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Le programme communiste révolutionnaire en Russie en 1888

lundi 2 avril 2018, par Robert Paris

Plekhanov : projet de programme des sociaux-démocrates russes (1888)

Avertissement : l’expression « sociaux-démocrates » indiquait à cette époque les communistes révolutionnaires et prolétariens au sens de Marx et Engels et non les partis réformistes pro-bourgeois et pro-impérialistes qu’ils sont devenus par la suite dans les années 1900 !!!

Les sociaux-démocrates russes, comme les sociaux-démocrates des autres pays, luttent pour l’émancipation complète du travail de l’oppression du capital. Une telle libération peut être réalisée par le passage à la propriété collective des moyens et des objets de production, une transition qui impliquera :

a) l’élimination de la production marchande actuelle de produits de base (c’est-à-dire l’achat et la vente de produits sur le marché) et

b) son remplacement par un nouveau système de production sociale selon un plan préétabli, en vue de répondre aux besoins de la société tout entière et de chacun de ses membres, dans les limites fixées par l’état des forces productives à ce moment.

Cette révolution communiste entraînera les changements les plus radicaux dans l’ensemble des rapports sociaux et relations internationales.

En substituant à l’actuelle domination du produit sur le producteur, la prédominance du producteur sur le produit, cette révolution amènera la conscience là où domine actuellement la nécessité économique aveugle ; en simplifiant et en comprenant toutes les relations sociales, elle donnera en même temps à chaque citoyen une réelle opportunité économique de participer directement à la discussion et à la gestion de toutes les affaires publiques.

Cette participation directe des citoyens à la gestion des affaires publiques suppose l’élimination d’un système actuel de représentation politique et son remplacement par une législation directe du peuple.

En outre, il est maintenant possible de prévoir le caractère international de la révolution économique à venir. Avec le développement actuel des échanges internationaux, la consolidation de cette révolution n’est possible qu’avec la participation de toutes ou au moins de plusieurs sociétés civilisées. D’où découle la solidarité des intérêts des producteurs de tous les pays, reconnue et proclamée par l’Association Internationale des Travailleurs.

Mais, comme l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, que les intérêts du travail en général diamétralement opposés aux intérêts des exploiteurs, et que par conséquent les classes supérieures feront toujours obstacle à cette réorganisation des rapports sociales - inévitable condition préliminaire de la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière dans chaque pays. Seule cette domination temporaire de la classe ouvrière peut paralyser les efforts des contre-révolutionnaires et mettre un terme à l’existence des classes et leur lutte.

Cette tâche politique introduit un élément de diversité dans les programmes des sociaux-démocrates des différents États, en fonction des conditions sociales de chacun d’eux.

Les problèmes pratiques, et par conséquent, les programmes sociaux-démocrates doivent être naturellement plus compliqués dans les pays où la production capitaliste moderne ne fait que tendre à l’hégémonie et où les masses laborieuses sont sous le double joug de développement du capitalisme et de l’économie patriarcale moribonde. Dans ces pays, les sociaux-démocrates doivent s’efforcer d’atteindre, comme une étape de transition, ces formes d’organisation sociale, qui existent déjà dans les pays avancés et sont nécessitées pour le développement ultérieur du parti ouvrier. La Russie est exactement dans cette situation. Le capitalisme y a fait de grands progrès depuis l’abolition du servage. L’ancien système de l’agriculture de subsistance cède la place à la production marchande des produits de base et ouvre ainsi un énorme marché intérieur pour l’industrie à grande échelle. Patriarcales, les formes communautaires de propriété foncière paysanne se décomposent rapidement, la communauté se transforme en un simple moyen d’asservissement de la population paysanne par l’État, et dans de nombreux domaines, elle est également devenue un instrument d’exploitation des pauvres roturiers par les riches. En même temps, parce qu’elle fixe sur la terre l’intérêt d’un nombre énorme de producteurs, elle s’oppose à leur développement intellectuel et politique, ce qui limite leurs horizons au-delà des traditions étroites du village. Le mouvement révolutionnaire russe, dont le triomphe profiterait principalement à la paysannerie, n’y rencontre guère de soutien, de sympathie ou de compréhension. Le principal soutien de l’absolutisme réside précisément dans l’indifférence politique et le retard intellectuel de la paysannerie. Une conséquence nécessaire de ceci est l’impuissance et la timidité de ces couches instruites des classes supérieures dont les intérêts matériels et intellectuels sont contredits par le système politique moderne. Élevant leurs voix au nom du peuple, ils sont surpris de voir qu’il est indifférent à leurs appels. D’où - l’instabilité des opinions politiques, et parfois la tristesse et la déception complète de notre intelligentsia.

Cet état de choses serait complètement désespéré si ce mouvement des rapports économiques russes ne créait pas de nouvelles chances de succès pour les défenseurs des intérêts de la classe laborieuse. La décomposition de la commune crée chez nous une nouvelle classe, celle du prolétariat industriel. Plus réceptive, plus mobile et plus avancée, cette classe répond plus facilement à l’appel des révolutionnaires que la population arriérée des campagnes. Pendant ce temps, alors que l’idéal de la commune se tourne vers le passé, vers les conditions de l’ancienne économie patriarcale, dont l’autocratie des tsars constitue le complément politique nécessaire, l’ouvrier d’industrie ne peut voir son sort amélioré que par le développement de formes nouvelles et plus libre de vie en commun. Grâce à cette classe nouvelle, notre peuple se trouve pour la première fois dans des conditions économiques qui sont celles des peuples civilisés, et c’est seulement à travers cette classe qu’il peut participer aux aspirations avancées de l’humanité civilisée. Sur cette base, les sociaux-démocrates russes considèrent la formation du parti ouvrier révolutionnaire comme le devoir premier et le plus important. La croissance et le développement d’un tel parti se heurteront cependant à un obstacle très important dans l’absolutisme russe moderne.

Par conséquent, la lutte contre l’absolutisme tsariste est-elle la condition indispensable, y compris pour les petits cercles ouvriers, qui sont aujourd’hui les embryons du futur parti ouvrier russe. Le renversement de l’absolutisme doit être leur première tâche politique.

Les sociaux-démocrates considèrent que l’agitation politique dans la classe ouvrière, que la diffusion des idées socialistes en son sein et la mise en place d’organisations révolutionnaires constituent, pour ces cercles ouvriers le principal moyen de la lutte politique contre l’absolutisme. Étroitement unies entre elles, ces organisations ne se contenteront pas de luttes partielles contre le gouvernement, n’hésiteront pas, au moment venu, à passer à l’attaque décisive, sans reculer devant les actions directes violentes si cela se révélait nécessaire dans l’intérêt de la lutte.

Le but de la lutte du parti ouvrier contre l’absolutisme est d’arracher une constitution démocratique qui assure :

1) Le droit d’être électeur et élu à la fois à l’Assemblée législative et aux instances provinciales et communales d’autonomie gouvernementale pour tout citoyen qui n’a pas été condamné par un tribunal pour des actes honteux connus et strictement définis entraînant une incapacité politique.

2) Le versement d’un indemnité fixée par la loi aux représentants du peuple, ce qui leur permet d’être choisis parmi les classes les plus pauvres de la population.

3) L’instruction universelle, laïque, gratuite et obligatoire, l’Etat fournissant de la nourriture, des vêtements, du matériel scolaire et des aides pédagogiques aux enfants pauvres.

4) Inviolabilité des personnes et du domicile des citoyens.

5) Liberté de conscience, de parole, de presse, de réunion et d’association illimitée.

6) Liberté de circulation et d’activité professionnelle.

7) Pleine égalité de tous les citoyens, indépendamment de la religion et de l’origine ethnique.

8) Remplacement de l’armée permanente par l’armement général du peuple.

9) Révision de toute notre législation civile et pénale, destruction des privilèges de caste et des peines incompatibles avec la dignité de l’homme.

S’appuyant sur ces exigences politiques fondamentales, le parti des travailleurs met en avant un certain nombre de revendications économiques immédiates, telles que, notamment, :

1) Révision radicale de notre système agraire, c’est-à-dire les conditions de rachat des terres et de l’attribution de celles-ci aux communautés paysannes. Reconnaissance du droit pour les paysans de refuser un lotissement et de quitter la commune pour ceux des paysans qui le trouveront commode dans leur propre intérêt, et ainsi de suite.

2) Élimination du système fiscal actuel et établissement d’un impôt progressif sur le revenu.

3) Réglementation législative des relations des travailleurs (urbains et ruraux) avec les entrepreneurs et organisation d’une inspection appropriée avec représentation des travailleurs.

4) Aides d’Etat à des associations productives organisées dans toutes sortes de branches de l’agriculture, de l’industrie minière et manufacturière (paysans, montagnards, ouvriers et ouvriers d’usine, artisans, etc.).

Ces exigences sont tout aussi favorables aux intérêts de la paysannerie qu’aux intérêts des ouvriers de l’industrie. Par conséquent, pour réaliser leur mise en œuvre, le parti des travailleurs ouvrira une large voie de rapprochement avec la population agricole. Jeté hors du village comme un membre pauvre de la communauté, le prolétaire y retournera comme un agitateur social-démocrate. Son apparition dans ce rôle va changer le sort, désormais sans espoir, de la communauté. Sa désintégration n’est inévitable que pour autant que la désintégration elle-même ne crée pas un nouveau pouvoir populaire capable de mettre fin au domaine du capitalisme. Une telle force sera le parti ouvrier et la partie la plus pauvre de la paysannerie qu’elle aura entraînée.

Note : Comme il ressort de ce qui précède, les sociaux-démocrates russes estiment que le travail de l’intelligentsia, surtout dans les conditions actuelles de la lutte politique et sociale, doit d’abord viser la couche la plus développée de la population laborieuse, que sont les ouvriers industriels. C’est seulement après s’être assuré un fort soutien de ces éléments que les sociaux-démocrates peuvent, avec beaucoup plus d’espoir de succès, étendre leur influence à la paysannerie, surtout à une époque où ils atteindront la liberté d’agitation et de propagande. Inutile de dire, bien entendu, que même maintenant, les personnes qui sont en contact direct avec la paysannerie peuvent, par leurs activités en son sein, fournir un service important au mouvement socialiste en Russie. Les sociaux-démocrates non seulement ne repousseront pas l’aide de telles personnes, mais ils feront de leur mieux pour s’entendre avec eux sur les principes et les moyens d’action de leurs activités.

G. Plékhanov, 1887

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