndicales

En 2001 les grèves de Lu-Danone et de Marks & Spencer notamment tentent de trouver un prolongement dans d’autres entreprises comme AOM-Air Liberté-Air Littoral, et au travers de manifestations communes mais les centrales syndicales font la sourde oreille... Leur appel aboutit pourtant le 9 juin 2001 à une manifestation de plus de 20 000 personnes à Paris démontrant la volonté et la nécessité de construire des courants unitaires et combatifs à la base.

2001 :

Fin 2001 des manifestations importantes de gendarmes (en grosse majorité des sous-officiers d’active) en tenue, dans leurs véhicules de service, et armés, sur tout l’ensemble du territoire français et notamment sur les Champs-Elysées pour réclamer de meilleurs conditions de travail, des moyens matériels, une compensation pour le nombre d’heures de travail très élevé travaillé, et du personnel supplémentaire. Malgré l’interdiction stricte imposée par la loi française dans leur statut militaire, ces évènements pudiquement appelés "grogne" sont en fait la première grève des gendarmes français (Si l’on ne tient pas compte de leur grève du 13 août 1944 qui se déroulait dans un contexte bien particulier)’. (Nota : ces évènements ont fait suite à une campagne de grève du zèle et à un envoi en masse de lettres anonymes à la presse émanant de gendarmes d’active lors de l’été 1989, qui avaient abouti à la mise en place de "pseudo" structures de concertation dans les armées...)

2002 :

Fillon annonce son projet définitif vendredi prochain. Entre temps, il a pris soin de “ consulter ” les représentants des différentes organisations syndicales. Ils ont défilé dans son bureau les uns après les autres. Qu’y ont-ils défendu ? Blondel, de FO, a été content de la réception, puisqu’il s’est félicité de la reprise d’un “dialogue correct, direct et constructif ”. Chérèque, de la CFDT, est d’accord pour une réforme de la loi sur les 35 heures… Et Thibault de la CGT, s’est contenté d’affirmer que “ la CGT se mobilisera si le projet reste en l’état ”. Ils ne sont pas pressés de préparer les travailleurs à utiliser leur force pour faire ravaler ces projets à leurs auteurs. Ils se préparent plus sûrement à négocier les conditions de dépassement des 35 heures branche par branche. Autant dire à négocier les reculs, et non pas à s’y opposer.

Le patronat exprime lui clairement ses revendications. Devant les bonnes dispositions gouvernementales, il pousse à la roue. Le Medef exige un décret, qui porterait à 180 heures par an et par salarié le contingent des heures supplémentaires, actuellement de 130 heures. Et les patrons ne se contentent pas de revendiquer. Ils continuent d’attaquer. Les plans de licenciements n’ont pas cessé, et le nombre de travailleurs frappés par le chômage a encore augmenté selon les chiffres officiels.

Alcatel a annoncé la suppression de 19 000 emplois. Dix mille en juin, et encore neuf mille la semaine dernière. Au total, le groupe devrait passer de 113 000 personnes en 2000 à 60 000 fin 2003. Et Alcatel n’est pas le seul. De nombreuses plus petites entreprises licencient : Thalès Avionics annonce la fermeture d’une unité de 600 salariés ; près de Longwy, Daewoo licencie 229 travailleurs ; la Sogerma (aéronautique) supprime 322 emplois sur 1250 à Mérignac… Sans compter les emplois d’intérimaires, comme à Renault Sandouville où 900 sur 1800 vont être supprimés.

Le nouveau gouvernement, comme le précédent d’ailleurs, donne sa bénédiction aux patrons coupeurs de têtes. Raffarin prétend certes annoncer cette semaine un “ budget pour l’emploi ”. Mais on ne peut pas dire qu’il donne l’exemple : les entreprises publiques ne sont pas beaucoup mieux loties que celles du privé ! La direction de la SNCF vient d’annoncer le gel de mille embauches pour cette année. France Télécom veut supprimer 7000 emplois. Le statut des employés des impôts est de plus en plus remis en cause, de même qu’à La Poste, Air France, EDF, GDF ou la Snecma, avec en toile de fond les vieilles menaces de privatisations.

Cette politique mérite une riposte du monde du travail. Collective. Décidée. Pour une augmentation générale de tous les salaires, retraites et minima sociaux. Pour l’interdiction des licenciements et l’embauche en masse dans le privé et les services publics. Pour la régularisation des sans papiers. Pour le contrôle des travailleurs sur les comptes et les choix d’investissement des entreprises et de l’Etat. Les directions syndicales appellent certains travailleurs à des journées d’action. Ceux de l’EDF-GDF et d’Air-France, cette semaine le 3 octobre. Ceux de l’Education nationale le 17 octobre. Ceux de la SNCF, à la mi-novembre. Journées que les leaders syndicaux orchestrent pour grappiller sur le rival aux élections prud’homales ? Ou mieux briller dans les salons ministériels et y brader les retraites ?

Le 26 novembre 2002, manifestation d’envergure à Paris, mais aussi dans nombre d’autres villes, grèves dans certains secteurs des transports aériens ou urbains, de La Poste, de la Santé ou de l’Education nationale : voilà donc - après d’autres, dont celle du 3 octobre de l’EDF-GDF - une nouvelle “ journée d’action ” réussie. Réussie ? Comme expression de l’inquiétude et du mécontentement, voire de la détermination de larges fractions de travailleurs, certainement. Pour ce qui est d’obtenir satisfaction à nos revendications essentielles, c’est évidemment une autre histoire. le problème ce sont les directions syndicales qui s’ingénient à scinder, diviser, éparpiller les mouvements. Et là aussi quelle leçon que ces derniers jours ! Avec FO qui appelle seule à la grève à la SNCF… et signe un accord bidon avec les patrons du transport routier, sabotant ainsi d’avance le mouvement des chauffeurs. Avec la CGT ou la CFDT qui lancent le mouvement chez les routiers… mais font pression sur les syndicats cheminots pour qu’il n’y ait surtout pas de grève le 26 novembre. Et chacun évidemment, les Blondel, Thibault et autres Chérèque de se lancer à la tête leurs méfaits réciproques. Facile, ils en ont tous à se reprocher. Mais est-ce ainsi, en se partageant les mauvais rôles, que les confédérations syndicales préparent la contre-offensive aux attaques tous azimuts des patrons et du gouvernement ?

2003 :

En 2003, les syndicats empêchent une mobilisation sur les retraites, sujet pourtant explosif

C’est l’Enseignement qui est en tête avec une action importante de la base mais les centrales syndicales gardent la main mise sur la base ouvrière et le mouvement ne s’étend pas.

6 janvier, puis premier février, etc … Les syndicats laissent les journées d’action pour les retraites, très réussies, sans lendemain…

2003 est un pic des grèves en France contre le projet Fillon de retarder les départs en retraite de tous les salariés (vers les 42 ans et plus d’années de cotisation). mais cela ne mène à rien !

Le succès de la journée d’action du 13 mai (deux millions de manifestants) a, comme on dit poliment, « dépassé les espoirs » des directions syndicales, en particulier du fait de la bonne participation des travailleurs du secteur privé. L’empressement de Chérèque à signer une version à peine améliorée du projet de Fillon semble dicté par la volonté de briser au plus vite l’élan d’un mouvement dont l’énorme potentiel s’est clairement manifesté.

De nombreux secteurs ont reconduit la grève du 13 mai sans réel soutien des dirigeants syndicaux, comme par exemple à la RATP. Le soir du 13 mai, Bernard Thibault a déclaré « comprendre l’émotion » des cheminots qui venaient de décider de reconduire la grève pour le 14 mai. Après quoi ceux-ci ont été abandonnés à leur propre sort, c’est-à-dire sans que leur soient données de perspectives sur une généralisation du mouvement.

Le 25 mai, la CGT clôturait le ban par une manifestation imposante mais conçue comme une fin... Plus exactement, elle avait décidé que c’était fini. Ce qui ne l’empêchait pas de faire crier aux manifestants : "Grève générale" !!!!

Une dérisoire campagne de pétitions aux parlementaires pour exiger « de vraies négociations » sur une réforme que le même parlement était décidé à voter depuis longtemps, c’est tout ce qu’a trouvé la CGT, en commun avec la FSU et l’Unsa, pour conclure deux mois de luttes.

Le 10 juin, à la première bribe de concession sur la décentralisation, le principal syndicat enseignant, la FSU, avait lâché les enseignants en grève. Dans le même temps la CGT pesait de tout son poids pour faire reprendre le travail à ceux des cheminots qui avaient continué la grève après la journée d’action du 3 juin.

On comprend qu’en répondant à un député socialiste qui lui reprochait d’avoir handicapé le dialogue social en « refusant la main tendue par la CGT », le ministre Fillon ait rétorqué en disant que, même s’il n’y avait pas eu accord, la CGT avait « adopté tout au long du conflit une attitude responsable qui montre qu’il y a eu un vrai dialogue social ». C’était le 12 juin. Le même jour, à Marseille, Bernard Thibault se faisait siffler par les manifestants dont certains de la CGT. La première claque

Le dialogue gouvernement-syndicats avait pu paraître bien parti à l’automne 2002 quand le premier fit de la négociation d’une réforme des retraites d’EDF-GDF un premier test.

En même temps que les syndicats des électriciens et gaziers appelaient à une première manifestation, le 3 octobre, la CGT, majoritaire, admettait déjà le principe de la réforme de leurs régimes de retraite. En décembre tous les syndicats, excepté FO, étaient tombés d’accord avec le gouvernement sur une réforme qui, sous prétexte de « pérenniser le système de retraites », prévoyait une augmentation de cotisation des salariés, donc une baisse de salaire de 4 %, la création d’une caisse de retraite séparée d’EDF-GDF (en vue de la privatisation) et le principe du passage de 37,5 ans de cotisation à 40 ans avec la fonction publique.

Mais le jeu bien rodé du « dialogue social », petit tour dans la rue, longs marchandages dans les salons, allait buter sur le tollé soulevé par ce projet parmi le personnel et les militants syndicaux. Pour ne pas prendre la responsabilité d’une signature impopulaire, la fédération CGT demandait l’organisation d’un référendum où elle-même et la CFTC appelaient au vote « oui », comme les syndicats déjà signataires (CFDT et CGC). Claque pour tous, ministres et dirigeants syndicaux, ce fut un « non » qui sortit des urnes, début janvier. Le « syndicalisme de proposition » à l’œuvre

Puis le gouvernement en est venu au plat de résistance. Au nom de la « sauvegarde du régime de répartition » (dont Raffarin et Fillon juraient qu’elle était leur but), tous les syndicats se sont dits partisans d’une réforme. C’était le point de départ de la déclaration intersyndicale (CFDT, CFTC, CGC, CGT, FO, FSU, UNSA) du 6 janvier. Loin de mettre en avant le retour aux 37,5 annuités de cotisation pour tous, la déclaration ne parlait que de faire « converger » les intérêts des salariés du public et du privé, et de défendre le droit à la retraite à 60 ans ou après 40 ans de cotisation pour ceux qui avaient commencé plus jeunes. Le 1er février, les centrales n’appelaient pas à la première grande manifestation de défense des retraites pour s’opposer au projet du gouvernement mais pour l’améliorer.

La CFDT pouvait se féliciter d’avoir amené tous les autres sur ses propres bases. Son secrétaire général, François Chérèque, pouvait claironner que pour financer les retraites de demain il fallait jouer à la fois sur « le niveau des cotisations, la durée des carrières et enfin le niveau des pensions ». Faire payer travailleurs et retraités donc ! Et la CGT, dans son propre tract d’appel au 1er février, omettait soigneusement la revendication des 37,5 annuités.

Ces 37,5 annuités pour tous figuraient pourtant sur la plupart des banderoles le jour de la manifestation. Décalage évident entre manifestants et directions syndicales, et notamment entre militants de base et ligne confédérale. Ce décalage se retrouvait fin mars au cœur du congrès de la CGT. Chérèque au secours de Fillon

Les journées d’action se sont succédées, 3 avril, 1er mai, puis 6 mai pour la seule Education nationale, puis 13 mai à nouveau pour tous. Et déjà le dimanche 25 était annoncée. Question d’« inscrire le mouvement dans la durée », selon le jargon syndical ? Ou plutôt de l’étaler, de le disperser et de l’user ?

Ce calendrier syndical n’avait pas pour but de faire grandir ou s’élargir un mouvement de grève, mais seulement de ponctuer de mobilisations limitées un calendrier des négociations avec le gouvernement. Le développement de la grève dans l’Education nationale l’a bousculé, forçant notamment le principal syndicat enseignant, la FSU, à suivre le mouvement.

Du coup les manifestations du 13 mai dans toutes les villes de France, avec plus d’un million de travailleurs dans les rues, ont été le point culminant de la mobilisation syndicale. Mais aussi les dernières auxquelles toutes les confédérations appelèrent, et en quelque sorte un tournant.

Ce 13 mai, dans de nombreux centres SNCF les cheminots indiquaient leur intention de s’engager dans la grève en votant la reconduction. Il en était de même dans les bus et métros parisiens, dans les transports en commun de plusieurs villes de province. Certes, les grévistes restaient minoritaires. Bien moins cependant que ne l’étaient au début les enseignants, et surtout ils n’étaient pas seuls. A La Poste, dans plusieurs hôpitaux, à la DDE, chez les éboueurs, les « territoriaux », des grèves commençaient aussi. Mais les directions syndicales ne voulaient pas d’une généralisation. En deux jours, dans les transports, pour tout le monde le secteur clé pour l’extension du mouvement, elles cassaient la grève au prétexte de mieux la préparer. Et de reprendre la routine : nouvelle journée d’action le 19 mai, manifestation nationale à Paris le dimanche 25.

C’est que le 14 mai les directions syndicales devaient avoir communication de la dernière version du projet gouvernemental. Inacceptable, ont-elles toutes dit ! Pourtant le 15, après quelques nouvelles négociations avec la CFDT, derrière le dos de la CGT et de FO, le gouvernement obtenait la signature de Chérèque ainsi que de la CGC.

Ce n’est pas tant la « rupture du front syndical » réussie par Raffarin qui a affaibli le mouvement. La grève brisée dès sa naissance dans les transports a pesé bien plus. A leurs façons, les deux centrales syndicales concurrentes s’étaient partagé la tâche. Etaler le mouvement jusqu’à l’user

Mises à l’écart par le gouvernement les confédérations CGT et FO allaient-elles durcir le ton, changer de politique ? En décembre 1995 pour s’imposer au gouvernement Chirac-Juppé comme des interlocuteurs indispensables ces deux confédérations avaient volontairement poussé à l’extension de la grève des cheminots. Une politique il est vrai qui permit ensuite à Thibault (à l’époque dirigeant de la fédération des cheminots) d’appeler à la reprise du travail, au sortir des négociations avec le ministre des transports et sans en référer le moins du monde aux assemblées générales des grévistes.

Cette fois, pas plus après le 15 mai qu’avant, ni FO ni la CGT n’ont cherché à développer le mouvement de grève au-delà des enseignants. Certes la CGT a laissé le champ libre à ses militants et syndicats pour multiplier les actions et manifestations. Ce n’était qu’une façon d’atermoyer en espérant toujours de nouvelles négociations.

Avec la participation de syndicats CFDT en désaccord avec Chérèque, la manifestation nationale à Paris du dimanche 25 mai a été un nouveau succès. Mais il ne fut pas plus question que précédemment que la journée d’action se prolonge par la grève. Pour s’en assurer les fédérations de cheminots, CGT, FO, CFTD, Sud-Rail, CGC et Unsa avaient par avance annoncé que celle-ci n’était programmée que pour dix jours plus tard, à partir du 3 juin. Aux enseignants en grève depuis des semaines (sans parler des employés communaux, hôpitaux, centres postaux et tous les autres qui s’y étaient mis depuis quelques jours) d’attendre… quoi d’ailleurs ?

Malgré ce calendrier dilatoire et démobilisateur, des cheminots se sont remis en grève reconductible à partir du 3 juin, suivis par d’autres dans les transports urbains, notamment la RATP. Peut-être moins nombreux que le 14 mai mais sans doute plus déterminés et méfiants vis-à-vis des directions comme le montraient des actions plus dures, blocages de dépôts de bus ou de voies de chemin de fer par exemple. Et les responsables de la fédération CGT comme de Sud-Rail eurent beau tempérer, sous prétexte que les cheminots ne peuvent pas être seuls à tirer le mouvement, de nombreuses assemblées de cheminots votaient encore la reconduction à la veille du long week-end de Pentecôte (7, 8 et 9 juin). A hypocrite, hypocrite et demi

L’approche des premières épreuves du baccalauréat était l’occasion d’un chantage du gouvernement sur les enseignants grévistes. Et pour la FSU, qui jusque-là avait suivi le mouvement, d’accourir à sa rescousse. Reçue d’urgence le 10 juin par le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, nouveau chaperon de Luc Ferry, la FSU se félicitait de la broutille qui lui était concédée en matière de décentralisation, et souhaitait un bon déroulement des épreuves tout en appelant… à continuer la grève. Hypocrite consigne dont l’objectif était de désemparer les enseignants encore en mouvement, tout en dégageant les responsabilités du syndicat. Et par la bande de donner un coup de main aux fédérations de cheminots, CGT comme CFDT (opposée pourtant à la ligne Chérèque !) qui pouvaient souligner que non seulement le privé ne suivait pas, mais que les enseignants eux-mêmes faiblissaient.

C’est alors seulement que le dirigeant de FO, Marc Blondel, s’est découvert partisan de la grève générale. Les semaines précédentes, il y était opposé : une grève générale aurait alors été « politique », voire « insurrectionnelle ». Mais le 12 juin, il ne prenait plus grand risque ! Le mouvement en décrue, il pouvait alors être certain que personne ne serait coincé par ses propositions. Et pas plus Thibault qui avait beau jeu de répéter que la grève générale, que les manifestants appelaient de leurs vœux et de leurs slogans, ne se décrète pas en appuyant sur un bouton.

Elle ne se décrète pas, certes, mais elle se prépare et s’organise. En expliquant sa nécessité. En faisant de la propagande pour elle. En s’appuyant sur les secturs qui entrent en lutte pour essayer d’entraîner les autres et créer un rapport de force qui donne confiance à tous. Et surtout pas en se dépêchant d’éteindre les foyers qui s’allument ou même en les douchant avant qu’ils ne s’allument. Comme larrons en foire

Opposition fondamentale entre les politiques de la CGT et de la CFDT ? Pas au yeux de Chérèque en tout cas. « Bernard Thibault a eu le sentiment d’avoir été abandonné en pleine mobilisation et moi, celui d’avoir été abandonné en pleine négociation […] Mais nous sommes prêts à reprendre les discussions pour essayer de surmonter nos divergences », explique-t-il dans une interview au Monde du 21 juin.

Et en effet pour les négociations à venir sur la réforme de la Sécurité sociale notamment, comme plus généralement pour sa place d’interlocuteur du pouvoir et du patronat, la CGT n’est pas en plus mauvaise position que sa concurrente. Elle a gardé le créneau qui est le sien, celui de syndicat en apparence le plus combatif. Au moins pour tous ceux - mais c’est sans doute encore la majorité - qui n’ont pas fait grève ou n’ont participé qu’aux journées d’action et qui n’ont, de ce fait, pas pu voir le rôle de frein joué par les directions syndicales vis-à-vis des secteurs entrés dans l’action.

La CFDT en interlocuteur compréhensif de la politique gouvernemental, au risque de passer pour sa courroie de transmission ou son laquais ; la CGT soi-disant intransigeante et gardant son influence sur les luttes et les secteurs les plus combatifs, tout en se montrant « responsable » et toujours prête à la négociation ; leurs concurrents minoritaires, de FO à Sud en passant par la FSU, ne se livrant à la surenchère que lorsque celle-ci est sans danger d’être prise au sérieux par les travailleurs et toujours prêts à se rallier au prétexte de l’unité à préserver : le décor a été un peu chamboulé par le mouvement mais reste tout de même bien planté.

Heureusement, une partie faible encore mais non négligeable des travailleurs qui ont participé aux luttes de ces derniers mois a pu entrevoir une autre perspective : celle d’une organisation mise en place et contrôlée par les grévistes eux-mêmes, s’occupant eux-mêmes de l’extension et du développement de leur mouvement et entrant en contact direct, en bousculant les corporatismes, avec les travailleurs des autres secteurs.

Le tournant de la CGT en 2003

2004

la dispersion des luttes

Thibault s’est, à la rentrée de septembre 2004, posé spectaculairement en interlocuteur du pouvoir pour résoudre les crises en négociant par dessus la tête des salariés le retrait de l’opposition de la CGT au plan de licenciements à Perrier. C’est du côté de Bercy, par-dessus la tête des militants de Perrier, et même contre les dirigeants de la Fédération CGT de l’Agroalimentaire, selon Le Monde, que Thibault a cherché une issue à la crise, en réalité la reddition de la CGT. Cela s’est négocié entre lui, la direction de Nestlé Waters France et le ministre des finances et de l’industrie Sarkozy, qui s’est fait le malin plaisir de jouer l’arbitre.

À peine la CGT avait-elle annoncé, le 27 septembre, qu’elle allait retirer son veto, que la direction de Nestlé montait les enchères. Ce n’était pas suffisant, il fallait que la CGT signe le plan. Les gros yeux de Sarkozy à la direction de Nestlé ont suffit à faire rentrer les choses dans l’ordre. Dans l’ordre patronal. Car Nestlé ne s’engage à rien.

La CGT et l’affaire Perrier

Après les journées du 20 janvier à EDF-GDF, celle du 21 à la SNCF et celle du 22 dans les hôpitaux et dans les aéroports de Paris, une « semaine d’action » est prévue par les syndicats à partir du lundi 26 dans toute la Fonction publique mais… pour des actions à la carte. Le jeudi 5 février, ce sera au tour des salariés de La Poste.

Le 20 juillet 2004, le gouvernement adoptait la loi de réforme de la Sécu, dans un grand silence syndical. pas de proposition de réaction, quelle qu’elle soit ...

Octobre 2004 : "Un accord historique et prometteur", a déclaré le ministre des transports De Robien, se réjouissant de la signature, le 28 octobre, par six syndicats, et surtout par la CGT, de l’accord imposant de nouvelles restrictions au droit de grève à la SNCF, accord dit d’ « amélioration du dialogue social et prévention des conflits ». Historique ? Le terme est exagéré : l’histoire syndicale (celle de la CGT comme des autres) est truffée d’autres accords, signés par des syndicats en échange de la reconnaissance de leur rôle d’interlocuteurs privilégiés, du renforcement de leur monopole de représentation des travailleurs ou de quelques sièges dans des commissions. Mais la signature d’un tel accord anti-grève de la part de la CGT est, tout de même, une première. C’est de la part de Bernard Thibault un geste politique vis-à-vis du gouvernement et du Medef, dont le ministre a toutes les raisons de se féliciter. Car il s’accompagne de l’affirmation que le « dialogue social » serait préférable au conflit, au moment même où à la SNCF comme à la Poste, sur fond de ce prétendu « dialogue » avec les bonzes syndicaux, les suppressions de postes tombent à tour de bras. Un service minimum par consentement mutuel en quelque sorte. Et Thibault a répondu « oui » par avance, déclarant le 10 novembre au journal France soir que l’accord à la SNCF « change la culture de l’entreprise : auparavant, il fallait en passer par la grève avant que des discussions sur les revendications puissent s’engager. Notre souhait est de parvenir à des accords similaires dans d’autres entreprises de transport en région ».

2005 :

le 9 février, le comité confédéral national (CCN), le « parlement » du syndicat, recommande le rejet de la constitution européenne, contre l’avis du secrétaire général Bernard Thibault. Le 29 mai, le référendum français aboutit à un vote "non" à 55%. 2006 : le 7 février, début du mouvement social à l’université Rennes II contre le CPE, le CNE et le projet de loi d’égalité des chances ayant pour perspective l’instauration du travail de nuit pour les jeunes de plus de 15 ans et la remise en cause du droit à la scolarité jusqu’à 16 ans.

2006

Mouvement contre le CPE et le CNE

Le gouvernement comptait sur la période des vacances scolaires pour faire passer sans trop de vagues son Contrat Première Embauche pour les moins de 26 ans. Eh bien, c’est raté ! Etudiants et lycéens qui étaient descendus nombreux dans la rue le 7 février aux côtés de salariés continuent de se mobiliser. Le 14, ils étaient 1 500 à manifester à Lyon, 1800 à Toulouse, 8 000 à Rennes ; le 16, 2 700 à Nantes, etc. Et de nouvelles manifestations sont prévues jeudi 23 février, date à laquelle les lycéens parisiens seront rentrés de vacances et pourront reprendre le flambeau. C’est donc loin d’être fini ! Le CPE, que Villepin s’ingénie en toute hypocrisie à nous présenter comme un CDI, est assorti d’une période d’essai de deux ans pendant laquelle le salarié pourra se voir licencier à tout moment et sans motif. C’est donc la généralisation de la précarité pour tous les moins de 26 ans. Et que dire du reste de la loi dont le CPE n’est qu’un volet ? En effet, cette loi sur « l’égalité des chances », c’est aussi entre autres l’abaissement de l’âge de l’apprentissage à 14 ans et l’autorisation du travail de nuit dès 15 ans. Précarité généralisée, exploitation dès le plus jeune âge : c’est beau, « l’égalité des chances » selon Villepin... Mais qu’on se rassure, toujours au nom de « l’égalité » les plus de 26 ans ne sont pas oubliés. Avec le CNE, en vigueur depuis septembre 2005, la même précarité s’applique déjà dans les entreprises de moins de 20 salariés. Et le gouvernement, pressé par le MEDEF, ne cache pas son projet de fusion des CDD et CDI en un contrat unique, entendez un contrat précaire unique valable pour tous les âges et dans toutes les entreprises ! Si après le CNE le CPE passe, voilà la prochaine étape... sans doute pendant les prochaines vacances ! On ne peut être plus clair : jeunes ou pas, ce sont tous les travailleurs qui sont concernés. Pour les salariés de plus de 57 ans, un contrat à durée déterminée de 18 mois, renouvelable une fois, devrait être bientôt proposé. Un « contrat vieux » en somme !

Les jeunes mobilisés exigent non seulement le retrait du CPE (qui prévoit une période d’essai de 2 ans pour tous les moins de 26 ans) mais aussi celui du CNE (qui l’a déjà instaurée pour TOUS les travailleurs quel que soit leur âge dans les entreprises de moins de 20 salariés) et l’abrogation de la loi sur « l’égalité des chances » (qui décrète l’apprentissage dès 14 ans et le travail de nuit dès 15 ans). Ils ont raison. C’est bien tous les travailleurs qui sont victimes de la précarité comme des bas salaires, du chômage et de la pauvreté ; qui subissent depuis des années des attaques incessantes sur les conditions de vie et de travail. Et ce sont bien tous les travailleurs, du public comme du privé, qui sont visés par la remise en cause du code du travail, entamée avec le CPE et le CNE. Bien sûr, une grève générale, cela ne se fait pas en appuyant sur un bouton. Mais cela se prépare, cela grandit ! Le mouvement étudiant non plus n’est pas parti d’un seul coup, sur un simple appel. Il a fallu pour cela que des facultés commencent à se mobiliser comme à Rennes par exemple, et tiennent bon, seules au début mais en entraînant chaque jour d’autres, jusqu’à toucher l’ensemble du pays. Et à son tour le mouvement des universités s’est étendu aux lycéens, et maintenant jusqu’aux collégiens ! Nous, salariés, nous avons été solidaires de nos enfants qui se battaient pour leur avenir. Nous avons été à chaque fois plus nombreux à participer aux manifestations auxquelles nous étions appelés. Avec le succès que l’on a pu voir mardi dernier, où nous étions au moins deux millions dans la rue. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement de solidarité qu’il s’agit. Si certains d’entre nous continuent la grève après mardi 4 avril, cela pourrait sans doute s’étendre comme cela s’est passé pour la jeunesse scolarisée. Car la colère est profonde, et l’enthousiasme, c’est contagieux !

Le gouvernement s’est ridiculisé. Il a dû reculer. Cela seul est déjà une énorme victoire. Mais le gouvernement est loin d’avoir cédé sur le fond. Le fameux article 8 de la loi sur le CPE, est mort et enterré. C’est entendu. Mais qu’est-ce que Villepin et Borloo proposent à la place ? « Un dispositif en faveur de l’insertion professionnelle des jeunes les plus en difficulté ». Et c’est quoi ce « dispositif » ? Une nouvelle aide de l’Etat, non pas aux jeunes, mais... aux employeurs ! Un nouveau cadeau aux patrons de 150 millions d’euros en 2006, le double en 2007, en accompagnement à toute la panoplie déjà existante des sempiternels « contrats jeunes » avec au mieux des embauches au rabais, au pire des stages et contrats d’apprentissage à peine ou non rémunérés.

2007 :

C’est reparti : on veut nous refaire le coup de la nécessaire réforme des retraites, nous persuader qu’il va encore falloir faire des sacrifices. Comme en 2002, juste avant les présidentielles, pour nous les imposer une fois les élections passées. Non, merci, on a déjà assez donné !

L’indéracinable Conseil d’orientation des retraites (COR) vient en effet de remettre son rapport au gouvernement le 11 janvier dernier. Il estime que « de nouvelles ressources seront nécessaires pour assurer l’avenir financier du système des retraites » et que pour cela, il faudra cotiser plus et réduire le montant des retraites. Cela vous rappelle quelque chose ? Travailler plus longtemps ?

Le COR insiste sur le fait qu’il faut nous faire travailler plus longtemps, et déplore qu’en 2005, les 55-64 ans étaient seulement 37,8% à avoir un emploi.

Mais la faute à qui ? Est-ce le salarié qui décide de rester ou non à son poste de travail ? Qui donc jette à la rue des milliers de salariés âgés de plus de 50 ans, jugés moins rentables et plus chers que des jeunes ? A l’instar de Sarkozy, on voudrait nous faire croire que c’est nous qui déciderions de travailler plus ou moins, selon notre seule volonté. On croit rêver.

Ces hypocrites, qui voudraient nous faire travailler plus longtemps, s’apprêtent à faciliter encore le licenciement des plus de 50 ans en supprimant la taxe Delalande qui pénalisait les entreprises ayant recours au licenciement des quinquagénaires ! Mais ils ne sont pas à une contradiction près. Il manque de l’argent ?

Il manquerait de l’argent dans les caisses de retraite, nous dit-on. Mais la faute à qui ? Est-ce le salarié qui décide de ne pas augmenter son salaire ou bien les patrons ? La France est devenue un pays de bas salaires où la moitié des salariés à plein temps touchent moins de 1500 euros par mois. Sans parler de tous ceux qui, contraints au temps partiel, touchent moins que le salaire minimum. Cela représente bien sûr autant de cotisations en moins.

Quand on sait que la part des salaires dans le revenu national a baissé de 10 points en dix ans, on voit le « trou » que cela peut occasionner dans les caisses vieillesse.

Qui est responsable du chômage, empêchant par là-même les cotisations sociales de remplir les caisses ? Qui, enfin, exonère les entreprises de charges sociales sur les bas salaires, ponctionnant là encore dans ces mêmes caisses ? Et pourtant, il y en a de l’argent.

Il manquerait 3,5 milliards d’euros en 2007 dans les caisses vieillesse, nous dit-on. Ce chiffre nous paraît énorme ? Et pourtant, il représente à peine le cinquième de la fortune personnelle du patron du groupe de luxe LVMH, Bernard Arnault (17,2 milliards d’euros selon le magazine Challenge).

Sans parler des bénéfices des grandes sociétés qui explosent (80 milliards d’euros de profits engrangés en un an) Haro sur les systèmes spéciaux de retraite ?

Au nom de l’égalité, bien sûr, le COR aborde la question des régimes spéciaux (agents d’EDF-GDF, RATP, SNCF, Banque de France, mineurs et clercs de notaire), qui ont pour l’instant conservé une durée de cotisation réduite. En oubliant de rappeler bien sûr au passage que ce sont les grèves de 1995 qui ont permis de sauvegarder ces régimes dits « spéciaux », lesquels étaient la règle commune avant l’attaque de 2003 sur les retraites des fonctionnaires, après avoir mis en pièces celles du privé. Ne nous laissons pas intoxiquer

Toute cette campagne a un seul but : nous faire accepter les prochaines attaques programmées par la droite, et que la gauche se garde bien de mettre en cause. Il s’agit moins de nous faire travailler plus longtemps, que d’amputer encore des montants de retraite déjà bien insuffisants.

La suite ...

4 Messages de forum

  • chronologie des luttes sociales en France 16 juin 2009 15:59, par seb

    bjr je suis seb ; j’ai une histoire a raconter car cette histoire me tient réellement a coeur et je compte sur vos remarques et vos capacités a etre curieux et m’aider éventuellement a développer mes réflexions sur cette lutte de classe qui m’a marqué et qui me marque toujours.
    La suite à venir...

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      • chronologie des luttes sociales en France 28 décembre 2009 22:18, par Seb

        Débrayage prudent chez Légoland en Suisse : résultat des calculs syndicaux... mais attention quand on joue avec le feu..

        contrairement à la grève de 2006, le débrayage reste sous le contrôle des OS (organisations syndicales)car elles ont fait une préselection des "candidats" à leurs actions.
        Depuis un mois il y a une double agitation autour du CE (comité d’entreprise) et des salaires.(la D. a annoncé zéro euros de rallonge pour tout le monde l’an prochain à part certains cadres qui toucheraient la moitié de leur bonus soi disant)

        Le CE est dirigé par D.(direction) et des OS qui changent tous les 2ans : en ce moment c’est une alliance que les salariés qualifient de contre nature (syndicats des cadres + syndicats ouvriers)

        Du coup les OS. brassent beaucoup de dollars qui doivent servir aux oeuvres "charitables" en faveur des colonies, des W-E , du sports, du logement etc..

        Ils brassent tellement qu’ils se servent : et quand la répartition entre eux ne convient plus, ils se font des croches pattes.

        Donc certaines OS attendent la succession et certaines le font activement en dénonçant les copains, et en montrant qu’ils existent aux salariés qui pourraient avoir un doute.

        Et c’est là que la direction et les OS. ,ont organisé un laché de pression visible, qui s’appelle un débrayage de 200 à 300 employés, pour redonner du crédit aux O.S. qui eux mêmes peuvent redonner du crédit à D. à travers les mécanismes légaux de NAO (négociation annuelle des salaires).

        Cette journée, comme l’heure d’information précédent d’une semaine, n’a laissé aucune place à la décision des employés. Pas de discussion, pas de votes, pas de revendication claire ("augmentation des salaires ou refus du plan salaire de la direction"), pas d’action définie, rien qui coince les O.S. vis à vis des salariés.

        Seule 1 O.S. ( CDDT) va vraiment être choisi comme "direction des évènements" avec 2 autres O.S. comme conseillères. (CCT et URSA)

        D’emblée les OS ont changées de tactique par rapport à 2006 : à l’époque la désorganisation de la grève était clairement leur objectif depuis le début (1 er jour nous serons laissé seul en tant que grèviste et là ou il croyait peut être que le mvt allait se disperser, il s’est auto organisé ; du coup les jours suivant ont été le théatre d’une lutte de l’intersyndicale contre les grèvistes).
        En 2009 les OS doivent donner l’image d’une situation maitrisée de A à Z car elles n’ont pas du tout l’objectif de contester réellement le plan salaire de la direction.

        Si elles le voulaient vraiment alors elles savent que ce n’est pas une journée de débrayage qui suffit pour cela .

        Là aucune perspective autre que la table des négociations.

        Pourtant à plusieurs moment de la journée les OS. vont être prises dans des contradictions, qui les mèneront à des situations ou elles seront obligées de faire l’inverse de cequ’elles disaient l’instant d’avant.

        C’est ce que j’appelerai être sous la pression des salariès en mouvement.
        Mais à aucun moment la situation n’a vraiment échappée et à la direction et aux O.S..

        En occupant le terrain, en permanence, en jactant dans les mégaphones pour dire tout et n’importe quoi (" c’est le moment d’aller prendre un café ; il faut respecter l’outil de travail"), en prenant la tête des cortèges, en barrant la route aux salariés plus radicaux avec les drapeaux, en créant des fausses situations de colère contre la direction, en démoralisant les grèvistes en racontant comment telle catégorie particulière de salariès en grève ont été réquisitionnées (et biensûr en ayant soigneusement donné comme consigne à ces derniers de ne pas se mélanger aux restes des salariés en débrayage qui sont à moins de 20m dans un cortège dynamique).

        La petite touche de ces O.S. est d’avoir récupérée toutes les actions du 1er jour de notre grève de 2006, pour les vider de leur contenu et garder des symboles sans aucunes vies : ouverture des grilles (cette fois c’est la direction qui le fait, au bout de 4 aller retour) , défilé dans le parc sans contact ou presque avec les touristes et les salariés non grévistes, pas de tracts,etc.

        Par rapport à l’ouverture des grilles, en 2006 nous avions nous même réalisé cette action qui a permis de laisser rentrer gratuitement des centaines (milliers) de touristes gratuitement.
        Donc en se mettant les touristes avec nous , nous avons trouvé un haut parleur de la grève parmi des milliers de badauds, qui nous acclamaient quand nous défilions le 1er jour.
        Mais surtout cette action n’était le résultat d’aucune O.S. ou organisation décidée par en haut ou planifiée bien à l’avance. (même si des militants de M&R y avaient cogité en petit cercle)
        L’idée a été discutée entre grèvistes de manière passionnée pendant 1 heure environ, le temps des AG, de se déplacer dans les coulisses et de vérifier que les syndicats nous emmenaient sur des voies de garages.
        Absolument rien n’avait été décidé conrètement, pas de plan secret mais une volonté quand même chez certain grèviste de ne pas trop en dire afin de surprendre la direction.

        La surprise a été réelle, la sécurité complètement dépassée et l’organisation à une minorité de salariés (environ 200) mais à une majorité de grèvistes,a été si spontanée et si efficaces que le groupe de 200 va se scinder pour aller ouvrir les autres portes eloignées au bout d’une heure.

        Hier un collègue grèviste en 2006, me dira l’air sincèrement interrogateur : "comment avons nous fait la dernière fois pour ouvrir ces grilles" ?

        Et moi après de dire à droite et à gauche :" est ce que quelq’un a trouvé les clés du parc ?"

        J’ ai répondu à ce collègue en lui raffraichissant la mémoire et là il m’a dit " mais oui tu as raison, il n’y avait pas tous ces drapeaux syndicaux devant nous pour nous emp^écher d’accéder aux grilles et c’est vrai nous étions dans nos têtes décidés à faire cette action. Nous étions tous sur la même longueur d’onde"

        Et oui car il n’existe tout simplement pas de clé du parc, par contre il existe des collègues dont c’est le métier d’accueillir et d’ouvrir ces portes. Et ces collègues, les grévistes de 2006 ont tellement discuté avec eux, les ont convaincu, fait rigoler, et surtout nous leur avons montré que nous étions comme eux : nous aussi nous subissons les pressions de notre encadrement tous les jours, les brimades,et nous aussi en général on se tait ou on réagit individuellement, mais aujourd hui nous avons décidé de dire stop !

        Ces collègues ont été touchés à tel point que les langues vont se délier, et au final une partie rejoindront le mouvement.

        En ce qui concerne les portes d’accès elles sont simplement fermées par un loquet : donc si personne n’empêche physiquement les grèvistes de s’en approcher, il reste la certitude de faire en 2006 quelque chose d’irréversible qui ne s’est jamais fait : C’est une intrusion dans la propriété privé du parc. Les caméras sont toutes branchées et individuellement cette action coute assurément le licenciement de ceux qui la tenteraient.

        Spontanément une mèlée de celle que l’on peut voir au rugby, va se former et se rapprocher d’une porte : la suite va se jouer en quelques secondes : il y a 20 ou 30 grèvistes dans la mélée et des dizaines qui gravitent autour.
        JE vois encore cette main qui enlève le loquet mais c’est strictement impossible de mettre un visage sur cette main.

        La porte du parc Legoland, s’ouvre à 8H45 et les touristes doivent entrer d’une minute à l’autre sur ce parc. Je plante ma pancarte avec un autre grèviste derrière la porte coté parc, comme un alpiniste plante un drapeau au sommet d’une montagne.

        C’est loin d’être fini car la sécurité qui a reçu des ordres de la direction qui vient de comprendre notre action, va essayer de faire rentrer les touristes par d’autres portes.
        Les grèvistes vont s’organiser par paquets sans chefs, sans commandement particulier, car à ce moment c’est le bon sens et la confiance entre grèvistes qui l’emportent.

        LEs touristes vont être obligés de venir sous les applauddisements de sgrèvistes vers la seule porte qui permet d’entrer gratuitement dans le parc ...

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  • En grève depuis vendredi dernier pour demander une revalorisation de leurs salaires et « ne pas rester toute leur vie au Smic Tang », les employés de la chaîne d’alimentation asiatique Tang Frères poursuivent leur mouvement inédit.

    Les grévistes ont de nouveau exprimé leur mécontentement hier, rapporte le Parisien, sous les fenêtres du siège de Vitry-sur-Seine. « Et nous continuerons [aujourd’hui] », assure Leopol Yapo, à la CGT, en expliquant avoir convenu un rendez-vous avec la direction ce matin. Des négociations ont été ouvertes, des choses sont dites mais rien n’est encore signé, mentionne le quotidien.

    La semaine dernière, si selon la CGT, une soixantaine d’employés (sur 388) avaient débrayé, la direction relevait pour sa part une mobilisation « infime » d’une quinzaine de grévistes. Elle recensait alors des débrayages uniquement à l’entrepôt de Vitry, aucun dans le célèbre supermarché du XIIIe arrondissement.

    Pour Romain Pitelet, responsable de l’union locale CGT du 13e, « c’est une très bonne mobilisation pour un premier conflit dans ce genre d’entreprise » où, selon lui, les pressions sur les salariés sont « très fortes ».

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