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Ecrits de Voltaire sur la religion

mercredi 25 juillet 2018, par Robert Paris

Voltaire, "Dictionnaire philosophique" :

ABBÉ.

Où allez-vous, monsieur l’abbé ? &c. Savez-vous bien qu’Abbé signifie Père ? Si vous le devenez, vous rendez service à l’état ; vous faites la meilleure œuvre sans doute que puisse faire un homme ; il naîtra de vous un être pensant. Il y a dans cette action quelque chose de divin.

Mais si vous n’êtes Monsieur l’Abbé que pour avoir été tonsuré, pour porter un petit colet, & un manteau court, & pour attendre un bénefice simple, vous ne méritez pas le nom d’Abbé.

Les anciens moines donnèrent ce nom au supérieur qu’ils élisaient. L’Abbé était leur père spirituel. Que les mêmes noms signifient avec le temps des choses différentes ? L’Abbé spirituel était un pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres. Mais les pauvres pères spirituels ont eu depuis, deux cents, quatre cents mille livres de rente ; & il y a aujourd’hui des pauvres pères spirituels en Allemagne qui ont un régiment des gardes.

Un pauvre qui a fait serment d’être pauvre, & qui en conséquence est souverain ! on l’a déjà dit, il faut le redire mille fois, cela est intolérable. Les loix réclament contre cet abus, la religion s’en indigne, & les véritables pauvres sans vêtement & sans nourriture poussent des cris au ciel à la porte de Mr. l’Abbé.

Mais j’entends Messieurs les Abbés d’Italie, d’Allemagne, de Flandre, de Bourgogne, qui disent, Pourquoi n’accumulerons-nous pas des biens & des honneurs ? pourquoi ne serons-nous pas princes ? les évêques le sont bien. Ils étaient originairement pauvres comme nous, ils se sont enrichis, ils se sont élevés ; l’un d’eux est devenu supérieur aux rois : laissez-nous les imiter autant que nous pourrons.

Vous avez raison, Messieurs, envahissez la terre ; elle appartient au fort ou à l’habile qui s’en empare ; vous avez profité des temps d’ignorance, de superstition, de démence, pour nous dépouiller de nos héritages & pour nous fouler à vos pieds, pour vous engraisser de la substance des malheureux ; tremblez que le jour de la raison n’arrive.

ABRAHAM

ABRAHAM est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure, & dans l’Arabie, comme Thaut chez les Égyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse, Hercule en Grèce, Orphée dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, & tant d’autres plus connus par leur célébrité, que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire prophâne ; car pour celle des Juifs nos maîtres & nos ennemis, que nous croyons & que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit lui-même, nous avons pour elle les sentimens que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu’aux Arabes ; ils se vantent de descendre d’Abraham par Ismaël ; ils croient que ce patriarche bâtit la Mecque, & qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L’une & l’autre race a produit à la vérité des voleurs ; mais les voleurs Arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très-petit pays qu’ils ont perdu ; & les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe & de l’Afrique, ont établi un Empire plus vaste que celui des Romains, & ont chassé les Juifs de leurs cavernes, qu’ils appelaient la terre de promission. A ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes ; on nous dit qu’il était né en Caldée, & qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire des petites idoles de terre. Il n’est guère vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à quatre cents lieuës de là sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie ; & s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui.

La Genèse rapporte qu’il avait soixante & quinze ans lorsqu’il sortit du pays d’Aran après la mort de son père Tharé le potier. Mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante & dix ans, ce Tharé vécut jusqu’à deux cent cinq ans, & qu’Abraham ne partit d’Aran qu’après la mort de son père. À ce compte il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays qu’on nomme idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il ? Pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile & pierreuse que celle de Sichem ? La langue Caldéenne devait être fort différente de celle de Sichem, ce n’était point un lieu de commerce ; Sichem est éloigné de la Caldée de plus de cent lieues : il faut passer des déserts pour y arriver : mais Dieu voulait qu’il fît ce voyage ; il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage.

À peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem, que la famine l’en fait sortir. Il va en Égypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cents lieues de Sichem à Memphis ; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin & dans un pays dont on n’entend point la langue ? voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années.

Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune & presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante-cinq ans. Comme elle était très-belle, il résolut de tirer parti de sa beauté ; Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. Il devait bien plutôt lui dire, Feignez que vous êtes ma fille. Le Roi devint amoureux de la jeune Sara, & donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes : ce qui prouve que l’Égypte dès lors était un royaume très-puissant & très-policé, par-conséquent très-ancien, & qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis.

La jeune Sara avait quatre-vingt-dix ans quand Dieu lui promit qu’Abraham, qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année.

Abraham, qui aimait à voyager, alla dans le désert horrible de Cadés avec sa femme grosse, toûjours jeune & toûjours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Égypte l’avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu’en Égypte : il donna sa femme pour sa sœur, & eut encor de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs & des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, & pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins & délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugé, & point du tout pédants.

Au reste ce nom Bram, Abram, était fameux dans l’Inde & dans la Perse : plusieurs Doctes prétendent même que c’était le même Législateur que les Grecs apellerent Zoroastre. D’autres disent que c’était le Brama des Indiens : ce qui n’est pas démontré.

Mais ce qui paraît fort raisonnable à beaucoup de savants, c’est que cet Abraham était Caldéen ou Persan, dont les Juifs dans la suite des temps se vanterent d’être descendus, comme les francs descendent d’Hector, & les Bretons de Tubal. Il est constant que la nation juive était une horde très-moderne ; qu’elle ne s’établit vers la Phénicie que très-tard ; qu’elle était entourée de peuples anciens ; qu’elle adopta leur langue ; qu’elle prit d’eux jusqu’au nom d’Israël, lequel est Caldéen, suivant le témoignage même du Juif Flavian Joseph. On sait qu’elle prit jusqu’aux noms des Anges chez les Babiloniens ; qu’enfin elle n’appela Dieu du nom d’Éloï, ou Éloa, d’Adonaï, de Jehova ou Hiao que d’après les Phéniciens.

Elle ne connut probablement le nom d’Abraham ou d’Ibrahim que par les Babiloniens ; car l’ancienne religion de toutes les contrées depuis l’Euphrate jusqu’à l’Oxus était appelée Kish Ibrahim, Millat Ibrahim. C’est ce que toutes les recherches faites sur les lieux par le savant Hide nous confirment.

Les Juifs firent donc de l’Histoire & de la fable ancienne, ce que leurs fripiers font de leurs vieux habits, ils les retournent & les vendent comme neufs le plus chérement qu’ils peuvent.

C’est un singulier éxemple de la stupidité humaine que nous ayons si longtemps regardé les Juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres, tandis que leur Historien Joseph avoue lui-même le contraire.

Il est difficile de percer dans les ténèbres de l’antiquité ; mais il est évident que tous les Royaumes de l’Asie étaient très-florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appelés Juifs, possédât un petit coin de terre en propre, avant qu’elle eût une ville, des loix & une religion fixe. Lors donc qu’on voit un ancien rite, une ancienne opinion établie en Égypte ou en Asie, & chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours privé des arts, a copié, comme il a pu, la nation antique, florissante & industrieuse.

C’est sur ce principe qu’il faut juger la Judée, la Biscaye, Cornouailles, Bergame, le païs d’Arlequin &c. : certainement la triomphante Rome n’imita rien de la Biscaye, de Cornouailles, ni de Bergame ; & il faut être ou un grand ignorant, ou un grand fripon, pour dire que les Juifs enseignèrent les Grecs.

ANGE

Ange, en Grec, Envoyé, on n’en sera guères plus instruit quand on sçaura que les Perses avoient des Peris, les Hébreux des Malakim, les Grecs leurs Demonoi.

Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité & nous ; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa ; l’homme fit toujours les Dieux à son image. On voyait les Princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoye aussi ses courriers, Mercure, Iris, étaient des courriers, des messagers.

Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux Anges que Dieu daignait enfin leur envoyer ; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Caldéens, quand la nation Juive fut captive dans la Babilonie ; Michel & Gabriel, sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie qui vivait à Ninive, connut l’Ange Raphael qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabael.

Dans les loix des Juifs, c’est-à-dire, dans le Lévitique & le Deutéronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des Anges, à plus forte raison de leur culte ; aussi, les Sadducéens ne croyaient-ils point aux Anges.

Mais dans les histoires des Juifs, il en est beaucoup parlé. Ces Anges étaient corporels, ils avaient des aîles au dos, comme les Gentils feignirent que Mercure en avait aux talons ; quelquefois ils cachaient leurs aîles sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puisqu’ils buvaient & mangeaient, & que les habitans de Sodome, voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les Anges qui allèrent chez Loth.

L’ancienne tradition Juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’Anges. 1. Les Chaios Acodesh, purs, saints. 2. Les Ofamins, rapides. 3. Les Oralim, les forts. 4. Les Chasmalim, les flammes. 5. Les Séraphim, étincelles. 6. Les Malachim, Anges, messagers, députés. 7. Les Eloim, les Dieux ou Juges. 8. Les Ben Eloim, enfans des Dieux. 9. Chérubim, Images. 10. Ychim, les animés.

L’histoire de la chûte des Anges ne se trouve point dans les livres de Moïse ; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui apostrophant le Roi de Babylone, s’écrie, Qu’est devenu l’exacteur des tributs ! les sapins & les cèdres se réjouïssent de sa chute, comment es-tu tombée du Ciel, ô Helel, étoile du matin ? on a traduit cet Helel par le mot Latin Lucifer ; & ensuite par un sens allégorique on a donné le nom de Lucifer au Prince des Anges qui firent la guerre dans le Ciel ; & enfin ce nom qui signifie phosphere & aurore, est devenu le nom du Diable.

La religion chrêtienne est fondée sur la chûte des Anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre, & devinrent Diables. Un Diable tenta Eve sous la figure du serpent & damna le genre humain. Jesus vint racheter le genre humain & triompher du Diable qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocrife d’Enoch, & encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.

St. Augustin dans sa 109e lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés & agiles aux bons & aux mauvais Anges. Le Pape Grégoire second a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des Anges reconnus par les Juifs ; ce sont les Séraphins, les Cherubins, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Puissances, les Archanges, & enfin les Anges qui donnent le nom aux huit autres hiérarchies.

Les Juifs avaient dans le temple deux Chérubins ayant chacun deux têtes, l’une de bœuf & l’autre d’aigle, avec six aîles. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites aîles au-dessous des oreilles. Nous peignons les Anges & les Archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux aîles au dos. À l’égard des Trônes & des Dominations, on ne s’est pas encor avisé de les peindre.

St. Thomas, à la question 108, article second, dit que les Trônes sont aussi près de Dieu que les Chérubins & les Séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’anges. L’ancienne mytologie des bons & des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce, & à Rome, nous consacrames cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon & un mauvais Ange, dont l’un l’assiste, & l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; mais on ne sait pas encor si ces bons & mauvais Anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la somme de St. Thomas.

On ne sait pas précisément où les Anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vuide, dans les planètes ; Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.

ATHÉE, ATHÉISME.

Autrefois quiconque avait un secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier ; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfans dans ses mystères ; & tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école, était accusé d’Athéïsme par les fanatiques & par les fripons, & condamné par les sots.

Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon, monté sur un quadrige ? on l’appelle Athée, & il est contraint de fuïr.

Aristote est accusé d’Athéïsme par un prêtre, & ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Calcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux.

Aristophane, (cet homme que les commentateurs admirent, parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi) Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un Athée.

Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner ses farces à la foire St. Laurent ; il me paraît beaucoup plus bas & plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur : « Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan ; ce sont les pointes les plus basses & les plus dégoutantes ; il n’est pas même plaisant pour le peuple, & il est insupportable aux gens de jugement & d’honneur ; on ne peut souffrir son arrogance, & les gens de bien détestent sa malignité. »

C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que Madame Dacier admiratrice de Socrate, ose admirer : Voilà l’homme qui prépara de loin le poison, dont des juges infames firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce.

Les tanneurs, les cordonniers & les couturières d’Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, & se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infames licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, & de l’être aujourd’hui des Turcs.

Franchissons tout l’espace des temps entre la république Romaine & nous. Les Romains bien plus sages que les Grecs, n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succèdé à l’Empire Romain. Dès que l’Empereur Frederic II. a des querelles avec les Papes, on l’accuse d’être Athée, & d’être l’auteur du livre des trois imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis.

Notre grand chancelier de l’Hôpital se déclare-t-il contre les persécutions ? on l’accuse aussitôt d’Athéïsme.[1] Homo doctus, sed verus Atheos. Un Jésuite, autant au-dessous d’Aristophane, qu’Aristophane est au-dessous d’Homère ; un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le Jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des Athéistes ; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze Athéïste ; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini.

La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation & de pitié comme celle de Socrate ; parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite ; mais enfin, Vanini n’était point Athée, comme on l’a prétendu ; il était précisément tout le contraire.

C’était un pauvre prêtre Napolitain, prédicateur & Théologien de son métier ; disputeur à outrance sur les quiddités, & sur les universaux ; & utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendît à l’Athéïsme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine, & la plus approuvée ; « Dieu est son principe & sa fin, père de l’une & de l’autre, & n’ayant besoin ni de l’une, ni de l’autre ; Eternel sans être dans le temps ; présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé, ni futur ; il est partout, & hors de tout ; gouvernant tout, & ayant tout créé ; immuable, infini sans parties ; son pouvoir est sa volonté &c. »

Vanini se piquait de renouveller ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chaînon est attaché à son trône éternel ; idée, à la vérité, plus sublime que vraye, mais qui est aussi éloignée de l’Athéïsme, que l’être du néant.

Il voyagea pour faire fortune & pour disputer ; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune ; on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de sçavants ou de pédants, contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini ; sa chaleur & sa grossiéreté dans la dispute lui valut la haine de quelques théologiens ; & ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi, ce Francon ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être Athée enseignant l’Athéïsme.

Ce Francon, ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation, ce qu’il avait avancé. Vanini, sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’Eglise un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille, Il suffit de ce fêtu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. Alors il prononça un très-beau discours sur la végétation & le mouvement, & sur nécessité d’un être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation.

Le Président Grammont qui était alors à Toulouse, rapporte ce discours dans son histoire de France, aujourd’hui si oubliée, & ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.

Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire & atroce du Président Grammont ? Il est évident que sur la réponse de Vanini, on devait l’absoudre de l’accusation d’Athéïsme. Mais qu’arriva-t-il ? Ce malheureux prêtre êtranger se mêlait aussi de médecine ; on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau ; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu’il adorait, on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très-aisé & très-commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait, arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.

Pour justifier cette mort il falait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime & très-minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses Apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l’Athéïsme. Quelle pitié ! Comment un pauvre prêtre aurait-il pû avoir douze hommes à ses gages ? comment aurait-il pû persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette abominable & révoltante doctrine au péril de leur vie ? Un Roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’Athéïsme ? Personne, avant le père Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques ; & le monde qui aime l’extraordinaire, a crû sans examen cette fable.

Bayle lui-même, dans ses pensées diverses, parle de Vanini comme d’un athée : il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’une société d’Athées peut subsister ; il assure que Vanini était un homme de mœurs très-réglées, & qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues faits à l’imitation d’Erasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite ; mais il n’était point Athée.

Un siècle après sa mort, le sçavant La Croze, & celui qui a pris le nom de Philalète, ont voulu le justifier ; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies.

Le Jésuite Hardouin, plus sçavant que Garasse, & non moins téméraire, accuse d’Athéïsme, dans son livre Athei detecti, les Descartes, les Arnaulds, les Pascals, les Nicoles, les Mallebranches ; heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini.

De tous ces faits, je passe à la question de morale agitée par Bayle, savoir, si une société d’Athées pourrait subsister ? Remarquons d’abord sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute ; ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié, avec le plus d’injures, la possibilité d’une société d’Athées, ont soutenu depuis avec la même intrépidité que l’Athéïsme est la religion du gouvernement de la Chine.

Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement Chinois ; ils n’avaient qu’à lire les édits des Empereurs de ce vaste pays, ils auraient vu que ces édits sont des sermons, & que partout il y est parlé de l’être suprême, gouverneur, vengeur, & rémunérateur.

Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’Athées ; & je ne sçais comment Mr. Bayle a pû oublier un exemple frapant qui aurait pû rendre sa cause victorieuse.

En quoi une société d’Athées parait-elle impossible ? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein, ne pourraient jamais vivre ensemble, que les loix ne peuvent rien contre les crimes secrets, qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchants échapés à la justice humaine.

Les loix de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point des châtimens après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’ame ; mais les Juifs, loin d’être Athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel : mais ils le croyaient toujours présent parmi eux ; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité, jusqu’à la quatriéme génération ; & ce frein était très-puissant.

Mais, chez les gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein ; les sceptiques doutaient de tout ; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout ; les Epicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pourrait se mêler des affaires des hommes ; & dans le fonds, ils n’admettaient aucune divinité. Ils étaient convaincus que l’ame n’est point une substance, mais une faculté qui nait & qui périt avec le corps, par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale & de l’honneur. Les sénateurs & les chevaliers Romains étaient de véritables Athées, car les Dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n’espéraient rien d’eux. Le sénat Romain était donc réellement une assemblée d’Athées du temps de César & de Cicéron.

Ce grand orateur dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé, quel mal lui fait la mort ? nous rejettons toutes les fables ineptes des enfers, qu’est-ce donc que la mort lui a ôté ? Rien que le sentiment des douleurs.

César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami, contre ce même Cicéron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n’est rien, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal ? Cicéron, & tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons ? Les vainqueurs & les législateurs de l’Univers connu, formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des Dieux, qui étaient de véritables Athées ?

Bayle examine ensuite si l’idolatrie est plus dangereuse que l’Athéïsme, si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes ; il est en cela du sentiment de Plutarque ; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion, qu’une mauvaise opinion ; mais, n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune & Jupiter, que de ne rien craindre du tout ; il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, & qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion (même mauvaise) que de n’en avoir point du tout.

Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme, ou de l’Athéïsme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste ; car l’Athéïsme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire : l’Athéïsme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l’auteur du Commentarium rerum Gallicarum, que le chancelier de l’Hôpital fût Athée, il n’a fait que de sages loix, & n’a conseillé que la modération & la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la St. Barthelemi. Hobbes passa pour un Athée, il mena une vie tranquille & innocente. Les fanatiques de son temps inondèrent de sang l’Angleterre, l’Ecosse & l’Irlande. Spinosa était non-seulement Athée, mais il enseigna l’Athéïsme ; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt, ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, & qui les mangea sur le gril.

Les Athées sont pour la plupart des sçavans hardis & égarés qui raisonnent mal, & qui ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal & d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses, & de la nécessité.

Les ambitieux, les voluptueux n’ont guère le temps de raisonner, & d’embrasser un mauvais systême ; ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate. C’est ainsi que vont les choses parmi nous.

Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d’Athées de théorie & de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la providence ni à la vie future ; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux & d’ambitieux, tous très-dangereux, & qui perdirent la république.

Je ne voudrais pas avoir à faire à un Prince Athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier ; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir à faire à des courtisans Athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner ; il me faudrait prendre au hazard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les Princes & pour les peuples, que l’idée d’un etre suprême créateur, gouverneur, rémunérateur & vengeur soit profondément gravée dans les esprits.

Il y a des peuples Athées, dit Bayle dans ses pensées sur les comètes. Les Caffres, les Hottentots, les Topinamboux, & beaucoup d’autres petites nations, n’ont point de Dieu ; ils ne le nient ni ne l’affirment, ils n’en ont jamais entendu parler ; dites leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément ; dites leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont Athées est la même imputation que si l’on disait qu’ils sont anti-Cartésiens, ils ne sont ni pour, ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans ; un enfant n’est ni Athée, ni Déiste, il n’est rien.

Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci ? Que l’Athéïsme est un monstre très-pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place ; que s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’Athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe, aucun germe sans dessein, &c. & que le bled ne vient point de pourriture.

Des géomètres non philosophes ont rejeté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent ; &, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfans, & Newton le démontre aux sages.

Section Seconde.

S’il y a des Athées, à qui doit-on s’en prendre, sinon aux tyrans mercenaires des ames qui en nous révoltant contre leurs fourberies, forcent quelques esprits faibles à nier le Dieu que ces monstres déshonorent ? Combien de fois les sangsues du peuple ont-ils porté les citoyens accablés jusqu’à se révolter contre le Roi ! (Voyez fraude.)

Des hommes engraissés de notre substance nous crient : soyez persuadés qu’une ânesse a parlé ; croyez qu’un poisson a avalé un homme & l’a rendu au bout de trois jours sain & gaillard sur le rivage ; ne doutez pas que le Dieu de l’univers n’ait ordonné à un Prophête Juif de manger de la merde, & à un autre. (Ezéchiel) Prophête d’acheter deux putains, & de leur faire des fils de putains. (Osée) Ce sont les mots qu’on fait prononcer au Dieu vérité & de pureté ; croyez cent choses ou visiblement abominables ou Mathématiquement impossibles ; sinon le Dieu de miséricorde vous brulera non seulement pendant des millions de milliards de siècles au feu d’enfer, mais pendant toute l’éternité, soit que vous ayez un corps, soit que vous n’en ayez pas.

Ces inconcevables bêtises révoltent des Esprits faibles & téméraires aussi bien que des Esprits fermes & sages. Ils disent : si nos maîtres nous peignent Dieu comme le plus insensé & comme le plus barbare de tous les êtres, donc il n’y a point de Dieu ; mais ils devraient dire ; donc nos maîtres attribuent à Dieu leurs absurdités & leurs fureurs, donc Dieu est le contraire de ce qu’ils annoncent, donc Dieu est aussi sage & aussi bon qu’ils le disent fou & méchant. C’est ainsi que s’expliquent les sages. Mais si un fanatique les entend il les dénonce à un magistrat sergent de prêtres, & ce sergent les fait brûler à petit feu, croyant venger & imiter la Majesté divine qu’il outrage.

Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.

DESTIN.

De tous les livres qui sont parvenus jusqu’à nous, le plus ancien est Homère ; c’est là qu’on trouve les mœurs de l’antiquité profane, des héros grossiers, des dieux grossiers, faits à l’image de l’homme. Mais c’est là qu’on trouve aussi les semences de la philosophie, & surtout l’idée du destin qui est maître des dieux, comme les dieux sont les maîtres du monde.

Jupiter veut en vain sauver Hector ; il consulte les destinées ; il pèse dans une balance les destins d’Hector & d’Achille ; il trouve que le Troyen doit absolument être tué par le Grec ; il ne peut s’y opposer ; & dès ce moment Apollon, le génie gardien d’Hector, est obligé de l’abandonner. (Iliade liv. 22) Ce n’est pas qu’Homère ne prodigue souvent dans son poëme, des idées toutes contraires, suivant le privilège de l’antiquité ; mais enfin, il est le premier chez qui on trouve la notion du destin. Elle était donc très en vogue de son tems.

Les Pharisiens, chez le petit peuple Juif, n’adoptèrent le destin que plusieurs siècles après. Car ces Pharisiens eux-mêmes, qui furent les premiers lettrés d’entre les Juifs, étaient très nouveaux. Ils mêlèrent dans Alexandrie une partie des dogmes des stoïciens, aux anciennes idées juives. St. Jérôme prétend même que leur secte n’est pas de beaucoup antérieure à notre ère vulgaire.

Les philosophes n’eurent jamais besoin ni d’Homère, ni des Pharisiens, pour se persuader que tout se fait par des loix immuables, que tout est arrangé, que tout est un effet nécessaire.

Ou le monde subsiste par sa propre nature, par ses loix physiques, ou un Être suprême l’a formé selon ses loix suprêmes ; dans l’un & l’autre cas, ces loix sont immuables ; dans l’un & l’autre cas, tout est nécessaire ; les corps graves tendent vers le centre de la terre, sans pouvoir tendre à se reposer en l’air. Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas. L’instinct d’un épagneul, ne peut être l’instinct d’une autruche ; tout est arrangé, engrené & limité.

L’homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux & d’idées ; il vient un tems où il perd nécessairement ses dents, ses cheveux & ses idées.

Il est contradictoire que ce qui fut hier n’ait pas été, que ce qui est aujourd’hui ne soit pas ; il est aussi contradictoire que ce qui doit être, puisse ne pas devoir être.

Si tu pouvais déranger la destinée d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature ; tu te trouverais au bout du compte plus puissant que Dieu.

Des imbécilles disent, Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle, il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu’elle ne devait vivre ; d’autres qui font les capables disent, L’homme prudent fait lui-même son destin.

Nullum numen abest si sit prudentia, sed nos Te facimus fortuna Deam coeloque locamus.

Mais souvent le prudent succombe sous sa destinée, loin de la faire ; c’est le destin qui fait les prudens.

De profonds politiques assurent que si on avait assassiné Cromwell, Ludlow, Ireton, & une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu’on coupât la tête à Charles Ier, ce roi aurait pu vivre encor & mourir dans son lit ; ils ont raison ; ils peuvent ajouter encor que si toute l’Angleterre avait été engloutie dans la mer, ce monarque n’aurait pas péri sur un échafaud auprès de Whitehall, auprès de la salle blanche : mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé.

Le cardinal d’Ossat était sans doute plus prudent qu’un fou des petites maisons ; mais n’est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux de cet écervelé ? de même que les organes d’un renard sont différens de ceux d’une grüe & d’une alouette.

Ton médecin a sauvé ta tante ; mais certainement il n’a pas en cela contredit l’ordre de la nature, il l’a suivi. Il est clair que ta tante ne pouvait pas s’empêcher de naître dans une telle ville, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir dans un tel tems une certaine maladie, que le médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était, que ta tante devait l’appeler, qu’il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie.

Un paysan croit qu’il a grêlé par hazard sur son champ, mais le philosophe sait qu’il n’y a point de hazard, & qu’il était impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne grêlât pas ce jour-là en cet endroit.

Il y a des gens qui étant effrayés de cette vérité en accordent la moitié, comme des débiteurs qui offrent moitié à leurs créanciers, & demandent répit pour le reste. Il y a, disent-ils, des événements nécessaires, & d’autres qui ne le sont pas ; il serait plaisant qu’une partie de ce monde fût arrangée, & que l’autre ne le fût point ; qu’une partie de ce qui arrive dût arriver, & qu’une autre partie de ce qui arrive ne dût pas arriver. Quand on y regarde de près, on voit que la doctrine contraire à celle du destin est absurde & contraire à l’idée d’une providence éternelle ; mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner mal, d’autres à ne point raisonner du tout, d’autres à persécuter ceux qui raisonnent.

Il y a des gens qui vous disent, Ne croyez pas au fatalisme, car alors tout vous paraissant inévitable vous ne travaillerez à rien, vous croupirez dans l’indifférence, vous n’aimerez ni les richesses ni les honneurs, ni les louanges ; vous ne voudrez rien acquérir, vous vous croirez sans mérite comme sans pouvoir ; aucun talent ne sera cultivé, tout périra par l’apathie.

Ne craignez rien, messieurs, nous aurons toûjours des passions & des préjugés, puisque c’est notre destinée d’être soumis aux préjugés & aux passions : nous saurons bien qu’il ne dépend pas plus de nous d’avoir beaucoup de mérite & de grands talents, que d’avoir les cheveux bien plantés & la main belle : nous serons convaincus qu’il ne faut tirer vanité de rien, & cependant nous aurons toûjours de la vanité.

J’ai nécessairement la passion d’écrire ceci, & toi tu as la passion de me condamner ; nous sommes tous deux également sots, également les jouets de la destinée. Ta nature est de faire du mal, la mienne est d’aimer la vérité, & de la publier malgré toi.

Le hibou qui se nourrit de souris dans sa masure, a dit au rossignol, Cesse de chanter sous tes beaux ombrages, viens dans mon trou, afin que je t’y dévore ; & le rossignol a répondu, Je suis né pour chanter ici, & pour me moquer de toi.

Vous me demandez ce que deviendra la liberté ? Je ne vous entends pas. Je ne sais ce que c’est que cette liberté dont vous parlez ; il y a si longtems que vous disputez sur sa nature, qu’assurément vous ne la connaissez pas. Si vous voulez, ou plutôt, si vous pouvez examiner paisiblement avec moi ce que c’est, passez à la lettre L.

DIEU.

Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, & s’arrêta au pié du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontières de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie & sa vaste grange ; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils & ses cinq filles, ses parents & ses valets, & tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. Que fais-tu là, idolâtre ? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu es Scythe, & que tu n’es pas Grec. Çà, di-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie ? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe ; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal ; une famille scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous ! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac ; car le théologal savait un peu de scythe, & l’autre un peu de grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothèque de Constantinople.

LOGOMACOS

Voyons si tu sais ton catéchisme ? Pourquoi pries-tu Dieu ?

DONDINDAC

C’est qu’il est juste d’adorer l’Être suprême de qui nous tenons tout.

LOGOMACOS

Pas mal pour un barbare ! Et que lui demandes-tu ?

DONDINDAC

Je le remercie des biens dont je jouis, & même des maux dans lesquels il m’éprouve ; mais je me garde bien de lui rien demander ; il sait mieux que nous ce qu’il nous faut ; & je craindrais d’ailleurs de demander du beau tems quand mon voisin demanderait de la pluie.

LOGOMACOS

Ah ! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut : Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu ?

DONDINDAC

La nature entière.

LOGOMACOS

Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu ?

DONDINDAC

L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, & qui me punira si je fais mal.

LOGOMACOS

Bagatelles, pauvretés que cela ! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infini secundum quid, ou selon l’essence ?

DONDINDAC

Je ne vous entends pas.

LOGOMACOS

Bête brute ! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu ?

DONDINDAC

Je n’en sais rien… Tout comme il vous plaira.

LOGOMACOS

Ignorant ! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, & qu’un bâton n’ait pas deux bouts ? voit-il le futur comme futur ou comme présent ? comment fait-il pour tirer l’être du néant, & pour anéantir l’être ?

DONDINDAC

Je n’ai jamais examiné ces choses.

LOGOMACOS

Quel lourdaut ! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matière puisse être éternelle ?

DONDINDAC

Que m’importe qu’elle existe de toute éternité ou non ; je n’existe pas moi de toute éternité. Dieu est toûjours mon maître ; il m’a donné la notion de la justice, je dois la suivre ; je ne veux point être philosophe, je veux être homme.

LOGOMACOS

On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pié à pié : Qu’est-ce que Dieu ?

DONDINDAC

Mon souverain, mon juge, mon père.

LOGOMACOS

Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature ?

DONDINDAC

D’être puissant & bon.

LOGOMACOS

Mais est-il corporel ou spirituel ?

DONDINDAC

Comment voulez-vous que je le sache ?

LOGOMACOS

Quoi ! tu ne sais pas ce que c’est qu’un esprit ?

DONDINDAC

Pas le moindre mot : à quoi cela me servirait-il ? en serais-je plus juste ? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen ?

LOGOMACOS

Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit ; écoute, c’est, c’est, c’est… Je te dirai cela une autre fois.

DONDINDAC

J’ai bien peur que vous me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez-moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vu autrefois un de vos temples ; pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe ?

LOGOMACOS

C’est une question très difficile & qui demande des instructions préliminaires.

DONDINDAC

Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin ; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : Voilà une belle fabrique, disait la taupe ; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton, c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. Depuis ce tems-là, j’ai résolu de ne jamais disputer.

ENFER.

Dès que les hommes vécurent en société, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échappaient à la sévérité des loix ; ils punissaient les crimes publics ; il fallut établir un frein pour les crimes secrets ; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Caldéens, les Égyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie, & de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire ou de feindre de croire, sur quelques passages très obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes loix des Juifs, par leur Lévitique, par leur Décalogue, quand l’auteur de ces loix ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre rapport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque, Vous êtes un homme inconséquent & sans probité, comme sans raison, très indigne du nom de législateur que vous vous arrogez. Quoi, vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, & vous ne l’annoncez pas expressément ? & tandis qu’il est admis chez toutes les nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, & qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit ? Ou vous êtes un ignorant qui ne savez pas que cette créance était universelle en Égypte, en Caldée, en Perse ; ou vous êtes un homme très mal avisé, si étant instruit de ce dogme vous n’en avez pas fait la base de votre religion.

Les auteurs des loix juives pourraient tout au plus répondre, Nous avoüons que nous sommes excessivement ignorans, que nous avons appris à écrire fort tard, que notre peuple était une horde sauvage & barbare, qui de notre aveu erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables, qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, & par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées ; comment voulez-vous que nous pussions (nous les plus terrestres des hommes) inventer un systême tout spirituel ?

Nous ne nous servions du mot qui répond à ame, que pour signifier la vie ; nous ne connumes notre Dieu & ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels : la distinction de l’ame & du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation, & d’une philosophie très fine. Demandez aux Hottentots, & aux nègres, qui habitent un pays cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie à venir ? Nous avons cru faire assez de persuader à notre peuple, que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lèpre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder.

On répliquerait à cette apologie, Vous avez inventé un systême dont le ridicule saute aux yeux, car le malfaiteur qui se portait bien, & dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.

L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors, Vous vous trompez ; car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui ayant commis un crime ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années : il y a toûjours des malheurs dans une famille, & nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrettes.

Il serait aisé de répliquer à cette réponse, & de dire, Votre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très honnêtes gens perdent la santé & leurs biens ; & s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.

Le prêtre Juif pourrait répliquer encor ; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, & d’autres qui sont envoyés de Dieu expressément. Mais on ferait voir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fièvre & la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.

Enfin, les Pharisiens & les Esséniens chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode : ce dogme avait déjà passé des Grecs aux Romains, & fut adopté par les Chrétiens.

Plusieurs pères de l’Église ne crurent point les peines éternelles ; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire dans son sixième chant de l’Énéïde :

…Sedet aeternumque sedebit Infelix Theseus.

Il prétend en vain, que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, & que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, & qu’il est dans les champs Élisées.

Il n’y a pas longtems qu’un bon honnête ministre huguenot prêcha & écrivit que les damnés auraient un jour leur grace, qu’il fallait une proportion entre le péché & le supplice, & qu’une faute d’un moment ne peut mériter un châtiment infini. Les prêtres ses confrères déposèrent ce juge indulgent ; l’un d’eux lui dit, Mon ami, je ne crois pas plus l’enfer éternel que vous ; mais il est bon que votre servante, votre tailleur & même votre procureur le croyent.

FANATISME.

Le fanatisme est à la superstition, ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, & ses imaginations pour des prophéties, est un entousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Barthelemi Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, & qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste ; son frère Barthelemi Diaz qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, & qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former.

Polyeucte qui va au temple dans un jour de solennité renverser & casser les statues & les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume prince d’Orange, du roi Henri III, & du roi Henri IV, de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.

Le plus détestable exemple de fanatisme, est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces la nuit de la Saint Barthélemi leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe.

Il y a des fanatiques de sang-froid ; ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; & ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Cléments, les Châtels, les Ravaillacs, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison.

Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires, qui en parlant des miracles de Saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux ; leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage ; & ils auraient tué quiconque les eût contredits.

Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui répandu de proche en proche adoucit enfin les mœurs des hommes, & qui prévient les accès du mal ; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, & attendre que l’air soit purifié. Les loix & la religion ne suffisent pas contre la peste des ames ; la religion loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le Roi Églon ; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui ; de Samuel qui hâche en morceaux le roi Agag : ils ne voient pas que ces exemples qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le tems présent ; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.

Les loix sont encor très impuissantes contre ces accès de rage ; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’Esprit Saint qui les pénètre, est au-dessus des loix, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, & qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?

Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, & qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joyes du paradis à des imbéciles, & qui leur promettait une éternité de ces plaisirs, dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède.

Car l’effet de la philosophie est de rendre l’ame tranquille, & le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte Religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.

Ainsi du plumage qu’il eut

Icare pervertit l’usage ;

Il le reçut pour son salut,

Il s’en servit pour son dommage.

(BERTAUD, Évêque de Sées.)

FIN. CAUSES FINALES.

Il paraît qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs soient faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre.

D’un autre côté il faut avoir un étrange amour des causes finales pour assurer que la pierre a été formée pour bâtir des maisons, & que les vers à soye sont nés à la Chine afin que nous ayons du satin en Europe.

Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la Providence dans un cas, & de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause ; donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale ; donc il est aussi vrai de dire que les nez ont été faits pour porter des lunettes, & les doigts pour être ornés de diamants, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, & les yeux pour recevoir la lumière.

Je crois qu’on peut aisément éclaircir cette difficulté, quand les effets sont invariablement les mêmes, en tous lieux & en tout tems ; quand ces effets uniformes sont indépendants des êtres auxquels ils appartiennent, alors il y a visiblement une cause finale.

Tous les animaux ont des yeux, & ils voient ; tous ont des oreilles, & ils entendent ; tous une bouche par laquelle ils mangent ; un estomac, ou quelque chose d’approchant, par lequel ils digèrent ; tous un orifice qui expulse les excrémens, tous un instrument de la génération : & ces dons de la nature opèrent en eux sans qu’aucun art s’en mêle. Voilà des causes finales clairement établies, & c’est pervertir notre faculté de penser, que de nier une vérité si universelle.

Mais les pierres en tout lieu & en tout tems, ne composent pas des bâtiments ; tous les nez ne portent pas des lunettes ; tous les doigts n’ont pas une bague ; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soye. Un ver à soye n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, comme votre bouche est faite pour manger, & votre derrière pour aller à la garderobe. Il y a donc des effets produits par des causes finales, & des effets en très grand nombre qu’on ne peut appeler de ce nom.

Mais les uns & les autres sont également dans le plan de la providence générale : rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle. Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du maître ; c’est lui qui a créé les loix par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux & du reflux de l’océan, & le soleil pour son quart : c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoie en cinq minutes & demie des rayons de lumière dans les yeux des hommes, des crocodiles & des chats.

Mais, si après bien des siècles nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux & des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons, & de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose, sinon, que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux & carnassiers ?

Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits & mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les brames & les quakers ne tuent personne ; mais la pâte dont nous sommes pétris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions & des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs & de nos sottises ; car une cause finale est universelle & invariable en tout tems & en tout lieu. Mais les horreurs & les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons notre bled, le fléau est la cause finale de la séparation du grain ; mais si ce fléau en battant mon grain écrase mille insectes, ce n’est pas par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hasard ; c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, & qu’ils devaient s’y trouver.

C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur, ou qu’il soit battu ; mais jamais on ne pourra dire, L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre.

Les instrumens que nous a donnés la nature ne peuvent être toûjours des causes finales en mouvement qui aient leur effet immanquable. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toûjours ouverts ; chaque sens a ses tems de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle ; mais la cause finale n’en subsiste pas moins, elle agira dès qu’elle sera libre.

FOI.

Un jour le prince Pic de la Mirandole rencontra le pape Alexandre VI. chez la courtisane Émilia pendant que Lucrèce fille du St. Père était en couche & qu’on ne savait dans Rome si l’enfant était du pape ou de son fils le duc de Valentinois, ou du mari de Lucrèce Alphonse d’Arragon, qui passait pour impuissant. La conversation fut d’abord fort enjouée. Le cardinal Bembo en rapporte une partie. Petit Pic, dit le pape, qui crois-tu le père de mon petit-fils ? je crois que c’est votre gendre, répondit Pic. Eh comment peux-tu croire cette sottise ? Je la crois par la foi. Mais ne sais-tu pas bien qu’un impuissant ne fait point d’enfans ? la foi consiste, repartit Pic, à croire les choses parce qu’elles sont impossibles ; & de plus l’honneur de votre maison exige que le fils de Lucrèce ne passe point pour être le fruit d’un inceste. Vous me faites croire des mystères plus incompréhensibles. Ne faut-il pas que je sois convaincu qu’un serpent a parlé, que depuis ce tems tous les hommes furent damnés, que l’ânesse de Balaam parla aussi fort éloquemment, & que les murs de Jérico tombèrent au son des trompettes ! Pic enfila tout de suite une kyrielle de toutes les choses admirables qu’il croyait. Alexandre tomba sur son sofa à force de rire. Je crois tout cela comme vous, disait-il, car je sens bien que je ne peux être sauvé que par la foi & que je ne le serai pas par mes œuvres. Ah ! St. Père, dit Pic, vous n’avez besoin ni d’œuvres ni de foi ; cela est bon pour de pauvres profanes comme nous, mais vous qui êtes Vice-Dieu, vous pouvez croire & faire tout ce qu’il vous plaira, vous avez les clefs du ciel ; & sans doute St. Pierre ne vous fermera pas la porte au nez. Mais pour moi, je vous avoue, que j’aurais besoin d’une puissante protection, si n’étant qu’un pauvre prince j’avais couché avec ma fille, & si je m’étais servi du stylet & de la Cantarella aussi souvent que votre sainteté. Alexandre VI entendait raillerie. Parlons sérieusement, dit-il, au prince de la Mirandole. Dites-moi quel mérite on peut avoir à dire à Dieu qu’on est persuadé de choses dont en effet on ne peut être persuadé ? quel plaisir cela peut-il faire à Dieu ? entre nous, dire qu’on croit ce qu’il est impossible de croire, c’est mentir.

Pic de la Mirandole fit un grand signe de croix. Eh Dieu paternel, s’écria-t-il, que Votre Sainteté me pardonne, vous n’êtes pas chrétien. Non, sur ma foi, dit le pape. Je m’en doutais, dit Pic de la Mirandole.

DIALOGUE DU DOUTEUR

ET DE L’ADORATEUR

LE DOUTEUR.— Comment me prouverez-vous l’existence de Dieu ?

L’ADORATEUR. — Comme on prouve l’existence du soleil, en ouvrant les yeux.

LE DOUTEUR. — Vous croyez donc aux causes finales ?

L’ADORATEUR. — Je crois une cause admirable quand je vois des effets admirables. Dieu me garde de ressembler à ce fou qui disait qu’une horloge ne prouve point un horloger, qu’une maison ne prouve point un architecte, et qu’on ne pouvait démontrer l’existence de Dieu que par une formule d’algèbre, encore était-elle erronée !

LE DOUTEUR. — Quelle est votre religion ?

L’ADORATEUR. — C’est non seulement celle de Socrate, qui se moquait des fables des Grecs, mais celle de Jésus, qui confondait les pharisiens.

LE DOUTEUR. — Si vous êtes de la religion de Jésus, pourquoi n’êtes-vous pas de celle des jésuites, qui possèdent trois cents lieues de pays en long et en large au Paraguay ? Pourquoi ne croyez-vous pas aux prémontrés, aux bénédictins, à qui Jésus a donné tant de riches abbayes ?

L’ADORATEUR. — Jésus n’a institué ni les bénédictins, ni les prémontrés, ni les jésuites.

LE DOUTEUR. — Pensez-vous qu’on puisse servir Dieu en mangeant du mouton le vendredi, et en n’allant point à la messe ?

L’ADORATEUR. — Je le crois fermement, attendu que Jésus n’a jamais dit la messe, et qu’il mangeait gras le vendredi, et même le samedi.

LE DOUTEUR. — Vous pensez donc qu’on a corrompu la religion simple et naturelle de Jésus, qui était apparemment celle de tous les sages de l’antiquité ?

L’ADORATEUR. — Rien ne paraît plus évident. Il fallait bien qu’au fond il fût un sage, puisqu’il déclamait contre les prêtres imposteurs, et contre les superstitions ; mais on lui impute des choses qu’un sage n’a pu ni faire ni dire. Un sage ne peut chercher des figues au commencement de mars sur un figuier, et le maudire parce qu’il n’a point de figues. Un sage ne peut changer l’eau en vin en faveur de gens déjà ivres. Un sage ne peut envoyer des diables dans le corps de deux mille cochons dans un pays où il n’y a point de cochons. Un sage ne se transfigure point pendant la nuit pour avoir un habit blanc. Un sage n’est point transporté par le diable. Un sage, quand il dit que Dieu est son père, entend sans doute que Dieu est le père de tous les hommes : le sens dans lequel on a voulu l’entendre est impie et blasphématoire.

Il paraît que les paroles et les actions de ce sage ont été très mal recueillies ; que parmi plusieurs histoires de sa vie, écrites quatre-vingt-dix ans après lui, on a choisi les plus improbables, parce qu’on les crut les plus importantes pour des sots. Chaque écrivain se piquait de rendre cette histoire merveilleuse. Chaque petite société chrétienne avait son Évangile particulier. C’est la raison démonstrative pour laquelle ces Évangiles ne s’accordent presque en rien. Si vous croyez à un Évangile, vous êtes obligé de renoncer à tous les autres. Voilà une plaisante marque de vérité qu’une contradiction perpétuelle ; voilà une plaisante sagesse que des folies qui se combattent.

Il est donc démontré que des fanatiques ont séduit d’abord des hommes simples qui en ont ensuite séduit d’autres. Les derniers ont encore enchéri sur les premiers. L’histoire véritable de Jésus n’était probablement que celle d’un homme juste qui avait repris les vices des pharisiens, et que les pharisiens firent mourir. On en fit ensuite un prophète, et, au bout de trois cents ans, on en fit un dieu ; voilà la marche de l’esprit humain.

Il est reconnu par les fanatiques, même les plus entêtés, que les premiers chrétiens employèrent les fraudes les plus honteuses pour soutenir leur secte naissante. Tout le monde avoue qu’ils forgèrent de fausses prédictions, de fausses histoires, de faux miracles. Le fanatisme s’étendit de tous côtés ; et enfin, dès qu’il a été dominant, il n’a soutenu que par des bourreaux ce qu’il avait établi par l’imposture et par la démence. Chaque siècle a tellement corrompu la religion de Jésus que celle des chrétiens lui est toute contraire.

Si on a fait dire à Jésus que son royaume n’est pas de ce monde, ceux qui prétendent être les successeurs de ses premiers disciples ont été, autant qu’ils l’ont pu, les tyrans du monde, et ont marché sur la tête des rois. Si Jésus à vécu pauvre, ses étranges successeurs ont ravi nos biens et le prix de nos sueurs.

Considérez les fêtes que Jésus observa ; elles étaient toutes juives ; et nous faisons brûler ceux qui célèbrent des fêtes juives. Jésus a-t-il dit qu’il y avait en lui deux natures ? non ; et nous lui donnons deux natures. Jésus a-t-il dit que Marie était mère de Dieu ? non ; et nous la faisons mère de Dieu, Jésus a-t-il dit qu’il était trin et consubstantiel ? non ; et nous l’avons fait consubstantiel et trin. Montrez-moi un seul rite que vous ayez observé précisément comme lui ; dites-moi un seul de vos dogmes qui soit précisément le sien ; je vous en défie.

LE DOUTEUR. — Mais, monsieur, en parlant ainsi, vous n’êtes pas chrétien.

L’ADORATEUR. — Je suis chrétien comme l’était Jésus, dont on a changé la doctrine céleste en doctrine infernale. S’il s’est contenté d’être juste, on en a fait un insensé qui courait les champs dans une petite province juive, en comparant les cieux à un grain de moutarde.

LE DOUTEUR. — Que pensez-vous de Paul, meurtrier d’Étienne, persécuteur des premiers galiléens, depuis galiléen lui-même et persécuté ? Pourquoi rompit-il avec Gamaliel, son maître ? Est-ce comme le disent quelques Juifs, parce que Gamaliel lui refusa sa fille en mariage, parce qu’il avait les jambes torses, la tête chauve, et les sourcils joints, ainsi qu’il est rapporté dans les actes de Thècle, sa favorite ? A-t-il écrit enfin les Épîtres qu’on a mises sous son nom ?

L’ADORATEUR. — Il est assez reconnu que Paul n’est point l’auteur de l’Épître aux Hébreux dans laquelle il est dit : « Jésus est autant élevé au-dessus des anges que le nom qu’il a reçu est plus excellent que le leur. » (Ch. i, v. 4.)

Et dans un autre endroit il est dit que « Dieu l’a rendu pour quelque temps inférieur aux anges. » (Ch. ii, v. 7.)

Et dans ses autres Épîtres il parle presque toujours de Jésus comme d’un simple homme chéri de Dieu, élevé en gloire.

Tantôt il dit que « les femmes peuvent prier, parler, prêcher, prophétiser, pourvu qu’elles aient la tête couverte, car une femme sans voile déshonore sa tête. » (Ire aux Corinthiens, ch. xi, v. 5.)

Tantôt il dit que « les femmes ne doivent point parler dans l’église. » (Ibid., chap. xiv, v. 34.)

Il se brouille avec Pierre, parce que Pierre « ne judaïse pas avec les étrangers, et qu’ensuite Pierre judaïse avec les Juifs. » Mais ce même Paul va judaïser lui-même pendant huit jours dans le temple de Jérusalem, et y amène des étrangers, pour faire croire aux Juifs qu’il n’est pas chrétien. Il est accusé d’avoir souillé le temple : le grand-prêtre lui donne un soufflet ; il est traduit devant le tribunal romain. Que fait-il pour se tirer d’affaire ? Il fait deux mensonges impudents au tribun et au sanhédrin ; il leur dit : Je suis pharisien et fils de pharisien, quand il était chrétien ; il leur dit : « On me persécute parce que je crois à la résurrection des morts. » Il n’en avait point été question ; et par ce mensonge, trop aisé pourtant à reconnaître, il prétendait commettre ensemble et diviser les juges du sanhédrin, dont la moitié croyait la résurrection, et l’autre ne la croyait pas.

Voilà, je vous l’avoue, un singulier apôtre ; c’est pourtant le même homme qui ose dire « qu’il a été ravi au troisième ciel, et qu’il y a entendu des paroles qu’il ne peut pas rapporter. » (II Cor., chap. xii, v. 2, 4.)

Le voyage d’Astolphe dans la lune est plus vraisemblable, puisque le chemin est plus court. Mais pourquoi veut-il faire accroire aux imbéciles auxquels il écrit qu’il a été ravi au troisième ciel ? C’est pour établir son autorité parmi eux ; c’est pour satisfaire son ambition d’être chef de parti ; c’est pour donner du poids à ces paroles insolentes et tyranniques : « Si je viens encore une fois vers vous, je ne pardonnerai ni à ceux qui auront péché ni à tous les autres. » (II Cor., chap. xiii, v. 2.)

Il est aisé de voir dans le galimatias de Paul qu’il conserve toujours son premier esprit persécuteur, esprit affreux qui n’a fait que trop de prosélytes. Je sais qu’il ne commandait qu’à des gueux ; mais c’est la passion des hommes de vouloir s’élever au-dessus de leurs semblables, et de vouloir les opprimer ; c’est la passion des tyrans. Quoi ! Paul, Juif, faiseur de tentes, tu oses écrire à des Corinthiens que tu puniras ceux mêmes qui n’auront pas péché ! Néron, Attila, le pape Alexandre VI, ont-ils jamais proféré de si abominables paroles ? Si Paul écrivait ainsi, il méritait un châtiment exemplaire. Si des faussaires ont forgé ces Épîtres, ils en méritaient un plus grand.

Hélas ! c’est ainsi que la plupart des sectes populaires commencent. Un imposteur harangue la lie du peuple dans un grenier, et les imposteurs qui lui succèdent habitent bientôt des palais.

LE DOUTEUR. — Vous n’avez que trop raison ; mais après m’avoir dit ce que vous pensez de ce fanatique, moitié juif, moitié chrétien, nommé Paul, que pensez-vous des anciens Juifs ?

L’ADORATEUR. — Ce que les gens sensés de toutes les nations en pensent, et ce que les Juifs raisonnables en pensent eux-mêmes.

LE DOUTEUR. — Vous ne croyez donc pas que le Dieu de toute la nature ait abandonné le reste des hommes pour se faire roi d’une misérable petite nation ? Vous ne croyez pas qu’un serpent ait parlé à une femme ? que Dieu ait planté un arbre dont les fruits donnaient la connaissance du bien et du mal ? que Dieu ait défendu à l’homme et à la femme de manger de ce fruit, lui qui devait plutôt leur en présenter, pour leur faire connaître ce bien et ce mal, connaissance absolument nécessaire à l’espèce humaine ? Vous ne croyez pas qu’il ait conduit son peuple chéri dans des déserts, et qu’il ait été obligé de leur conserver pendant quarante ans leurs vieilles sandales et leurs vieilles robes ? Vous ne croyez pas qu’il ait fait des miracles égalés par les miracles des mages de Pharaon, pour faire passer la mer à pied sec à ses enfants chéris, en larrons et en lâches, et pour les tirer misérablement de l’Égypte, au lieu de leur donner cette fertile Égypte ?

Vous ne croyez pas qu’il ait ordonné à son peuple de massacrer tout ce qu’il rencontrerait, afin de rendre ce peuple presque toujours esclave des nations ? Vous ne croyez pas que l’ânesse de Balaam ait parlé ? Vous ne croyez pas que Samson ait attaché ensemble trois cents renards par la queue ? Vous ne croyez pas que les habitants de Sodome aient voulu violer deux anges ? Vous ne croyez pas…

L’ADORATEUR. — Non, sans doute, je ne crois pas ces horreurs impertinentes, l’opprobre de l’esprit humain. Je crois que les Juifs avaient des fables, ainsi que toutes les autres nations ; mais des fables beaucoup plus sottes, plus absurdes, parce qu’ils étaient les plus grossiers des Asiatiques, comme les Thébains étaient les plus grossiers des Grecs.

LE DOUTEUR. — J’avoue que la religion juive était absurde et abominable ; mais enfin Jésus, que vous aimez, était juif ; il accomplit toujours la loi juive ; il en observa toutes les cérémonies.

L’ADORATEUR. — C’est, encore une fois, une grande contradiction qu’il ait été juif, et que ses disciples ne le soient pas. Je n’adopte de lui que sa morale quand elle ne se contredit point. Je ne peux souffrir qu’on lui fasse dire : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » Ces paroles sont affreuses. Un homme sage, encore un coup, n’a pu dire que le royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde, à des noces, à de l’argent qu’on fait valoir par usure ; ces paroles sont ridicules. J’adopte cette sentence : « Aimez Dieu et votre prochain. » C’est la loi éternelle de tous les hommes, c’est la mienne ; c’est ainsi que je suis ami de Jésus ; c’est ainsi que je suis chrétien. S’il a été un adorateur de Dieu, ennemi des mauvais prêtres, persécuté par des fripons, je m’unis à lui, je suis son frère.

LE DOUTEUR. — Il n’y a jamais eu de religion qui n’en ait dit autant que Jésus, qui n’ait recommandé la vertu comme Jésus.

L’ADORATEUR. — Eh bien donc ! je suis de la religion de tous les hommes, de celle de Socrate, de Platon, d’Aristide, de Cicéron, de Caton, de Titus, de Trajan, d’Antonin, de Marc-Aurèle, d’Épictète, de Jésus.

Je dirai avec Épictète : « C’est Dieu qui m’a créé ; Dieu est au-dedans de moi, je le porte partout ; pourquoi le souillerais-je par des pensées obscènes, par des actions basses, par d’infâmes désirs ? Je réunis en moi des qualités dont chacune m’impose un devoir ; homme, citoyen du monde, enfant de Dieu, frère de tous les hommes, fils, mari, père ; tous ces noms me disent : « N’en déshonore aucun. »

« Mon devoir est de louer Dieu de tout, de le remercier de tout, de ne cesser de le bénir qu’en cessant de vivre. »

Cent maximes de cette espèce valent bien le sermon de la montagne, et cette belle maxime : « Bienheureux les pauvres d’esprit. » Enfin, j’adorerai Dieu, et non les fourberies des hommes ; je servirai Dieu, et non un concile de Chalcédoine, ou un concile in trullo ; je détesterai l’infâme superstition, et je serai sincèrement attaché à la vraie religion jusqu’au dernier soupir de ma vie.

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