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Russie révolutionnaire (1917-1923) : la révolution dans les mœurs, dans la libération des femmes, et notamment dans la sexualité

jeudi 31 janvier 2019, par Robert Paris

Des dirigeantes révolutionnaires

Russie révolutionnaire (1917-1923) : la révolution dans les mœurs, dans la libération des femmes et notamment dans la sexualité

Edward et Eleanor Marx Aveling, dans « La question féminine » :

« Cette critique s’adresse non seulement à quiconque tourne en plaisanterie toute discussion dans laquelle intervient la sexualité. Elle s’adresse aussi à ces caractères supérieurs, sérieux et réfléchis dans de nombreux cas, qui voient que le sort réservé à la femme est lamentable et qui tiennent profondément à ce que quelque chose soit fait pour améliorer sa condition… Le premier point concerne l’instinct sexuel. Selon nous la méthode adoptée par la société à ce sujet est inéluctablement mauvaise dans son intégralité. Elle est mauvaise dès le départ. Nos enfants sont systématiquement réduits au silence quand ils posent une question sur la procréation ou la naissance des enfants. Cette question est aussi naturelle que celle concernant les battements de cœur ou les échanges respiratoires. On doit y répondre aussi aisément et aussi clairement qu’aux autres… Ce ne sera que le jour ou des hommes et des femmes d’esprit pur, ou fuyant toute altération, discuteront de la sexualité dans toute sa portée, en êtres humains libres, se regardant franchement dans les yeux, qu’il y aura quelque espoir de solution. Ainsi que nous le répétons sans cesse, cela doit aller de pair avec la prise de conscience que la base de tout ce domaine est dans les structures économiques. »

Wilhelm Reich dans « La révolution sexuelle » :

« La Russie soviétique, qui doit son existence à une révolution prolétarienne, est aujourd’hui, en 1944, réactionnaire, notamment en matière de politique sexuelle »

Wilhelm Reich, « La révolution sexuelle » :

La famille autoritaire en tant qu’appareil d’éducation

Le principal lieu d’incubation de l’atmosphère idéologique du conservatisme, c’est la famille autoritaire. Son prototype est le triangle : père, mère, enfant. Alors que les théories conservatrices font de la famille la base, la « cellule » de la société humaine, l’étude de ses variations au cours de l’histoire et de ses fonctions sociales permanentes révèle qu’elle est le résultat de constellations économiques déterminées.

Nous ne considérons donc pas la famille comme la pierre angulaire et la base de la société, mais comme le produit de sa structure économique (famille matriarcale, patriarcale, zadrouga, patriarcat polygamique et monogamique, etc.).

Lorsque la sexologie, la morale et le droit conservateurs persistent à voir dans la famille la base de l’Etat et de la société, ils ont raison en ceci que la famille autoritaire est effectivement partie intégrante et condition de l’Etat autoritaire…

Son enracinement économique a perdu en importance dans la mesure où la femme a été incorporée au processus de production. Sa fonction politique est apparue corrélativement, et c’est surtout cette fonction cardinale que maintiennent et défendent la science et le droit conservateurs : il s’agit de son rôle de fabrique d’idéologies autoritaires et de structures mentales conservatrices…

Dans la famille conservatrice typique, la formation de la sexualité revêt un aspect défini constituant la base d’une mentalité « matrimoniale et familiale »… La famille exerce sur l’enfant une influence orientée vers l’idéologie sociale. Mais par ailleurs la constellation familiale même, avec sa structure triangulaire, exerce une influence propre qui est également orientée dans le sens des tendances conservatrices de la société…

Les faits se présentent ainsi : le conflit du mariage est insoluble dans le cadre de l’ordre social actuel, pour les raisons suivantes : d’une part, le besoin sexuel ne peut plus être confiné dans la forme qui lui avait été imposée, d’où l’effondrement de la morale conjugale ; d’autre part, la situation économique de la femme et des enfants rend nécessaire le maintien de l’institution, d’où l’effondrement de le recours répété à la forme sexuelle existante, au mariage coercitif.

Ce conflit n’est que le prolongement d’un autre conflit plus profond : celui qui consiste en ce que, dans le cadre de la société autoritaire, se préparent des modes de production démocratiques…

Le mariage fait partie intégrante du système économique capitaliste et se maintient donc en dépit de toutes les crises auxquelles il est sujet. Sa désintégration n’est qu’un des symptômes de la fragilité du mode de vie autoritaire en général.

Le mariage s’effondre automatiquement lorsque sa base économique disparaît. C’est ce qui se produisit en Union soviétique.

La désintégration rapide et complète du mariage coercitif après la révolution montra clairement à quel point la base sexuelle lui faisait défaut.

La crise latente du mariage se manifeste toujours sous la forme d’une désintégration du mariage en période de crise sociale.

« Baisse de la moralité dans les temps troublés », dira-t-on. Mais il nous faut examiner les faits dans leur contexte social et non d’un point de vue moral. La décomposition de la morale autoritaire en U.R.S.S. signifiait simplement que la révolution sociale entraînait une révolution sexuelle…

L’abolition de la famille

« La révolution sexuelle en U.R.S.S. commença avec la dissolution de la famille. La famille se désintégra radicalement dans toutes les couches de la population, plus ou moins rapidement. Ce processus fut douloureux et chaotique ; il engendra terreur et confusion. Il donna la preuve objective de l’exactitude de la théorie de l’économie sexuelle sur la nature et la fonction de la famille.

La famille patriarcale est le lieu de la reproduction structurale et idéologique de tout ordre social fondé sur des principes autoritaires. L’abolition de cet ordre minait automatiquement l’institution de la famille.

Cette désintégration de la famille au cours de la révolution sociale était due au fait que les besoins sexuels rompirent les chaînes du lien économique et autoritaire de la famille.

Cette désintégration de la famille au cours de la révolution sociale était due au fait que les besoins sexuels rompirent les chaînes du lien économique et autoritaire de la famille. Elle représentait une séparation de l’économie et de la sexualité.

Dans le patriarcat, les besoins sexuels étaient soumis à la pression des intérêts économiques d’une minorité ; dans le matriarcat primitif et démocratique, l’économie était au service de la satisfaction des besoins (y compris des besoins sexuels) de la société prise comme un tout.

La tendance sans équivoque de la révolution sociale était de mettre à nouveau l’économie au service de la satisfaction des besoins de tous ceux qui font un travail productif.

L’inversion de cette relation entre les besoins et l’économie est un des points essentiels de la révolution sociale. Ce n’est que du point de vue de ce processus que la désintégration de la famille peut se comprendre. Ce processus aurait lieu rapidement, complètement et facilement, n’étaient le fardeau des liens économiques familiaux et la force des besoins sexuels ainsi asujettis.

Le problème n’est pas : pourquoi la famille se désintègre-t-elle ? Les raisons en sont évidentes. La question à laquelle il est beaucoup plus difficile de répondre est la suivante : pourquoi ce processus est-il tellement plus laborieux que tout autre effet de la révolution ?

La dépossession des moyens sociaux de production ne lèse que leurs propriétaires, et non les masses, les acteurs de la révolution. Mais la désintégration de la famille frappe justement ceux qui, par hypothèse, doivent réaliser la révolution économique, les ouvriers, employés et paysans. C’est exactement sur ce point que la fonction conservatrice de la fixation familiale se révèle le plus clairement, sous la forme d’une inhibition chez l’acteur de la révolution. Sa fixation à l’épouse et aux enfants, à son logis, s’il en a un, si pauvre soit-il, sa tendance à la routine, etc., tout cela le retient lorsqu’il est censé s’acheminer vers l’action essentielle, l’instauration d’une société d’autogestion et de démocratie du travail…

Le remplacement de la famille patriarcale par la collectivité de travail est sans aucun doute la base du problème culturel révolutionnaire. Le slogan « A bas la famille ! » est le plus souvent trompeur. Habituellement, ceux qui le crient le plus fort sont ceux qui souffrent de la plus forte fixation inconsciente à la famille. Ils sont les derniers à qui l’on peut confier la solution théorique et pratique, du plus difficile de tous les problèmes, celui du remplacement des liens familiaux par des liens sociaux collectifs…

Dans les « Questions de la vie quotidienne » de Trotsky, nous trouvons un abondant matériel concernant la désintégration de la famille pendant les années 1919 et 1920.

On put observer les faits suivants :

- La famille, y compris la famille prolétarienne, commença à se « désintégrer ». Le fait ne fut pas méconnu, et fut interprété de diverses manières ; certains en furent « troublés », d’autres réservèrent leur jugement, d’autres encore ne savaient ce qu’il fallait en faire.

Tous s’accordèrent à y reconnaître « un processus majeur, chaotique, susceptible de revêtir rapidement une forme tragique » et qui « n’avait pas jusqu’à présent prouvé quelque capacité d’engendrer une forme nouvelle et supérieure de l’ordre familial ». Nombreux étaient ceux qui pensaient que la désintégration de la famille ouvrière était le résultat d’une « influence bourgeoise sur le prolétariat ». D’autres estimèrent que cette interprétation était un contresens, faisant remarquer qu’il s’agissait d’un problème beaucoup plus profond et beaucoup plus complexe, que le processus principal consistait en « une évolution de la famille prolétarienne » elle-même, évolution critique et pathologique, dans ses premières étapes, visiblement chaotiques.

Ils firent remarquer que le processus de désintégration de la famille était loin de sa conclusion, mais plutôt qu’il battait son plein, que la vie quotidienne était beaucoup plus conservatrice que l’économie, notamment parce qu’elle était beaucoup moins consciente que celle-ci.

On fit observer en outre que la désintégration de l’ancienne famille n’était pas limitée aux couches engagées, qui étaient les plus exposées aux nouvelles conditions de vie, mais s’étendait bien au-delà de l’avant-garde. On exprima l’opinion que l’avant-garde révolutionnaire était simplement affectée plus tôt et plus intensément par un processus auquel la classe ouvrière tout entière était vouée.

La mari comme la femme étaient de plus en plus absorbés par les tâches publiques ; ceci diminue les exigences que la famille pouvait avoir à l’égard de ses membres. Les adolescents commencèrent à grandir dans les collectivités. C’est ainsi qu’il apparut un conflit entre les obligations familiales et les obligations sociales. Ces dernières cependant étaient récentes et dans l’enfance alors que les liens familiaux étaient anciens et envahissaient tous les recoins de la vie quotidienne et de la structure psychique. Le vide sexuel du mariage moyen ne pouvait pas concurrencer les relations sexuelles vivantes des collectivités.

Tout ceci se produisit sur la base d’une élimination croissante de l’attache familiale la plus solide, à savoir la férule économique du père sur l’épouse et les enfants.

Le lien économique était brisé, et avec lui l’interdit sexuel. Mais cela ne signifiait pas encore la « liberté sexuelle ». Une liberté extérieure n’est pas encore le bonheur sexuel. Ce dernier présuppose, avant tout, la capacité psychologique de le créer et de l’éprouver. Dans la famille, en règle générale, les besoins sexuels normaux ont été remplacés par des attitudes infantiles et des habitudes sexuelles pathologiques. Les membres de la famille se haïssent mutuellement, consciemment ou inconsciemment, et étouffent cette haine par une affection forcée et une dépendance « collante » qui ne dissimulent qu’imparfaitement la haine sous-jacente.

L’une des principales difficultés consistait dans l’incapacité des femmes – génitalement bloquées et inaptes à l’indépendance économique – à abandonner la protection quasi-servile par la famille et cette satisfaction substitutive qu’est leur domination sur les enfants. La femme, parce que toute sa vie était sexuellement vide et économiquement dépendante, avait fait de l’éducation de ses enfants la satisfaction de sa vie. Elle éprouvait toute restriction de ces relations, fût-ce pour le bien des enfants, comme une sérieuse dépossession, et elle la combattait. C’est bien compréhensible : il s’agissait de la plus importante de ses satisfactions substitutives.

Le roman de Gladkov, « Nouvelle Terre », montre que la lutte pour le développement de la collectivité ne rencontrait aucune difficulté qui puisse se comparer à ce combat des femmes pour la maison, la famille et les enfants.

La collectivisation de vie résulta de décrets pris en haut lieu et de l’effort de la jeunesse révolutionnaire qui brisa les chaînes de l’autorité parentale. Mais tout individu moyen était inhibé à chaque pas en direction de la vie collective par les liens familiaux, et particulièrement par sa propre dépendance et aspiration inconsciente à l’égard de la famille.

Toutes ces difficultés et conflits qui apparurent dans la vie quotidienne n’étaient en aucune façon l’effet de situations « accidentelles » et « chaotiques », résultant de la « stupidité » ou de « l’immoralité » du peuple, mais ces situations apparurent plutôt conformément à une loi définie qui régit les rapports entre les formes sexuelles et les formes d’organisation sociale…

En se différenciant du clan, la famille devient non seulement la source de la distinction de classe, mais encore de la répression sociale, à l’intérieur comme à l’extérieur d’elle-même.

« L’homme familial » qui se développe alors participe par sa structure à la reproduction de l’organisation patriarcale de classe. Le mécanisme de base de cette reproduction est le passage de l’affirmation de la sexualité à sa répression ; son fondement est la domination économique du chef.

Résumons les points essentiels de ce changement psychologique : la relation entre les membres du clan, libre et volontaire, uniquement basée sur une communauté d’intérêts vitaux, est remplacée par un conflit entre les intérêts économiques et sexuels.

L’accomplissement volontaire du travail est remplacé par le travail obligatoire et la révolte contre lui ; la socialité sexuelle naturelle est remplacée par les exigences de la moralité ; la relation amoureuse volontaire, heureuse, est remplacée par le « devoir conjugal » ; la solidarité du clan est remplacée par les liens familiaux et la révolte contre eux ; la vie réglée selon l’économie sexuelle est remplacée par la répression génitale, les troubles névrotiques et les perversions sexuelles ; l’organisme biologique naturellement fort, confiant en lui-même, devient faible, désarmé, dépendant, craignant Dieu ; l’expérience orgastique de la nature est remplacée par l’extase mystique, l’ « expérience religieuse », et l’attente végétative insatisfaite ; l’ego affaibli de l’individu cherche sa force dans l’identification avec la tribu, puis la « nation » et avec le chef de la tribu, puis le patriarche de la tribu, et le roi de la nation. Avec ceci, la naissance de la structure vassale a eu lieu : l’ancrage structural de la servitude des hommes est assuré.

La révolution sociale en U.R.S.S. dans sa phase initiale, révèle un renversement de ce processus : le rétablissement des conditions du communisme primitif sur un niveau plus élevé, civilisé, et un retournement du refus de la sexualité en une acceptation de la sexualité.

Selon Marx, l’une des tâches essentielles de la révolution sociale est l’abolition de la famille (dans « L’Idéologie allemande », première partie).

Ce que Marx avait déduit théoriquement à partir du processus social fut confirmé plus tard par le développement de l’organisation sociale en U.R.S.S. L’ancienne famille commença à faire place à une organisation qui avait quelque ressemblance avec l’ancien clan de la société primitive : la collectivité socialiste à l’école, dans les communes de jeunes, etc.

La différence entre l’ancien clan et la collectivité socialiste est que le premier est fondé sur la relation de consanguinité et devient une unité économique sur cette base ; alors que la collectivité socialiste, de son côté, n’est pas fondée sur la consanguinité mais sur la communauté de fonction économique ; l’unité économique conduit nécessairement à des relations personnelles qui en font également une collectivité sexuelle.

Exactement de la même façon que la famille détruisit le clan dans la société primitive, la collectivité économique détruit la famille dans le communisme. Le processus est inversé. Si la famille coercitive est soutenue idéologiquement ou structuralement, le développement de la collectivité est incapable de surmonter cette entrave, elle est détruite par la structure familiale de ses membres comme il advint aux communes de jeunes.

La révolution sexuelle

Une législation progressiste

La législation sexuelle soviétique était l’expression la plus claire de la première attaque de la révolution sexuelle contre l’ordre sexuel réactionnaire. Cette législation renversa littéralement la plupart des traditions. On montrera que, là où ce changement ne fut pas complet, la réaction sexuelle reprit bientôt le dessus.

Pour mieux comprendre l’antithèse entre les régulations moralisatrice et économique de la sexualité, il suffit de comparer la législation révolutionnaire avec la législation tsariste antérieure. Il n’est pas nécessaire de montrer en détail que les lois sexuelles libérales et « démocratiques » ne sont pas différentes dans leur principe des lois tsaristes, et que, dans la mesure où il s’agit de répression sexuelle, la différence n’est que minime ; les mesures de réglementation autoritaire et moralisatrice de la sexualité sont fondamentalement partout les mêmes.

Il est important de remarquer ceci, car on a déjà soutenu que les mesures soviétiques ne firent que remplacer l’ordre capitaliste par un autre ordre autoritaire, que, par exemple, la loi soviétique sur le mariage n’était autre chose que l’abolition de la répression, et non pas une régulation fondamentalement différente. L’essence de cette régulation différente est précisément le problème de l’économie sexuelle.

Prenons tout d’abord un échantillon des lois tsaristes :

Art. 106. – Le mari est tenu d’aimer sa femme comme son propre corps, de vivre en harmonie avec elle, de l’aider quand elle est malade. Il est tenu de subvenir à ses besoins selon ses moyens et capacités.

Art. 107. – La femme est tenue d’obéir à son mari en tant que chef de famille, de lui conserver amour, respect et obéissance illimitée, de lui accorder toute faveur et de lui témoigner toute affection en tant que maîtresse de maison.

Art. 164. – Les droits des parents : Le pouvoir des parents s’étend aux enfants des deux sexes de tout âge.

Art. 165. – Les parents ont le droit, pour l’amendement des enfants insolents et désobéissants, d’user de mesures correctrices à domicile. Si celles-ci sont insuffisantes, les parents ont le droit :

1° de faire mettre les enfants des deux sexes en prison pour désobéissance volontaire au pouvoir parental, pour immoralité ou tous vices notoires ;

2° d’entamer une procédure judiciaire contre les enfants. La condamnation pour désobéissance volontaire au pouvoir parental, immoralité et autres vices notoires est l’emprisonnement de deux à quatre mois, sans enquête particulière de la part des Cours. Dans de tels cas, les parents ont le droit de faire abréger ou suspendre la peine comme ils le jugent bon.

Voyons comment la réglementation morale autoritaire s’exprime ici. Il est clair que les épouses sont contraintes par une obligation morale avec soutien légal. Le mari « doit » aimer sa femme, qu’il le puisse ou non ; la femme « doit » être la femme d’intérieur obéissante…

La loi va jusqu’à exiger des parents qu’ils usent de leur pouvoir dans l’intérêt de l’Etat autoritaire : contre « la désobéissance volontaire au pouvoir parental » (qui est identique au pouvoir de l’Etat), dans le but de créer des structures serviles chez les enfants : contre « la vie immorale et autres vices notoires », dans le but d’assurer les « moyens » propres à produire cette structure.

En face d’un aveu si naïf de la part de l’ordre patriarcal, il est inconcevable que le mouvement révolutionnaire ne comprenne pas mieux que la répression sexuelle est le « moyen essentiel » d’asservissement des hommes.

L’économie sexuelle n’eut pas à découvrir le contenu et les mécanismes de la répression ; ils sont clairs comme le jour dans toute législation et culture patriarcales…

L’importance que la révolution sociale accorde à la révolution sexuelle est mise en évidence par le fait que Lénine, dès les 19 et 20 décembre 1917 publia deux décrets à ce sujet. L’un concernait « la dissolution du mariage » ; il est vrai que son contenu n’était pas aussi net que son titre. L’autre concernait « Le mariage civil, les enfants et l’enregistrement à l’état civil ».

Ces deux lois dépossédaient le mari de ses prérogatives dans la famille, donnaient à la femme le droit absolu de se déterminer économiquement et sexuellement, et déclaraient qu’il allait de soi que la femme puisse choisir librement son nom, son domicile et sa citoyenneté.

Bien entendu, ces lois ne faisaient que garantir extérieurement le libre développement d’un processus encore à venir. Il était évident que la loi révolutionnaire tendait à abolir le pouvoir patriarcal. Priver la classe dominante du pouvoir, signifiait en même temps éliminer le pouvoir du père sur les membres de la famille et la représentation de l’Etat à l’intérieur de la famille en tant que cellule formatrice de la société de classe…

Le divorce devint très facile. Une relation sexuelle qu’on appelait encore « mariage » pouvait être aussi facilement dissoute qu’elle avait été établie. Le seul critère était le consentement mutuel des partenaires. Personne ne pouvait forcer quelqu’un à des relations contraires à sa volonté. Dans ces conditions, les « motifs de divorce » perdaient toute raison d’être. Lorsqu’un partenaire voulait abandonner une liaison sexuelle, il n’avait pas à donner de raison. Le mariage et le divorce devinrent des affaires purement privées.

L’enregistrement d’une liaison n’était pas obligatoire. Même lorsqu’une liaison était enregistrée, les relations sexuelles avec d’autres n’étaient pas « délictueuses »…

L’obligation de payer une pension était considérée comme une « mesure transitoire ». L’obligation durait six mois après la séparation et n’avait lieu que lorsque le partenaire était sans travail ou dans l’incapacité de subvenir à ses besoins…

La législation soviétique présente donc d’une part des éléments qui devancent, idéologiquement, le but final souhaité, et des éléments tenants compte de la période de transition d’autre part. Il est nécessaire de suivre pas à pas l’évolution dynamique de ces contradictions entre le but souhaité et les conditions du moment. C’est alors seulement que nous comprendrons l’étouffement progressif de la révolution sexuelle en Russie.

On a fréquemment recours à Lénine pour plaider en faveur d’attitudes culturelles et sexuelles réactionnaires. Il est donc utile de rappeler avec quelle clarté Lénine avait vu que la législation seule ne constituait qu’un début de révolution culturelle et sexuelle…

Les discussions sur « la question sexuelle » commencèrent avec la révolution, s’amplifièrent ensuite et finalement s’éteignirent.

Pourquoi s’éteignirent-elles et firent place à un mouvement réactionnaire ? C’est ce que nous tentons précisément de comprendre dans ce livre. Il est significatif qu’en 1925, au moment où ces discussions sur la révolution sexuelle étaient à leur apogée, le commissaire Koursky ait cru devoir préfacer un nouveau projet de législation conjugale par une citation de Lénine :

« Les lois ne suffiront certainement pas, et nous ne pourrons en aucune façon nous contenter de décrets. En ce qui concerne la législation, nous avons fait tout ce qui était requis pour rendre la situation de la femme égale à celle de l’homme. Nous avons le droit d’être fiers : maintenant, la situation de la femme en Union soviétique est telle que, même chez les nations les plus progressistes, on devrait la considérer comme idéale. Et pourtant, nous disons que ce n’est qu’un commencement. »

(…)

Les révolutionnaires combattirent vaillamment… Les contradictions de ce combat révolutionnaire particulièrement tragique doivent être parfaitement comprises afin que l’on soit mieux armé contre la réaction, s’il se présente une nouvelle occasion pour la société d’entreprendre la réorganisation de la vie humaine…

On croit communément que l’élément essentiel de la révolution sexuelle soviétique était sa législation. Cependant, l’aspect législatif ou tout autre changement formel n’a de signification sociale que s’il « atteint les masses », c’est-à-dire s’il modifie leur structure psychologique.

Une idéologie ou un programme ne deviennent une force révolutionnaire de dimensions historiques que par la réalisation d’un changement profond de l’émotivité et de la vie intellectuelle des masses…

Aucune théorie du devenir historique ne peut être appelée révolutionnaire si elle considère la structure psychique des masses comme une simple résultante des processus économiques, et non pas comme étant aussi leur moteur.

Par conséquent, le résultat de la révolution sexuelle ne peut pas être jugé d’après les lois qui furent adoptées (qui n’indiquent que l’état d’esprit momentanément révolutionnaire des dirigeants), mais seulement par leur effet sur la masse de la population, et par l’issue dernière de ce combat pour la « nouvelle forme de vie ».

Nous devons donc demander : Comment les masses réagirent-elles aux changements législatifs ? Comment les petits fonctionnaires du parti, proches des masses, réagirent-ils ? Et enfin, quelle fut l’attitude ultérieure des dirigeants ?

C’est ce que raconte Alexandra Kollontaï, qui s’intéressa très tôt au problème sexuel, dans son ouvrage sur « La nouvelle moralité et la classe ouvrière » :

« Plus la crise sexuelle dure longtemps, plus elle devient difficile à résoudre. Tout se passe comme si les individus étaient incapables de voir la seule issue qui conduise à une solution… Ce serait une erreur considérable d’affirmer que seuls les membres des classes économiques aisées sont pris dans ses affres. La crise sexuelle provoque dans les couches laborieuses des drames non moins violents ni moins tragiques que les conflits psychologiques de la bourgeoisie raffinée. »

En d’autres termes, la crise sexuelle, crise de la vie privée étroite et familiale, battait son plein. La nouvelle législation matrimoniale, l’ « abolition du mariage », avaient éliminé les seuls obstacles extérieurs. La révolution sexuelle réelle intervenait dans la vie quotidienne : en premier lieu, le fait que les dirigeants d’un Etat se préoccupent du problème sexuel était en soi une petite révolution ; puis ce furent les fonctionnaires subalternes qui se saisirent du problème. De l’effondrement de l’ancien système il ne résulta, d’abord, que le chaos. Mais les acteurs simples et frustes de la révolution approchèrent courageusement le monstre, tandis que les universitaires raffinés et « instruits » écrivaient des « traités » dans la mesure où ils étaient conscients du processus historique qui se réalisait.

Dans son opuscule « Questions de la vie quotidienne », Trotsky attira l’attention du public soviétique sur les petits problèmes de la vie…

Kobosev : « Sans aucun doute, la révolution a produit d’importants changements dans la vie familiale de l’ouvrier ; en particulier, lorsque mari et femme travaillent tous deux, la femme se considère comme économiquement indépendante et ayant des droits égaux. Certains préjugés, comme celui de la direction de la famille par le mari, sont sur le point d’être surmontés. La famille patriarcale se désintègre. Dans la famille ouvrière, comme dans la famille paysanne, il y a une forte tendance à la séparation, à la vie indépendante, aussitôt que se réalisent leurs conditions matérielles. » (…)

Il arriva que la révolution avait rencontré des problèmes imprévus, et que les moyens de les résoudre ne se pouvaient découvrir que lorsque les difficultés auraient pris toute leur extension et exigé une solution. Un mouvement de recul était inévitable. On doit se rappeler qu’il s’agissait de la première révolution sociale réussie. La lutte pour maîtriser les conditions économiques et politiques fut gigantesque. Mais il apparaît clairement aujourd’hui que la révolution culturelle posait des problèmes infiniment plus ardus que la révolution politique…

Lors de la révolution culturelle en Russie, la « nouvelle forme de vie » fit brutalement irruption, mais on ne la comprit pas, et l’on y mit le frein. Les anciennes façons de sentir et de penser s’insinuèrent dans les nouvelles manières. Le Nouveau commença par se libérer de l’Ancien, combattit pour trouver son expression claire, et sombra, faut d’y avoir réussi…

Dès 1923, on aperçut une certaine évolution dans le sens d’une lutte CONTRE les transformations révolutionnaires dans la vie personnelle et culturelle, mais ce ne fut pas avant les années 1933 à 1935 qu’elle se traduisit également en mesures législatives réactionnaires.

Ce processus constitue un ETOUFFEMENT de la révolution sexuelle et culturelle en U.R.S.S…

Lénine, dans sa critique d’un livre de Ruth Fischer, fit remarquer que la révolution sexuelle, de même que le processus sexuel d’ensemble de la société, ne se laissait pas du tout comprendre aisément du point de vue du matérialisme dialectique, et que sa maîtrise requerrait une expérience considérable. Il pensait que s’il se trouvait quelqu’un pour comprendre ce problème dans son ensemble et dans sa véritable signification, cela rendrait le plus grand service à la révolution.

Ainsi que nous l’avons vu, les responsables révolutionnaires comprenaient qu’il y avait là un domaine d’étude NOUVEAU.

Trotsky fit également remarquer à plusieurs reprises combien le domaine de la révolution culturelle et sexuelle était neuf et peu compris…

La réaction en matière de sexualité fit un usage particulièrement néfaste de quelques déclarations de Lénine mal comprises. Lénine avait une réticence extrême à formuler des idées précises sur les problèmes sexuels. Il comprenait correctement la tâche de la révolution à cet égard et l’exprimait ainsi : « Le communisme ne devrait pas apporter d’ascétisme, mais la joie de vivre et la vitalité par une vie amoureuse bien remplie. » (…)

Tâchons de comprendre ce que Lénine voulait dire. Tout d’abord, il réfutait l’économisme, cette théorie qui fait dériver directement tout ce qui est culturel de la base économique. Il reconnaissait que le refus de relations tendres dans la vie sexuelle de la jeunesse n’était que le renversement de la vieille vision conservatrice…

Il n’y a aucun doute que la guerre civile de 1918 à 1922 succédant à une guerre désastreuse de trois ans, fit que la désintégration des anciennes formes de vie revêtit des formes dangereuses. Des milliers de familles, la population de villages entiers, durent émigrer pour tenter de trouver ailleurs leur nourriture. Bien souvent, des mères abandonnèrent leurs enfants leurs enfants ou des maris abandonnèrent leur femme en cours de route. Bien des femmes durent se vendre pour se nourrir et nourrir leurs enfants. Dans de telles conditions, la pression des adolescents vers la liberté sexuelle ne pouvait qu’aboutir à des formes différentes de celles qui eussent été réalisées dans des conditions plus normales. Au lieu d’un laborieux effort de clarification et de réorientation, il y eut un abrutissement de la vie sexuelle…

Le prétendu chaos sexuel ne pouvait pas plus être imputé à la révolution sociale que la guerre civile ou la famine. La révolution n’avait pas voulu la guerre civile ; elle avait simplement renversé les tsaristes et capitalistes et dut se défendre lorsque ceux-ci tentèrent de reconquérir leur pouvoir primitif. Le chaos sexuel était partiellement attribuable à l’ambiance réactionnaire qui ne laissa pas à la révolution le loisir et le calme nécessaires pour résoudre le problème des vieilles structures inadaptées à la liberté…

Dans le domaine du contrôle des naissances, la révolution sociale eut, dès le début, une remarquable clarté de conceptions… Toutes les femmes, sans exception, eurent le droit d’interrompre une grossesse pendant les trois premiers mois ; les avortements devaient avoir lieu dans des hôpitaux d’obstétrique publics, seuls les avortements clandestins devaient être punis. Par cette mesure, on espérait que l’avortement sortirait de la clandestinité et serait arraché des mains des charlatans. Dans les villes, ce fut un assez large succès ; à la campagne, les femmes étaient moins aptes à abandonner leurs vieilles habitudes…

La marque infamante que portait la fille-mère disparut bientôt. La participation croissante de la femme au processus de la production lui procura une indépendance matérielle et une sécurité qui non seulement lui facilitèrent la grossesse, mais de plus la firent paraître plus souhaitable. Les femmes cessèrent le travail deux mois avant et deux mois après la délivrance, tout en étant payées. Les usines et les fermes collectives installèrent des pouponnières avec des jardins d’enfants spécialisés pour prendre soin des enfants durant le travail des mères…

Résumons les enseignements de cette lutte, afin d’être mieux préparés si la société doit se trouver à nouveau devant la tâche de réorganisation du mode de vie.

Les conditions nécessaires de cette tâche sont les suivantes :

1°) Elimination de tous alibis et explications de mauvaise foi, comme le souci de la sauvegarde de l’espèce ou la thèse que le besoin économique est la seule cause de l’avortement. Suppression donc de la séparation entre la politique démographique et la politique sexuelle en général.

2°) Reconnaissance de l’indépendance de la fonction sexuelle à l’égard de la procréation.

3°) Reconnaissance du désir de procréer comme fonction sexuelle partielle, du désir d’avoir des enfants comme faisant partie de la joie de vivre en général…

4°) Recours explicite à la prévention des naissances non seulement pour l’élimination de l’avortement non souhaité, mais au premier chef, pour assurer la joie et la santé sexuelles.

5°) Courage de favoriser la sexualité et l’autonomie dans la vie sexuelle.

6°) Mesures de défense contre l’influence pratique des saints, moralistes et autres sortes de névrosés sexuels déguisés.

7°) Contrôle très strict des pratiques et de l’idéologie de professeurs d’obstétrique et d’hygiène réactionnaires par des organisations de politique sexuelle composées de femmes et d’adolescents…

La législation soviétique en matière de sexualité avait purement et simplement biffé la vieille loi tsariste punissant l’homosexualité de lourdes peines de prison.

La présentation de l’homosexualité dans l’ « Encyclopédie soviétique » recourait à Magnus Hirschfeld et en partie à Freud.

Le motif avancé pour la suppression de la loi sur l’homosexualité était qu’il s’agissait d’un problème exclusivement scientifique et que, par conséquent, on ne devait pas punir les homosexuels. Il était nécessaire, disait-on, d’abattre le mur séparant les homosexuels du reste de la société…

(Reich parle maintenant de l’époque stalinienne qui a eu une politique à l’exact inverse de celle de l’époque de Lénine…)

On vit se développer contre les homosexuels l’espionnage et la dénonciation, l’ostracisme politique et même les purges… jusqu’aux arrestations massives d’homosexuels de janvier 1934, à Moscou, Leningrad, Kharkov et Odessa…

En mars 1934, la loi interdisant et réprimant les rapports sexuels entre hommes fit son apparition. Elle était signée de Kalinine et était présentée comme une mesure d’urgence, vu que les amendements à la législation existante ne pouvaient être décidés que par le Congrès des Soviets.

Cette loi qualifiait les rapports sexuels entre hommes de « crime social », devant être puni, dans les cas les plus bénins, de trois à cinq ans de prison, de cinq à huit ans dans les cas où l’un des partenaires dépendait de l’autre.

L’homosexualité était ainsi mise sur le même plan que d’autres crimes sociaux : le banditisme, l’activité contre-révolutionnaire, le sabotage, l’espionnage, etc…

Les arrestations massives d’homosexuels en Union soviétique semèrent la panique chez ceux-ci ; on dit qu’il y eut de nombreux suicides dans l’armée… »

Les questions du mode de vie, Trotsky (1923) :

« C’est seulement avec la prise du pouvoir par la classe ouvrière que furent créées les conditions d’une transformation véritable, radicale, du mode de vie. On ne peut rationaliser le mode de vie, c’est-à-dire le transformer suivant les exigences de la raison, si l’on ne rationalise pas la production, car le mode de vie trouve ses racines dans l’économie. Seul le socialisme se donne pour tâche d’envisager rationnellement et de soumettre à la raison toute l’activité économique de l’homme. La bourgeoisie, par l’intermédiaire de ses éléments les plus progressistes, se contenta de rationaliser d’une part la technique (les sciences naturelles, la technologie, la chimie, les découvertes, la mécanisation), d’autre part la politique (grâce au parlementarisme), mais non l’économie, qui restait le lieu d’une concurrence aveugle. C’est la raison pour laquelle inconscience et ignorance continuaient à dominer le mode de vie de la société bourgeoise. La classe ouvrière qui a pris le pouvoir se donne pour tâche de soumettre à un contrôle et à une direction consciente le fondement économique des relations humaines. C’est cela seulement qui permettra une reconstruction délibérée du mode de vie.

Mais cela implique que nos succès dans le domaine du mode de vie dépendent étroitement de nos succès dans le domaine économique. Nous pourrions sans aucun doute, même en considérant notre situation économique actuelle, augmenter la critique, l’initiative et la rationalité en ce qui concerne notre mode de vie. C’est en cela que consiste l’une des tâches fondamentales de notre époque. Mais il est évident qu’une reconstruction radicale du mode de vie (libérer la femme de sa situation d’esclave domestique, éduquer les enfants dans un esprit collectiviste, libérer le mariage des contraintes économiques, etc.) n’est possible que dans la mesure où les formes socialistes de l’économie prennent le pas sur les formes capitalistes. L’analyse critique du mode de vie est aujourd’hui la condition nécessaire pour que ce mode de vie, conservateur en raison de ses traditions millénaires, ne reste pas en retard par rapport aux, possibilités de progrès présent et à venir que nous ouvrent nos ressources économiques actuelles. D’autre part, les succès, même les plus infimes, dans le domaine du mode de vie, qui permettent d’élever le niveau culturel de l’ouvrier et de l’ouvrière, élargissent immédiatement les possibilités d’une rationalisation de l’économie et, par conséquent, celles d’une accumulation socialiste plus rapide ; ce dernier point offre à son tour des possibilités de conquêtes nouvelles dans le domaine de la collectivisation du mode de vie. La dépendance est ici dialectique : le facteur historique principal est l’économie, mais nous, parti communiste, État ouvrier, nous ne pouvons agir sur elle que par l’intermédiaire de la classe ouvrière, en élevant continuellement la qualification technique et culturelle de ses éléments constitutifs. Le militantisme culturel dans un État ouvrier sert le socialisme, et le socialisme, cela signifie l’essor de la culture, d’une culture véritable, sans classes, d’une culture humaine et humanitaire. »

Pour reconstruire le mode de vie, il faut le connaître

« Les problèmes du mode de vie familial furent l’objet d’une discussion particulièrement passionnée lors de la réunion des agitateurs moscovites dont nous avons déjà parlé. C’était pour tout le monde un problème douloureux. Impressions, remarques, et surtout questions s’accumulaient, mais point de réponse ; et de plus, les questions elles-mêmes ne trouvaient aucun écho dans la presse, ni dans les assemblées. Pourtant, quel immense champ d’investigation, de réflexion et d’action offre le mode de vie des agitateurs ouvriers, le mode de vie communiste, et le point de jonction entre le mode de vie des communistes et celui des larges masses ouvrières.

Dans ce domaine, notre littérature artistique ne nous apporte aucune aide. Par sa nature même, l’art est conservateur, il est en retard sur la vie, peu apte à saisir les phénomènes en train de se former. « La semaine » de Libedinski a suscité chez quelques camarades un enthousiasme qui me semble, je l’avoue, immodéré et dangereux pour le jeune auteur. D’un point de vue formel, « La semaine », malgré quelques marques de talent, a un caractère didactique, et seul un travail intense, obstiné et minutieux permettra à Libedinski de devenir un artiste véritable. Je veux espérer qu’il en sera ainsi. Mais ce n’est pas cet aspect du problème qui nous, intéresse à présent. Le succès de « La semaine » est dû, non pas aux qualités artistiques de l’œuvre, mais à la façon « communiste » d’envisager la vie qu’on y décrit. Cependant, sur ce point précis, la description manque de profondeur. Le « comité de province » nous est présenté de façon trop scientifique, il n’a pas de racines profondes, n’est pas intégré dans la région. C’est pourquoi « La semaine », dans son ensemble, ressemble, à un roman à épisodes, comme ces nouvelles qui décrivent la vie de l’émigration révolutionnaire. Bien sûr, il est intéressant et instructif de, décrire le « mode de vie » d’un comité de province, mais les difficultés et l’intérêt surgissent là où la vie d’une organisation communiste entre en contact, — aussi, étroitement que les os du crâne sont imbriqués l’un dans l’autre — avec la vie, quotidienne du peuple. Il faut s’attaquer aux problèmes de façon radicale. C’est pourquoi le point de jonction du parti communiste avec les masses populaires est le lieu fondamental de tout acte historique de collaboration ou d’opposition.

La théorie communiste est en avance de plusieurs décennies, et dans certains domaines — de plusieurs siècles, sur notre vie quotidienne. Sans cela, le parti communiste ne pourrait pas être un facteur historique d’une force révolutionnaire immense. Grâce à son réalisme, à sa souplesse dialectique, la théorie communiste élabore des méthodes, politiques qui garantissent son action dans tous les domaines. Mais la théorie politique est une chose, et le mode de vie en est une autre. La politique, est souple, tandis que le mode de vie est immobile et têtu. C’est pourquoi dans le milieu ouvrier il y a tant de heurts lorsque la conscience s’appuie sur la tradition, des heurts d’autant plus violents qu’ils restent sans écho. Ni la littérature artistique, ni même les journaux n’en font état. Notre presse reste muette sur ces problèmes. Quant aux nouvelles écoles artistiques qui essayent de marcher avec la révolution, le mode de vie en général n’existe pas pour elles. Elles se proposent de créer la vie nouvelle, voyez-vous, mais non de la représenter. Mais on ne peut pas inventer de toutes pièces un nouveau mode de vie. On peut le construire à partir d’éléments réels et capables de se développer. C’est pourquoi, avant de construire, il faut connaître ce dont on dispose. Cela est nécessaire non seulement pour agir sur le mode de vie, mais en général pour toute activité humaine consciente. Pour pouvoir participer à l’élaboration du mode de vie, il faut connaître ce qui existe et quelles sont les transformations possibles du matériau dont on dispose. Montrez-nous, et montrez-vous avant tout à vous-mêmes, ce qui se passe dans une usine, dans une coopérative, dans le milieu ouvrier, dans un club, dans une école, dans la rue, dans un débit de boisson, sachez comprendre ce qui s’y passe, c’est-à-dire envisagez les problèmes de telle façon que vous y retrouviez les restes du passé en y devinant les germes de l’avenir. Cet appel s’adresse aussi bien aux hommes de lettres qu’aux journalistes, aux correspondants ouvriers et aux reporters. Montrez-nous la vie telle qu’elle est sortie du creuset révolutionnaire.

Cependant il n’est pas difficile de deviner que ce ne sont pas ces vœux pieux qui vont faire changer nos écrivains. Il est ici nécessaire de bien poser les problèmes, de bien les diriger. L’étude et l’analyse du mode de vie ouvrier doivent avant tout être présentées comme une mission qui incombe aux journalistes, du moins à ceux qui ont des yeux et des oreilles ; il faut les orienter vers ce travail, leur donner des instructions, les corriger, les éduquer pour en faire des chroniqueurs de la révolution du mode de vie. Il faut en même temps élargir le point de vue des correspondants ouvriers. A vrai dire, chacun d’eux pourrait fournir des articles beaucoup plus intéressants et instructifs que ceux qu’ils écrivent actuellement. Mais pour cela, il faut formuler les questions de façon réfléchie, bien poser les problèmes, susciter des discussions et permettre de les mener à bien.

Pour qu’elle s’élève à un niveau culturel supérieur, la classe ouvrière, et avant tout son avant-garde, doit réfléchir à son mode de vie. Et pour cela, il faut le connaître. La bourgeoisie, principalement par l’intermédiaire de son intelligentsia, avait déjà résolu ce problème bien avant de conquérir le pouvoir : alors qu’elle se trouvait encore dans l’opposition, elle était déjà la classe possédante, et les artistes, les poètes et les journalistes étaient à son service, l’aidaient à penser et pensaient pour elle.

Le XVIIIe siècle français, appelé le Siècle des Lumières, fut une époque où les philosophes bourgeois analysèrent les différents aspects du mode de vie individuel et social, s’efforçant de les rationaliser, c’est-à-dire de les soumettre aux exigences de la « raison ». C’est ainsi qu’ils envisageaient non seulement les problèmes du régime politique, de l’Église, mais aussi les problèmes des rapports entre les sexes, de l’éducation des enfants, etc. Il est évident que le simple fait d’avoir posé et étudié ces problèmes leur a permis d’élever le niveau culturel de l’individu, bourgeois évidemment, et avant tout intellectuel. Cependant, tous les efforts de la philosophie des Lumières pour rationaliser, c’est-à-dire pour reconstruire selon les lois de la raison, les rapports sociaux et individuels, s’appuyaient sur la propriété privée des moyens de production qui devait rester la pierre angulaire de la société nouvelle fondée sur la raison. La propriété privée, cela signifiait le marché, le jeu aveugle des forcés économiques, non dirigées par la « raison ». C’est ainsi que sur la base de rapports économiques mercantiles s’élabora un mode de vie tout aussi mercantile. Tant que la loi du marché régnait en maître, il était impossible de penser à une véritable rationalisation du mode de vie des masses populaires. C’est pourquoi la mise en pratique des constructions rationalisantes des philosophes du XVIIIe siècle, parfois si pénétrantes et si audacieuses, est extrêmement limitée.

En Allemagne, le Siècle des Lumières s’étend sur la première moitié du XIXe siècle. A la tête du mouvement, on trouve « La Jeune Allemagne », dont les chefs de file sont Heine et Börne. Il s’agissait une fois encore d’une réflexion critique de l’aile gauche de la bourgeoisie, de son intelligentsia, qui avait déclaré la guerre à l’esclavage, à la servilité, au philistinisme, à la stupidité petite-bourgeoise, aux préjugés, et qui s’efforçait, mais déjà avec un plus grand scepticisme que ses prédécesseurs français, à instaurer le royaume de la raison. Ce mouvement se confondit ensuite avec la révolution, petite-bourgeoise de 1848, qui fut incapable de renverser les multiples dynasties allemandes, et à plus forte raison de reconstruire entièrement la vie humaine.

Chez nous dans notre Russie arriérée, le mouvement des Lumières ne prit son importance que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Tchernychevski, Pissarev, Dobrolioubov, issus de l’école de Bélinski, ont orienté leur critique non tant sur les rapports économiques que sur l’incohérence, le caractère réactionnaire, asiatique, du mode de vie, en opposant au type d’homme traditionnel un homme nouveau, un « réaliste », un « utilitariste », qui voulait construire sa vie suivant les lois de la raison et qui se transforma bientôt en une « personnalité critique ». Ce mouvement, qui se confondit avec le populisme, représente la forme russe, tardive, du Siècle des Lumières. Mais si les esprits éclairés du XVIIIe siècle français ne purent que dans une bien faible mesure transformer un mode de vie et des mœurs élaborés non par la philosophie, mais par le marché, si le rôle, historique évident des Lumières en Allemagne fut encore plus limité, l’influence directe de l’intelligentsia russe éclairée sur le mode de vie et sur les mœurs du peuple fut pratiquement nulle. En fin de compte, le rôle historique du mouvement des Lumières en Russie, y compris celui du populisme, se réduisit à préparer les conditions de l’apparition d’un parti révolutionnaire prolétarien.

C’est seulement avec la prise du pouvoir par la classe ouvrière que furent créées les conditions d’une transformation véritable, radicale, du mode de vie. On ne peut rationaliser le mode de vie, c’est-à-dire le transformer suivant les exigences de la raison, si l’on ne rationalise pas la production, car le mode de vie trouve ses racines dans l’économie. Seul le socialisme se donne pour tâche d’envisager rationnellement et de soumettre à la raison toute l’activité économique de l’homme. La bourgeoisie, par l’intermédiaire de ses éléments les plus progressistes, se contenta de rationaliser d’une part la technique (les sciences naturelles, la technologie, la chimie, les découvertes, la mécanisation), d’autre part la politique (grâce au parlementarisme), mais non l’économie, qui restait le lieu d’une concurrence aveugle. C’est la raison pour laquelle inconscience et ignorance continuaient à dominer le mode de vie de la société bourgeoise. La classe ouvrière qui a pris le pouvoir se donne pour tâche de soumettre à un contrôle et à une direction consciente le fondement économique des relations humaines. C’est cela seulement qui permettra une reconstruction délibérée du mode de vie.

Mais cela implique que nos succès dans le domaine du mode de vie dépendent étroitement de nos succès dans le domaine économique. Nous pourrions sans aucun doute, même en considérant notre situation économique actuelle, augmenter la critique, l’initiative et la rationalité en ce qui concerne notre mode de vie. C’est en cela que consiste l’une des tâches fondamentales de notre époque. Mais il est évident qu’une reconstruction radicale du mode de vie (libérer la femme de sa situation d’esclave domestique, éduquer les enfants dans un esprit collectiviste, libérer le mariage des contraintes économiques, etc.) n’est possible que dans la mesure où les formes socialistes de l’économie prennent le pas sur les formes capitalistes. L’analyse critique du mode de vie est aujourd’hui la condition nécessaire pour que ce mode de vie, conservateur en raison de ses traditions millénaires, ne reste pas en retard par rapport aux, possibilités de progrès présent et à venir que nous ouvrent nos ressources économiques actuelles. D’autre part, les succès, même les plus infimes, dans le domaine du mode de vie, qui permettent d’élever le niveau culturel de l’ouvrier et de l’ouvrière, élargissent immédiatement les possibilités d’une rationalisation de l’économie et, par conséquent, celles d’une accumulation socialiste plus rapide ; ce dernier point offre à son tour des possibilités de conquêtes nouvelles dans le domaine de la collectivisation du mode de vie. La dépendance est ici dialectique : le facteur historique principal est l’économie, mais nous, parti communiste, État ouvrier, nous ne pouvons agir sur elle que par l’intermédiaire de la classe ouvrière, en élevant continuellement la qualification technique et culturelle de ses éléments constitutifs. Le militantisme culturel dans un État ouvrier sert le socialisme, et le socialisme, cela signifie l’essor de la culture, d’une culture véritable, sans classes, d’une culture humaine et humanitaire. »

« De l’ancienne famille à la nouvelle

« Les relations et les événements internes à la famille, de par leur nature même, se soumettent plus difficilement que tout à une étude objective ou à un calcul statistique. C’est pourquoi il est difficile de dire dans quelle mesure les liens familiaux (dans la vie et non sur le papier) se détériorent plus facilement aujourd’hui qu’autrefois. Il faut dans une large mesure se contenter ici de ce que l’on peut voir. En outre, ce qui diffère actuellement de la période pré-révolutionnaire, c’est qu’autrefois les conflits et les drames d’une famille ouvrière passaient totalement inaperçus, même pour la masse ouvrière elle-même, tandis qu’à présent, la vie d’un grand nombre d’ouvriers d’avant-garde qui occupent des postes de responsabilité est étalée aux yeux de tous, si bien que chaque catastrophe familiale devient l’objet d’un jugement ou parfois même simplement de ragots.

Cependant, tout en tenant compte de cette importante restriction, il est nécessaire de, reconnaître que la famille, y compris la famille prolétaire, a été fortement ébranlée. Ce fait, clairement souligné lors de l’assemblée des agitateurs moscovites, n’a été contredit par personne. Au cours de la discussion, le problème fut envisagé de diverses façons : les uns en parlaient avec angoisse, les autres avec retenue, certains avec perplexité. En tout cas, il était clair pour tout le monde que nous avions affaire ici à un processus important totalement chaotique, dont les formes étaient tantôt maladives, tantôt repoussantes, tantôt comiques et tantôt tragiques, processus qui n’avait pas encore laissé apparaître les possibilités du nouvel ordre familial qu’il recelait. De son côté, la presse fait très rarement état du démantèlement de la famille. Il m’est arrivé de lire dans un article une explication où l’on estimait qu’il fallait tout simplement voir dans la dégradation de la famille ouvrière une manifestation de l’« influence bourgeoise sur le prolétariat ». Une telle explication est totalement fausse. Le problème est plus profond et plus complexe. Bien sûr, l’influence passée et présente de la bourgeoisie est évidente. Mais le processus fondamental consiste en une évolution maladive de la famille prolétaire en situation de crise, et nous assistons actuellement aux premières manifestations chaotiques de ce processus.

On connaît le rôle profondément destructeur de la guerre sur la famille.

La guerre agit dans ce domaine d’une façon purement mécanique, en séparant les gens pour longtemps ou en les réunissant par hasard. La révolution a prolongé et renforcé l’influence de la guerre. Dans l’ensemble, la guerre a ébranlé ce qui tenait seulement par la force d’inertie de l’histoire, le régime tsariste, les privilèges de classe, l’ancienne famille. La révolution a construit un État nouveau, résolvant ici le problème le plus immédiat et le plus simple. Sur le plan économique, les choses ont été beaucoup plus compliquées. La guerre avait ébranlé l’ordre économique ancien, la révolution le renversa. Aujourd’hui, nous construisons quelque chose de nouveau — pour le moment principalement à partir du passé, mais un passé réorganisé par nous d’une nouvelle manière. Dans le domaine économique, il n’y a pas longtemps que nous avons dépassé la période de destruction pour commencer à nous épanouir. Nos succès sont encore minimes et nous sommes encore bien loin des formes d’une nouvelle économie socialiste. Mais nous sommes sortis de la phase de destruction et de ruine. Le moment le plus critique fut celui des années 20-21.

En ce qui concerne le mode de vie familial, la période de destruction est loin d’être terminée, et nous nous trouvons encore en plein dans une époque de démantèlement et de dislocation. Il faut que nous ayons clairement conscience de ce phénomène. Au plan des relations familiales, nous sommes pour ainsi dire encore en 1920/21, et pas du tout en 1923. Le mode de vie est beaucoup plus conservateur que l’économie et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est plus difficile à comprendre. En politique et en économie, la classe ouvrière agit comme un tout ; c’est pourquoi elle place son avant-garde — le parti communiste — au premier rang, et réalise à travers elle ses tâches historiques. Dans le domaine du mode de vie, la classe ouvrière est divisée en petites cellules familiales. La transformation du pouvoir, et même celle du régime économique (les travailleurs devenant propriétaires des usines et des fabriques), tout cela, bien sûr, agit sur la famille, mais seulement de l’extérieur et de façon détournée, sans ébranler ses habitudes directement héritées du passé. Une métamorphose du mode de vie et de la famille exige de la classe ouvrière dans son ensemble une conscience aiguë des problèmes et des efforts à faire ; cela suppose, dans la classe ouvrière elle-même, un énorme travail d’éducation culturelle. La charrue doit labourer la terre en profondeur. Etablir l’égalité politique de la femme et de l’homme dans l’État soviétique — c’est un des problèmes, le plus simple. Etablir l’égalité économique du travailleur et de la travailleuse dans la fabrique, à l’usine, au syndicat — c’est déjà beaucoup plus difficile. Mais établir légalité effective de l’homme et de la femme dans la famille — voilà qui est incomparablement plus compliqué et qui exige des efforts immenses pour révolutionner tout notre mode de vie. Et cependant, il est évident que tant que l’égalité de l’homme et de la femme ne sera pas établie dans la famille, on ne pourra pas parler sérieusement de leur égalité dans la production ni même de leur égalité politique, car si une femme est asservie à sa famille, à la cuisine, à la lessive et à la couture, ses possibilités d’agir dans la vie sociale et dans la vie de l’État sont réduites l’extrême.

Le plus simple a été de prendre le pouvoir. Mais cela occupa toutes nos forces durant la période de la révolution. Cela a exigé des sacrifices innombrables, La guerre civile a nécessité des mesures extrêmement austères. Les esprits triviaux et petits-bourgeois dénonçaient la sauvagerie des mœurs, la corruption sanglante du prolétariat, etc. Mais en fait, par les mesures de contrainte que lui imposait la révolution, le prolétariat luttait pour une nouvelle culture, pour un véritable humanitarisme. Dans le domaine économique, nous avons connu, durant les quatre, cinq premières années du régime, une période de destruction, de dégradation complète de la productivité. Les ennemis voyaient là, ou voulaient y voir, le pourrissement du régime soviétique. Mais en fait, il s’agissait uniquement de l’étape de destruction inévitable des anciennes formes de l’économie, et des premières faibles tentatives pour en créer de nouvelles.

Dans le domaine de la famille et du mode de vie, il y a aussi une période inévitable de dislocation de toutes les formes anciennes, traditionnelles, héritées du passé. Mais cette période de crise et de destruction est plus tardive, elle dure plus longtemps, elle est plus pénible et plus douloureuse, bien que ses formes, extrêmement parcellisées, ne soient pas toujours visibles lors d’un examen superficiel. Il est nécessaire que nous ayons une claire conscience de ces cassures dans le domaine politique, économique, et dans celui du mode de vie, afin de ne pas nous effrayer des phénomènes que nous observons, mais pour les évaluer avec justesse, c’est-à-dire comprendre pourquoi ils apparaissent dans la classe ouvrière et agir sur eux de façon consciente dans le sens d’une socialisation des formes du mode de vie.

Ne nous affolons pas, dis-je, car des voix effrayées se sont déjà fait entendre. Au cours de la réunion des agitateurs moscovites, certains camarades ont souligné, avec une inquiétude justifiée, la facilité avec laquelle se démantelaient les anciens liens familiaux et se nouaient des liens nouveaux, tout aussi peu solides. La mère et les enfants sont ceux qui en souffrent le plus. D’un autre côté, qui d’entre nous n’a pas entendu ces litanies sur la « décadence » des mœurs de la jeunesse soviétique, en particulier des komsomols. Bien sûr, ces plaintes ne sont pas toutes exagérées, on y trouve un fond de vérité. Si nous envisageons les choses de façon relative, il faut lutter pour élever la culture et la personnalité de l’individu. Mais si l’on pose correctement le problème, sans se laisser entraîner par un moralisme réactionnaire ni par une mélancolie sentimentale, on s’aperçoit qu’il faut avant tout connaître ce qui existe et comprendre ce qui se passe.

Comme on l’a déjà dit, des événements d’une importance considérable — la guerre et la révolution — ont bouleversé le mode de vie familial ; ils ont amené avec eux la pensée critique, la réorganisation consciente et la réévaluation des relations familiales et du mode de vie quotidien. C’est précisément la combinaison de la force mécanique de ces événements grandioses avec la force critique de la pensée qui explique, dans le domaine de la famille, la période de destruction que nous connaissons aujourd’hui. C’est seulement aujourd’hui, après la prise du pouvoir, que l’ouvrier russe fait ses premiers pas sur la voie de la culture, Sous l’influence de puissantes secousses, sa personnalité s’arrache pour la première fois aux formes et aux relations imposées par la routine, la tradition et l’Église ; est-il étrange que sa révolte individuelle contre l’ordre ancien prenne tout d’abord des formes anarchiques, ou pour s’exprimer plus grossièrement, des formes débridées ? Nous avons remarqué la même chose en politique, en économie, et dans l’armée : anarcho-individualisme, « gauchismes » de tous ordres, esprit partisan, manie des meetings. Est-il étrange enfin que ce processus trouve son expression la plus intime et donc la plus douloureuse dans le domaine de la famille ? Ici, la personnalité libérée qui veut construire sa vie de façon nouvelle et non suivant la tradition se manifeste par la « débauche », le « vice » et autres maux évoqués au cours de l’assemblée de Moscou.

Le mari, arraché par la mobilisation à ses conditions de vie habituelle, devient au front un citoyen révolutionnaire. Il est l’objet d’une immense révolution intérieure. Son horizon s’élargit, ses exigences spirituelles s’élèvent et deviennent plus complexes. Le voilà un autre homme. Il revient dans sa famille. Tout ou presque tout est comme avant. L’ancienne unité familiale a disparu. Une nouvelle unité ne s’établit pas. L’étonnement de part et d’autre se transforme en mécontentement. Le mécontentement en irritation. L’irritation mène à la séparation.

Le mari, communiste, mène une vie sociale active, progresse et trouve en elle le sens de sa vie personnelle. Mais la femme, communiste elle aussi, désire prendre part au travail de la collectivité, elle participe à des réunions, travaille au Soviet ou au syndicat. La famille s’anéantit peu à peu, ou bien l’intimité familiale disparaît, les conflits se multiplient, ce qui suscite une irritation mutuelle qui mène au divorce.

Le mari est communiste. La femme est sans parti. Le mari est absorbé par son travail de militant, la femme est, comme auparavant, enfermée dans le cercle familial. Les relations sont « pacifiques », fondées en fait sur l’indifférence mutuelle. Mais voilà qu’à la cellule on décide que les camarades doivent se débarrasser des icônes. Le mari considère que cela va de soi. Mais, pour la femme — c’est un drame. Et ce prétexte purement fortuit révèle quel abîme spirituel sépare le mari de la femme. Les rapports s’enveniment et aboutissent à la séparation.

Une vieille famille, dix à quinze ans de vie commune. Le mari est un ouvrier consciencieux, un bon père de famille, la femme aime son foyer et dispense toute son énergie à sa famille. Le hasard la met en contact avec une organisation féminine. Un nouveau monde s’ouvre à elle. Son énergie y trouve un champ d’action beaucoup plus vaste. Dans la famille, c’est l’écroulement. Le mari se fâche ; la femme se voit offensée dans sa dignité de citoyenne. C’est le divorce.

On pourrait multiplier à l’infini le nombre de ces drames familiaux qui mènent toujours au même résultat — le divorce. Mais nous avons cité ici les exemples les plus courants. Tous ont pour point commun la ligne de partage entre les éléments communistes et sans parti. Mais la décadence de la famille (de l’ancienne famille) ne se limite pas seulement aux éléments d’avant-garde de la classe ouvrière, les plus sensibles aux conditions nouvelles ; elle pénètre plus profondément. En fin de compte l’avant-garde communiste expérimente plus tôt et plus intensément ce qui est plus ou moins inévitable pour la classe dans son ensemble. Ces phénomènes — remise en cause de la vie personnelle, exigences nouvelles en ce qui concerné la famille — débordent bien évidemment le domaine où le parti communiste entre en contact avec la classe ouvrière. L’institution du mariage civil à elle seule n’a pas pu ne pas porter un coup mortel à l’ancienne famille consacrée par l’Église et qui n’est que façade. Plus les liens étaient faibles, plus l’unité de la famille se limitait à l’aspect extérieur, quotidien et en partie rituel des rapports. En anéantissant le rite, on a par-là même porté un coup à la famille. Le rituel, dépourvu de contenu objectif et n’étant plus reconnu par l’État, ne se maintient que par son inertie, et sert de béquille à la famille traditionnelle. Mais s’il n’existe pas de liens solides à l’intérieur de la famille elle-même, si celle-ci ne tient que par la force de l’inertie, chaque coup qu’on lui porte de l’extérieur est capable de la détruire en anéantissant son caractère rituel. Et des coups, à notre époque, la famille en reçoit plus qu’elle n’en a jamais reçu. Voilà pourquoi elle vacille, voilà pourquoi elle se disloque et tombe en ruine, voilà pourquoi elle se recompose et se désagrège à nouveau. Le mode de vie est soumis à rude épreuve par cette critique sévère et douloureuse de la famille. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Voit-on apparaître des éléments de la famille d’un type nouveau ? Sans aucun doute.

Mais il faut se faire une idée claire de la nature de ces éléments et de la façon dont ils se forment. Comme dans d’autres domaines, il est nécessaire de distinguer ici les conditions matérielles des conditions psychiques, ou bien encore les conditions objectives des conditions subjectives, Au plan psychique, l’apparition d’une famille d’un type nouveau, de nouvelles relations humaines, équivaut pour nous dans l’ensemble au progrès culturel de la classe ouvrière, au développement de la personnalité, à une amélioration de ses besoins et de sa discipline interne. De ce point de vue, la révolution en elle-même, représente bien sûr un immense pas en avant, et les phénomènes les plus pénibles du démantèlement de la famille sont uniquement l’expression douloureuse de l’éveil de la classe ouvrière et l’épanouissement de la personnalité de l’individu dans cette classe. Ainsi, tout notre travail culturel — celui que nous faisons et particulièrement celui que nous seuls devons faire — doit servir à mettre en place des rapports et une famille d’un type nouveau. Sans une amélioration du niveau culturel individuel de l’ouvrier et de l’ouvrière, cette famille d’un type nouveau, supérieur, n’existe pas, car dans ce domaine, il ne peut être question, bien entendu, que de discipline intérieure, et non de contrainte extérieure. Et la force de cette discipline personnelle se définit par la vie que l’on mène à l’intérieur de la famille, et, par l’ensemble et la nature des liens qui unissent le mari et la femme.

Une fois encore, les conditions d’apparition d’un mode de vie et d’une famille d’un type nouveau ne peuvent être séparées de l’œuvre générale de la construction socialiste. Le gouvernement ouvrier doit s’enrichir pour qu’il soit possible d’organiser de façon sérieuse et adéquate l’éducation collective des enfants, pour qu’il soit possible de libérer la famille de la cuisine et du lavage. La collectivisation de l’économie familiale et de l’éducation des enfants est impensable sans un enrichissement de toute notre économie dans son ensemble. Nous avons besoin de l’accumulation socialiste. C’est à cette seule condition que nous pourrons libérer la famille des fonctions et des occupations qui l’accablent et la détruisent. La lessive doit être faite dans une bonne laverie collective. Les repas doivent être pris dans un bon restaurant collectif. Les vêtements doivent être taillés dans un atelier de couture. Les enfants doivent être éduqués par de bons pédagogues qui trouveront leur véritable emploi. Alors les liens du mari et de la femme ne seront plus entravés par ce qui leur est extérieur, superflu, surajouté et occasionnel. L’un et l’autre ne s’empoisonneront plus mutuellement l’existence. On verra enfin apparaître une véritable égalité de droit. Les liens seront uniquement définis par une attirance mutuelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils seront plus solides, différents certes pour chacun, mais contraignants pour personne.

Ainsi, une double voie mène à la famille de type nouveau : a) éducation de la classe et de l’individu dans la classe, et b) enrichissement matériel de la classe qui forme l’État. Ces deux mécanismes sont étroitement liés entre eux.

Ce que l’on vient de dire ne signifie nullement, bien entendu, qu’il existe un moment précis du développement matériel favorisant l’apparition immédiate de cette famille nouvelle. Non, la formation de la famille nouvelle est possible dès à présent. Il est vrai que l’État ne peut pas encore se charger de l’éducation collective des enfants, de la création de cuisines collectives meilleures que les cuisines familiales, de la création de laveries collectives, où le linge ne serait ni déchiré, ni volé. Mais cela n’empêche pas du tout les familles les plus progressistes de prendre l’initiative de se regrouper dès maintenant sur une base collectiviste. De telles expériences doivent, bien sûr, être menées avec la plus grande prudence afin que les moyens techniques de l’aménagement collectif correspondent aux intérêts et aux exigences du groupe lui-même, et procurent à tous ses membres des avantages évidents, même si ceux-ci sont encore minimes dans les premiers temps.

Il y a peu de temps, le camarade Semachko écrivait à propos de la reconstruction de notre mode de vie familial : « Il faut que nous soyons démonstratifs ; on n’obtiendra pas grand-chose en. se limitant à des prises de position ou même à la propagande. Mais l’exemple, la démonstration, aura plus d’impact qu’un millier de brochures bien faites. La meilleure façon de mener à bien cette propagande, c’est d’utiliser la méthode que, dans la pratique chirurgicale, on appelle « transplantation ». Lorsque la peau est arrachée sur une grande surface du corps (par suite d’une blessure ou d’une brûlure), lorsqu’il n’y a pas d’espoir qu’elle recouvre à nouveau cette surface, les chirurgiens découpent des morceaux de peau dans une partie saine et les appliquent sur la surface dénudée ; la peau se greffe, et ces petits morceaux commencent à s’étendre, ils deviennent de plus en plus grands, et recouvrent enfin la surface tout entière.

Il se passera la même chose avec cette propagande démonstrative : si, dans une fabrique ou dans une usine, on adopte un mode de vie communiste, d’autres entreprises suivront leur exemple. »

L’expérience de ces collectivités familiales, qui constituent une première approche, encore très imparfaite, du mode de vie communiste, doit être soumise à une étude et à une analyse minutieuses. Il faut que le pouvoir, ayant tout les conseils et les organismes économiques, apporte son soutien à ces initiatives partielles. La construction d’habitations — car nous allons tout de même nous mettre à construire du logement ! — doit être envisagée conformément aux exigences des foyers familiaux. Les premiers succès évidents et indiscutables dans ce domaine, même s’ils sont très limités, inciteront inévitablement des couches plus larges à s’organiser de la même manière. En ce qui concerne une initiative planifiée venue d’en haut, les choses ne sont pas encore mûres, ni du point de vue des ressources matérielles de l’État, ni du point de vue de la préparation du prolétariat lui-même. Actuellement l’affaire ne peut démarrer qu’avec la création de foyers démonstratifs. Il faudra prendre progressivement de l’assurance, sans vouloir aller trop loin et sans tomber dans le fantastique bureaucratique. À un moment donné, c’est l’État qui prendra les problèmes en charge, par l’intermédiaire des conseils locaux, des coopératives, etc., qui généralisera le travail déjà fait, qui le développera et l’approfondira. De cette manière, l’humanité, comme le dit Engels, « passera du royaume de la nécessité au royaume de la liberté ».

La famille et les rites

« Il y a trois moments fondamentaux, rituels dans la vie de l’homme et de la famille, par lesquels l’Église enchaîne l’ouvrier, même incroyant ou peu croyant : la naissance, le mariage et la mort. Le gouvernement ouvrier s’est détourné du rituel de l’Église ; il a expliqué aux citoyens qu’ils avaient le droit de naître, de se marier et de mourir sans recourir aux gestes ni aux incantations magiques de ces gens habillés de soutanes ou d’autres vêtements sacerdotaux. Mais le mode de vie a beaucoup plus de difficulté à se défaire des rites que le gouvernement. La vie des travailleurs est trop monotone (trop uniforme) et sa monotonie même épuise le système nerveux. D’où le besoin d’alcool : une petite bouteille renferme tout un monde d’images. D’où le besoin de l’Église avec son rituel. Comment célébrer un mariage ou une naissance dans la famille ? Comment rendre hommage à un proche qui vient de mourir ? C’est sur ce besoin de souligner, de célébrer, d’embellir les étapes principales de la vie que s’appuie le rituel de l’Église.

Que lui opposer ? Bien sûr, nous opposons aux superstitions qui forment la base du rituel la critique marxiste, une relation objective à la nature et à ses forces. Mais cette propagande scientifique et critique ne résout pas le problème : tout d’abord elle n’atteint encore et n’atteindra pendant assez longtemps qu’une minorité de gens ; en second lieu, cette minorité elle-même ressent le besoin d’embellir, d’élever, d’ennoblir sa vie personnelle, du moins aux moments les plus importants.

L’État ouvrier possède déjà ses fêtes, ses processions, ses revues, ses parades, ses spectacles symboliques, sa théâtralité. Il est vrai que cette théâtralité rappelle beaucoup celle d’autrefois, qu’elle l’imite, et qu’elle en est en partie une continuation directe. Mais l’essentiel de la symbolique révolutionnaire est nouveau, clair et puissant : le drapeau rouge, la faucille et le marteau, l’étoile rouge, l’ouvrier et le paysan, le camarade, l’Internationale. Or, dans la cellule familiale repliée sur elle-même, cette nouveauté est pratiquement inexistante, en tout cas elle est insuffisante. Cependant, la vie de l’individu est étroitement liée à sa vie familiale. C’est ce qui explique que dans la famille les éléments les plus conservateurs prennent souvent le dessus dans les rapports quotidiens ; on conserve les icônes, on maintient le baptême, les funérailles religieuses, car les éléments révolutionnaires de la famille n’ont rien à leur opposer. Les arguments théoriques n’agissent que sur l’esprit, tandis que le rituel théâtral agit sur les sentiments et sur l’imagination ; son influence est par conséquent beaucoup plus grande. C’est pourquoi, dans le milieu communiste lui-même, il est nécessaire d’opposer à cet ancien rituel des formes nouvelles, une symbolique nouvelle, non seulement au niveau officiel où elles sont déjà largement implantées, mais aussi au niveau de la famille. Il y a parmi les ouvriers une tendance à célébrer la naissance et non la fête du saint, et à donner au nouveau-né non pas le nom d’un saint, mais un prénom nouveau qui symbolise des faits, des événements ou des idées qui leur sont proches. Lors de l’assemblée des agitateurs moscovites, j’ai appris pour la première fois que, pour les filles, le prénom d’Octobre était très populaire. On a cité aussi Ninel (Lénine à l’envers), Rep (Révolution, Electrification, Paix. Pour montrer qu’on est lié à la révolution, on prénomme les enfants Vladimir, Ilitch et même Lénine (employé comme prénom), Rosa (en souvenir de Luxemburg), etc. Dans certains cas une naissance est marquée par un rite facétieux : le nouveau-né est « examiné « par le comité d’usine, puis on rédige une « résolution » dans laquelle on reconnaît que le nouveau-né fait partie des citoyens de l’U.R.S.S. Après, quoi, on passe à table.

Quelquefois, dans les familles ouvrières, l’entrée d’un enfant à l’école est aussi l’occasion d’une fête. C’est un événement très important, car il est lié au choix d’une profession, d’une ligne de vie. Le syndicat peut ici intervenir à bon escient. Dans l’ensemble, ce seront sans doute plus précisément les syndicats qui occuperont une place de choix dans la création et l’organisation des formes du nouveau mode de vie. Les confréries du moyen âge étaient puissantes justement parce qu’elles englobaient la vie de l’élève, de l’apprenti, du maître. Elles s’occupaient de l’enfant dès sa naissance, l’accompagnaient à la porte de l’école, le menaient devant l’autel le jour de son mariage, et l’enterraient lorsqu’il avait accompli sa mission. Les confréries ne se limitaient pas seulement à réunir les gens d’un même métier ; elles organisaient tout le mode de vie. C’est vraisemblablement dans ce sens que se développera l’activité de nos syndicats, à cette différence près, bien sûr, que le nouveau mode de vie, à l’opposé du mode de vie du moyen âge, sera totalement libéré de l’Église et de ses superstitions, et qu’il sera fondé sur le désir d’utiliser chaque conquête scientifique et technique pour enrichir et embellir la vie de l’homme. Le mariage se passe plus facilement de cérémonie. Bien qu’ici même il y ait eu beaucoup de « malentendus » et d’exclusions du parti par suite de mariages célébrés à l’église. Le mode de vie à du mal à se faire à un mariage tout simple, que n’embellit aucune théâtralité.

Mais c’est l’enterrement qui présente des difficultés beaucoup plus grandes. Porter en terre un mort pour lequel un office n’a pas été dit est aussi inhabituel, étrange et honteux, que d’élever un enfant qui n’a pas été baptisé. Dans le cas où les funérailles, en raison de la personnalité du défunt, ont une signification politique, un nouveau rituel apparaît, théâtral, imprégné de symbolique révolutionnaire. il y a des drapeaux rouges, on joue une marche funèbre révolutionnaire, on tire une salve en signe d’adieu. Quelques participants de l’assemblée de Moscou ont souligné l’importance de l’incinération et ont proposé que, pour l’exemple, on commence par incinérer les corps des révolutionnaires éminents, ce qui serait justement un puissant moyen de lutte antireligieuse. Mais l’incinération, à laquelle il serait temps de recourir, ne signifie pas que l’on abandonne les processions, les discours, les marches funèbres et les salves. Le besoin d’exprimer ses sentiments est un besoin puissant et légitime.

Si, dans le passé, la théâtralité du mode de vie était étroitement liée à l’Église, cela ne signifie nullement, comme on l’a déjà dit, qu’il soit impossible de les dissocier. La séparation du théâtre et de l’Église s’est faite bien avant celle de l’Église et de l’État. Dans les premiers temps, l’Église a lutté contre le théâtre « public », car elle y voyait avec raison un dangereux concurrent pour ses mises en scène. Le théâtre a survécu, mais comme un spectacle spécial, enfermé entre quatre murs. Et dans la vie quotidienne, l’Église a conservé comme autrefois le monopole des mises en scène. Quelques sociétés « secrètes », comme celle des francs-maçons, lui ont fait concurrence. Mais elles étaient elles-mêmes totalement imprégnées d’une bondieuserie mondaine. Il est possible de créer un « rituel » révolutionnaire au niveau du mode de vie (nous utilisons le mot « rituel » à défaut d’un terme plus adéquat), et d’opposer ce rituel à celui de l’Église, non seulement en ce qui concerne les événements à caractère collectif, mais aussi familial. Dès à présent, un orchestre qui interprète une marche funèbre peut bien souvent faire concurrence à un office religieux. Et nous devons bien sûr utiliser cet orchestre pour lutter contre le rituel de l’Église fondé sur une croyance servile en un autre monde, un monde où il vous sera rendu au centuple pour le mal et la médiocrité du monde terrestre. Le cinéma nous sera encore plus utile.

Ce mode de vie, cette théâtralité d’un genre nouveau ne se développeront que parallèlement au développement de l’alphabétisation et du bien-être matériel. Nous avons toutes les raisons d’observer ce mécanisme avec la plus grande attention. Il ne peut bien sûr être question d’une intervention contraignante venue d’en haut, c’est-à-dire d’une bureaucratisation des phénomènes nouveaux du mode de vie. Seule la création collective des larges masses, aidée par la fantaisie, par l’imagination créatrice, par l’initiative des artistes, peut progressivement, au cours des années et des décennies à venir, nous mener sur la voie de formes de vie nouvelles, spiritualisées, ennoblies, imprégnées de théâtralité collective. Cependant, sans réglementer ce processus créatif, il faut, dès maintenant et par tous les moyens, l’aider à se développer. Et pour cela, il est nécessaire avant tout de faire recouvrer la vue à cet aveugle qu’est le mode de vie. Il faut étudier attentivement tout ce qui se passe dans la famille ouvrière, dans la famille soviétique en général. Chaque nouveauté, chaque embryon, ou même chaque allusion à ces formes nouvelles doit être mentionnée dans la presse, porté à la connaissance de tous, afin d’éveiller la fantaisie et l’intérêt et de donner ainsi une impulsion à la création collective d’un nouveau mode de vie.

Cette tâche échoue avant tout au komsomol. Ce que l’on aura imaginé ou entrepris n’aboutira pas obligatoirement. Quel mal y a-t-il à cela ? Les choix se feront au fur et à mesure. La vie nouvelle engendrera les formes qui lui conviennent. Et au total, elle sera plus riche, meilleure, plus vaste, plus belle, plus éclatante. Et c’est bien là tout le fond du problème. »

QUESTIONS

La révolution a-t-elle apporté des transformations dans la vie familiale de l’ouvrier ainsi que dans sa façon d’envisager la famille ?

Ces problèmes font-ils l’objet de discussions ? Où et comment ?

Quelles réponses les communistes proposent-ils ? D’où tirent-ils les réponses à ces problèmes ? Pourquoi ces problèmes ne sont-ils pas évoqués dans les journaux ?

RÉPONSES

KAZAKOV. — Apparemment, on remarque un bouleversement dans la vie familiale, c’est-à-dire qu’on envisage plus simplement la vie de famille. Mais rien n’a fondamentalement changé, la famille n’a pas été soulagée de ses soucis quotidiens, et on y voit toujours une personne dominer les autres. les gens désirent mener une vie publique, mais lorsque ces désirs n’aboutissent pas en raison de difficultés familiales, cela entraine des disputes, des crises de neurasthénie, et si quelqu’un ne peut plus supporter cet état de choses, il quitte sa famille ou se torture jusqu’à en devenir lui-même neurasthénique.

KOBOZEV. — Il est indubitable que la révolution a apporté un grand changement dans la vie familiale et quotidienne de l’ouvrier. En particulier si le mari et la femme travaillent, cette dernière considère qu’elle est matériellement indépendante, et qu’elle a, les mêmes droits que son mari ; d’autre part on voit disparaître les préjugés qui font du mari le chef de famille, etc. La famille patriarcale se disloque. La révolution a fait naître dans la famille ouvrière aussi bien que dans la famille paysanne un grand désir d’indépendance dès que l’on est assuré des bases matérielles de l’existence. Il me semble que c’est la ruine inévitable de l’ancienne structure familiale.

MARKOV. — La révolution a amené des transformations très importantes dans les conditions de vie. La pauvreté de l’industrie et de la république maintient encore un peu la famille, autrement elle serait complètement disloquée. Mais cette décomposition anarchique et mal dirigée risque de faire apparaître une série de phénomènes anormaux (prostitution, ivrognerie, délinquance, crânerie inutile, etc.) qu’il faut combattre au plus vite, autrement, il sera plus difficile de remettre dans le droit chemin les gens qui ont quitté leur famille.

KOROBITSYNE. — La révolution a apporté des transformations dans la vie familiale en ce sens que les maris boivent moins et qu’ils battent moins leur femme et leurs enfants.

KOLTSOV. — Ces problèmes ne sont abordés nulle part, comme si on cherchait à les éviter. Jusqu’à présent, je n’y ai jamais réfléchi… Ce sont aujourd’hui des problèmes nouveaux pour moi. Je considère qu’ils sont de la plus haute importance. Il importe qu’on les étudie. Il semble que c’est précisément pour ces raisons, indéterminées certes, qu’on ne fait pas état de ces problèmes dans la presse.

FINOVSKY. — C’est un fait que la révolution a apporté du nouveau dans la vie familiale de l’ouvrier. La ruine, la pénurie, la famine se sont abattues sur la famille et l’ont obligée à se regrouper, à économiser, à joindre les deux bouts ; et c’est surtout la femme qui a souffert de ces difficultés. Je considère que sa situation s’est tellement détériorée que les discussions et les disputes incessantes sur ce sujet sont sans doute la raison pour laquelle l’ouvrier ne se décide pas à entrer au parti.

On suscite rarement des discussions sur ce thème, car elles touchent tout le monde de trop près… Selon moi, on les a jusqu’à présent évitées pour ne pas se faire de mauvais sang… Tout le monde comprend que l’unique moyen de s’en sortir, c’est que le gouvernement prenne totalement en charge l’éducation de tous les enfants d’ouvriers (sans les séparer de leurs parents), que la femme soit libérée de la cuisine, etc. Les communistes font régulièrement allusions cet avenir magnifique, ce qui leur permet de remettre à plus tard cette discussion épineuse.


Les ouvriers savent que dans la famille d’un communiste, ce problème est encore plus douloureux que chez eux.

Si le mari est au parti, cela signifie qu’il ne fait pas le moindre effort pour aider sa famille (il n’a pas le temps, il est totalement pris par son travail, par des intérêts supérieurs), et sa femme doit trimer comme une bête de somme pour voir encore critiquée sa conduite non communiste qui brise le prestige de son mari.

ZAKHAROV. — Le problème de l’égalité de la femme et de l’homme est un problème d’actualité Là-dessus, les avis sont très divers. En principe, tout le monde s’accorde à reconnaître l’égalité de la femme, et puis on ajoute : mais, il y a la famille, les enfants, la ménage, etc.

KOULKOV. — La révolution a sans aucun doute apporté des transformations dans la façon d’envisager la famille, et même la libération de la femme. L’homme a l’habitude de se considérer comme le chef de famille. La femme, elle, s’occupe des enfants, de la vaisselle, du lavage. Il trouve le temps d’aller à des assemblées, à des conférences, de lire les journaux ; et le voilà qui explique à sa femme ce qu’il faut faire, comment il faut élever les enfants, laver le linge, préparer le repas, ouvrir la fenêtre, comment se comporter vis-à-vis de la famille, des enfants, des camarades qui viennent les voir ; puis il lui parle religion, il refuse de satisfaire ses exigences petites-bourgeoises, et comme leurs moyens ne leur permettent pas grand-chose, ils commencent à se disputer. De son côté, la femme manifeste aussi le désir d’être plus libre, de confier les enfants quelque part, d’être plus souvent en compagnie de son mari — ce qui amène des scènes de ménage et des scandales multiples. D’où — divorce, remariage.

Les communistes répondent à ce genre de questions que la famille, en particulier les disputes entre mari et femme, ce sont des affaires personnelles.

LAGOUTINE et KAZANSKI. — Lorsque la femme est suffisamment forte, ou bien lorsque la situation le lui permet, elle se révèle être un partisan actif et obstiné des idées et des rapports nouveaux. Tandis que l’homme, en tant que mari et père, occupe une situation tout à fait désavantageuse. On connaît des cas où des femmes communistes ont dû quitter le parti parce que leur mari exigeait qu’elles retournent « travailler au foyer, à la cuisine, s’occuper de leur époux ». Pour la plupart des ouvriers, la femme, c’est la « baba ». Le père raisonne souvent selon des critères anciens : si on ne bat pas les enfants, cela signifie qu’on leur lâche la bride. On bat donc les enfants, considérant que c’est une méthode d’éducation éprouvée et efficace.

Antonov. — L’ouvrier a un autre point de vue sur la vie familiale et sur la femme. Les femmes sont plus libérées, et dans ce domaine, on remarque quelques transformations importantes.

Il arrive souvent que ce ne soit pas les parents qui éduquent les enfants, mais les enfants qui instruisent leurs parents.

Pourquoi ce problème n’est-il pas abordé dans les journaux ? Je pense que si l’on décrit dans un journal la vie familiale des ouvriers, il faut pénétrer la psychologie des ouvriers de l’époque actuelle. Bien sûr, c’est un problème extrêmement complexe, difficile à aborder. Plus tard, cette situation changera, mais actuellement, il est plus facile à un journaliste d’évoquer des problèmes contemporains que de pénétrer la psychologie de l’ouvrier. C’est pourquoi il y a si peu d’articles de ce genre dans la presse.

MARKOV. — J’ai le pressentiment que des catastrophes terribles nous attendent, car nous avons mal compris le sens du mot « amour libre ». Total — c’est l’amour libre qui a considérablement augmenté la natalité chez les communistes. Quand on a mobilisé les communistes, il a fallu que le comité d’usine prenne en charge près de deux mille enfants.

Si la guerre nous a légué un grand nombre d’invalides, l’amour libre nous menace de difficultés encore plus grandes. Et nous devons avouer que dans ce domaine nous n’avons rien fait pour que la masse ouvrière comprenne bien ce problème. Je reconnais sincèrement que si on nous pose cette question, nous ne sommes pas en mesure d’y répondre.

LIDAK. — Un problème épineux se pose à nous, auquel nous devons porter attention : le problème du prolétariat féminin. C’est particulièrement important pour les femmes qui ont une famille : chez elles, l’influence religieuse prédomine sur toute chose. Je pense qu’il faut que nous militions dans cette couche de la population ; il faut remplacer l’Église par autre chose, mais nous n’avons rien d’autre. Si nous considérons, ne serait-ce qu’à Moscou, les clubs de quartier, il est rare que quelqu’un y pénètre ; on n’y propose aucune activité qui satisfasse le mari aussi bien que la femme et les enfants. On y organise parfois des réunions officielles. C’est peut-être parce que nous sommes trop fatigués que nous organisons ces réunions à la va-vite. Pourtant, il faut bien que nous trouvions un moyen pour détourner les gens de l’Église et pour créer des centres culturels où non seulement le dimanche, mais aussi tous les soirs, le mari puisse venir se délasser avec sa femme. Alors, ils n’iront plus à l’église. Certaines personnes se distraient déjà en allant au jardin public, quand le prix de l’entrée est abordable.

DOROFEEV. — Certains ouvriers sont très peu liés à leur famille et considèrent que leur femme doit tout faire, tandis qu’ils vont ailleurs. C’est la même chose le dimanche. Et voilà d’où viennent les scènes de ménage. La femme hurle que le, mari la quitte même les jours de fête et qu’elle est obligée de rester à la maison avec les enfants. On remarque ici un désir des femmes de se libérer. Elles reprochent souvent à leur mari le fait que d’autres femmes mettent leurs enfants à la crèche ou au jardin d’enfants, qu’elles ont plus de liberté, tandis qu’elles sont obligées de garder les enfants. Il existe donc vraiment chez les femmes un grand désir de liberté.

TSEILTLIN. — On ne parle nulle part du problème de la famille et du mariage, des rapports entre l’homme et la femme. Ce sont cependant ces problèmes qui intéressent les ouvriers et les ouvrières. Quand nous organisons des réunions sur ce thème, les ouvriers le savent et viennent en foule. Par ailleurs, la masse a l’impression que nous évitons de soulever ces questions, et c’est en fait ce qui semble se passer. Je sais que certains disent que le parti communiste n’a pas et ne peut pas avoir un point de vue défini sur ce sujet. Je connais des agitateurs qui répondent aux questions en se fondant sur les thèses de la camarade Kollontaï, mais ces thèses ne résolvent pas par exemple le problème de la responsabilité du père et de la mère vis-à-vis des enfants, ce qui fait que les enfants ont tendance à être livrés à eux-mêmes. C’est actuellement à Moscou un des problèmes les plus importants. Ces difficultés ne sont pas mises en lumière, et les ouvriers et les ouvrières qui soulèvent ces questions ne reçoivent pas de réponse.

Borissov. — En ce qui concerne le mode de vie ouvrier, je dois dire que celui-ci est extrêmement peu étudié, et ceci pour une raison toute simple : les problèmes que nous soulevons ici sont très difficiles à décrire. On préfère se contenter d’un article formel.

OSSIPOV. — Il faut avouer que le mode de vie n’a pris aucune forme particulière. Rien n’a changé et tout est resté comme avant. On s’est demandé ici pourquoi ces questions n’étaient pas abordées dans la presse. Mais la majorité des communistes les plus actifs qui écrivent dans les journaux sont trop occupés et peut-être qu’ils ne connaissent même pas leur famille. Ils s’en vont quand tout le monde dort et reviennent quand tout le monde est déjà couché ; or, si l’on ne connaît pas sa propre famille, il est difficile de connaître celle des autres. C’est seulement dans des discussions à l’usine ou au comité d’usine qu’on peut apprendre quelque chose, par exemple quand quelqu’un vient se plaindre, qu’une femme vient dire que son mari l’a frappée, etc. Et je le répète, on n’en parle pas dans la presse parce que nous, les communistes, nous ne connaissons ni notre famille, ni celle des autres.


En fait, on ne met pas du tout l’accent sur le problème de la famille et des enfants. Moi-même, j’ai oublié tout ce que j’ai pu voir, et c’est seulement quand on me pose des questions que de vagues souvenirs me reviennent en mémoire et que je commence à lier les choses entre elles.

GORDEEV. — Si on examine la vie des communistes, on s’aperçoit qu’en fait la femme reste à la maison, tandis que son mari, communiste, court les assemblées. Les femmes des communistes sont très peu intégrées à l’activité sociale. Là situation est approximativement la même chez les ouvriers. Quand on soulève le problème du mode de vie ouvrier, ce sont les ouvrières qui s’y intéressent le plus. Elles parlent beaucoup des crèches, des restaurants communautaires, etc. Mais il faut dire qu’étant donné l’ensemble des conditions objectives et subjectives, nous n’avons pas fait grand-chose pour transformer le mode de vie. Chez les ouvriers communistes, on considère souvent que lorsque le mari se rend à une réunion, la femme doit rester à la maison. Quelquefois, cela mène au divorce. Le mari ne laisse pas sa femme aller à la réunion, alors que celle-ci veut absolument s’y rendre ; d’où le divorce. Je connais deux cas de ce type. A une assemblée d’ouvriers, on a dit que dans notre secteur d’Orekhov-Zouïev, il y avait eu deux cas où le mari avait catégoriquement interdit à sa femme d’aller à une réunion, ce qui avait entraîné le divorce.

DOROFEEV. — La révolution a entraîné une dislocation de la famille. Beaucoup d’ouvriers mènent une vie dissipée et interprètent mal la liberté de pouvoir se séparer de leurs femmes. D’autres disent que la révolution a porté encore un autre coup à la famille. Même parmi les ouvriers responsables, nombreux sont ceux qui ont abandonné leur femme, la laissant parfois avec cinq enfants. Cela se produit très souvent. On ne s’en cache pas. On quitte aussi une femme communiste, même chez les gens haut placés. On ne soulève pas le problème en assemblée, mais on en parle dans les cercles du parti et on a l’impression que quelque chose va éclater.

À présent, pourquoi n’écrit-on aucun article, aucun feuilleton dans la presse, pourquoi ne met-on pas l’accent sur les problèmes de la vie familiale ? Parce que — un camarade l’a d’ailleurs fort bien dit — ce sont essentiellement d’anciens journalistes qui travaillent dans nos journaux, et qui ne connaissent pas la psychologie des ouvriers.


Dans ce domaine, ce sont surtout les sections de femmes qui doivent être actives, car ce sont les femmes qui souffrent le plus de ces bouleversements, surtout quand elles se retrouvent avec les enfants sur les bras. Il n’y a ni crèches, ni jardins d’enfants. Bien sûr, la femme communiste doit elle aussi faire la lessive, car c’est plus économique ; d’ailleurs, elle ne donnera pas le linge à la laverie, car on l’abîme souvent avec des produits artificiels. Tant que nous serons dans une période de transition, tant que nous n’aurons ni crèches ni jardins d’enfants, tant que les femmes communistes devront faire la lessive, laver le plancher, car il leur est impossible d’éviter ces obligations domestiques, tant que les maris iront à des assemblées et liront le journal, les femmes n’évolueront pas. Mais quand tout sera bien organisé, les femmes n’auront plus à faire la lessive et pourront se rendre à des réunions.

On a organisé dans notre comité de quartier une conférence sur le thème : « la famille et le mariage ». Nous avons fait appel à un conférencier, et nous lui avons demandé comment il allait présenter le problème. Il nous a répondu qu’il allait exposer « L’origine de la famille et du mariage » de Engels. « Et je ne dirai rien d’autre », a-t-il ajouté. Bien sûr, je ne dis pas que cela n’est pas bien, mais il aurait fallu tirer de cet article de Engels des conclusions appliquées à notre époque, et cela précisément, nous ne savons pas le faire. Cependant il s’agit là d’un problème d’une actualité extrême.

Quant au mariage, j’affirme que les communistes refusent absolument de se marier à des jeunes filles membres du komsomol, car, disent-ils, elles vont courir de réunion en réunion et n’auront jamais le temps de préparer le repas ni de laver le linge. Les communistes disent qu’ils préfèrent épouser des femmes sans parti qui restent à la maison, s’occupent des enfants et de l’entretien du logis. C’est là une opinion très répandue. Les communistes affirment que s’ils prennent une communiste pour femme, leurs enfants vont mourir et rien ne marchera dans la famille.

KOROBITSYNE. — Autrefois, le mari considérait sa femme comme une esclave. C’est la marque de l’histoire. Mais aujourd’hui, il la regarde tout de même un peu différemment.

Autrefois, quand le mari avait bu, il lui arrivait de battre sa femme une fois, deux fois, trois fois par semaine ; à présent, la vodka est prohibée. Mais si on cherche à savoir par quoi on l’a remplacée, je dirai — par rien du tout. Aujourd’hui, le mari cherche à se procurer de l’eau-de-vie maison, mais il bat moins souvent sa femme et la considère comme une citoyenne ; celle-ci d’ailleurs se considère aussi comme telle et ne permet pas qu’on la batte.

À propos du mariage : on change facilement de femme, et cela se fait aussi chez les communistes. Il est inadmissible que certaines personnes mènent une vie totalement dissolue. Et je dis qu’il faut se pencher sérieusement sur ce problème, l’évoquer et l’envisager plus souvent dans la presse.

En fin de compte, il faut comprendre quelle attitude adopter vis-à-vis du mariage, vis-à-vis de la femme, et je n’ai jamais rien lu de semblable dans les journaux. Quoi qu’il en soit, nous devons nous intéresser à ces problèmes, les aborder de plus près, et faire progresser ne serait-ce que d’un degré le mode de vie du peuple russe.

ANTONOV. — Soulignons encore une transformation dans le mode de vie de l’ouvrier : il boit moins, il est beaucoup plus sobre, et puisqu’il est plus sobre, il est beaucoup plus clairvoyant.

BORISSOV. — La révolution a sans aucun doute apporté des transformations dans la vie familiale de l’ouvrier. Quelques camarades ont évoqué « la dislocation de la famille ». Soulignons ici les faits les plus caractéristiques. Premièrement, dans une famille où le mari est devenu athée, la femme envoie en cachette les enfants à l’église ou devant le pope ; l’enfant raconte innocemment à son père ce qu’il a fait et… il s’ensuit une énorme scène de ménage. « Imbécile, tu as vraiment trouvé chez qui mener le gosse, tu vas le détraquer complètement ! » Deuxièmement, dans certaines familles, la femme se sent beaucoup plus indépendante, elle a des exigences envers son mari : « pourquoi n’as-tu pas acheté le journal », « ne cries pas en parlant aux enfants », « si tu continues, je te quitte, et vais gagner ma vie ». Troisièmement, il y a quelquefois des discussions passionnées sur la religion, auxquelles participe toute la famille : tout le monde s’injurie, les rapports s’enveniment, etc. Quatrièmement, beaucoup de familles désirent mener une vie convenable jouir du bon air, de la propreté, d’un environnement agréable, etc.). Cinquièmement, l’ouvrier s’est mis à lire chez lui (je parle des ouvriers les moins cultivés). Sixièmement il en résulte une conscience extrêmement aiguë de son inculture, de son ignorance. Septièmement, les enfants des ouvriers qui ont la possibilité d’aller à l’école (au lycée, etc.) apportent un air nouveau dans la vie de leurs parents (on en est fier, on s’intéresse à leur travail). Huitièmement, il y a eu de grands changements dans les familles où les enfants vont à la crèche ou au jardin d’enfants ; c’est quelque chose de tout à fait nouveau dans le mode de vie de l’ouvrier. Neuvièmement, les enfants sont la principale source de soucis dans la famille ouvrière (il faut les vêtir, les chausser, etc.). Dixièmement, on trouve des komsomols même dans les familles les plus traditionnelles ; ici, la jeunesse entre en conflit avec les préjugés anciens. Onzièmement, il faut noter que quelques ouvriers élèvent des vaches, des chèvres, des cochons, qu’ils ont un jardin potager, etc., ce qui les attache plus fortement à leur foyer et les embourgeoise. A franchement parler, la possession d’une vache transforme le mode de vie du prolétaire et développe en lui un sentiment mesquin de propriété. 
On n’évoque ces problèmes que dans deux endroits précis : parmi les ouvriers et dans leurs familles. 
Il ne faut pas écrire des articles moralisateurs et édifiants, du genre — « Comment une femme a mené son fils de neuf ans se confesser devant le pope, en cachette de son mari », pour dire ensuite que cette femme est stupide et pour injurier le pope, etc., mais il faut écrire dans un langage sûr, dans le langage de la vie de tous les jours, et faire des remarques insignifiantes afin que cette femme (et il y en a des millions) n’ait pas honte, mais reconnaisse la stupidité de ses actes. Il est difficile (mais non impossible) de parler de la « vache de l’ouvrier », et de faire naître chez les ouvriers un intérêt non seulement vis-à-vis d’eux-mêmes, mais aussi vis-à-vis des autres. Cela est plus facile à dire qu’à écrire.

« La famille et l’Etat communiste », Alexandra Kollontaï :

1. La famille et le travail salarié des femmes

La famille sera-t-elle maintenue dans l’État communiste ? sera-t-elle exactement la même qu’aujourd’hui ? Voilà une question qui tourmente les femmes de la classe ouvrière et qui préoccupe également leurs camarades, les hommes. Ce problème occupe ces derniers temps particulièrement les esprits, dans le monde des travailleuses et cela n’est pas fait pour nous étonner : La vie change à vue d’œil, on voit peu à peu disparaître les anciennes mœurs et habitudes, toute l’existence de la famille du prolétaire s’organise d’une façon si nouvelle, si inaccoutumée, si « bizarre », comme le pensent d’aucuns. Ce qui rend plus perplexe encore la femme en l’occurrence, c’est que le divorce a été facilité dans la Russie des Soviets, En effet, en vertu du décret des Commissaires du Peuple du 18 décembre 1917, le divorce a cessé d’être un luxe accessible aux seuils riches ; désormais, la femme ouvrière n’aura pas à solliciter des mois voire des années durant, un passeport séparé pour se rendre indépendante envers une brute et un ivrogne de mari qui la rouait de coups. Désormais le divorce à l’amiable peut être obtenu dans l’espace d’une ou deux semaines, tout au plus. Mais c’est précisément cette facilité du divorce, tant bénie par les femmes malheureuses dans leur ménage, qui épouvante les autres, celles notamment qui sont habituées à considérer le mari comme le « nourricier », comme l’unique soutien dans la vie et qui ne comprennent pas encore que la femme doit s’habituer à chercher et à trouver ce soutien ailleurs, non point dans la personne de l’homme, mais dans celle de la collectivité, de l’État.

La vérité, il n’y a pas à se le dissimuler : la famille normale d’autrefois, où l’homme était tout et où la femme n’était rien — puisqu’elle n’y avait ni sa volonté à elle, ni son argent à elle, ni son temps à elle — cette famille se modifie d’un jour à l’autre, elle a presque vécu. Mais cela ne doit pas nous effrayer. Soit par erreur, soit par ignorance, nous sommes tout prêts à nous imaginer que tout, autour de nous, reste immuable alors que tout change.

Il n’y a qu’à lire comment les gens ont vécu dans le passé et l’on se rend compte aussitôt que tout est sujet à changer et qu’il n’est point de mœurs, ni d’organisation politique, ni de coutumes qui demeurent fixes, invariables. Et la famille aux diverses époques de la vie de l’humanité a maintes fois changé de forme ; elle fut toute autre de celle qu’on est habitué à voir aujourd’hui. Il fut un temps où l’on considérait comme uniquement normale une seule forme de famille — la famille générique — c’est-à-dire celle où était placée à la tête une vieille mère autour de laquelle se groupaient, pour vivre et travailler ensemble, enfants, petits-fils, arrière-petits-fils. Il y eut aussi la famille patriarcale présidée par le père-maître, dont la volonté faisait loi pour tous les autres membres de la famille, même de nos jours, on peut encore rencontrer dans les villages russes pareilles familles paysannes. Là, en effet, les mœurs et dois familiales ne sont pas celles de l’ouvrier des villes ; il y existe encore un grand nombre de coutumes que l’on ne rencontre plus dans la famille d’un prolétaire citadin. La forme de la famille, ses usages, varient suivant les peuples. Il existe des peuples, comme par exemple, les Turcs, les Arabes, les Perses, où, de par la foi il est admis qu’un seul mari ait beaucoup de femmes. Il a existé et il existe encore à l’heure actuelle des peuplades où l’usage tolère, tout au contraire, qu’une femme ait plusieurs maris. Il est dans les mœurs habituelles de l’homme d’aujourd’hui d’exiger de la jeune fille qu’elle reste vierge jusqu’à son mariage légitime ; or, il y avait des peuples où la femme se faisait, au contraire, gloire d’avoir beaucoup d’amants, en mettant sur ses bras et ses jambes autant d’anneaux qu’elle avait eu de maris… Telles pratiques, qui ne manqueraient pas. de nous étonner, nous autres, et que nous qualifierions d’immorales, se trouvent consacrées ailleurs, chez d’autres peuples, qui, en revanche, considèrent comme un « péché » nos lois et usages à nous. Aussi n’avons-nous point lieu de nous effaroucher de ce que la famille soit en train de se modifier, de ce que l’on voie s’en aller peu à peu les vestiges d’un passé devenus inutiles, de ce qu’enfin des rapports nouveaux s’établissent entre l’homme et la femme. Il n’y a qu’à se demander : Qu’est-ce qui, dans notre famille, est devenu désuet et quels, sont dans les relations de l’ouvrier à l’ouvrière, du paysan à la paysanne, les droits et devoirs respectifs qui s’harmoniseraient le mieux avec les conditions d’existence de la Russie nouvelle, de la Russie laborieuse qu’est notre Russie soviétiste actuelle ? Seul ce qui lui conviendrait serait maintenu ; le reste, toutes les vieilleries surannées que nous a léguées la maudite époque de servitude et de domination que fut celle des seigneurs- propriétaires de domaines et des capitalistes, tout cela sera balayé ensemble avec la classe des propriétaires elle-même, avec ces ennemis du prolétariat et des pauvres.

La famille, sous sa forme actuelle, elle aussi n’est plus qu’un des débris du passé. Autrefois solide, renfermée en elle-même, indissoluble — puisqu’on considérait comme tel le mariage béni par le pope en personne— elle était également nécessaire à tous ses membres, si ce n’eut été la famille qui aurait nourri, vêtu et élevé les enfants, qui les eut guidés dans la vie ? Le sort de l’orphelin autrefois était le pire des sorts. Dans la famille à laquelle nous sommes accoutumés, c’est le mari qui gagne et qui entretient femme et enfants ; la femme, elle, s’occupe du ménage et élève les enfants ; comme elle l’entend. Mais depuis le siècle dernier cette forme habituelle de la famille se détruit progressivement dans tous les pays où règne le capital, où s’accroît rapidement le nombre des fabriques, usines et autres entreprises capitalistes occupant des ouvriers. Les coutumes et mœurs familiales se transforment en même temps que les conditions générales de la vie ambiante. Ce qui tout d’abord a contribué à changer d’une manière radicale les mœurs de la famille, c’est à coup sûr la propagation universelle du travail salarié des femmes. Autrefois, c’était l’homme seul qui était censé être le soutien de famille. Mais depuis les cinquante ou soixante dernières années, on voit en Russie (dans les autres pays le fait s’est produit un peu plus tôt), le régime capitaliste astreindre la femme à chercher un travail rémunérateur hors la famille, hors sa maison. Le salaire de l’homme « nourricier » ayant été insuffisant à pourvoir aux besoins de la famille, la femme, à son tour, s’est vue obligée d’aller travailler pour gagner, la mère, elle aussi, a dû venir frapper à la porte- des bureaux de la fabrique. Et d’une année à l’autre on voit s’accroître le chiffre des femmes de la classe ouvrière désertant la maison soit pour venir grossir les rangs des ouvrières des fabriques, soit pour aller se placer comme journalières, vendeuses, commis de bureau, blanchisseuses, servantes, etc. Selon un calcul fait avant le début de la guerre mondiale on comptait dans les États d’Europe et d’Amérique 60 millions de femmes gagnant leur vie par un travail indépendant. Durant la guerre, ce chiffre s’est sensiblement accru. Presque la moitié ces femmes sont mariées.

Mais l’on voit d’ici ce qu’est cette vie de famille-là où l’épouse-mère passe au travail, hors la maison, huit, et avec le trajet, quelquefois dix heures par jour ! Son ménage est forcément négligé, les enfants grandissent privés de la surveillance maternelle, abandonnés à eux-mêmes et à tous les hasards dangereux de la rue où ils passent la plus grande partie de leur temps. La femme, la mère-travailleuse sue sang et eau pour remplir trois tâches à la fois : fournir des heures de travail, tout, comme son mari, dans quelque établissement industriel ou commercial, puis vaquer tant bien quel mal à son ménage, enfin soigner ses enfants. Le capitalisme a mis sur les épaules de la femme un fardeau qui l’écrase : il a fait d’elle une salariée sans lui avoir allégé ses charges de ménagère et de mère. Aussi voit-on la femme ployer sous son triple faix insupportable, qui lui arrache souvent un cri de douleur vite étouffé, qui plus d’une fois lui fait monter les larmes aux yeux. Les soucis, ont toujours été le lot de la femme, mais jamais sort de femme n’a été plus malheureux, plus désespérant que celui des millions de femmes-travaillleuses sous le joug capitaliste d’aujourd’hui, en plein épanouissement de la grande industrie…

Plus le travail salarié de la femme se généralise et plus aussi la famille se décompose. Quelle vie de famille que celle où l’homme et la femme travaillent à l’usine dans des équipes différentes ! Où la femme n’a même pas le temps de préparer convenablement la popote des siens ! Quelle vie de famille, lorsque le père et la mère, durant vingt-quatre heures d’un dur labeur, ne peuvent même pas passer quelques moments avec leurs enfants ! Autrefois, c’était bien différent : la mère, maîtresse de maison, restait chez elle, s’occupait de son ménage et de ses enfants qu’elle ne cessait de surveiller d’un œil vigilant… Aujourd’hui, dès le matin, au premier bruit de la cloche de l’usine, la femme-ouvrière court à son travail, et le soir venu, de nouveau au son dé la cloche, elle se hâte de rentrer pour préparer la soupe de la famille et faire le travail du ménage le plus pressant ; après un trop insuffisant sommeil, elle recommence le lendemain sa journée d’ouvrière. Une vraie galère que cette vie de la travailleuse mariée ! Rien d’étonnant donc si, dans ces conditions, la famille se disloque et se décomposé de plus en plus. On voit disparaître petit à petit tout ce qui autrefois rendait la famille solide et ses fondements stables. La famille cesse d’être une nécessité pour les membres qui la composent aussi bien que pour l’État. L’ancienne forme de la famille devient tout simplement un embarras.

De quoi la famille d’autrefois était-elle forte ? En premier lieu, du fait que le mari et le père entretenaient la famille ; ensuite, de ce que le foyer commun était chose également nécessaire à tous les membres de la famille ; et, enfin, troisièmement, de l’éducation, des enfants par les parents. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Le mari, nous venons de le dire, a cessé d’être l’unique soutien de famille. La femme-travailleuse est devenue l’égale de l’homme à cet égard. Elle a appris à gagner sa propre vie, voire souvent celle de ses enfants et de son mari. Restent le ménage et l’éducation, ainsi que l’entretien des enfants en bas âge. Voyons d’un peu plus près si la famille ne va pas être délivrée bientôt de ces tâches elles-mêmes.

2. Les travaux du ménage cessent d’être nécessaires 3. Il fut un temps où toute la vie de la femme des classes pauvres, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, se passait au sein de la famille. Au delà du seuil de sa maison, la femme ne savait rien et, sans doute, ne voulait-elle rien savoir. En revanche, dans l’intérieur de sa maison, que de préoccupations des plus variées, des plus utiles et des plus nécessaires non seulement à la famille elle-même, mais également à l’État tout entier. La femme faisait tout ce que fait actuellement chaque femme ouvrière ou paysanne : elle cuisinait, elle lessivait, elle nettoyait la maison, elle reprisait et rapiéçait les effets de la famille ; mais elle ne faisait pas que cela : elle avait à remplir beaucoup d’autres tâches encore que la femme d’aujourd’hui ne remplit plus. Elle filait la laine et le lin, elle tissait de la toile et du drap, elle tricotait des bas, elle faisait de la dentelle, elle s’occupait autant que le lui permettait son état de fortune de fumaisons et de salaisons, elle fabriquait les boissons du ménage, elle coulait elle-même ses chandelles. Que ne faisait-elle pas, la femme d’autrefois !

Voilà comment s’écoulait la vie de nos mères et de nos grand’mères. Même de notre temps dans nos villages isolés dans le fond de la campagne, loin du chemin de fer et des grands fleuves, on peut encore rencontrer des coins où ce train de vie du bon vieux temps s’est conservé dans toute sa pureté, où la maîtresse de maison est surchargée des travaux dont les femmes ouvrières des grandes villes et des agglomérations industrielles populeuses n’ont plus aucune idée depuis longtemps.

A l’époque de nos grand’mères, tout ce labeur domestique était une chose essentiellement nécessaire et utile dont dépendait le bien-être de la famille ; plus la maîtresse de la maison était âpre à la besogne, mieux on vivait dans cette maison et plus il y avait d’ordre et d’aisance. L’État tirait profit de cette activité de la femme ménagère. Puisque, en effet, la femme d’autrefois ne se bornait pas à préparer des potages aux pommes de terre, directement consommés par la famille, mais que ses mains créaient encore maints produits tels que de la toile, du fil, du beurre, etc., toutes choses qui sur le marché pouvaient servir d’objets de vente qui constituaient par conséquent des marchandises, des valeurs.

Il est vrai que du temps de nos grand’mères et arrière-grand’mères, le labeur de celles-ci n’était pas évalué au prix de l’argent. Mais chaque homme, fut-il paysan ou ouvrier, cherchait pour épouse la femme aux « mains d’or », comme on le dit encore dans le peuple. Car les ressources de l’homme à elles seules, « sans le travail domestique » de la femme auraient été insuffisantes pour faire vivre le futur ménage. Mais sur ce point les intérêts de la nation coïncidaient avec ceux du mari : plus la femme faisait preuve d’activité au sein de la famille plus elle créait de produits de toutes sortes : de la toile, du cuir, de la laine, dont le superflu’ était vendu sur le marché voisin, plus la prospérité économique du pays pris dans son ensemble grandissait.

Mais le capitalisme a tout changé de cette ancienne manière de vivre. Tout ce qui auparavant se faisait au sein de la famille a été fabriqué en masse, dans les ateliers et fabriques. La machine a supplanté les doigts habiles de la femme. Quelle ménagère s’occuperait actuellement à couler des chandelles, à filer la laine, à tisser de la toile ? Tous ces produits, on peut les acheter au magasin, tout, prêts. Autrefois, chaque jeune fille apprenait à tricoter des bas. Voit-on aujourd’hui une jeune ouvrière tricotant elle-même ses bas ? Tout d’abord, elle n’en aurait point le temps.

Le temps, c’est de l’argent et personne ne veut le dépenser d’une manière improductive, sans en tirer un certain avantage. Or, toute ménagère-travailleuse a plus d’intérêt à acheter ses bas tout faits au lieu de perdre son temps à les faire elle-même. Rare est l’ouvrière qui s’occuperait encore à saler des concombres1 ou à préparer des conserves du moment que dans l’épicerie d’à côté elle trouve concombres et conserves tout préparés. Bien que la confection vendue au magasin soit de qualité inférieure et que la camelote de fabrique ne vaille point ce qui se fait à la maison par les mains d’une économe ménagère, la travailleuse n’aurait le temps ni les forces nécessaires pour trop s’occuper des choses de son ménage. Elle est avant tout une salariée que son travail oblige à négliger son intérieur. Quoi qu’il en soit, le fait est que la famille contemporaine s’affranchit petit à petit de tous les travaux domestiques sans lesquels nos grand’mères ne pouvaient, à coup sûr, pas se figurer une famille. Ce qui autrefois était fabriqué au sein de la famille, l’est aujourd’hui par le commun labeur des ouvriers et ouvrières dans les fabriques et usines.

La famille consomme, mais elle ne produit plus. Les travaux essentiels de la ménagère d’aujourd’hui sont au nombre de quatre qui sont : service de propreté (nettoyage des planchers, époussetage, chauffage, garniture des lampes, etc.), cuisine (préparation des dîners et des soupers), lessive et entretien du linge et des effets de la famille (reprises et réparations).

Travaux pénibles, épuisants ; ils absorbent tout le temps et toutes les forces de la travailleuse qui doit encore fournir des heures de travail dans une fabrique. Mais il est certain, toutefois, que la tâche de nos grand’mères comportait un bien plus grand nombre de travaux. Et, en outre, elle revêtait un caractère qui manque complètement aux travaux de la femme ménagère de nos jours : ceux-ci ont cessé d’être nécessaires à l’État du point de vue de l’économie nationale. Ces travaux ne créent pas de nouvelles valeurs, ils ne contribuent pas à la prospérité du pays.

La femme-ménagère aurait beau passer du matin au soir à nettoyer son pauvre logement, à laver et à repasser son linge, à se consumer en efforts incessants pour tenir en ordre ses vêtements usés !, elle aurait beau s’évertuer à préparer avec les. modestes provisions dont elle ; dispose les mets qui lui plairaient, quand même à la tombée de la nuit il ne resterait de son labeur du jour nulle trace matérielle et elle n’aurait créé par ses mains infatigables rien qui constitue une valeur sur le marché commercial. La femme-ménagère vivrait elle-même mille ans que pour elle recommencerait toujours le même travail. De nouveau, sur l’étagère, il y aurait une couche de poussière à enlever, de nouveau le mari rentrerait le soir au logis affamé, de nouveau la marmaille apporterait de la boue sur ses nippes…

Le travail de la ménagère devient de jour en jour plus inutile, plus improductif.

Le ménage individuel périclite. Il est de plus en plus remplacé par le ménage collectif. La femme-travailleuse pourra bientôt ne pas s’occuper de faire son logement elle-même ; dans la société communiste de demain, ce travail sera fait par une catégorie spéciale d’ouvrières qui ne feront que cela. Les femmes des richards se sont affranchies depuis longtemps de ces ennuyeuses et fatigantes besognes. Pourquoi la travailleuse continuerait-elle à accomplir cette corvée ? Dans la Russie des Soviets, la vie des travailleuses doit être entourée des mêmes aises, de la même lumière, de la même hygiène et de la même beauté dont avaient été jusqu’ici entourées les femmes des classes riches. Dans une société communiste, la travailleuse n’aura pas non plus à dépenser ses rares, ses trop rares heures de loisir à cuisiner, vu que dans la société communiste il y aura des restaurants publics et des cuisines centrales où tout le monde pourra venir prendre ses repas. Ces établissements, on les voyait d’ailleurs se répandre partout sous lie régime capitaliste déjà. En effet, depuis un demi-siècle, le chiffre des restaurants et cafés dans toutes les grandes villes d’Europe allait grandissant de jour en jour ; ils poussaient comme des champignons après une averse d’automne. Mais tandis que sous le régime capitaliste seuls les gens à la bourse bien garnie étaient à même de se payer des repas dans un restaurant, dans la cité communiste viendra manger dans les cuisines et restaurants centraux qui le voudra. Il en sera de même pour la lessive et autres travaux : la travailleuse ne sera plus obligée de s’exténuer dans une buanderie ni de s’abîmer les yeux pour repriser ses bas ou pour rapiécer son linge : la travailleuse portera celui-ci chaque semaine aux lavoirs centraux ou chaque semaine aussi elle le retirera tout lavé et repassé ; ce sera un souci de moins pour la femme-travailleuse. D’autre part, des ateliers spéciaux de réparation d’effets permettront aux travailleuses de consacrer leurs veillées à des lectures instructives, à de saines distractions au lieu de les passer, comme elles le font maintenant, en des ravaudages fastidieux. Si bien que les quatre derniers travaux qui restent encore à la charge de nos ménagères vont bientôt disparaître à leur tour sous le régime communiste triomphant. Et l’ouvrière n’aura certes pas lieu de les regretter. La société communiste n’aura brisé le joug domestique de la femme que pour rendre sa vie plus riche, plus complète, plus joyeuse et plus libre.

4. L’éducation des enfants est l’affaire de l’État

Mais alors que restera-t-il à la famille après que tous les travaux du ménage individuel auront disparu ? Ce sont : les enfants. Mais là encore l’État des travailleurs viendra à l’aidé de la famille en se substituant à elle : la société se chargera, graduellement de tout ce qui incombait antérieurement aux parents. Sous le régime capitaliste déjà, l’enseignement de l’enfant avait cessé d’être le souci des parents : les enfants étudiaient dans les écoles. Une fois l’âge de l’école atteint par l’enfant, les parents respiraient : à partir de ce moment, le développement intellectuel de leur enfant cessait d’être leur préoccupation. Mais toutes les obligations de la famille envers les enfants ne sont pas pour cela finies ; reste encore à nourrir les enfants, à l’es chausser, à les vêtir, à en former des travailleurs habiles et probes, qui soient à même, le moment venu, de vivre eux-mêmes et de faire vivre le père et la mère dans leurs vieux jours. Cependant, rare était, la famille ouvrière qui réussissait à remplir intégralement toutes ces obligations envers les enfants ; des salaires trop modiques ne permettaient même pas de faire manger les petits à leur faim, tandis que le manque de loisir empêchait la mère et le père de consacrer à l’éducation de la jeune génération toute l’attention que celle-ci sollicite. La famille était censée éduquer les enfants. Mais en était-il réellement ainsi ? C’est la rue qui éduque les enfants des prolétaires. Les enfants des prolétaires ignorent les douceurs de la vie de famille, douceurs dont jouissaient encore nos pères et nos mères à nous.

De plus, les bas salaires des parents, l’insécurité, la faim même, aboutissent souvent à ce résultat qu’à peine âgé de dix ans, le fils du prolétaire devient à son tour un travailleur indépendant. Or, aussitôt que le gosse ou la gosse commencent à gagner, ils se sentent maîtres de leurs petites personnes si bien que les paroles et conseils de leurs parents cessent d’avoir prise sur eux ; l’autorité des parents s’affaiblit, finie l’obéissance. De même que s’en vont un à un les travaux domestiques de la famille, de même on en voit disparaître toutes les obligations envers les enfants. Ces obligations, entretien et éducation, c’est la société qui va les remplir à la place des parents. Pour la famille prolétarienne, sous le régime capitaliste, les enfants étaient souvent, trop souvent, un lourd et insurmontable fardeau.

Là encore, la société communiste viendra en aide aux parents. Dans la Russie des Soviets, par les soins des commissariats de l’Instruction publique et de la Prévoyance sociale notamment, il se fait d’ores et déjà bien des choses en vue de faciliter à la famille la tâche de l’éducation et de l’entretien des enfants. Maisons pour tout petits bébés, crèches, écoles enfantines, colonies et foyers d’enfants, infirmeries et maisons de santé pour enfants malades, restaurants, déjeuners gratuits à l’école, distribution gratuite des manuels, de vêtements chauds et de chaussures aux élèves des établissements d’enseignement — tout cela ne démontre-t-il pas surabondamment que l’enfance sort des cadres de la famille, qu’il est reporté des épaules des parents sur celles de la collectivité ? Les soins des enfants par les parents se composaient de trois parties différentes : la partie comprenant les soins proprement dits aux tout petits bébés, celle ayant trait à l’éducation de l’enfant et enfin la partie se rattachant à l’instruction de ceux-ci. Quant à l’enseignement des enfants dans les écoles primaires et plus tard dans les gymnases et les universités, il est devenu l’affaire de l’État dans la société capitaliste déjà. Les besoins de la classe ouvrière, ses conditions de vie dictaient impérieusement même à une société capitaliste la création de tout un système d’établissements d’instruction à l’usage de la jeunesse : terrains de jeu, écoles enfantines, foyers, etc., etc. Plus les ouvriers étaient conscients de leurs droits, mieux ils étaient organisés dans l’État, et plus aussi la société se montrait empressée à décharger la famille du soin des enfants. Mais la société bourgeoise avait peur d’aller à cet égard à la rencontre des intérêts de la classe ouvrière, pour ne pas contribuer de la sorte à la décomposition de la famille. Les capitalistes, eux, n’ignorent pas que l’antique famille avec la femme esclave et l’homme responsable de l’entretien et du bien-être de la famille — que cette famille est le meilleur des moyens pour émousser l’effort prolétarien vers la liberté, pour affaiblir l’esprit révolutionnaire du travailleur et de la travailleuse. Le souci de la famille fait courber l’échine ouvrière, l’oblige à transiger avec le capital. Un père et une mère, que ne feraient-ils pas quand leurs enfants ont faim ? Or, à la différence de la société capitaliste qui n’a pas su transformer l’éducation de la jeunesse en une œuvre véritablement sociale, en une œuvre d’État ; la société communiste, elle, considère l’éducation sociale des jeunes générations comme la base même de ses lois et mœurs, comme la pierre angulaire du nouvel édifice, Ce n’est pas l’ancienne famille mesquine et égoïste, avec ses querelles de parents, avec son souci exclusif des siens, qui va nous former l’homme de la société de demain ; ce qui va nous former l’homme nouveau de la société nouvelle, ce sont des œuvres socialistes tels que terrains de jeu, jardins, foyers et tant d’autres encore, où l’enfant passera la plus grande partie de sa journée et où de sages éducateurs feront de lui un communiste conscient de la grandeur de cette devise sacrée : solidarité, camaraderie, entraide, dévouement à la collectivité.

Mais alors, sans l’éducation, sans l’enseignement, que subsiste-t-il des obligations de la famille envers les enfants, surtout après que celle-ci se verra affranchie également de la plus grande partie des soucis matériels auxquels donne lieu un enfant, à moins qu’il ne s’agisse de soin de tout petit bébé tant qu’il a encore besoin du sein maternel, tant qu’il vacille en s’accrochant aux jupes maternelles ? Mais là encore l’État communiste s’empresse de venir au secours de la mère travailleuse. Plus de filles-mères abandonnées avec des bébés sur les bras ! L’État des travailleurs se pose pour but d’assurer la subsistance à chaque mère — qu’elle soit légitimement mariée ou non — tant qu’elle allaite son bébé, de créer partout des maisons de maternité, de fonder dans toutes les villes et dans les villages des crèches et autres œuvres analogues, pour permettre ainsi à la femme de servir utilement l’État et d’être mère tout à la fois.

Que les travailleuses-mères se rassurent : la société communiste ne se dispose point à enlever l’enfant aux parents, ni à arracher le bébé au sein de la mère ; elle n’a pas davantage l’intention de recourir à des moyens de violence pour détruire, la familles Rien de semblable ! Telles ne sont point les visées de la société communiste. Que voyons-nous aujourd’hui : l’ancienne famille se décompose ; elle s’affranchit petit à petit de tous les travaux domestiques qui étaient autant de piliers soutenant la famille en tant que famille. Le ménage ? lui également a cessé d’être une nécessité. Les enfants ? les parents-prolétaires sont hors d’état de les soigner ; ils ne peuvent en assurer ni la subsistance, ni l’éducation. Situation dont souffrent dans une mesure égale parents et enfants. La société communiste vient donc au-devant de l’ouvrière et de l’ouvrier pour leur dire : Vous êtes jeunes, vous vous aimez. Chacun a droit au bonheur. Vivez donc votre vie. Ne fuyez point le bonheur, n’ayez pas peur du mariage, qui pour l’ouvrier et l’ouvrière de la société capitaliste était véritablement une chaîne. Surtout, ne craignez pas, sains et jeunes que vous êtes, de donner à la patrie ouvrière de nouveaux travailleurs, de nouveaux citoyens-fils. La société des travailleurs a besoin de nouvelles forces de travail, elle salue l’arrivée au monde de chaque nouveau-né. Ne vous inquiétez pas non plus de l’avenir de votre enfant : il n’aura ni faim, ni froid, il ne sera ni malheureux ni abandonné à son propre sort comme c’eût été son cas sous le régime capitaliste. Une ration de subsistance, des soins empressés sont assurés à l’enfant et à la mère par la société communiste, par l’Etat des travailleurs dès qu’un enfant vient au monde. Celui-ci sera nourri, il sera éduqué, il sera instruit par les soins de la patrie communiste, mais cette patrie-là elle se gardera bien de l’arracher à ceux des parents qui voudraient participer à l’éducation du petit. La société communiste prendra sur elle les charges que comporte l’éducation des enfants, mais les joies paternelles, les satisfactions maternelles, elle les laissera à ceux qui se montreront aptes à comprendre, à savourer ces joies. Peut-on appeler cela destruction de la famille par les voies de violence ? ou séparation forcée de l’enfant et de la mère ?

Il n’y a pas à dire : l’ancienne famille a fait son temps, l’État communiste n’en peut rien, ce sont les nouvelles conditions de la vie qui en sont cause. La famille cesse d’être nécessaire à l’État, comme dans le passé ; au contraire, elle détourne inutilement les travailleuses d’un travail plus productif et autrement sérieux. Elle n’est pas davantage nécessaire aux membres de la famille eux-mêmes puisque la tache de l’éducation des enfants qui incombait à la famille, paisse de plus en plus de celle-ci à la collectivité. Mais sur les ruines de l’ancienne famille on verra bientôt surgir une forme nouvelle qui comportera des relations toutes autres entre l’homme et la femme et qui sera l’union d’affection et de camaraderie, l’union de deux membres égaux de la société communiste, tous deux libres, tous deux indépendants, tous deux travailleurs. Plus de « servitude » domestique des femmes ! Plus d’inégalité au sein de la famille ! Plus de crainte pour la femme de rester sans soutien ni aidé, avec des petits sur les bras, si le mari l’abandonne. La femme de la cité communiste ne dépend plus de son mari, mais de son travail, Ce n’est pas son homme, ce sont ses bras d’ouvrière qui la nourrissent. Plus d’angoisse, non plus pour le sort des enfants. C’est l’État des travailleurs qui s’en charge. On verra le mariage épuré de tout le côté matériel, de tous les calculs d’argent, cette plaie hideuse de la vie de famille de nos jours, Le mariage se transforme dès lors en cette association sublime de deux âmes qui s’aiment qui ont foi l’une dans l’autre, qui promet à chaque travailleur et à chaque travailleuse, en même temps que la plus complète joie, le maximum de satisfaction qui puisse échoir à des êtres conscients d’eux-mêmes et de la vie qui les entoure. L’union libre, mais forte par l’esprit de camaraderie qui l’inspirera, au lieu de l’esclavage conjugal du passé, voilà ce qu’apportera à l’homme et. à la femme la société communiste de demain. Or, les conditions du travail une fois transformées, la sécurité matérielle des travailleuses augmentée, après que le mariage célébré à l’église — ce mariage soi-disant indissoluble, mais qui n’était au fond qu’une supercherie — après que ce mariage, disons-nous, aura cédé la place à l’union libre et sincère de l’homme et de la femme amants et camarades, on verra du même coup disparaître cet autre fléau honteux, cet autre mal affreux qui déshonore l’humanité et qui frappe l’ouvrière qui a faim : la prostitution.

Ce mal, nous le devons au régime économique en vigueur, à l’institution de la propriété privée. Celle-ci abolie, la traite des femmes disparaîtra à son tour.

Que les femmes de la classe ouvrière ne s’affligent donc pas de voir la famille actuelle condamnée à disparaître. Elles feront bien mieux de saluer avec allégresse l’aube de la nouvelle société qui affranchira la femme de sa servitude domestique, qui allégera le fardeau de la maternité de la femme et où l’on verra, enfin, prendre fin la plus terrible des malédictions qui pèse sur la femme et qui s’appelle la prostitution. La femme qui est appelée à lutter pour la grande œuvre de l’affranchissement des ouvriers, cette femme doit savoir comprendre que dans la cité nouvelle il ne doit plus y avoir place à ces divisions d’autrefois : ce sont mes gosses à moi, pour eux : toute ma sollicitude maternelle, toute mon affection. Cela, ce sont tes gosses à toi, ceux de la voisine, ils ne me regardent point. J’ai bien assez des miens ! Désormais, la travailleuse-mère, consciente de son rôle social, doit s’élever à ne point faire de différence entre les tiens et les miens, elle doit se rappeler qu’il n’y a que nos enfants, ceux de la cité communiste, commune à tous les travailleurs.

L’État des travailleurs a besoin d’une nouvelle forme de rapports entre sexes. L’affection étroite et exclusive de la mère pour son enfant doit s’agrandir pour embrasser tous les enfants de la grande famille prolétarienne. A la place du mariage indissoluble, basé sur la servitude de la femme, on verra naître l’union libre, forte par l’amour et le respect mutuels de deux membres de la cité du travail, égaux dans leurs droits et dans leurs obligations. A la place de la famille individuelle et égoïste surgira la grande famille universelle ouvrière où tous les travailleurs, hommes et femmes, seront, avant tout, des frères, des camarades. Tels seront les rapports entre l’homme et la femme dans la société communiste de demain, Ces rapports nouveaux assureront à l’humanité toutes les joies de l’amour libre, ennobli par l’égalité sociale véritable des deux époux, joies qu’ignorait la société mercantile du régime capitaliste.

Un chemin aux enfants bien portants, florissants, un chemin à la jeunesse vigoureuse, éprise de la vie et de ses joies, libre dans ses sentiments et dans ses affections ! Telle est la devise de la société communiste. Au nom de l’égalité, de la liberté et de l’amour libre, nous appelons ouvrières et ouvriers, paysannes et paysans, à entreprendre courageusement et avec foi l’œuvre de la reconstruction de la société humaine en vue de la rendre plus parfaite, plus juste et plus apte à assurer à l’individu le bonheur qu’il mérite. Les drapeaux rouges de la révolution sociale qu’arborent, après la Russie, d’autres pays du monde, nous annoncent déjà l’avènement prochain du paradis terrestre, auquel, depuis des siècles, aspire l’humanité.

Note

1 Nous n’avons pas accès au texte russe, mais il semble d’après la traduction anglaise qu’il s’agit de la préparation de cornichons. (note de la MIA).

Alexandra Kollontaï, Place à l’Eros ailé ! (Lettre à la jeunesse laborieuse) :

I - L’Amour, facteur social et psychique

Vous me demandez, mon jeune camarade, quelle place l’idéologie prolétarienne réserve à l’amour ? Vous êtes confondu du fait qu’à l’heure actuelle, la jeunesse laborieuse « est plus occupée de l’amour et de toutes sortes de questions s’y ratta¬chant » que d’autres grands problèmes se posant devant la république des travailleurs. S’il en est ainsi (il m’est difficile d’en juger de loin) cher¬chons ensemble l’application de ce fait, la réponse à cette première question : quelle place l’idéologie de la classe ouvrière réserve-t-elle à l’amour ?

On ne peut douter que la Russie des soviets est entrée dans une nouvelle phase de guerre civile. Le front révolutionnaire a été déplacé ; il passe maintenant dans la lutte entre deux idéologies, deux civilisations : bourgeoise et prolétarienne. L’incompatibilité de ces deux idéologies apparaît chaque jour plus clairement ; les contradictions entre ces deux civilisations différentes deviennent chaque jour plus aiguës.

Avec la victoire du principe et de l’idéal communistes dans le domaine de la politique et de l’éco¬nomie devait s’accomplir aussi une révolution dans la conception du monde, dans les sentiments et dans toute la conformation d’esprit de l’Huma¬nité laborieuse. A l’heure actuelle déjà on remar¬que du nouveau dans ces conceptions de la vie et de la société, du travail, de l’art et des « règles de la vie » (c’est-à-dire de la morale). Les rapports des sexes sont une partie importante des règles de la vie. La révolution sur le front idéologique parachève le bouleversement accompli dans la pensée humaine grâce à l’existence depuis cinq ans de la république des travailleurs.

Mais au fur et à mesure que devient plus aiguë la lutte entre les deux idéologies, qu’elle s’étend à un plus grand nombre de domaines, de nouveaux et de nouveaux « problèmes de la vie » surgissent devant l’humanité, et seule l’idéologie de la classe ouvrière est à même d’en fournir une solution satisfaisante.

Au nombre de ces problèmes figure aussi celui que vous soulevez — « le problème de l’amour ». Aux différentes phases de son développement his¬torique, l’humanité abordait différemment sa solu¬tion. Le « problème » reste, ses clefs changent. Ces clefs dépendent de l’époque, de la classe, de l’ « esprit du temps » (c’est-à-dire de la culture).

Chez nous en Russie, tout récemment encore, dans les années de l’âpre guerre civile et de la lutte contre la désorganisation économique, le nombre de ceux que ce problème préoccupait n’était pas très élevé. D’autres sentiments, d’au¬tres passions plus réelles possédaient l’humanité laborieuse. Qui donc dans ces années-là se serait sérieusement préoccupé des chagrins et des souffrances d’amour lorsque le spectre décharné de la mort guettait tout le monde, lorsqu’il était question de savoir : Qui vaincra ? La révolution, c’est-à-dire le progrès, ou la contre-révolution, c’est-à-dire la réaction ?

Devant le visage sombre de la grande révoltée — la révolution, le tendre Éros (« dieu de l’amour ») dut disparaître précipitamment. On n’avait ni le temps, ni l’excédent nécessaire de forces psychiques pour s’adonner aux « joies » et aux « tortures » de l’amour. Telle est la loi de conservation de l’énergie sociale et psychique de l’humanité : Cette énergie est toujours appliquée à poursuivre le but essentiel et immédiat du moment historique. C’est la toute simple, toute na¬turelle voix de la nature — l’instinct biologique de reproduction, l’attraction de deux êtres de sexe différent, qui s’est trouvée pour un temps maîtresse de la situation. L’homme et la femme s’unissaient et se désunissaient facilement, beaucoup plus facilement que par le passé.

On venait l’un à l’autre sans grandes secousses dans l’âme, on se séparait sans larmes ni chagrin.

Dans cet amour qui fut pour moi sans joie Le moment d’adieu sera sans douleur. La prostitution disparaissait, il est vrai, mais par contre augmentèrent manifestement les libres relations des sexes sans engagements mutuels et dans lesquelles le moteur principal était l’instinct de la reproduction non enjolivée par les senti¬ments amoureux. Ce fait effrayait certains. Mais les rapports entre les sexes dans ces années-là ne pouvaient être autres. Ou bien le mariage était consolidé par un sentiment durable de camara¬derie, d’amitié de plusieurs années, amitié que le sérieux du moment raffermissait encore, ou bien les relations matrimoniales surgissaient pour satisfaire un besoin purement biologique, constituaient en somme une passade dont les deux parties se lassaient bien vite et qu’elles s’empressaient de liquider pour qu’elle ne gêne pas l’essentiel, le travail pour la révolution. L’instinct brutal de reproduction, la simple attraction des sexes surgissant et disparaissant tout aussi rapidement sans créer des liens de cœur et d’esprit — c’est « l’Éros sans ailes » qui absorbe bien moins de forces psychiques que l’exigeant « Éros ailé », l’amour tissé d’émotions les plus diverses, tant de cœur que d’esprit. L’Éros sans ailes n’engendre pas les nuits sans sommeil, ne ramollit par la volonté, n’apporte pas de confu¬sion dans le travail froid du cerveau. La classe des lutteurs, au moment où le branle-bas de la révolution appelait sans interruption au combat l’humanité laborieuse, ne pouvait se laisser aller à l’emprise de l’Éros aux ailes déployées. Dans ces journées-la, il était inopportun de dépenser les forces psychiques des membres de la collectivité en lutte en sentiments secondaires ne servant pas directement la révolution. L’amour individuel qui est à la base du « mariage par couple » et se concentre sur la personne d’un homme ou d’une femme, exige une dépense énorme d’énergie psychique. Cependant le bâtisseur de la nouvelle vie, la classe ouvrière, était intéressée non seulement à la plus grande économie possible de ses richesses matérielles, mais aussi à épargner l’énergie psychique de chacun pour l’appliquer aux tâches générales de la collectivité. Voilà pourquoi au moment de la lutte révolutionnaire aiguë, la place de l’ « Éros ailé » consumant tout sur son passage fut prise par l’instinct peu exigeant de la reproduction — par l’ « Éros sans ailes ».

Mais aujourd’hui, le tableau change. La République des soviets, et avec elle toute l’humanité laborieuse, est entrée dans une accalmie relative. Un travail très compliqué commence où il s’agit de comprendre et de fixer définitivement ce qui a été conquis, atteint, créé. Le bâtisseur des nouvelles formes de la vie, le prolétariat, doit tirer un enseignement de tout phénomène social et psychique ; il doit comprendre ce phénomène, se l’as¬similer, se l’assujettir et le transformer en une arme de plus pour sa défense de classe. Alors seulement le prolétariat, ayant saisi non seule¬ment les lois qui président à la création des richesses matérielles, mais aussi celles qui dirigent les mouvements de l’âme, pourra entrer armé jusqu’aux dents en lice contre le vieux monde bour¬geois. Alors seulement l’humanité laborieuse vaincra aussi bien sur le front militaire et celui du travail que sur le front idéologique.

Aujourd’hui que la révolution en Russie a pris le dessus et s’est consolidée, que l’atmosphère du combat révolutionnaire s’est dissipée et que l’homme a cessé d’être complètement pris par la lutte, le tendre Éros aux ailes déployées, tombé un temps dans le mépris, réapparaît de nouveau et commence à réclamer ses droits. Il prend ombrage de l’insolent Éros sans ailes — de l’instinct de la reproduction non enjolivé par les charmes de l’amour. L’Éros sans ailes cesse de satisfaire les besoins spirituels. Il se forme un excédent d’éner¬gie psychique que les hommes d’aujourd’hui, même les représentants de la classe laborieuse, ne savent pas encore appliquer à la vie intellectuelle de la collectivité. Cet excédent d’énergie psychique cherche une issue dans les sentiments amoureux. La lyre aux cordes multiples du dieu ailé de l’amour couvre la voix monotone de l’Éros sans ailes… L’homme et la femme ne s’unissent plus aujourd’hui comme c’était le plus souvent le cas pendant les années de la révolution, ils ne nouent plus une liaison passagère pour satis¬faire leur instinct sexuel, mais ils commencent de nouveau à vivre des « romans d’amour », avec les souffrances et l’extase amoureuse qui les ac¬compagnent.

Dans la République des Soviets, nous sommes incontestablement en présence d’une croissance de besoins intellectuels, on est plus avide de savoir que par le passé, on s’emballe plus facilement pour les questions scientifiques, pour l’art, pour le théâtre. Cette recherche dans la République des soviets des nouvelles formes à donner aux richesses intellectuelles de l’humanité embrasse iné¬vitablement la sphère des sentiments amoureux. On observe un réveil d’intérêt à l’égard de la psychologie du sexe, du problème de l’amour. Ce côté-là de la vie touche plus ou moins chaque individu. On remarque avec étonnement entre les mains des militants qui auparavant ne lisaient que les éditoriaux de la Pravda, les comptes rendus des livres où l’on chante « l’Éros aux ailes déployées ».

Qu’est-ce donc ? Une réaction ? Le symptôme d’une décadence dans la création révolutionnaire ? Pas du tout. Il est temps de rejeter une fois pour toutes l’hypocrisie de la pensée bourgeoise. Il est temps de reconnaître ouvertement que l’amour est non seulement un facteur puissant de la na¬ture, non seulement une force biologique, mais aussi un facteur social. L’amour est un sentiment profondément social dans son essence. A tous les degrés du développement humain, l’amour, sous différents aspects et formes, il est vrai, constituait une partie inséparable et indispensable de la culture intellectuelle d’une société donnée. Même la bourgeoisie qui reconnaissait en paroles que l’amour était une « affaire privée », savait en réalité l’assujettir à ses normes de morale de telle façon qu’il assure ses intérêts de classe.

Dans une mesure plus grande encore, l’idéolo¬gie de la classe ouvrière doit escompter l’impor¬tance des sentiments amoureux, en tant que facteur dont on peut (de même que de tout autre phénomène social et psychique) tirer profit pour la collectivité. Que l’amour n’est point du tout une « affaire privée » qui concerne seulement « les deux cœurs » qui s’aiment, que l’amour renferme un principe de liaison précieux pour la collectivité, cela ressort déjà du fait qu’à tous les degrés de son développement historique, l’humanité a établi des règles précisant à quelles conditions et quand l’amour était « légitime » (c’est-à-dire répondant aux intérêts d’une collectivité donnée) et quand il était « coupable », criminel (c’est-à-dire se trou¬vant en contradiction avec cette société-là).

II - Un peu d’histoire

L’humanité a commencé à régler non seulement les relations sexuelles, mais aussi le sentiment même de l’amour depuis les temps les plus reculés de notre histoire sociale.

Sous le patriarcat, la suprême vertu au point de vue de la morale était l’amour déterminé par les liens du sang. En ces temps-là, la famille ou la tribu aurait désapprouvé une femme qui se serait sacrifiée pour le mari qu’elle aime, mais elle accordait, au contraire, la plus haute valeur aux sentiments à l’égard du frère ou de la sœur. D’après les anciens Grecs, Antigone enterre les corps de ses frères tués, en risquant sa propre vie, et cet exploit l’élève au rang d’une héroïne aux yeux de ses contemporains. Un tel acte de la part d’une sœur (non de la femme) aurait été qualifié de « bizarre » dans la société bourgeoise d’aujourd’hui.

Au temps de la domination du patriarcat et de la création des formes primitives de l’État, c’est l’amitié entre deux individus d’une même tribu qui était considérée comme la forme d’amour la plus normale. Il était alors très important pour la collectivité, ayant à peine passé la phase de l’organisation familiale, et faible au point de vue social, de lier entre eux tous ses membres par des liens du cœur et de l’esprit. Les émotions psychiques répondant le mieux à ce but n’étaient point fournies par l’amour sexuel, mais par l’amour-amitié. Les intérêts de la collectivité de cette époque exigeaient la croissance et l’accumulation dans l’humanité des liens psychiques non entre le couple uni par le mariage, mais entre les individus de la même tribu, entre les organisateurs et les défenseurs de la tribu et de l’État (il s’agit ici évidemment des hommes ; quant à l’amitié entre les femmes, il n’en était point question en ce temps-là ; la femme ne représentait point un facteur social).

On chantait les vertus de l’amour-amitié et on le plaçait bien au-dessus de l’amour entre époux. Castor et Pollux sont devenus célèbres non par leurs exploits et leurs services rendus à la patrie, mais par leur fidélité l’un à l’autre, leur amitié indissoluble. L’ « amitié » (ou son apparence) obligeait le mari aimant sa femme à céder sa couche de mari à l’ami préféré ou à l’hôte avec lequel il fallait se lier d’ « amitié ».

L’amitié, « la fidélité à l’ami jusqu’à la mort », était considérée dans le monde antique comme une vertu civique. Par contre, l’amour dans le sens contemporain du mot ne jouait aucun rôle et n’attirait pas l’attention des poètes ou des dramaturges de cette époque. L’idéologie qui dominait alors faisait entrer l’amour dans le cadre des sentiments exclusivement personnels avec lesquels la société n’a pas à compter ; en ce temps-là, en concluant le mariage, on ne se souciait que des avantages matériels qu’il pouvait procurer et l’amour n’était point pris en considération. On lui réservait exactement la même place qu’occupaient d’autres distractions : c’était un luxe que pouvait se permettre un citoyen ayant rempli tous ses devoirs à l’égard de l’État.

Le « savoir aimer », qualité tant appréciée par l’idéologie bourgeoise, pour autant que l’amour ne sorte pas du cadre de la morale bourgeoise, n’entrait pas en ligne de compte dans le monde ancien lorsqu’on déterminait les « vertus » et les qualités de l’homme. On n’apprenait, dans l’antiquité, que le sentiment de l’amitié. L’homme qui accomplissait des exploits et risquait sa vie pour l’ami était célébré à l’égal d’un héros et son acte considéré comme une expression de la « vertu morale ». Par contre, l’homme risquant sa vie pour la femme qu’il aime n’encourait que la désapprobation générale, quelquefois même le mépris. Les écrits anciens qualifient d’erreur les amours de Pâris et de la belle Hélène, qui ont entraîné la guerre de Troie, guerre dont le « malheur » de tous fut la conséquence.

Le monde antique ne voyait que dans l’amitié les sentiments capables de consolider, entre les individus d’une même tribu, les liens spirituels qui rendaient plus stable l’organisme social, encore faible à cette époque. Par contre, plus tard, l’amitié cesse d’être considérée comme une vertu morale.

Dans la société bourgeoise, bâtie sur des principes d’individualisme, de concurrence effrénée et d’émulation, il n’y a point de place pour l’amitié, en tant que facteur moral. Le siècle capitaliste considère l’amitié comme une manifestation de « sentimentalité » et comme une faiblesse d’esprit complètement inutile, nuisible même pour l’accomplissement des tâches bourgeoises de classe. L’amitié devient un objet de raillerie. Castor et Pollux n’auraient provoqué qu’un sourire condescendant à New York ou dans la City de Londres d’aujourd’hui. Et la société féodale non plus ne reconnaissait pas que le sentiment d’amitié fût une qualité à développer et à encourager chez les hommes.

La domination féodale était fondée sur la stricte observation des intérêts des familles nobles. La vertu était moins déterminée par les rapports des membres de la société d’alors entre eux que par les devoirs d’un membre de la famille envers celle-ci et ses traditions. Le mariage était entièrement dominé par les intérêts de la famille et le jeune homme (la jeune fille n’ayant pas voix au chapitre) qui se choisissait une femme à l’encontre de ces intérêts encourait le blâme le plus sévère. Aux temps de la féodalité, il ne convenait pas de placer les sentiments personnels au-dessus des intérêts de la famille, et celui qui n’en tenait pas compte était regardé comme un « paria ». D’après les idées de la société féodale, l’amour et le mariage ne devaient guère être une seule et même chose.

Néanmoins, c’est au temps de la féodalité que le sentiment d’amour entre les êtres de sexe différent acquit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un certain droit de cité. A première vue, il semble étrange que l’amour ait été reconnu en ce temps d’ascétisme, de mœurs brutales et cruelles, de violence et de règne du droit d’empiètement. Mais, si l’on regarde de plus près les causes qui ont provoqué la reconnaissance de l’amour comme un phénomène social non seulement légitime, mais même désirable, il apparaît clairement par quoi cette reconnaissance était déterminée.

L’amour – dans certains cas et avec le concours de certaines circonstances – peut pousser l’être amoureux à accomplir des actes dont il serait incapable dans un autre état d’esprit. Cependant, la chevalerie exigeait de chacun de ses membres de hautes vertus, d’ailleurs strictement personnelles, dans le domaine militaire, comme l’intrépidité, la bravoure, l’endurance, etc… A cette époque, ce n’est pas tant l’organisation de l’armée que les qualités individuelles des combattants qui décidaient du sort des batailles. Le chevalier amoureux de son inaccessible « dame de cœur » accomplissait plus facilement des « miracles de bravoure », triomphait plus facilement dans les tournois, sacrifiait plus aisément sa vie au nom de la belle. Le chevalier amoureux était possédé par le désir de « se distinguer », afin de gagner, par ce moyen, les bonnes grâces de son aimée.

L’idéologie chevaleresque a tenu compte de ce fait, et tout en reconnaissant que l’amour entraîne chez l’être humain un état psychologique utile aux tâches de classe de la classe féodale, elle lui a donné néanmoins un cadre bien déterminé. En ce temps-là, l’amour des époux n’était pas apprécié ni chanté par les poètes : ce n’est pas sur lui que reposait la famille vivant dans les châteaux-forts. L’amour, en tant que facteur social, n’était goûté que quand il s’agissait des sentiments amoureux du chevalier envers la femme d’autrui, sentiments qui lui faisaient accomplir des exploits. D’autant plus inaccessible était la femme élue, d’autant plus le chevalier devait-il chercher à gagner ses bonnes grâces en déployant des vertus et des qualités requises dans son monde (intrépidité, endurance, ténacité, bravoure, etc.).

D’ordinaire, les chevaliers se choisissaient une « dame de cœur » parmi les femmes les moins accessibles. C’était, le plus souvent, la femme du suzerain, quelquefois la reine. Seul un tel « amour spirituel », l’amour sans satisfactions charnelles, qui poussait le chevalier aux exploits héroïques et le forçait à accomplir des miracles de bravoure, était cité en exemple et considéré comme une « vertu ». Les chevaliers ne choisissaient jamais l’objet de leur adoration parmi les jeunes filles. Quelques haut placée que fût une jeune fille, l’amour que le chevalier éprouvait pour elle pouvait conduire au mariage ; alors disparaissait inévitablement le moteur psychologique qui le poussait aux exploits. C’est cela que n’admettait pas la morale féodale. De là vient que l’idéal d’ascétisme (d’abstinence sexuelle) voisinait avec l’élévation du sentiment amoureux au rang d’une vertu morale. Dans leur zèle de purifier l’amour de tout ce qui était charnel, « coupable », de le transformer en un sentiment abstrait, les chevaliers en venaient à de monstrueuses perversions : ils choisissaient comme « dame de cœur » une femme qu’ils n’avaient jamais vue, ils s’inscrivaient dans les amoureux de la « vierge Marie »… (On ne saurait aller plus loin.) L’idéologie féodale voyait avant tout dans l’amour un stimulant qui renforçait les qualités nécessaires aux chevaliers ; « l’amour spirituel », l’adoration par le chevalier de sa dame de cœur servaient les intérêts de la caste féodale. C’est cette considération qui déterminait lors de l’épanouissement de la féodalité, l’idée qu’on se faisait de l’amour. Un chevalier, qui n’aurait pas hésité à cloîtrer ou même à tuer sa femme pour une trahison charnelle, pour « l’adultère », était extrêmement flatté lorsqu’un autre chevalier la choisissait comme « dame de cœur » et ne l’empêchait pas de se constituer une cour d’ « amis spirituels ». Mais tout en chantant et élevant l’amour spirituel, la morale féodale chevaleresque n’exigeait point du tout que l’amour règne dans les relations sexuelles matrimoniales ou autres. L’amour était une chose, et le mariage en était une autre. L’idéologie féodale distinguait entre ces deux notions. Elles ne furent unies dans la suite que par la morale de la classe bourgeoise qui prit son essor dans les quatorzième et quinzième siècles. C’est pourquoi, au temps du moyen âge, à côté des sentiments amoureux élevés et raffinés, nous nous heurtons à une telle brutalité de mœurs dans le domaine des relations sexuelles. Les relations sexuelles, en dehors du mariage, de même que dans le mariage le plus légitime, privées du sentiment d’amour capable de les transformer, se ramenaient à un simple acte physiologique. L’Église avait l’air d’anathématiser la débauche, mais en réalité, tout en encourageant en paroles l’ « amour spirituel », elle patronnait les relations bestiales entre les sexes. Le chevalier qui ne quittait pas l’emblème de la dame de cœur, qui composait en son honneur les vers les plus tendres, qui risquait sa vie pour mériter simplement un sourire d’elle, violait tranquillement une jeune fille de la ville ou ordonnait à son gérant de faire venir au château les plus jolies paysannes d’alentour, simplement pour se distraire. De leur côté, les femmes des chevaliers ne manquaient pas l’occasion de goûter aux joies charnelles à l’insu du mari avec les troubadours ou les pages, quelquefois même elles ne refusaient pas leurs caresses à des valets qui leur plaisaient, malgré tout leur mépris pour la « valetaille ». Avec l’affaiblissement de la féodalité et la création de nouvelles conditions de vie dictées par les intérêts de la bourgeoisie naissante, un nouvel idéal moral de rapports entre les sexes se forme peu à peu. Rejetant l’idéal « d’amour spirituel », la bourgeoisie prend la défense des droits de la chair si foulés aux pieds, et apporte en amour la fusion du principe physique et du principe spirituel. D’après la morale bourgeoise on ne peut guère, à l’instar de la caste chevaleresque, distinguer entre l’amour et le mariage ; au contraire, le mariage devrait être déterminé par l’inclination réciproque des époux. Il est évident qu’en pratique et pour des calculs matériels, la bourgeoisie violait souvent ce commandement moral, mais la reconnaissance même de l’amour comme fondement du mariage avait de solides raisons de classe.

Sous le régime féodal, la famille était cimentée à la base par les traditions de la noblesse. Le mariage était en fait indissoluble ; sur le couple marié pesaient les commandements de l’Église, l’autorité illimitée des chefs de famille, l’ascendant des traditions, la volonté du suzerain.

La famille bourgeoise se formait dans d’autres conditions ; sa base n’était point la possession des richesses patrimoniales, mais l’accumulation du capital. La famille était alors la gardienne vivante des richesses ; mais pour que l’accumulation s’accomplisse plus rapidement, il était important pour la classe bourgeoise que le bien acquis par le mari et le père soit dépensé avec « économie » et d’une façon intelligente ; il fallait que la femme soit non seulement une « bonne maîtresse de maison », mais aussi l’amie et l’auxiliaire du mari.

Avec l’établissement des rapports capitalistes, seule la famille dans laquelle il y avait collaboration étroite entre tous les membres intéressés à l’accumulation des richesses avait des assises solides. Mais la collaboration pouvait être réalisée d’autant mieux qu’il y avait plus de liens de cœur et d’esprit pour unir les époux entre eux et les enfants aux parents.

La nouvelle structure économique de cette époque – à partir de la fin du quatorzième et du début du quinzième siècle – donne naissance à la nouvelle idéologie. les notions d’amour et de mariage changent peu à peu d’aspect. Le réformateur religieux Luther, et avec lui tous les penseurs et hommes d’action de la Renaissance et de la Réforme (15e-16e siècles) mesuraient très bien la force sociale que renfermait le sentiment de l’amour. Sachant que pour la solidité de la famille – unité économique à la base du régime bourgeois – il fallait l’union intime de tous ses membres, les idéologues révolutionnaires de la bourgeoisie naissante proclamèrent un nouvel idéal moral de l’amour : l’amour qui unit les deux principes.

Les réformateurs d’alors raillaient impitoyablement « l’amour spirituel » des chevaliers qui obligeait le chevalier amoureux à se morfondre dans ses aspirations amoureuses sans espoir de les satisfaire. les idéologues bourgeois, les hommes de la Réforme reconnurent la légitimité des saines exigences de la chair. Le monde féodal divisait l’amour en simple acte sexuel (rapports sexuels dans le mariage ou dans le concubinage) et en sentiment « élevé » platonique (l’amour qu’éprouvait le chevalier pour sa dame de cœur). L’idéal moral de la classe bourgeoise faisait entrer dans la notion de l’amour aussi bien la saine attraction charnelle des sexes que l’attachement psychique. L’idéal féodal distinguait entre le mariage et l’amour. La bourgeoisie liait les deux notions. Pour elle la notion de l’amour et celle du mariage était d’égale valeur.

Évidemment, en pratique, la bourgeoisie violait son propre idéal, mais alors qu’à l’époque féodale on ne soulevait même pas la question d’inclination mutuelle, la morale bourgeoise exigeait que, même dans le cas où le mariage se concluait pour des raisons purement matérielles, les époux aient l’air de s’aimer.

Les préjugés de la féodalité quant à l’amour et au mariage ont survécu jusqu’à notre époque et se sont accommodés pendant des siècles de la moralité bourgeoise. Aujourd’hui encore, les membres des familles couronnées et la haute aristocratie qui les entoure professent ces conceptions. Dans ces milieux-là, on trouve « ridicule » et choquant un mariage d’inclination. Les jeunes princes et princesses doivent encore se soumettre à la tyrannie des traditions de la race et des calculs politiques et unir leur vie avec un être qu’ils n’aiment pas. L’histoire connaît beaucoup de drames semblables à celui du malheureux fils de Louis XV qui allait à son mariage secret malgré la douleur qu’il éprouvait de la mort de sa première femme ardemment aimée.

La subordination du mariage à ces considérations existe également chez les paysans. La famille paysanne se distingue en cela de la famille bourgeoise de la ville ; elle est avant tout une unité économique de travail. Les intérêts économiques dominent tellement la famille paysanne que les liens psychiques y jouent un rôle tout à fait secondaire. Dans une famille d’artisans du Moyen âge, il n’était point non plus question d’amour lorsqu’on concluait un mariage. Au temps des corporations d’artisans, la famille était aussi une unité de production et reposait sur un principe économique de travail. L’idéal d’amour dans le mariage ne commence à apparaître chez la classe bourgeoise qu’au moment où la famille cesse peu à peu d’être unité de production pour devenir unité de consommation et gardienne du capital accumulé.

Mais, tout en proclamant le droit des « deux cœurs aimants » à s’unir, même à l’encontre des traditions de la famille, tout en raillant « l’amour spirituel » et l’ascétisme, tout en affirmant que l’amour est la base du mariage, la morale bourgeoise lui traça néanmoins d’étroites limites. L’amour n’était légitime que dans le mariage ; ailleurs, il était considéré comme immoral. Un tel idéal était dicté par des considérations économiques : il s’agissait d’empêcher la dispersion du capital parmi les enfants collatéraux. Toute la morale bourgeoise avait pour fonction de contribuer à la concentration du capital. L’idéal d’amour était constitué par le couple marié s’appliquant à augmenter le bien-être et les richesses du noyau familial isolé du reste de la société. Là où se heurtaient les intérêts de la famille et de la société, la morale bourgeoise décidait en faveur de la famille. (Par exemple : la condescendance non du droit, mais de la morale bourgeoise à l’égard des déserteurs, la justification morale d’un administrateur délégué ruinant, pour augmenter le bien-être de sa famille, ses actionnaires qui lui avaient confié leurs fonds, etc.). Avec l’esprit utilitaire qui lui est propre, la bourgeoisie cherchait à tirer profit de l’amour en faisant de ce sentiment un moyen de consolider les liens de la famille.

Il va de soi que le sentiment d’amour se trouvait bien à l’étroit dans les limites que l’idéologie bourgeoise lui avait tracées. les « conflits d’amour » naissaient et se multipliaient à l’infini, et ils trouvèrent leur expression dans le nouveau genre littéraire que la classe bourgeoise fit naturellement dans les romans. L’amour sortait constamment des limites matrimoniales sous forme de liaisons libres ou d’adultère, que la morale bourgeoise condamnait, mais qui fleurissait en pratique.

L’idéal bourgeois de l’amour ne correspond pas aux besoins de la couche la plus nombreuse de la population – aux besoins de la classe ouvrière. il ne correspond pas non plus aux genre de vie des travailleurs intellectuels. De là cet intérêt, dans les pays au capitalisme très développé, pour les problèmes du sexe et de l’amour ; de là ces recherches passionnées pour résoudre cette question angoissante qui date de plusieurs siècles : comment établir les rapports entre les sexes de façon à augmenter la totalité du bonheur humain, sans nuire aux intérêts de la collectivité ?

La même question se pose naturellement aussi à la jeunesse laborieuse en Russie. Un coup d’œil rapide sur l’évolution des relations matrimoniales et d’amour vous aidera, mon jeune camarade, à vous pénétrer de cette vérité que l’amour n’est point une « affaire privée » comme cela semble à première vue. L’amour est un précieux facteur social et psychique que l’humanité manie instinctivement dans l’intérêt de la collectivité durant toute l’histoire. Il appartient à l’humanité laborieuse, armée de la méthode scientifique du marxisme et mettant à profit l’expérience du passé, de comprendre quelle place, dans les relations sociales, la nouvelle humanité doit réserver à l’amour. Quel est donc l’idéal d’amour qui répond aux intérêts de la classe qui lutte pour sa domination ?

III - L’amour-camaraderie

La nouvelle société communiste laborieuse s’édifie sur le principe de camaraderie, de solidarité. Mais qu’est-ce que la solidarité ? Ce n’est pas seulement la conscience de la communauté d’intérêts, mais c’est aussi les liens de cœur et d’esprit établis entre les membres de la collectivité laborieuse. Le régime social bâti sur la solidarité et la collaboration exige cependant que la société en question possède à un très haut degré de développement « la capacité potentielle de l’amour », c’est-à-dire la capacité des sensations sympathiques.

A défaut de telles sensations, la solidarité ne peut être assurée. C’est pourquoi justement l’idéologie prolétarienne cherche à éduquer et à renforcer chez chaque membre de la classe ouvrière le sentiment de sympathie à l’égard des souffrances et des besoins de ses camarades de classe, ainsi que la compréhension des aspirations d’autrui et la conscience de sa liaison avec d’autres membres de la collectivité. Mais toutes ces « sensations sympathiques » – délicatesse, sensibilité, sympathie – découlent d’une même source commune : la capacité d’aimer, d’aimer non plus dans le sens étroitement sexuel, mais dans le sens plus large de ce mot.

L’amour est un sentiment qui lie les individus entre eux : il est donc pour ainsi dire un sentiment d’ordre organique. Que l’amour soit une très grande force de liaison, la bourgeoisie le comprenait et le saisissait très bien. C’est pourquoi, en cherchant à consolider la famille, l’idéologie bourgeoise fit une vertu morale de l’ « amour entre époux » : être un « bon père de famille » était, aux yeux de la bourgeoisie, une très grande et très précieuse qualité de l’homme.

Le prolétariat, de son côté, doit escompter le rôle social et psychologique que le sentiment d’amour, aussi bien dans le sens étendu du mot qu’en ce qui concerne les rapports entre les sexes, peut et doit jouer pour renforcer des liens, non dans le domaine des relations matrimoniales et de famille, mais dans celui du développement de la solidarité collective.

Quel est donc l’idéal d’amour de la classe ouvrière ? Quels sont les sentiments que l’idéologie prolétarienne met à la base des rapports entre les sexes ?

Nous avons déjà constaté, mon jeune ami, que chaque époque possède son propre idéal d’amour, que chaque classe cherche, dans son propre intérêt, à mettre dans la notion morale de l’amour son contenu propre. Chaque degré de civilisation apportant à l’humanité des sensations morales et intellectuelles plus richement nuancées, fait teindre en une couleur particulière les tendres ailes de l’Eros. L’évolution dans le développement de l’économie et des mœurs sociales était accompagnée des modifications qu’on apportait à la notion de l’amour. Certaines nuances de ce sentiment se renforçaient, d’autres, par contre, s’atténuaient ou disparaissaient complètement.

De simple instinct biologique — l’instinct de la reproduction — propre à tous les êtres vivants supérieurs ou inférieurs divisés en sexes, l’amour, évoluant depuis les milliers d’années qu’existe la société humaine, s’enrichissant sans cesse de nouvelles sensations psychiques, devint un sentiment très compliqué. De phénomène biologique, l’amour devint un facteur social et psychologique. Sous la pression des forces économiques et sociales, l’instinct biologique de la reproduction qui détermina les rapports des sexes aux premiers degrés du développement de l’humanité s’est dirigé dans deux sens diamétralement opposés. D’une part, le sain instinct sexuel — l’attraction physique l’un vers l’autre de deux êtres de sexe différent dans le but de la reproduction — sous la pression de monstrueux rapports économiques et sociaux, surtout sous la domination du capitalisme, dégénéra en une luxure malsaine. L’acte sexuel devint un but en soi, un moyen de se procurer « une volupté de plus », une paillardise exacerbée par les excès, les perversions, les aiguillons nocifs de la chair. L’homme s’unit à la femme non pas parce qu’un sain courant sexuel l’attire puissamment vers cette femme-là, mais parce qu’il cherche la femme, sans éprouver aucun besoin sexuel, et il la cherche dans le seul but de provoquer ce besoin, grâce à l’intimité de cette femme. Il se procure ainsi une volupté par le fait même de l’acte sexuel. La prostitution repose là-dessus. Si l’intimité de la femme ne provoque pas l’excitation attendue, les hommes, blasés par les excès sexuels, recourent à toutes sortes de perversions.

C’est là une déviation de l’instinct biologique vers une luxure malsaine, qui l’éloigne de sa source première.

D’autre part, l’attraction physique des deux sexes s’est compliquée, au courant des siècles de vie sociale de l’humanité et des changements de civilisation, de toute une gamme de sentiments. Dans sa forme actuelle, l’amour est un état psychique très complexe, depuis très longtemps déjà détaché de sa source première, l’instinct biologique de reproduction, et qui souvent se trouve même en contradiction avec lui. L’amour est un conglomérat de toute sorte de sentiments : amitié, passion, tendresse spirituelle, pitié, inclination, habitude, etc., etc. Il devient difficile, étant donnée une telle complexité, d’établir le lien di¬rect entre « l’Eros sans ailes » (attraction phy¬sique des sexes) et « l’Éros aux ailes déployées » (attraction psychique). L’amour-amitié dans lequel il n’existe même pas un atome d’attraction phy¬sique, l’amour spirituel envers la cause, l’idée, l’amour impersonnel de la collectivité — tout cela témoigne que le sentiment d’amour s’est déta¬ché de sa base biologique et à quel point il s’est idéalisé.

Mais ce n’est pas tout. Souvent, entre les diver¬ses manifestations de l’amour, surgit une contra¬diction flagrante, la lutte commence. L’amour envers « la cause aimée » (non pas envers la cause tout simplement, mais justement envers la cause aimée) ne cadre pas avec l’amour envers l’élu ou l’élue du cœur) ; l’amour envers la col¬lectivité entre en conflit avec le sentiment d’amour envers la femme, le mari, les enfants. L’amour-amitié est en contradiction avec l’amour-passion, Dans un cas, l’amour est dominé par l’harmonie psychique ; dans l’autre, il a pour base « l’har¬monie des corps ».

L’amour a revêtu de multiples aspects. Au point de vue des émotions d’amour, ce que res¬sent l’homme d’aujourd’hui chez lequel des siè¬cles d’évolution culturelle ont développé et éduqué les différentes nuances de ce sentiment, se trouve à l’étroit dans ce qu’exprime le mot, trop général et vague, d’amour.

La multiplicité du sentiment d’amour crée, sous la domination de l’idéologie et des mœurs bour¬geoises capitalistes, une série de pénibles et in¬solubles drames moraux. Déjà à partir de la fin du XIXe siècle, la multiplicité du sentiment d’amour devint le thème favori des écrivains psychologues. « L’amour envers deux » et même « envers trois », préoccupait et embarrassait par son « énigme » les nombreux représentants réfléchis de la culture bourgeoise. Cette complexité de l’âme, ce dédoublement du sentiment, notre grand penseur publiciste A. Herzen, a cherché à les élucider dans les années du siècle passé, dans son roman intitulé : A qui la faute ? Tchernychevski, également, a cherché a résoudre ce pro¬blème, dans sa nouvelle sociale : Que faire ? . Le dédoublement du sentiment d’amour, sa mul¬tiplicité ont souvent préoccupé les plus grands écrivains de la Scandinavie : Hamsun, Ibsen, Bjørnson, Geijerstam. Ce thème, on le rencon¬tre souvent dans les écrits des littérateurs français du siècle dernier. Romain Rolland, très proche du communisme, s’en occupe aussi bien que Maeterlinck, très éloigné de nos conceptions.

Les génies poétiques comme Goethe et Byron et les pionniers aussi hardis dans le domaine des rap¬ports entre les sexes, tels que George Sand, ont cherché à résoudre dans la pratique de la vie ce problème compliqué, cette « énigme de l’amour ». L’auteur du roman A qui la faute ?, Herzen, s’en est rendu compte à la lumière de sa propre expérience, ainsi que de nombreux autres penseurs, poètes, hommes d’État… Mais sous le poids de « l’énigme de la dualité dans l’amour » fléchissent maintenant des hommes qui ne sont pas « grands » du tout, mais qui cherchent vainement la clef de sa solution dans les limites de la pensée bourgeoise. Et cependant, cette clef est entre les mains du prolétariat. La solution de ce problème appartient à l’idéologie et au genre de vie de la nouvelle humanité laborieuse.

Nous parlons, ici, de la dualité du sentiment d’amour, des complexités de « l’Éros aux ailes déployées », mais une telle dualité ne peut être confondue avec les relations sexuelles d’un homme avec plusieurs femmes, ou d’une femme avec plusieurs hommes. La polygamie à laquelle le sen¬timent ne participe pas peut entraîner des consé¬quences néfastes (épuisement précoce de l’orga¬nisme, augmentation des chances dans les condi¬tions actuelles de contracter une maladie véné¬rienne, etc.), mais de telles liaisons ne créent pas des « drames moraux ». Les « drames », les con¬flits ne surgissent que lorsqu’on est en présence de l’amour dans toutes ses nuances et manifes¬tations diverses. Une femme peut aimer un homme par « l’esprit » seulement, au cas où ses pensées, ses aspirations, ses désirs s’harmonisent avec les siens ; et elle peut être attirée vers un autre par un puissant courant d’affinité physique. A l’égard d’une femme, un homme éprouve un sentiment d’une tendresse pleine de ménagements, d’une pitié pleine de sollicitude, et dans une autre il trouve un appui, la compréhension des meilleures aspirations de « son moi ». A laquelle de ces deux femmes doit-il accorder la plénitude de l’Éros ? Et pourquoi doit-il s’arracher, se mutiler l’âme si la plénitude de son être ne peut être atteinte que s’il maintient ces deux liens ?

Sous le régime bourgeois, un tel dédoublement de l’âme et du sentiment entraîne d’inévitables souffrances. Pendant des siècles, l’idéologie bâtie sur l’instinct de la propriété, inculquait aux hom¬mes que le sentiment,d’amour doit avoir comme base le principe de propriété. L’idéologie bourgeoise enfonçait dans la tête des hommes que l’amour donne le droit de posséder entièrement et sans par¬tage le cœur de l’être aimé. Un tel idéal, une telle exclusivité dans l’amour découlait naturellement de la forme établie du mariage par couples et de l’idéal bourgeois « d’amour absorbant » entre deux époux. Mais cet idéal peut-il correspondre aux in¬térêts de la classe ouvrière ? N’est-il pas impor¬tant et désirable au contraire du point de vue de l’idéologie prolétarienne que les sensations des hommes deviennent plus riches et plus multiples ? La multiplicité de l’âme ne constitue-t-elle pas jus¬tement un fait qui facilite le développement et l’éducation des liens de cœur et d’esprit par les¬quels se consolidera la collectivité laborieuse ? Plus sont nombreux les fils tendus de l’âme à l’âme, du cœur au cœur, du cerveau au cerveau, plus est solide l’esprit de solidarité et plus faci¬lement se réalise l’idéal de la classe ouvrière : la camaraderie et l’unité.

L’exclusivité dans l’amour de même que « l’ab¬sorption » par l’amour ne peuvent pas, du point de vue de l’idéologie prolétarienne, constituer l’idéal d’amour déterminant les rapports entre les sexes. Au contraire, le prolétariat en constatant la multiplicité de « l’Eros aux ailes déployées » ne s’effraie point de cette découverte et n’en éprouve point d’indignation morale à l’instar de l’hypocrite bourgeoisie. Au contraire, le prolétariat cherche à imprimer à ce phénomène (qui est le résultat de causes sociales compliquées) une direction qui corresponde à ses buts de classe au moment de la lutte et de l’édification de la société communiste.

La multiplicité de l’amour n’est pas, par elle-même, en contradiction avec les intérêts du pro¬létariat ? Au contraire, elle facilite le triomphe de l’idéal d’amour dans les rapports entre les sexes qui se forment et se cristallisent déjà à l’intérieur de la classe ouvrière : l’amour-camaraderie.

L’humanité du patriarcat se représentait l’amour sous forme d’affection entre les parents (l’amour des sœurs et des frères, l’amour envers les parents). Le monde antique mettait au-dessus de tout l’amour-amitié. Le monde féodal faisait un idéal de l’amour « spirituel » du chevalier, amour détaché du mariage et qui n’était pas lié à la satisfaction de la chair. L’idéal d’amour pour la morale bourgeoise était l’amour d’un couple uni par le mariage légitime.

L’idéal d’amour de la classe ouvrière découle de la collaboration dans le travail, et de la solidarité dans l’esprit et la volonté de tous ses membres hommes et femmes, il se distingue naturellement par sa forme et par son contenu de la notion d’amour d’autres époques de civilisation. Mais qu’est-ce donc que « l’amour-camaraderie » ? Cela ne signifie-t-il pas que la sévère idéologie de la classe ouvrière, forgée dans une atmosphère de lutte pour la dictature ouvrière s’apprête à chas¬ser impitoyablement le tendre Éros ailé ? Non pas. L’idéologie de la classe ouvrière non seulement ne supprime pas « l’Éros aux ailes déployées » mais au contraire, elle prépare la reconnaissance du sentiment d’amour en tant que force sociale et psychique.

L’hypocrite morale de la culture bourgeoise arrachait impitoyablement des plumes aux ailes à couleurs chatoyantes de l’Éros en l’obligeant à ne visiter que le « couple légalement marié ». En dehors du mariage, il n’y avait pour l’idéologie bourgeoise que l’Éros sans ailes, l’Éros déplumé – l’attraction passagère des sexes sous forme des caresses achetées (la prostitution) ou volées (l’adultère).

Au contraire, la morale de la classe ouvrière rejette nettement la forme extérieure qui préside aux relations d’amour entre les sexes. Pour les tâches de classe du prolétariat il est complètement indifférent que l’amour prenne la forme d’une union durable ou qu’il trouve son expression sous forme de liaison passagère. L’idéologie de la classe ouvrière ne fixe point de limites formelles à l’amour. Mais par contre elle se soucie déjà du contenu de l’amour, des nuances de sentiments et d’émotions qui lient les deux sexes. Dans ce sens l’idéologie de la classe ouvrière poursuivra bien plus impitoyablement « l’Éros sans ailes » (luxure, satisfaction unilatérale de la chair au moyen de la prostitution, transformation de l’ « acte sexuel » en un but en soi, ce qui le range parmi les « plaisirs faciles », etc.) que ne le faisait la morale bourgeoise. « L’Éros sans ailes » est en contra¬diction avec les intérêts de la classe ouvrière. En premier lieu il entraîne inévitablement les excès et l’épuisement physique, ce qui diminue la ré¬serve d’énergie de l’humanité. En deuxième lieu il appauvrit l’âme en empêchant le développe¬ment des liens psychiques et des sensations sym¬pathiques. En troisième lieu il repose sur l’iné¬galité des droits dans les rapports des sexes, sur la dépendance de la femme envers l’homme, sur la fatuité ou l’insensibilité de l’homme, ce qui nuit au sentiment de camaraderie. L’action de « l’Eros aux ailes déployées » est tout à fait différente.

Évidemment à la base de « l’Eros aux ailes dé¬ployées », de même qu’à celle de l’Eros sans ailes se trouve l’attraction physique des sexes, mais la différence c’est que dans un être éprouvant un sentiment d’amour à l’égard d’un autre, s’éveillent et se manifestent justement les qualités d’âme dont les constructeurs de la nouvelle culture ont besoin : sensibilité, délicatesse, désir d’aider autrui. L’idéo¬logie bourgeoise exigeait que l’homme ou la femme fasse montre de ces qualités rien qu’à l’égard de l’élu ou l’élue, à l’égard d’une seule femme ou d’un seul homme. Ce qui est surtout cher, par contre, à l’idéologie prolétarienne, c’est que ces qualités-là soient éveillées et éduquées dans l’hom¬me et qu’elles se manifestent non seulement dans ses rapports avec l’objet aimé mais aussi dans ses rapports avec tous les membres de la collec¬tivité.

Les nuances et les sentiments qui prédominent dans « l’Eros aux ailes déployées » sont indiffé¬rents au prolétariat : que ce soient les tendres tons de la complexion amoureuse ou les chaudes couleurs de la passion, ou la communauté et l’har¬monie d’esprit. Une seule chose importe : c’est que dans toutes ces nuances et manifestations d’amour il existe des éléments psychiques qui développent le sentiment de camaraderie.

La reconnaissance des droits réciproques et l’art de respecter l’individualité d’un autre, même dans l’amour, le ferme appui mutuel et le souci d’aspi¬rations collectives, tel est l’idéal de l’amour-camaraderie que se forge l’idéologie prolétarienne à la place de l’idéal d’amour conjugal « absorbant » et « exclusif » de la morale bourgeoise.

L’amour-camaraderie, c’est l’idéal dont le prolé¬tariat a besoin dans la période difficile et grosse de responsabilité où il lutte pour instituer sa dictature ou pour la maintenir. Mais on ne peut douter que dans la société communiste une fois réalisée, l’amour, « l’Eros aux ailes déployées », se présentera sous une tout autre forme, revêtira un aspect tout différent de celui qu’il a aujour¬d’hui, un aspect complètement inconnu de nous. Les « liens sympathiques » entre les membres de la nouvelle société se développeront et se fortifieront entre temps, la « capacité d’aimer » grandira et l’amour-solidarité deviendra un animateur, comme la concurrence et l’égoïsme l’étaient pour le régime bourgeois. Le collectivisme d’esprit et de volonté vaincra l’individualisme se suffisant à lui-même. Le « froid de la solitude morale », que les hommes cherchaient souvent à éviter en régime bourgeois, dans l’amour et le mariage, disparaîtra : les hommes seront liés entre eux par d’innombrables fils, tant de cœur que d’esprit. Les sentiments des hommes se modifieront pour faire place à l’intérêt grandissant envers la chose publique. L’inégalité entre les sexes et toutes les dépendances de la femme envers l’homme disparaîtront sans laisser de traces, complètement ensevelies dans l’oubli.

Dans cette société nouvelle, collectiviste par son esprit et ses émotions et que caractériseront l’union joyeuse et les relations fraternelles entre les membres de la collectivité laborieuse et créatrice, l’Éros prendra une place honorable en tant que sentiment multipliant la joie humaine. Quel sera cet Éros transfiguré ? La fantaisie la plus hardie est impuissante à en saisir l’aspect. Ceci seul est indiscutable : plus fortement sera soudée la nouvelle humanité par des liens durables de so¬lidarité, plus elle sera intimement unie dans tous les domaines de la vie, de la création, et des rap¬ports mutuels, et moins il restera de place pour l’amour dans le sens contemporain du mot. L’amour contemporain pèche toujours par ce fait qu’il absorbe toutes les pensées et tous les senti¬ments des « cœurs aimants » et isole et détache de la collectivité le couple aimant. Un tel détache¬ment du « couple aimant », un tel isolement moral deviendra non seulement inutile, mais psycholo-giquement irréalisable, dans une société où les intérêts, les tâches, les aspirations de tous les mem¬bres seront intimement liés. Dans ce monde nou¬veau, la forme reconnue, normale et désirable des rapports entre les sexes aura probablement pour base la saine, la libre, la naturelle attraction des sexes (sans perversions et sans excès) ; elle aura pour base « l’Éros transfiguré ».

Mais nous sommes au tournant où se rencontrent les deux civilisations. Et dans cette période transitoire où les deux mondes s’empoignent chau¬dement sur tous les fronts, y compris le front idéologique, le prolétariat est intéressé à faciliter par tous les moyens l’accumulation la plus rapide des « sensations sympathiques ». Dans cette période, l’idéal moral déterminant les relations sexuelles n’est point le brutal instinct sexuel, mais les multiples sensations éprouvées aussi bien par la femme que par l’homme, d’amour-camaraderie. Pour correspondre à la nouvelle morale prolétarienne qui se forme, ces sensations doivent reposer sur les trois postulats suivants :

• Egalité des rapports mutuels (sans la suffisance masculine et sans la dissolution servile de son individualité dans l’amour de la part de la femme) ;

• Reconnaissance par l’un des droits de l’autre et réciproquement, sans prétendre posséder sans partage le cœur et l’âme de l’être aimé (sentiment de propriété, nourri par la civilisation bourgeoise) ;

• Sensibilité fraternelle, art de saisir et de com¬prendre le travail psychique de l’être aimé (la ci¬vilisation bourgeoise n’exigeait cette sensibilité dans l’amour que chez la femme).

Mais, tout en proclamant les droits de « l’Eros aux ailes déployées » (de l’amour), l’idéologie de la classe ouvrière subordonne en même temps l’amour des membres de la collectivité laborieuse, les uns envers les autres, à un sentiment plus puissant, à un sentiment de devoir envers la col¬lectivité. Quelque grand que soit l’amour unissant deux individus de sexe différent, quelque nom¬breux que soient les liens de cœur et d’esprit exis¬tent entre eux, les mêmes liens avec la collectivité doivent être plus forts et plus nombreux et pour ainsi dire plus organiques. La morale bourgeoise disait : tout pour l’homme aimé. La morale prolétarienne prescrit : tout pour la collectivité.

Mais j’entends déjà votre question, mon jeune ami : Soit, dites-vous, que les relations d’amour sur la base de l’esprit fraternel deviennent l’idéal de la classe ouvrière, mais cet idéal, cette nouvelle « mesure morale » de l’amour, ne pèsera-t-elle pas lourdement sur les sentiments d’amour ? Ne chiffonnera-t-elle pas, ne mutilera-t-elle pas les tendres ailes de « l’ombrageux Eros » ? Ayant li¬béré l’amour des chaînes de la morale bour¬geoise, ne lui en créons-nous pas de nouvelles ?

Oui, mon jeune ami, vous avez raison. L’idéologie du prolétariat, tout en rejetant la « morale » bourgeoise dans le domaine des relations matrimoniales, se forge inévitablement sa propre mo¬rale de classe, ses nouvelles règles des rapports entre les sexes, qui correspondent mieux aux tâches de la classe ouvrière, qui éduquent les sen¬timents de ses membres et qui par là constituent, jusqu’à un certain point, des chaînes pour le sentiment. Dans la mesure où il s’agit d’amour patronné par l’idéologie bourgeoise, le prolétariat arrachera incontestablement un grand nombre de plumes aux ailes de l’Éros, tel que cette idéologie se le représente. Mais regretter que la classe la¬borieuse marque également de son sceau les rapports entre les sexes afin de faire correspondre le sentiment d’amour à la tâche qui est la sienne, ce n’est pas regarder l’avenir. Il est évident qu’à la place d’anciennes plumes arrachées aux ailes de l’Éros, la classe ascendante en fera croître d’autres, d’une beauté, d’une puissance et d’un éclat encore inconnus. N’oubliez pas, mon jeune ami, que l’amour change inévitablement d’aspect et se transforme avec la base économique et culturelle de l’humanité.

Si dans les rapports d’amour s’atténue l’aveugle, l’exigeant, l’absorbant sentiment passionnel, si celui de propriété y disparaît, ainsi que le désir égoïste de s’attacher « pour toujours » l’être aimé, s’il y disparaît enfin la fatuité de l’homme et la renonciation criminelle à son « moi » de la part de la femme, par contre, d’autres éléments précieux de l’amour se développeront. Le respect de la personnalité d’autrui grandira, l’art de compter avec les droits des autres se perfectionnera, la sensibilité réciproque grandira et se développera en même temps la tendance à manifester l’amour non seulement en baisers et embrassades, mais aussi dans l’unité d’action et de volonté dans la création commune.

La tâche de l’idéologie prolétarienne n’est point de chasser l’Eros des rapports sociaux, mais simplement de fournir son carquois de flèches nouvelles de développer le sentiment d’amour entre les sexes selon la plus puissante force psychique nouvelle : la solidarité fraternelle.

Maintenant j’espère, mon jeune ami, qu’il vous apparaîtra clairement que l’intérêt particulier suscité par la question d’amour dans la jeunesse laborieuse n’est point un symptôme de « décadence ». Maintenant, vous pourrez trouver vous-même la place que l’amour doit prendre non seulement dans l’idéologie du prolétariat, mais aussi dans la vie quotidienne de la jeunesse laborieuse. »

Léon Trotsky, « La révolution trahie » :

LES CAUSES SOCIALES DE THERMIDOR

« Nous avons défini le Thermidor soviétique comme la victoire de la bureaucratie sur les masses. Nous avons essayé de montrer les conditions historiques de cette victoire. L’avant-garde révolutionnaire du prolétariat fut en partie absorbée par les services de l’Etat et peu à peu démoralisée, en partie détruite dans la guerre civile, en partie éliminée et écrasée. Les masses fatiguées et déçues n’avaient qu’indifférence pour ce qui se passait dans les milieux dirigeants. Ces conditions, si importantes qu’elles soient, ne suffisent nullement à nous expliquer comment la bureaucratie a réussi à s’élever au-dessus de la société et à prendre pour longtemps en main les destinées de celle-ci ; sa seule volonté eût été en tout cas insuffisante ; la formation d’une nouvelle couche dirigeante doit avoir des causes sociales plus profondes.

La lassitude des masses et la démoralisation des cadres ont aussi contribué au XVIIIe siècle à la victoire des thermidoriens sur les jacobins. Mais un processus organique et historique plus profond s’accomplissait sous ces phénomènes, en réalité secondaires. Les jacobins avaient leur appui dans les couches inférieures de la petite bourgeoisie, soulevées par la puissante vague ; or la révolution du XVIIIe siècle, répondant au développement des forces productives, ne pouvait manquer d’amener enfin au pouvoir la grande bourgeoisie. Thermidor ne fut qu’une des étapes de cette évolution inévitable. Quelle nécessité sociale s’exprime donc dans le Thermidor soviétique ?

Nous avons tenté dans un chapitre précédent de donner une explication préalable du triomphe du gendarme. Force nous est de continuer ici l’analyse des conditions du passage du capitalisme au socialisme et du rôle qu’y joue l’Etat. Confrontons une fois de plus la prévision théorique et la réalité. "Il est encore nécessaire de contraindre la bourgeoisie", écrivait Lénine en 1917, traitant de la période qui devait suivre la conquête du pouvoir, "mais l’organe de la contrainte, c’est déjà la majorité de la population et non plus la minorité, comme ce fut toujours le cas jusqu’à présent... En ce sens, l’Etat commence à dépérir." En quoi s’exprime son dépérissement ? D’abord en ce qu’au lieu "d’institutions spéciales appartenant à la minorité privilégiée" (fonctionnaires privilégiés, commandement de l’armée permanente), la majorité peut elle-même "remplir" les fonctions de coercition. Lénine formule plus loin une thèse indiscutable sous sa forme axiomatique : "Plus les fonctions du pouvoir deviennent celles du peuple entier et moins ce pouvoir est nécessaire." L’abolition de la propriété privée des moyens de production élimine la tâche principale de l’Etat formé par l’histoire : la défense des privilèges de propriété de la minorité contre la très grande majorité.

Le dépérissement de l’Etat commence, d’après Lénine, dès le lendemain de l’expropriation des expropriateurs, c’est-à-dire avant que le nouveau régime ait pu aborder ses tâches économiques et culturelles. Chaque succès dans l’accomplissement de ces tâches signifie une nouvelle étape de la résorption de l’Etat dans la société socialiste. Le degré de cette résorption est le meilleur indice de la profondeur et de l’efficacité de l’édification socialiste. On peut formuler le théorème sociologique suivant : la contrainte exercée par les masses dans l’état ouvrier est directement proportionnelle aux forces tendant à l’exploitation ou à la restauration capitaliste et inversement proportionnelle à la solidarité sociale et au dévouement commun au nouveau régime. La bureaucratie — en d’autres termes, "les fonctionnaires privilégiés et le commandement de l’armée permanente" — répond à une variété particulière de la contrainte que les masses ne peuvent pas ou ne veulent pas appliquer et qui s’exerce d’une façon ou d’une autre contre elles.

Si les soviets démocratiques avaient conservé jusqu’à ce jour leur force et leur indépendance, tout en demeurant tenus de recourir à la coercition dans la même mesure qu’au cours des premières années, ce fait eût suffi à nous inquiéter sérieusement. Quelle ne doit pas être notre inquiétude en présence d’une situation où les soviets des masses ont définitivement quitté la scène, cédant leurs fonctions coercitives à Staline, Iagoda et Cie ! Et quelles fonctions coercitives ! Demandons-nous pour commencer quelle est la cause sociale de cette vitalité opiniâtre de l’Etat et par-dessus tout de sa "gendarmisation". L’importance de cette question est par elle-même évidente : selon la réponse que nous lui donnerons, nous devrons ou réviser radicalement nos idées traditionnelles sur la société socialiste en général ou repousser tout aussi radicalement les appréciations officielles sur l’U.R.S.S.

Prenons dans un numéro récent d’un journal de Moscou la caractéristique stéréotypée du régime soviétique actuel, l’une de ces caractéristiques que l’on répète chaque jour et que les écoliers apprennent par coeur. "Les classes parasites des capitalistes, des propriétaires fonciers et des paysans riches sont à jamais liquidées en U.R.S.S. où l’on a de la sorte mis fin pour toujours à l’exploitation de l’homme par l’homme. Toute l’économie nationale est devenue socialiste et le mouvement Stakhanov grandissant prépare les conditions du passage du socialisme au communisme." (Pravda, 4 avril 1936). La presse mondiale de l’Internationale communiste ne dit pas autre chose, comme de juste. Mais si l’on a mis fin "pour toujours" à l’exploitation, si le pays est réellement engagé dans la voie du communisme, c’est-à-dire dans la phase supérieure, il ne reste à la société qu’à jeter bas, enfin, la camisole de force de l’Etat. Au lieu de quoi — et c’est là un contraste à peine concevable ! — l’Etat soviétique prend un aspect bureaucratique et totalitaire.

On peut faire ressortir la même contradiction fatale en évoquant le sort du parti, La question se formule à peu près ainsi : Pourquoi pouvait-on en 1917-21, quand les anciennes classes dominantes résistaient encore les armes à la main, quand les impérialistes du monde entier les soutenaient effectivement, quand les koulaks armés sabotaient la défense et le ravitaillement du pays, discuter librement, sans crainte, dans le parti, de toutes les questions les plus graves de la politique ? Pourquoi ne peut-on pas maintenant, après la fin de l’intervention, la défaite des classes d’exploiteurs, les succès incontestables de l’industrialisation, la collectivisation de la grande majorité des paysans, admettre la moindre critique à l’adresse de dirigeants inamovibles ? Pourquoi tout bolchevik qui s’aviserait, conformément aux statuts du parti, de réclamer la convocation d’un congrès serait-il aussitôt exclu ? Tout citoyen qui émettrait tout haut des doutes sur l’infaillibilité de Staline serait aussitôt traité à peu près comme un comploteur terroriste. D’où vient cette terrible, cette monstrueuse, cette intolérable puissance de la répression et de l’appareil policier ? La théorie n’est pas une lettre de change que l’on puisse à tout moment faire acquitter. Si elle s’est trouvée en défaut, il convient de la réviser ou de combler ses lacunes. Dévoilons les forces sociales réelles qui ont fait naître la contradiction entre la réalité soviétique et le marxisme traditionnel. On ne peut pas, en tout cas, errer dans les ténèbres en répétant les phrases rituelles, peut-être utiles au prestige des chefs, mais qui soufflettent la réalité vivante. Nous le verrons à l’instant grâce à un exemple convaincant.

Le président du conseil des commissaires du peuple déclarait en janvier 1936 à l’Exécutif : "L’économie nationale est devenue socialiste (applaudissements). Sous ce rapport, nous avons résolu le problème de la liquidation des classes (applaudissements)". Le passé nous laisse pourtant encore des "éléments foncièrement hostiles", débris des classes autrefois dominantes. On trouve en outre parmi les travailleurs des kolkhozes, les fonctionnaires de l’Etat, parfois même parmi les ouvriers, de "minuscules spéculateurs", des "dilapidateurs des biens de l’Etat et des kolkhozes", des "colporteurs de potins antisoviétiques" etc. De là la nécessité d’affermir encore la dictature. Contrairement à ce qu’attendait Engels, l’Etat ouvrier, au lieu de "s’assoupir" doit devenir de plus en plus vigilant.

Le tableau peint par le chef de l’Etat soviétique serait au plus haut point rassurant s’il ne recélait une contradiction mortelle. Le socialisme s’est définitivement installé dans le pays : "sous ce rapport" les classes sont anéanties (si elles le sont sous ce rapport, elles le sont aussi sous tout autre). Sans doute l’harmonie sociale est-elle çà et là troublée par les scories et débris du passé. On ne peut tout de même pas penser que des gens dispersés, privés de pouvoir et de propriété, rêvant de la restauration du capitalisme, puissent avec de "minuscules spéculateurs" (ce ne sont pas même des spéculateurs tout court !) renverser la société sans classes. Tout est, semble-t-il, pour le mieux. Mais encore une fois, pourquoi dans ce cas la dictature d’airain de la bureaucratie ?

Les rêveurs réactionnaires disparaissent peu à peu, il faut le croire. Des soviets archidémocratiques se chargeraient bien de "minuscules spéculateurs" et de "cancaniers". "Voyous ne sommes pas des utopistes", répliquait Lénine en 1917 aux théoriciens bourgeois et réformistes de l’Etat bureaucratique, "nous ne contestons nullement la possibilité et l’inéluctabilité d’excès commis par des individus et aussi la nécessité de réprimer ces excès... Mais point n’est besoin à cette fin d’un appareil spécial de répression ; le peuple armé y suffira avec autant d’aisance et de facilité qu’une foule civilisée sépare des hommes en train de se battre ou ne laisse pas insulter une femme." Ces paroles paraissent avoir été destinées à réfuter les considérations de l’un des successeurs de Lénine à la tête de l’Etat. On étudie Lénine dans les écoles de l’U.R.S.S., mais visiblement pas au Conseil des commissaires du peuple. Ou bien la décision pour laquelle un Molotov emploie sans y réfléchir les arguments contre lesquels Lenine dirigeait son arme acérée ne s’expliquerait pas. Flagrante contradiction entre le fondateur et les épigones ! Alors que Lénine tenait pour possible, sans appareil bureaucratique, la liquidation des classes d’exploiteurs, Molotov, pour justifier après la liquidation des classes l’étouffement de toute initiative populaire par la machine bureaucratique, ne trouve rien de mieux que d’invoquer les "débris" des classes liquidées !

Mais il devient d’autant plus difficile de se nourrir de ces "débris" que, de l’aveu des représentants autorisés de la bureaucratie, les ennemis de classe d’hier sont assimilés avec succès par la société soviétique. Postychev, l’un des secrétaires du comité central, disait en avril 1936 au congrès des Jeunesses communistes : "De nombreux saboteurs se sont sincèrement repentis... et ont rejoint les rangs du peuple soviétique..." Vu le succès de la collectivisation, "les enfants des koulaks ne doivent pas payer pour leurs parents". Ce n’est pas tout ; "Le koulak lui-même ne croit sans doute plus aujourd’hui pouvoir recouvrer sa situation d’exploiteur au village." Ce n‘est pas sans raison que le gouvernement a commencé l’abolition des restrictions légales résultant des origines sociales ! Mais si les affirmations de Postychev, approuvées sans réserve par Molotov, ont un sens, ce ne peut être que celui-ci : la bureaucratie est devenue un monstrueux anachronisme et la contrainte étatique n’a plus d’objet sur la terre des soviets. Ni Molotov ni Postychev n’admettent cependant cette conclusion rigoureusement logique. Ils préfèrent garder le pouvoir, fût-ce en se contredisant. En réalité, ils ne peuvent pas y renoncer. En termes objectifs : la société soviétique actuelle ne peut pas se passer de l’Etat, et même — dans une certaine mesure — de la bureaucratie. Et ce ne sont pas les misérables restes du passé, mais les puissantes tendances du présent qui créent cette situation. La justification de l’Etat soviétique, considéré comme un mécanisme de contrainte, c’est que la période transitoire actuelle est encore pleine de contradictions sociales qui, dans le domaine de la consommation — le plus familier et le plus sensible à tout le monde — revêtent un caractère extrêmement grave, menaçant à tout moment de se faire jour dans le domaine de la production. La victoire du socialisme ne peut dès lors être dite ni définitive ni assurée.

L’autorité bureaucratique a pour base la pauvreté en articles de consommation et la lutte contre tous qui en résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin, les chalands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte. Sitôt que la queue devient très longue, la présence d’un agent de police s’impose pour le maintien de l’ordre. Tel est le point de départ de la bureaucratie soviétique. Elle "sait" à qui donner et qui doit patienter.

L’amélioration de la situation matérielle et culturelle devrait, à première vue, amoindrir la nécessité des privilèges, rétrécir le domaine du "droit bourgeois" et par là même dérober le sol sous les pieds de la bureaucratie, gardienne de ces droits. Mais c’est l’inverse qui s’est produit : l’accroissement des forces productives s’est accompagné jusqu’ici d’un développement extrême de toutes les formes de l’inégalité et des privilèges et aussi de la bureaucratie. Et ce n’est pas non plus sans raison.

Le régime sovietique a incontestablement eu dans sa première période un caractère beaucoup plus égalitaire et moins bureaucratique qu’aujourd’hui. Mais son égalité était celle de la misère commune. Les ressources du pays étaient si restreintes qu’elles ne permettaient pas de détacher des masses des milieux tant soit peu privilégiés. Le salaire "égalitaire", en supprimant le stimulant individuel, devenait un obstacle au développement des forces productives. L’économie soviétique devait sortir quelque peu de son indigence pour que l’accumulation de ces matières grasses que sont les privilèges devint possible. L’état actuel de la production est encore très loin d’assurer à tous le nécessaire. Mais il permet déjà d’accorder des avantages importants à la minorité et de faire de l’inégalité un aiguillon pour la majorité. Telle est la raison première pour laquelle l’accroissement de la production a jusqu’ici renforcé les traits bourgeois et non socialistes de l’Etat.

Cette raison n’est pas la seule. A côté du facteur économique qui commande dans la phase présente de recourir aux méthodes capitalistes de rémunération du travail, agit le facteur politique incarné par la bureaucratie elle-même. De par sa nature, celle-ci crée et défend des privilèges. Elle surgit tout au début comme l’organe bourgeois de la classe ouvrière. Etablissant et maintenant les privilèges de la minorité, elle s’attribue naturellement la meilleure part : celui qui distribue les biens ne s’est encore jamais lésé. Ainsi nait du besoin de la société un organe qui, dépassant de beaucoup sa fonction sociale nécessaire, devient un facteur autonome et en même temps la source de grands dangers pour tout l’organisme social.

La signification du Thermidor soviétique commence à se préciser devant nous. La pauvreté et l’inculture des masses se concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d’un puissant gourdin. Congédiée et flétrie autrefois, la bureaucratie est, de servante de la société, devenue maîtresse. En le devenant, elle s’est, socialement et moralement, éloignée à tel point des masses qu’elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes et sur ses revenus.

La peur, mystique au premier abord, de la bureaucratie en présence de "minuscules spéculateurs, de gens sans scrupules et des cancaniers" trouve là son explication naturelle. N’étant pas encore en mesure de satisfaire les besoins élémentaires de la population, l’économie soviétique engendre à chaque pas des tendances à la spéculation et à la fraude intéressée. D’autre part, les privilèges de la nouvelle aristocratie incitent les masses à prêter l’oreille aux "rumeurs antisoviétiques", c’est-à-dire à toute critique, serait-elle formulée à mi-voix, des autorités arbitraires et insatiables. Il ne s’agit donc pas des fantômes du passé, des restes de ce qui n’est plus, en un mot de la neige de l’an dernier, mais de nouvelles et puissantes tendances, sans cesse renaissantes, à l’accumulation personnelle. Le premier afflux de bien-être, fort modeste, a, précisément à cause de sa faiblesse, non affaibli mais fortifié ces tendances centrifuges. Les non-privilégiés cependant ont senti s’accroître le sourd désir de modérer sans ménagement les appétits des nouveaux notables. La lutte sociale s’aggrave de nouveau. Telles sont les sources de la puissance de la bureaucratie. Ce sont aussi celles des périls qui menacent cette puissance. »

« LA FAMILLE, LA JEUNESSE, LA CULTURE

THERMIDOR AU FOYER

« La révolution d’Octobre a tenu honnêtement parole en ce qui concerne la femme. Le nouveau pouvoir ne s’est pas contenté de donner à la femme les mêmes droits juridiques et politiques qu’à l’homme, il a fait — et c’est beaucoup plus — tout ce qu’il pouvait et en tout cas infiniment plus que tout autre régime pour lui ouvrir réellement l’accès à tous les domaines économiques et culturels. Mais, pas plus que le "tout-puissant" Parlement britannique, la plus puissante révolution ne peut faire de la femme un être identique à l’homme ou, pour mieux dire, partager également entre elle et son compagnon les charges de la grossesse, de l’enfantement, de l’allaitement et de l’éducation des enfants. La révolution a tenté héroïquement de détruire l’ancien "foyer familial" croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. A la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l’esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux : maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. L’absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste, liant toute une génération par la solidarité et l’assistance mutuelle, devait apporter à la femme, et dès lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire. Tant que cette oeuvre n’aura pas été accomplie, quarante millions de familles soviétiques demeureront, dans leur grande majorité, en proie aux moeurs médiévales, à l’asservissement et à l’hystérie de la femme, aux humiliations quotidiennes de l’enfant, aux superstitions de l’une et de l’autre. A ce sujet, aucune illusion n’est permise. Et c’est précisément pourquoi les modifications successives du statut de la famille en U.R.S.S. sont celles qui caractérisent le mieux la nature véritable de la société soviétique et l’évolution de ses couches dirigeantes.

On n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus qu’elle eût une si ferme assise dans les coeurs. Au contraire, après une courte période de défiance envers l’Etat, ses crèches, ses jardins d’enfants, ses divers établissements, les ouvrières et après elles les paysannes les plus avancées apprécièrent les immenses avantages de l’éducation collective et de la socialisation de l’économie familiale. Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l’Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la "misère socialisée". L’expérience confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingt ans auparavant.

Au cours des années de famine, les ouvriers se nourrissaient autant que possible — avec leurs familles, en certains cas — dans les réfectoires d’usines ou les établissements analogues et ce fait fut officiellement interprété comme l’avènement de moeurs socialistes. Point n’est besoin de nous arrêter ici sur les particularités des diverses périodes — communisme de guerre, Nep, premier plan quinquennal — à cet égard. Le fait est que, dès la suppression des cartes de pain, en 1935, les ouvriers les mieux payés commencèrent à revenir à la table familiale. Il serait erroné de voir dans ce retour au foyer une condamnation du système socialiste, qui n’avait pas été mis à l’épreuve. Les ouvriers et leurs femmes n’en portaient pas moins un jugement impitoyable sur l’"alimentation sociale" organisée par la bureaucratie. La même conclusion s’impose en ce qui concerne les blanchisseries socialisées où l’on vole et abîme le linge plus qu’on ne le lessive. Retour au foyer !

Mais la cuisine et la lessive à la maison, aujourd’hui louées avec quelque gêne par les orateurs et les journalistes soviétiques, signifient le retour des femmes aux casseroles et aux baquets, c’est-à-dire au vieil esclavage. Il est fort douteux que la motion de l’internationale communiste sur "la victoire complète et sans retour du socialisme en U.R.S.S." soit après cela bien convaincante pour les ménagères des faubourgs !

La famille rurale, liée non seulement à l’économie domestique, mais encore à l’agriculture, est infiniment plus conservatrice que la famille urbaine. En règle générale, seules les communes agricoles peu nombreuses établirent chez elles, au début, l’alimentation collective et les crèches. La collectivisation, affirmait-on, devait amener une transformation radicale de la famille : n’était-on pas en train d’exproprier, avec les vaches du paysan, ses poules ? En tout cas, il ne manqua pas de communiqués sur la marche triomphale de l’alimentation sociale dans les campagnes. Mais quand commença la reculade, la réalité perça tout de suite les brumes du bluff. Le kolkhoze ne donne en général au cultivateur que le blé dont il a besoin et le fourrage pour ses bêtes. La viande, les produits lactés et les légumes proviennent presque entièrement de la propriété individuelle des membres des kolkhozes. Du moment que les aliments essentiels sont les fruits du travail familial, il ne peut pas être question d’alimentation collective. De sorte que les parcelles naines, donnant une nouvelle base au foyer, accablent la femme sous un double fardeau.

Le nombre des places fixes dans les crèches, en 1932, était de 600 000 et il y avait près de quatre millions de places saisonnières pour la durée du travail des champs. En 1935, il y avait près de 5 600 000 lits dans les crèches, mais les places permanentes étaient comme auparavant beaucoup moins nombreuses. Du reste, les crèches existantes, même à Moscou, à Leningrad et dans les grands centres, sont loin de satisfaire aux exigences les plus modestes. "Les crèches, dans lesquelles les enfants se sentent plus mal qu’à la maison, ne sont que de mauvais asiles", dit un grand journal soviétique. Il est naturel après cela que les ouvriers bien payés se gardent d’y envoyer leurs enfants. Or, pour la masse des travailleurs ces "mauvais asiles" sont encore trop peu nombreux. L’Exécutif a tout récemment décidé que les enfants abandonnés et les orphelins seraient confiés à des particuliers ; l’Etat bureaucratique reconnaît ainsi, en la personne de son organe le plus autorisé, son incapacité de s’acquitter de l’une des fonctions socialistes les plus importantes. Le nombre des enfants reçus dans les jardins d’enfants a passé en cinq ans, de 1930 à 1935, de 370 000 à 1 181 000. Le chiffre de 1930 étonne par son insignifiance. Mais celui de 1935 est encore infime eu égard aux besoins des familles soviétiques. Une étude plus poussée ferait ressortir que la plus grande et en tout cas la meilleure partie des jardins d’enfants est réservée aux familles des fonctionnaires, des techniciens, des stakhanovistes, etc.

L’Exécutif a dû constater également, il n’y a pas longtemps, que "la décision de mettre un terme à la situation des enfants abandonnés et insuffisamment surveillés est faiblement appliquée". Que cache ce terne langage ? Nous n’apprenons qu’occasionnellement par les entrefilets publiés dans les journaux en caractères minuscules que plus d’un millier d’enfants sont placés à Moscou, "au foyer même, dans des conditions extrêmement pénibles" ; que les maisons d’enfants de la capitale renferment 1 500 adolescents qui ne savent que devenir et sont voués à la rue ; qu’en deux mois d’automne (1935), à Moscou et à Leningrad, "7 500 parents ont fait l’objet de poursuites pour avoir laissé leurs enfants sans surveillance". De quelle utilité ont été ces poursuites ? Combien de milliers de parents les ont évitées ? Combien d’enfants "placés au foyer dans les conditions les plus pénibles" n’ont pas été comptés par la statistique ? En quoi les conditions "les plus pénibles" diffèrent-elles des conditions simplement pénibles ? Autant de questions laissées sans réponse. L’enfance abandonnée, visible ou dissimulée, constitue un fléau qui atteint d’énormes proportions par suite de la grande crise sociale au cours de laquelle l’ancienne famille continue à se désagréger beaucoup plus vite que les nouvelles institutions ne peuvent la remplacer.

Les mêmes entrefilets occasionnels des journaux, joints à la chronique judiciaire, apprennent au lecteur que la prostitution, dernière dégradation de la femme au profit de l’homme capable de payer, sévit en U.R.S.S. L’automne dernier, les Izvestia publièrent tout à coup que "près de mille femmes se livrant dans les rues de Moscou au commerce secret de leur chair" venaient d’être arrêtées. Parmi elles : cent soixante-dix-sept ouvrières, quatre-vingt douze employées, cinq étudiantes, etc. Qu’est-ce qui les avait jetées sur le trottoir ? L’insuffisance du salaire, le besoin, la nécessité "de se procurer quelque supplément pour s’acheter des chaussures, une robe". Nous avons vainement essayé de connaître, ne fût-ce qu’approximativement, les proportions de ce mal social. La pudique bureaucratie soviétique prescrit le silence à la statistique. Mais ce silence contraint suffit à attester que la "classe" des prostituées soviétiques est nombreuse. Et il ne peut pas être question ici d’une survivance du passé puisque les prostituées se recrutent parmi les jeunes femmes. Personne ne songera à faire particulièrement grief au régime soviétique de cette plaie aussi vieille que la civilisation. Mais il est impardonnable de parler du triomphe du socialisme tant que subsiste la prostitution. Les journaux affirment, dans la mesure où il leur est permis de toucher à ce sujet délicat, que la prostitution est en décroissance ; il est possible que ce soit vrai en comparaison avec les années de famine et de désorganisation (1931-33). Mais le retour aux relations fondées sur l’argent entraîne inévitablement une nouvelle augmentation de la prostitution et de l’enfance abandonnée. Où il y a des privilégiés, il y à aussi des parias !

Le grand nombre d’enfants abandonnés est indiscutablement la preuve la plus tragique et la plus incontestable de la pénible situation de la mère. Même l’optimiste Pravda se voit réduite à d’amers aveux sur ce sujet. "La naissance d’un enfant est pour beaucoup de femmes une menace sérieuse..." Et c’est précisément pourquoi le pouvoir révolutionnaire a apporté à la femme le droit à l’avortement, l’un de ses droits civiques, politiques et culturels essentiels tant que durent la misère et l’oppression familiale, quoi qu’en puissent dire les eunuques et les vieilles filles des deux sexes. Mais ce triste droit devient, de par l’inégalité sociale, un privilège. Les renseignements fragmentaires fournis par la presse sur la pratique des avortements sont saisissants : "cent quatre-vingt-quinze femmes mutilées par les faiseuses d’anges", dont trente-trois ouvrières, vingt-huit employées, soixante-cinq paysannes de kolkhoze, cinquante-huit ménagères passent en 1935 par un hôpital villageois de l’Oural. Cette région ne diffère des autres qu’en ce que les renseignements la concernant ont été publiés. Combien de femmes sont chaque année mutilées par des avortements mal faits dans l’U.R.S.S. entière ?

Ayant démontré son incapacité à fournir aux femmes obligées de recourir à l’avortement le secours médical nécessaire et des installations hygiéniques, l’Etat change brusquement de voie et s’engage dans celle des prohibitions. Et, comme en d’autres cas, la bureaucratie fait de pauvreté vertu. Un des membres de la Cour suprême soviétique, Soltz, spécialisé dans les questions se rapportant au mariage, justifie la prochaine interdiction de l’avortement en disant que la société socialiste ne connaissant pas le chômage, etc., la femme ne petit y avoir le droit de repousser les "joies de la maternité". Philosophie de curé disposant par surcroît de la poigne du gendarme. Nous venons de lire dans l’organe central du parti que la naissance d’un enfant est pour beaucoup de femmes — et il serait plus juste de dire pour la plupart — "une menace". Nous venons d’entendre une haute autorité soviétique constater que "la décision concernant l’enfance abandonnée et délaissée s’accomplit faiblement", ce qui signifie certainement un accroissement du nombre des enfants abandonnés ; et voici qu’un haut magistrat nous annonce qu’au pays où "il est doux de vivre" les avortements doivent être punis de prison, exactement comme dans les pays capitalistes où il est triste de vivre. On voit d’avance qu’en U.R.S.S., comme en Occident, ce seront surtout les ouvrières, les paysannes, les domestiques, auxquelles il sera malaisé de dissimuler leur péché, qui tomberont entre les pattes des geôliers. Quant à "nos femmes", qui demandent des parfums de bonne qualité et d’autres articles de ce genre, elles continuent à faire ce qu’il leur plaît sous le nez d’une justice bienveillante. "Nous avons besoin d’hommes", ajoute Soltz en fermant les yeux sur les enfants abandonnés. Des millions de travailleuses pourraient, si la bureaucratie n’avait mis sur leurs lèvres le sceau du silence, lui répondre : "Faites donc vous-mêmes des enfants !" Ces messieurs ont visiblement oublié que le socialisme devait éliminer les causes qui poussent la femme à l’avortement et non faire bassement intervenir le policier dans la vie intime de la femme pour lui imposer les "joies de la maternité".

Le projet de loi sur l’avortement a été soumis à une discussion publique. Le filtre serré de la presse soviétique dut tout de même laisser passer nombre de plaintes amères et de protestations étouffées. La discussion cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé. L’Exécutif a fait, le 27 juin 1936, d’un projet infâme une loi trois fois infâme. Plusieurs des avocats patentés de la bureaucratie en furent même incommodés. Louis Fisher écrivit que la nouvelle loi était en somme un déplorable malentendu. A la vérité, cette loi dirigée contre la femme, mais qui institue pour les dames un régime d’exception, est l’un des fruits légitimes de la réaction thermidorienne.

La réhabilitation solennelle de la famille qui a lieu — coïncidence providentielle ! — en même temps que celle du rouble, résulte de l’insuffisance matérielle et culturelle de l’Etat. Au lieu de dire : "Nous avons été trop pauvres et trop incultes pour établir des relations socialistes entre les hommes, mais nos enfants et arrière-neveux le feront", les chefs du régime font recoller les pots cassés de la famille et imposent, sous la menace des pires rigueurs, le dogme de la famille, fondement sacré du socialisme triomphant. On mesure avec peine la profondeur de cette retraite !

La nouvelle évolution entraîne tout et tous, le littérateur comme le législateur, le juge et la milice, le journal et l’enseignement. Quand un jeune communiste honnête et candide se permet d’écrire à son journal : "Vous feriez mieux d’aborder la solution de ce problème : Comment la femme peut-elle s’évader des tenailles de la famille ?" il reçoit une paire de bonnes bourrades et se tait. « L’ABC du communisme » est déclaré exagération de gauche. Les préjugés durs et stupides des classes moyennes incultes renaissent sous le nom de morale nouvelle. Et que se passe-t-il dans la vie quotidienne des coins perdus de l’immense pays ? La presse ne reflète que dans une infime mesure la profondeur de la réaction thermidorienne dans le domaine de la famille.

La noble passion des prédicateurs croissant en intensité en même temps que grandissent les vices, le septième commandement devient très populaire dans les couches dirigeantes. Les moralistes soviétiques n’ont qu’à renouveler légèrement la phraséologie. Une campagne s’ouvre contre les divorces trop faciles et trop fréquents. La pensée créatrice du législateur annonce déjà une mesure "socialiste" qui consiste à faire payer l’enregistrement du divorce et à augmenter la taxe en cas de répétition. Nous n’avons donc pas eu tort de noter que la famille renaît en même temps que s’affirme de nouveau le rôle éducatif du rouble. La taxe ne sera pas une gêne pour les milieux dirigeants, il faut l’espérer. Les personnes qui disposent de bons appartements, d’autos et d’autres éléments de confort arrangent d’ailleurs leurs affaires privées sans publicité superflue et dès lors sans enregistrement. La prostitution n’est humiliante et pénible que dans les bas-fonds de la société soviétique ; aux sommets de cette société, où le pouvoir s’unit au confort, elle revêt la forme élégante de menus services réciproques et même l’aspect de la "famille socialiste". Sosnovski nous a déjà fait connaître l’importance du facteur "auto-harem" dans la dégénérescence des dirigeants.

Les "amis" lyriques et académiques de l’U.R.S.S. ont des yeux pour ne rien voir. La législation du mariage instituée par la révolution d’Octobre, et qui fut en son temps un objet de légitime fierté pour la révolution, est transformée et défigurée par de larges emprunts au trésor législatif des pays bourgeois. Et comme si l’on tenait à joindre la dérision à la trahison, les arguments mêmes qui servirent autrefois à défendre la liberté inconditionnée de l’avortement et du divorce — "l’émancipation de la femme", la "défense des droits de là personnalité", la "protection de la maternité" — sont aujourd’hui repris pour limiter ou interdire l’un et l’autre.

La reculade revêt des formes d’une écoeurante hypocrisie et va beaucoup plus loin que ne l’exige la dure nécessité économique. Aux raisons objectives du retour à des normes bourgeoises, telles que le paiement d’une pension alimentaire à l’enfant, s’ajoute l’intérêt social qu’ont les milieux dirigeants à approfondir le droit bourgeois. Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu’éprouve la bureaucratie d’une stable hiérarchie des rapports et d’une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant de points d’appui à l’autorité et au pouvoir. Tant qu’on a espéré confier à l’Etat l’éducation des jeunes générations, le pouvoir, loin de se soucier de soutenir l’autorité des aînés, du père et de la mère en particulier, s’est efforcé au contraire de détacher les enfants de la famille pour les prémunir contre les vieilles moeurs. Récemment encore, dans la première période quinquennale, l’école et les jeunesses communistes faisaient largement appel aux enfants pour démasquer le père ivrogne ou la mère croyante, leur faire honte, tenter de les "rééduquer". Autre chose est de savoir avec quel succès... Cette méthode ébranlait en tout cas les bases mêmes de l’autorité familiale. Une transformation radicale s’est accomplie dans ce domaine non dépourvu d’importance. Le cinquième commandement est remis en vigueur en même temps que le septième, sans invocatîon de l’autorité divine pour le moment, il est vrai ; mais l’école française se passe aussi de cet attribut, ce qui ne l’empêche pas d’inculquer la routine et le conservatisme.

Le souci de l’autorité des aînés a d’ailleurs déjà entraîné un changement de politique à l’égard de la religion. La négation de Dieu, de ses auxiliaires et de ses miracles était bien l’élément de division le plus grave que le pouvoir révolutionnaire ait fait intervenir entre pères et enfants. Mais, oublieuse du progrès de la culture, de la propagande sérieuse et de l’éducation scientifique, la lutte contre l’Eglise, dirigée par des hommes du type Yaroslavsky, a souvent dégénéré en cocasseries et vexations. L’assaut des cieux a cessé comme l’assaut de la famille. Soucieuse de sa bonne réputation, la bureaucratie a commandé aux jeunes athées de déposer les armes et de se mettre à lire. Ce n’est qu’un commencement. Un régime de neutralité ironique s’institue peu à peu à l’égard de la religion. Première étape. Il ne serait pas difficile de prédire la deuxième et la troisième si le cours des choses ne dépendait que des autorités établies.

Les antagonismes sociaux élèvent toujours et partout au carré ou au cube l’hypocrisie des opinions dominantes : telle est à peu près la loi historique du développement des idées traduite en termes mathématiques. Le socialisme, s’il mérite son nom, signifie entre les hommes des rapports désintéressés, une amitié sans envie ni intrigue, l’amour sans calcul avilissant. La doctrine officielle déclare d’autant plus autoritairement que ces normes idéales sont déjà réalisées que la réalité proteste avec plus d’énergie contre de semblables affirmations. Le nouveau programme des Jeunesses communistes soviétiques adopté en avril 1936, dit : "Une famille nouvelle, de l’épanouissement de laquelle se préoccupe l’Etat soviétique, se crée sur le terrain de l’égalité réelle de l’homme et de la femme." Un commentaire officiel ajoute : "Notre jeunesse n’est mue dans le choix du compagnon ou de la compagne que par l’amour. Le mariage bourgeois d’intérêt n’existe pas pour notre génération montante." (Pravda, 4 avril 1936.) C’est assez vrai tant qu’il s’agit de jeunes ouvriers et ouvrières. Mais le mariage d’intérêt est assez peu répandu parmi les ouvriers des pays capitalistes. Par contre, il en va tout autrement dans les couches moyennes et supérieures de la société soviétique. Les nouveaux groupements sociaux se subordonnent automatiquement le domaine des rapports personnels. Les vices engendrés par le pouvoir et l’argent autour des relations sexuelles fleurissent dans la bureaucratie soviétique comme si elle se donnait pour but à cet égard de rattraper la bourgeoisie d’Occident.

En contradiction absolue avec l’affirmation de la Pravda que nous venons de citer, le "mariage d’intérêt" a ressuscité ; la presse soviétique en convient, soit par nécessité soit par accès de franchise. La profession, le salaire, l’emploi, le nombre de galons sur la manche acquièrent une signification grandissante, car les questions de chaussures, de fourrures, de logement, de bains et — rêve suprême — d’auto s’y rattachent. La seule lutte pour une chambre unit et désunit à Moscou pas mal de couples chaque année. La question des parents a pris une importance exceptionnelle. Il est bon d’avoir pour beau-père un officier ou un communiste influent, pour belle-mère la soeur d’un gros personnage. Qui s’en étonnera ? Peut-il en être autrement ?

La désunion et la destruction de familles soviétiques où le mari, membre du parti, membre actif du syndicat, officier ou administrateur, a évolué, a acquis de nouveaux goûts, tandis que la femme, opprimée par la famille, est demeurée à son ancien niveau, forme un chapitre très dramatique du Livre de la société soviétique. Le chemin de deux générations de la bureaucratie soviétique est jalonné par les tragédies des femmes arriérées et délaissées. Le même fait peut être observé aujourd’hui dans la jeune génération. C’est sans doute dans les sphères supérieures de la bureaucratie, où les parvenus peu cultivés, qui considèrent que tout leur est permis, forment un pourcentage élevé, qu’on trouvera le plus de grossièreté et de cruauté. Les archives et les mémoires révéleront un jour les vrais crimes commis contre les anciennes épouses et les femmes en général par les prédicateurs de la morale familiale et des ce "joies" obligatoires "de la maternité" inviolables au regard de la justice.

Non, la femme soviétique n’est pas encore libre. L’égalité complète présente encore sensiblement plus d’avantages pour les femmes des couches supérieures, vivant du travail bureaucratique, technique, pédagogique, intellectuel en général, que pour les ouvrières et particulièrement pour les paysannes. Tant que la société n’est pas en état d’assumer les charges matérielles de la famille, la mère ne peut s’acquitter avec succès d’une fonction sociale qu’à la condition de disposer d’une esclave blanche, nourrice bonne cuisinière ou autre. Des quarante millions de familles formant la population de l’U.R.S.S., 5% et peut-être 10% fondent directement ou indirectement leur bien-être sur le travail d’esclaves domestiques. Le nombre exact de domestiques en U.R.S.S. serait tout aussi utile à connaître pour apprécier d’un point de vue socialiste la situation de la femme que toute la législation soviétique, si progressiste soit elle Mais c’est précisément pourquoi la statistique cache les domestiques dans la rubrique des ouvrières ou des "divers" !

La condition de la mère de famille, communiste respectée, qui a une bonne, un téléphone pour passer ses commandes, une auto pour ses déplacements, etc., a peu de rapport avec celle de l’ouvrière qui court les boutiques, fait son dîner, ramène ses gosses du jardin d’enfants à la maison — quand il y a pour elle un jardin d’enfants. Aucune étiquette socialiste ne peut cacher ce contraste social, non moins grand que celui qui distingue en tout pays d’Occident la dame bourgeoise de la prolétaire.

La vraie famille socialiste, délivrée par la société des lourdes et humiliantes charges quotidiennes, n’aura besoin d’aucune réglementation et la seule idée des lois sur le divorce et l’avortement ne lui paraîtra pas meilleure que le souvenir des maisons de tolérance ou des sacrifices humains. La législation d’Octobre avait fait vers elle un pas hardi. L’état arriéré du pays aux points de vue économique et culturel a provoqué une cruelle réaction. La législation thermidorienne recule vers les modèles bourgeois, non sans couvrir sa retraite de phrases menteuses sur la sainteté de la "nouvelle" famille. L’inconsistance socialiste se dissimule ici encore sous une respectabilité hypocrite.

Des observateurs sincères sont frappés, surtout en ce qui concerne les enfants, de la contradiction entre les principes élevés et la triste réalité. Un fait tel que le recours à d’extrêmes rigueurs pénales contre l’abandon d’enfants peut suggérer la pensée que la législation socialiste en faveur de la femme et de l’enfant n’est qu’hypocrisie. Des observateurs d’un genre opposé sont séduits par l’ampleur et la générosité du dessein qui a pris forme de lois et d’organes administratifs ; à la vue des mères, des prostituées et des enfants abandonnés en proie à la misère, ces optimistes se disent que l’accroissement des richesses matérielles donnera peu à peu la chair et le sang aux lois socialistes. Il n’est pas facile de dire laquelle de ces deux façons de penser est la plus fausse et la plus nuisible. Il faut être atteint de cécité historique pour ne pas voir l’envergure et la hardiesse du dessein social, l’importance des premières phases de son accomplissement et des vastes possibilités ouvertes. Mais on ne peut pas non plus ne pas s’indigner de l’optimisme passif et en réalité indifférent de ceux qui ferment les yeux sur la croissance des contradictions sociales et se consolent à l’aide des perspectives d’un avenir dont ils proposent respectueusement de laisser les clefs à la bureaucratie. Comme si l’égalité de l’homme et de là femme n’était pas devenue, devant la bureaucratie, une égalité dans le déni de tout droit ! Et comme s’il était écrit que la bureaucratie est incapable d’instituer un nouveau joug, au lieu de la liberté !

L’histoire nous apprend bien des choses sur l’asservissement de la femme à l’homme, et des deux à l’exploiteur, et sur les efforts des travailleurs qui, cherchant au prix du sang à secouer le joug, n’arrivaient en réalité qu’à changer de chaînes. L’histoire, en définitive, ne raconte pas autre chose. Mais comment libérer effectivement l’enfant, la femme, l’homme, voilà ce sur quoi nous manquons d’exemples positifs. Toute l’expérience du passé est négative et elle impose avant tout aux travailleurs la méfiance envers les tuteurs privilégiés et incontrôlés. »

Wilhelm Reich, in english

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