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Que faire de... "Que faire de 1917", ouvrage de Besancenot ?

lundi 19 février 2018, par Alex

Besancenot, un « ami de la révolution russe de 1917 », héritier des « amis de l’URSS » de l’époque stalinienne

Les lignes suivantes de Trotsky nous semblent être d’actualité concernant de nombreuses publications « de gauche » occasionnées par le centenaire de la Révolution russe de 1917, concernant le livre de Besancenot Que faire de 1917 ? Une contre-histoire de la révolution russe en particulier. Les « Amis de l’URSS » furent de vrais amis de Staline, de faux amis de la Révolution prolétarienne d’octobre 1917 et du communisme, du marxisme en général :

La librairie des pays civilisés est envahie par les ouvrages consacrés à l’U.R.S.S. Rien d’étonnant à cela : de tels phénomènes ne se produisent pas souvent. La littérature dictée par une haine aveugle tient dans cette production une place de moins en moins importante ; au contraire, une très grande partie des oeuvres récentes se colore de plus en plus de sympathie sinon d’admiration. On ne peut que se féliciter de l’abondance des ouvrages pro-soviétiques comme d’un indice de l’amélioration de la réputation de l’Etat-parvenu. Il est d’ailleurs infiniment plus louable d’idéaliser l’U.R.S.S. que d’idéaliser l’Italie fasciste. Mais c’est en vain que le lecteur chercherait dans les pages de tous ces livres une appréciation scientifique de ce qui se passe en réalité au pays de la révolution d’Octobre.

Les oeuvres des "amis de l’U.R.S.S" se classent en trois grandes catégories. Le journalisme des dilettantes, le genre descriptif, le reportage "de gauche" — plus ou moins — fournissent le plus grand nombre de livres et d’articles. A côté se rangent, quoique avec de plus hautes prétentions, les oeuvres du "communisme" humanitaire, lyrique et pacifiste. La troisième place est occupée par les schématisations économiques, dans l’esprit vieil-allemand du socialisme universitaire. Louis Fisher et Duranty sont suffisamment connus comme les représentants du premier type d’auteurs. Feu Barbusse et Romain Rolland représentent le mieux la catégorie des "amis humanitaires" : ce n’est certes pas sans raison qu’avant de venir à Staline l’un écrivit une Vie de Jésus et l’autre une biographie de Gandhi. Enfin, le socialisme conservateur et pédant a trouvé dans l’infatigable couple fabien des Webb ses représentants les plus autorisés.

Ce qui réunit ces trois catégories si différentes, c’est la vénération du fait accompli et le penchant pour les généralisations rassurantes. Tous ces auteurs n’ont pas la force de s’insurger contre leur propre capitalisme. Ils sont d’autant plus disposés à s’appuyer sur une révolution étrangère, du reste apaisée. Avant la révolution d’Octobre et de nombreuses années après, aucun de ces hommes, aucun de leurs pères spirituels ne se demandait sérieusement par quels chemins le socialisme pourrait bien venir en ce monde. Il leur est d’autant plus facile de reconnaitre le socialisme dans ce qui se passe en U.R.S.S. ; ce qui leur confère une apparence d’hommes de progrès allant avec leur époque, et aussi une certaine fermeté morale, sans les engager à rien. Leur littérature contemplative et optimiste, nullement destructive, qui ne voit de désagréments que dans le passé, exerce sur les nerfs du lecteur une influence rassérénante qui lui assure un bon accueil. Ainsi se forme insensiblement une école internationale que l’on peut appeler celle du "bolchevisme à l’usage de la bourgeoisie éclairée" ou, dans un sens plus étroit, celle du "socialisme pour touristes radicaux". (Trotsky, La Révolution Trahie)

On l’aura compris, notre sentiment général concernant le livre de Besancenot est plutôt négatif.

Nous allons tenter de justifier notre opinion.

Remarquons tout d’abord que le livre de Besancenot n’est à notre connaissance pas accessible en ligne, son prix est 17 euros, plutôt élevé vu la maigreur de son contenu.

Commençons par commenter son Introduction. Nous citerons intégralement le premier paragraphe, échantillon révélateur de l’hostilité foncière de Besancenot au caractère prolétarien d’Octobre 1917, hostilité qui avance masquée, le tout apportant très peu d’éléments historiques d’intérêt.

Un livre qui étouffe les voix révolutionnaires au moyen de fausses embrassades

D’un révolutionnaire communiste prolétarien d’aujourd’hui qui étudie la révolution russe de 1917, on attendrait en introduction d’un article ou d’un ouvrage une déclaration analogue à celle du philosophe Hegel, qui resta jusqu’à la fin de sa vie fidèle à son enthousiasme de jeunesse à propos de la Révolution française :

Ce fut donc là un magnifique lever de soleil. Tous les êtres pensants ont concélébrés cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde, comme si l’on était alors parvenu à la réconciliation effective du divin avec le monde.

Le révolutionnaire Victor Serge qualifie de manière analogue, en 1947, la révolution russe de 1917 d’« événement le plus chargé d’espoir, le plus grandiose de notre temps ».

Nous citons Victor Serge car Besancenot entame ainsi son Introduction :

« Des enthousiasmes inoubliables de 1917, que reste-t-il ? Beaucoup d’hommes de ma génération, qui furent des communistes de la première heure, ne nourrissent plus envers la Révolution russe que des sentiments de rancœur. » : ainsi s’exprimait en 1947 Victor Serge, militant révolutionnaire insatiable, quelques semaines avant de s’éteindre. Rarement une révolution aura été à ce point confisquée par les tenants de l’histoire. Tour à tour dévoyée par un totalitarisme meurtrier, dès les années 1920, puis à la fin du XXè siècle, définitivement remisée, disait-on, par un capitalisme mondialement déployé, la révolution russe lègue un héritage, sans héritiers attitrés. D’abord ensevelie sous les décombres du stalinisme avant d’être asphyxiée par l’avalanche d’attaques et de préjugés de la pensée dominante, elle semble être un lointain souvenir enfoui dans les nappes phréatiques de la mémoire collective. A contre-emploi, j’ai voulu à nouveau l’attirer à la surface en me penchant sur le véritable acteur de cette période, le peuple russe, ce héros oublié qui s’est dressé, il y cent ans, contre le tsarisme et contre la guerre, auto-organisé à travers une multitude de conseils populaires (les soviets) pour bâtir une nouvelle société. Plutôt que de simuler une improbable impartialité sur le sujet, j’ai préféré écrire cette contribution dans un parti pris assumé, qui se revendique du camp de la révolution, ainsi que d’une longue filiation communiste antistalinienne. Pour autant, ce livre entend s’adresser à un large public car il aborde, à travers l’exemple de 1917, la question de l’émancipation humaine, aspiration « spontanée » et universelle en ce qu’elle transcende les opprimés par-delà les frontières

On voit que Besancenot commence son livre par une citation purement négative contre la révolution russe, la plaçant tout de suite dans le cadre du totalitarisme. Cela va dans le sens du titre de son livre.

Les principes élémentaires de l’écriture académique nous apprennent que c’est un paragraphe entier qui exprime une unité de pensée, la première phrase en délivrant le contenu qui y sera développé. Un des procédés récurrents utilisé par Besancenot est de ne jamais présenter correctement un auteur révolutionnaire, ni citer un paragraphe entier, surtout pas sa première « phrase-programme ». Le premier paragraphe du livre de Besancenot illustre ainsi un procédé qu’il utilisera systématiquement : citer Victor Serge semble permettre à Besancenot de se placer dans la catégorie des révolutionnaires, voire même d’un « initié ». Car le « large public » connait peu Victor Serge. Besancenot à donc l’air d’être imprégné de culture révolutionnaire et son livre promet d’être un portail qui y donnera accès. La réalité est le contraire. Car le premier méfait de Besancenot, c’est de laisser dans l’ombre des révolutionnaires qu’il cite comme Victor Serge, de maintenir dans des « nappes phréatiques » inaccessibles leur véritable pensée, des éléments élémentaires de biographie, les titres de leurs écrits.

En effet, citons le paragraphe complet de Victor Serge dans son texte de 1947 :

Quel effroyable chemin avons nous fait en ces trente ans ! L’événement le plus chargé d’espoir, le plus grandiose de notre temps, semble s’être retourné tout entier contre nous. Des enthousiasmes inoubliables de 1917, que reste-t-il ? Beaucoup d’hommes de ma génération, qui furent des communistes de la première heure, ne nourrissent plus envers la Révolution russe que des sentiments de rancœur. Des participants et des témoins presque personne ne survit. Le Parti de Lénine et de Trotsky a été fusillé. Les documents ont été détruits, cachés ou falsifiés. Survivent seuls en assez grand nombre des émigrés qui furent toujours les adversaires de la révolution. Ils écrivent des livres, ils enseignent, ils ont l’appui du conservatisme, encore puissant, qui ne saurait, à notre époque de bouleversement mondial, ni désarmer ni faire preuve d’objectivité… Une pauvre logique, nous montrant du doigt le noir spectacle de l’U.R.S.S. stalinienne, affirme la faillite du bolchevisme, donc celle du marxisme, donc celle du socialisme… Escamotage facile en apparence des problèmes qui tiennent le monde et ne le lâcheront pas de sitôt. Oubliez-vous les autres faillites ? Qu’a fait le christianisme pendant les catastrophes sociales ? Qu’est devenu le libéralisme ? Qu’a produit le conservatisme éclairé ou réactionnaire ? N’a-t-il pas engendré Mussolini, Hitler, Salazar et Franco ? S’il s’agissait de peser honnêtement les faillites d’idéologies, nous aurions du travail pour longtemps. Et rien n’est fini…

On voit que Victor Serge dénonce la littérature hostile à la révolution, plus précisément ceux qui proclament la faillite du bolchévisme, du marxisme, dont les deux plus grands représentants en 1917 en Russie furent Lénine et Trotsky. Besancenot ne mentionne surtout pas le rôle essentiel du parti bolchévique de Lénine et Trotsky, dans son introduction. Son livre est fondamentalement anti-bolchévique, anti-marxiste, on le verra par la suite. Encenser « le peuple » lui permet de rabaisser le rôle de ce parti qui fut celui de la classe ouvrière russe, le rôle nécessaire de tout parti communiste révolutionnaire en général.

Le lecteur de Besancenot n’apprendra pas que Victor Serge est l’auteur de L’an I de la Révolution Russe, un livre incontournable sur 1917, où qui était Victor Serge lui-même, c’est en cela que Besancenot étouffe la voie des révolutionnaires, lui qui prétend les faire sortir de l’oubli. Citons donc le premier paragraphe de cet ouvrage de Victor Serge, dont chaque phrase dans le fond et la forme est un baume et un antidote après celui de Besancenot :

J’ai tenté de donner dans ce livre un tableau véridique, vivant et raisonné de la révolution socialiste russe. Désireux par dessus-tout de dégager aux yeux des prolétaires les enseignements d’une des époques les plus grandes et les plus décisives de la lutte des classes dans les temps modernes, je ne pouvais qu’exposer le point de vue des révolutionnaires prolétariens. cette façon de voir aura pour le lecteur étranger aux doctrines communistes l’avantage de lui faire connaitre comment ceux qui ont fait la révolu (L’an I de la révolution, Victor Serge)

Victor Serge parle donc de la « révolution socialiste », de « lutte de classe ». Il se définit comme révolutionnaire « prolétarien », (plus haut comme « communiste ») s’adressant aux « prolétaires » mais aussi « au lecteur étranger aux doctrines communistes ». Victor Serge utilise le langage du socialisme scientifique, celui de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Besancenot qui le cite, omet tous ces termes. Victor Serge est pour lui non pas un révolutionnaire « prolétarien, communiste » comme il se définit lui-même, mais « insatiable ». C’est un adjectif vide de sens, faussement élogieux. La révolution de 1917 n’est pour Besancenot ni celle d’Octobre, ni bolchévique, ni socialiste, ni prolétarienne mais seulement "russe", "populaire". Cette phraséologie étrangère au marxisme se retrouve tout au long du livre. Afin de masquer le fait qu’il est, comme aurait dit Victor Serge, « étranger aux doctrines communistes », Besancenot fait mine de s’attaquer aux historiens hostiles à la révolution, en prétendant redonner au « peuple russe » (non au prolétariat, aux paysans pauvres, aux nationalités opprimées par le tsarisme) un rôle que l’histoire « dominante » (on ne sait pas à qui Besancenot fait référence) lui aurait enlevé.

Or ce rôle du peuple, dès Février 1917, le Prince Lvov qui se retrouva à la tête du gouvernement provisoire après la chute du Tsar Nicolas II le reconnut lui-même :

Je crois à la vitalité et à la sagesse de notre grand peuple, telles qu’elles se sont exprimées dans le soulèvement qui a renversé l’ancien régime. (cité par O. Figes dans La Révolution Russe)

Les historiens les plus pro-démocratie bourgeoise n’ont absolument pas nié le caractère populaire de la révolution. Besancenot ne fait que les reprendre sans les citer. Citons tout d’abord Marc Ferro :

(...) le peuple russe nourrissait une telle haine envers ses dirigeants que, pour lui, abattre le tsarisme était un devoir aussi sacré que la défense de la patrie. Il partit pour la guerre , mais la défaire l’amena aussi à châtier le régime responsable. Patient, il avait trop attend les réformes ; aussi le tsarisme abattu, il voulut accomplir d’un coup la révolution « sociale » (La révolution russe de 1917, M. Ferro)

On voit que non seulement Marc Ferro donne le rôle principal au peuple, mais emploie un vocabulaire plus scientifique que Besancenot en parlant d’une révolution « sociale ».

Citons une autre historienne peu suspecte de sympathies communistes, Hélène Carrère d’Encausse :

L’initiative de la révolution est venue du bas, du peuple.(...) La révolution russe , en février comme en octobre, a été le fait de mouvements populaires, des aspirations profondes d’un peuple.(Lénine - La révolution et le pouvoir, H. Carrère d’Encausse)

La nécessité de remettre le peuple, y compris sa capacité à s’auto-organiser, au centre de l’histoire de la révolution russe de 1917 avait été l’axe central du livre d’Orlando Figes, comme cet historien le dit lui-même :

Bien que la politique ne soit jamais bien loin, il s’agit, je suppose, d’une histoire sociale en ce sens qu’elle porte essentiellement sur le peuple ordinaire.(...) Durant toutes ces actions, la foule brilla par ses capacités d’auto-organisation et sa solidarité (La Révolution Russe, Figes)

On voit que l’axe du livre de Besancenot (la révolution est l’oeuvre du peuple auto-organisé) n’a absolument rien de novateur ni révolutionnaire. Des écrivains lus par le grand public soutiennent la même thèse.

Célébrer le rôle du « peuple » indifférencié a été très bien fait par des historiens bourgeois. Les livres accessibles au grand public dans des éditions de poche de Ferro, Carrère d’Encausse et Figes, à la suite du chef du premier gouvernement bourgeois issu de la révolution de février, mettaient déjà en avant cette vérité élémentaire !

Ce culte du « peuple » indifférencié repris par Besancenot est justement un premier aspect avec lequel on rompt si on devient militant prolétarien du communisme, comme Victor Serge. Historiquement, c’est vers 1830 que cette scission politique définitive du peuple en classes fondamentalement opposées : bourgeoisie et prolétariat, s’est opérée. Exalter le peuple c’est revenir en arrière, oublier 1830 et juin 1848 en France et le Chartisme en Angleterre, bref c’est revenir au stade bourgeois de la démocratie, en masquant l’entrée en scène du prolétariat : c’est le radicalisme républicain bourgeois.

Besancenot est-il vraiment révolutionnaire, voire commnuniste ?

Un des aspects trompeurs du livre de Besancenot est que son auteur fait tout pour apparaitre comme un partisan de la révolution en général, de la « révolution russe » en particulier ; comme réprésentant moderne patenté du « communisme » et de la « révolution », donc un héritier et porte-parole des maîtres : les Victor Serge, Trotsky, Rosa Luxemburg et autres. Besancenot prétend pour cela axer son livre sur le rôle primordial des « masses » dans la révolution, suivant en cela Trotski.

Communisme, Révolution et Masses, Besancenot peut faire illusion en mettant en avant ces mots attrapes-tout. Signalons qu’au lieu de dénoncer cette illusion, des « trotskistes » de la Fraction l’Etincelle qui sont membres du NPA (le parti de Besancenot) contribuent même à la répandre, en étant eux-mêmes victimes :

(...) la parution de l’ouvrage d’Olivier Besancenot et la couverture médiatique qu’elle lui a value est une bonne nouvelle. Le porte-parole du NPA revendique son point de vue « communiste et révolutionnaire » et s’attache, comme l’annonçait Léon Trotsky dans son ouvrage monumental, à démontrer que « l’histoire de la révolution est avant tout le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées ». Une discussion autour du livre d’Olivier Besancenot

Nous critiquerons plus bas cette « définition » de la révolution attribuée par Besancenot de manière fallacieuse à Trotsky.

Cette illuson ne peut qu’aboutir à des déceptions. Les mêmes « trotskistes » de la Fraction sont naturellement dans un second temps très déçus par les coups que Besancenot, qui est pour eux « communiste et révolutionnaire » (nous n’avons pas réussi à trouver cette citation dans le livre de Besancenot), un « camarade », assène aux « communistes-révolutionnaire », au bolchéviques, donc en ricochet aux « troskistes » de la Fraction eux-mêmes :

(...) en tant que militants « communistes et révolutionnaires », comme Olivier Besancenot, nous partageons la nécessité d’un regard critique sur les décisions du seul État ouvrier que l’histoire nous ait donné à voir. (...) Olivier Besancenot s’attache, en militant, à discuter l’impact des enseignements de la révolution russe sur nos perspectives actuelles.(...) La victoire de la bureaucratie stalinienne a été la conséquence du reflux de la révolution. À l’inverse, Olivier Besancenot conclut ses chapitres sur la dégénérescence de la révolution russe en se proposant de « déceler les actes commis à des moments cruciaux dont les conséquences dramatiques ne se sont réellement fait sentir qu’avec le temps, dans des proportions démultipliées ». Difficile d’être plus contradictoire : soit on examine le processus politique de la contre-révolution bureaucratique ; soit on attribue cette évolution à un « effet papillon » qu’il suffirait d’être attentif à conjurer… et que les bolcheviques auraient fait l’erreur de sous-estimer.

Non, il n’y a pas de contradiction chez Besancenot, dont le livre est un réquisitoire contre les idées de Marx, Lénine, Trotsky et Rosa Luxemburg, nous allons tenter de le montrer, masqué par une apologie de la « révolution », des « masses ».

Seul l’abandon de la lutte théorique, que Lénine dénonçait au début de Que Faire ?, peut enfermer des « marxistes » dans une séquence illusions-désillusions à la lecture de Besancenot.

Les marxistes sont ils des « défenseurs de la révolution » ?

La question que nous posons peut paraître étrange, car il est évident que nous sommes révolutionnaires. C’est ainsi que nous nous présentons, ou sommes considérés dans le militantistme au quotidien. C’est ainsi que Besancenot (NPA) et Artaud (LO) sont présentés dans les medias. Un lecteur peut être alors facilement trompé par la marchandise lorsque Besancenot axe son livre sur une « défense de la révolution » contre ceux qui l’attaquent en prétendant que toute révolution mènerait au stalinisme, au totalitarisme :

Plutôt que de simuler une quelconque impartialité sur le sujet, j’ai préféré écrire cette contribution dans un parti-pris assumé, qui se revendique du camp de la révolution ansi que d’une longue filiation communiste antistalinienne (p.14) (...) la révolution ne fut pas coupable, mais victime de la contre-révolution bureaucratique qui allait la terrasser durant les années 20 (p.25)

Notons que Besancenot paraphrase la Préface de Trostky à son Histoire de la Révolution, sans le citer :

Est-il pour cela indispensable qu’intervienne ce que l’on appelle " l’impartialité " de l’historien ? Personne n’a encore clairement expliqué en quoi cela doit consister. On a souvent cité certain aphorisme de Clemenceau, disant que la révolution doit être prise " en bloc " ; ce n’est tout au plus qu’une spirituelle dérobade : comment se déclarerait-on partisan d’un tout qui porte essentiellement en lui la division ? (Trotsky)

On remarque au passage qu’être « partisan de la révolution », « en bloc » est écarté d’emblée comme un non-sens par Trotsky, ce qui indique déjà que Besancenot fait du Clémenceau, pas du Trotsky.

Besancenot, en se déclarant partisan de « la » révolution ne fait que reprendre le point de vue de ses camarades C. Michaloux et F. Sabado (NPA) dans leur article Notre révolution russe

Nous prenons ici le parti de défendre la Révolution russe (...)

De jeunes révolutionnaires, sur la route escarpée de l’étude des idées, souhaitant aborder l’étude de la Révolution russe, pourraient être tentés de se diriger avec enthousiasme vers cette « enseigne » séduisante élevée sur cette route par Besancenot et Sabado du NPA. Ils recevront, espérons-le, une première leçon amère : l’apologie de la révolution est tout à fait compatible avec l’opportunisme petit-bourgeois qui imprègne le livre de Besancenot.

Cette caractérisation d’« opportunisme petit-bourgeois » peut paraitre froide, dogmatique, sectaire et moins enthousiasmante que les phrases révolutionnaires de Besancenot. Nous ne faisons que tenter de caractériser les analyses de Besancenot en termes de classes. Nous utilisons le terme « opportunisme petit-bourgeois » en nous référant à des thèses que Lénine publie dès août 1914 à propos de la guerre qui vient d’éclater. Nous faisons apparaitre en caractères gras des faits ou concepts qui n’apparaissent pas dans le livre de Besancenot, mais qui sont fondamentaux si l’on veut comprendre la révolution russe. Les révolutions de février et octobre sont le produit de la guerre de 1914, date qui n’apparait même pas dans parmi les repères chrononologiques qui ouvrent le livre de Besancenot ! (on passe du 9 janvier 1905 : dimanche sanglant, au 23 février 1917 : début de de la révolution de février).

  1. La guerre européenne et mondiale présente tous les caractères d’une guerre bourgeoise, impérialiste, dynastique (...)
  2. L’attitude des chefs du parti social-démocrate allemand (...) est une trahison pure et simple du socialisme (...)
  3. L’attitude des chefs des partis social-démocrates belge et français qui ont trahi le socialisme en entrant dans les ministères bourgeois mérite d’être combattue au même titre
  4. La trahison du socialisme par la majorité des chefs de la II° Internationale (1889-1914) signifie la faillite idéologique et politique de cette dernière. Cette faillite a pour cause fondamentale la prédominance au sein de l’Internationale de l’opportunisme petit-bourgeois, dont le caractère bourgeois et le danger qu’il constituait étaient depuis longtemps déjà signalés par les meilleurs représentants du prolétariat révolutionnaire de tous les pays. Les opportunistes avaient préparé de longue date la faillite de la IIe Internationale, en répudiant la révolution socialiste pour lui substituer le réformisme bourgeois ; en répudiant la lutte des classes et la nécessité de la transformer, le cas échéant, en guerre civile, et en se faisant les apôtres de la collaboration des classes ; en prêchant le chauvinisme bourgeois sous couleur de patriotisme et de défense de la patrie et en méconnaissant ou en niant cette vérité fondamentale du socialisme, déjà exposée dans le Manifeste du Parti communiste, que les ouvriers n’ont pas de patrie ; en se bornant, dans la lutte contre le militarisme, à un point de vue sentimental petit-bourgeois, au lieu d’admettre la nécessité de la guerre révolutionnaire des prolétaires de tous les pays contre la bourgeoisie de tous les pays ; en faisant un fétiche de la légalité et du parlementarisme bourgeois qui doivent nécessairement être mis à profit, en oubliant qu’aux époques de crise, les formes illégales d’organisation et d’agitation deviennent indispensables.

Le titre de ces thèse est « Les tâches de la social-démocratie révolutionnaire dans la guerre européenne », Lénine est donc bien un révolutionnaire. Mais ses thèses, en regard du livre de Besancenot, font apparaitre clairement que la révolution dont il parle n’est pas celle de Besancenot et Sabado-Michaloux.

En effet Lénine ne parle pas de la « révolution russe » mais d’une future « révolution socialiste ». C’est la révolution d’Octobre qui sera cette révolution socialiste, prolétarienne, faisant suite à la révolution bourgeoise de février. Cette distinction élémentaire est faite par les historiens marxistes ou non :

Il y a eu plusieurs révolutions cette année-là, trois et non deux (...) Les trois révolutions ont été bourgeoise, socialiste et nationale. (Carrère d’Encausse, Lénine - La révolution et le pouvoir p. 48

Le livre de Trotsky La Révolution Russe est divisé en deux parties, Février puis Octobre. On ne fait que rappeler une évidence, mais Besancenot ne prend pas en compte cette mutiplicité des révolutions russes de 1917.

Besancenot ne mentionne ni révolution socialiste ni prolétarienne mais utilise, dans son Introduction les termes : « révolution russe » (p.13), « le camp de la révolution » (p.13), « la révolution russe » (p.15), « la révolution russe » (p.16), « la révolution russe » (p.18), « la révolution russe » (deux fois p.20), « la révolution russe » (p.23), « la révolution d’octobre » (p.25), « la révolution russe » (p.45) ; puis dans les chapitres 9 et 10 consacrés à la prise du pouvoir en Octobre : aucune mention du terme de révolution, encore moins d’une révolution socialiste ; au chapitre 10 (L’élan révolutionnaire) « la révolution russe » (p. 116), « la révolution », « la révolution russe », « la révolution russe de 1917 » (p.118), « la révolution russe » (p.119)

Nous laissons le lecteur continuer par lui-même cette statistique textuelle. L’absence d’un index ne facilite pas ce travail, mais le résultat est clair, aux erreurs d’échantillonnage près : c’est le terme de « révolution russe » que privilégie Besancenot. Aucune distinction claire en Février et Octobre, entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, aucune référence aux révolutions « nationales » (Pologne, Finlande, Ukraine etc).

La conclusion est claire : la révolution de Besancenot n’est pas un épisode de la lutte des classes entre bourgeoisie et prolétariat à l’époque de l’impérialisme.

Or une analyse en termes de classes implique que Lénine ne fût pas un « défenseur de la révolution ». Février 17 a été une révolution bourgeoise, faite par des éléments bourgeois impérialistes (français et anglais), bourgeois russes, prolétariens. Des facteurs révolutionnaires contradictoires étaient mêlés, Lénine les démêle afin de préparer le prolétariat à non à la révolution mais à sa révolution, la deuxième, qui devra être prolétarienne et socialiste :

La première révolution engendrée par la guerre impérialiste mondiale a éclaté. Cette première révolution ne sera certainement pas la dernière. (...)

Cette transformation a commencé avec la révolution de février-mars 1917, dont la première étape nous a montré, d’abord, le coup porté au tsarisme par deux forces conjuguées : d’une part, toute la Russie bourgeoise et terrienne avec tous ses valets inconscients et tous ses chefs consciente en la personne des ambassadeurs et des capitalistes anglo-français, et, d’autre part, le Soviet des députés ouvriers, qui a commencé à s’adjoindre des députés des soldats et des paysans.(...)

Si la révolution a triomphé si vite et - en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel - d’une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable. A savoir : le complot des impérialistes anglo-français qui poussèrent Milioukov, Goutchkov et Cie à s’emparer du pouvoir pour continuer la guerre impérialiste, pour la mener avec encore plus d’acharnement et d’opiniâtreté, pour massacrer de nouveaux millions d’ouvriers et de paysans de Russie afin de remettre Constantinople... aux Goutchkov, la Syrie... aux capitalistes français, la Mésopotamie... aux capitalistes anglais, etc. Cela, d’une part. D’autre part, un profond mouvement révolutionnaire du prolétariat et de la masse du peuple (toute la population pauvre des villes et des campagnes) pour le pain, la paix, la véritable liberté.

Lénine, Lettres de loin, lettre 1

Lénine ne défend pas la révolution, mais les intérêts fondamentaux du prolétariat dans la révolution. Il agit en dirigeant d’un parti communiste, pas d’un parti de la révolution.

Une analyse en termes de lutte de classe amène même Lénine à dénoncer des révolutionnaires ... réactionnaires :

La révolution a donc confirmé ce sur quoi nous insistions tout spécialement en appelant les ouvriers à prendre nettement conscience des différences de classe entre les principaux partis et les principaux courants du mouvement ouvrier et de la petite bourgeoisie, ce que nous écrivions, par exemple, dans le numéro 47 du Social-Démocrate de Genève, il y aura bientôt un an et demi, le 13 octobre 1915 :

« De même que par le passé, nous admettons la participation des social-démocrates à un gouvernement révolutionnaire provisoire avec la petite bourgeoisie démocratique, mais non pas avec les révolutionnaires-chauvins. Nous considérons comme tels ceux qui veulent la victoire sur le tsarisme en vue de la victoire sur l’Allemagne, - pour piller d’autres pays, - pour consolider la domination des Grands-Russes sur les autres peuples de la Russie, etc. La base du chauvinisme révolutionnaire réside dans la situation de classe de la petite bourgeoisie qui oscille constamment entre la bourgeoisie et le prolétariat. A présent, elle oscille entre le chauvinisme (qui l’empêche d’être révolutionnaire avec esprit de suite, même en ce qui concerne la révolution démocratique) - et l’internationalisme prolétarien. Les porte-parole politiques de cette petite bourgeoisie sont actuellement en Russie : les troudoviks les socialistes-révolutionnaires, Nacha Zaria (actuellement le Diélo) , la fraction Tchkhéidzé, le Comité d’organisation, M. Plékhanov et ainsi de suite. Si les révolutionnaires chauvins l’emportaient en Russie, nous serions contre la défense de leur « patrie » dans cette guerre. Notre mot d’ordre est : contre les chauvins, fussent-ils révolutionnaires et républicains, contre eux et pour l’alliance du prolétariat international en vue de la révolution socialiste. »

Lénine, Lettres de loin, lettre 2

Tout comme Trotsky, Lénine ne prend pas la révolution « en bloc » comme le font Clémenceau ou Besancenot.

Les communistes exaltent-ils « le peuple » et « les masses » ?

Besancenot utilise les mots « peuple » et « masses populaires » pour caractériser la révolution, tout comme ses camarades Michaloux et Sabado dans l’article cité plus haut :

Nous prenons ici le parti de défendre la Révolution russe comme un grand événement dans l’histoire de l’émancipation des peuples, un moment rare où les classes dominantes perdent la maîtrise qui leur semblait donnée pour les siècles à venir et où les masses populaires bousculent tout pour prendre leur destin en mains

Pas de bourgeoisie ni de prolétariat. Besancenot et ses camarades ne sont pas sur le terain du marxisme. Leur communisme n’est pas marxiste.

Le termes de « masses populaires » peut paraître marxiste. Mais l’utilisation systématique du terme « masses » au lieu du terme de « classes » révèle le fait que Besancenot n’a pas du tout un point de vue marxiste. Il substitue la lutte des masses à la lutte des classes, c’est un désaccord théorique fondamental avec le marxisme. C’est son droit et ce n’est pas cela que nous lui reprochons, mais le fait qu’il avance masqué. Intimidé par l’épaisseur de l’Histoire de Trotsky, un lecteur peut vouloir commencer par le livre de Besancenot, qui prétend s’inscire dans la lignée du révolutionnaire :

[La révolution russe] est, plus que tout, un renversement de l’ordre des choses et une inversion irrévérencieuse des rôles, ainsi que le résume à dessein l’exergue choisi par Léon Trotsky dans son livre : « L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leur propre destinée » (Besancenot p. 21.

Arrêtons-nous sur cette citation de Trosky, que Besancenot utilise pour donner du crédit à lui-même et à son livre.

Dans cette citation, Trotsky reprend un point de vue déjà exprimé par Lénine lorsqu’éclate la révolution de 1905 :

L’histoire des révolutions révèle des antagonismes sociaux mûris au cours de dizaines d’années et de siècles. La vie devient extraordinairement riche. Les masses toujours demeurées dans l’ombre et souvent méconnues pour cela, voire méprisées par les observateurs superficiels, interviennent activement sur la scène et combattent. (Lénine, Journées révolutionnaires)

Mais Lénine et Trotsky sont marxistes, pour eux le moteur l’histoire est avant tout la lutte des classes, comme on le lit dans le Manifeste :

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.

Dans le chapitre 1 du Manifeste le terme de classe apparaît près de 50 fois, le terme de « masse » moins de 10 fois, et quand il n’est utilisé il ne fait que désigner une partie de la classe prolétarienne ou une grande quantité de marchandises. L’analyse de Révolution par Besancenot et Sabado comme une lutte des « masses populaires » n’est pas celle de Marx.

Rappelons la définition que Marx donne en 1859 d’une révolution en termes de classes sociales, c’est-à-dire de la situation des individus dans la production :

dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. (Marx)

C’est à nouveau en termes de lutte de classe entre bourgeoisie et prolétariat que Marx résume son apport principal en 1852 :

en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Ce que j’ai apporté de nouveau, c’est :

1) de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ;

2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;

3) que cette dictature elle-­même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. (Marx)

En 1891 Engels saluait en la Commune de Paris le premier exemple de la dictature du prolétariat :

Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat.(Engels)

C’est la division de la société en classe qui est la base de toutes les analyses de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, pas le concept de masses. L’objectif qu’ils donnent au prolétariat est la conquête du pouvoir politique.

L’affirmation de Besancenot concernant le fait que Trostsky aurait « mis en exergue » de son livre « l’irruption des masses » comme caractérisation de la révolution est fallacieuse, c’est un gros mensonge subtil. Nous sommes malheureusement obligés de rappeler la signification de l’expression « mettre en exergue » :

Exergue : Se dit proprement du petit espace réservé dans une médaille pour y graver une date, une inscription. Par extension exergue a pris le sens d’épigraphe, mais l’Académie française refuse cette synonymie. Certains discutent aussi de la correction de l’expression mettre en exergue, « mettre en valeur, en évidence, au premier plan ». Ces emplois sont pourtant courants et très clairs.

Epigraphe : Une épigraphe est une inscription gravée sur un monument, ou une citation placée en tête d’un livre, d’un chapitre, d’un article.

(Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, J. Hanse

Si Besancenot utilise « exergue » dans le sens d’« épigraphe », il s’agit à notre avis d’une confusion, car c’est dans une édition de poche seulement que l’éditeur, non l’auteur Trotsky, à choisi de faire apparaitre une citation de Trotsky en 4ème page de couverture, non comme épigraphe :

L’édition du Seuil de 1950, celle que Besancenot cite p.21 ne fait apparaitre aucune citation mise en épigraphe. Donc Besancenot semble utiliser « mettre en exergue » dans le sens de « mettre en valeur, en évidence, au premier plan ». Or s’il faut choisir un concept « mis en exergue » par Trotsky dans son oeuvre, c’est celui de lutte des classes. Comme nous l’avions rappelé dans l’article précédent, c’est un paragraphe, ou sa première phrase qui forment en général un passage auto-suffisant, ayant un sens clair. Citons par exemple la 1ere phrase du paragraphe qui suit la phrase de Trotsky citée par Besancenot :

. Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte.

Trotsky résumait en 1936 le schéma de classes qui sous-tendit la révolution russe :

L’insignifiance de la bourgeoisie russe a fait que les objectifs démocratiques de la Russie retardataire, tels que la liquidation de la monarchie et d’une servitude des paysans ressortissant à demi au servage, n’ont pu être atteints que par la dictature du prolétariat.(...) Le parti bolchevique avait préparé et remporté la victoire d’Octobre.

De plus Besancenot laisse planer une totale confusion sur les termes de « révolution » et de « masse ». Ces termes ont toujours une sens positif chez lui. Or pour Lénine et Trotsky les masses en révolution peuvent impliquer les masses petites-bourgeoises, jouer une rôle contre-révolutionnaire. Dans une révolution ce sont toutes les masses qui entrent en mouvement, y compris des masses réactionnaires.

Trotsky avait déjà rappelé cette vérité élémentaire :

Tout cela est hors de l’espace et du temps. Mais les masses ne sont nullement identiques : il y a des masses révolutionnaires : il y a des masses passives, il y a des masses réactionnaires. Les mêmes masses sont à différentes périodes inspirées par des dispositions et des objectifs différents. Trotsky, Moralistes et sycophantes contre le Marxisme

Donnons l’exemple des « masses » Cosaques, en citant le roman chef-d’oeuvre Le Don Paisible de M. Cholokhov. Besancenot qui prétend donner la parole aux « masses », ne mentionne à aucun moment ces masses cosaques, qui servaient depuis des siècles de force de répression au régime tsariste, et dont le passage d’une partie d’entre eux du côté de la révolution fût décisif pour les victoires de Février et d’Octobre. C’est cette scission dans les masses Cosaques que décrit Cholokhov :

En avril 1918, la grande scission fut consommée au pays du Don : les Cosaques revenus du front originaires des districts du nord — Khoper, Oust-Medvéditskaïa, Haut-Don — partirent avec les unités en retraite de l’Armée Rouge ; les Cosaques des districts d’aval les talonnaient et les poussaient vers les frontières de la Région.

Ceux du Khoper partirent presque tous, ceux d’Oust-Medvéditskaïa pour moitié, ceux du Haut-Don en très petit nombre.

L’histoire avait attendu l’année 1918 pour séparer définitivement les gens d’amont de ceux d’aval. Mais l’origine de cette scission remontait à des centaines d’années, à l’époque où les Cosaques moins aisés des districts du nord, qui n’avaient ni les terres grasses du pays d’Azov, ni les vignobles, ni les pêcheries, ni les chasses, se détachaient de temps en temps de Tcherkask, entreprenaient de leur propre chef des expéditions sur les terres de la Grande Russie et constituaient le soutien le plus sûr pour tous les rebelles, de Razine à Sékatch.

Le Don Paisible, VI,1.

On voit que la question Cosaque est un des aspects de la question agraire qui implique une masse encore plus grande de paysans, la question agraire ayant été le moteur essentiel de la révolution russe :

Le prolétariat russe ne puisait pas seulement en lui-même son audace révolutionnaire. Sa situation de minorité dans la nation montre déjà qu’il n’aurait pu donner à sa lutte une telle ampleur, ni, à plus forte raison, prendre la tête de l’État, s’il n’avait trouvé un puissant appui au plus épais des masses populaires. C’est la question agraire qui lui assura ce soutien. (Trotsky)

Besancenot qui prétend donner la parole aux « masses », ne donne pas la paroles aux paysans dans son livre, eux qui constituaient 80% de la population sous le tsarisme ! Parmi les cinq épisodes qu’il met en scène, aucun ne met en scène un village,nous reviendrons sur ces "témoignages" imaginés par Besancenot Cela confirme que l’allusion aux « masses » n’est chez lui qu’un procédé politicien aussi vieux certains courants petit-bourgeois auxquels Marx et Engels se sont opposés. Donnons à ce propos la citation complète de Trotsky à propos des « masses » ; la critique de Trotsky s’adressait à Victor Serge mais serait valable pour Besancenot qui ne fait que plagier ce dernier à plusieurs reprises sans le citer :

Victor Serge a dévoilé en passant ce qui a provoqué l’effondrement du parti bolchevik : un centralisme excessif, une méfiance à l’égard de la lutte idéologique, un manque d’esprit libertaire. Plus de confiance dans les masses, plus de liberté ! Tout cela est hors de l’espace et du temps. Mais les masses ne sont nullement identiques : il y a des masses révolutionnaires : il y a des masses passives, il y a des masses réactionnaires. Les mêmes masses sont à différentes périodes inspirées par des dispositions et des objectifs différents. C’est justement pour cette raison qu’une organisation centralisée de l’avant-garde est indispensable. Seul un parti, exerçant l’autorité qu’il a acquise, est capable de surmonter les flottements des masses elles-mêmes. Revêtir les masses des traits de la sainteté et réduire son propre programme à une démocratie amorphe, c’est se dissoudre dans la classe telle qu’elle est, se transformer d’avant-garde en arrière-garde et, par là même, renoncer aux tâches révolutionnaires. D’autre part, si la dictature du prolétariat signifie quelque chose, elle signifie que l’avant-garde de la classe est armée des ressources de l’état pour repousser les dangers, y compris ceux qui émanent des couches arriérées du prolétariat lui-même. Tout ceci est élémentaire ; tout ceci a été démontré par l’expérience de la Russie et confirmé par l’expérience de l’Espagne.

Mais tout le secret est qu’en demandant la liberté " pour les masses ", Victor Serge en réalité demande la liberté pour lui et ses pairs, il demande à être libéré de tout contrôle, de toute discipline et même, si possible, de toute critique à son égard. Les " masses " n’ont rien à voir là-dedans. Quand notre " démocrate " court de droite à gauche et de gauche à droite, semant la confusion et le doute, il se croit l’incarnation d’une salutaire liberté de pensée. Mais quand nous jugeons d’un point de vue marxiste les vacillations d’un intellectuel petit-bourgeois désillusionné, il lui semble que c’est un outrage à son individualité. Il s’allie alors à tous les confusionnistes pour partir en croisade contre notre despotisme et notre sectarisme.

(Trotsky, Moralistes et sycophantes contre le Marxisme)

Mais mettre Besancenot dans la même catégorie que Victor Serge serait le flatter. Car Faire des erreurs « à la Victor Serge » serait déjà un grand mérite. Comme nous l’avons mentionné plus haut, c’est à la démocratie bourgeoise que se rattache Besancenot, à des courants qui se maintiennent sur le terrain de la démocratie bourgeoise alors que le communisme prolétarien moderne naquit en s’en détachant (1830-1848).

Les courants « critiques » qui exaltaient les masses furent combattus par Marx et Engels dans leurs premiers écrits, reflets de cette scission bourgeoisie-prolétariat chez les jeunes Hégéliens.

Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété était déjà critiqué par Marx et Engels qui remarquaient à son propos :

il parle de « la révolution », personne morale, en lutte avec « l’ordre établi », autre personne morale (L’idéologie Allemande, Saint-Marx-Engels(

Voilà pour « la révolution ».

Quant aux « masses », à propos des frères Bauer :

La Critique critique, quelque supérieure qu’elle se sache à la Masse, éprouve cependant pour cette Masse une pitié infinie. (...) Animée d’un zèle sacré à l’égard de la Masse, la Critique absolue lui dit les flatteries les plus délicates. Si une vérité est lumineuse parce qu’elle paraît lumineuse à la Masse, si l’histoire se comporte vis-à-vis des vérités selon l’opinion de la Masse, c’est donc que le jugement de la Masse est absolu, infaillible, il est la loi de l’histoire, qui prouve uniquement ce qui n’est pas lumineux pour la Masse et a en conséquence besoin d’être démontré. C’est donc la Masse qui prescrit à l’histoire sa « tâche » et son « occupation ». (...) Le rapport « Esprit-Masse », pourtant, recèle encore un sens caché, qui se révélera complètement dans le cours des développements. Nous n’y ferons ici qu’allusion. Ce rapport, découvert par M. Bruno, n’est rien d’autre en effet que le parachèvement critique et caricatural de la conception hégélienne de l’histoire, qui, elle-même, n’est que l’expression spéculative du dogme germano-chrétien de la contradiction Esprit-matière ou Dieu-monde. Cette contradiction s’exprime en effet dans le cadre de l’histoire, à l’intérieur du monde humain lui-même sous la forme suivante : quelques individus élus s’opposent, en tant qu’Esprit actif, au reste de l’humanité : Masse sans Esprit, matière

La Sainte famille

Laissons pour conclure la parole à Blanqui. Il caractérisait ceux qui comme Besancenot exaltent « la » révolution, « le » peuple, « les » masses, « la » démocratie, « le » socialisme ... sans ajouter aucune analyse de classe, et donc masquent l’opposition fondamentale entre bourgeoisie et prolétariat :

Le socialisme, c’est la croyance à l’ordre nouveau qui doit sortir du creuset de ces doctrines. Elles se combattent sans doute sur bien des points, mais elles poursuivent le même but, elles ont les mêmes aspirations ; elles s’ac­cordent sur les questions essentielles et déjà, de leurs efforts, il est sorti une résultante qui, sans être encore bien déterminée, a cependant saisi l’esprit des masses, est devenue leur foi, leur espérance, leur étendard. Le socialisme est l’étincelle électrique qui parcourt et secoue les populations. Elles ne s’agitent, ne s’enflam­ment qu’au souffle brûlant de ces doctrines, aujour­d’hui l’effroi des intrigants et bientôt, je l’espère, le tombeau de l’égoïsme. Les chefs d’école tant maudits sont en définitive les premiers révolutionnaires, comme propagateurs de ces idées puissantes qui ont le privi­lège de passionner le peuple et de le jeter dans les tem­pêtes. Ne vous y trompez pas, le socialisme, c’est la révolution. Elle n’est que là. Supprimez le socialisme, la flamme populaire s’éteint, le silence et les ténèbres se font sur toute l’Europe. (...)

Venons aux professions de foi : vous vous dites répu­blicain révolutionnaire. Prenez garde de vous payer de mots et d’être dupe. C’est précisément ce titre de républicain révolutionnaire qu’affectent de prendre les hommes qui ne sont ni révolutionnaires, ni peut-être même républicains, les hommes qui ont trahi, perdu, et la révolution et la république. Ils le prennent en opposition à celui de socialiste, qu’ils excommunient, et dont ils n’hésitaient pas à s’affubler cependant lorsque le vent populaire soufflait de ce côté et que le socialisme paraissait à la veille de son triomphe. Ils l’ont renié depuis, renié et conspué, lorsque nos défaites ont abattu son drapeau. Je me rappelle le temps où Ledru-Rollin se prétendait plus socialiste que Proudhon ou Cabet, et se posait en Don Quichotte du socialisme. Ce temps est loin. Nous avons perdu une série de batailles qui ont chassé des premiers plans de la scène les doctrines avancées. Aujourd’hui, Ledru-Rollin et ses amis lancent l’anathème au socia­lisme et lui imputent tous nos malheurs. C’est un men­songe et une lâcheté.

Vous me dites : je ne suis ni bourgeois, ni prolétaire, je suis un démocrate. Gare les mots sans définition, c’est l’instrument favori des intrigants. Je sais bien ce que vous êtes, je le vois clairement par quelques passages de votre lettre. Mais vous mettez sur votre opinion une étiquette fausse, une étiquette emprun­tée à la phraséologie des escamoteurs, ce qui ne m’empêche pas de démêler parfaitement que vous et moi avons les mêmes idées, les mêmes vues, forts peu conformes à celles des intrigants. Ce sont eux qui ont inventé ce bel aphorisme : ni prolétaire, ni bourgeois mais démocrate ! Qu’est-ce donc qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? Tout le monde se prétend démo­crate, surtout les aristocrates. Ne savez-vous pas que M. Guizot est démocrate ? Les roués se complai­sent dans ce vague qui fait leur compte ; ils ont hor­reur des points sur les i. Voilà pourquoi ils proscrivent les termes prolétaires et bourgeois. Ceux-là ont un sens clair et net ; ils disent catégoriquement les choses. C’est ce qui déplaît. On les repousse comme provo­cateurs de la guerre civile. Cette raison ne suffit-elle pas pour vous ouvrir les yeux ? Qu’est-ce donc que nous sommes contraints de faire depuis si longtemps, sinon la guerre civile ? Et contre qui ? Ah ! Voilà pré­cisément la question qu’on s’efforce d’embrouiller par l’obscurité des mots ; car il s’agit d’empêcher que les deux drapeaux ennemis ne se posent carrément en face l’un de l’autre afin d’escroquer, après le com­bat, au drapeau victorieux les bénéfices de la vic­toire et de permettre aux vaincus de se retrouver tout doucement les vainqueurs. On ne veut pas que les deux camps adverses s’appellent de leurs vrais noms : prolétariat, bourgeoisie. Cependant, ils n’en ont pas d’autre.

Blanqui, Lettre à Maillard (Belle-Île, 6 Juin 1852)

Troisième partie

On a vu dans les deux articles précédents (Besancenot au pays des Soviets (1) et Besancenot au pays des Soviets (2) que Besancenot prétend réhabiliter les masses en mettant au premier plan leur rôle dans la révolution. Nous avons montré qu’il le fait à la manière de l’anarchisme petit bourgeois d’un Stirner, en usant continuellement des terme de « masses », « peuple » de manière abstraite, comme faire-valoir, sans leur donner réellement la parole. Ceci est confirmé par le fait que le lecteur cherchera en vain la parole ou les actes de ces « masses » dans les épisodes imaginés par Besancenot dans cinq « entractes-témoignages » qui sont censés faire revivre la révolution :

J’ai choisi d’accompagner mon récit chronologique en cinq saisons, cinq scènes inspirées de faits réels, cinq moments — février 1917, octobre 1917, octobre 1918, septembre 1920 et février 1933— pour saisir et couvrir, à ma manière, la mutation de la révolution en sanglante contre-révolution (p.25)

Au lieu de citer les acteurs, témoins de l’époque, Besancenot « témoigne » à leur place. Nous sommes un peu choqués par ce procédé, mis mal à l’aise par ces cinq récits.

Premièrement des dizaines de témoignages non publiés ou peu lus existent, pourquoi ne pas les sortir de l’oubli en les traduisant ou les republiant, ou en ajoutant une bibliographie détaillée ? C’est en tout cas dans de tels récits qu’on attendrait que Besancenot mette en scène les « masses » ou « le peuple. »

Deuxièmement ces récits de Besancenot ne sont malheureusement pas bons. Plutôt que de « scènes révolutionnaires » ce sont plutôt des « saynètes » truffées de maladresses, d’anachronismes, de mauvais résumés d’ouvrages que Besancenot se garde de citer, ce qui confine au plagiat. Il nous semble qu’on est dans une situation analogue à celle que constatait George Lukacs à propos des pseudo-romans historiques :

Les prétendus romans historiques du XVIIème siècle (Scudéry, Calprenède, etc) ne sont historiques que par leur choix purement extérieurs de thèmes et de costumes. Non seulement la psychologie des personnages, mais aussi les moeurs dépeintes sont entièrement celles du temps de l’écrivain. Le Roman Historique, G. Lukacs, éditions PBP p. 17

ou encore

La particularité du roman historique dans cette période [de la crise du réalisme bourgeois] peut s’énoncer ainsi : les intentions fausses de l’écrivain sont moins facilement corrigées par la vie elle-même dans le roman historique que dans le roman qui traite du présent. Dans le roman historique, les théories fausses, les préjugés littéraires, etc, de l’auteur peuvent être ou sont beaucoup moins facilement corrigées par la richesse des données d’expérience vécue qu’on trouve dans les thèmes contemporains. Le Roman Historique, G. Lukacs, éditions PBP p. 274

Les récits de Besancenot sont en effet imprégnés de marques « du temps de l’écrivain », ainsi que de son profil politique : un réformiste au vernis révolutionnaire, militant syndicaliste qui ne mène aucune lutte véritable contre les syndicalisme réformiste, légaliste, anti-comité de grève, critiquant peu sa bourgeoise française impérialiste, prenant la pose du révolutionnaire, mais n’aspirant qu’à être l’aile d’extrême gauche des bureaucraties syndicales, dont la CGT.

Donc ces cinq récits, de même que l’ensemble du livre, ne donnent pas la parole aux masses, ne mettent pas en valeur le rôle des masses, tout en prétendant le faire. Certes le premier épisode p. 35 met en scène un épisode de la révolution de février, vu par Vassili Kaiourov, un ouvrier bolchevique ; mais le deuxième p. 59 met en scène Trotsky à Smolny ; le troisième p. 105 Pierre Pascal ; le quatrième la militante Nadja Kanoun au congrès de Bakou (1920) ; le cinquième p. 175 Victor Serge. Ces cinq acteurs témoins sont respectables, mais ils ne sont pas des anonymes pris dans les masses.

Le choix des cinq personnages principaux des scènes va donc à l’encontre de de ce que Besancenot annonçait :

Ce centenaire est donc une occasion de mettre nos pas dans une autre histoire portée à même le sol, par une plèbe anonyme qui se constitua sciemment en peuple souverain et en classe sociale assumée (p. 20)

Notons au passage le jargon politicien obscur de la fin de phrase, qui n’a rien à voir avec le marxisme, et qu’on trouve malheureusement à chaque page chez Besancenot.

Notons aussi le seul principe clair auquel s’en tient Besancenot : annoncer qu’il combat la thèse A .... en écrivant abondamment en faveur de la thèse A.

Les bureaucrates syndicaux ne donnent pas la parole aux masses, une de leurs tâches est de leur ôter la parole en s’exprimant à leur place, ou en donnant la parole aux « leaders »

Certes la première « saynète » peut faire illusion, c’est peut être la moins mauvaise, car elle a pour décor une manifestation, des meetings dans des cours d’usine ... et apparaît comme une paraphrase d’écrits de Kaïourov, Trotsky et Pierre Broué, qui ne sont pas cités, comme nous le montrerons.

C’est une excellente idée de mettre en scène Vassili Kaïourov. Qui était-il ? Besancenot aurait pu par son livre sortir de l’anonymat les Kaiourov. Des gens comme Kaiourov ne sont certes pas vraiment représentatifs des masses. Ils sont issus des masses, ils ont évolué politiquement pour former ce que les masses génèrent de plus évolué, de plus conscient. Et des milliers d’entre eux, ouvriers, devinrent membres du courant bolchevique en période de révolution mais aussi de réaction, et animateurs, dirigeants des soviets en période de révolution. Besancenot refuse de sortir de l’ombre ce type de militants car leur vie même va à l’encontre de son point de vue. Pour Besancenot, les soviets sont bien, les partis en général, le parti bolchévique en particulier sont nuisibles. Quant à des organismes comme la Tchéka, les comités d’épuration du parti, n’en parlons même pas, ils sont pour lui à l’origine du totalitarisme. Nous reviendrons plus tard sur ces thèses qui forment le coeur de l’ouvrage de Besancenot.

Dans ses « scènes » Besancenot fait donc tenir aux acteurs des propos et actions qui sont en fait ... ceux de Besancenot. C’est un une nouvelle manière de falsifier l’histoire, car Besancenot ne fait que rabaisser tout ce qui incarne la conscience des masses : les militants révolutionnaires.

Concentrons-nous sur le cas de Kaïourov, la figure centrale du premier récit de Besancenot. Qui était-il ? Besancenot le fait entrer en scène en février 1917, en le présentant à peine, puis ne nous donne plus de ses nouvelles. Or Besancenot s’intéresse à juste titre à la dégénérescence de l’état ouvrier (nous reprenons ces termes de Trotsky, Besancenot ne donne aucune caractérisation scientifique de l’URSS de Staline). Nous avons vu qu’il entre en matière en citant V. Serge, et qu’il conclut en citant V. Serge. Car le point de vue de V. Serge conforte en un sens celui de Besancenot. Par contre Kaiourov a continué à militer en ne reniant jamais ses idées pendant la période stalinienne. Donc pas de la manière qui plait à Besancenot, qui aime les révolutionnaires repentis, et choisit donc d’étouffer la voix d’un Kaiourov.

Qui donc était Kaiourov ? Mentionnons un ouvrage de militants qui comme Besancenot publient un ouvrage à l’occasion des cent ans de la révolution russe :

Nous ne partageons pas entièrement leur point de vue, mais sans célébrer haut et fort « les masses », ils donnent dans la troisième partie de leur livre la biographie de cent militants quasi oubliés ou restés anonyme. Rien que pour cela la lecture de leur livre en vaut la peine.

Voici donc le résumé de la vie de Kaiourov donné dans cet ouvrage :

Né dans les hauteurs de la Volga d’une famille d’ouvriers. Ayant terminé l’école primaire en 1888, il travaille en tant qu’ouvrier agricole chez un propriétaire terrien local. En 1896 il déménage à Nijni Novgorod, où il trouve du travail dans l’usine Kourbatov et, par la suite, à Sormovo, dans une usine métallurgique. Trois ans plus tard il adhère au POSDR et, au moment de la scission de 1903, il s’unit à la fraction bolchevique. Membre es Comités du POSDR(b) de Sormovo ou de Nijni Novgorod, il dirige une typographie clandestine, s’occupe de l’acquisition et du stockage des armes et prend part à l’insurrection armée de décembre 1905 à Sormovo.

Durant les années de la réaction, il vit dans la clandestinité à Moscou et Nijni Novgorod. En 1909 il est assgné en résidence surveillée à Samara, pendant deux ans. Ensuite, entre 1912 et 1917, il reprend l’activité clandestine pour le parti à Saint-Pétersbourg, en travaillant dans les usines Novy Lessner et Ericsson. En julllet 1914, il est parmi les organisateurs de la grève générale de la capitale, et deux ans pus tard, au printemps, il s’engage dans l’association des natifs de Nijni Novgorod résidant dans la capitale. Lors de la révolution de Février, , il critique la ligne politique adoptée par le Bureau russe du comité central et l’attitude « défensiste » prise par le Soviet de la ville. Après Février, président du Soviet du quartier de Vyborg, il entre au Comité du POSDR(b) du même quartier et dans son Comité exécutif qui exerce de fait les fonction du Comité de Pétrograd, après l’arrestation de 5 des 7 membres du Comité municipal du parti, décrétée le 26 février. Etant l’un des hommes les plus sûrs du parti, c’est dans son appartement que Lénine se réfugie après les journées de juillet. Cette confiance se renouvelle l’année suivante, quand, au moment le plus critique, Lénine fait justement appel à lui pour des tâches particulières. Ainsi, en juillet 1918, alors que les détachements de l’Armée rouge ont été contraints de céder Kazan face à l’avancé des légions blanches des Tchèques : « N’existant pas dans toute la Russie d’ouvriers plus conscients que ceux de Piter —écrit alors Lénine—, il faut en envoyer au front le plus grand nombre possible, c’est-à-dire : quelques dizaines de dirigeants comme Kaïourov et quelques milliers de simples militants ».

C’est ainsi que Vassili Kaiourov et Ivan Tchougourine entrent dans l’état-major de la 5ème armée dirigée par Smirnov et Toukhatchevski. A la tête de plusieurs milliers d’ouvriers communistes de Pétrograd, ils mettent en déroute les troupes de Koltchak, étenant à la Sibérie le pouvoir des soviets. responsable de la section politique de l’armée, Kaïourov reste en Sibérie jusqu’en 1924, remplissant différentes fonctions économiques et prenant la présidence de la commission régionale Sibérienne de la Commission centrale de contrôle du parti en 1921 et 1922.

Par la suite il préside le trust Ouralasbest, dans la région de l’Oural, il travaille à Grozneft, est conseiller du Commissariat du peuple de l’Inspection ouvrière et paysanne de la RSFSR (1925-1930), responsable du groupe de planification de l’archive d’Etat central (Centroarchiv) (1930-1932) et, plus ou moins à la même période (1926-1932), il collabore avec l’Institut pour l’histoire de la révolution russe et du parti (Ispart) et avec l’Institut Lénine.

Lorsqu’il soutient, en 1932, la nécessité de destituer Staline de sa fonction de secrétaire général et fonde, avec Martemian Rioutine, l’« Union des marxistes-léninistes »—une organisation à caractère illégal et basée sur une plate-forme antistalinienne—, il est immédiatement arrêté et exclu du parti. En mars 1933 il est déporté pendant 3 ans à Birsk. (Bachkirie). En 1935 il travaille comme menuisier dans une usine ; l’année suivante il est condamné à 3 ans de déportation au Kazakhstan mais alors qu’il se prépare à partir pour Alma-Ata , il meurt soudainement d’un infarctus. Selon son fils Alexandre, fusillé l’année suivante, il aurait, en réalité, été empoisonné par les policiers de Yagoda.

A juste titre, l’historien militant trotskiste Pierre Broué résume ainsi l’importance des militant comme Kaiourov :

Rien, sans doute, ne peut mieux expliquer les victoires du bolchevisme, et surtout leur conquête, lente puis foudroyante, de ceux que Boukharine appelle le « deuxième cercle concentrique du parti », ses antennes et ses leviers en période révolutionnaire, les ouvriers révolutionnaires, organisateurs de syndicats et de comités du parti, pôles de résistance, centre d’initiatives, animateurs et éducateurs infatigables par qui le parti a pu s’intégrer dans la classe et la diriger. De tous ceux-là, l’histoire a presque oublié les noms dans tous les cas : Lénine, parlant d’eux, dit les cadres « à la Kaiourov », du nom de l’ouvrier qui le cache en 1917 pendant quelques jours et à qui il gardera toujours sa confiance. Sans leur existence, le « miracle » bolchevique ne peut se comprendre. Le Parti Bolchevique, Pierre Broué, Editions de Minuit p. 63

Besancenot manque ainsi l’occasion de réhabiliter les « cadres à la Kaiourov » et de faire sortir de l’anonymat ces militants surgis des masses. Disons même qu’il les y replonge, en rabaissant par exemple le rôle d’un Kaiourov dans la révolution russe de 1917.

Afin d’expliquer comment, lisons le premier (long) paragraphe du « récit n°1 » de Besancenot, gardant en tête le militant de premier ordre qu’était Kaiourov aux yeux de Lénine, ce qu’on ne devinerait pas dans le passage suivant :

Vassili joua des coudes pour se frayer un chemin et rejoindre la cour de l’usine. Qu’est-ce que cette foule compacte pouvait bien comploter depuis un bon quart d’heure ?Il y avait du grabuge dans l’air. Vassili voulait en avoir le coeur net. Depuis la veille au soir il nourrissait un drôle de pressentiment, comme si rien ne devait se passer comme prévu. Lorsque, la nuit tombant, il avait franchi la porte des locaux du parti, cette intuition l’avait happé d’un coup. Les vents pénétrants venus du delta de la Neva l’avaient cueilli à froid au sortir de sa réunion de comité et ramené immédiatement sur terre. La brise de la Baltique avait alors ranimé sa pensée ankylosée par les palabres interminables des ses camarades qu’il avait tenté de canaliser en présidant la discussion. Après toutes ses années d’engagement, il savait qu’un gouffre séparait souvent les discours de la réalité. Il avait peu dormi, agité par ses réflexions et son appréhension du lendemain. puis, comme il l’avait craint, les toutes premières lueurs du jour avaient donné raison à ce mauvais présage. Dès l’aube, les rues regorgeaient de monde qui réclamait « du pain » ainsi que « l’arrêt de la guerre ». Le doute avait pris la forme d’un profond malaise dans son esprit embrumé, car tout prouvait que les consignes du parti bolchevique n’avaient pas été respectées, ni par les travailleurs et les ouvrières pourtant acquis à la cause, ni même par de nombreux militants de l’organisation. Les événements s’étaient enchaînés de rassemblements en manifestations. En fin de matinée, la protestation s’est muée en révolte. Les chemins de la colère l’avaient alors conduit jusqu’à cette assemblée improvisée au coeur de l’usine mécanique Novy Lessner, dont il fut le témoin impuissant. « Ne pas se laisser déborder par la situation et réagir vite ! » s’était dit Vassili en rejoignant la marée humaine qui venait de s’arrêter pour discuter des suites de l’action. A lui seul, cet attroupement signifiait un désaveu pour le parti. Les décisions politiques prises la veille avaient été sans ambiguïté : pour l’heure, pas de grève. Pourtant Vassili n’arrivait pas à céder à l’indignation. L’expression qu’il lisait sur des centaines de visages, d’ordinaires figés par la dureté du labeur, s’était illuminée et libérait comme une puissance subversive. Une assurance nouvelle se devinait dans les regards au point qu’il en fut troublé. Comment avait-il pu se méprendre sur la détermination des travailleurs et des ouvrières ? Elle était de celle qui couve dans les sols de Petrograd les grands jours de colère, de celle que les puissants redoutaient depuis que la révolution russe de 1905 avait bien fallu balayer leur règne. ces hommes et ses femmes affichaient une résolution sans faille, que personne ne saurait contenir avec des mots. D’emblée Vassili eut la sensation que ce n’était que le début d’une mobilisation exceptionnelle. La conspiration publique qui s’organisait sous ses yeux promettait d’acquérir plus d’ampleur. Dans cette cour habituellement animée de va-et-vient permanents, et traditionnellement saturée par le vacarme assourdissant des machines, des moteurs et des sirènes, le temps des cadences infernales s’était figé. « Et si c’était au coeur de cette montagne de ferraille que le sort du tsar Nicolas II était en train de se jouer ? » songe-t-il. Un ouvrier au corps et à la tête de géant, qui parlait énergiquement avec ses mains pour convaincre son voisin, l’extirpa de ses considérations en le bousculant involontairement. Vassili fit alors quelques pas pour échapper aux argument massues du colosse, et se trouva à proximité des instigateurs de la bronca. « Je l’aurai [sic : aurais ] parié. cela ne pouvait être qu’elles ! » dit-il à voix basse. Les ouvrières de la manufacture de textile située à quelques mètres de là, sur le quai de la Neva, étaient venues en nombre. La rencontre entre les métallurgistes et les ouvrières du textile était étonnante, on aurait cru voir un tableau. Un ballet de paysannes aux robes usées couvertes par des tabliers usagers [sic : usagés], drapées de châles et coiffées de fichus délavés, défilait face à lui. Cette farandole contestataire semblait envoûter la marée de blouses grisâtres et bleues qui les entourait. Ces travailleuses, souvent de jeunes femmes déjà marquées par les épreuves de la vie, tenaient la dragée haute à un auditoire principalement masculin. En cette journée internationale des droits de femmes, que le mouvement socialiste avait décrétée sept ans plus tôt, rien ne semblait pouvoir les stopper dans leur élan. Leurs protestations avaient commencé tôt dans la matinée. Elles disaient revenir d’une manifestation où, aux côtés de milliers d’autres femmes, elles avaient battu le pavé pour s’opposer au rationnement instauré depuis le 19 février par les autorités. A les entendre, leur journée était loin d’être terminée. Elles affichaient haut et fort leur intention de faire débrayer l’usine.

Qu’a vraiment fait Kaiourov lors de cette première journée révolutionnaire ? Nous verrons que la réalité fut bien différente !

Ce que Besancenot en fait :

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Ce que nous, nous faisons... d’Octobre 1917 :

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