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Trahisons anarchistes, syndicalistes et anarchosyndicalistes, autant que socialistes, en France, devant la première grande boucherie mondiale

mercredi 10 octobre 2018, par Robert Paris

Trahisons anarchistes, syndicalistes et anarchosyndicalistes, autant que socialistes, en France, devant la première grande boucherie mondiale

Alfred Rosmer rapporte dans « Le mouvement ouvrier pendant la guerre » :

La Bataille Syndicaliste, de la CGT, le 2 août 1914 :

« La folie triomphe de la raison »

« Une heure grave vient de sonner.

« Les forces mauvaises sont sur le point de triompher…

« Si ces efforts ne paraissent pas avoir donné ce que nous étions en droit d’attendre, ce que la classe ouvrière organisée espérait, c’est que les événements nous ont submergés. C’est aussi, nous devons le dire à ce moment suprême, c’est que le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’Humanité des horreurs d’une guerre. Femmes, qui pleurez en ce moment, nous avons tout fait pour vous épargner cette douleur. Mais, hélas !, nous ne pouvons aujourd’hui que déplorer le fait accompli. »

Un autre article de la Bataille Syndicaliste :

« Malédiction !

« C’est la mobilisation générale !... Que le crime monstrueux qui va plonger toute l’Europe dans la barbarie, dans l’abîme des deuils et dans la ruine soit puni !... Et que le nom du vieil empereur François-Joseph soit maudit ! »

La Bataille Syndicaliste reproduit par ailleurs un article du « Bonnet Rouge » :

« Défense Nationale : il n’y aura pas d’arrestations »

« Notre confrère « Le Bonnet Rouge » a publié hier soir l’information suivante, qu’on ne lira pas sans intérêt :

« En prévision d’une mobilisation, la police a dressé une liste de « suspects », militants syndicalistes, socialistes ou libertaires. Ces « suspects » devaient être arrêtés dès la première heure et envoyés dans des camps de concentration, où ils auraient été placés sous bonne garde. Nous avons protesté contre l’application éventuelle de ces mesures fratricides. Aujourd’hui, nous sommes formellement autorisés à déclarer que si le gouvernement doit un jour décréter la mobilisation, on ne fera pas usage du carnet B. Le gouvernement fait confiance à la population française et en particulier à la classe ouvrière. On sait qu’il a tout tenté – et qu’il tente encore l’impossible – pour sauvegarder la paix. D’autre part, les déclarations très nettes des révolutionnaires les plus résolus sont de nature à rassurer pleinement le gouvernement. Si, par malheur, on voulait perpétrer ailleurs le crime monstrueux contre la civilisation qui se prépare, tous les Français sauraient faire leur devoir. C’est ce qu’a voulu marquer le gouvernement en renonçant à user du carnet B. »

* * *

Nous croyons pouvoir ajouter que cette mesure, dont tout le monde appréciera l’importance et la signification, a été prise sur l’initiative personnelle de M. Malvy, ministre de l’Intérieur. »

La Bataille Syndicaliste du 3 août :

« Que les flots de sang qui ont commencé de couler sur les plaines de la Woevre retombent sur la tête de Guillaume II et des pangermanistes ! »

Le 4 août 1914, Bataille Syndicaliste :

« C’est l’Autriche qui a provoqué la crise ; c’est l’Allemagne qui, par sa duplicité d’abord, par ses agressions ensuite, a fait jaillir l’étincelle qui met l’Europe en feu. »

Alfred Rosmer rapporte :

« Le 4 août 1914, on pouvait lire sur les murs de Paris une belle affiche blanche annonçant l’initiative du gouvernement du « secours national ». Jusque là rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’était, c’était la collection de noms composant le Comité chargé d’administrer ce Secours National : tous les hauts dignitaires de la bourgeoisie, archevêque, grand-rabbin, académiciens, industriels, banquiers… puis Léon Jouhaux, secrétaire de la CGT et Bled, secrétaire de l’Union des Syndicats de la Seine. Il y avait encore Lépine, l’ancien préfet de police, matraqueur d’ouvriers et Charles Maurras, un des vrais responsables de l’assassinat de Jaurès.

Le 6 août 1914, la Bataille Syndicaliste :

« Dans le conflit actuel, la question ethnique a son importance. Les Germains, de sang plus lourd, partant d’esprit plus soumis et plus résigné, n’ont pas notre esprit d’indépendance. »

Le 7 août 1914, la Bataille Syndicaliste :

« Partez sans amertume

« Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française… C’est bien pour la révolution que vous allez combattre… Soldats avancés de la Révolution, ce n’est pas en vain que vous serez tombés. »

Le 10 août, la Bataille Syndicaliste publie une lettre d’une anarchiste, Henri Gauche, annonçant qu’il va s’enager pour la durée de la guerre.

Le 14 août, l’article de Jouhaux affirme :

« Profitons-en

« …L’Allemagne est présentement bloquée, son commerce maritime s’est en partie arrêté ! Pourquoi notre marine marchande, coopérant avec celle de l’Angleterre, ne reprendraient-elles pas à leur profit une partie du travail allemand qui ne se fait plus ? Ce serait une première victoire, et d’une importance qui ne peut échapper à personne… Il faut profiter de toutes les situations… »

Le 16 août, dans Bataille Syndicaliste, Jouhaux écrit :

« Il convient de louer sans réserves la classe ouvrière de notre pays pour l’admirable force de volonté dont elle fait preuve présentement. Avec une maîtrise incomparable d’elle-même, elle refoule intérieurement les douleurs et les angoisses qui étreignent sa chair meurtrie pour ne laisser apercevoir au monde étonné qu’un inaltérable sang-froid… Assuré du lendemain, ne souffrant pas dans sa dignité d’hommes, le travailleur est capable de supporter stoïquement les plus grands chocs moraux. »

Le dimanche 23 août, Jouhaux crie victoire : il est rejoint dans son patriotisme guerrier par le syndicaliste révolutionnaire italien Alceste de Ambris alors que le peuple italien refuse massivement l’entrée en guerre :

« Un réconfort nous vient à l’heure même où commence à se jouer le plus formidable drame guerrier que l’esprit humain ait jamais pu concevoir. D’après un communiqué qu’on lira plus bas, notre ami De Ambris s’est courageusement affirmé en notre faveur… Notre geste a été compris par nos amis révolutionnaires de tous les pays… Nous avons le droit de souhaiter ardemment la victoire… »

Le 25 août, l’éditorial de Jouhaux de Bataille Syndicaliste :

« Les trois intérêts principaux du moment : national, patronal et ouvrier. »

Le même jour, le même journal écrit :

« Le Matin insinue que le recul de nos troupes en Lorraine serait le fait d’excitations antimilitaristes. Sur quoi s’appuie Le Matin pour faire semblable insinuation ? Aucun fait, aucun document officiel ne vient appuyer son affirmation mensongère… Les organisés n’ont jamais fait preuve de lâcheté. En toutes occasions, ils ont su montrer un courage qui émerveillait leurs adversaires… Courageux hier, les révolutionnaires le restent aujourd’hui. »

Le 30 octobre 1914 apparaît Jean Grave, rapport Alfred Rosmer :

« Il est installé à Clifton, le faubourg chic de Bristol, c’est-à-dire fort loin du front. De cette retraite paisible, il va envoyer de longs articles prônant la guerre démocratique, jusqu’au bout…

Et le 6 novembre, c’est Kropotkine. Son article est consacré à « La prétendue banqueroute de l’Internationale ». Il oppose « influence latine » et « férule allemande », constate que l’Internationale n’est pas morte de la guerre de 1870 et en conclut qu’elle ne mourra pas de celle-ci, mais il faudra cependant qu’elle inscrive un nouveau principe dans son programme :

« Chaque membre de l’Association devra se prêter dans son for intérieur, le serment d’être prêt à intervenir dans la mesure de ses capacités – jusqu’à prendre les armes – pour défendre toute nation qu’une autre nation, plus forte, chercherait à conquérir ou à retenir par la force sous sa domination. Sans cela, il ne peut y avoir une vraie Internationale. »

Alfred Rosmer rajoute :

« En résumé, il faut constater que la Bataille Syndicaliste, par sa nouvelle attitude, a incorporé le syndicalisme révolutionnaire dans l’Etat français, et de la façon la plus décisive, se ralliant à une politique de paix sociale ; elle fait désormais sa partie dans le chœur national, elle aboie avec les pires chauvins, elle observe étroitement les consignes gouvernementales dans tous les domaines… Il y a des journaux - patriotes, bien entendu puisqu’il n’en existe pas d’autres – qui, à l’occasion, se battent contre la censure… La Bataille Syndicaliste » ne se permet jamais rien de pareil. Sa docilité est exemplaire. Elle est devenue le journal gouvernemental par excellence…

Quand toute la presse sera déchaînée contre Romain Rolland, qu’elle l’attaquera d’une manière dégoûtante, que certains rédacteurs de la Bataille Syndicaliste joindront leurs critiques aux outrages, il sera interdit de riposter… »

Monatte rédige une lettre de démission, adressée aux Unions qu’il représente au Comité confédéral de la CGT, la fait imprimer rapidement et l’expédie :

« Pourquoi je démissionne du comité confédéral

« Camarades,

Après le vote émis dans sa séance du 6 décembre par le Comité confédéral, je considère comme un devoir de renoncer au mandat que vous m’aviez confié.

Voici les raisons qui ont dicté ma détermination.

Au cours de ces cinq derniers mois, c’est avec stupeur, avec douleur, que j’avais vu :

Le Comité confédéral enregistrer purement et simplement l’acceptation par son secrétaire général d’une mission officielle de commissaire à la nation ;

Quelques semaines plus tard, la Commission confédérale envoyée à Bordeaux consentir à faire une tournée de conférences pour le compte du gouvernement ;

Des militants syndicalistes, des fonctionnaires d’organisations, tenir un langage digne de purs nationalistes.

Aujourd’hui, le Comité confédéral vient de refuser sa sympathie aux efforts tentés en vue de la paix par les socialistes des pays neutres…

C’est parce que je crois, chers camarades du Gard et du Rhône, que la CGT s’est déshonorée par son vote du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous m’aviez confié.

Pierre Monatte, Délégué suppléant de l’Union du Gard et de l’Union du Rhône »

Alfred Rosmer rapporte :

Dans la préface de « L’éponge de vinaigre », Raymond Lefebvre, en un tableau fidèle, a évoqué notre courant, celui de la Vie Ouvrière. Il nous connaissait déjà avant l’effondrement, et, la guerre venue, c’est chez nous qu’il vint chercher refuge. Il nous a montrés « tisonnant tristement les restes refroidis de l’Internationale » mais songeant déjà aussi à « une Internationale future dont nous gardions la certitude ».

Mais il faut reproduire en entier ce court fragment, car il risque d’être éliminé de l’œuvre de Raymond Lefebvre, ainsi que le laisse supposer une récente réédition de « L’éponge de vinaigre » :

« Presque au coin de la rue de la Grange-aux-Belles et du quai de Jemmapes, à Paris, s’ouvrait encore en 1914 une petite boutique grise, une Librairie du Travail. Là vivait Pierre Monatte, le rédacteur en chef de la Vie Ouvrière, qui partagea, avec Merrheim, la gloire d’avoir formulé l’initiale protestation du monde prolétaire français contre la guerre.

Cette boutique ferma le 2 août. Et pourtant, certains soirs d’automne, vers neuf heures, les policiers pouvaient constater qu’une vie furtive y brillait, que des conspirateurs, l’un après l’autre, s’y glissaient, et que dès onze heures les colloques s’éteignaient.

J’y ai plus d’une fois participé.

On se bornait à tisonner tristement les restes refroidis de l’Internationale, à dresser, d’une mémoire amère, la liste imminente de ceux qui avaient failli ; à entrevoir avec une clairvoyance inutile la longueur d’une lutte d’usure où seule serait vaincus la civilisation.

Un orgueil sombre nous restait. L’orgueil de la fidélité à la foi, l’orgueil de résister au déferlement de la sottise, sous laquelle, Romain Rolland seul excepté, les fronts les plus puissants s’étaient vautrés.

Rosmer, le poète Martinet, Trotsky, Guilbeaux, Merrheim et deux ou trois autres dont j’ignore les noms, nous avons su, en plein Paris, être à la fois parmi les derniers Européens de la belle Europe intelligente que le monde venait de perdre à jamais, et les premiers hommes d’une Internationale future dont nous gardions la certitude. Nous formions la chaîne entre les deux siècles… Oui, ce ne sont là que des souvenirs d’orgueil.. »

L’éclatement de la Première Guerre mondiale voit l’effondrement honteux de l’Internationale Socialiste, dont la grande majorité de ses partis se soumet au capital, déclare l’Union sacrée avec chaque bourgeoisie nationale respective et pourvoit à la mobilisation du prolétariat dans la guerre impérialiste. De même, les principales composantes du mouvement anarchiste se muent en va-t’en-guerre pour le profit de l’Etat bourgeois. Kropotkine, Tcherkesoff et Jean Grave se font les défenseurs les plus acharnés de la France : “Ne laissez pas ces atroces conquérants de nouveau écraser la civilisation latine et le peuple français… Ne les laissez pas imposer à l’Europe un siècle de militarisme”. ( Lettre de Kropotkine à J. Grave, 2 septembre 1914.)

L’anarchisme a eu l’équivalent de ses traîtres « socialistes » comme Jean Grave ou Jules Guesde. Par exemple, Gustave Hervé, rédacteur de « La Guerre Sociale », va virer nationaliste en 1914, soutenir à fond la boucherie guerrière et sera même, en 1919, un des fondateurs du fascisme français, avec son Parti socialiste national. Avocat, rayé du barreau de Paris en 1905 pour propagande antimilitariste et antipatriote. Leader des antipatriotes et des socialistes insurrectionnels au sein de la SFIO, Gustave Hervé publiait en 1905 « Leur patrie ». Les socialistes allemands, écrit-il, « ne marcheraient pas sur des communes insurrectionnelles où nous aurions arboré le drapeau rouge de l’Internationale ». Au congrès national du Parti socialiste de Limoges, en novembre 1906, à celui de Nancy, à la mi-août 1907, et au VIIe congrès de la IIe Internationale à Stuttgart, en ce même mois d’août, il popularisera la motion de la fédération de l’Yonne qui invitera à répondre à toute déclaration de guerre « d’où qu’elle vienne, par la grève militaire et l’insurrection. » Après avoir continué à écrire ses éditoriaux dans la Guerre sociale sous le pseudonyme de « Sans-Patrie », avoir opéré un premier changement en préconisant le « militarisme révolutionnaire » dès 1907. Dans Mes crimes, livre qu’il publie en mars 1912, il explique à des lecteurs fidèles mais, pour le coup, un peu abasourdis, que l’hervéisme n’était « au fond que du pacifisme exaspéré ». Depuis sa libération en 1912, Hervé n’est plus vraiment Hervé ; à ses accusateurs qui le conspuent, il répond que « les girouettes marquent le vent » et persiste à dire que la voie insurrectionnelle étant fermée, il faut ouvrir la « voie blocarde ». En février 1914, il avoue même son « faible » pour Déroulède. Lors de la déclaration de la Guerre, l’attitude d’Hervé, qui demande à être incorporé dans le premier régiment d’infanterie qui partira à la frontière, étonne encore quelques militants qui n’avaient pas perçus à quel point celui-ci avait évolué depuis deux ans. Maurice Barrès, dans l’Écho de Paris, lui prodigue des encouragements : « Patriote comme vous l’êtes, Hervé, laissez donc votre esprit, tout votre être s’accorder avec l’instinct de la nation, et ne manquez pas la belle occasion de vous améliorer encore. » « Patriote convaincu », comme le reconnaît la préfecture de police, Hervé est désormais jusqu’au-boutiste ; persuadé qu’il faut débarrasser l’Europe de son « chancre militariste austro-allemand ». Le 1er janvier 1916, son journal change de titre. La Guerre sociale, qui est désormais un « anachronisme », devient la Victoire, destinée à devenir « la consolation des hommes d’ordre. » Dès la mi-juin 1917, il fustige le « maximalisme russe » et se dresse en farouche opposant au bolchevisme, vestige tardif, selon lui, d’une idéologie qui appartient d’ores et déjà à l’avant-guerre, mais dont les effets risqueraient de retarder et de compromettre le glissement naturel de l’Union Sacrée en période de guerre, à la nécessaire unité nationale qui devra s’imposer une fois la paix recouvrée.

Hervé n’est pas un cas à part. Lucien Juventy écrit dans « Souvenirs et lettres » : « Tous les “va de la gueule”, syndicalistes, socialistes, voleront à la frontière ou plus exactement y enverront leurs adeptes. Il n’y a plus de différence entre Barrès et Hervé ou Jouhaux. Comment ne pas être éberlué par ces cabrioles d’hommes qui furent mes idoles. Je ne comprends plus »

L’essentiel du courant anarcho-syndicaliste et anarchiste a basculé ! Dans tous les congrès de la CGT depuis 1904, on invite les travailleurs à développer la «  propagande antimilitariste et antipatriotique  » et à répondre à la guerre par la grève générale révolutionnaire. Défendues par des syndicalistes comme Victor Griffuelhes ou Georges Yvetot, ces positions ont été aussi soutenues par des anarchistes comme Sébastien Faure ou par Gustave Hervé, directeur de la Guerre sociale.

Sous des apparences révolutionnaires, l’anti-militarisme anarchosyndicaliste de la CGT est en fait beaucoup plus proche du pacifisme que de la révolution prolétarienne, comme on peut voir dans la déclaration du Congrès d’Amiens de 1906 : « On veut mettre le peuple dans l’obligation de marcher, prétextant d’honneur national, de guerre inévitable, parce que défensive (…) la classe ouvrière veut la paix à tout prix ».

Le 4 août 1914, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT ex-anarchosyndicaliste, sur la tombe de Jean Jaurès, prétend exprimer le sentiment de « la classe ouvrière au cœur meurtri » en rejetant la responsabilité de la guerre sur les empereurs et les aristocraties d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie. Les ouvriers deviennent des « soldats de la liberté » appelés à défendre la patrie où naquit l’idéal révolutionnaire. Jouhaux, secrétaire autrefois « révolutionnaire » de la CGT déclare à l’enterrement de Jaurès que « ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand ! ».

« La Bataille syndicaliste », organe de la CGT, écrit en août 1914 : « contre le droit du poing, contre le militarisme germanique, il faut sauver la tradition démocratique et révolutionnaire de la France.” “Partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française. »

Le courant anarchiste ne vaut pas mieux. En 1914, c’est au nom de l’antiautoritarisme, parce qu’il est inadmissible “qu’un pays soit violenté par un autre” (4) que Kropotkine justifie sa position chauvine en faveur de la France.

Même quand l’anarchosyndicalisme et l’anarchisme français parlaient de révolution, il s’agit d’une révolution nationale et donc pas d’une révolution prolétarienne, c’est-à-dire mondiale. Ainsi, Pouget et Pataud, dans « Comment nous ferons la révolution », ne parlent que de la France ! Pouget et Pataud s’inspirent, non pas de l’expérience russe de 1905, mais surtout de l’expérience française de 1789, des armées révolutionnaires de 1792, et de la lutte du « peuple » français contre l’envahisseur allemand et réactionnaire. Peu avant la guerre, il y a une tentative à Londres de constituer une internationale syndicaliste révolutionnaire, mais la CGT n’envoie pas de délégué. Le nationalisme déjà présent dans le mouvement ouvrier, va basculer en 1914.

Lors du Conseil national de la CGT, tenu du 26 novembre au 5 décembre 1914, seule une minorité se prononce contre la guerre.

Monatte démissionne du Comité confédéral en décembre 1914 pour protester contre l’attitude de la CGT dans la guerre.

La minorité internationaliste, dont Monatte et Rosmer, ne trouve aucun appui dans le mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste international.

Une minorité de 35 militants libertaires (dont A. Berkman, E. Goldmann, E. Malatesta, D. Nieuwenhuis) publie un Manifeste contre la guerre (février 1915). “Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités de tel ou tel gouvernement. Il n’y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives. (…) Aucun des belligérants n’a le droit de se réclamer de la civilisation, comme aucun n’a le droit de se déclarer en état de légitime défense. (…) Quelle que soit la forme qu’il revête, l’Etat n’est que l’oppression organisée au profit d’une minorité de privilégiés. Le conflit actuel illustre cela de façon frappante : toutes les formes de l’Etat se trouvent engagées dans la guerre présente : l’absolutisme avec la Russie, l’absolutisme mitigé de parlementarisme avec l’Allemagne, l’Etat régnant sur des peuples de races bien différentes avec l’Autriche, le régime démocratique constitutionnel avec l’Angleterre, et le régime démocratique républicain avec la France. (…) Le rôle des anarchistes, quels que soient l’endroit ou la situation dans lesquels ils se trouvent, dans la tragédie actuelle, est de continuer à proclamer qu’il n’y a qu’une seule guerre de libération : celle qui, dans tous les pays, est menée par les opprimés contre les oppresseurs, par les exploités contre les exploiteurs”.

En Espagne, A. Lorenzo, ancien militant de la Première Internationale et fondateur de la CNT, dénonce immédiatement la trahison de la social-démocratie allemande, de la CGT française et des Trade Unions anglais pour “avoir sacrifié leurs idéaux sur l’autel de leurs patries respectives, en niant le caractère fondamentalement international du problème social”. En novembre 1914, un autre Manifeste signé par des groupes anarchistes, des syndicats et des sociétés ouvrières de toute l’Espagne développe les mêmes idées : dénonciation de la guerre, dénonciation des deux gangs rivaux, nécessité d’une paix qui “ne pourra être garantie que par la révolution sociale” En Hongrie après 1914, ce sont des militants anarchistes qui prennent la tête du mouvement contre la guerre impérialiste. Parmi eux, Ilona Duczynska et Tivadar Lukacs introduisent et font connaître en Hongrie le Manifeste de Zimmerwald.

Le Manifeste des Seize, un exemple de passage de l’anarchisme au patriotisme

Réactions anarchistes contre le Manifeste des Seize

L’anarchosyndicaliste CGT a basculé dans le nationalisme

Lire Monatte contre la direction de la CGT

La première guerre mondiale en Europe n’était nullement une surprise

Première Guerre Mondiale et Révolution

La trahison de la social-démocratie, Rosa Luxemburg

Romain Rolland dénonçait les bourgeoisies occidentales qui jetaient le monde dans la guerre de 1914-1918

Poésies contre la première guerre mondiale

Quand les armées française et allemande massacraient les populations civiles d’Alsace et de Lorraine qu’elles prétendaient venir sauver par la première guerre mondiale….

Chansons antimilitaristes contre la guerre de 1914-1918

Le dernier poilu ou la dernière boucherie guerrière ?

Ceux qui, en Allemagne, combattaient la boucherie guerrière de 1914-1918

Au fait, pourquoi cette boucherie de 1914 ?

Se souvenir du 1er août 1914 ? Mais pour en tirer quelle leçon ?

1914 : déclaration de guerre... à la guerre impérialiste mondiale

Marx et Engels ont-ils enfanté la social-démocratie, celle qui a basculé en 1914 dans le camp de la bourgeoisie, dans le camp de la contre-révolution et de la boucherie guerrière ?

Lénine, Le socialisme et la guerre

Trotsky, La guerre et l’Internationale

Gustave Hervé en juin 1914

La Libre Tribune Anarchiste préparait-elle les lecteurs à la boucherie impérialiste ?

Les Temps Nouveaux... flattent des crimes nouveaux

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  • « Peu après mon arrivée à Paris, je rencontrai Monatte, un des rédacteurs du journal syndicaliste La Vie ouvrière. Petit, maigrichon, énergique, ancien maître d’école, puis correcteur de profession, avec l’inévitable casquette à visière sur le côté, Monatte fit, dès le début, tomber la conversation sur les questions fondamentales du mouvement. Pas une seconde, il n’admit la réconciliation ave le militarisme et le pouvoir bourgeois. Mais où est la voie du salut ?… Par l’intermédiaire de Monatte, je fis la connaissance — qui devait devenir plus intime par la suite — du journaliste Rosmer ; du secrétaire de la Fédération des Métaux... ; du journaliste Guilbeaux, plus tard condamné à mort par contumace ; du secrétaire de la Fédération du Tonneau, « le père Bourderon », de la militante pacifiste Louise Saumoneau ; de l’instituteur Loriot et de bien d’autres. Les anarcho-syndicalistes restés fidèles à leur drapeau, tentaient d’expliquer la faillite de l’Internationale par l’influence néfaste du Marxisme et du Parlementarisme. Mais le passage général des dirigeants syndicalistes de la C.G.T. dans le camp gouvernemental était une négation trop visible du point de vue anarchiste, d’autant plus que, dans les rangs du Parti socialiste, les voix de l’opposition se faisaient entendre de plus en plus. Loriot et Saumoneau étaient membres du Parti. »

    Léon Trotsky, Guerre et révolution tome II

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