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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Luttes de classes en Italie (1917-1920) - Le récit de Bordiga

Luttes de classes en Italie (1917-1920) - Le récit de Bordiga

dimanche 4 février 2018, par Robert Paris

Nous donnons ici le récit et le point de vue de Bordiga sur les luttes de classes révolutionnaires en Italie au cours desquelles il était un des dirigeants les plus révolutionnaires. Cependant, ce n’est pas tout à fait notre point de vue.

Celui de Matière et Révolution est ici

Et aussi là

Un rappel des luttes de classes en Italie

L’Italie de 1918 à 1922 » par Pietro Tresso

Le point de vue de Pietro Tresso

Echanges et différences de point de vue entre Trotsky et Bordiga

Luttes de classes en Italie (1917-1920) - Le récit de Bordiga dans « Histoire de la gauche communiste (tome 1) :

Les commentateurs osent dire aujourd’hui qu’en Italie personne ne prit la même position que Lénine, pour le sabotage de toute guerre, même de défense. En réalité, comme cela ressort d’articles de l’« Avanti ! » et de l’« Avanguardia » ainsi que de propositions faites dans les réunions de Parti, cette position fut prise par l’extrême-gauche italienne, avant même que les thèses de Lénine aient été connues. Nous le prouverons par des documents dans la seconde partie, où il apparaîtra clairement qu’entre 1914 et 1918, et malgré l’absence de liens internationaux, la gauche révolutionnaire développa en une martelante succession, dans la presse du Parti, les thèmes fondamentaux du combat léniniste contre les suggestions de la propagande belliciste (d’autant plus insidieuse qu’elle est revêtue d’oripeaux démocratiques) dans les rangs du mouvement ouvrier. Et c’est un fait (récemment rappelé par un historien non suspect de sympathie pour notre courant) que la Gauche apporta dans l’« Avanti ! » précisément à la veille de la déclaration de guerre, la seule parole classiste et internationaliste sans équivoque :

« Encore une fois, ô tremblants serviteurs du fait accomplis, qui voudriez nous faire lécher la main qui nous a abattus mais non brisés, les deux voies opposées se dressent nettes et précises : ou pour ou contre le préjugé national et les scrupules patriotiques. Ou vers un pseudo-socialisme nationaliste ou vers une nouvelle Internationale. La position de ceux qui, en s’opposant à la guerre, ne cachent pas une duplicité misérable, ne peut être qu’unique, aujourd’hui que la guerre est un « fait accompli » : contre la guerre, pour le socialisme anti-militariste et international » (Le « fait accompli », 23 mai 1915 ; cf : seconde partie textes 23-24)

La vigueur de la pression de la gauche fut telle qu’on décida de tenir le mercredi 19 mai des meetings prolétariens pour conjurer la déclaration de guerre. Mais le mécontentement de nombreuses régions représentées à la réunion imposa la décision, non proposée par les vrais marxistes de gauche, de laisser la grève à la libre appréciation des organisations locales. C’était ce que demandaient les délégués de Turin, où les masses prolétariennes étaient en ébullition. Comme en tant d’autres occasions, il y eut les « évènements de Turin », précisément le 19, avec abandon de toutes les usines, manifestations violentes et heurts dans les rues. Le préfet donna tous les pouvoirs aux forces militaires et le siège de l’A.G.O (Bourse du Travail, dirigée par la gauche) fut bestialement saccagé tandis que la soldatesque faisait sauter le goulot de milliers d’excellentes bouteilles tirées de la cave de la fameuse Alliance Coopérative Turinoise.

Une fois encore, les faits démontrèrent le courage et la résolution des prolétaires de Turin, et même le bon esprit révolutionnaire de ces camarades. Mais en cette occasion une erreur de nature « cyclique » fut commise. Turin se mit toujours en mouvement au mauvais moment, c’est à dire qu’elle eut du mal à admettre que certaines décisions de lutte de classe devaient être nationales et non locales. Avec une Confédération et un Parti italien qui n’avançaient pas, on ne pouvait rien faire, même avec une Turin aux organisations et coopératives puissantes. Le bon vin était inutile dans tant d’eau fétide des pompiers sociaux. Il a été difficile de faire comprendre cela aux camarades turinois, même à ceux de la meilleure extrême-gauche ! Turin a été la capitale du Royaume, mais elle ne put réaliser la Commune.

Le déroulement du heurt fut celui de toujours. Les ouvriers des usines désertèrent le travail en blocs compacts et occupèrent les rues et les places. Quelques barricades se formèrent et la population des maisons appuya la manifestation et la lutte. Les dirigeants socialistes, syndicaux et parlementaires, s’employèrent à « calmer les esprits ». Le Préfet et le Ministère de l’Intérieur échangèrent quelques télégrammes, et la force armée intervint. Le siège ouvrier et socialiste de Corso Siccardi fut occupé. Un ouvrier fut tué. Beaucoup de blessés, beaucoup d’arrestations, même parmi les dirigeants, et ensuite les procès et condamnations en assises. Certes, le siège de Corso Siccardi dévasté fut restitué le 25 mai, mais entre temps les ouvriers avaient été écrasés par la force de l’État central, et les nationalistes interventionnistes, rares à Turin, purent faire le tour de la ville en célébrant la guerre radieuse… Un premier schéma de ce que sera l’après-guerre, l’illégalisme bourgeois du fascisme, l’erreur fatale de la classe ouvrière de répondre avec la formule stupide : nous sommes là pour défendre la légalité, au lieu de relever le défi, qui est toujours la meilleure des solutions historiques.

Turin donna une répétition générale de ces mouvements voués à l’échec. Le tout jeune Gramsci, comme le raconte un des siens, théorisa la chose. Il ne savait pas encore s’il était neutraliste où interventionniste, idéaliste ou marxiste (et c’était pardonnable), mais il était aveuglé par l’admiration d’un fils de la pastorale Sardaigne pour la métropole super-industrielle. Il écrivit : « Turin représente en petit un véritable organisme étatique ». L’observation est menée finement, « dans le concret », mais elle débouche sur une voie non-marxiste. Un organisme étatique peut s’appuyer sur Sassari et Turin, mais le problème à poser n’est pas communal, il est supra-national, européen, mondial. Celui qui a un regard « immédiatiste » ne le voit pas.

La terrible guerre de 1915 – véritable charnier dont la seconde guerre, malgré les souffrances des populations civiles, n’a été qu’une pâle répétition – avec ses 600.000 morts officiels sur le terrain et ses dix batailles sur l’Isonzo, exaspérait la haine du prolétariat vis-à-vis de la classe dirigeante, qui s’abreuvait de sang en levant le drapeau démocratique, encore plus que quand elle leva ensuite, avec le militarisme en sourdine, le drapeau nazi-fasciste.

Le Parti socialiste maintint son opposition, mais il avait des phrases malheureuses (ces quelques phrases n’entraînèrent que peu de mal, mais elles constituaient la position de toute une partie du mouvement, sous le couvert d’une unité que nous avions déplorée ouvertement dès avant mai 1915). Ainsi les gauches de Turin (qui s’appelèrent ensuite les rigides) stigmatisèrent celle de l’ultra-droitier Casalini : « le Groupe socialiste du Conseil [ambition habituelle de piloter en sous-main la politique italienne], face à l’irrévocable, se propose d’utiliser ses forces pour que l’Italie ne s’affaiblisse pas moralement ou matériellement face à l’ennemi ». Casalini concluait par le double cri : vive le socialisme, vive l’Italie ! Aujourd’hui, ce cri, même sous sa forme : vive le communisme, vive l’Italie !, ne scandalise même plus. Il n’y a plus de rigides, uniquement des mous.

L’été 1917, la guerre se déroulait encore dans la boue des tranchées. Ce fut Claudio Treves qui eut le malheur de prononcer la célèbre phrase : « cet hiver, plus un homme dans les tranchées ». Cette phrase, bien que résolue, n’était pas révolutionnaire. Au fond, elle exprimait la vieille idée réformiste selon laquelle la pression du prolétariat amènerait les classes dominantes à trouver le chemin de la paix. La gauche posait au contraire clairement l’autre solution : mettre fin à la guerre en renversant la bourgeoisie et sa domination. Treves voulait réellement la fin du conflit, mais justement pour éviter qu’il ne débouchât sur une guerre civile.

Il y avait eu une autre réunion de la Direction les 23–27 juillet 1917. Elle décida de participer à la réunion des socialistes de l’aile zimmerwaldienne convoquée à Stockholm pour le 10 août en prévision d’une autre réunion de tous les Partis socialistes de la IIième Internationale convoquée par les socialistes russes, réunion pour laquelle les zimmerwaldiens n’avaient pas apprécié que les Russes (alors encore de droite) aient invité les socialistes coupables d’avoir appuyé la guerre. Ces réunions de Stockholm n’eurent pas lieu, comme on sait, et d’autres convocations eurent au contraire lieu dans le camp équivoque de la IIième Internationale.

Il est probable que cette réunion de la Direction, les manifestations qui la suivirent et la tension générale qu’il y avait en Italie, où se dessinait une violente réaction contre le Parti, provoquèrent la réunion à Florence d’un comité de la fraction de gauche sur la constitution duquel nous ne pouvons donner de documents, mais seulement reproduire une importante circulaire du 23 août 1917 qui se réfère à la convocation du XVième Congrès national du Parti socialiste (ensuite renvoyé à l’automne de l’année suivante), et qui annonçait qu’à l’occasion de la dernière réunion de la Direction, certaines sections et fédérations, « de Milan, Turin, Florence, Naples et d’autres plus petites, ont décidé de constituer le premier noyau de la fraction intransigeante révolutionnaire ».

Nous reproduisons dans la seconde partie (texte 30) le texte de cette circulaire qui, tout en n’ayant pas une orientation théorique précise, exprime bien une orientation tout à fait opposée à celle, insatisfaisante, de la Direction du Parti.

Lors les mouvements d’août 1917, ce furent encore une fois les ouvriers de Turin qui menèrent une véritable action de guerre de classe. La gravité de la répression et la violence du procès, devant un tribunal militaire, intenté à tous les chefs locaux du Parti, y compris Serrati lui-même, qui était courageusement accouru, étant donné que la censure remplissait de pages blanches tout le journal, sans compter les très vives discussions qui s’en suivirent au sein du Parti et la coïncidence historique de la défaite de Caporetto survenue peu après, formèrent autour de ces mouvements presque une légende. L’habile marxiste Treves put condamner l’erreur du « localisme », tandis que les turinois reprochaient justement au Parti de les avoir laissés seuls. Dans la polémique ils ne surent pas dire que le mouvement était resté local parce que, se trouvant sous la pression des Treves et de leurs traditions, et précisément parce que celles-ci n’avaient pas de caractère infâme, la proposition d’un mouvement « national-simultané » et non local aurait dû passer sur le corps des Turati et des Treves avant de triompher. C’est d’ailleurs ce que, dans tout le reste de l’Italie, la gauche répondit à la « Critica sociale », en posant ouvertement l’exigence de la scission du Parti comme condition pour prendre les armes lors d’une action révolutionnaire.

De plusieurs côtés on déformait la vérité sur le mouvement de Turin, même si c’était en faveur des ouvriers et de la vigueur de la direction socialiste à demi de gauche, et ceci provenait du fait que les bourgeois échafaudaient un rêve, celui d’une répression à l’échelle nationale des « défaitistes », que le fascisme réalisa par la suite. Il est exagéré de parler de centaines de morts, de milliers de blessés, mais il est de fait qu’il y eut une cinquantaine de morts, dont deux ou trois seulement du côté des forces de l’ordre. On partit d’une protestation pour le manque de pain, puis la foule et les organisations proclamèrent leur haine de la guerre. Les ouvriers prirent les armes qu’ils purent, et les soldats leur en donnèrent quelques-unes. Les femmes attaquèrent les blindés et il fallut un déploiement de forces énorme, des milliers d’arrestations de manifestants et de militants socialistes, et une pression morale inouïe sur les parlementaires et les chefs syndicaux ouvriers, pour désarmer le mouvement, avec l’habituelle invasion du Corso Siccardi, puis le procès fracassant avec de lourdes condamnations.

Il faut relever que les ouvriers de Turin ne manquaient pas plus de pain qu’ailleurs, et que la tranchée ne leur faisait pas peur car ils étaient exonérés du service par leur appartenance à des usines de production de guerre. Ils défièrent même le châtiment d’être envoyés au front par la perte de leur « brassard bleu » si envié. Comment nier que ce fut un fait politique, et non économique, qui poussa à la lutte une telle avant-garde ouvrière ?

Il fut facile de démontrer à de vrais militants ouvriers qu’il était faux de dire que les mouvements de Turin travaillaient à la victoire des autrichiens. Si la Turin ouvrière avait pu vaincre à elle seule, cela aurait été la meilleure invitation faite aux travailleurs de Vienne et aux combattants du front autrichien pour qu’ils se soulèvent. La campagne de la plus répugnante bourgeoisie d’Europe pour prouver que le « complot » de Turin avait préparé la déroute de Caporetto, plus que ne l’avait fait la phrase de Treves citée plus haut, était donc vaine.

Turin donna un grand exemple, avec un héroïsme de classe qui marqua une étape sur la voie de la préparation du mouvement communiste italien, jusqu’à d’autres évènements, contraires eux, que nous trouverons sur notre chemin.

La défaite militaire, qui donna aux autrichiens une bonne partie de la Vénétie, provoqua de vives réactions. Les interventionnistes se jetèrent sur la revendication de la « défense du territoire national », en espérant faire s’écrouler la position des prolétaires et des socialistes, pour qu’on arrive, aussi en Italie, à l’union sacrée et à la concorde nationale totale, et ils pensèrent que le Groupe socialiste de la Chambre se prêterait au jeu. Il s’en fallut de peu, il est vrai. Si la Direction du Parti n’en était venue à résipiscence, et si tout le Parti ne s’était mobilisé, malgré les difficultés de la situation, pour la soutenir, le « désastre » serait arrivé. Au cours des années suivantes, avant et longtemps après la scission du Parti, nous nous sommes demandé si cela n’aurait pas été préférable !

Mais, en ces heures là, tandis que les vrais italiens opposaient (très platoniquement) le barrage de leurs poitrines aux « hordes » autrichiennes, beaucoup de militants du Parti couraient à Rome faire barrage à la trahison des députés socialistes. Nous pûmes la conjurer en les retenant presque physiquement sur la route du Quirinal, alors que, dit-on, Turati s’était déjà habillé afin d’y aller (en frac ou pas, peu nous importait). Sans donner de noms, un épisode est révélateur de la situation. Un bon camarade de la gauche arrive tout essoufflé à la Direction du Parti, où un groupe de la Fédération de la Jeunesse exhorte et conjure le brave Lazzari de tenir bon. Lui, arrivant avec les nouvelles fraîches de la salle de rédaction, halète : il paraît qu’on les a arrêtés à Piave, sans reculer davantage ! Nous, nous pensions arrêter le Parti sur la voie de la défaite de classe, et nous le regardâmes, ébahis : en lui parlait déjà le complexe de la défense de la patrie et des petits drapeaux tricolores sur la carte de géographie. Dans nos têtes et dans nos cœurs il y avait tout autre chose, et nous voyions, peut-être un peu ingénument, un drapeau rouge qui jusqu’alors avait été préservé, traîné dans la boue. Nous le lui criâmes au visage.

En octobre et novembre (la fameuse « déroute » et l’abandon des armes eurent lieu le 24 octobre 1917) continua dans le Parti ce véritable corps à corps qui plus tard devait servir à conférer un mérite indu à nos droitiers vacillants, celui de ne pas s’être déshonorés. Le fait est que nous fûmes si décidés et actifs qu’ils ne purent se débarrasser de leur… honneur !

Lazzari et la direction étaient alors fermement décidés à empêcher ce qu’une forte majorité des députés voulait faire : sinon entrer dans un cabinet de « défense nationale », du moins ne pas refuser leurs voix à tel ministère et aux crédits pour la défense. C’était un résultat qui sembla important aux jeunes de l’aile marxiste d’extrême-gauche, et pour le moment on tut la divergence sur la question du sabotage de la guerre, que Lazzari avait désavoué. Dans la pratique, les prolétaires mobilisés avaient appliqué le défaitisme, bien que de manière insuffisante, en désertant le front. Ils avaient jeté leurs armes au lieu de les garder pour des actions de classe, comme cela se passait à la même époque sur le front russe ; et s’ils n’avaient pas tiré sur leurs officiers c’était parce que les officiers s’étaient enfuis avec eux au lieu d’empoigner les historiques pistolets de l’Amba Alagi de 1895–1897 (autre grande époque italienne) dans la tentative d’arrêter leur fuite.

Les masses avaient compris ce qu’elles pouvaient comprendre tant que le Parti révolutionnaire ne les éclairait pas davantage.

Mais pour Lazzari et la direction il s’agissait maintenant d’empêcher que le Parti socialiste ne s’unisse au cri de : reprenez les armes et retournez-les contre l’ennemi !

En l’occurrence ce ne fut pas la gauche de la fraction intransigeante, mais toute la fraction qui se réunit pour lutter (nous avons déjà dit qu’il aurait peut-être mieux valu briser cette même fraction dès ce moment là, mais les évènements ne se déroulèrent pas ainsi). La Direction adhéra au mouvement de la fraction et la convoqua quand nous le proposâmes, sans convoquer tout le Parti, les députés et les confédéraux. C’était une première victoire pour nous. La réunion fut tenue illégalement (puisqu’elle avait été interdite par la police) à Florence, la nuit du 17 au 18 novembre 1917. Elle était ouvertement dirigée contre les attitudes de la droite du Parti, c’est à dire contre les parlementaires, les chefs syndicaux et les maires de certaines communes comme Milan et Bologne, qui tous vacillaient gravement. De cette réunion non plus on n’a pas trouvé les procès-verbaux, mais seulement le texte de la motion qui, pour des raisons déjà exposées, devait être unanime. Il ne fut donc pas possible de le préparer de façon à ce que les scélérats crient au « théoricisme », mais on se mit d’accord. Gramsci (ceci contre les tentatives de reconstitution des historiens) ne tint aucun discours. Il écouta seulement, avec le regard étincelant des bons moments. Les qualités personnelles, pour nous, n’ont jamais beaucoup d’importance, mais on peut dire qu’un homme remarquable l’est peut-être davantage quand il apprend que quand il enseigne. Aujourd’hui nous sommes empoisonnés par trop de gens qui enseignent sans avoir jamais appris ; et nous pensons, on le comprend, non à l’enseignement de l’école, mais à celui de la vie, de l’histoire.

La motion est très brève. On notera la phrase selon laquelle : « l’attitude du Parti socialiste ne peut dépendre des hauts et des bas des opérations militaires ». Suit la condamnation résolue de toute manifestation qui aurait le sens d’« adhérer à la guerre, d’accorder une trêve à la classe bourgeoise, ou en tous cas de modifier l’orientation de la lutte prolétarienne ». Ces manifestations sont condamnées pour leur incohérence, leur indiscipline, et à cause du refus des responsabilités que l’ensemble du Parti avait déjà pris et dont il ne pouvait se dépouiller. On rappelle enfin la résistance à toute « séduction d’idéologies bourgeoises » et l’« irréductible opposition à la guerre » pour lesquelles tous les membres du Parti, et « en particulier ceux qui ont des charges représentatives », sont énergiquement appelés à tenir bon.

Il n’y a pas davantage dans ce texte, pas même d’injonction aux hésitants de quitter nos rangs. Mais la réunion marqua un point important et atteignit le but, qui alors sembla prioritaire, de freiner les mouvements équivoques des droitiers et d’ôter à la canaille patriotique la satisfaction de la concorde nationale. La perspective de l’avenir et ce que les charognes appellent une vision théorique existèrent bien dans les discours, que certains témoins, qui sont loin d’être morts en militants d’extrême-gauche, ont rapportés. Elles devaient laisser des traces indélébiles pour les luttes à venir.

Depuis ce moment, le groupe des plus résolus, qui se rassembla à l’occasion de cette réunion, s’organisa toujours mieux, et on vit se dessiner la plate-forme propre à la « gauche italienne », qui n’était pas la même chose que la vieille fraction intransigeante, mais bien davantage.

Les répercussions de ce sursaut décidé se firent d’ailleurs sentir jusque dans les organes de la Direction. De novembre à janvier se succédèrent des « circulaires » que l’on reprochera à Lazzari lors de son procès et qui visaient à empêcher l’action indépendante des députés et des confédéraux (le 1er novembre Rigola avait écrit que « le peuple italien doit se rassembler dans un suprême effort de volonté pour repousser l’agresseur » !) et à maintenir tout le Parti, sans exception, sur la ligne établie centralement dans la plus rigoureuse « fidélité à la discipline socialiste ».

Dans la période suivante, la classe dominante italienne et le gouvernement, certains qu’ils ne parviendraient jamais à obtenir la solidarité du Parti socialiste, se mirent à réprimer durement toute critique à l’égard de la guerre et tout mouvement et agitation ouvrière. Le 24 janvier 1918, la police arrêta le secrétaire Lazzari et le vice-secrétaire Bombacci, et monta un procès pour complot et défaitisme. La presse du Parti, déjà étouffée par la censure de guerre, fut menacée d’être entièrement supprimée. A la Chambre, les députés réagirent au nom de la démocratie violée, mais c’est justement alors que Turati prononça le discours du 23 février où se trouvait la phrase : « Pour les socialistes aussi, la patrie est sur la Grappa », car c’était sur la ligne de la Grappa que se consolidait le front de l’armée italienne. Mais la gauche du Parti, malgré l’arrestation de nombreux dirigeants, sut à nouveau se dresser et protester contre cette déviation par rapport à la politique d’opposition à la guerre. Forte de son appui, la Direction put intervenir en mai avec énergie contre le Groupe parlementaire et la Confédération (celle-ci fut de plus désavouée en juillet, bien qu’avec une formule ambiguë, par son conseil national), qui avaient décidé d’accepter l’invitation du gouvernement à participer aux commissions réunies pour étudier les mesures susceptibles de faciliter en temps voulu le passage de l’état de guerre à l’état de paix. En juin elle put désavouer ouvertement le discours par lequel Turati, méritant l’accolade de Bissolati, avait salué la résistance italienne sur le Piave, en rappelant tout le groupe au respect des critères fixés lors de la réunion de novembre 1917 (on remarquera que Turati avait été le seul à refuser de se démettre de la « grande commission » gouvernementale). L’ordre du jour du 17 juin de la Direction est, en fait, une réaffirmation explicite des thèses de Zimmerwald et de Kienthal.

En mai 1918, on arrêta également Serrati, et en juillet eut lieu son procès, en même temps que celui des camarades de Turin : les condamnations allèrent jusqu’à six ans de réclusion pour Barberis.

La bourgeoisie italienne était encore en train de jouer son sort sur le front et dans les honteuses joutes entre futurs vainqueurs, dans l’éventualité où les choses tourneraient à son avantage. Elle faisait au Parti socialiste l’honneur de croire que, si elle l’avait provoqué, il aurait su faire naître un Caporetto d’un autre ordre. Elle avait peur de nous, et pour freiner la colère révolutionnaire elle comptait, comme aujourd’hui, plus sur l’illusion démocratique que sur les coups de bâtons. Elle permit la convocation à Rome du Congrès du Parti, qu’elle avait interdit en 1917. Après l’arrestation et la mobilisation de nombre de nos militants, nos rangs s’étaient raréfiés et étaient sérieusement éprouvés, et nos adversaires comptaient sur l’action de la droite parlementaire et syndicale pour mettre de l’eau dans notre vin. Mais, en Italie, tout le monde en avait assez de la guerre, même la droite du Parti, qui pensait que, si la guerre ne finissait pas, même les pierres seraient passées du côté de l’extrême-gauche, sa bête noire.

Le Congrès déçut tous les gens. 365 sections y étaient représentées. Le Parti était solide, justement grâce à sa dure lutte contre la guerre, et le débat fut animé grâce à la contribution de divers militants prolétariens du Nord et du Sud, aussi rudes et expéditifs que mécontents – avec mille raisons ! – des manœuvres de la droite parlementaire et confédérale, et indignés aussi bien par Turati défendant le caractère « sacré » de l’indépendance nationale que par les subtils « distinguos » intellectuels de Graziadei.

Repossi, vieux militant de gauche, tint le discours le plus résolu en faveur de Lénine et de la dictature du prolétariat (significativement, les droitiers avaient évité de faire la moindre allusion à la révolution bolchevique, qui suscitait l’enthousiasme des congressistes), et pour la mise en accusation du roi et du gouvernement : « Trêve de modération, concluait-il. Classe contre classe : d’un côté la bourgeoisie, toute ensemble, contre nous ; de l’autre nous seuls, contre le monde entier : voilà la tâche des socialistes ».

La thèse de l’extrême-gauche fut développée par Salvatori, qui avait été à Bologne en 1915 et à Florence en 1917. Il déplora qu’il n’y eût pas eu de rupture ouverte du Parti dès le début de la guerre et que celui-ci se fut installé dans la formule : « ni adhérer, ni saboter » : « Vous - dit-il en s’adressant aux droitiers – vous auriez dû adhérer à la guerre ; nous, nous aurions dû la saboter dès le début ». C’est lui qui prépara avec Trozzi la motion d’extrême-gauche. Encore une fois, ce qui y prédominait était la question de la politique du moment. Non seulement on y désavouait le Groupe parlementaire, mais on déplorait même la faiblesse de la Direction du Parti. La discussion fut déviée par un tumultueux incident : Modigliani se leva pour dire que si une telle motion était votée, tous les députés présenteraient leur démission. Alors Trozzi eut la faiblesse de retirer sa signature et ce n’est qu’après de longs débats que Lo Sardo, homme habile mais qui ne fut jamais très rigoureux, rédigea une formule atténuée que même Modigliani accepta.

Mise aux voix, la motion Salvatori en recueillit 14.015, la motion centriste de Tiraboschi 2.507 et celle de Modigliani 2.505. La motion victorieuse dit ceci :

« Le XVième Congrès du Parti socialiste italien :

1) applaudit l’œuvre de la Direction du Parti sur le terrain de la politique internationale et approuve son attitude en politique intérieure tout en observant l’excessive tolérance de cette Direction envers certains groupes, organisations et personnes, par attachement à l’unité de toutes les forces socialistes ;

2) il désigne à la reconnaissance du prolétariat l’« Avanti ! », qui a signé dans cette période de guerre une page glorieuse de classisme, notamment en jetant l’alarme contre la possibilité de collaboration, et en mobilisant ainsi autour de lui toutes les énergies socialistes ;

3) en ce qui concerne le Groupe parlementaire socialiste […], tout en prenant acte de son action jusqu’à la Réunion de Rome de février 1917, il déclare que bien qu’il ait été invité à une plus énergique opposition à la guerre, et à un plus grand contact avec les masses, le Groupe, tant par ses manifestations individuelles que par les décisions de sa majorité, n’a pas répondu aux décisions de cette réunion et aux directives des Congrès de Reggio et d’Ancône, rappelés par la Direction du Parti et par les masses organisées, et ce plus particulièrement lors du dernier discours de Turati et le vote de solidarité du Groupe qui le suivit ; il invite le Groupe parlementaire à s’en tenir strictement à la volonté du Parti et à l’orientation donnée par ses organes responsables ;

4) …il réaffirme que le Groupe parlementaire socialiste doit, dans chacune de ses manifestations politiques publiques, être discipliné aux décisions de la Direction, à laquelle incombe la responsabilité de donner au Parti ses directives ; dans cette perspective, modifiant à juste titre les statuts, il confie à la Direction elle-même le mandat de discipliner ce rapport à toutes les occasions, même en ce qui concerne des évènements parlementaires inopinés, et avec les sanctions qui s’imposent, y compris l’exclusion. Le recours possible du militant frappé d’exclusion, recours à présenter à la Direction, sera examiné par referendum par les Sections ou le Congrès si il a déjà été convoqué ».

Nous avons rapporté la motion ainsi atténuée pour montrer comment, encore une fois, l’affirmation de principes valides et toujours soulignés par la gauche ne se traduisait pas ici par une coupure nette et radicale dans la pratique, et comment le scrupule de l’unité amenait à une régularisation de fait, sinon de principe, du passé. Il suffira de quelques mois pour que le Groupe parlementaire recommence à n’en faire qu’à sa tête, et pour que la Direction… laisse courir.

Le fait est que le Congrès avait éludé les questions de fond pour se concentrer sur une joute d’accusations et de contre-accusations concernant des actes individuels. Un an auparavant, quand on avait parlé pour la première fois de Congrès, l’extrême-gauche avait demandé que le débat fût exhaustif et qu’on n’évitât pas les discussions « théoriques » qu’on craignait tant par peur de conflits susceptibles de compromettre l’unité du Parti. C’était précisément sur le terrain de la pratique que le débat sur l’action à développer dans le pays et sur les méthodes à suivre dans le rapports internationaux se dessinait, et étant donné le désaccord pratique sur ce qu’on appelait « aller à droite où aller à gauche », la meilleure manière de l’envenimer était de le laisser en suspens « en confiant la solution au hasard, à Messieurs les Evènements… » (Pour une discussion exhaustive dans l’« Avanti ! » du 13.10.1917 ; c.f : dans la seconde partie les textes 32 et 34).

Dans les faits, la nouvelle Direction sortie du Congrès de Rome ne pourra pas ne pas se perpétuer, précisément du fait de l’absence d’éclaircissement sur les questions de fond et donc de redressement administratif, des hésitations et des errements du passé, pour la plus grande honte des « praticiens », des « concrètistes » et des « contingentistes », aussi bien que des partisans de l’unité à tout prix.

On dit que ce qu’on devait appeler plus tard le maximalisme naquit lors de ce Congrès. Les plus acharnés auraient été Gennari et Bombacci : le plus grand mérite des « assises » de Rome reviendrait au vrai révolutionnaire Salvatori, qui ne mérite certes pas qu’on l’accuse d’avoir tenu le maximalisme sur les fonds baptismaux. L’ordre du jour sur la situation nationale et internationale de Gennari affirmait que, sous le socialisme, le concept de patrie était dépassé, et que, dans l’action pratique, on devait hâter la paix et canaliser le mouvement général vers le programme maximum, celui de l’expropriation de la bourgeoisie. Ce n’est que plus tard que l’on put soumettre des phrases de ce genre à un meilleur crible, à la lumière du marxisme, lorsque le « maximalisme » révéla la pauvreté de son contenu et de son appréciation de l’après-guerre.

Cependant, la guerre approchait de sa fin, avec la victoire, tant glorifiée par la bourgeoisie italienne, de la bataille de Vittorio Veneto et l’entrée des troupes dans les campagnes et les villes « libérées ». Mais les problèmes tant attendus « de l’après-guerre » se dressaient à présent dans toute leur dureté. (…)

Sortant des souffrances de la guerre, la classe ouvrière fut vite assaillie par la crise économique aiguë provenant de la démobilisation des travailleurs en livrée militaire qui retournaient sur le marché du travail. La lutte économique syndicale, pour laquelle le prolétariat italien avait de puissantes traditions, se ralluma sans délai. Cette rapidité ne serait pas explicable si l’on ne tenait pas compte de la vive opposition que tout le prolétariat avait menée contre la guerre, de manière plus énergique que son Parti, dont nous avons mis en lumière les incertitudes et les hésitations, et de sa décision d’en faire payer les conséquences à la classe dominante, avec un élan dépassant les simples revendications de concessions économiques à valeur immédiate. En fait, c’était toute la classe travailleuse qui sentait que se posait le problème, une fois dissipé le fantasme belliciste, de transformer totalement le sous-sol social. Les masses se trouvaient de fait sur le terrain sur lequel, au milieu d’infinies difficultés, avait su les porter l’aile la plus décidée de son organisation politique. Leur mouvement fut spontané, entonné d’un bout à l’autre du pays, et toutes les couches de la bourgeoisie tremblaient de ce début de l’avancée prolétarienne.

Si, au lieu de la seule histoire du courant de la gauche, on devait faire l’histoire de la lutte de classe en Italie dans l’immédiat après-guerre, le cadre à dépeindre serait immense, tant les mouvements furent vastes, nombreux, les conquêtes et le mouvement des forces en lutte impatients et fréquents, la reprise des luttes suivant immédiatement chaque pause. On ne criait pas seulement dans chaque épisode de lutte même restreint et local, ou, comme on dit aujourd’hui, sectoriel : Du pain, ou : Justice sociale, mais : A bas la guerre et mort à la bourgeoisie qui l’a voulue.

Nous pouvons commenter ces positions sur le plan historique en nous servant d’un livre à l’objectif restreint, intitulé Naples entre l’après-guerre et le fascisme, de R.Colapietra (Editions Feltrinelli, Milan 1962), qui n’a pas d’autre intérêt que d’avoir puisé dans un matériel qui épouse notre thèse.

L’auteur a surtout suivi la collection des journaux napolitains de l’époque – de toutes nuances politiques – et entre autres de celle de l’hebdomadaire socialiste « Il Soviet » qui fut l’organe de la Fraction Communiste Abstentionniste du parti, organisée dans de nombreuses régions d’Italie. L’hebdomadaire sortit immédiatement après la fin de la guerre, précisément le 22 décembre 1918. Le vieil hebdomadaire de la Fédération était, nous avons eu l’occasion de nous y référer, « Il Socialista », mais on était, lors d’une réunion, à la recherche d’un titre exprimant mieux l’expression de l’adhésion de tout le mouvement napolitain aux thèses de la tendance révolutionnaire, quand parmi les applaudissements de tous un camarade (qui quitta ensuite la fraction) s’exclama : « Comment hésiter ? : « Il Soviet » ! ».

Nous avons déjà parlé, précédemment à l’histoire des évènements du temps de la guerre, du mouvement socialiste à Naples, et des vives luttes en son sein contre les graves problèmes posés par le courant ultra-opportuniste des partisans des blocs, les « bloccardi », et par les pro-maçons. Ceux-ci avaient été battus au Congrès d’Ancône en 1914, mais, comme nous l’avons expliqué, le bloc auquel participaient les sortants du parti avait bruyamment vaincu aux élections communales contre le « faisceau » des clérico-modérés. Nous ne parlerons pas ici de la division, au sein de la fraction « socialiste » du bloc, entre les interventionnistes et quelques rares neutralistes. Le livre dont nous parlons en fait mention, et cite en note un article de notre « Soviet » paru dans le premier numéro que nous reproduisons :

« On laisse croire que le socialisme se résume à la bonne administration d’une commune ou d’une région, à la solution à donner aux mille problèmes concrets, à la défense de l’honnêteté mesurée à l’aune du code bourgeois et de la lutte contre les voleurs. Cette manie des questions morales [ici l’historien raffiné d’aujourd’hui ajoute un sic, montrant sa stupeur devant le fait que toute question de morale ne peut être envisagée qu’en fonction de son irréprochabilité !] conduit à valider la méthode de la collaboration avec les bourgeois honnêtes, comme s’ils n’étaient pas d’authentiques exploiteurs du prolétariat… Un trait caractéristique de la situation à Naples à toujours été celui-ci : alors qu’ailleurs les opportunistes n’ont jamais fait mystère de leurs positions, ici, la compromission la plus éhontée s’accompagne d’une mise en scène révolutionnaire alliée à l’exubérance du tempérament et du geste… Le bloc napolitain est donc pour nous un épisode instructif ».

Et de fait le sabbat opportuniste, à Naples, avant guerre, servit à la lutte conduite jusqu’en 1914 pour remettre le parti socialiste sur des positions de classe, évitant la totale ruine lorsque la seconde Internationale se dissolvit dans le social-chauvinisme. Les exemples de cette période, vieille de 45 ans, peuvent servir à se garder des petits bouffons qui réapparaissent régulièrement, du type « fausse gauche », tandis que la juste position sur la question syndicale, dans cette période de fervente activité que fut celle de l’Italie de 1919, sert toujours aujourd’hui pour la liquidation de certaines déviations du marxisme, de même que la juste voie fut alors trouvée en se réappropriant le résultat des luttes précédentes, contre le syndicalisme anti-parti et « immédiatiste ».

Dans la chronologie historique dont nous nous servons comme témoignage documentaire, on peut noter que l’auteur, manifestement de type « centriste » et « anti-gauche », bien que faisant place aux références critiques d’alors (et ultérieures) au mouvement du « Soviet » et de la gauche (que certains imbéciles aiment appeler napolitaine), c’est-à-dire la rendant incapable de sortir de la théorie abstraite pour se rapprocher des masses en mouvement, reconnaît toutefois que le mouvement de 1919 donna vie à « un net éclaircissement des questions syndicales », et le définit comme son œuvre exclusive. Il rappelle que la salle de rédaction du « Soviet » était située dans la Chambre du Travail (plus exactement à la Fédération de la métallurgie, jouxtant la Chambre confédérale bâtie sur les ruines de la « Chambre du travail » syndicaliste et bloccarde), et il passe en revue les ligues de métiers et leurs organisateurs, qui se trouvaient au sein du fort groupe politique du « Soviet ». L’acceptation de la juste tactique syndicale en Italie dans les rangs révolutionnaires fut donc naturelle, tactique identique à celle des russes et de Lénine (avec lequel il n’y avait pas alors de liens) selon laquelle on devait travailler dans la Confédération et non la scinder, même si elle était dirigée par les réformistes et si la partie technique des grèves était prise en main par les Buozzi et Colombino, contre lesquels le parti se battait chaque jour.

Le narrateur ne manque pas, c’est vrai, de faire peser sur le groupe du « Soviet » la responsabilité de la défaite des mémorables grèves de la métallurgie du printemps 1919 sans voir que la tradition de ces 50 journées de lutte acharnée reste une page glorieuse et une confirmation de tout ce que la gauche communiste soutenait quant à la nécessité de la scission du parti et à la formation du parti communiste pour lequel elle lutta jusqu’à Livourne en 1921.

Mais c’est à nous de citer les références à la vaste activité que le groupe du « Soviet », pendant qu’il se postait à l’avant-garde du parti révolutionnaire, conduisait depuis le premier jour sur le terrain de la lutte économique prolétarienne. Colapietra fait une critique des méthodes de la gauche, disant justement que, d’un côté, celle-ci tendait à préparer un parti sévèrement sélectionné qui fasse de l’avant-garde l’état-major de la révolution, et objectant, d’autre part, qu’elle ne clarifiait pas la méthode pour faire la révolution. C’est vrai : encore aujourd’hui, nous admettons ne pas avoir une recette pour la réaliser, ni pour construire un tel parti ; il est juste de dire que la révolution est un résultat de la crise du régime capitaliste et que « l’important est que ce résultat ne se présente pas devant un parti non préparé ». Il est exact que le parti n’était pas préparé dans le premier après-guerre, et qu’il avait franchement disparu ou agissait dans un sens contre-révolutionnaire dans le second après-guerre. Si ceci prouve que les gauches étaient des imbéciles, nous préférons accepter cet adjectif plutôt que de nous mettre, nous aussi, à la recherche de recettes (il est de la plus haute importance de reconnaître ses propres erreurs) pour rattraper le succès qui nous a tourné le dos.

Monsieur Colapietra voudra bien nous excuser si nous le prenons en tant que source de témoignages historiques et si nous le laissons désormais à son travail de critique. Nous lui devons d’autres remerciements pour une autre citation, toujours dans le même numéro du « Soviet ». Elle établit la justesse de notre position face à Bombacci défendant une assemblée constituante, position à laquelle les bolcheviks avaient déjà donné justice. Voici le passage :

« La révolution socialiste se réalisera quand le pouvoir politique sera dans les mains des travailleurs, non seulement parce que les travailleurs constituent la majorité, mais parce que la minorité bourgeoise se verra retirer toute ingérence dans la formation des organes du pouvoir ».

Le texte narre ensuite la tenue d’une vaste convention méridionale dans laquelle Bombacci intervint. Les camarades du « Soviet » présentèrent (29 décembre 1918) un ordre du jour – sur lequel nous reviendrons – pour l’abstention absolue lors des luttes électorales ; celui-ci, malgré ceux qui appuyaient Bombacci, fut voté à l’unanimité moins la seule section d’Avellino. Suivit une série d’articles dans le « Soviet » avec les titres L’ambiguïté et l’insidiosité du réformisme ; L’illusion électoraliste ; L’inutilité du Parlement. Le 17 mars 1919 la section de Naples pris une courageuse décision pour un congrès du parti en délibérant sur l’abstention dans la lutte électorale afin de consacrer toutes ses forces à la propagande. Notre texte dit que la formule était faible mais en donne une explication bienveillante. Il était prévisible que la nouvelle pratique abstentionniste soulève les objections d’anarchisme, de syndicalisme, d’économisme. Il y avait une polémique dans le périodique confédéral ultra-droitier « Battaglie sindicali », et comme d’habitude la Confédération essayait d’écraser le parti. Mais le groupe du « Soviet », s’il était pour l’abstention, était pour la politisation et pour le renforcement du parti. Voici une nouvelle et utile citation :

« On ne peut abattre le pouvoir bourgeois sans abattre ses organes, parmi lesquels, en tout premier, l’assemblée législative. Entre la conquête révolutionnaire du pouvoir de la part du prolétariat, au moyen de l’action de son organe politique, qui est le parti socialiste, et la fonction électorale, il y a une rigoureuse antithèse : l’une exclue l’autre ».

Nous ne sommes pas au centre de l’histoire de la fraction abstentionniste, mais ce que nous voulons pour l’instant montrer c’est que les gauches et les abstentionnistes étaient en première ligne de la lutte syndicale sur la meilleure ligne marxiste et « léniniste ». Relevons un seul autre fait sur la question des élections : le congrès régional socialiste du 20 avril 1919, qui souleva l’attention de toute la presse bourgeoise (et se montra complaisante, selon notre brave chroniqueur) : 274 pour la motion abstentionniste, 81 pour l’ordre du jour pur et simple, 58 abstentions.

Il est intéressant que notre auteur lie l’hostilité du « Soviet » envers les économistes (ou syndicalistes réformistes) de « Battaglie sindacali » aux dissensions, déjà claires alors, d’avec l’« Ordine nuovo » de Turin (nous avons rappelé et rappellerons encore le « salut » très réservé du « Soviet » à la sortie de l’« Ordine nuovo » et l’avertissement contre la manie des « problèmes concrets », antique Circée du pire réformisme). Mais voici une autre bonne citation :

« Le soviétisme n’est pas un méli-mélo de syndicats [dit le « Soviet » du 15 avril 1919]. Dans la période révolutionnaire, et dans la conception communiste, le syndicat a sa part, qui est tout autre que prééminente ; mais le caractère de l’organisation est politique… Le développement de la révolution rejette la vision de l’ouvriérisme réformiste et du syndicalisme. Et confie à l’action politique de la classe ouvrière la praxis de la révolution ».

En ce temps peu nombreux en Italie étaient ceux qui avaient compris ce qu’étaient les soviets russes ; ils les confondaient avec une nouvelle formule miraculeuse d’organisation, retombant dans la vieille erreur existant encore aujourd’hui dans certains journaux immédiatistes et consistant à croire que la lutte de classe est un fait économique et non politique.

Nous ne voulons pas ici faire la démonstration, par une série de faits provenant de la chronique historique, et de témoignages certes utiles venant d’autres auteurs, de la validité d’une thèse dialectique que nulle formulation théorique ne pourrait rendre digeste : le parti plus révolutionnaire que le syndicat. Le parti politique plus proche de la classe que les syndicats. Le parti véritable organe de la dictature du prolétariat et non le syndicat, ou d’autres organismes économique, et pas plus les soviets, qui peuvent devenir la proie des opportunistes petit-bourgeois, et dont il faudrait alors nier le pouvoir (Lénine). Scission du parti socialiste traditionnel pour former le parti communiste apte à la dictature. Et – en toute cohérence – travail dans les syndicats en toute situation comme premier devoir du parti. Pas de postulat indiquant la nécessité de scinder les syndicats, mais travail dans ceux qui sont dominés par les réformistes et les traîtres. Participation active aux grèves, en parlant chaque jour aux masses de politique, de prise du pouvoir, de dictature, de destruction du parlementarisme bourgeois. En ceci, Lénine n’était pas en opposition avec nous, mais il voulait nous faire travailler dans le Parlement pour amener la ruine du Parlement. Nous avons dit à Lénine que nous ne le comprenions pas : si cela venait du fait que nous étions des crétins, que vienne expliquer cette tactique non celui qui l’a compris mais celui qui l’a appliqué et réalisé, et nous lui montrerons alors un Parlement en lambeaux !

Suivons nos propres sources pour montrer que la relation dialectique entre les propositions et les thèses établies jadis cheminent bien ensembles, et collent à la perfection avec ces messieurs les faits. Toutefois nous placerons encore une citation du « Soviet » sur le thème, pardonnez-nous, de la pure politique. Un camarade, maintenant doyen mais toujours à nos côtés, écrivit alors ce qui suit, et ceci montre depuis quelle époque nous détestons cordialement le plus fétide impérialisme, celui des États-Unis. La presse de 1919 soufflait déjà le feu sur la rivalité entre l’Italie et la Yougoslavie, comme du reste dans ce plus récent après-guerre avec les « communistes » pro-russes actuellement en phase d’amour avec Belgrade. Voici le passage :

« La question Adriatique n’existe pas, sinon à travers un conflit d’appétits entre la bourgeoisie italienne et yougoslave… Pour nous la question nationale n’a aucune signification et aucune importance… Le prolétariat ne doit pas s’intéresser à cet individu (le Président américain Wilson) sinon en tant qu’authentique représentant de la plus authentique bourgeoisie, un adversaire à combattre et un adversaire dangereux ».

Paroles qui peuvent sonner comme une claque sur le visage des demi-jeunes ou demi-vieux qui, lors du second après-guerre, idolâtrèrent puis vitupérèrent la capitaliste Amérique et peu à peu fraternisent dignement avec elle par un baiser entre les deux K [Kennedy et Kroutchev, NdR], prestement transmis par Telstar ou par la « ligne directe ».

Mais venons en aux grandes grèves. Lors d’une première épreuve de force des métallurgistes du 18 janvier au 2 mars, les industriels avaient dû capituler en donnant quelques avantages matériels aux ouvriers napolitains très mal payés. Relevons-en les épisodes politiques. Le 23 janvier, une grande assemblée tenue au théâtre San Ferdinando commémora les morts prolétariens de la guerre. Les orateurs du « Soviet » proposèrent un vote pour la république socialiste et la dictature du prolétariat. La foule acclama et s’affronta à la police en sortant. A Torre Anunziata éclata la grève générale ; à Naples un meeting de protestation réunit 15.000 métallurgistes. La presse bourgeoise jeta son poison ; les patrons organisèrent le lock-out le 10 mars, mais le 11, après un meeting colossal sur la vieille place de Santo Agnello, Buozzi alla voir le préfet et le lock-out fut annulé.

En mai 1919, une nouvelle grève colossale de 40.000 métallurgistes commença à l’ILVA de Pozzuoli, avec les objectifs habituels : salaire minimum, règlement interne, retrait des licenciements. Buozzi vint le 19 mai, et il se fit siffler par la foule. Il repartit pour Rome et signa un compromis avec l‘ILVA. Le 29 mai nouvel immense meeting à Santo Agnello. Sur proposition du « Soviet » le compromis Buozzi fut repoussé. Le 2 juin, les métallurgistes, par quatre meetings, votèrent la grève générale, mais la Chambre du Travail la suspendit car l’ILVA se dit prête à négocier. Lors du vote sur la poursuite de la grève on dénombra seulement une cinquantaine de vote contre sur 13.000 votes !

Le 12 juin, dans une situation défavorable due à la crise de l’industrie qui manquait de charbon et de minerai de fer, après 45 jours de lutte à l’ILVA, 36 dans toute la métallurgie et 6 de grève générale, et après que, comme d’habitude, les députés opportunistes soient apparus dans les meetings, sous les sifflets, pour offrir leur médiation, Buozzi dut mouiller de nombreuses chemises pour rendre l’accord moins ruineux. Les journaux bourgeois purent ironiser sur les trois millions de journées de travail perdues , mais les ouvriers ne se sentirent pas battus car dans leur majorité ils furent convaincus que la lutte devait devenir générale et politique. Il y eut des mouvements et des désordres à Naples et dans les villes environnantes (comme dans toute l’Italie) contre la vie chère pendant le mois de juillet. Le mouvement fut violent mais désordonné, et les opportunistes tentèrent de le prendre en main. Le 13 juillet ils tentèrent de contrôler la Chambre du Travail mais ils furent battus par 436 voix contre 5.687 aux socialistes. Notre chroniqueur trouve vain le commentaire du « Soviet » : « La solution de la très grave crise économique présente ne peut être donnée par les institutions politiques actuelles mais seulement par la classe travailleuse moyennant la prise du pouvoir politique ». Ceci serait du délire abstentionniste ! Entre autres évènements, la grève en soutien de la Russie des 20 et 21 juillet 1919 n’eut pas un grand succès en Italie, ni dans le reste de l’Europe. Il n’est pas étrange que nous, gauches, en ayons déduit que le prolétariat avait besoin d’un organe de direction bien plus mûr : ce qui voulait dire demander la scission du parti socialiste.

Entre autres évènements, on se dirigea vers le Congrès de Bologne d’octobre 1919, que nous traiterons en profondeur. Le congrès régional de Naples se tint le 14 septembre. Les abstentionnistes vainquirent, mais notre auteur se complait à dire qu’il y eut une forte opposition (sans donner de chiffres) et il recherche avec zèle à démontrer que dans le « Soviet » on ne parlait pas de scission mais d’abstentionnisme. Nous prouverons que ce n’est pas vrai (Lénine le savait par sa lecture du journal) mais avant cela nous ne pouvons pas ne pas nous arrêter sur le texte indiquant que cette forte opposition, qui se déclarait « électoraliste », bien que se battant contre le « Soviet », avait accepté de « proposer l’incompatibilité d’appartenance au parti de ceux qui niaient l’usage de la violence et la dictature prolétarienne ». Comme nous le prouverons pour d’autres questions, la fraction abstentionniste donna à Bologne une importance plus grande que celle de la tactique abstentionniste à la scission du parti ; mais les fameux « maximalistes électoralistes » ne voulaient pas l’entendre de cette oreille (« Ordine Nuovo » inclus).

Une des thèses préférées du rassembleur de ces textes est que le groupe du « Soviet » ne fit qu’accumuler d’énormes erreurs tactiques, mais que ses textes montraient une vision historique juste et puissante. Les imbéciles peuvent donc avoir une vision prophétique du devenir historique ? Si c’est le cas nous avons trouvé une autre bonne raison pour nous retrouver heureux parmi les imbéciles.

Nous nous servirons d’une autre citation. Le 4 janvier 1920, à brève distance des élections générales et de l’apparition sur la scène politique du nouveau parti populaire (d’abord catholique ou clérical, puis démocrate-chrétien), le « Soviet » écrivit :

« Il est possible que le pouvoir passe aux mains d’un vaste parti formé d’un agrégat social-réformiste formé des restes du parti radical, du socialisme autonome, du parti populaire – qui constitue un nouveau parti démocratique à mille lieues du programme antédiluvien d’une restauration théocratique – et d’une partie des forces encadrées actuellement par notre propre parti. Ils constituent l’adversaire de demain ».

Le texte de la chronique attribue un sens historique élevé aux auteurs du « Soviet » et relèvent que l’allusion à « une partie de notre parti » se réfère au groupe de l’« Ordine Nuovo » : mais le rapprochement que nous tentions d’établir n’est pas celui que réalise le texte. Le jugement que nous faisions il y a 43 ans sur le parti catholique n’était-il pas prophétique de la honte de 1963, de la politique d’« ouverture à gauche » dans lequel convergent démocrates-chrétiens, socialistes réformistes et partis dégénérés du mouvement communiste du premier après-guerre ?

Le chroniqueur rapporte cependant en quoi nous critiquions l’« Ordine Nuovo » :

« Soutenir que les conseils ouvriers, avant la chute de la bourgeoisie, sont déjà des organes non seulement de la lutte politique mais aussi de la préparation économico-techniques du système communiste, est un pur et simple retour au gradualisme socialiste. Celui-ci, qu’il s’appelle réformisme ou syndicalisme, est défini par la fausse position indiquant que le prolétariat pourrait s’émanciper en gagnant du terrain dans les rapports économiques alors que l’ennemi détient encore, avec son État, le pouvoir politique ».

D’autre part :

« On ne peut voir que jusqu’à un certain point les germes des Soviets dans les Commissions Internes d’entreprises. Ou mieux, nous pensons que si celles-ci sont destinées à devenir des conseils d’entreprise chargés de fonctions techniques et de discipline durant et après la socialisation de l’entreprise, le Soviet politique citadin quant à lui pourra être élu là où ce sera le plus facile et sans doute lors de réunions peu différentes de celles des sièges électoraux actuels ».

Ces passages sont cités à propos de la polémique avec Misiano. Celui-ci ne s’intéressait à ce cas que dans la mesure où, revenant d’Allemagne, il avait apporté la nouvelle de la scission entre parti communiste et parti communiste ouvrier, et la condamnation par Lénine de ce dernier, qui ne voulait ni des élections au Parlement, ni du travail dans les syndicats « jaunes ». Nous, de la gauche, avons clarifié le fait que ces deux positions n’avaient pas le même poids, et que le K.A.P.D se trompait sur la question syndicale et se plaçait sur cette question en opposition avec les principes marxistes. Il n’est pas juste de dire que Misiano et Lénine nous plaçaient sur la même ligne, nous gauche italienne, et les kaapédistes et tribunistes hollandais. Ici notre narrateur est efficace. Misiano énonca ce qui (à son dire) était un postulat fondamental : « la tactique varie suivant les contingences des situations particulières ». Et le « Soviet » bondit : « Tel a été l’erreur de la seconde internationale, mais ce ne doit pas être celle de la troisième. Pour les communistes, principes et tactique forment un tout ».

Aujourd’hui, en 1963, il n’est pas difficile de faire le bilan. La troisième Internationale a eu la fin de la seconde. Ceci n’épuise pas la question de la tactique et des principes, question que nous avons souvent développée. Le parti doit imprégner ses militants tant des thèses de principe que de celles de la tactique, et ni l’une ni l’autre ne doivent être laissées à l’improviste sous le prétexte d’un nouveau tournant.

Nous aurons beaucoup à dire sur la Russie, l’Allemagne et la troisième Internationale, mais pour l’instant revenons en à Naples sur quelques autres épisodes qui éclairent la dynamique de l’action syndicale communiste. Prenons acte d’un autre compliment sur la solidité de la vision historique de la gauche par cette citation : « En Italie la tradition parlementaire est solidement établie, depuis longtemps, et enracinée dans la conscience et les habitudes du prolétariat lui-même, à la différence de la Russie ou il a été possible de convoquer les élections pour la Constituante, et dissoudre ensuite celle-ci par la force. Ici la préparation est plus complexe et sera bien plus longue ». C’était un rapport à Moscou, et il manquait une bonne raison que nous ne pouvions indiquer en 1920 : même vingt ans de Mussolini n’ont pas éradiqué le vice puant de l’électoralisme…

De nouveaux mouvements syndicaux eurent lieu au début de 1920. Le 24 mars le sang coula lors de l’expulsion des usines Miani et Silvestri qui étaient occupées par les ouvriers ayant déployés le drapeau rouge. Par un vil stratagème, après avoir laissé passer les parlementaires avec un sauf-conduit et une civière avec un blessé grave, les carabiniers firent irruption et jetèrent dehors les rebelles entre des cordons de soldats derrière lesquels hurlaient les femmes prolétariennes. Le soir on frémit d’indignation à la Chambre du Travail. Notre chroniqueur se moque d’un ordre du jour des gauches, jeunes et adultes, qu’il qualifie de doctrinaire et inopportun parce qu’il disait : « Nous présageons prochaine la conquête des instruments de production de la part du prolétariat à travers la conquête de sa dictature politique et le système soviétiste ». Mais la leçon du fait tragique n’était-elle pas celle ci : l’illusion de pouvoir prendre l’usine sans avoir pris, pour le briser, l’État des carabiniers et des soldats au service de la tyrannie patronale ?

Le véritable événement de cette soirée fut tout autre, et il termine bien notre étude sur la manière dont le parti agit dans les syndicats. La masse des milliers de travailleurs hurlait : grève générale ! On objectât que n’étaient présents ni les membres du Conseil général de la ligue ni ceux de la commission exécutive. Et alors ?, avons-nous répondu. Les militants révolutionnaires ne sont-ils pas membres du parti socialiste ? Ne sommes nous pas ici des ouvriers de toutes les catégories et de toutes les usines ? Nous avons décidé la grève et répartis les piquets de grève.

Le matin suivant, bien que de manière non complètement réglementaire (par rapport aux directions syndicales), Naples ne travaillait plus !

Est-ce du doctrinarisme ou la manière pratique de combattre en posant le parti à sa place : à la tête du prolétariat ?

Trente années s’étant passées, à l’endroit même ou nous avions été de piquet, nous avons demandé à un ouvrier ferroviaire : vous faites grève aujourd’hui ? Celui-ci leva les bras : nous attendons les décisions dit-il. Phrase digne du temps du fascisme, et du fait que le fascisme, avec la « nouvelle renaissance » des renégats, s’était consolidé au pouvoir.

Une fois fermée ce que nous pouvons appeler non une digression mais une utile anticipation, venons en à la question de l’après-guerre en Italie.

L’armistice avec l’Autriche fut signé à la date « fatidique » du 4 novembre 1918 et les hostilités cessèrent sur le front italien.

Évidemment, les harnachements de la guerre restèrent encore de longs mois en vigueur, et parmi ceux-ci la censure politico-militaire sur la presse. Toutefois le mouvement de la classe ouvrière et son parti socialiste, qui avait déjà du s’occuper selon ses possibilités des problèmes de l’après-guerre et des fameux problèmes de la paix, entra dans une activité fiévreuse, mais avec de lourdes incertitudes et contradictions. Notre courant, celui de l’extrême-gauche du parti, avait une vision nette et claire des tâches de l’heure (que l’on pense à ce qu’il a été dit sur le Congrès de Rome de février 1917) et les avait développées et opposées à toutes les positions banales qui voulaient voir dans cette date seulement celle d’une grande joie et d’une grande fête. Le chemin du prolétariat fut semé de fêtes de ce genre, jusqu’à la chute du fascisme et jusqu’à la présente situation de ruine et de honte du prolétariat italien.

Certes les places des villes trépidèrent ces premiers jours de novembre, non pas tant pour chanter des louanges à la victoire nationale bourgeoise, mais parce que nous prolétaires et socialistes descendions sur ces places illuminées pour crier au visage des fauteurs et bénéficiaires de guerre que l’heure des comptes avait sonnée.

La droite nationaliste et bourgeoise sentait notre haine et avait peur de nous, et elle faisait taire pour un moment son insolence. Deux forces ennemies, deux armées de classe se mesuraient dans une guerre sociale que tous sentaient venir. Pour les révolutionnaires qui n’étaient pas d’opérette, il ne s’agissait pas de jubiler et de railler l’adversaire, mais de l’étudier correctement et de bien jauger les coups à lui porter afin de le laisser définitivement au sol, comme il le faisait de son côté à notre égard.

Nous ne voulons pas exposer le lourd calendrier des évènements, mais la première date que nous ayons sous les yeux est celle d’un mouvement du camp ennemi et d’une solide riposte de notre part, riposte que nous allons suivre pendant tout son cours. Une critique qui n’est ni posthume ni facile, à tant d’années de distance, mais que nous suivrons comme nous l’avons formulée alors, dans le vif des évènements.

13 novembre 1918. Les anti-socialistes, c’est à dire les fauteurs de l’intervention et de la guerre, qui avaient tremblés à une époque devant la perspective de la défaite, et qui maintenant ne pouvaient pas renoncer à l’exploitation de la victoire, organisèrent une campagne contre certaines administrations locales de couleur socialiste, comme les communes de Milan et de Bologne. Le lecteur qui a suivi notre récit, sommaire mais sûr, se rappellera que ces communes étaient aux mains de la droite du parti, que celle-ci n’avait pas pêché par excès d’anti-bellicisme et que nous l’avions à plusieurs fois harponnée pour son indulgence d’abord, sa main tendue à la bourgeoisie ensuite, main destinée à adoucir ses blessures de guerre et surtout l’exaspération des blessures que sa guerre avait portée dans les chaires prolétariennes.

Mais la bourgeoisie dominante et politicarde, surtout lorsqu’elle part en campagne en faveur d’une démocratie mondiale, ne sait pas ce qu’est la gratitude et aurait volontiers broyé ses ingénus serviteurs. Elle couvait déjà ses incursions, ses expéditions punitives contre la presse, contre les organismes et les bureaux d’organisations rouges, et nous étions peu alors à dire que le seul remède à sa soif de destruction n’était pas l’invocation de la démocratie mais la préparation par nous d’expéditions punitives et d’incursions en armes pour la jeter au sol : et non pas pour venger six cent mille prolétaires massacrés pendant la guerre, mais pour sauver les générations et l’humanité future d’autres guerres capitalistes. La révolution est un moyen sérieux ; la vengeance une fin imbécile.

Nous citons un manifeste, lancé après les manifestations contre les interventionnistes, qui avait « provoqué » la campagne contre les communes socialistes. Naturellement il fut facile à la presse jaune, dès ces premières manifestations, de commencer à dénoncer nos provocations. En fait, quand les masses qui protestaient rencontrèrent les jeunes patriotes qui exhibaient leurs citations de guerre, et parfois quelques médailles, ceux-ci furent accueillis par des sifflets et des grimaces et quelques bonnes gifles calleuses trouvèrent les visages des vrais ou faux héros. La stupide histoire de qui avait commencé la provocation débuta : elle n’est toujours pas finie. La tactique en cette matière est claire : il vaut mieux être le provocateur que le provoqué.

Le manifeste fut signé par Caldara du syndicat de Milan, Mariani pour la Chambre du Travail, Interlenghi pour la section socialiste, d’Aragona pour la Confédération, Turati et d’autres pour le Groupe parlementaire. Le bref prologue faisait appel aux formes de lutte civiles (c’est à dire à celles qui reniaient la guerre civile, que l’on devait être anxieux de substituer à la guerre militaire) ; il invitait « au sérieux, à la conscience et à la force organisée », hors de toute « violence inutile », et, alors qu’il saluait les premiers symptômes du développement des « germes jetés en un demi-siècle par les maîtres du socialisme », il retentissait des thèmes de la propagande de l’entente parlant de l’écroulement en Europe des « survivances impériales, féodales, autoritaires et réactionnaires ».

Les simples signatures justifiaient notre critique de base, faite avant, durant et après la guerre. C’est le parti, et le parti seul, qui doit conduire ces actes de lutte politique : les députés et les bonzes confédéraux ne doivent pas donner mais recevoir des consignes d’action.

Dans quelques documents ultérieurs que nous verrons de suite, on tenta de classer les revendications entre « minimales » et « maximales », ne sachant pas dire lesquelles étaient « immédiates ». On trouva des formules qui se voulaient être de principe mais étaient impropres comme : « à qui travaille, le fruit intégral de son travail », d’autres de caractère contingent de la période d’après-guerre telles que : restauration de toutes les libertés, abolition de la censure, amnistie, d’autres pacifistes tel que : désarmement total et permanent, auto-décision du peuple, retrait des expéditions contre la Russie, suppression des barrières douanières, d’autres économiques très vagues comme le contrôle ouvrier dans les usines, la terre et les travaux publics confiés à des coopératives, enfin d’autres de politique interne confuse : abolition de tout pouvoir arbitraire à la direction suprême de l’État (la monarchie ?), suffrage universel, etc. Nous ne dressons pas une liste ordonnée et faisons grâce des huit heures, de l’impôt progressif, de la confiscation des profits de guerre.

On ne pensa pas à une formule simple : à la guerre suit un affrontement entre les forces politiques bourgeoises et prolétariennes – et de cette confrontation sortira la lutte violente, en notre faveur si elle est bien organisée, sans oublier que la seule défense est l’offensive. La confusion sur ces questions vint du désir de concilier les formules plaisant au bon révolutionnaire de parti (on n’en manquait pas à Milan), au député et à l’organisateur de droite. La première entrave aux pieds du prolétariat italien était la fausse unité du parti, qui se vantait de son opposition totale à la guerre récente et à la concorde nationale.

Les manifestations de la Confédération du Travail précédèrent celles, toujours sur un terrain hybride, du parti. La Confédération réunit son conseil de direction le 30 novembre. Ni le parti ni ses organes ne furent invités. Son petit chef, avant de se réclamer de la lutte de classe et du socialisme international, réclama… la réalisation des promesses faites par la classe dominante au prolétariat pour le décider au grave sacrifice, et donc que la lutte de classe se réduisit à un affermage du sang prolétarien, ce que du reste la « nation » avait affirmé être son droit sacré, et gratis. De là on invitait le prolétariat à être vigilant et à faire pression pour obtenir un programme de réformes immédiates. La liste n’était pas différente de celle de Milan : il n’y était donc pas question de révolution mais de réformes radicales et immédiates.

En tête il y en a une bien bonne : Convocation de la Constituante ! ! Puis viens la fameuse abolition de tout pouvoir arbitraire, c’est-à-dire la question institutionnelle de la république ; mais le terme de république était traître : socialiste ou bourgeoise ?

A l’énumération désordonnée que nous avons d’abord indiqué s’ajoute un alinéa vraiment brillant. Nous avons récemment défini cette revendication social réformiste de 1919 à l’égal de celle fasciste-hitlérienne de 1922 et 1933, et kroutchévienne de 1962. Ecoutez et ravissez-vous :

« Transfert du pouvoir délibératif du parlement aux corps consultatifs syndicaux, dûment transformés, pour la partie technique des lois sociales et des règlements qui y sont relatifs ».

En queue on trouve les vieilles frusques du programme minimum d’avant-guerre : école laïque pour le prolétariat. Aujourd’hui, en 1963, après 45 années, nous faisons avec l’ouverture à gauche un fameux pas en avant : école de la démocratie catholique pour le prolétariat !

Nous voyons ici les partis progressistes peu à peu au travail. Et la Constituante a déjà bénéficié d’un ordre civil moderne, n’est-ce pas miraculeux !

Il semble que le manifeste que nous allons examiner soit sortis le 7 novembre, c’est-à-dire avant le texte que nous venons d’examiner. Mais il n’a été rendu public que le 7 décembre, soit bien après. Celui-ci émane de la Direction du P.S.I. qui se joint à la Confédération du Travail, au Groupe parlementaire et à la Ligue des Coopératives ! La conclusion est vraiment déconcertante : « La liberté est le présupposé d’un après-guerre qui ne soit pas fait exclusivement [?] d’exploitation de la part de la classe patronale. Ceux qui ont exploité la guerre veulent exploiter la paix et tentent de s’accaparer la domination de l’État… ». En fait, ils essayaient d’avoir ce qu’ils avaient déjà : « Vous, travailleurs, ne pouvez rester les mains liées. Ayez un programme immédiat, que votre organisation a par avance préparé. Debout donc ! La guerre est finie. Reprenons le travail ».

Bien. Le parti jette de la poudre aux yeux en suivant les autres organisations. Il n’en dit pas moins que le « fruit du travail » doit avoir une nouvelle destination, comme indiqué précédemment.

C’est seulement dans l’« Avanti ! » du 14 décembre 1918 qu’il y a un bref compte-rendu de la réunion de la Direction du parti du 7 au 11. On doit tenir compte qu’existait encore la censure et l’on a la trace de 11 paragraphes censurés. Une partie notable de la discussion se réfère aux rapports internationaux. La partie regardant les rapports avec les partis de la seconde internationale, comme le parti français, entaché des plus graves trahisons, et avec le Bureau International de Bruxelles, disqualifié depuis longtemps par les socialistes révolutionnaires non seulement de Russie mais d’Italie, n’est pas satisfaisante. Par contre l’opposition résolue à l’annexion par l’Italie de territoires de l’empire ex-autrichien de nationalité slave, ainsi que le compte-rendu des contacts avec les socialistes de cette région, pour l’organisation d’une protestation commune contre les effets du tristement célèbre pacte secret de Londres sur le partage de l’Empire austro-hongrois en cas de victoire, est remarquable. Dans ce début d’après-guerre le parti italien refusa de telles annexions, réclamées par les nationalistes extrémistes qui rejoignirent le fascisme. Mais il ne se passera pas beaucoup de temps avant que ne soit prononcée la phrase célèbre de Filippo Turati lors de la préparation de la position à prendre en vue du prochain congrès de la Paix, qui repoussait la « paix des couillons ». C’était un premier symptôme de la fracture dans le parti, dans lequel la Direction eut une position de faiblesse lors des premiers votes portant sur la reconstruction de l’Internationale, à quelques mois du premier Congrès de la troisième Internationale à Moscou, reconstruction qui avait déjà été annoncée par Lénine dans ses thèses d’avril 1917.

L’ordre du jour politique avait la même faiblesse. Il semble que son seul objectif ait été d’adopter le programme « d’action politique immédiate » pour faire siennes les revendications, revendications pour lesquelles le parti s’était laissé précéder par les autres organisations. En préambule on introduisit la requête de République socialiste et de Dictature prolétarienne en précisant, de manière peu heureuse, les « buts » en quatre points, desquels on passa de suite aux quatre autres du programme immédiat, ou minimum comme il l’était vraiment. C’était la première voix officielle du « maximalisme », tant exalté, paroles peu heureuses que nous aussi avons utilisé, dans un premier temps, dans la mesure où on considérait être à un tournant historique au sein duquel la lutte avait pour objet les conquêtes maximum, c’est-à-dire la prise révolutionnaire du pouvoir, laissant de côté les conquêtes minimum qui pouvaient s’obtenir aussi du pouvoir bourgeois traditionnel avant sa chute.

Voici ce document :

« La Direction, délibérant d’un programme d’action immédiat, constate avant tout que les éléments responsables de la présente situation cherchent à refaire leur réputation perdue en prenant dans le patrimoine des revendications prolétariennes quelques-unes unes des revendications les plus connues, qui ne sont plus suffisantes aujourd’hui pour satisfaire les aspirations ardentes du prolétariat durement touché par les maux de la guerre et aspirant à l’émancipation sociale de sa propre classe, et à répondre au devoir de solidarité avec les socialistes de Russie et d’Allemagne ;

déclare que le parti socialiste, prompt à soutenir les revendications que les circonstances imposeront et qui seront réclamées par les organisations prolétariennes, se propose comme premier objectif l’institution de la République Socialiste et de la Dictature du prolétariat avec les buts suivants :

1 – Socialisation des moyens de production et d’échange (terres, mines, industrie, chemins de fer, flotte marchande) avec gestion directe par les paysans, ouvriers, mineurs, ouvriers ferroviaires et marins ;

2 – Distribution des produits réalisée exclusivement par la collectivité au moyen des organisations coopératives et communales ;

3 – Abolition de la conscription militaire et désarmement universel à la suite de l’union de toutes les Républiques prolétariennes dans l’Internationale Socialiste ;

4 – Municipalisation des habitations civiles et des services hospitaliers ; transformation de la bureaucratie, confiée à la gestion directe des employés ».

Et voici le programme immédiat :

« 1 – Démobilisation immédiate de l’armée ;

2 – Retrait immédiat des soldats du territoire de la Russie révolutionnaire ;

3 – Droit aux libertés civiles fondamentales ;

4 – Amnistie de tous les condamnés pour faits politiques ou militaires ».

Nous ne commenterons pas les quatre points minimalistes, mais ceux indiqués comme « buts » de la dictature prolétarienne.

Dans le premier la « socialisation », qui est posée de manière correcte dans le temps, soit après la conquête du pouvoir, est présentée de manière non-marxiste mais corporatiste et « immédiatiste », c’est-à-dire comme remise de la gestion des moyens de production à la catégorie économique concernée, poussant la farce jusqu’à spécifier ouvriers ferroviaires et marins. Marx avait vainement mis en garde durant des décennies, et ceci concernait même les travailleurs de la terre, contre le danger de chantage d’une partie de la société sur la société tout entière.

Dans le second point on fait appel, pour la réalisation de la distribution, aux organisations déjà existantes et qui sont aux mains des plus vulgaires réformistes. Nous verrons plus loin la distinction entre programme économique immédiat et final de la dictature ; pour l’heure la confusion des idées est totale quant à la succession dans le temps des programmes. Dans le programme maximum, c’est la doctrine qui doit en premier lieu être sauvée, et il va de soi que, dans un pays complètement sous domination bourgeoise, le but de la dictature en matière de distribution des biens est l’abolition du mercantilisme et du monétarisme. Toutefois cette mesure contingente pourrait être admise à condition d’établir le contrôle suprême du parti et des conseils politiques (soviets) – desquels, comme nous le montrerons, rien ou presque n’avait encore été compris.

Le troisième point comportait le problème de la conquête internationale du pouvoir, étant entendu que la conquête devait se réaliser dans tous les pays pour pouvoir passer en plein à la socialisation économique. Cependant, dans la succession des phases, l’armement militaire du prolétariat précède le désarmement universel.

Le quatrième point est d’un radicalisme certain sur la question de la propriété immobilière urbaine (question peu facile), mais infantile en ce qui concerne la réforme de la bureaucratie : la dictature des gens en col dur et culotte de cuir, peste de l’époque bourgeoise !

Le parti, dirigé officiellement par les révolutionnaires, parla bien tard, et de plus il parla mollement et faussement.

(….)

Toutes les catégories réclamaient les huit heures et le salaire minimum, poussées par la rapide perte de valeur de l’argent rendant dérisoires les salaires restés fixes depuis le début de la guerre, sauf pour quelques travailleurs spécialisés. Les graves problèmes et luttes économiques surgissaient des effets de la démobilisation militaire, des exigences des invalides et mutilés, des veuves et orphelins de guerre, auxquels l’administration étatique ne pourvoyait que de manière inadaptée et avec une grande lenteur. En opposition aux associations patriotiques d’anciens combattants se forma la grande Ligue Prolétarienne des Mutilés qui se montrera puissante et combative.

La catégorie des métallurgistes, qui se débarrassait des obligations semi-militaires de la guerre, était particulièrement combative. Nous avons déjà parlé de la lutte des métallurgistes de la région de Naples, où cette catégorie de travailleurs était pourtant à l’état naissant.

Les premiers jours de février 1919 éclata à Trieste une grève des cheminots qui paralysa les opérations de déplacement des troupes occupant la Vénétie Julienne. La répression de la « grève politique » fut énergique : le tribunal accusa les grévistes « d’avoir abandonné de manière improvisée le travail auquel ils étaient astreints auprès des Chemins de Fer de l’État » et condamna au maximum : 5 ans et 2.000 lires d’amende pour 5 cheminots, 3 ans et une amende pour près de 40 autres accusés. Ce furent les premiers des « irrédentistes ».

Le 5 février les huit heures furent reconnues aux 500.000 métallurgistes, après une longue lutte. Pour les mêmes objectifs les cheminots, ouvriers du textile, employés administratifs, etc., étaient en lutte dans toute l’Italie.

En mars les métallurgistes ligures furent en grève pendant 11 jours, les ouvriers agricoles de Novare 8 jours, les métallurgistes de Brescia se mirent aussi en grève. Les cheminots de Trieste luttèrent sept semaines jusqu’à ce qu’ils obtiennent leur réintégration aux conditions reconnues par l’administration autrichienne.

Mais il est pratiquement impossible de faire une chronique de toutes les luttes syndicales, où de détailler celles qui durèrent le plus longtemps, eurent le plus grand nombre de participants, les conquêtes les plus grandes ou encore la répression étatique la plus violente.

En avril eurent lieu les luttes revendicatives des métallurgistes, des imprimeurs, des employés administratifs, des journaliers agricoles, etc. Le 23 mars fut fondé le parti fasciste, prenant une position ouvertement anti-socialiste. Le 15 avril eurent lieu les premiers affrontements de rues entre ouvriers et groupes fascistes. La salle de rédaction de l’« Avanti ! » fut assaillie et dévastée – avec la pleine solidarité, comme dans tous ces épisodes, des forces publiques, sans lesquelles de telles actions n’auraient jamais été possibles, ce qui en rend responsable à la fois l’engrenage bourgeois de l’État et les partis démocratiques qui étaient à sa tête. La riposte fut la grève générale qui surgit dans toute l’Italie de manière imposante. Mais la direction du parti s’exprima et se comporta mollement. Le « Soviet » du 20 avril indiqua : « A Naples la grève se déroule de manière imposante et totale. A la Chambre du Travail, où siègent en permanence le secrétariat de la Chambre et le Comité de la section socialiste, il y a un afflux continuel d’ouvriers et de camarades organisés en groupes de vigilance qui rapportent avec enthousiasme des nouvelles sur la splendide réussite de la grève dans les diverses localités et de la part des diverses catégories ». Les dockers, qui n’étaient pas confédérés, se mirent également en grève. Un télégramme fut envoyé à la Direction, comme de toutes les villes italiennes, augurant de la rescousse prolétarienne.

A l’approche du premier mai la tension était grande entre le prolétariat et les forces ennemies. Nombreux étaient ceux qui disaient vainement que le premier « Premier Mai » d’après-guerre devait signer la date de la révolution. Pour démolir la vieille mais également nouvelle légende voulant que les camarades de la gauche soient des insurrectionnalistes aveugles, il est utile de rapporter ce qu’écrivait le « Soviet » daté du 29 avril :

« Mais pour nous, pour tous les prolétaires qui n’ont pas encore réussi à s’émanciper de l’esclavage capitaliste, ce Premier Mai a une autre signification : la ferme et définitive résolution du peuple travailleur de s’emparer avant tout du pouvoir pour substituer à l’économie capitaliste exploiteuse le communisme, fondé sur l’égalité et la liberté des travailleurs. Notre bourgeoisie a compris la signification qu’aura cette manifestation, et elle fait ses préparatifs de répression armée. Elle conserve la mentalité de 98 et espère qu’encore cette fois le prolétariat se laissera tromper par des provocations, savamment organisées à l’avance, et effectuera des mouvements de rue qui permettront un massacre souhaité par les lansquenets de la classe dominante, et l’arrestation de ses dirigeants. Vaines illusions ! Le prolétariat a beaucoup appris entre 98 et aujourd’hui : plus particulièrement il a appris le sens de la discipline et de l’action méthodique, comme il l’a démontré dans les récentes grèves de protestation contre les agressions de Milan. Il descendra dans la rue lorsque, et seulement lorsque la volonté révolutionnaire l’aura complètement envahi, et que le seul déploiement de sa masse armée d’une volonté indestructible suffira à rendre vaine, impossible, irréalisable toute résistance bourgeoise. Et ce sera aux travailleurs de choisir le moment. Il serait certes plus commode pour la classe dominante que la révolte se réalise à court terme et à date fixe. Mais précisément parce que la chose serait commode pour la bourgeoisie, le prolétariat l’évitera. Donc, le Premier Mai ne sera pas la date de la révolution, mais seulement une autre manifestation pacifique destinée à intensifier et à élargir dans les couches toujours plus profondes du prolétariat la conscience de la maturation de son destin… »

Au printemps 1919 la précipitation de la crise économique conduisit par la force des choses le prolétariat sur un autre terrain de luttes. Le prix des biens de première nécessité, de la nourriture aux vêtements, augmentait de manière vertigineuse et insoutenable pour les plus démunis, pendant que l’on ressentait l’impossibilité de suivre l’effondrement de la valeur d’acquisition de l’argent avec l’obtention d’augmentations de salaires toujours plus dérisoires.

De violents mouvements éclatèrent, dans les principales villes, qui prirent le nom de « mouvement contre la vie chère ». Des foules menaçantes devant les magasins et les marchés imposèrent la diminution des prix. Les commerçants terrorisés subirent la fixation des prix par les Chambres du Travail ou, par peur du pire, apportèrent leurs marchandises aux sièges des organisations ouvrières qui accomplissaient des distributions sommaires. Les journaux bourgeois et bien-pensants parlèrent de saccages, de rapines et autres, mais le fait essentiel est que ce mouvement n’avait pas d’issue du fait du rapide épuisement des réserves. Les incidents, souvent graves, ne manquèrent pas, ainsi que les heurts avec la police, qui avait l’ordre de rétablir l’ordre et la liberté du commerce mais finit par laisser courir.

Il en sortit des comités inspirés par l’idée de défense du consommateur qui ne pouvaient rien avoir de révolutionnaire même si il y eut des cas de violence apparemment « expropriatrice ». On prétendait que toutes les couches de la population avaient intérêt à un retour illusoire au « bon marché » et il s’en fit tout un tintouin. Les révolutionnaires ne pouvaient que blâmer cette forme d’action absurde, et ils le firent en affrontant l’impopularité. Nous trouvons dans le « Soviet » du 29 juin un bon article d’un de nos valeureux camarades qui sera reproduit intégralement. On y dénonce courageusement l’hypocrisie des fauteurs de guerre et de la Confédération patronale qui entrent en lutte contre la vie chère parce que… les patrons ont intérêt à ce que les ouvriers mangent à prix réduits. On y démontre la vanité de vouloir obscurcir la conscience des antagonismes de classe qu’on ne peut supprimer, et on stigmatise la Confédération du Travail qui se fait l’écho de l’appel des patrons. Et encore une fois on condamne l’envahissement par la confédération d’un terrain qui est de la compétence du Parti.

Après avoir mis en évidence que le renchérissement des prix, particulièrement pour les biens alimentaires, était inévitable en régime capitaliste, et spécialement après les guerres, l’article conclut : « Quand nous aurons démontré que les coûts élevés sont indissolublement liés à tout le système capitaliste de production et d’échange, il sera facile de conclure que c’est seulement avec l’élimination de ce système que l’on aura un remède efficace aux maux qui travaillent l’humanité ».

De fin mai à début juin se déroula une grande grève des cardeurs de laine. Toutes les catégories ouvrières entrèrent en lutte. Les femmes se distinguèrent particulièrement, la police procéda à des arrestations de masse, la troupe fut appelée contre les chômeurs. L’agitation se développa chez les gaziers, les travailleurs de l’hôtellerie, les conducteurs de tramway et les cheminots. Les 8 et 9 juin se déroula à Naples la grève de solidarité, que nous avons décrit, avec les métallurgistes.

Le 10 juin le mouvement contre la vie chère explosa à La Spezia. La foule assiégea le marché et lors des heurts avec la police il y a deux morts et 25 blessés. Suivit une grève générale très violente qui fit accourir comme pacificateurs les députés et chefs confédéraux, accueillis par la foule, comme toujours à l’époque, aux cris de « pompiers ! ». Le 12 se déroulèrent des mouvements analogues à Gênes et à Turin, où, durant la grève générale, la Maison du Peuple fut assaillie par la police et les groupes fascistes. Le 16 juin éclata la grève des métallurgistes de Dalmine où ceux-ci occupèrent les usines. C’est alors que Mussolini fit son fameux discours. L’habile politicard s’affirma favorable aux revendications ouvrières, approuva la grève, fit l’apologie d’un mouvement syndical lié au parti fasciste. Seul un « expert » du mouvement ouvrier pouvait être utile à la bourgeoisie afin de conjurer la menace rouge et établir sa propre dictature.

Le discours illustre le nouveau syndicalisme noir et développe le programme de San Sepolcro du 23 mars. Non seulement celui-ci vaut bien celui de la Confédération réformiste, mais il revendique des points qui seront ceux des faux courants de gauche, comme celui de l’« Ordine Nuovo » : suffrage universel, suppression du Sénat, constituante (éventuellement républicaine), journée de huit heures, participation des ouvriers à la gestion des usines, impôt progressif ayant le caractère d’expropriation des richesses, et la célèbre phrase démagogique : « que payent les riches ! ».

Il y eu plus : Mussolini devança alors la débauche de la politique opportuniste avec son ignorance rhétorique et sa légèreté intrigante mortifère. Il déclara se moquer des étiquettes et définitions idéologiques. Les fascistes n’étaient ni socialistes, ni anti-socialistes et suivant les moments ils se déclaraient prêts à se porter sur le terrain « de la collaboration de classe, de la lutte de classe et de l’expropriation de classe ». Ils étaient, comme le dit leur Duce, des « problèmistes », et leur parti était un antiparti qui n’avait pas de principes fixes et pour norme seulement l’action du moment. En 1919 Mussolini ne pouvait pas encore démentir les polémiques qu’il avait conduit contre le révisionnisme local et international caractérisé par la formule de Bernstein : « le but n’est rien, le mouvement est tout ». Les chefs dégénérés du faux parti communiste contemporain, qui ont comme seul motif d’orgueil le fait d’avoir tué le fascisme et son chef, ne voient pas qu’ils ont grandi à son école. Quand, après la seconde guerre, nous en avons trouvé quelques-uns autour de nous et que nous avons eu le malheur d’échanger quelques répliques avec eux, la phrase avec laquelle ils ont tourné les épaules à toujours été la même : « Il n’est pas encore temps de ramener les questions de principes devant les masses ! ». Après de nombreuses années, lorsque nos voies divergèrent, ils en étaient arrivés à tenir le même langage que celui de Mussolini à Dalmine : principes, buts, solutions générales de la lutte sociale, nous n’en parlons plus et les laissons aux « dogmatiques ». Ils sont, comme Benito voulait l’être, des « problèmistes » - et des problèmes « concrets » comme le voulait Gramsci, étant donné que sa thèse était la suivante : nous vous laissons les abstractions, quant à nous, notre « problématique » couvre chaque matin le champ clos ou se conduit la basse agitation des fauteurs de réformes de structure de la société bourgeoise, ce qui sortant de la bouche d’un Turati aurait provoqué des vomissements. Nous faisons allusion, on le comprendra, au petit parti qui a pour duce Palmiro [Togliatti]. Quand à l’autre chef célèbre, Nenni, il ne lui a pas fallu faire un si long tour pour en venir à Mussolini : il quitta le parti avec lui en 1914 pour se joindre aux faisceaux interventionnistes de combat. Ce fut un champion de la cohérence.

Tous ces gens, comme Benito Mussolini, Palmiro Togliatti et Pietro Nenni, ne pourraient pas naviguer même s’ils avaient une boussole. Ils ont en commun de ne se lier les mains par aucun acte de foi, parce qu’au cours de leur vie ils ont rénovés cent fois la doctrine suivant leurs besoins, mettant toujours la voile sous le vent.

Problèmistes : nous donnons le brevet à Benito de ce terme qui définit tous les malotrus et les charlatans d’aujourd’hui. Une autre preuve de ce que la méthode fasciste a vaincu en profondeur lors de la seconde guerre mondiale, la fin tragique de Mussolini et Hitler n’étant qu’un fait superficiel. Les leçons de l’histoire sont toujours dialectiques car « Graecia capta ferum victorem coepit », c’est à dire : la culture de la Grèce vaincue a subjugué et guidé le belliqueux vainqueur romain.

On n’aurait pas pu détruire Benito sans faire fi des principes, c’est votre obscène excuse. Mais, avec votre ignoble tactique du front antifasciste, le résultat c’est que c’est vous que Benito a subjugué et humilié ! Le principe socialiste a été jeté dans la fange, le « problèmisme » que Benito a enseigné a triomphé en vous comme dans le monde bourgeois dont vous êtes désormais une partie bien digne.

En juillet 1919 la violence de l’agitation contre la vie chère, dont nous résumerons les phases, atteint un degré extrême. Il y avait entre autre un projet de grève internationale fixé au 20 juillet pour arrêter les opérations militaires contre la Russie et la Hongrie.

La délicatesse de la situation de la bataille prolétarienne et les dangers qui résultaient des directives indécises de tant de comités de lutte contre la vie chère, qui fit parler dans certaines villes de journée de gouvernement prolétarien, alors que dans d’autres villes la foule mettait en déroute des bataillons entiers de carabiniers, et que l’État envoyait l’aviation en renfort de la police, rendit nécessaire une nouvelle réunion de la Direction du parti.

La discussion ne fut pas bien clarificatrice, comme on le voit dans la résolution votée sur proposition de Gennari et dans laquelle :

La Direction reconnaissant « justifiée l’accentuation de l’ire populaire contre tous les affameurs et les spéculateurs », citant en exemple « les camarades et travailleurs organisés qui ont guidé et discipliné en les coordonnant les agitations… les transformant de simple et aveugle exaspérations en formes ordonnées et plus efficaces, plus conscientes des graves problèmes d’alimentation du peuple », invite le parti à éclairer les masses sur les causes et les remèdes de la situation actuelle, à refuser « toute forme de collaboration » dans des comités mixtes, et à constituer « des conseils de travailleurs formés seulement de représentants directs du Parti, des organisations économiques et de la Ligue prolétarienne des Mutilés » pour « discipliner et coordonner les mouvements contre la cherté de la vie… Leur action sera menée uniquement sur le terrain de la lutte de classe, et affirmera la détermination de ce qu’une prochaine lutte finale du prolétariat le porte à la conquête du pouvoir économique, et que celui-ci, sur la base de la dictature, sera entièrement confié aux organisations de la classe travailleuse ».

On décida aussi de convoquer au plus vite le conseil national du Parti avec l’intervention des délégués de la Fédération. Celui-ci se réunit le 13 juillet.

Les délégués de la gauche prirent une vive part aux discussions sur tous les arguments. Concernant la grève internationale, ils soutinrent que l’on devait la soutenir à outrance pour obtenir que les forces de l’Entente se retirent réellement du front russe et de Hongrie, faute de quoi on appuyait l’action réactionnaire déchaînée des roumains. La Direction opposa qu’il n’était pas possible d’obtenir l’accord tant des socialistes français qu’anglais, qui avaient accepté de participer à la grève non sur une position de solidarité avec les républiques soviétistes mais sur la base d’une vague formule bourgeoise de non-intervention dans les affaires d’autres pays. La position de la gauche peut être déduite de cet extrait du « Soviet » du 13 juillet à Bologne :

« Les camarades ont pu déduire par la lecture de l’« Avanti ! » le développement des discussions à la Réunion Socialiste de Bologne à laquelle les sections de la région de Naples ont été représentées.

De nombreux côtés la décision de la Direction de faire une grève purement démonstrative limitée à 48 heures a été vivement discutée. On a par contre seulement survolé les questions de l’organisation internationale dont nous avons amplement débattu dans les numéros précédents, et les buts que donnent à celles-ci les socialistes anglais et français.

La réunion de Bologne, qui n’avait pas de pouvoir délibératif, une fois examinée la situation politique, conclue unanimement pour la réalisation disciplinée des modalités établies par la Direction du Parti.

Il ne reste aujourd’hui rien d’autre à faire que de travailler pour que la grève réussisse complètement et que la démonstration de force soit puissante.

Le prolétariat socialiste italien réaffirmera sa force et sa foi en s’abstenant de travailler le 20 et le 21 en signe de solidarité avec les républiques Soviétiques communistes des Soviets de Russie, de Hongrie et de tous les autres pays où le communisme a triomphé, contre la politique d’agression militaire, de sabotage et de blocus économique des gouvernements bourgeois.

Nous n’avons pas besoin de rappeler aux camarades qu’ils doivent accomplir tous leurs devoirs pour la pleine réussite du mouvement, et pour l’instant se conformer avec la plus stricte discipline aux décisions des organes dirigeants du Parti ».

La grève n’eut pas un succès complet en Europe, surtout à cause du sabotage du parti et de la confédération française. En Italie il y eut aussi la très grave défection du Syndicat des cheminots. On peut tirer le bilan du louable Manifeste de la Direction du Parti lancé le 22 juillet à peine terminé le mouvement, adressé « aux camarades des Gouvernements communistes de Russie et de Hongrie » :

« Au lendemain des manifestations prolétariennes de solidarité pleine et complète avec vos Républiques Communistes, nous sentons le besoin de réaffirmer et d’expliquer ce que les masses travailleuses ont voulu signifier en ces jours, et vous envoyer, par notre intermédiaire, le salut ému de tout le Prolétariat d’Italie.

La grève générale des 20 et 21 courant ne devait pas, pour nous, avoir d’autre signification que celle de solidarité avec vous, camarades, qui par l’instrument de la dictature prolétarienne traduisez en acte notre Idéal de rédemption humaine. Nous voulons que cela constitue un avertissement, une menace envers la bourgeoisie qui tourne ses armes contre vous, ou par un blocus inhumain tente de vous affamer, ou organise, incite, encourage, protège les menées contre-révolutionnaires dans vos pays. En somme contre les bourgeoisies qui, de toute les façon, agissent au mépris de leurs propres lois internationales et interviennent dans d’autres pays pour suffoquer violemment la volonté des peuples. Ceci n’a pas été le début de notre bataille. Ce devait tout au plus en être le préambule. Ce devait, en somme, exprimer l’âme de nos foules qui ont l’intention de manifester toute l’admiration qu’elles ont pour votre travail, toute leur solidarité et leur intention de suivre le sillon que vous avez ouvert et tracé, et, dans le même temps, veulent s’interposer entre vous et l’arme posée sur votre poitrine par la bourgeoisie capitaliste exploiteuse internationale. C’était l’objectif proposé : c’est pour cela que nous tissons des liens avec les prolétaires des autres pays.

Malgré toutes les manœuvres, les insinuations, les mensonges, les intimidations du Gouvernement et de la bourgeoisie ; malgré la mobilisation de toutes les forces gouvernementales et capitalistes qui agirent comme si elles devaient soutenir le heurt suprême avec les énergies prolétariennes ; malgré la faiblesse coupable de quelques dirigeants d’une catégorie de travailleurs des services publics ; malgré l’inexplicable et inexcusable défection de la C.G.T. française – défection annoncée et diffusée par le gouvernement au dernier moment, alors que le Prolétariat français était pour la mobilisation et l’action -, malgré tout ceci, le Prolétariat italien des usines et des campagnes répondit dans l’union et de manière compacte à notre appel : la vie économique et civique fut suspendue dans toute l’Italie. La bourgeoisie, pleine de crainte, trembla devant la voix puissante, la menace de notre Prolétariat.

Le Prolétariat d’Italie sent désormais que ses luttes ne sont qu’un aspect, qu’une fraction des luttes qui se déroulent dans chaque coin du monde ; que celles-ci doivent se coordonner et se diriger vers un but unique, celui de la révolution mondiale pour la destruction de la domination capitaliste et pour l’instauration de la dictature prolétarienne. Il ne juge pas de la nécessité et du résultat de ses batailles dans le strict cadre national mais à la lumière des nécessités de la révolution prolétarienne mondiale. Il est convaincu que n’existent dans le monde que deux seules races irréconciliables : celle des exploités et celle des exploiteurs. Il se sent, pour cela, toujours plus strictement lié, solidaire du prolétariat du monde entier, il voit chaque jour s’approfondir plus l’abîme qui le sépare de la bourgeoisie de son propre pays comme de la bourgeoisie internationale. Il est convaincu chaque jour plus et mieux de la nécessité et de l’urgence de s’apprêter pour les ultimes batailles afin d’écraser, d’anéantir le système d’exploitation capitaliste bourgeois.

Le souffrant Prolétariat d’Italie, exaspéré par les mille blessures, par les deuils, par les douleurs, par les misères, par la honte procurée par le monstrueux fouet de la guerre n’entend pas, ne veut pas être enseveli avec la bourgeoisie dans l’écroulement économique et moral que celle-ci prépare aveuglément. Il sait que, en régime bourgeois, sa paix est toujours précaire, toujours menacée ; qu’il se prépare de nouveaux et plus sanguinaires massacres ; que les conflits économiques, la féroce lutte impérialiste de concurrence industrielle, de tarifs douaniers, d’accaparement de matières premières aggravera toujours plus – le rendant incurable – le marasme, la paralysie économique qui envahie déjà tout le monde bourgeois et qui sera fatale, mortelle pour des pays économiquement faibles et pauvres comme le nôtre. Il veut et aspire à l’égalité et à la paix entre tous les peuples : paix civile et paix économique. Il déclare par contre la guerre sans quartier à tous les exploiteurs, à tous les oppresseurs. Il réunit toute son énergie, toutes ses forces pour la sauvegarde de l’Humanité, sauvegarde qui ne peut se réaliser que dans l’ordre nouveau : par la conquête révolutionnaire du pouvoir politique de la part du Prolétariat, par la substitution de sa dictature à celle de la bourgeoisie, par le travail de reconstruction économique socialiste.

Tout ceci, camarades des Gouvernements Communistes de Russie et de Hongrie, le Prolétariat d’Italie vous le dit et en prend l’engagement solennel. Le Parti Socialiste Italien s’en rend garant, lui dont les vœux et les augures vont à vous et convergent vers la victoire finale du Socialisme International ».

Les débats sur l’agitation contre la vie chère ne furent pas moins vifs, lors de la réunion du 13 juillet, et là aussi la gauche s’opposa vivement non seulement à la droite réformiste mais aussi aux multiples positions désordonnées des fameux « maximalistes ». Pendant que le parti était entièrement dominé par les projets d’une triomphale campagne électorale, auxquels avaient donné bien sûr un décisif soutien les forces de la droite ouvertement contre-révolutionnaire, le centre maximaliste parlait d’ordres à donner au mouvement révolutionnaire comme d’une chose qui pouvait s’effectuer d’un moment à l’autre. Et de divers côtés retentissait la phrase démagogique et peu heureuse de « grève expropriatrice ». L’« Avanti ! » rapporta de manière non conforme l’intervention du représentant de Naples sur ce point, et on relève une lettre de rectification du « Soviet » du 20 juillet :

« Cher « Avanti ! »,

Le compte-rendu de ce que nous avons brièvement dit à Bologne mérite un éclaircissement. Nous voulions indiquer le danger contenu dans la formule « grève expropriatrice » trop synthétique et inexacte, en rappelant que l’acte et le fait révolutionnaire revêtent un caractère politique et consiste dans le passage violent du pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat.

La grève n’est que la mesure tactique indispensable pour la mobilisation dans ce but des forces prolétariennes.

Le passage du régime économique capitaliste au régime économique communiste ne commence qu’immédiatement après par la réalisation d’une série de mesures selon lesquelles les nouveaux organismes politiques procèdent graduellement à l’expropriation économique.

Dans ce sens on ne doit pas parler de révolution politique mais d’évolution économique, même si c’est à un rythme accéléré, qui s’effectue après avoir brisé les freins que les vieilles institutions politiques posent au développement des formes de production.

Il en est ainsi dans le langage marxiste et dans le développement des révolutions communistes auxquelles nous assistons.

Le concept d’expropriation simultanée à l’insurrection et effectuée suivant les caprices d’individus ou de groupes, implicite dans la phrase de « grève expropriatrice », est un concept anarchoïde qui n’a rien de révolutionnaire.

Merci et salutations ».

De ce que nous rappelons émergeait d’un côté la position nettement contre-révolutionnaire de la droite, très forte dans le Groupe parlementaire et chez les cadres de la Confédération du Travail, et de l’autre le peu de clarté des positions de la Direction du parti et de sa majorité qui, cependant, s’était déclarée, avant que la guerre ne finisse, solidaire de la grande révolution bolchevique, et adepte d’une action d’attaque contre le régime bourgeois en Italie. La tâche de la gauche communiste fut de lutter contre des deux dangers, c’est-à-dire l’action de torpillage ouvert que conduisaient les réformistes parlementaires et confédéraux et le désordre de programme et de méthode des maximalistes. Les deux périls s’ajoutaient pour n’en former qu’un seul : que la phase objective d’élan prolétarien vers la lutte finale ne se termine avant qu’un parti capable de diriger la révolution italienne ne se soit formé, en se libérant de ces deux graves déficiences et hésitations et en rompant pour toujours avec le courant social-démocrate que les bolcheviques, en Russie, avaient su battre avant la victoire finale d’octobre 1917.

Nous cherchons ici à suivre parallèlement la pression de classe des travailleurs et la lutte entre les orientations divergentes au sein de leurs organisations et dans le parti. La fertilité, la chaleur et l’ardeur de la situation transpirent des chiffres statistiques sur les mouvements syndicaux.

La Confédération du Travail, qui avait toujours rassemblé la majorité des travailleurs organisés, eut le maximum d’adhérents en 1911 avec un chiffre de 384.000. Il y eut ensuite une légère baisse, accentuée en 1916, jusqu’à 234.000. Et en 1918, dernière année de guerre, les adhérents furent 201.000. L’élan de l’après-guerre fut tel qu’on arriva à un chiffre de 1.159.000, et pendant le flamboyant 1920 on arriva au maximum de 2.150.000. La descente commença dès 1921 où les adhérents ne furent plus que 1.076.000. En 1922, année de naissance du fascisme, le chiffre tomba à 400.000, restant à ce niveau médiocre jusqu’en 1925, après quoi les organisations de classe furent pratiquement détruites.

Quant aux grèves dans l’industrie, de 27 en 1880 elles sautèrent à 810 en 1913, et les grévistes de 22.000 à 384.700. L’année de l’éclatement de la guerre il y eut seulement 539 grèves et 132.100 grévistes, chiffres qui baissèrent constamment jusqu’à la fin de la guerre. Et l’on arrive au formidable chiffre du 1919 rouge : 1.663 grèves et 1.049.000 grévistes. En 1920, la situation était encore fiévreuse : 1.881 grèves et 1.268.000 grévistes, bien que les journées de grève chutent de 18.888.000 à 16.398.000.

Ensuite l’intensité de la lutte baissa : en 1921, 1.045 grèves, 645.000 participants, 7.773.000 journées. En 1922 les chiffres montrent une position de défense : seulement 552 grèves et 443.000 grévistes, mais toujours 6.586.000 journées : durée moyenne de chaque lutte de 12 à 15 jours. Ensuite les chiffres baissent fortement.

La part des travailleurs agricoles dans ces luttes fut impressionnante. En 1908, 286 grèves avec 173.000 grévistes. En 1918 (guerre) seulement 10 avec 657 participants. Mais en 1919 on eut 208 grèves avec 505.000 grévistes. En 1920 on eut le maximum avec 208 grèves mais 1.046.000 grévistes, soit plus des trois quarts des effectifs ; le rapport fut encore plus fort pour les journées de grève. (12)

A partir de 1921 les chiffres baissèrent ; cette année un peu plus d’un dixième des grèves et grévistes furent d’origine agricole : il est connu que l’action des fascistes commença dans les campagnes (avec ce bref exposé nous ne voulons pas dire que le fascisme fut la seule cause du recul prolétarien ; la principale cause ce furent les néfastes opportunistes).

Dans une situation aussi objectivement favorable les erreurs et les fautes du mouvement organisé et du parti furent très graves.

Nous allons montrer que, dès les premiers signes, la Gauche les dénonça et anticipa la prévision de leurs effets délétères.

Pendant qu’en juillet 1919 la Direction et le Conseil national du parti discutaient des difficiles problèmes tactiques et que prédominait une grande confusion sur les perspectives, on peut tenir une chronique des mouvements par le dépouillement de l’« Avanti ! ».

3 juillet : à Forli la foule assaille les commerces et transporte les marchandises réquisitionnées à la Chambre du Travail. Le « Conseil des ouvriers réunis » reçoit la clef des boutiques par les négociants.

4 juillet : à Imola les policiers tirent à vue sur la foule ; 4 morts.

5 juillet : grève générale à Florence : réquisitions comme ci-dessus. « A midi la masse ouvrière est maîtresse de la ville ». Constitution de « Soviet d’approvisionnement » en Emilie, Romagne, Marche, Toscane. A Prato et Pistoia grève générale.

6 juillet : « L’insurrection contre les affameurs s’étend dans toute l’Italie ». La grève générale paralyse Florence, ou des groupes de « commissaires rouges » font rouvrir les boutiques ; les soldats et les carabiniers patrouillent en ville et tirent sur la foule ; deux morts et de nombreux blessés. La nuit du 6, les organisations politiques et syndicales suspendent la grève. A Empoli le ravitaillement est dirigé par un comité populaire ; à Sienne les ouvriers organisés de la Chambre du Travail procèdent à la réquisition de denrées alimentaires auprès des usines.

A Palerme, grève générale proclamée par les métallurgistes ; réquisition de nombreux négoces ; arrestations en masse de la part de la police qui « rétablit l’ordre ».

A Brescia grève générale et réquisitions ; la cavalerie et les carabiniers tirent sur la foule. Fermentation à Ancône.

7 juillet : Malgré la suspension de la grève l’agitation continue à Florence ; les carabiniers attaquent (2 morts, 8 blessés, 200 arrestations ; avec les précédentes, celles ci se montent à près de 700). A Milan la foule réclame la diminution des prix de l’alimentation de 50 pour cent ; après de premiers heurts sporadiques sur les marchés de quartier, des boutiques sont prises d’assaut et les rideaux de fer baissés sont arrachés. Des membres du P.S et de la Chambre du Travail interviennent pour « calmer » les manifestants ; quelques commerçants affichent un écriteau indiquant : « marchandises à la disposition de la Chambre du Travail ».

8 juillet : à Gênes, tumultes et affrontements avec les forces de l’ordre : 1 mort et de nombreux blessés. A Naples les ouvriers proclament la grève, qui s’étend aux autres catégories. Un cortège qui se dirige vers le centre ville est attaqué par des charges massives de la police.

9 juillet : à Brescia l’agitation atteint des sommets. La foule rassemblée devant la Chambre du Travail demande la libération des détenus. Un escadron de carabiniers tire sur la foule qui réagit et les contraint à fuir. Intervient alors un contingent de soldats, et dans la soirée arrivent les chasseurs alpins armés de mitrailleuses. Des avions survolent la ville qui est pratiquement en état de siège.

6-10 juillet : à Barletta le Conseil des Travailleurs assure ouvertement la réquisition et la répartition des biens alimentaires : l’« Avanti ! » parle de « deux jours de gouvernement socialiste ». Dans la soirée du 10, la citadelle est assiégée et finalement soumise.

9 juillet : 4 morts et de nombreux blessés parmi les ouvriers à Tarente.

10 juillet : arrestations en masse à Foggia.

13 juillet : affrontements à Luchera (8 morts et 30 blessés dans la foule) et à Rio Marina sur l’île d’Elbe (1 mort et de nombreux blessés). Une partie du Syndicat des cheminots [S.F.I.] rejette la décision du comité central de la S.F.I. de révoquer l’ordre de grève pour la journée de solidarité internationale.

20-21 juillet : pleine réussite de la grève générale de solidarité avec les républiques soviétiques de Russie et de Hongrie malgré la défection d’une partie des cheminots (employés, etc.) ; sévère condamnation de la non participation à la grève de la C.G.T. française.

28 juillet : grève des métallos à Milan qui s’étend le sixième jour aux sidérurgistes et devient générale le 9 août en Lombardie, Ligurie et Emilie en plus des villes de Toscane.

(…)

Août et septembre 1919 furent marqués par des grèves aussi étendues que celles des mois précédents.

Signalons les imposantes grèves des ouvriers du textile (30.000 à Comascofra les 30.07 et 1.08), des typographes et des marins. Et surtout la grève des métallos de Lombardie, d’Emilie et de Ligurie qui se poursuivit compacte du 9 août au 27 septembre (signature de l’accord de Rome sur le salaire minimum), et donnât lieu à des manifestations de solidarité d’une rare puissance, entraînant dans la lutte 200.000 autres ouvriers d’industrie.

Pendant cette période la direction de la grève n’eut ni incertitude ni vacillement. Les communiqués avaient la saveur de bulletins de guerre (aux grévistes, aux non-grévistes, aux travailleurs des autres catégories, à la population ; organisation de ravitaillement pour les grévistes ; meetings et cortèges de solidarité). On ressentait les premiers symptômes de positions qui se concrétisèrent les années suivantes. A Milan, le 6 septembre, le « comité des métallurgistes… déclara que la classe ouvrière était disposée et prête… à assumer la gestion de l’industrie non plus dans le sens du profit patronal et individuel mais pour le bien-être du Pays et de la collectivité ».

Un épisode d’attaque des cercles socialistes et syndicaux par les gardes blanches eut lieu à Trieste le 4 août. Carabiniers, arditi et policiers assaillirent et dévastèrent les bureaux des organisations ouvrières, procédant à 420 arrestations et blessant 20 personnes. La grève générale fut déclarée.

A mi-septembre eut lieu une grande grève victorieuse des travailleurs de la terre, dans les provinces de Pavie et Novare, pour les huit heures et un nouveau contrat de fermage.

(…)

Les événements nationaux et internationaux prémonitoires jetaient une ombre sur les mois d’août et de septembre 1919 qui précédèrent l’ouverture du 14e congrès du parti socialiste italien à Bologne.

En Russie, le pouvoir soviétique et l’armée rouge affrontaient seuls, lors d’une des périodes les plus critiques de la guerre civile, tout le spectre des adversaires de classe de la dictature communiste. Il ne s’agissait plus des misérables épaves du tsarisme qui avaient sombré avec la base sociale de l’ancien régime, mais des multiples forces centrifuges, armées et soudoyées par la démocratie mondiale, germant au travers des rapports économiques que l’Etat prolétarien contrôlait plus ou moins, mais ne pouvait révolutionner ab imis qu’au cours d’un processus non national ; et dans cette bataille gigantesque, nous savions et proclamions défendre le sort de la révolution prolétarienne du monde entier. Le 1er août, la République hongroise des Conseils était tombée, plus victime de l’impossibilité de travailler d’un gouvernement de coalition « socialiste » et communiste que de l’encerclement des forces militaires au service de l’Entente. La lutte « fratricide » n’avait été évitée, comme le voulait le chantage social-démocrate fait à Bela-Kun, que pour céder le pas à la terreur blanche de Horthy. La grève internationale des 21 et 22 juillet de solidarité avec les République soviétiques assiégées avait échoué à cause du sabotage de la CGT française et des Trade-Unions britanniques. Le réformisme couronnait ainsi le travail commencé en 1914 et poursuivi après-guerre lors de l’hiver et du printemps révolutionnaire allemand.

Ce même mois de juillet, la direction maximaliste du PSI avait abandonné les mouvements contre la vie chère, non pas tant à cause de la répression des forces de l’état que par le sabotage politique des bonzes syndicaux (un an plus tard, cette expérience sera précieuse, lors de l’occupation des usines, pour un autre gouvernement démocratique), mettant ainsi à nu sa propre résignation passive, sa propre vocation capitularde face au réformisme. La classe ouvrière, menacée par l’accélération de l’inflation et la paralysie de l’appareil productif, se remit rapidement en mouvement. Entre le 7 août et le 25 septembre, et encore localement en octobre, les métallos croisèrent les bras, les marins de Trieste, tout juste « rattachée », les ouvriers textiles de Côme, les ouvriers agricoles de Novara, les ouvriers typographes du Lazio et de Parme croisèrent les bras ; dans le Sud, les paysans occupèrent les terres des « barons » honnis. Nitti venait de quitter le gouvernement, mais ce changement de scène n’avait pas mis fin à la répression armée des bouffées de colère prolétariennes (les carabiniers commencèrent à tuer le 10 août à Alliate avec un mort, le 1er septembre à Lainate avec 3 : le nombre grimpa de manière effrayante le mois suivant). Tout au contraire, le nouveau gouvernement se prépara à renforcer le vieil appareil des forces de l’ordre constitué par le trinôme police-carabiniers-armée avec la création de la Garde royale. Il ne supprima la censure que pour la rétablir deux mois après. Il ne fit semblant d’approuver D’Annunzio et ses légions d’« arditi » (anticipation à Fiume de la mobilisation des troupes de choc de la petite-bourgeoisie dont les illusions avaient été déçues par la paix après l’ivresse guerrière) que pour les laisser retirer les marrons du feu, ce que l’Italie officielle ne pouvait faire sans se brûler les doigts . Mais l’homme qui disputait à Giolitti la représentation de la démocratie italienne avait en main la carte des élections au système proportionnel qui venait d’être approuvé et il savait que, face à celle-ci, non seulement le groupe parlementaire ultra-réformiste du PSI, mais aussi sa direction politique « intransigeante » se serait inclinée trois fois ; la première fois par vocation naturelle, la seconde fois pour se trouver une bonne raison de renier même la phraséologie révolutionnaire, et la dernière sous le prétexte renouvelé du sauvetage de l’unité de la « vieille maison accueillante » ; la seule dans laquelle il se sente à son aise. L’aboutissement du congrès était donc assuré dès le départ : les événements prémonitoires dans le monde et en Italie même perdaient toute leur acuité dans cette atmosphère de course aux électeurs et de candidats aux médailles...

Quelles étaient les positions et les divergences au sein du parti ? En cohérence avec les positions que nous avons largement illustrées dans le 1er volume, la droite - bien qu’elle se vante d’être resté en dehors de toute collaboration nationale pendant la guerre (en dépit de ses nombreux défauts et de ses graves tentations), et tout en excluant par principe la possibilité de développement en Italie d’une action insurrectionnelle, au cours de laquelle le prolétariat socialiste, sacrifié pendant la guerre, aurait contre-attaqué les armes à la main la bourgeoisie dominante - développait une perspective de revanche purement légaliste, en espérant que le parti puisse exploiter la popularité provenant de ses positions contre la guerre et remporte une brillante victoire électorale, acquérant ainsi les possibilité d’influer sur les directives du gouvernement.

Trop habile (et sensible aux humeurs du moment) pour découvrir ses cartes, elle avait soin de se différencier du réformisme classique à la française, à l’allemande ou à l’anglaise. Elle avait une claire conscience du fait que la majorité des maximalistes n’aurait jamais, malgré ses solennelles déclarations verbales, osé rompre l’unité qui s’était maintenue en dépit des fréquentes erreurs du groupe parlementaire et de la CGL, et qui constituait un atout précieux pour les prochains affrontements. Par exemple, la motion Schiavi parue dans « l’Avanti » du 1er septembre revendiquait fermement le programme de Gênes de 1892, et répétait qu’il s’agissait de « convertir, autant qu’il était possible, en instrument de conquête pour le droit [ ?] prolétarien les institutions que la bourgeoisie a créées pour défendre ses propres privilèges » ; mais il affirmait aussi la possibilité de « créer ou développer les nouvelles organisations qui doivent constituer le tissu conjonctif de la future société sans classes » (un semblant de soviets accolés aux « pouvoirs publics » bourgeois) « auxquelles il faut ajouter d’autres moyens plus rapides et plus efficaces rendus nécessaires dans les moments où s’accentue la dissolution profonde ou la transformation de l’ordre capitaliste ou d’une des institutions qui le composent », n’excluant pas que, au cours du développement des luttes sociales et de l’activité réformiste du parti « on puisse concevoir [ !] - à un moment déterminé, pendant une phase de la lutte pour vaincre la résistance ou répondre à la violence de la bourgeoisie, ou pour maintenir et étendre une conquête du prolétariat, pour une période transitoire - la dictature de la classe travailleuse ».

A son tour, Claudio Treves, désigné comme orateur de la droite à Bologne, dans un article paru le 27 septembre dans « l’Avanti », et intitulé « Entre le vieux et le nouveau programme », présentant sa position personnelle, rédigée sans que ses camarades de courant n’en soient informés, n’hésitait pas à composer un hymne à la révolution russe (vue seulement sous l’angle anti-féodal et anti-tsariste) et à déplorer la constatation de l’absence de solidarité prouvée par l’échec de la grève des 21-22 juillet, tout cela pour en conclure à l’absence des possibilités de révolution... en Italie, et en tirer prétexte pour dénoncer les Etats artificiels créés par la paix de Versailles comme des Etats ennemis (boucs émissaires « de rechange », pour l’âme inquiète du turbulent alter ego de Turati, vers lesquels diriger la colère des ouvriers, comme les social-communistes d’aujourd’hui le font avec l’Amérique) et revendiquer le Programme de Gênes, mais parce que, disait-il, « il est manifestement plus ample, moins dogmatique [...], sans le rejet d’aucune idée ou action socialiste [y compris celles de la Gauche, donc !] en utilisant alternativement et simultanément toutes les méthodes et toutes les compétences [...] sans renoncer à priori à utiliser des conjonctures favorables, à faire des coupes claires dans la forêt des privilèges monarchiques [ !] et capitalistes, y compris en utilisant la violence, et ainsi sans compromettre par l’action d’aujourd’hui les plus grandes conquêtes de demain ». Il n’y avait en effet que Turati pour dire qu’un chat est un chat ; mais comme il avait acquis face au parti une position détachée que ni la direction de Lazzari d’abord, ni celle de Bombacci ou Gennari ensuite ne songeaient à mettre en cause - même s’ils en ont déploré les manifestations les plus bruyantes -, son courant était libre de ne pas officiellement se lier les mains par un réformisme implicite et d’arriver ainsi à Bologne sans plate-forme unitaire, comptant à juste raison sur une reconnaissance de ses pleins droits de la part des maximalistes, dans un parti ouvert « à toutes les méthodes et à toutes les forces ».

Nous savons par ailleurs que la traditionnelle Fraction révolutionnaire intransigeante, laquelle avait en main la direction du parti et l’« Avanti ! », et qui dorénavant s’identifie avec ce qui s’appela le « maximalisme », n’avait pas de claires perspectives pour la période d’après-guerre. Elle continuait à soutenir en paroles que l’on ne pourrait jamais obtenir la victoire lors de la bataille d’émancipation du prolétariat par la conquête d’une majorité parlementaire, parce que ceci aurait signifié faire bloc avec les partis petits-bourgeois qui, à cette époque, ne pouvait être obtenue que par l’entremise des anciens responsables de la participation à la guerre (républicains, socialistes réformistes d’extrême-droite, radicaux, etc.). Ceci aurait amené à accepter non seulement la collaboration parlementaire mais son extension aux méthodes révisionnistes des partisans de Giolitti et du parti populaire italien naissant, père de la Démocratie chrétienne. En paroles, elle admirait la révolution russe, elle parlait de dictature prolétarienne et d’Internationale communiste, et il n’était pas rare que certains de ses partisans parlent de manifestations... la bombe à la main. Mais elle avait bien peu compris le processus historique révolutionnaire, avait une idée très confuse de l’Internationale et, comme cela s’établira bien vite, se trouvait sur des positions opposées à celles de ses fondateurs. Elle ne se posait pas la question de la préparation de l’issue révolutionnaire (ni des forces pour l’atteindre) et restait sur les vieilles positions légalistes, parlementaires et électoralistes. Elle voulait maintenir intacte l’« unité » du parti sans se couper des deux poids morts que constituaient le groupe parlementaire et la CGL qui le paralysaient ; elle était enfin insensible à la nécessité d’un effort d’approfondissement théorique face aux graves problèmes stratégiques et tactiques posés par l’ouverture du cycle : guerre ou révolution, dictature bourgeoise ou dictature prolétarienne, sous le prétexte de préférer l’arbre vert de l’« action » (qui lui faisait horreur après chaque combat de rue) au gris de la « théorie » (dont elle était incapable de tirer les fruits). Le résultat immanquable était de sombrer dans la confusion et les méandres dignes de l’idéologie anarchiste et anarcho-syndicaliste par des revendications comme celle de la grève expropriatrice, prêtant ainsi le flanc aux risées de la droite de Turati toujours vigilante.

La Fraction, qui se disait aussi « communiste électoraliste », avait publié dans l’« Avanti ! » du 17 août un « Programme » qui, dans ses principes, reprenait presque à la lettre les formules des abstentionnistes sur les questions centrales du changement de programme portant sur la reconnaissance de la conquête révolutionnaire du pouvoir, de la dictature et de la terreur rouge comme unique voie possible de passage au socialisme, et qui, dans sa partie pratique, déclarait indispensable l’exclusion du parti de « ceux qui pensaient pouvoir éviter le heurt suprême [...] et rêvaient d’arrangements et de matins calmes » (formule du reste trop vague pour comprendre ceux qui proclamaient la « possibilité » du heurt suprême, même si c’était... aux Calendes grecques, et niaient le rêve des « matins calmes ») de même qu’il n’hésitait pas à proposer l’utilisation de la tribune électorale et parlementaire dans un but subversif. En dehors de sérieux doutes sur les convictions de cette Fraction - au congrès de Bologne, l’exclusion des réformistes fut écartée, et au Parlement, les maximalistes développèrent une activité conforme aux usages - elle démentait de fait la traditionnelle position « intransigeante » tandis que, non sans avoir d’abord dissimulé avec beaucoup de légèreté la possibilité que la lutte révolutionnaire débute « avant la lutte électorale », elle reprochait à la gauche de réduire avec son abstentionnisme les chances de parcourir la route de la « marche au pouvoir de bourgeois cachés sous le masque de sociaux-démocrates qui pourraient demain instituer en Italie un gouvernement à la Scheidemann et à la Noske » - le parlement devenant non plus « une tribune d’agitation contre le parlementarisme et les institutions parlementaires » mais un moyen pour arrêter la contre-révolution et donc, logiquement, une institution à défendre après l’avoir conquise - rien n’excluait donc que l’on puisse transiger avec le gouvernement en vigueur pour éviter qu’il n’en surgisse un « pire ». Quant à la « scission » avec la droite, et donc au changement de nom du parti, Serrati ne tardera pas à expliquer, à la veille du Congrès de Bologne (dans un article intitulé « Notre maximalisme » du 5 octobre), que celui-ci ne se ferait pas et qu’il ne fallait pas le faire : « l’arbre vert » de la vie pouvait se moquer des rameaux desséchés d’un « programme » trop brûlant.

On peut ironiser aujourd’hui sur l’inconséquence du maximalisme – et les bolcheviks le reconnurent (même si ce fut tardivement et non de leur faute) - son verbalisme barricadier, sa revendication d’avoir gardé les mains propres pendant la guerre, la rapidité de son adhésion à la 3e Internationale, son auto-définition de communiste (Serrati commença à publier « Comunismo, revue de la 3e Internationale » le 1er octobre), créant ainsi un obstacle quasi insurmontable à la clarification théorique et à l’orientation politique des forces prolétariennes saines en Italie, pendant que le fond de sa position de conciliateur incorrigible permettait le sauvetage des sociaux démocrates les plus invétérés. Le flou de ses déclarations programmatiques et de ses engagements pratiques aplanissaient la voie pour une convergence de tendances diverses et même opposées non seulement à Bologne mais même à Livourne et à sa suite.

Nous savons que le gradualisme chassé verbalement par la porte peut entrer par la fenêtre et notamment par celle de l’éducationnisme, théorie selon laquelle l’émancipation du prolétariat, admettant pour les uns la nécessité et pour les autres la possibilité d’une solution révolutionnaire, présuppose non pas la préparation politique et matérielle de l’organe-parti, mais la préparation culturelle, technique et, pourquoi pas, morale, dans un sens générique ou mieux scolaire, des masses (qui, comme on le sait, sont constituées de rustres incultes et de moralité douteuse) et la création préalable d’institutions aptes à ce but – ou l’utilisation des institutions existantes. C’est alors que celui qui était passé pour le principal théoricien du gradualisme, Antonio Graziadei, se convertit au maximalisme en donnant pour raison que dans la situation d’alors, les « étapes du gradualisme » se condensaient dans un laps de temps si bref qu’ils se confondaient avec le saut révolutionnaire (« le gradualisme est dans la force des choses, mais il peut être fortement abrégé dans la période actuelle, augmentant ainsi la force « relative » du prolétariat »). Celui-ci indiquait dans un article son acceptation de l’usage de la force dans cette phase historique par le motif suivant : « Si nous regardons les transformations les plus difficiles à réaliser, c’est-à-dire les transformations économiques, la conquête du pouvoir ne peut être tentée par les socialistes, en tout cas ne peut être durable, si [tenez-vous bien !] une partie suffisante du prolétariat n’a pas atteint un certain degré d’éducation, de capacités techniques et d’organisation ». De la même façon, le groupe de l’ » Ordine Nuovo », par l’intermédiaire d’Angelo Tasca, apportait son adhésion sur la base d’arguments de type culturel éducationniste datant de 1912, dont le schéma cadrait bien avec la perspective d’une « transformation de la société capitaliste en société socialiste » à commencer « même sous le régime bourgeois, en préparant dès maintenant les organes capables d’assumer la gestion sociale ou de les préparer à cette fonction » (« Ordine Nuovo », 30 août).

Du reste, la position des ordinovistes à la veille du congrès de Bologne confirme notre vieux diagnostic : d’un côté leur caractère centriste sur le plan pratique, et anti-marxiste sur le plan théorique ; de l’autre le mensonge patent des commentateurs « érudits » d’aujourd’hui selon lesquels la Gauche n’aurait pas été la seule à soutenir le programme communiste révolutionnaire, et se serait trompée à Bologne tout comme à Imola, en ne rassemblant pas sur une plate-forme commune – sans ériger des barrières trop rigides au sein de son corps de thèses ainsi que dans celui de l’Internationale – on ne sait quels fantomatiques communistes électoralistes. En réalité, nos divergences avec l’ » Ordine Nuovo », lors du congrès de Bologne, furent totales, tant à propos des critères de l’Internationale - puisque ceux-ci ne voulaient se séparer ni des opportunistes déclarés (Turati et Cie, c’est-à-dire le Bernstein italien) ni de ceux qui refusaient cette scission (Serrati et Cie, c’est-à-dire le Kautsky italien) – que sur les conséquences de la position programmatique globale et donc de l’action communiste.

Le même Gramsci (nous le disons par avance pour répondre à ceux qui nous accusent de ne tirer que sur Tasca), dans un éditorial du n°20 du 4 octobre, pose comme exigence fondamentale celle de « donner au maximalisme un contenu concret et un caractère capable de réalisations », indiquant que celui-ci ne peut se tenir « que par un travail direct apte à donner vie aux institutions révolutionnaires ; école aujourd’hui de préparation et demain organe de conquête ». Le gradualisme éducationniste et, pour ainsi dire, viscéralement anti-parti, à la base de la doctrine ordinoviste, est formulé d’une manière aussi synthétique que suggestive par les maximalistes rêvant de « conquêtes concrètes », de « positions avantageuses » dans le contexte économico-productif et dans la gestion de la société, afin d’ » habiliter » le prolétariat à se substituer à la classe dirigeante.

Les conséquences de ces positions se font sentir peu après dans le programme de travail que l’on trouve dans le même numéro de l’ » Ordine Nuovo ». Celui-ci non seulement prévoit la victoire du maximalisme au congrès – et attend des maximalistes en substance une intensification des formes de luttes ( !) déjà adoptées par le parti et l’adoption de nouvelles formes d’organisation (ouvertement de conciliation) – mais il se propose de « rassembler les coopératives en consortium socialiste, les transformant en véritables centres expérimentaux des problèmes d’approvisionnement de l’état socialiste, se mettant en contact avec les consortiums de producteurs, lesquels serviront à rendre possible l’initiation des petits propriétaires au régime collectiviste ». La vieille polémique - d’ailleurs purement « méridionale » - conduite par l’ » Ordine Nuovo » contre les réalisations évangéliques de Prampolini, est abandonnée au bénéfice d’une perspective de récupération de l’hydre petite-bourgeoise (Lénine) des petits producteurs, et par une « unification des villes et des campagnes » que l’infantilisme ordinoviste voit non pas comme une conquête du socialisme supérieur (communisme) mais comme « condition indispensable à la réalisation de la révolution socialiste », alors que pour le Lénine de « La maladie infantile » et de « L’impôt en nature » la condition des bases économiques du socialisme est justement dans l’élimination de la petite production, cette élimination ne pouvant pas ne pas avoir d’aspect terroriste.

Cette déformation caractéristique de la « préfiguration » de l’organisation socialiste au sein du système capitaliste, que l’on retrouve comme position invariante de l’immédiatisme, trouve son équivalent dans la conquête « au nom de la classe travailleuse » des… grandes communes, parce que « les bureaux municipaux de ces villes sont une espèce de ministère » pour des communes qui « assument de véritables fonctions de gouvernement » - le problème de la destruction de l’état et de sa substitution par la dictature prolétarienne centralisée étant alors non seulement négligée mais même renversée au profit d’une vision localiste de couleur anarchiste ou anarcho-syndicaliste.

Ceci ne suffit pas. En traitant des commissions internes devant « adhérer » à l’entreprise, et des syndicats qui doivent devenir des écoles non de communisme mais de gestion et de production industrielle, il apparaît la perspective d’un socialisme tendant à insuffler dans la prolétariat l’abstraction de l’amour pour le travail et « ce sens de la dignité que nous considérons comme un élément essentiel de cette personnalité et même de cette capacité à produire » : paroles qui d’un côté anticipent les formules stalino-stakhanovistes, et de l’autre confirment un intérêt totalement bourgeois pour un prolétariat vu non pas comme « sans réserves » mais comme producteur, ainsi que l’absence de toute critique pour le dogme de la production pour la production typique du capitalisme et élevée par Staline à juste raison au niveau de la loi de l’accumulation accélérée de capital au sein du socialisme soviétique mensonger.

Dans cette conception d’où le parti est absent, il est inutile de dire que « les conseils ouvriers et paysans sont les éléments les plus caractéristiques et les plus originaux du mouvement communiste », ainsi que de dire qu’il faut « les créer dans chaque province sans attendre les conseils économiques » tandis que « un conseil général devra régler l’exploitation des ressources naturelles en fonction des échanges entre les différentes régions et suivant les besoins des échanges internationaux ». Ainsi, tout plan central est jeté aux orties en échange d’un polycentrisme mercantile qui se relie aux 2 chefs de file du courant qui va de Proudhon d’un côté à Ota Sik ou à Liberman, tour à tour excommuniés ou canonisés. En conclusion, la direction du parti selon l’ » Ordine Nuovo » devrait se transformer en organe technique « dont le but principal est de coordonner pratiquement le travail des différentes entreprises socialistes » - conception à laquelle même Trèves et son homologue Schiavi pouvaient sans hésitation souscrire.

De ce point de vue, il n’y avait en réalité aucune interdiction à ce qu’un pont ne fut jeté non seulement vers les partisans de Serrati – mettant en garde comme d’habitude contre la « non-préparation » des prolétaires appelés, ô horreur, à prendre la direction d’une commune comme celle de Milan – mais aussi vers les droitiers au nom desquels Chiavi rendait hommage aux révolutionnaires russes pour rien moins que d’avoir créé longtemps à l’avance et bien avant la révolution « au sein de la société russe les assises de la nouvelle société, la politique des conseils ouvriers, l’économie des coopératives de consommation [ !], cultivant dans les campagnes l’esprit d’organisation et élevant le niveau intellectuel et technique des travailleurs au cours de décennies d’un prudent et difficile travail ». Pendant ce temps, Trèves concluait son article programmatique définissant la révolution – si tant est qu’elle advienne… - un « problème de propagande, d’organisation et d’éducation nationale et internationale ». Et parce que cette « éducation » ne pouvait s’acquérir qu’à l’intérieur des institutions existantes, dans l’attente ou à côté de celles qu’ il fallait créer ex-novo, il était logique que pour tous l’abstentionnisme soit la bête noire (« la défaite de la fraction de Bordiga » écrivait Graziadei « sera l’action la plus positive du congrès » parce que « un parti politique – spécialement dans un pays aussi peu cultivé [vas-y donc !] que le nôtre – vit plus de résolutions contingentes que de problèmes doctrinaux » ; phrase que tous les maximalistes répétèrent à Bologne). Il est donc logique que la Gauche ait fait de l’abstentionnisme un réactif afin de mettre le dos au mur à l’ensemble des contingentistes, gradualistes, éducationnistes, en somme à tous les réformistes revêtus d’un léger vernis « subversif » et toujours prêts à vivre sous le même toit que les réformistes tout court.

Pendant tous ces mois, la Gauche harcela la majorité « communiste électoraliste » - en plus de son programme dont nous avons parlé – avec des « réactifs » bien plus complexes que le pur abstentionnisme. Il faut le rappeler pour répondre aussi aux critiques et aux déformations dont celle-ci faisait alors l’objet et qui refleurissent aujourd’hui dans la bouche d’historiens, de journalistes et autres « hommes de culture ».

(…)

En Italie la fin de 1919 est caractérisée par l’important développement de mouvements syndicaux qui entraînent d’âpres confrontations avec les forces de l’état, et les premières apparitions des « groupes de choc fascistes » (nous en rédigeons un compte-rendu, bien trop sommaire et incomplet, pour rappeler que le martyrologe prolétarien dans les villes et les campagnes précède largement le fascisme, et qu’il est le fait de la démocratie). Pour les opportunistes d’alors et d’aujourd’hui, ce qui ressort au contraire est la forte campagne menée pour les élections politiques fixées au 16 novembre.

Le parti commence la sienne le 14 novembre avec un manifeste qui demande pudiquement aux électeurs « non pas un vote » mais « une promesse, un acte de foi », l’engagement de « réaliser une lutte directe pour la conquête de votre émancipation », et conclue en célébrant en vrac « le pouvoir du prolétariat organisé en Conseils », l’« Internationale des peuples » ( ! !) et la « République socialiste ». Plus explicitement l’« Avanti ! » sort les titres suivants : « Les phalanges prolétariennes mettront en déroute le fascisme bourgeois », « Ne désertez pas les urnes si vous ne voulez pas votre propre servage ».

Nous avons alors subi la position pleinement social-démocrate du parti ; mais nous savions - et toutes nos manifestations le dirent clairement - que la décision prise en faveur de l’action légale aurait pour conséquence la victoire du fascisme et le « servage du prolétariat », quel que soit le sort des urnes. Le parti obtint 1.834.792 votes, avec 156 sièges contre les 51 d’avant-guerre. Le Parti populaire, père de l’actuelle Démocratie Chrétienne, apparaissant sur la scène pour la première fois, obtint 1.175.552 votes et 100 sièges. Les partis traditionnels, parmi lesquels le Parti républicain et les socialistes réformistes de Bissolati, obtinrent 225 sièges. Les fascistes, qui s’étaient infiltrés dans les rangs des partis bourgeois, se présentèrent en leur nom à Milan : 4795 votes et aucun élu.

Pouvions-nous, en juin 1920, céder à l’autorité de Lénine qui pensait que les élections permettaient de disposer d’un indice de l’état des rapports de force ? Nous savions dans notre chaire que ces votes sonnaient le glas de l’enterrement.

(…)

Les luttes prolétariennes, qui reprirent en juillet, non seulement ne furent pas interrompues par la bouillonnante atmosphère électorale, mais s’étendirent rapidement, et nous allons en suivre le souffle jusqu’aux dernières semaines de mars 1920 car sur ce fond la triste alternance de hauts et de bas du parti socialiste et la vigoureuse bataille de notre courant s’éclaircissent. Ces luttes présentèrent des traits caractéristiques : elles concernaient d’entières catégories, elles avaient une durée exceptionnelle et elles avaient pour objectif essentiel la journée de 8 heures ; il n’arriva cependant jamais - sauf lors du cas de protestations pour des... problèmes parlementaires - que la CGL, forte de ses 2,15 millions de membres, ne les unifie en un seul mouvement et ne proclame la grève générale (soit au moins dit en sa défense : elle n’avait pas découvert la vertu des... « luttes articulées » au sein d’une même catégorie, région, province ou même usine !). Fidèle au « pacte d’alliance », le PSI avale sa rancœur et se tait.

La grande grève nationale de la métallurgie dura du 9 août au 27 septembre : le 27 fut signé le concordat avec de notables conquêtes, cependant le 1er octobre, Bologne était encore en grève. Le 15 septembre les travailleurs du textile de la région de Novarra cessaient le travail, et dans cette même province combattive les ouvriers et les journaliers agricoles préparaient une grève qui fut la plus grande survenue jusqu’alors, entraînant 160.000 travailleurs du 18 au 30 septembre, aboutissant à la conquête des 8 heures et à la signature d’un pacte entre les catégories en lutte.

Une authentique émeute populaire contre la vie chère éclate les 23-24 à Modène, avec de violents affrontements de rue et des arrestations en masse. Le 5 octobre, une grève dans l’agriculture incendie une autre province où existe un authentique prolétariat agricole : celle de Piacenza. 70 000 salariés se battent pour les huit heures jusqu’au 3 novembre, avec des morts et des blessés lors des affrontements avec les jaunes et les matraqueurs fascistes payés par les propriétaires fonciers : les masses prolétariennes répondirent par la force, et sans trembler. Pendant toute cette période, des grèves spontanées éclatèrent en Italie contre l’expédition de Fiume et en appui à la Russie, et cela sans décision du Parti ni de la CGL.

Du début du mois octobre jusqu’au 24, les ouvriers de la laine du Prato croisèrent les bras. Le quotidien socialiste, bourré de nouvelles électorales, n’en fait pratiquement pas mention et un correspondant proteste en écrivant avec amertume : « la bataille électorale fait passer au second plan la merveilleuse grève des lainiers ». On dénonça des tueries à Riesi (Caltanissetta) le 18 octobre (20 morts, 50 blessés), à Terranova en Sicile le 9, à Besenzone (Piacenza) le 9 (5 morts, une cinquantaine de blessés), à Arezzo le 27. Peu après, les premières exactions du fascisme ont commencé : à Lodi, le 12 novembre, 1 mort ; de nombreux blessés le 17 à Milan.

À Turin, le mouvement des conseils d’usine - dont nous parlerons dans le chapitre suivant dédié à l’« Ordine nuovo » - commença à la même période, et le 31 octobre se tint une assemblée de presque tous les délégués d’atelier de la Fiat et de quelques autres usines. Le programme voté suscitera de vifs débats, y compris au sein de la section socialiste, ainsi que des polémiques avec l’« Avanti ! » jusqu’à fin décembre, dont nous parlerons ultérieurement. Limitons-nous pour l’instant à dire que les délégués d’atelier étaient des ouvriers, pour la plupart socialistes de gauche et inscrits à la Fédération syndicale (FIOM, section de Turin), élus par tous leurs camarades, syndiqués ou non, dans chaque atelier d’usine, en continuité avec les commissions internes déjà existantes. L’ensemble des délégués formait le conseil d’usine, mais leur désignation se faisait atelier par atelier, au sein duquel on choisissait un seul individu (nous ne disons pas « on votait », parce qu’en pratique c’était souvent l’ouvrier le plus actif et le plus courageux qui était désigné).

La Chambre s’ouvre le 1er décembre, et le groupe parlementaire socialiste qui vient de se constituer décide, en accord - ça tombe bien - avec la direction (Bombacci en est le nouveau secrétaire depuis novembre), d’« affirmer clairement la nécessité concrète actuelle d’un changement radical des institutions qui libère la force politique du prolétariat des entraves constituées par les prérogatives des partis irresponsables, par le veto des assemblées privilégiées, et en général par toutes les survivances du traditionalisme monarchique, instrument toujours docile entre les mains du militarisme et du parasitisme capitaliste ; qui permette d’expliquer la nouvelle politique prolétarienne internationale, de la reprise des rapports avec la Russie révolutionnaire à l’annulation des traités de paix imposés par la violence ; qui rende possible l’ensemble des mesures économiques énergiques et radicales, indispensables pour la reprise tant attendue de l’activité productrice du pays et permette le début de réalisations socialistes [ ! ! !] » . A cette fin, elle indique que tous les députés, se refusant à rendre hommage au souverain, quittent la Chambre avant le discours de la Couronne - ce qu’ils firent au cri de « Vive la République socialiste » (c’est ce à quoi arriva les expériences de... parlementarisme révolutionnaire !) avec pour seul résultat d’être accueillis à la sortie de Montecitorio non pas par une manifestation de prolétaires mais par les officiers et les étudiants national-fascistes qui cognèrent sur quelques députés. Pour de nombreux mois, ce fut la seule occasion pour laquelle la CGL et la direction proclamèrent leur accord pour une grève générale : les travailleurs y répondirent en croisant les bras les 2 et 3 décembre ; on note des heurts avec les forces de l’ordre à Rome, Milan, Turin, Gênes et Naples, ainsi que des morts et des blessés, plus particulièrement à Milan, Bologne et Mantoue, où la population en colère occupe la gare et donne l’assaut aux prisons. La grève est cependant suspendue le 3 au soir.

Partout, les mouvements syndicaux se poursuivent, et presque tous avec succès. Tandis que les ouvriers de la chimie à Turin, les électriciens à Gênes, les postiers et les cheminots partout se mettent en mouvement, les ouvriers agricoles se rendent « maîtres de la ville » à Andria, dans les Pouilles, le 4 : nous nous rappelons avoir vu à plusieurs reprises ce centre agricole des Pouilles libre de tout bourgeois et de tout policier et hérissé de drapeaux rouges. Ce même mois de décembre, l’agitation des travailleurs des service publics se prépare (les postiers et les employés du téléphone restèrent en grève du 6 décembre au 12 janvier !) et leur grève se déclenche avec violence en janvier. Le mouvement est irrésistible, car il est lié à la dévaluation progressive de la lire qui suscite des luttes pour la hausse des salaires aussi bien du secteur privé que public. Le 16 décembre, nouveau massacre, cette fois à Sarteano.

Le 21 décembre, Nitti, subissant une vague opposition des socialistes, obtient de justesse le vote de confiance. Ainsi prend fin la première année d’après-guerre, celle où les masses prolétariennes se sont montré les plus combatives et où le danger pour les classes dominantes a été le plus fort. 1920 s’annonce non moins agité.

Le mouvement des ouvriers du tramway se développe en janvier à Bologne, Vérone et dans d’autres villes, ainsi que celui des ouvriers du téléphone dans tout le pays. En Ligurie ce sont les métallos, et dans les provinces de Piacenza et Lecce les salariés agricoles. Le 13 janvier une grève nationale est déclarée par les télégraphistes et les employés du téléphone. Celle-ci se termine le 20 après avoir obtenu l’acceptation de la discussion sur toutes les revendications par le gouvernement, l’absence de sanction pour les grévistes ainsi que le paiement des journées de grève.

Un exemple de la « compartementalisation » des grèves dans le secteur public est donné par la grève des employés des postes et téléphone, qui se termine lors de la proclamation de grève générale par les cheminots pour l’obtention de la reconnaissance du droit de grève (non accordé dans une Italie qui n’est pas encore fasciste !), la journée de 8 heures et l’augmentation des effectifs. Celle-ci dure 9 jours et se termine par un succès total. Le comité de grève, composé de socialistes de gauche et d’anarchistes, se comporte avec une grande résolution et lance de courageux communiqués qui interdisent toute négociation sans l’acceptation de toutes les revendications de classe. De fait, la grève ne se termine qu’après l’obtention d’un accord : les subventions salariales versées par l’état aux chemins de fer sont affectées, pour les heures non effectuées, au fond des cheminots pour la construction de logements économiques. Pendant cette période il y eut à diverses reprise des interventions de jaunes et l’éclatement du scandale Turati.

Bloqué à Pise, énervé, et emporté contre les grévistes - comme il ressort d’un de ses courriers adressés à Mme Kulischioff - (diable, un élu ne pouvant rejoindre le parlement !) - Turati verse les 10 lires de son billet de première classe à des jaunes pour qu’un train convoyé par ceux-ci l’emmène à Rome.

L’« Avanti ! » publie le 23 la lettre de justification du leader de la droite : vous savez bien, les impératifs du travail, les lourds bagages ! Mais ce sont les principes soulevés, en totale cohérence avec la doctrine réformiste que Turati revendique avoir toujours respectée, qui sont intéressants : « Reste la question la plus importante : est-ce le devoir des socialistes - et proclamé par quel congrès – de reconnaître la légitimité inconditionnelle - et donc l’obéissance aveugle - de n’importe quelle grève proclamée par un service public dans un but purement corporatif, et particulièrement d’un service public qui ne touche pas seulement à la marche de l’état [...] mais à l’ensemble de la nation et à tous les citoyens ». Le journal, qui avait réclamé de toutes ses forces que le parti se prononce sur ce geste par lequel Turati s’était objectivement « placé en dehors de nos rangs », réagis faiblement. La question n’eut pas de suite ni ne fut discutée par le groupe parlementaire...

Dans les colonnes de l’« Avanti ! » on trouve de brèves nouvelles d’une grève à caractère nettement politique se développant à Côme du 10 au 24 janvier pour protester contre le procès fait au rédacteur du journal socialiste « Il Proletario » et contre sa disparition virtuelle. Le 10 février démarre la grève générale dans la chimie, à laquelle participent 170.000 travailleurs ; pendant la même période diverses agitations locales se développent : dans la boulangerie en Ligurie, dans le textile à Turin, à Vicenza ou une grève générale se déroule en soutient à la grève menée par la Ligue des ouvriers agricoles. Le 18 débute la grève de la métallurgie en Ligurie (Ansaldo, ...) pour l’obtention d’une augmentation de salaire. Les industriels établissent le lock-out et les ouvriers répondent par un premier exemple d’occupation d’usines ainsi que des chambres consulaires ; deux jours après les industriels capitulent. Par solidarité et pour défendre les mêmes objectifs, les travailleurs de l’ILVA de Bagnolli se mettent en grève ; des heurts avec les forces de l’ordre s’effectuent à Naples et Gênes, pendant que se poursuivent les luttes de paysans, et à Minervino Murge une grève de journaliers est suivie d’un meurtre : les milices fascistes ne s’étaient pas encore développées, et c’est l’état démocratique qui en est l’auteur, comme cela arrivera fréquemment les mois suivants.

Le 23 et le 28 février des grèves éclatent dans la zone de Trévise et de Piave ainsi que des occupations de municipalités par les chômeurs : il s’agit de régions encore sous administration militaire ou les lenteurs administratives retardent la « reconstruction » encore plus que dans les zones sous administration civile.

A Ferarra commence le 23 février une large grève des travailleurs de la terre qui dure jusqu’au 6 mars et dont les objectifs sont les 8 heures, les conditions de fermage et l’emploi. Des heurts avec la police interviennent en même temps à Brescia durant une réunion socialiste.

Le 26 se tiennent des meetings de protestation du parti contre la répression et la terreur blanche en Hongrie. On y note cette étrange formulation : « Dans le but de pousser le gouvernement italien à empêcher, auprès des gouvernements de l’Entente [elle est bien bonne !], que les crimes envers la Hongrie ne continuent à s’accomplir tranquillement » ! Dans le même temps, la liste des grèves s’allonge :

27.II. La direction exclue les cheminots salis par les jaunes durant la grève nationale. À Torre Pellice et à Pont Canavese, comme précédemment à Sestri Ponente et ensuite à Naples dans la métallurgie, les travailleurs occupent deux usines de textile.

29.II. À Milan, à l’occasion d’une réunion en faveur de la Hongrie et de la Ligue des prolétaires mutilés, les carabiniers tirent sur la foule faisant deux morts et de nombreux blessés ; une grève générale de 24 heures est proclamée, que les anarchistes arrivent à prolonger à 48 heures.

3.III. Puissante grève des travailleurs agricoles des régions de Novarra, Vercelle et Piave pour l’emploi, la garantie d’un minimum de 240 jours de travail par an, etc., qui dure jusqu’au 21 avril et enregistre de nombreux affrontements violents ainsi que des grèves de solidarité d’autres secteurs. Le 6.III. le rationnement alimentaire est réintroduit : peu après, le gouvernement annonce son intention d’abolir le prix imposé pour le pain.

18.III. Grève générale pendant plusieurs jours à Parme pour l’augmentation d’indemnité de vie chère.

23.III. On enregistre des morts et des blessés. En préparation jusqu’alors, la grève est proclamée le 31 par les travailleurs des industries d’état - celle-ci se prolongera sous des formes variées pendant les mois d’avril et de mai. La garde royale tue deux grévistes dans la campagne de Novarra. Il y a des blessés et des morts lors d’affrontements avec les carabiniers à Brescia et Naples ou ceux-ci n’arriveront à déloger les ouvriers de Miana Silvestri que grâce à des subterfuges au milieu d’effusions de sang. Une grève nationale est déclarée dans la papeterie.

Le 26 mars éclate à Novara et Naples la grève générale. Le même jour débute à Turin une curieuse grève ayant pour objet des divergences sur l’application de l’heure légale, dont nous reparlerons dans le chapitre VI.

Le 28.III, en relation avec ces évènements et de peur que les ouvriers n’interrompent le travail sans évacuer les usines, tous les établissements de la métallurgie établissent le lock-out.

Le 30, la police ouvre le feu sur la foule à S. Giovanni in Fiore.

Nous refermons cette liste pour l’instant car les grèves et affrontements se déroulant lors de cette période, notamment à Turin, signent le début d’un changement - encore confus et incertain - dans la vie du PSI, dont nous nous occuperons après avoir tiré le bilan politique du semestre ayant suivi le congrès.

(…)

. Les premières occupations d’usine commencèrent en février au Piémont, en Ligurie puis en Campanie. C’est un autre des arguments chers aux historiens pour construire une énième farce sur notre dos et montrer que lors de ces évènements nous aurions montré une suffisance distante et même une condamnation intellectualiste voir fait preuve de sabotage. D’ou l’historiographie objective en déduit une convergence objective entre notre position et celle des maximalistes, toujours hostiles aux manifestations (spontanées ou provoquées) d’indiscipline à l’égard des syndicats et du parti. Rien de plus faux. Comme on peut le lire dans l’article Prendre les usines ou prendre le pouvoir ? Reproduit intégralement en annexe, nous prenions le phénomène au sérieux et le considérions non seulement comme un indice de l’usure des masses ouvrières pour les luttes purement économiques et défensives, mais de leur obscure conscience que les énergies prolétariennes devaient se diriger vers la prise de possession de l’appareil productif, donc du pouvoir : il ne s’agissait pas d’abandonner les ouvriers à eux-mêmes pour une expérience condamnable en théorie et négative dans les faits ; il s’agissait, au contraire, de leur donner un guide empêchant que le mouvement ne s’épuise en vains combats et, pire encore, ne nourrisse de dangereuses illusions - qui se réaliseront en septembre - sur la possibilité d’abattre le capital par le simple fait de s’emparer des usines. Nous étions obsédés par la préoccupation de voir le développement d’un mouvement qui ne trouvais pas son organe de direction, nous ne disons pas une direction syndicale, avec des syndicats désormais ouvertement gangrené de réformisme, mais une direction dans le parti de classe, et en tirions une nouvelle preuve de la nécessité préalable que cette organisation soit apte à se battre et nullement disposée à faire capituler la classe ouvrière italienne. L’obstacle qu’il fallait faire sauter était, plus que la droite, le maximalisme, avec sa fausse auréole de « révolutionnaire » et l’emprise qu’il avait en conséquence sur les masses. Si ceci n’était pas réalisé, le prolétariat aurait dû subir, impuissant à se défendre, une nouvelle et désastreuse expérience. Six mois plus tard les faits en donnèrent une confirmation dramatique.

(…)

Ce travail de propagande fut réalisé par les représentants de notre fraction lors des réunions de section et de fédération s’orientant vers nos positions ou commençant à se rendre compte de l’urgence d’une scission non seulement d’avec la droite mais aussi d’avec les maximalistes : à Turin, Novarre, Florence, Milan et Rome.

Le problème central de la constitution du parti communiste se liait avec celui - en perspective - de la nécessité de la conquête à son orientation politique des grandes organisations syndicales. Nous avons déjà indiqué qu’il existait en Italie un pacte d’alliance entre le PSI et la CGL qui assurait en pratique à la seconde l’indépendance par rapport au premier et contraignait l’organe politique à réaliser un accord avec l’organe syndical y compris lorsqu’il s’agissait de luttes débordant des questions économiques. Cette pratique avait débuté en Allemagne, bien que sous d’autres formes, lors du congrès de Mannheim, en 1906, dont la motion finale avait suggéré à Rosa Luxembourg de comparer les rapports entre parti et syndicats à ceux d’un paysan et de sa femme tiré d’un conte populaire ou le premier dit à la seconde : « Lorsque nous sommes d’accord c’est toi qui décide et lorsque nous ne sommes pas d’accord c’est moi ». D’autre part, l’indépendance que s’était assurée en pratique la CGL à l’égard du parti, et qui se traduisait par sa prédominance de fait, était revendiquée par principe par l’USI (Unione Sindacale Italiana) anarcho-syndicaliste. Chacune revendiquait son propre « apolitisme » : les agitations et les grèves étaient naturellement orientées pour l’une vers la vision politique gradualiste et légaliste du réformisme, et pour l’autre vers une conception plus « bagarreuse » mais tout aussi lointaine du marxisme que... Georges Sorel ou... Arturo Labriola.

La fraction communiste abstentionniste repoussait tant l’indépendance de fait que de principe des organisations syndicales, et il condamnait de même tant le légalisme des bonzes sociaux-démocrates que l’activisme barricadier des soi-disant syndicalistes révolutionnaires. Pour elle comme pour l’Internationale les syndicats ouvriers sont et doivent rester ouvert aux travailleurs appartenant ou pas à un parti, ne leur demandant que d’être des salariés ; les communistes ne proposent et ne provoquent de scission du fait que leurs directions sont aux mains des opportunistes ; ils proclament néanmoins ouvertement que les syndicats ne peuvent mener leur travail que lorsqu’ils sont dirigés par le parti de classe : toute autre influence les empêche non seulement de servir de moyens pour l’émancipation prolétarienne lorsque celle-ci est à l’ordre du jour, mais elle les rend inadaptés à la lutte pour les améliorations économiques immédiates et les transforme en instruments passif au service des intérêts patronaux.

Un court article dans « Il Soviet » du 11 janvier, intitulé Le communisme et les syndicats, clarifie dans les grandes lignes ces points de principe en répondant à une lettre d’Angelo Russo demandant quel jugement l’on portait sur les deux confédérations syndicales, si l’on devait militer plutôt dans l’une que dans l’autre, et si notre dénonciation du pacte d’alliance et notre lutte contre la revendication syndicale d’« apolitisme » n’impliquait pas que nous devions en sortir :

« Nous répondons pour l’instant brièvement à une question posée par A. Russo... Nous ne partageons ni les méthodes de la Confédération du travail ni celles de l’Union syndicale, et nous avons expliqué pourquoi à diverses reprises.

Au lieu de nous répéter, nous invitons A. Russo à lire sur l’« Avanti ! » du jour de l’an le texte du camarade Zinoviev sur les rapports entre parti et organisations syndicales.

Notre pensée coïncide avec les définitions théoriques que Zinoviev donne des fonctions du Parti, des Syndicats et des Soviet. Nous partageons également ses conclusions du point de vue tactique : abandon du principe de l’« égalité de droits » (au parti la direction politique, au syndicat la direction économique) pour établir la suprématie du parti sur les syndicats, et la direction par le parti communiste tant des luttes politiques que syndicales du prolétariat.

Il n’y a pas à boycotter les organisations syndicales en Italie, d’autant plus qu’aucune des deux n’est ouvertement « jaune ». Il faut, comme le propose Zinoviev, conquérir les syndicats économiques en constituant dans chacun d’eux des « groupes communistes » parmi les ouvriers organisés et les inscrits au parti convaincus que celui-ci doit prévaloir sur le syndicat [...] ».

Cette ligne, pour être suivie, présupposait la constitution d’un authentique parti de classe : ceci sera la base du développement de l’action pour la constitution du Parti communiste d’Italie après Livourne.

(…)

Prendre les usines ou prendre le pouvoir ?

(« Il Soviet », année III, nr. 7 du 22.II.1920)

Les agitations des derniers jours en Ligurie ont montré un phénomène qui se répète depuis peu avec une certaine fréquence et qui mérite d’être noté en tant que symptôme d’un état d’esprit spécial des masses travailleuses.

Les ouvriers, plutôt que d’abandonner le travail, se sont, pour ainsi dire, emparés des usines et ont cherché à les faire fonctionner pour leur propre compte ou mieux sans la présence des principaux dirigeants. Ceci veut avant tout dire que les ouvriers s’aperçoivent que la grève est une arme qui ne répond pas à tous les besoins, spécialement dans certaines conditions.

La grève économique, à travers les préjudices causés à l’ouvrier même, exerce une utile action défensive du travailleur à cause des dommages que la cessation du travail cause à l’industriel du fait de la diminution du produit du travail qui lui appartient.

Ceci dans les conditions normales de l’économie capitaliste, lorsque la concurrence avec sa relative baisse des prix oblige à un accroissement continuel de la production elle-même. Aujourd’hui les gros bonnets de l’industrie, spécialement ceux de la métallurgie, sortent d’une période exceptionnelle durant laquelle ils ont réalisés d’énormes gains avec le minimum d’efforts. Pendant la guerre l’état leur fournissait les matières premières et le charbon et était en même temps l’unique acheteur ; l’état lui-même, en militarisant les usines, pourvoyait à la rigoureuse discipline des masses ouvrières. Quelles conditions plus favorables rêver pour obtenir un bon bilan ? Ces gens ne sont plus disposés aujourd’hui à affronter les difficultés provenant du manque de charbon et de matières premières, de l’instabilité du marché et de l’agitation des masses ouvrières ; ils ne sont spécialement pas disposés à se contenter de gains modestes, dans les proportions où ils les réalisaient avant-guerre, et donc en moindre proportion.

Ils ne se préoccupent donc pas des grèves, qui ne leur déplaisent pas, même si ils protestent en parole contre l’insatisfaction excessive et les prétentions absurdes des ouvriers.

Ces derniers jours, les ouvriers ont compris, et leur action d’appropriation des usines ainsi que leur continuation du travail au lieu de la grève l’ont démontré, qu’ils ne voulaient pas arrêter le travail mais ne voulaient plus travailler comme les patrons le leur disaient. Ils ne veulent plus travailler pour le compte de ces derniers, ils ne veulent plus être exploités, ils veulent travailler pour eux-mêmes, c’est-à-dire dans le seul intérêt des ouvriers.

On doit tenir compte sérieusement de cet état d’esprit qui se développe toujours plus ; nous voudrions simplement qu’il ne se fourvoie pas dans de fausses solutions.

Il s’est dit que là où existaient des conseils d’usine ceux-ci avaient fonctionné en assumant la direction des usines et en faisant poursuivre le travail. Nous ne voudrions pas que la conviction qu’en développant l’institution des conseils d’usine il soit possible de prendre possession des fabriques, et éliminer les capitalistes, puisse s’emparer des masses. Ce serait la plus dangereuse des illusions. Les usines seront conquises par la classe des travailleurs - et non pas par les ouvriers de l’usine même, ce qui serait facile mais non communiste - seulement lorsque la classe travailleuse dans son ensemble se sera emparée du pouvoir politique. Sans cette conquête, la dissipation des illusions sera effectuée par la garde royale, les carabiniers, etc., c’est-à-dire par la machine d’oppression et de force dont dispose la bourgeoisie, son appareil politique de pouvoir.

Les continuelles et vaines tentatives de la masse travailleuse qui s’épuise quotidiennement en efforts partiels doivent être canalisées, fusionnées, organisées en un grand, unique effort qui vise directement à toucher le cœur de la bourgeoisie ennemie.

Cette fonction ne peut et ne doit être exercée que par un parti communiste, lequel ne doit avoir d’autre but, à l’heure actuelle, que celui de consacrer toute son activité à rendre toujours plus conscientes les masses travailleuses de la nécessité de cette grande action politique, qui est la seule voie par laquelle on peut directement arriver à la possession des usines, et qu’en procédant autrement on s’efforcera en vain de conquérir.

(…)

Nous avons parlé dans le chapitre précédent de l’assemblée quasi-générale (dans les limites de Turin et de la Fiat) des Commissaires d’atelier tenue le 31 octobre 1919 ; cette assemblée vota un Programme publié dans l’« Ordine Nuovo » du 8 novembre. Manifestement rédigé par Gramsci, ce programme se compose d’un préambule, d’une première partie en sept points et d’une seconde partie analytique ou Règlement général.

Le préambule reflète un aspect caractéristique de la pensée. de Gramsci ; il dit que ce programme n’est qu’une première ébauche, que le temps modèlera suivant la « réalité » : le programme « ne doit et ne devra jamais être définitif ». On évoque ensuite la distinction entre le syndicat traditionnel et le conseil d’usine, formé par les commissaires d’atelier, et on aborde une question délicate : les non-syndiqués votent pour l’élection du commissaire, mais celui-ci doit être un membre du syndicat ; ce point donnera lieu à une polémique interminable. L’assemblée votre un ordre du jour qui décide de tenir des congrès régionaux et nationaux des conseils d’usine et « d’étudier leur extension aux diverses industries » pour sortir du cadre d’origine, la Fiat.

La déclaration de principe contient des points remarquables : « Les commissaires d’usine sont les seuls et vrais représentants (économiques et politiques) de la classe prolétarienne, parce qu’ils sont élus au suffrage universel [puisque les inorganisés votent aussi] par tous les travailleurs sur le poste même de travail ».

Relevons en passant cette touchante idolâtrie du poste de travail qui, dans le salariat, est le poste d’exploitation !

On admet ensuite avec des restrictions la fonction « commerciale » des syndicats dans les tractations avec le patronat. En revanche ce sont les conseils qui :

« incarnent le pouvoir de la classe travailleuse organisée par usine, opposée à l’autorité patronale qui se manifeste dans l’usine même ; socialement ils incarnent l’action du prolétariat tout entier, solidaire dans la lutte pour la conquête du pouvoir public, pour la suppression de la propriété privée ».

Il est tout à fait conforme à la pensée de Gramsci de ne pas mentionner le parti ni l’État, ces organes unitaires pour tout le pays...

En conclusion, l’assemblée des commissaires de Turin affirme qu’elle représente « la première affirmation concrète de la Révolution Communiste en Italie ».

Nous ne suivrons pas en détail la longue partie analytique. En effet, elle est terriblement concrète, mais la réalité ultérieure n’a pas consenti à passer par là. Certains passages peuvent cependant prouver que le système des conseils est tout à fait perméable au minimalisme comme nous le craignions d’emblée et l’avons d’ailleurs démontré très tôt. Le conseil d’usine représente des intérêts ouvriers encore plus localisés et étroits que la catégorie et l’industrie qui forment la base du syndicat. Or plus un cercle est petit, plus des intérêts communs peuvent dans certaines situations y prendre le pas sur les antagonismes ; et si l’histoire du mouvement turinois est riches en luttes violentes, elle présente aussi des cas d’alliances étranges. Mentionnons seulement quelques lignes concernant les tâches du commissaire d’atelier. Il doit évidemment contrôler si les ouvriers ne sont pas mal traités, mais aussi se préoccuper :

« [...] d) de connaître de façon précise 1) la valeur du capital engagé dans son atelier ; 2) le rendement de son atelier compte tenu des frais connus ; 3) l’augmentation de rendement qu’il serait possible d’obtenir » ;

et enfin e) d’empêcher toute aliénation par les capitalistes du capital investi dans les installations de l’usine ! Mais il y a mieux : il doit :

« étudier les innovations techniques internes proposées par la Direction et ne se prononcer qu’après en avoir discuté avec ses camarades ; il doit inviter ceux-ci à les accepter si, même lorsqu’elles entraînent temporairement des dommages pour les ouvriers, elles comportent aussi des sacrifices de la part de l’industriel et s’affirment utiles au processus de la production ».

Voici donc apparaître la nouvelle idole, la production, devant qui maîtres et esclaves doivent s’incliner ! C’est au nom de ce bien suprême que le réformisme et la collaboration de classe triomphent aujourd’hui.

Cette orientation et cette méthode nouvelles (en apparence du moins) suscitèrent un enthousiasme totalement injustifié. On en vint rapidement à discuter des rapports avec les formes d’associations traditionnelles, et, dans le cadre de Turin, il sembla facile de l’emporter au sein de la section du parti et dans celle du syndicat de la métallurgie, la FIOM.

Sous le titre « Les Conseils des ouvriers approuvés par les métallurgistes turinois », l’« Avanti ! » du 3/11/1919 publie un compte rendu abrégé d’une importante assemblée de la section turinoise de la FIOM tenue le 1er novembre. L’objet des débats était la transformation des organisations syndicales, appelée par l’institution des commissaires d’atelier et des conseils d’usine qui s’était étendue au cours des mois écoulés à beaucoup d’usines turinoises. Par la suite ils apparaîtront aussi ailleurs, en Ligurie, par exemple, mais sans jamais atteindre la vitalité et l’extension de leurs homologues allemands, les Betriebsrâte, ni le caractère de masse des Shop stewards committees écossais.

A cette assemblée, Uberti présenta au nom du conseil directeur le rapport introductif, dont les points essentiels peuvent se résumer ainsi :

1) Il est nécessaire d’étudier à fond les nouveaux principes sur lesquels on veut fonder l’organisation syndicale ;

2) Les commissaires d’atelier sont apparus pour aider les commissions internes à accomplir leur tâche ;

3) La Fédération n’est pas opposée par principe à leur institution, de même qu’elle n’est pas opposée à ce que les commissions internes deviennent le véritable comité exécutif des ouvriers de l’usine ;

4) Mais le mouvement des commissaires a pris un caractère plus ambitieux ; dans une assemblée des conseils d’usine on a proposé que le comité directeur des sections syndicales soit une émanation des conseils des commissaires ;

5) Ce fait oblige l’organisation syndicale à discipliner les nouvelles institutions ;

6) Les conseils d’usine ont été formés à Turin avec l’idée, qu’il faut repousser, que le droit de vote peut être étendu aux inorganisés ;

7) L’acceptation de cette idée impliquerait la négation de la raison d’être des Fédérations et des Bourses du Travail ;

8) L’actuel conseil directeur accepte le principe des commissaires d’atelier, mais veut faire en sorte qu’ils agissent dans l’orbite syndicale ;

9) Il propose donc qu’on refuse le droit de vote aux inorganisés, et que les commissaires élisent parmi eux-mêmes les commissions internes ;

10) Quant aux organes dirigeants de la section, il propose l’élection d’un conseil général par l’ensemble des membres ;

11) Cette ligne ne peut être acceptée que par des socialistes, et non par des libertaires comme ceux qui ont avancé les propositions de transformation radicale de l’organisation.

Il y eut ensuite trois séries d’interventions, représentant trois tendances différentes.

a) La première - orateurs Scaroni et Castagno - soutenait la ligne du conseil directeur ;

b) la seconde, dite extrémiste, qui reflétait le comité exécutif des conseils d’usine déjà élus, avait pour porte-parole Garino et Boero. Sa position peut se synthétiser ainsi :

1) Une nouvelle histoire des organisations ouvrières de classe a commencé ; le mouvement des conseils n’est pas particulier à l’industrie métallurgique ; il doit s’étendre à toutes les usines ;

2) Les propositions du conseil directeur se réduisent à une modification superficielle et par le haut des organismes fédéraux. Le mouvement révolutionnaire doit favoriser le jaillissement de la volonté rénovatrice au sein des masses ;

3) Les conseils constituent les organes de la dictature du prolétariat comme dictature de toute la classe ;

4) Sous cet angle on ne peut faire aucune distinction entre organisés et inorganisés, entre cotisants et non-cotisants ;

5) L’organisation par usine est la seule qui permette de créer et de maintenir solidement l’unité de toute la classe ;

6) Les conseils sont les organes du pouvoir ouvrier, et reposent donc sur tous les ouvriers.

Comme conclusion à l’intervention Boero, on présenta la motion suivante, déjà approuvée par le comité directeur des conseils en exercice :

« Les ouvriers turinois de la FIOM, réunis en assemblée générale le 1er novembre 1919, convaincus que l’organe syndical doit être l’expression directe de la volonté des syndiqués ; que cette volonté peut seulement s’exprimer de façon organique à travers des institutions qui surgissent sur les lieux de travail ; que les conseils d’usine, tels qu’ils sont apparus à Turin dans les entreprises métallurgiques, sont la forme embryonnaire de ces nouvelles institutions ; décident d’élargir et d’intensifier l’action pour la création des conseils, qui, aussitôt en place, seront convoqués spécialement pour fixer les rapports à établir entre l’organisation syndicale et les conseils d’usine ; décident en outre que, sur la base des directives arrêtées par la section de la FIOM, on désigne provisoirement, et jusqu’à l’achèvement des travaux des conseils ouvriers, onze membres, dont cinq pour la minorité, qui formeront le comité exécutif provisoire ».

c) Le troisième courant, dit « centriste », était représenté par Caretto et Chiavazza. Tout en admettant la constitution des conseils, il préconise le refus du droit de vote aux inorganisés. Il se prononce pour une transformation partielle de l’organisation syndicale, englobant le neuf sans détruire l’ancien.

La longue discussion ne permit pas au rapporteur de répondre. On passa au vote. La majorité décida de voter d’abord la motion de gauche, qui fut adoptée à la majorité absolue.

La thèse Uberti était celle de la centrale de la FIOM et de la Confédération du Travail, d’orientation ouvertement réformiste. Boero défendait celle des communistes abstentionnistes turinois et du groupe Ordine Nuovo. Nous ne pouvons garantir l’exactitude du compte rendu de l’« Avanti ! », mais il paraît incontestable que les interventions ont sombré dans la confusion entre conseils d’usine et soviets ouvriers organes du pouvoir, confusion bien des fois dénoncée par « Il Soviet ». La motion Boero, votée à une forte majorité, nous semble par contre exempte d’erreur de principe, et n’entrave pas une clarification salutaire des méthodes organisatives. Le courant centriste reflète les idées de la direction du parti et de l’« Avanti ! », et se maintient dans l’indétermination habituelle.

En décembre, la discussion sur les conseils d’usine passe de l’assemblée syndicale de Turin à la section du parti socialiste. Mais avant de citer les textes de cette discussion, il est bon de rappeler en quels termes la Gauche avait posé la question préalablement à toute étude du programme des Conseils, en prenant sur le fameux mot d’ordre de l’unité prolétarienne puis sur celui du front unique révolutionnaire une position rigoureusement fondée sur les principes marxistes. Ces mots d’ordre devaient connaître alors comme toujours un grands succès démagogique, et un des mérites de la Gauche italienne fut de dénoncer le danger qu’ils recelaient, de mettre en garde, longtemps avant son apparition, contre la nouvelle poussée opportuniste qui risquait de se greffer sur ces erreurs, et qui s’élèvera à des sommets d’ignominie dignes du front national des partis et des classes en 1914.

Nous avons vu que Gramsci et son groupe présentaient la nouvelle forme - le conseil d’usine - comme réalisant presque automatiquement et miraculeusement l’unité de tous les prolétaires, divisés par les syndicats et les partis. Même si on reconnaissait dans cette « élégante utopie » un rêve noble et généreux, on devait répondre d’emblée qu’il cachait une erreur catastrophique. Certes, Marx a dit « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » mot d’ordre de l’internationalisme intégral qui, en 1914, fut trahi presque partout. Toutefois il a enseigné, pour qui l’a compris, qu’au cours de la lutte révolutionnaire, une partie (et pas toujours la moindre) des travailleurs de chaque région géographique peut subir l’influence persistante de la classe dominante et en arriver à se battre sous un autre drapeau que celui de la révolution. L’ordinovisme n’était, à sa naissance, qu’un nouvel utopisme, effectivement infantile, et à la fin de son évolution il a bien fait d’appeler son journal : l’« Unità ».

« Il Soviet » du 1/6/1919 avait publié un article intitulé « L’erreur de l’unité prolétarienne. Polémique sur plusieurs fronts », qui mène la lutte dans deux directions, en combattant l’unité avec la direction des syndicats réformistes aussi bien qu’avec celle des syndicats anarchisants. Un second article du 15/6, « Le ’Front unique révolutionnaire’ ? », s’oppose à la fusion et même au « bloc » avec ces deux tendances ou écoles politiques, et énonce comme principe que les marxistes révolutionnaires devront, par nécessité historique, lutter seuls, précisément pour que ce soit eux qui parviennent à dirige l’émancipation prolétarienne.

Le premier de ces articles assimile la proposition de fusion syndicale à celle d’un bloc purement politique, naguère préconisé par certains :

« Un regroupement des forces syndicales du prolétariat par dessus les dissensions politiques serait dépourvu de toute efficacité révolutionnaire, parce que la dynamique de la révolution sociale déborde les limites du syndicat professionnel. Les crises de développement de la société, qu’elles se présentent sous forme évolutive ou révolutionnaire, ont pour acteurs les partis politiques dans lesquels se reflètent les classes sociales. Dans les organismes syndicaux, par contre, ne se reflètent que les catégories professionnelles. L’homme participe à la vie sociale dans des limites bien plus larges que celles de son activité professionnelle, et même ses rapports strictement économiques ne se bornent pas à sa position de producteur, mais s’étendent à ses activités de consommateur, directement intéressé par toutes les autres branches de la production et de l’administration sociales. Dans les moments de convulsion sociale en particulier, l’homme fait valoir ses intérêts par l’action politique, en tant que membre d’une classe sociale et non d’une catégorie de producteurs.

La classe ne doit pas être considérée comme un simple agrégat de catégories productrices, mais comme un ensemble homogène d’êtres humains dont les conditions de vie économiques présentent des analogies fondamentales. Le prolétaire n’est pas le producteur qui exerce tel ou tel métier, mais l’individu caractérisé par le fait qu’il ne possède aucun moyen de production et a besoin de vendre son activité pour vivre. Il se peut qu’un ouvrier, normalement organisé dans sa catégorie, soit en même temps un petit propriétaire agraire ou capitaliste ; celui-là ne serait plus un membre de la classe prolétarienne. Ce cas est plus fréquent qu’on ne le croit ».

L’article souligne ensuite que dans les révolutions prolétariennes en cours, c’est le parti politique révolutionnaire qui, en battant tous les autres, même « ouvriers », a formé le gouvernement de la révolution et l’a consolidé ensuite par une nouvelle forme de représentation des masses travailleuses.

« Les documents sur les constitutions des républiques socialistes montrent que cette représentation ne repose pas sur le syndicat, la catégorie professionnelle, l’usine, comme nombre de gens s’obstinent à le rabâcher, mais bien sur les circonscriptions territoriales, qui élisent leurs délégués indépendamment de la profession des électeurs et des élus. Dans la nouvelle disposition économique, la propriété et l’administration de l’économie passent à la collectivité, et non aux catégories productrices ».

On mentionne que les syndicats disposent moins librement de leurs usines que les coopératives de producteurs en régime capitaliste, et on signale qu’en principe celles-ci aussi sont socialisées en Russie :

« La caractéristique du régime, des soviets n’est donc pas d’être un gouvernement des catégories ouvrières [comme on le croyait couramment à l’époque - NdR], mais un gouvernement de la classe ouvrière, dont les membres ont l’exclusivité des droits politiques refusés par contre aux bourgeois. L’ouvrier qui est en même temps un petit propriétaire ou un petit rentier ne serait pas électeur. Ce concept du gouvernement de classe, de la dictature du prolétariat, est la clé de voûte de toute la vision marxiste du processus révolutionnaire ».

L’article conclut en rappelant qu’une unité syndicale prolétarienne signifierait un bloc entre tendances politiques divergentes, et aurait donc un caractère négatif :

« C’est précisément dans la période révolutionnaire que les différences de programme ne peuvent et ne doivent pas être dépassées par des coïncidences momentanées dans certains mots d’ordre ».

Dans l’article du 15 juin 1919, la formule du front unique révolutionnaire, contre laquelle la Gauche luttera tout au long des années suivantes, est saluée avec toute la méfiance qu’elle mérite :

« Nous ne croyons pas que ce nouveau « front unique » ait davantage de raisons d’être ni davantage de succès que celui des... alliés [de la Première Guerre mondiale] qui n’a pas rapproché d’une heure la défaite de l’Allemagne et l’a peut-être retardée, et n’a pas empêché au lendemain de la victoire l’éclatement de conflits entre les vainqueurs [...].L’idée de s’associer dans l’action en faisant abstraction de la différence de programme est un lieu commun qui jouit d’une grande faveur, surtout s’il est combiné avec les déclamations habituelles contre les théoriciens, mais c’est en fait un thème démagogique de la pire espèce, susceptible d’apporter dans l’action une plus grande confusion mais non une plus grande efficacité [...]. Ce qui importe pour le triomphe de la classe travailleuse, pour éliminer au mieux tous les éléments négatifs qui pourraient l’entraver, c’est la centralisation des forces prolétariennes en un parti politique dont le programme et l’orientation tactique ne présentent pas de contradictions avec le développement historique effectif de la lutte ».

L’article développe ensuite la critique des méthodes réformistes et anarcho-syndicalistes, qu’il ramène à des utopies anti-marxistes, et conclut :

« La solution du problème : comment donner la plus grande efficacité à l’action du prolétariat (c’est-à-dire hâter la chute de la bourgeoisie et aussi rendre impossible l’échec du nouveau régime), nous ne la voyons pas dans la création d’un bloc de courants qui se prétendent révolutionnaires, mais dans la formation d’un mouvement homogène qui avance un programme précis, concret et réalisable dans toutes ses phases successives - car nous ne sommes disposés à reconnaître comme révolutionnaire qu’un programme qui répond à cette exigence ».

Nous aussi, nous utilisons - ici comme en d’autres occasions - l’adjectif dont on a tant abusé : concret ; une phrase précédant cette citation explique dans quel sens il faut l’entendre :

« Il s’agit d’un problème théorique, c’est-à-dire d’un très important problème pratique de demain ».

Ces rappels permettent de comprendre les débats dans la section turinoise du parti socialiste. Les militants appartenant au courant de « Il Soviet » participaient en nombre à ces débats, mais ils étaient eux aussi un peu obnubilés par la mirobolante recette des conseils d’usine, d’autant plus que, dans la grève de protestation des 2 et 3 décembre contre les événements de Montecitorio ces conseils s’étaient montrés relativement influents, surtout à Turin. On peut lire maintenant le compte rendu publié par l’« Avanti ! » du 14/12/1919 :

« L’assemblée de la section socialiste de Turin a voté sur la question des conseils d’usine des « thèses » qui visent à démontrer que :

1) Comparé au syndicat, le conseil d’usine est un organisme original, parce que dans ce conseil l’ouvrier se considère lui-même comme un producteur, nécessairement inséré dans le processus technique du travail et dans l’ensemble des fonctions productives qui, en un certain sens, sont indépendants du mode d’appropriation privé de la richesse produite - alors que dans le syndicat l’ouvrier est constamment conduit à se considérer seulement comme un salarié, et à voir dans son travail non un moment de la production au une source de souveraineté et de pouvoir, mais simplement un moyen de gagner sa vie.

2) Par conséquent on peut considérer le conseil d’usine comme la cellule de la société communiste, fondée sur la souveraineté du travail et organisée non selon des délimitations territoriales, linguistiques, militaires ou religieuses, mais suivant les distinctions de la productivité et du cadre de travail ; on peut le considérer comme l’instrument idoine pour transformer la psychologie et les habitudes des masses populaires et rapprocher ainsi l’avènement du communisme intégral.

3) Le Conseil d’usine tel qu’il est apparu à Turin représente la réalisation historique des institutions prolétariennes pré-révolutionnaires souhaitées par le congrès socialiste de Bologne ».

Dans l’« Ordine Nuovo » du 20/12/1919 on trouve un texte différent :

« Motion approuvée à l’unanimité par la section turinoise sur proposition de la commission exécutive :

La masse des travailleurs manuels et intellectuels qui votent pour le parti socialiste a manifesté sa volonté de voir s’instaurer le pouvoir des travailleurs, de voir créer l’État des ouvriers et paysans. Ce pouvoir ne peut pas être une émanation du Parlement, il ne peut émaner que d’un appareil étatique fondé - dans tous ses ordres : législatif, judiciaire, exécutif (bureaucratique) - sur un système de conseils des travailleurs manuels et intellectuels surgissant sur les lieux mêmes de la production, et donc à même de contrôler 1) le processus de la production et d’échange ; 2) les instruments de production et d’échange ; 3) la discipline du travail et le gouvernement industriel. Un pouvoir socialiste qui serait purement politique et ne s’enracinerait pas fortement dans un contrôle énergique et un pouvoir économique de fer, exercé directement par la classe ouvrière et paysanne avec ses moyens et à travers ses organisations sur les lieux mêmes de la production industrielle et agricole, se transformerait à brève échéance en une farce tragique, au cours de laquelle la puissance de la classe laborieuse et du parti socialiste serait écrasée par la puissance économique de la classe des exploiteurs capitalistes.

Ceci étant, la section socialiste turinoise propose à ses adhérents de discuter et de définir ces problèmes, extrêmement actuels :

1) Quelles sont les meilleures modalités et formes pour encadrer - en totalité - les masses travailleuses dans un système de conseils d’usine, d’entreprise agricole, de village, de mine, de laboratoire, de bureau, de chantier adhérant au processus de travail et de production, de telle sorte que de la masse émerge une hiérarchie de fonctions qui reproduise la forme de la hiérarchie industrielle capitaliste jusqu’à son sommet, l’État et le gouvernement, pour remplacer celui-ci et réaliser organiquement le gouvernement économique-politique des producteurs.

2) Comment obtenir que dans cet appareil de représentation directe des travailleurs les charges soient confiées aux travailleurs socialistes, adeptes ou sympathisants de la tactique et des buts de la IIIème Internationale.

3) Comment peut-on obtenir que les syndicats ouvriers deviennent des syndicats d’industrie, c’est-à-dire qu’ils englobent tous les travailleurs (manuels, techniques et intellectuels) d’une branche d’industrie donnée, et puissent devenir les centres organisatifs du contrôle que les travailleurs exercent directement sur les lieux de production ».

Il est impossible de reconstituer la discussion dont sont sortis ces deux textes. S’agissait-il seulement d’un accord entre la gauche abstentionniste et le groupe Gramsci, ou bien comme l’unanimité le donne à penser, les réformistes s’y associèrent-ils aussi ? Ces deux textes traduisent en tout cas une grande confusion d’idées. Elle tient à un ouvriérisme et un économisme excessifs, mais aussi à l’importante influence que le groupe des intellectuels petit-bourgeois de la revue exerçait sur la masse des militants, et à laquelle contribuait certainement l’activité énergique et la bonne culture générale (malheureusement peu classiste et encore moins marxiste) des rédacteurs, coiffés par un trio dans lequel des dissensions éclateront bientôt Gramsci, Terracini et Tasca.

Nous nous limiterons à quelques remarques. L’erreur fondamentale est de croire que l’ouvrir pris sur le lieu de travail au lieu de la Bourse du Travail ou de la section du parti se considère comme un producteur et non comme un salarié ou un simple citoyen. Il est bien évident que dans les syndicats dominés par les réformistes, comme dans le parti dominé par eux et les maximalistes, qui sont encore plus confus, le militant n’était pas amené à se sentir un révolutionnaire, mais seulement à tendre à améliorer sa situation de salarié, par quelques sous supplémentaires, et de citoyen, par quelques réformettes bourgeoises. Il fallait une longue lutte pour sortir de cette dégénérescence jaune du syndicat et du parti, une lutte qui avait commencé depuis des décennies avec l’arme théorique de la critique, et qui devait se conclure par la critique sanglante des armes. Mais jouer la comédie dégoûtante de la concrétomanie, prétendre escamoter ce douloureux processus grâce au mot creux de producteur, c’était tomber dans l’abstraction la plus lamentable. Certes, les marxistes révolutionnaires ont détruit l’illusion bourgeoise selon laquelle l’esclave économique est émancipé dès lors qu’il est citoyen et électeur, et la justice sauve dès lors que le serf est devenu salarié. Avant le capitalisme, certaines catégories qui disposaient en partie de leurs moyens de production et de leurs produits (les artisans, les paysans propriétaires) pouvaient figurer le producteur idéal. Mais comment des socialistes pourraient-ils ériger le producteur en idéal ? Comment y aurait-il un producteur qui ne soit pas un salarié et un citoyen de l’État bourgeois tant que celui-ci ne sera pas tombé sous les coups de la lutte armée, et que l’économie ne se sera pas dépouillée des formes mercantiles, monétaires, d’entreprise ?

En quel sens l’ouvrier d’usine (de bagne, dit Marx) est-il un producteur, lui qui participe à un processus qui aboutit à un produit tout entier détenu par le capital (serait-ce d’État) et qui sera échangé par le non-producteur contre de l’argent, dont le travailleur recevra une petite partie ? Ce dernier est, en tant que producteur, un esclave non émancipé, parce qu’il produit des marchandises. Quand il n’en produira plus, tout le réseau du processus de production, c’est-à-dire des entreprises autonomes, sera depuis longtemps anéanti, et il ne restera plus trace de la classification des lieux de production telle qu’elle se présente aujourd’hui. Le salarié ne cédera pas la place au producteur cher à Proudhon, mais à l’homme !

Cette évolution historique demandera beaucoup de temps, et l’acte révolutionnaire en jettera seulement la base. Celle-ci n’est pas économique, mais politique ; non pas locale, mais centrale ; elle ne naît pas d’une nouvelle forme adhérant à l’infâme forme capitaliste, mais d’une force armée qui a vaincu la force bourgeoise dans la guerre civile. Voilà ce qui passe avant tout, voilà ce qui est urgent, voilà la nouveauté à réaliser, le seul problème pratique et concret. Quant au système ordinoviste, sa nouveauté n’était que le vieux travaillisme et la vision immédiatiste, banale et tronquée, de la lutte de classe.

Abandonnons à leur sort les thèmes fameux et malheureux de « gouvernement industriel » et de « pouvoir économique ». Quelques mois plus tard Togliatti se mettra à écrire dans la brillante revue. Dans chacun de ses articles, les adjectifs nouveau et concret (signifiant respectivement révisionniste et immédiatiste) reviennent des dizaines de fois, tout comme dans les écrits « classiques » du « chef bien-aimé » du PCI. À ses yeux, même la double définition du conseil d’usine, comme économique et politique, est une concession. Il faut, selon lui, éviter :

« de rappeler continuellement Ic caractère politique des nouveaux organismes, de dire que leur but devrait être de préparer la révolution en élaborant des projets et mesures « révolutionnaires » tendant à culminer dans l’action révolutionnaire directe : l’insurrection ». Pour Togliatti, « ce qui, sans qu’il le considère comme tel, est révolutionnaire, c’est l’acte de l’ouvrier qui élit un chef et lui obéit volontairement, ce qui est révolutionnaire c’est l’organisation qui surgit sur le lieu de travail, au contact des organes de l’économie patronale ».

Donnons acte à Togliatti qu’il tiendra dans le second après-guerre ses promesses de 1919. Cependant les nouveautés qu’il découvrait alors à chaque pas était déjà des vieilleries. L’erreur de base de l’ordinovisme, Marx l’avait indiqué d’avance en 1847, lorsque, dans « Misère de la Philosophie », il a enterré avec Proudhon tous ses épigones à venir. La dernière page, enflammée, annonce le « Manifeste » et en éclaire la formule fondamentale : constitution du prolétariat en classe, donc en parti politique.

Dans sa préface de 1884 à « Misère de la Philosophie », Engels montre que Marx y avait déjà réglé son compte au père du réactionnaire socialisme d’État prussien, Rodbertus. Mais à combien d’autres immédiatistes aussi qui, depuis cent vingt-cinq ans, rabâchent imperturbablement les mêmes nouveautés ! Parlant des organisations économiques, il montre qu’à un certain moment elles prennent un caractère politique :

« Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique ».

Que le lecteur lise cette page jusqu’au bout, jusqu’à sa conclusion bien connue : Le combat ou la mort ! Il trouvera aisément le fin mot de l’ordinovisme turinois : une grande poussée, effectivement spontanée, fut déviée en direction du mouvement des conseils. Avec quel résultat ?

Conformément à la doctrine de Togliatti, les ouvriers turinois, dans leurs luttes glorieuses et héroïques, n’ont pas été organisés pour eux-mêmes, mais pour le capital. Le parti révolutionnaire de classe a fait une fin misérable : organisant les travailleurs de Turin en adhérence étroite avec le processus productif, Togliatti ne pouvait les constituer en classe pour eux-mêmes et pour la révolution italienne et mondiale. Cette nouveauté datait de 1847. Il les a constitués en classe pour la Fiat.

Voyons maintenant quelques autres aspects des informations publiées par l’édition turinoise de « l’Avanti ! ». La discussion dans la section turinoise du Parti socialiste avait eu lieu le 11 décembre 1919.

Dans son numéro du 12, le journal en fit un commentaire assez juste, affirmant que le désaccord qui était apparu sur les conceptions et les méthodes ne traduisait pas un conflit entre des ailes divergentes du prolétariat, mais entre les masses travailleuses et les fonctionnaires réformistes des syndicats et de la Bourse du Travail. Passant outre aux inquiétudes de la droite qui craignait pour son autorité, l’assemblée avait approuvé la motion de Tasca et Togliatti, qui disait :

« La section socialiste de Turin, ayant pris connaissance de la motion de la commission exécutive, considère qu’il est urgent que toutes les formes d’activité socialiste et prolétarienne concourent à préparer la conquête du pouvoir ; considère que dans le domaine économique cette conquête se prépare en organisant tous les producteurs dans une forme qui adhère au processus de production, de façon à rendre possible l’organisation communiste du travail ; donne mandat au Comité, d’étude de s’inspirer de ces principes, de se préoccuper surtout de préciser et de régler les rapports qui doivent s’établir entre les Conseils d’usine et les Organisations de résistance pour éviter les conflits de compétence et pour que l’organisation actuelle loin de s’affaiblir, augmente son prestige aux yeux des masses ».

La section se contenta d’approuver la liste des membres du Comité d’étude. Le texte montre que la formulation et les principes avancés par le groupe des intellectuels déforme la position généreuse et juste des camarades ouvriers. On oubliait tout simplement que la conquête du pouvoir est un fait politique qui se déroule sur le terrain politique ; que les mesures économiques seront imposées par l’intervention de la nouvelle puissance étatique, celle que le prolétariat instaurera par sa dictature ; qu’il est tout à fait illusoire de s’y préparer dans une forme qui adhère au processus de production actuel, parce qu’il s’agit là d’une adhérence à la machine de production capitaliste, qui ne prépare donc pas à la lutte, mais à la collaboration de classe

Le 14 décembre 1919 se tient le congrès de la Bourse du Travail de Turin . Nous citons d’après l’édition turinoise de « l’Avanti ! » quelques passages intéressants du discours qu’y a prononcé Umberto Terracini au nom de la section du parti :

« Terracini déclare que la motion [Tasca-Togliatti] approuvée la section socialiste laisse chaque individu libre d’agir suivant ses idées, mais oblige la commission exécutive à travailler dans le sens de la création des Conseils [...]. Le Conseil n’a pas une fonction syndicale [...]. La question, aujourd’hui, c’est la réalisation de Conseils qui embrassent tous les producteurs [...]. On a dit que les Conseils veulent mettre en vigueur le système Taylor. C’est vrai en un certain sens. Les Conseils n’ont pas tort de propager l’idée qu’il faut produire davantage et améliorer la production, étant donné qu’ils veulent préparer l’avènement de la société communiste. Etre révolutionnaire ne veut pas dire être contre la production. La révolution doit avoir lieu sur le lieu de la production. Cela ne peut être accompli que par les Conseils d’usine, et non par les syndicats, qui sont et vivent loin de l’usine. En conclusion, de même qu’il existe des organes de lutte économique et politique, les Conseils des ouvriers, paysans, employés, ont été désignés par Lénine au Congrès de Bologne, et plus modestement par la section de Turin, comme étant ces organes du pouvoir ».

Il est significatif que, d’après le même compte rendu, Boero, après avoir affirmé très justement qu’il faut être « pour la révolution accomplie par tout le prolétariat », cède ensuite à la mode dominante en déclarant que « le mouvement des Conseils est voulu par l’histoire ».

L’erreur fondamentale consistait, comme d’habitude, à confondre l’appareil de pouvoir invoqué par Lénine et constitué en Russie par les soviets, avec le réseau des conseils d’usine. Gramsci et les autres Turinois, ainsi malheureusement que beaucoup de bons ouvriers de la fraction abstentionniste, commettaient une double erreur. En réalité, dans la Russie révolutionnaire le réseau du pouvoir n’était pas fondé sur les comités d’usine ; mais c’était une erreur de principe, bien plus grave, de penser que ce réseau (même généralisé à toute l’Italie, comme le demandaient Boero et d’autres) pouvait avoir un effet miraculeux alors que la bourgeoisie, son État militarisé comme son parlement démocratique, était encore au pouvoir.

Un point délicat évoqué par Terracini mérite d’être développé. On peut effectivement se demander si dans l’économie communiste la production sera plus intense que dans l’économie actuelle. La réponse marxiste ne fait pas de doute : l’augmentation de la productivité du travail social dans une production rationnellement développée ira de pair avec une diminution énorme de la peine, de l’effort et de la durée du travail. Mais c’est tout autre chose de dire que des communistes révolutionnaires, qui conduisent la lutte de classe pour abattre l’État bourgeois, doivent dès à présent revendiquer une augmentation de la production. Marx a établi que tant que l’économie n’aura pas atteint une forme non-mercantile et non-monétaire, ce qui nécessitera des décennies après l’instauration de la dictature prolétarienne, la production ne peut augmenter que si l’exploitation du travail augmente. Avant la prise du pouvoir, il n’y a qu’une possibilité : la lutte de classe révolutionnaire aura pour effet de saboter la production - et de mettre en pièces le rêve productiviste des bourgeois et de toutes les crapules petites-bourgeoises. L’histoire a montré que, partant de la géniale idée turinoise de se mêler de la gestion de Fiat pour qu’elle produise davantage de voitures et que les ouvriers aient quelques misérables centimes de plus, on aboutit à l’infecte situation actuelle, où les « représentants » du prolétariat prônent sans vergogne l’accroissement de la production nationale annuelle et en arrivent à être complices d’une augmentation du chômage et d’une baisse du salaire réel.

Une autre erreur de perspective commune à tous les dirigeants turinois de l’époque était de fermer les yeux sur la nécessité d’exclure du parti la droite réformiste et contre-révolutionnaire, et de croire que Lénine avait recommandé au parti socialiste du Congrès de Bologne de constituer des conseils d’usine. Ceci, alors que cette droite dominait non seulement le groupe parlementaire, mais aussi la Confédération du Travail qui, par ses porte-parole turinois, s’alarmait même devant l’inoffensif mouvement des Conseils ; et que cette droite trouvait son appui le plus solide dans l’opportunisme centriste des Serrati et Cie, qui la revalorisaient même sous prétexte de réagir contre les velléités anarchisantes et décentralisatrices du noyau « conseilliste ».

La vision conseilliste, qui présente les formes de la nouvelle société comme adhérant immédiatement au réseau productif caractéristique du capitalisme, Gramsci l’a incontestablement défendue des ongles et du bec, posant ainsi l’identité : socialisme = société de libres producteurs, de même que les « socialistes des conseils » hollandais d’obédience proudhonienne opposeront au « socialisme d’État » l’« association des producteurs - et... consommateurs - libres et égaux ». On le voit particulièrement bien dans ses articles sur les syndicats d’octobre et novembre 1919. Dans le premier, « Syndicats et conseils » (11/10/1919), on lit :

« La dictature prolétarienne ne peut s’incarner que dans un type d’organisation spécifique de l’activité propre des producteurs et non des salariés, esclaves du capital. Le Conseil d’usine est la cellule primaire de cette organisation. Puisque dans le Conseil toutes les branches du travail sont représentées, proportionnellement [ !] à la contribution de chaque métier et de chaque branche à l’élaboration de l’objet que l’usine produit pour la collectivité [comme si le système capitaliste ne produisait des objets dotés d’une valeur d’usage uniquement parce qu’ils portent une valeur d’échange !], il est une institution de classe, une institution sociale [ ?]. Sa raison d’être réside dans le travail, dans la production industrielle, c’est-à-dire dans un fait permanent [identique dans toutes les sociétés ?], et non dans le salariat, dans la division en classes, c’est-à-dire dans un fait transitoire qu’il s’agit précisément de dépasser [...]. Le Conseil d’usine est le modèle de l’État prolétarien [...]. Même le plus ignorant et le plus arriéré des ouvriers [comme si c’était la même chose : un analphabète peut être, d’instinct, politiquement avancé et révolutionnaire, tandis qu’un ouvrier arriéré reste porteur de l’idéologie bourgeoise même s’il est hautement qualifié !], même le plus vaniteux et le plus « cultivé » des ingénieurs finit par se convaincre de cette vérité par les expériences d’organisation de l’usine : tous finissent par acquérir une conscience communiste, par comprendre quel grand pas en avant l’économie communiste représente par rapport à l’économie capitaliste [...]. La solidarité ouvrière, qui dans le syndicat se développe dans la lutte contre le capitalisme, à travers les souffrances et les sacrifices, est positive dans le Conseil, permanente et présente dans le plus infime élément de la production industrielle ; elle est contenue dans la conscience joyeuse [« la révolution est une fête » diront les situationnistes de mai 68, qui prétendaient eux aussi éviter la « souffrance » et les « sacrifices » !] d’être un tout organique, un système homogène et compact qui travaille utilement, produit de façon désintéressée la richesse sociale [en plein mercantilisme !], affirme sa souveraineté, réalise son pouvoir et sa liberté créatrice d’histoire [expression typiquement inspirée de Croce] ».

Dans l’article « Les syndicats et la dictature » (25/10/1919), il explique l’effondrement sanglant de la République hongroise des Conseils avant tout par le fait, que :

« dans le Soviet hongrois, les syndicats se sont abstenus de tout travail créateur [...] parce que la fonction pour laquelle le syndicat s’était développé jusqu’à la dictature était inhérente à la domination de la classe bourgeoise, et que les fonctionnaires n’avaient pas une capacité technique industrielle [mais] une psychologie de corps absolument opposée à la psychologie des ouvriers, et ont fini par prendre, face à la masse ouvrière, la même position que la bureaucratie gouvernementale par rapport à l’État parlementaire : c’est la bureaucratie qui règne et qui gouverne ».

Il en est ainsi, nous répète l’article « Syndicalisme et Conseils » du 8/11, parce que :

« Le syndicalisme organise les ouvriers non comme producteurs, mais comme salariés » alors que « l’ouvrier ne peut se saisir lui-même comme producteur que s’il se saisit lui-même comme partie indissociable de tout le système de travail qui se condense dans l’objet fabriqué, s’il vit l’unité du processus industriel, qui demande la collaboration du manœuvre, de l’ouvrier qualifié, de l’employé d’administration, de l’ingénieur, du directeur technique [...]. Alors l’ouvrier est producteur, parce qu’il a acquis la conscience de sa fonction dans le processus productif à tous ses stades, de l’usine à la nation, au monde ; alors il perçoit sa classe, et devient communiste, parce que la propriété privée n’est pas fonction de la production [alors que le socialisme l’est, bien sûr !], et devient révolutionnaire parce qu’il voit le capitaliste, le propriétaire privé [et s’il s’agit d’une société anonyme nationalisée ?] comme un poids mort, une charge qu’il faut éliminer. Alors il conçoit « l’État », il conçoit l’organisation complexe de la société, parce qu’elle n’est que la forme du gigantesque appareil de production qui reflète [...] la vie de l’usine, qui représente l’ensemble complexe, harmonisé et hiérarchisé, des conditions nécessaires pour que son industrie, son usine, sa personnalité de producteur vivent et se développent ».

A quel point cette conception est foncièrement opposée au marxisme, quelques passages des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 suffiront à le montrer :

« L’ouvrier s’aliène dans son objet, et cette aliénation s’exprime selon les lois de l’économie politique : plus l’ouvrier produit, moins il a à consommer ; plus il crée de valeurs, plus il perd en valeur et en dignité ; plus son produit a de forme, plus l’ouvrier est difforme ; plus son objet est civilisé, plus l’ouvrier est barbare ; plus le travail est puissant, plus l’ouvrier est impuissant ; plus le travail est devenu intelligent, plus l’ouvrier est devenu inintelligent et esclave de la nature [...] Or, l’aliénation n’apparaît pas seulement dans le résultat, mais aussi dans l’acte de la production, à l’intérieur de l’activité productrice elle-même. [...] L’aliénation de l’objet du travail n’est que le résumé de l’aliénation, de la dépossession, dans l’activité du travail elle-même. [...] Le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son être ; que, dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie ; qu’il ne s’y sent pas satisfait, mais malheureux ; qu’il n’y déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être à soi qu’en dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il n’est pas lui, [il] n’a de spontanéité que dans ses fonctions animales : le manger, le boire et la procréation, peut-être encore dans l’habitat, la parure, etc. ; et [... 1, dans ses fonctions humaines, il ne se sent plus qu’animalité : ce qui est animal devient humain, et ce qui est humain devient animal. Sans doute, manger, boire, procréer, etc., sont aussi des fonctions authentiquement humaines. Toutefois, séparées de l’ensemble des activités humaines, érigées en fins dernières et exclusives, ce ne sont plus que des fonctions animales [...]. L’activité libre, consciente est le caractère générique de l’homme. La vie elle-même apparaît comme simple moyen de vivre » (Marx, Œuvres, t. 2, pp. 59-63, « Pléiade »).

Certes, le travail est aussi une école « rude mais qui trempe » (« La Sainte Famille »), dans la mesure où il. dépouille le prolétariat de tout reste d’autonomie individuelle, des satisfactions micro-productives, et lui indique « son but et son action historiques » - dans la mesure où le prolétariat parvient à se poser en « parti destructeur », grâce (précisera Marx dans mille passages) à son, organisation politique préalable, conditionnée par la lutte de classe,,et en même temps condition pour que cette lutte s’affirme pleinement comme telle, pour qu’elle prenne tout son sens politique d’affrontement entre la tendance conservatrice et la tendance révolutionnaire, engendrées toutes deux par le capitalisme indépendamment des volontés individuelles ou collectives. C’est en ce sens que Lénine, le plus tenace adversaire de la « prise de conscience » du prolétariat « dans l’usine », souligne aussi dans « Que Faire ? » que l’organisation industrielle du travail a un rôle formateur et contribue à la discipline révolutionnaire - à condition que de l’extérieur de l’usine et du rapport économique entre bourgeoisie et prolétariat, de l’extérieur de la lutte revendicative, la conscience communiste soit importée par le parti, dépositaire du programme, dans l’avant-garde ouvrière. En puissant dialecticien Lénine dénonce ainsi la double faute de l’opportunisme immédiatiste commise par les mencheviks et les conciliateurs : ouvriérisme anarchisant, réformisme éducationniste et intellectualiste.

Un « esprit de parti » superficiel et mystificateur (et le « parti » était alors un vrai cirque) qui cache mal un démocratisme vulgaire se manifeste dans l’article « Le problème du pouvoir » (29/11/1919) :

« Le problème concret immédiat [concrétisme plus immédiatisme !] du Parti socialiste [...], c’est le problème du pouvoir, le problème des modalités et des formes qui permettent d’organiser toute la masse des travailleurs italiens en une hiérarchie qui culmine organiquement dans le Parti ; c’est le problème de la construction d’un appareil étatique qui, à l’intérieur, fonctionne démocratiquement, c’est-à-dire garantisse à toutes les tendances anti-capitalistes la liberté et la possibilité de devenir des partis du gouvernement prolétarien [mais que devient alors la « hiérarchie qui culmine organiquement dans le Parti » ?], et qui, à l’extérieur, soit une machine implacable écrasant les organes du pouvoir industriel et politique du capitalisme. Il y a la grande masse du peuple travailleur italien [brillante découverte, ô combien « concrète » !]. Aujourd’hui, il se divise politiquement en deux tendances dominantes : les socialistes marxistes et les socialistes catholiques [mais oui, le « dialogue avec les catholiques » est lui aussi un legs ordinoviste ; et nous avons vu plus haut les tendresses gramsciennes pour les Vendées et les religieuses... socialistes !] ; ensuite, en un grand nombre de tendances secondaires : les anarcho-syndicalistes, les anciens combattants démocrates-sociaux, et les divers regroupements locaux [par exemple, le Parti d’action sarde] à tendance révolutionnaire. Cette masse représente plus de vingt-cinq millions de personnes, c’est-à-dire une base stable et sûre [ !] de l’appareil prolétarien [...]. Pour les révolutionnaires, le plus grand problème concret du moment présent est le suivant :

1) fixer la grande masse du peuple travailleur dans une configuration sociale qui adhère au processus de la production industrielle et agricole (constitution de Conseils d’usine et de village avec droit de vote pour tous les travailleurs) ;

2) obtenir que dans les Conseils la majorité soit représentée par les camarades du Parti ou des organisations ouvrières, et par des camarades sympathisants, mais sans exclure que, dans les premiers moments d’incertitude et d’immaturité, elle puisse tomber passagèrement aux mains de « populaires », de syndicalistes anarchistes, de réformistes, pourvu qu’ils soient des travailleurs élus sur leur lieu de travail et qu’ils adhèrent à l’État ouvrier ».

Un article du 27 décembre, « Le parti et la révolution », montre que l’ordinovisme repousse la dictature du parti même sous la forme émasculée et creuse revendiquée par les maximalistes ou par un champion du réformisme et du social-chauvinisme comme Léon Blum. Il dénonce en effet :

« le mythe révolutionnaire, dans lequel l’instauration du pouvoir prolétarien est conçue comme une dictature du système des sections du Parti socialiste »,

ce qu’il identifie avec la méthode... de la social-démocratie allemande et de Noske, et à quoi il oppose une conception selon laquelle :

« Le Parti exerce la plus efficace des dictatures, celle qui naît du prestige, de l’acceptation consciente et spontanée d’une autorité reconnue indispensable à la réussite de l’œuvre entreprise. Malheur, si par suite d’une conception sectaire du rôle du Parti dans la révolution, on prétend matérialiser cette hiérarchie [mais une hiérarchie non matérialisée est purement imaginaire !], on prétend figer dans des formes mécaniques de pouvoir immédiat [ ?] l’appareil de gouvernement des masses en mouvement, on prétend enserrer le processus révolutionnaire dans la forme du Parti ; on réussira ainsi à dévier [ ? !] une parties des hommes, on réussira à « dominer » l’histoire, mais le processus révolutionnaire réel échappera au contrôle et à l’influence du Parti, devenue inconsciemment un organisme conservateur ».

Dans un « Message aux travailleurs occidentaux » remis le 10 juin 1920 à Miss Bonfield, déléguée du Labour Party, l’anarcho-chauvin Kropotkine dira en singeant Kautsky :

« La révolution russe - continuatrice des deux grandes révolutions anglaise et française - s’efforce de progresser au-delà du point où la France s’est arrêtée lorsqu’elle a buté sur la notion de l’égalité de fait, c’est-à-dire de l’égalité économique. Malheureusement, cette tentative a été entreprise en Russie sous la dictature fortement centralisée d’un parti, celui des bolcheviks. La même tentative avait été faite par Babeuf et ses partisans, tentative centraliste et jacobine. Je dois avouer franchement qu’à mon avis, cette tentative d’édifier une république communiste sur des bases étatistes fortement centralisées, sous la loi d’airain de la dictature d’un parti, doit mener à un formidable fiasco. La Russie nous montre comment il ne faut pas imposer le communisme, même à une population lasse de l’ancien régime et impuissante à opposer une résistance active aux expériences des nouveaux gouvernants.

L’idée des soviets ou conseils ouvriers et paysans, déjà avancée pendant la tentative révolutionnaire de 1905 et spontanément réalisée en 1917, fut une idée merveilleuse. Le fait même que ces Conseils doivent contrôler la vie politique et économique du pays implique qu’ils doivent être composés de tous ceux qui participent personnellement à la production de la richesse nationale. Mais tant qu’un pays est soumis à la dictature d’un parti, les Conseils des ouvriers et paysans perdent évidemment toute signification. [Trotski démontre à l’inverse que c’est seulement alors que les soviets acquièrent leur signification d’organes du pouvoir prolétarien]. Leur fonction se réduit au rôle passif joué dans le passé par les États Généraux ou les Parlements, convoqués par le monarque et obligés d’affronter un Conseil de la Couronne tout puissant [...]. L’immense travail de reconstruction exigé par une révolution sociale ne peut être accompli par un gouvernement central, même si, pour guider ce travail, il disposait de quelque chose de plus substantiel que quelques brochures socialistes [c’est ainsi que Kropotkine définit le programme communiste, du Manifeste au Capital !] ou anarchistes. Il demande la connaissance, la compréhension et la collaboration volontaire d’une masse de forces locales et spécialisées, qui peuvent vaincre les difficultés que présentent sous leurs aspects locaux les divers problèmes économiques. Repousser cette collaboration et s’en remettre au génie des dictateurs du parti équivaut à détruire tous les noyaux indépendants, tels les syndicats [...] ou les coopératives de consommation locales, et les transformer en organes bureaucratiques du parti, comme cela se produit actuellement. C’est là le moyen, non d’accomplir la révolution, mais de rendre sa réalisation impossible ».

De la part d’un anarchiste, tout ceci est naturel. Mais on ne peut à la fois défendre des thèses identiques à cette position anarchiste typiquement petite-bourgeoise, qui est toujours, en tant que telle, plus ou moins ouvertement libérale et réformisme (par souci, comme on le voit chez Kropotkine, de « concrétisme » et de « réalisme constructif », bien entendu !) et se proclamer en même temps communiste en jouant même au « léniniste » (par exemple, au congrès de Lyon).

La défiguration du système des soviets par l’ordinovisme imposait une mise au point de plus en plus rigoureuse, surtout qu’elle reflétait, d’une part, l’interprétation « conseilliste » diffuse - et aberrante ! - de l’apport de la révolution d’octobre, et que, d’autre part, elle s’ajoutait à des falsifications analogues d’origine maximaliste, c’est-à-dire centriste. Il ne faut pas oublier que la prétention de la social-démocratie allemande de « socialiser » progressivement la richesse sociale par la nationalisation de quelques industries et mines constituait une référence même pour beaucoup de ceux qui, en paroles, s’opposaient aux majoritaires allemands, promoteurs de la terreur blanche. Elle se retrouve, par exemple, dans les « plans d’expropriation » avancés par les maximalistes, plans qui se rattachent aussi au concept anarcho-syndicaliste de la « grève expropriatrice ». Le travail de ré-exposition correcte du problème, effectué par « Il Soviet » dans un ensemble d’articles, était donc particulièrement important. Ces articles - « Pour la constitution de Conseils ouvriers en Italie » (4/1, 11/1, 1/2, 8/2 et 22/2 1920) et « La constitution des Soviets et la préparation révolutionnaire » (29/2/1920) - seront donnés en appendice. Citons ici l’affirmation caractéristique qui se trouve dans le premier :

« Le véritable instrument de la lutte de libération du prolétariat, et avant tout de la conquête du pouvoir politique, c’est le parti de classe communiste. Sous la domination bourgeoise, les conseils ouvriers ne peuvent être que des organismes dans lesquels travaille le parti communiste, moteur de la révolution » .

« Dire qu’ils sont les organes de la libération du prolétariat, sans parler de la fonction du parti, comme le fait le programme de Bologne, nous semble erroné. Soutenir, comme les camarades de l’« Ordine Nuovo » de Turin, que dès avant la chute de la bourgeoisie les conseils ouvriers sont déjà des organes, non seulement de lutte politique, mais aussi de préparation économico-technique du système communiste, n’est qu’un pur et simple retour au gradualisme des socialistes. Qu’il s’appelle réformisme ou syndicalisme, celui-ci se caractérise en effet par l’idée fausse que le prolétariat peut s’émanciper en gagnant du terrain dans les rapports économiques, alors que le capitalisme détient encore, avec l’État, le pouvoir politique ».

En liaison avec la critique de l’adhérence de la représentation prolétarienne aux structures de la production industrielle, la Gauche développe celle du contrôle ouvrier, sur laquelle nous reviendrons plus loin, et dont l’intérêt est évident si on se souvient que presque vingt ans plus tard (1938), le « Programme de transition » de Trotski sera axé sur ce mot d’ordre. Citons encore ce passage de « Il Soviet » du 1er février 1920 :

« C’est une grave erreur de croire qu’en introduisant dans le milieu prolétarien actuel, parmi les salariés du capitalisme, des structures formelles dont on pense qu’elles pourront se constituer pour la gestion de la production communiste, on développe des forces intrinsèquement et par elles-mêmes révolutionnaires. Ç’a été l’erreur des syndicalistes, et c’est aussi l’erreur des zélateurs trop enthousiastes des conseils d’usine ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre la juste formule du KPD « la révolution n’est pas une question de forme d’organisation », et non dans le sens que la forme d’organisation du parti n’aurait pas d’importance. En effet, suivant les Thèses du 2ème congrès de l’Internationale, la Gauche luttait pour un parti de type bolchevique, contre ceux qui prônaient un parti du genre IIème Internationale, Internationale 2 et demie ou... IVème Internationale style KAPD. On le voit nettement, entre autres, dans les « Thèses de la fraction communiste abstentionniste » de 1920 (thèse 11, IIème partie) , comme dans les « Thèses sur la constitution des Conseils ouvriers », ou le discours du représentant de la Gauche sur les soviets au Conseil national d’avril.

C’est dans ce cadre que se place notre polémique avec Tasca qui, à la manière de Gramsci et des... « historiographes » actuels, mettait dans le même sac la Gauche et le maximalisme, apparentés, d’après lui, par la prépondérance accordée au parti sur les soviets. Nous lui avons répliqué par cette formule limpide : « Les soviets sont la forme, non la cause de la révolution », en renvoyant aux immédiatistes « expérimentateurs » l’accusation de formalisme qu’ils ont si souvent adressée à la Gauche. En fait, eux sont vraiment des formalistes, des fétichistes entichés d’une forme vide en l’absence de l’hégémonie du parti, incapables qu’ils sont de voir l’urgence dramatique de la formation des cadres révolutionnaires, de la préparation des formes organisatives d’un parti apte à mener une lutte aussi « intense et impitoyable » que « réfléchie et calculée » contre la bourgeoisie et ses agents.

Notre analyse du projet Bombacci (article du 22 février 1920), repousse clairement l’idée de provoquer une situation de dualité de pouvoir en l’absence d’un parti communiste et grâce à des soviets, surtout construits « à froid » et mal délimités par rapport aux conseils d’usine. Elle dénonce tout autant l’ordinovisme qui, comme le maximalisme, conçoit la préparation révolutionnaire en termes non seulement économistes, mais démocratico-populistes, en proposant des, initiatives largement frontistes. « Le Soviet n’est pas [...] par essence un organe révolutionnaire », avons-nous affirmé sans équivoque.

L’article du 29 février, « La constitution des Soviets et la préparation révolutionnaire », rappelle enfin cette vérité, mille fois soulignée, par Lénine et Trotski, que la rupture du prolétariat occidental avec sa bourgeoisie et avec toute la tradition démocratique, représentera bien autre chose que la rupture avec la rachitique bourgeoisie russe qui végétait à l’ombre de l’absolutisme décrépit ; que la révolution aura en Occident un caractère encore moins populiste qu’en Russie, et « ne pourra être effectuée [...] que par une minorité de la classe ouvrière » sous la direction du parti communiste. Il précise aussi le véritable sens du déterminisme marxiste et de la formule « la violence est l’accoucheuse de la nouvelle société » : elle ne signifie pas que cette dernière se développe au sein de la société capitaliste, mais que le germe qui provoque l’explosion des contradictions au niveau politique et l’assaut au pouvoir - impossible sans la direction du parti - réside dans l’opposition entre le caractère social de la production et le caractère privé de l’appropriation. (…)

La contre-offensive patronale, dont nous avons observé les premiers symptômes au cours du mois de mars, se développa les mois suivants selon deux axes, l’attaque patronale dans les usines et la répression organisée par les forces de l’ordre dans les centres ouvriers, mais aussi paysans, les plus combatifs, si nécessaire avec l’aide des premières escouades fascistes.

Confédération générale du travail et Parti socialiste – l’un sous direction réformiste, l’autre sous direction maximaliste – ont déjà donné des preuves évidentes de passivité cachée sous le voile d’une phraséologie belliqueuse ; ils se sont montrés rétifs à canaliser les agitations, rendues ainsi impuissantes, vers des objectifs politiques que cependant les ouvriers exprimaient confusément en occupant les usines et en revendiquant le contrôle de la production (objectifs naïfs et erronés mais significatifs d’une poussée menant à dépasser les limites de luttes purement économiques) ; ils ont dénoncé avec insistance « l’immaturité des conditions objectives » et renoncé à en favoriser la maturation ; ils ont pleurniché sur la force de l’adversaire et sur leur propre faiblesse – le tout après avoir claironné, pour l’un, sur les succès sur les plans syndicaux et parlementaires, et pour l’autre sur l’imminence du règlement des comptes entre les classes - ; ils ont indiqué avec clarté, non pas tant à travers le langage qu’à travers les faits, que les succès électoraux prévalaient mille fois sur l’organisation des prolétaires (si jamais ils y pensèrent) en un front unique de bataille, se gardant bien, dans cette perspective, de créer des embarras au gouvernement, et même lui donnant, par l’intermédiaire des omnipotents cercles parlementaires ou par celui de la droite de Turati, une aide sérieuse pour normaliser la situation ; en somme, les sphères soi-disant dirigeantes de la combattive classe ouvrière se sont placées sur une ligne si manifestement défensive que son adversaire a eu beau jeu de passer d’une position d’attente angoissée à celle de l’attaque sans scrupule. Dès que le premier moment d’équilibre instable fut passé, la classe dominante pût retenir à juste raison – contre le diagnostique trop optimiste de l’Internationale – que la vague révolutionnaire (de manière objective sinon subjective) donnait des signes de reflux : ce n’est que lorsqu’elle en sera sûre qu’elle déchaînera lâchement ses escouades noires pour leurs expéditions punitives. Pour le moment, les forces de l’ordre remises en état, dont l’action se traduisait en une suite de massacres perpétrés grâce à l’inertie confédérale et socialiste, lui suffisaient, renforcées par l’aide d’une résistance patronale toujours plus aguerrie face aux « prétentions » des ouvriers.

Des grèves régionales ou nationales éclatent en avril dans le papier (du 1 au 27), la chaussure, la métallurgie, la mécanique, les entreprises d’état (tabac, monnaie, arsenaux) jusqu’au 4 mai, la confection, et chez les ouvriers agricoles. Les postiers pratiquent pour la première fois l’obstructionnisme provoquant la seconde chute du ministère Nitti, alors que les métallos turinois (dont nous reparlerons) se mettent en grève ainsi que les cheminots de diverses régions et les dockers de quelques grands ports. Les campagnes du Sud et du bas-Piémont, particulièrement à Vercelli, Novara, Pavie et en Vénétie, sont en ébullition. En mai les postiers continuent leur mouvement tandis que débute celui de l’hôtellerie ; des mouvements imposants des travailleurs de la terre se développent dans les provinces de Vérone (avec une grève générale le 14) et de Parme ; le 12 les éboueurs de Rome suspendent leur travail (des groupes d’étudiants, de volontaires et de « bons » citoyens s’y substituent – symptôme de la renaissance des traditionnelles réactions petites-bourgeoises « plébéiennes »). Particulièrement remarquable, dans le seconde moitié du mois, l’initiative des cheminots de Brescia, Oneglia et Trieste de bloquer les convois d’armes et de munition dirigés sur la Pologne pour mener la guerre contre la Russie soviétique : des actions analogues sont menées par les dockers de Trieste et de Gênes. Une des grèves qui dénota le plus de compacité fut celle des menuisiers, qui dura du 1er au 26 mai, et se développa parallèlement à celle des carrossiers et de l’hôtellerie. (Le commentaire de l’« Avanti ! » : « Notre mot d’ordre doit être désormais, même dans les batailles syndicales, celui de classe contre classe », a une saveur ironique si l’on pense que le Conseil général des Ligues, réuni le même jour, bien que reconnaissant « le caractère de véritable offensive contre les organisations ouvrières », décide de soutenir, « pour le moment » uniquement « financièrement » les grèves, et de se réunir à nouveau en temps opportun pour convenir d’« une forme de solidarité plus tangible » !).

Les ouvriers des industries du bois se mettent en grève à l’échelle nationale, tandis que commence et s’étend le mouvement contre le prix du pain (mesure décidée puis retirée par Nitti), que se termine la très longue grève des travailleurs agricoles de Vérone, que se développent celles des marchands d’allumettes (90 jours), des miroitiers, des employés des chemins de fer régionaux (suivie, les 19-23, d’une série de grèves dans les réseaux de banlieue, spécialement à Milan) et localement des ferblantiers (Sampierdarena), des coiffeurs (Gênes), et des ouvriers agricoles (Teramo, Macerata, Rome, Casale, Rimini, Toscane). Ces dernières se poursuivent jusque fin juillet notamment dans les provinces de Florence, Bologne, Ferrare et Forli.

La croissance des heurts entre prolétaires et forces de l’ordre, et des carnages perpétrés en particulier par les carabiniers et la garde royale, sont impressionnants ; bien plus épisodique que l’action répressive de l’Etat royal et très démocratique, l’intervention des escouades fascistes et les épisodes de « vandalisme blanc », comme celles des... matraqueurs catholiques, dans les campagnes d’Emilie et de Lombardie, se fit plus insistante. Nous en faisons un sobre résumé : 31.III : un paysan tué et un autre blessé à Mortara. 4.IV : bagarres entre paysans et bastonneurs dans les Pouilles : trois blessés. 6.IV : durant une réunion à la Chambre du Travail de Decima di Persiceto (Bologne), les carabiniers tirent sur les prolétaires en en tuant huit et en en blessant une trentaine : la grève générale est proclamée dans la région de Bologne. 7.IV : à Modène, deux travailleurs sont tués et de nombreux blessés dans une bataille avec les carabiniers : grève générale dans la province. 8.IV : à Nardò (Lecce), les ouvriers agricoles armés de bombes à main et de revolver bloquent les carabiniers dans leurs casernes (dont un est tué), et, selon la presse bourgeoise, « saccagent la ville » (un assaut au moulin local avait déjà été donné à Molfetta le 2) : lors d’une violente réaction des troupes, on dénombre quatre morts et de nombreux blessés. 9.IV : à Cattolica, un mort chez les ouvriers. Le même jour, la direction du PSI, sollicitée de toutes parts pour prendre position sur cette série d’assassinats et sur les grèves s’en suivant dans diverses provinces, publie un communiqué qui, même en considérant qu’il était suggéré par la préoccupation d’éviter l’extension des conflits alors que le rapport des forces était défavorable, dévoile la nullité des maximalistes par ses pleurnicheries sur les « libertés publiques [ ! ! !] » piétinées et bafouées, par sa prétention imbécile (et qui sera le leitmotiv des deux années suivantes) d’obtenir le rétablissement de l’Etat – lui qui est le protagoniste de ces meurtres ! -, par l’invitation larmoyante faite aux prolétaires de se « préparer promptement[ ! ! !] » pour le cas [ ! ! !] ou l’ennemi de classe leur ferait de tort de perturber les... protestations locales pacifiques ; le tout alternant avec des sonneries de trompettes annonçant l’imminence du heurt final et la nécessité d’abattre le régime capitaliste (en mai-juin, cette même direction devra serrer les rênes d’une importante partie du groupe parlementaire même pas disposée à abattre... le ministère du plomb facile et du pain cher de F.S. Nitti). Voici le texte du communiqué :

« La Direction du PSI, face aux meurtres et aux violences continuelles qui se répètent de toute part en Italie et qui furent commis hier à Decina et à Modène, reconnaît en eux les symptômes qui révèlent, outre les instincts criminels des défenseurs de l’ordre bourgeois, une situation devenant toujours plus grave et qui conduit inévitablement à une issue révolutionnaire ; il retient donc l’urgence d’une préparation sérieuse de la part du prolétariat et d’une action visant à imposer le respect des libertés publiques, à affaiblir la réaction bourgeoise, à abattre le régime capitaliste. Tout en assurant de sa propre solidarité les prolétaires des différents centres qui proclament une grève générale de protestation, il ne croit pas utile [ ! !] d’étendre pour le moment une telle forme de protestation à toute l’Italie : il invite cependant tous les camarades à se préparer pour un mouvement que nous ordonnerons au cas où [ ?] la bourgeoisie et le gouvernement entendraient s’acharner contre le prolétariat des villes en grève et en affaiblir la protestation solennelle ».

Pour sa part, l’« Avanti ! » commente : « ce n’est pas encore le temps d’agir ». Ce temps, pour le maximalisme trop léger, ne viendra jamais – même pour des exigences de défense !

Le 12-22.IV : pendant la grève des lancettes, à Turin, arrestations à répétition, échauffourées, violences. Le 25.IV : à Venise, pendant une grève générale, un mort et15 blessés lors d’affrontements avec la garde royale. Le 26.IV : à Ruvo di Puglia, un mort et plusieurs blessés lors d’un épisode d’occupation de terres. Le 27.IV : à Canosa, trois ouvriers agricoles tués par les carabiniers. Le 28.IV : lors d’une grève d’ouvriers agricoles de la région de Padoue, 4 morts et de nombreux blessés. Le 1.V : à Turin, ou les forces de l’ordre occupent pratiquement la cité en armes, lors de la grève des lancettes, les carabiniers chargent contre une manifestation : 5 morts et 30 blessés. Trois morts et de nombreux blessés parmi les « rouges » sans armes à Pola et, de l’autre côté de la péninsule, à Paola. Le 2.V : lors de grèves locales, nombreux blessés dans la région de Biello, dans les Pouilles, à Raguse, Vérone. Le 3.V : deux morts à S. Severo di Puglia, deux à Livourne lors d’une grève de solidarité avec les travailleurs de Viareggio ayant subi des charges de police. Le 12.V : cinq ouvriers tués à Iglesias. Le 24.V : trois morts et trois blessés à Canosa di Puglia et plusieurs morts dans la province d’Aquila. Le 25-26.V : fusillades avec de nombreux blessés et grève générale à Palerme. Meurtres d’ouvriers agricoles à Ortona. Le 26, à Udine, les arditi tirent sur la foule, causant un mort et de nombreux blessés parmi les ouvriers. Le 4-5.VI : bagarres de rue lors des « émeutes de la faim » à Rome, Bari, Gênes ; la force publique tire sur la foule. Le 11.VI : lors d’une grève générale à Bari, proclamation de l’état de siège, arrestations et nombreux blessés. Le 15.VI : à Gambassi (Florence) les carabiniers mitraillent une fête socialiste ; un mort et quatre blessés. Bagarre avec les cléricaux et les prêtres à Ravenne et Trezzo d’Adda. Le 16.VI : un mort et de nombreux blessés parmi les cheminots de Milan, en grève, lors d’une attaque des carabiniers : grève de solidarité sur plusieurs lignes ferroviaires, et générale à Piacenza. Le 22.VI : manifestations de solidarité avec les cheminots à Milan : la ville est pratiquement en état de siège, la garde royale et les carabiniers tirent sur la foule, les autos blindées patrouillent dans les rues ; de nombreux morts, blessés et de nombreuses arrestations. Le 27-30.VI : massacre à Brescia (5 morts, 4 blessés) lors d’affrontements entre jeunes socialistes et cléricaux ; violences à Noto ; fusillades à Forlí ; 2 morts et 27 blessés à Belluno, bagarres répétées entre ouvriers agricoles et carabiniers dans les Pouilles.

A partir du 26 juin, mutineries parmi les troupes concentrées par le gouvernement royal à Ancône pour être transférées en Albanie, celle-ci étant alors et par la suite une réserve de chasse aux...« anarchistes », destinés aux manœuvres de militaires de carrière et aux aventures de nostalgiques des gloires de la patrie. (Comme on le sait, l’Italie occupa en 1914 Valona : elle intervint, comme le dit Giolitti, pour « défendre nos frères » agressés par des « anarchistes » ou, alternativement, par des émissaires d’organisations nationalistes yougoslaves). Le mouvement culmina le 1er juillet par une mutinerie des bersagliers : toute la ville se mit en grève et fut bombardée depuis la mer, tandis que les arrestations et les perquisitions s’abattaient sur les organisations prolétariennes. Les directions du PSI et de la CGL qui avaient déclaré, dans un manifeste commun daté du 25 juin : « Pour pouvoir affronter la nouvelle lutte [le « choc frontal entre bourgeoisie et prolétariat » prévu comme désormais « proche »] avec toute notre énergie, les organisations dirigeant le mouvement ouvrier en Italie doivent mettre en garde les travailleurs contre des mouvements qui pourraient porter atteinte au mouvement d’ensemble [...] ; la révolution ne peut être l’œuvre d’un petit groupe d’hommes ni s’accomplir en une heure : elle est le résultat d’une formidable préparation effectuée par de vastes forces et à travers une discipline de fer » (que celles-ci se gardent bien d’instaurer !), décident un jour plus tard la cessation de la grève ayant eu de la part du gouvernement « l’assurance claire et solennelle [ !] de la renonciation à toute entreprise guerrière à l’extérieur et à toute intention de réaction de classe à l’intérieur [on verra vite comment] » : mais le Conseil des Ligues local délibère de sa poursuite à une très forte majorité, comme il advint « sans qu’il y ait aucune défection ». La ville est aux mains des ouvriers plusieurs jours durant ; lors des très violents affrontements on note 24 morts et 400 blessés. Les tribunaux complètent le travail des détachements de l’armée, des carabiniers et de la garde royale : le spectre de la « semaine rouge » de 1914 ne doit pas ressurgir ! Encore une fois, le PSI ne bouge pas d’un pouce, ne disons pas pour déclencher... la révolution, mais au moins pour opposer une résistance à une claire offensive patronale.

Quant à ce que valent les assurances du gouvernement, on en fait vite le constat : entre le 6 et le 10, l’« Avanti ! » annonce la condamnation des cheminots en grève par le tribunal de Legnano, de prolétaires coupables de « violences » par celui d’Ancône, l’état de siège à Macerata, un nouveau mort à Brindisi et l’arrestation en masse de socialistes s’étant solidarisés avec les mutins en partance pour l’Albanie. C’est dans cette situation que la CGL invite le 1er juillet les ouvriers à accepter la nouvelle loi sur l’assurance sociale fonctionnant sur la base de contributions de l’Etat, des patrons et des salariés ! Les Chambres du Travail de Bologne et Turin exhortent les ouvriers à ne rien verser ; une grève de protestation éclate aux établissements Bianchi à Milan.

Le 11 juillet, le centre sidérurgique de Piombino est pris d’assaut par des détachements de policiers et de carabiniers dotés d’armes lourdes : le gouvernement « craint » un mouvement général dû à la prolongation des négociations entre métallos et patrons. Le même jour, la répression anti-ouvrière en cours à Turin pousse les députés socialistes à demander lors d’une interpellation faite au gouvernement : « quelle position il entend prendre vis à vis de la Préfecture et du Commissariat de Turin qui ont démontré, lors des manifestations de travailleurs turinois [écoutez bien !], ne savoir ni vouloir défendre la vie et la liberté des citoyens [sic] ».

Le 13, les employés du tramway proclament une grève générale de solidarité avec les cheminots des voies secondaires (en grève depuis le 20 juin), qui sont soumis à des violences et des provocations à Brescia. L’« Avanti ! » du 15 se lamente naïvement : « La Préfecture (pourtant si prompte à prendre des mesures préventives contre les socialistes et à rétablir l’ordre lorsque c’est... nous qui le perturbons) s’est bien gardée – bien qu’elle eut à disposition [ ! !] des carabiniers et des chasseurs alpins – d’intervenir lors des lâches violences qui ont duré toute une journée » !

A Trieste, des groupes fascistes vénitiens dévastent les bureaux des organisations slaves et sèment la terreur dans la cité : 2 morts et 14 blessés. Du 16 au 20, l’« Avanti ! » rend compte d’une agression contre des paysans socialistes à Cassino (1 mort), de la condamnation de syndicalistes jugés responsables de désordres à Macerata, de la mort de 5 ouvriers agricoles à Panicale (Ombrie) tués par des carabiniers, du licenciement de 300 ouvriers, avec une menace pour 1200 autres à la société Ansaldo de Gênes, et de la fin de la longue grève des cheminots des lignes secondaires. A Rome, le 20.VI, des officiers et des escouades fascistes malmènent les travailleurs des tramway qui retournaient au travail au milieu du déploiement de drapeaux rouges, dévastent les bureaux de l’« Avanti ! » et agressent le lendemain des députés socialistes parmi lesquels Modigliani. A Badia Polesine un responsable de la ligue est gravement blessé ; dans la province de Sienne, les ouvriers agricoles en grève déplorent trois morts. L’« Avanti ! » du 22, sous le titre « Les travailleurs d’Italie se rangent auprès du Parti Socialiste pour la défense vigilante et prudente de leurs intérêts », écrit : « Nous n’avons jamais été aussi calmes et sereins qu’à l’heure actuelle, au lendemain d’une agression qui ne nous humilie pas mais nous conforte dans nos positions ». Le 27, à Randazzo, dans la province de Catane, alors que s’agitent depuis quelques jours les métallos – prélude aux mouvements d’août et septembre -, les carabiniers tirent sur une foule d’ouvriers agricoles et de paysans attendant le retour d’une commission envoyée pour demander le blocage du prix des céréales récoltées : huit morts et une centaine de blessés. Le soir du même jour, des prolétaires de retour d’une réunion socialiste sont agressés à Piana dei Greci. Le 30, pendant un meeting socialiste, la police ouvre le feu : 5 morts, plus de 30 blessés.

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Le 25 avril, « Il Soviet », dans un article intitulé comme ce chapitre, avait mis en relief les caractéristiques fondamentales ainsi que les impératifs urgents d’une situation que nous venons de décrire sommairement et destinée à s’éclaircir, dans ses côtés positifs comme négatifs, dans les pages suivantes.

La Fraction n’ignore ni ne regarde avec dédain – comme le prétendent les historiens à la solde des patrons – les mouvements partiels de la classe ouvrière ; au contraire, elle indique que les tentatives d’occupation et de gestion des usines et la « tenace action pour la reconnaissance des conseils d’usine et du droit de la part de ceux-ci d’exercer un contrôle sur la production », constituant la manifestation d’une tendance positive des masses travailleuses – indépendamment du contenu illusoire de tels objectifs – à « dépasser les limites de conflits stériles et exténuants pour l’augmentation des salaires, au bénéfice de catégories qui en sont frustrées par l’augmentation vertigineuse des prix ou par la contre-offensive opiniâtre des patrons », pour porter leurs efforts généreux vers l’objectif, rendu nécessaire par les faits, de s’emparer du mécanisme même de la production – objectif lui-même inatteignable sans la conquête révolutionnaire du pouvoir. Cette tendance, la bourgeoisie était la première à la reconnaître : c’est elle qui prit l’initiative de la guerre de classe désormais aux limites de la guerre civile (ce qui ne signifie pas, distingués « historiens » à la noix, qu’il se fut agis pour nous d’une période révolutionnaire !) ; de là venait notre indication disant que le problème, loin de toutes illusions pacifistes et réformistes, était désormais posé « sur son terrain réel, celui du problème de la force ».

Il était alors plus que jamais vain de pleurer sur les libertés perdues, sur les garanties violées, sur la violence portée sur l’autel ; et pire encore de « réclamer du gouvernement bourgeois le respect de la vie humaine, et de l’obliger à punir ses sbires » qui sont les auteurs des meurtres à répétition, comme le fera le maximalisme (semblable en tout au réformisme) les jours, les mois et les années suivantes. Le prolétariat devait au contraire recevoir de son avant-garde le mot d’ordre d’employer toutes ses forces pour « affronter la lutte dans toute son âpreté », et d’exercer la violence non pas en simple mesure de rétorsion ou moyen de défense mais « comme une nécessité inéluctable de son action de libération ».

Il était vain, d’autre part, de désapprouver le manque de coordination, l’horizon limité, les objectifs en grande partie illusoires des luttes partielles ; il s’agissait au contraire de « les guider, les canaliser, les discipliner », les empêchant de s’épuiser en escarmouches fragmentées et les dirigeant vers les buts finaux que, bien que confusément, ces mouvements exprimaient par leurs explosions instinctives et par leur recherche fébrile de liens plus sains et de champ d’action plus vaste. Les luttes partielles n’étaient, et ne sont jamais en soi, la négation de ces objectifs, car elles servent « d’entraînement, d’exercice, de préparation » de ceux ci, et ne sont jamais conçues comme un moyen de conquête de « positions de pouvoir intermédiaire » : c’est justement ici que se greffe le but premier, la véritable fonction historique du parti.

Relever le gant jeté par la bourgeoisie, étendre les luttes partielles en les concentrant et les canalisant sur le terrain de la guerre civile, celui sur lequel se trouvait déjà la bourgeoisie : ce sera, une année plus tard, la directive, appliquée avec une rigueur dont l’Internationale sera la première à donner acte, du Parti communiste d’Italie dirigé par la Gauche. Et qui aurait pu être la directive de 1920 !

L’histoire ne voulut pas qu’il en fut ainsi – dans un chaos idéologique et donc l’impuissance pratique d’une majorité numériquement puissante, qui se disait communiste et dont tous les courants restaient obstinément sourds à la question préalable de l’alignement sur le programme anti-démocratique, anti-gradualiste, anti-immédiatiste de la IIIème Internationale, et de la rupture, ne coûtant qu’une relative faiblesse numérique plus que contrebalancée par une efficacité organisative et une influence réelle sur les masses, avec quiconque, de bonne ou de mauvaise foi, ne l’acceptait pas intégralement.

A ceux qui jacassent sur le fait que des révolutionnaires communistes se seraient éloignés à cause de notre « sectarisme » obstiné, nous répondons que la pierre de touche du sérieux de leur adhésion au communisme était (et ne fut pas) la capacité de reconnaître l’urgence d’un guide politique homogène – car reposant sur des bases théoriques et programmatiques rigoureusement définies – dont la présence active aurait seule permis aux généreuses batailles du prolétariat de ne pas se disperser dans la vaine recherche de solutions partielles, ni de devenir la proie de l’expérimentalisme volontariste d’une « intelligentsia » à la recherche de formules thaumaturgiques de dénouement du drame social, vu comme un aspect d’une « crise de la culture », et qui lui aurait fourni les moyens et la manière de se défendre – dans l’attente de pouvoir contre-attaquer, et, si possible, de contre-attaquer déjà pendant la défense – contre les forces de la contre-révolution montante, sans se précipiter (comme ce fut le cas quatre ans plus tard) dans le marais fatal d’un anti-fascisme imbécilement interclassiste et peureusement démocratique. Si travailler pour la constitution du parti – et non d’un parti quelconque, mais du parti s’appuyant sur la complète unité d’action et de théorie exigée par le marxisme – avait été, par absurdité, « de la passivité, du fatalisme, du mécanicisme », eh bien nous voterions pour cette divinité ignorée, contre « l’activisme des réalisateurs » à la recherche des « embryons » de la nouvelle société dans l’ancienne, soi-disant construits par le prolétariat dans sa lutte non pas pour soi mais pour le capital !

(…)

C’est à l’occasion d’un épisode de combativité ouvrière particulièrement significatif – celui qui devait passer à la « petite » histoire sous le nom de « grève des aiguilles » à Turin – que fut mis en lumière le sabotage confédéral, l’impuissance du maximalisme, mais aussi, pour son aile la plus extrême, représentée par le groupe de l’« Ordine Nuovo », les carences théoriques, les incertitudes pratiques, les oscillations entre un optimisme superficiel sonnant l’alarme d’une situation pré-insurrectionnelle et une rechute vers des positions de faiblesse apologétique, et enfin l’incapacité de tirer les leçons y compris des échecs.

Comme l’écrivait « Il Soviet » du 2 mai, un mouvement de cette nature, caractérisé par la violence et l’extension, ne pouvait surgir du « caprice » de quelques-uns, comme l’indiquait la version des dirigeants politiques et syndicaux, toujours prêts à attribuer à l’« indiscipline » toute flambée de lutte de classe, alors que l’imminence de celle-ci aurait dut imposer « le devoir de s’en rendre compte, et à y pourvoir à temps », lutte qu’ils craignaient plus que le diable ne craint l’eau bénite de par leur peur de voir le mouvement échapper à leur contrôle et les contraindre à sortir de leur routine légaliste et pacifiste. Cette position était due à une situation objective : « le degré élevé du développement capitaliste de l’industrie turinoise ainsi que la position nette et âpre de la lutte de classe », situation alimentée et exaspérée par la contre-offensive patronale destinée à détruire les conquêtes obtenues sur les horaires de travail, le salaire, les conditions de vie, et à faire disparaître les commissions internes ainsi que les commissaires d’usine dans lesquels la Confindustria voyait le spectre menaçant d’un « second pouvoir » dans l’usine, et qui constituaient, à cause de la carence ou de la passivité des organes syndicaux centraux, même si ceux-ci eurent quelques soubresauts, la pointe avancée de l’action de défense économique des ouvriers.

Une épreuve de force était dans l’air, notamment parce qu’outre les métallos, les ouvriers des papeteries, de la couture, de la chaussure et les ouvriers agricoles s’agitaient dans le Piémont.

Le 22 mars, les ouvriers d’une entreprise de la FIAT, les Industries Métallurgiques, commencent une grève du zèle contre le licenciement des membres de la Commission d’entreprise qui, se faisant l’interprète d’un état d’esprit diffus, a réagi au décret gouvernemental introduisant l’heure légale – qui rappelait aux ouvriers les odieuses années de guerre et leur implacable discipline dont ils avaient, particulièrement à la FIAT, supporté le poids – en déplaçant les aiguilles des horloges pour les replacer sur l’heure solaire : simultanément les travailleurs des Aciéries FIAT se croisent les bras contre le refus de rembourser aux membres des Commissions d’entreprise les heures perdues dans l’exercice de leurs fonctions. Dans le premier cas les grévistes sont chassés par la police le 25 ; dans le second, ils trouvent le 23 les portes de l’usine closes. Le 26, le comité exécutif de la section turinoise de la FIOM, après consultation des commissaires d’atelier (qui étaient au nombre de 1 pour 30 ouvriers), proclament une grève du zèle dans 44 usines de mécanique. De nombreux détachements de la police et de l’armée contrôlent Turin à partir du 29 mars, tandis que les industriels forment – America docet ! [l’Amérique enseigne !] – des comités de « défense civique », et ferment les usines... rebelles.

L’agitation, qui tient en haleine pendant presque un mois non seulement le Piémont mais toute la péninsule, se déroule en deux temps. Dans le premier, jusqu’au 14 avril, les grévistes expulsés s’agitent en négociations intenses avec la FIOM d’un côté et les représentants patronaux de l’autre. Celle-ci démontre que l’organisation syndicale, prise à contre-pied par l’initiative des commissions internes, auxquelles elle s’oppose sur les principes (sous le prétexte, d’autant plus subtil et jésuite, qui est formellement légitime, que la question concerne l’ensemble du prolétariat italien, et ne peut donc se résoudre localement), mais contrainte malgré elle d’assumer la défense des intérêts des ouvriers et du principe même de la liberté d’organisation économique, ne le fait que sur des positions de faiblesse défensive et légaliste et toujours plus capitulardes qui encouragent l’offensive de la « contre-partie » plutôt que la désarmer. A son tour, conscient à la fois d’être en sécurité du fait de la ferme décision du gouvernement d’empêcher l’extension d’un mouvement qui, dans le climat brûlant de ce début de printemps, avait mille raisons d’avoir une valeur d’exemple, ainsi que de pouvoir compter sur la soumission confédérale face au poing d’acier, et sur la méfiance instinctive des bonzes envers les élans d’une catégorie qui s’était déjà magnifiquement distinguée en mai 1915 et en août 1917, et dans les rangs desquels la section socialiste avait non en vain semé les germes d’un travail de « propagande et d’organisation » que « Il Soviet » considérait comme « merveilleux » pour sa fermeté et son intensité, le patronat s’arc-boute et repousse vers des positions de plus en plus conciliante – malgré la résistance des ouvriers et des commissaires d’entreprise sortant de leurs rangs – la plus que molle FIOM et son chef suprême Buozzi.

En réalité, alors que le prolétariat rugit et que même les catégories intermédiaires et les employés (seuls les techniciens se proclament « neutres ») donnent de clairs signes de solidarité envers les grévistes, les lock-outés et les licenciés, le « front » confédéral recule peu à peu ; aux Industries Métallurgiques, l’accord signé par la FIOM le 2 avril au soir donne non seulement la victoire au patronat sur la question des... aiguilles et de non paiement des salaires pour les heures « perdues », mais il statut que pour les Aciéries « les hommes qui composeront la nouvelle Commission d’entreprise [l’ancienne a été contrainte à la démission] sont rappelés à leur devoir [...] de devoir défendre les intérêts des ouvriers en fonction de l’exécution des contrats de travail, selon les accords et les règlements en vigueur » (donc aucun mouvement autonome et aucun « coup de tête »), se limitant à demander à la FIAT d’accorder à la Commission d’entreprise « les facilités dont disposait l’ancienne » et de renoncer aux dédommagements demandés pour les arrêts de travail du 27 au 29 et de la soirée du 30 jusqu’au jour de la signature.

Par contre-coup, les industriels repoussent le projet d’accord en exigeant, au lieu des sanctions prévues à l’origine, une amende égale à 6 heures de travail pour les responsables du premier acte d’indiscipline – le péché originel ! – et à 2 heures pour tous les autres grévistes, le désaveu total de la FIOM pour les promoteurs du mouvement contre l’heure légale (« si les ouvriers des Aciéries – disent-ils, comme on peut le lire dans l’édition de Turin de l’« Avanti ! » du 4 – avaient demandé l’intervention de la FIOM, ils se seraient trouvés dans une position juste et les suspensions auraient été évitées »), le retour à un régime sévère de « règlements » dans l’usine .

Une reprise des négociations n’est cependant pas exclue, malgré le refus proclamé par la FIOM de souscrire aux mesures punitives contre les ouvriers : que diable, le préfet s’est déclaré prêt à proposer ses bons offices ! Et l’état d’esprit avec lequel les bonzes de la FIOM se préparent à s’asseoir à la table des négociations ne s’entoure pas de scrupules : l’article dans lequel l’édition de Turin de l’« Avanti ! » commentant le « conflit des métallos », accuse les industriels d’« entêtement stupide » face à « la démonstration constante d’esprit de conciliation et de volonté de pacification » réalisées par une organisation ouvrière qui a même la force de reconnaître et de corriger les « torts » de ses adhérents : « en insistant pour demander des dédommagements aujourd’hui encore, après que l’organisation ait offert comme réparation [ ! !] tout ce qu’on pouvait prétendre d’elle, les industriels demandent un double châtiment, ils demandent l’humiliation ; nous ne pouvons qu’opposer notre refus ! ».

En réalité, les « refus » ne se firent que tardivement et en se faisant tirer par le nez : l’acceptation même du renvoi de la décision du déclenchement de la grève, en réponse au non patronal, et d’un nouveau round de négociations à la Préfecture équivaut de fait à un premier Canossa ; les industriels renoncent avec habileté aux sanctions contre les ouvriers qui se sont mis en grève par solidarité, mais insistent pour que celle-ci soit appliquée aux Aciéries, même si ce n’est que de manière partielle, « afin de réaffirmer la validité du règlement » et avec la claire conscience de maintenir ainsi la porte ouverte à la bataille sur le problème non tant de l’existence que sur celui des prérogatives des commissions internes et d’usine, et sur les Conseils ; en fait, lorsque les commissaires d’usine repoussent le 8 les nouvelles propositions d’accord (portant atteinte aux intérêts des ouvriers des Aciéries, bien plus qu’à ceux des autres entreprises), les organes dirigeants confédéraux ne décident pas eux-mêmes de la grève mais confient la décision à un référendum – moyen toujours efficace pour affaiblir la volonté collective de lutte des masses en appelant à la conscience individuelle de l’ouvrier exposé à mille sollicitations contraires, provenant non seulement de sa situation contingente avec tous ses doutes et ses angoisses, mais aussi du passé, du lourd poids de l’idéologie adverse distillée méthodiquement dans la cervelle et dans le cœur du prolétaire – et, obtenant une majorité contraire à la grève, ces mêmes commissaires d’entreprise et commissions internes, baissant la tête, décident « de se conformer à la volonté des masses – seule souveraine pour toute décision [!!!] » (sainte démocratie : dix jours avant, lorsque la masse avait croisé les bras, elle n’était pas souveraine ; elle l’est maintenant que, après le décompte tête par tête, elle accepte d’offrir à nouveau ses bras pour l’usage que voudra bien en faire le capital !), ainsi que de rester à leur poste de combat « conformément au principe fondamental constituant la base sur laquelle se sont créés les conseils d’usine » – un principe évidemment ultra démocratique, c’est-à-dire ne servant pas de guide mais de subordination au sacré et inviolable diktat du bulletin de vote, non pas lors des élections ou au sein du parlement, mais dans celui des conflits sociaux !

Céder au fétiche de la démocratie se paie. Après avoir donné « pendant 15 jours des preuves non seulement de soumission et de modération, qui ont pu sembler excessives à certains, mais aussi de complète maîtrise de soi » (« Avanti ! » éd. de Turin du 13 avril), les ouvriers se rendent compte que les industriels sont à la recherche de bien autre chose que de satisfactions marginales, mais sont (et ont toujours été) décidés à porter le conflit sur leur terrain, celui de la destruction progressive des commissions internes et des conseils d’entreprise ; au moment de la signature d’un premier accord obtenu en échange de la reprise du travail, accord consistant à scinder d’abord la vieille « question du règlement » des « normes disciplinaires précises » devant être introduites pour éviter « les va-et-vient des ouvriers à la recherche de leurs commissaires et de leurs commissions internes », et, aussitôt après, à présenter un schéma de procédures sur la base duquel (nous citons encore l’« Avanti ! ») « les ouvriers ne pourront entrer en contact avec la commission interne qu’en dehors des heures de travail, les juges de tous les conflits étant les chefs d’atelier et les chefs de bureau nommés par les patrons, et c’est à eux qu’il appartiendra de juger des conditions dans lesquelles les ouvriers pourront faire appel à leurs représentants » (les responsables des commissions internes n’étant même pas nommés par ceux-ci). Il ne reste plus aux délégués ouvriers qu’à rejeter en bloc les propositions des employeurs : ceci fait, ces derniers ferment les portes des usines sur les toits desquelles « veillent encore les mitrailleuses ». Il semblait qu’on soit arrivé à un tournant, et il est certain que les prolétaires qui s’étaient immédiatement rassemblés à la Chambre du travail brûlaient de la volonté « de résister à la nouvelle provocation ». Mais nous n’étions pas encore à ce tournant. Dans une lettre à ses adversaires, « les organisations dirigeant le mouvement » disent bien ouvertement que, « étant donné les accords et les habitudes en vigueur dans les différentes entreprises de la ville et étant donné la situation générale du pays, les normes de discipline proposées pour les commissions internes sont considérées comme totalement inapplicables », et « le conseil de direction de la FIOM ne peut autoriser personne à les signer car il sait ne pas pouvoir les faire respecter, dans la mesure où il affaiblit les accords et les habitudes en vigueur » ; mais, après cette déclaration en soi déjà timide et défensive, elles ne vont pas au-delà du refus de « toute responsabilité pour la prolongation de la fermeture des entreprises et pour tous les éventuels incidents et complications que celle-ci pourrait entraîner ». La réponse de la Confindustria est tout à la fois rapide et subtile : elle renvoie les débats sur les problèmes de discipline des commissions internes, qui doit se discuter et être résolu dans les 15 jours suivants, et, passé à cette date, ce sont les « règlements en vigueur » qui s’appliqueront, règlements d’une telle « clarté » que les deux parties peuvent l’interpréter non seulement différemment mais même de manière opposée ! La délégation ouvrière, qui apprend ces nouvelles en présence de Sa Majesté le Préfet, « se réserve toute liberté d’action au cas où l’accord ne se ferait pas » ; ce n’est que le 13 au soir, après de nouvelles tentatives pour rouvrir les négociations, que la FIOM, la Chambre du travail, le Comité d’agitation et la section socialiste décident finalement de proclamer la grève générale à durée indéterminée. Le patronat et les « direction suprêmes » du syndicat ont obtenu que soit perdu un temps précieux en négociations et en attentes épuisantes : à la fin, malgré la splendide combativité des travailleurs, le patronat pourra à bon droit chanter victoire !

L’ordre du jour du Conseil général des Ligues fixe comme objectif de lutte : 1) la résolution totale des différends en cours, 2) la reconnaissance des « organisations d’usine ayant pour but l’autonomie disciplinaire des masses et le contrôle de la production », et formule de la manière suivante sa délibération en faveur la grève générale :

« Attendu qu’il y a une intention évidente de la part des ligues industrielles d’attenter aux commissions internes en empêchant le développement futur de ces organisations qui, particulièrement ces derniers temps, ont démontré être une aide précieuse dans le travail d’organisation de la classe, et apte à devenir l’instrument de nouvelles conquêtes ; considérant par ailleurs que les propositions avancées par les industriels tendent à la révocation d’accords conclus régulièrement, ainsi que d’habitudes en vigueur conquises par d’autres luttes, affirme que cette lutte ne peut qu’intéresser toutes les catégories de travailleurs pour lesquels la défaite des métallos signifierait un pas en arrière ; décide la grève générale à Turin et sa province à partir du 13 jusqu’à l’obtention d’une solution complète pour les conflits en cours » (il faut garder les termes de ce communiqué en mémoire afin de mieux comprendre ce qui suit).

La grève générale prend aussitôt un caractère de globalité et de solidarité : tous les ateliers, les services des tramways et postaux, les chemins de fer, les bureaux et les services communaux (comprenant les gardiens, les employés de l’octroi, les instituteurs, les surveillants) le corps des pompiers, suspendent le travail ; toute la ville est arrêtée ; la troupe fait le siège de la Chambre du travail, n’y laissant entrer que ses dirigeants ; la police charge des rassemblements et des meetings qui malgré cela se déroulent dans les quartiers ouvriers ; la grève s’étend rapidement en province ; seule l’intervention des militaires permet la réalisation d’une partie du trafic ferroviaire entre Rome et Milan ; et, alors que les arrestations se succèdent, les actions les plus dures viennent des affrontements avec les « jaunes », et particulièrement avec les typographes des quotidiens bourgeois. Le 16, la grève générale débute à Asti, Pinerolo, Casale Monferato, Chivasso, Santhià ; le 17, dans les grands centres lainiers du Biellese ; le 18, à Novara et Vercelli – où l’agitation touche aussi les salariés agricoles – Alessandria et les noyaux industriels de la vallée d’Aoste ; le 19, à Pavie et la Lomellina en particulier. Le 21, les cheminots de Voghera et Novi croisent les bras ; le 22 ceux de Bra ; les jours précédents, ceux de la région de Livourne ont déjà empêché les trains chargés de troupes d’aller à Turin ; des grèves sont proclamées dans le même but à Florence, Pise, Lucques, Bologne, tandis que les dockers de Gênes bloquent le Caio Duilio dont le gouvernement voulait se servir pour transporter des troupes impossibles à acheminer par le rail. On a calculé que pas moins de 20 000 hommes des diverses forces de l’ordre – carabiniers, gardes royaux, policiers, militaires – occupèrent en tenue de campagne le chef-lieu piémontais, et que, d’autre part, le nombre des grévistes dans toute la région atteignit et probablement dépassa, au plus fort du mouvement, les 500 000.

Depuis juin 1919, on n’avait pas assisté à une vague de grèves aussi étendue et compacte ; jamais le déploiement de l’appareil répressif de l’Etat n’avait été aussi important, ni ses déplacements autant contrariés par le vigoureux sabotage des travailleurs des transports terrestres et maritimes ; jamais la situation n’était paru aussi dangereusement proche de la guerre civile. Au sommet du mouvement, elle s’est retournée : le 14 avril, la direction de la grève générale était assumée par un Comité d’agitation élu par le CE de la Chambre du travail et par les sections et les fédérations provinciales socialistes ; celui-ci rédigeait un bulletin quotidien intitulé « Lavoratori, avanti ! », pratiquement unique organe de presse en circulation, courroie de transmission des ordres et des communiqués d’information et de lutte, instrument d’orientation non seulement syndical mais politique : la section de la FIOM, responsable des tergiversations lors du premier mois de conflit, en était restée totalement en dehors. Le travail du Comité, en dépit de ses limites politiques, est pour sa part exemplaire ; son effort pour donner au mouvement le plus d’extension possible et pour défendre parmi l’ensemble des ouvriers la conscience de l’enjeu en cours, est méritoire ; sa fermeté, digne des plus récentes traditions de combativité du prolétariat turinois et piémontais, des villes aussi bien que des campagnes.

Toutefois, cette grande flamme est dès le début condamnée à s’éteindre. Les hommes qui composent le Comité, et qui font tous les efforts pour donner à la grève un rythme sûr, sont en grande partie les mêmes qui, à Bologne, ont éludé le problème d’une direction générale de classe du prolétariat et continueront à l’éluder malgré la douloureuse expérience de ces journées : ils sont pour l’heure tragiquement prisonniers, et d’un parti dont la majorité n’a pas voulu ni ne veut la scission, et d’une CGL qui reflète à la fois l’impuissance du maximalisme et l’arrogante indiscipline de la droite ; pris dans une telle situation ils n’ont jamais voulu mener cette bataille, la jugeant dépassée par la création d’organes périphériques retenus comme intrinsèquement révolutionnaires parce que « adhérents à la production » (se faisant ainsi les pères du velléitarisme conciliateur des mille « découvreurs des voies nouvelles vers la révolution » d’aujourd’hui). Ils sont victimes de leur propre « localisme », d’une foi abstraite dans la possibilité de résoudre les brûlants problèmes de la direction de classe du prolétariat italien par des exploits d’un volontarisme généreux mais sans préparation, de la part d’hommes et de groupes engagés dans une situation sans aucun doute d’avant-garde mais limitée, et de l’incapacité à comprendre que des mouvements de ce genre – se donnant pour but le contrôle de la production, le pouvoir dans l’usine, etc. – ou sont menés avec la force de les porter jusqu’au choc frontal avec l’adversaire, ou se terminent par une douloureuse défaite.

C’est en vain que, dès le premier communiqué du 14 avril, en prescrivant de sévères mesures punitives contre les catégories et les travailleurs qui n’ont pas suivi la grève, et en décidant de constituer dans les bureaux de la Chambre du travail des « comités d’organisation en accord avec les organisations économiques et politiques », ils font appel à la CGL et à la direction du Parti « afin qu’ils interviennent dans cette lutte qui n’a ni caractère ni portée locale, mais est d’intérêt général puisqu’elle implique des questions de principes et [...] peut être le départ d’un mouvement plus vaste et même national » ; c’est en vain qu’à plusieurs reprises leurs appels soulignent que « les prolétaires de Turin sont une armée rouge assiégée par les forces contre-révolutionnaires » ; c’est en vain que les commissaires d’entreprise et d’autres porte-voix de la « base » leur demandent d’influer « de la manière la plus ferme sur les organes de direction, afin que [...] la grève générale soit proclamée dans toute la nation » : la CGL et le direction du PSI ne retiennent pas devoir exprimer leur solidarité active ni sur le contenu économico-législatif de la grève, ni en faveur de ses protagonistes plongé dans une dure lutte contre les forces de l’ordre dans le cadre d’une situation générale qui conseille à l’évidence d’éviter les coups de tête, mais offre tous les éléments propices à une action concertée à l’échelle nationale. Lors d’une réunion intervenue le 20 avril (voir bulletin n°7), les deux représentants de la « direction suprême », la politique et la syndicale, se limitent à « déclarer explicitement que ne sera permis à aucun coût l’écrasement des organisations de travailleurs si cette intention des industriels se traduisait par une tentative de réalisation » (comme si la grève n’avait pas eu comme origine justement cette intention !) et... s’en lavent les mains. Les membres du comité – désespérément seuls – se voient contraints de parcourir non seulement le Piémont mais aussi les zones limitrophes pour inciter à la lutte les prolétaires que les organes de presse du parti n’informent même pas sur les conditions de la Turin rouge, et dont les dirigeants syndicaux ne se soucient même pas d’appeler à la vigilance (l’« Avanti ! » de Milan ne publie que de vagues chroniques...), et cherchent la solidarité et la direction politique dont ils manquent parmi les milieux les plus divers – anarchistes, anarcho-syndicalistes, etc. – sans évaluation sérieuse des forces en présence et de leur disposition, alimentant ainsi les illusions insurrectionnalistes aventureuses – et aventuristes.

Lors de longues réunions tenues à Turin en février et en mars, la fraction abstentionniste avait averti les théoriciens de la « conquête d’un pouvoir nouveau dans l’usine » que le mur contre lequel ils s’élançaient – un mur en fait double, celui de l’Etat central et celui de l’opportunisme – se dressait avec arrogance face aux généreux salariés ; l’impétueux mouvement finira pas se briser contre lui. Mais auparavant, en pleine lutte, les prolétaires devront assister, égarés, à la polémique entre les dirigeants turinois qui accusent le parti et la confédération de ne pas avoir voulu étendre la grève, ces derniers les accusant à leur tour de s’être lancé dans une initiative de grande portée sans avoir pris d’accord préalable. Comme le dira « Il Soviet » du 2 mai, il aurait fallu s’aligner d’abord, c’est-à-dire à temps, avec ceux qui cherchaient la scission, la fin des dégénérescences électoralistes et corporatistes du mouvement prolétarien : mais pour ceci, il était trop tard...

Le désengagement des organes centraux du malheureux mouvement dans lequel s’étaient fourrés les turinois était pour nous une faute particulièrement grave ; c’est à eux que revient en premier la responsabilité de l’échec de la grève. Il n’en reste pas moins que le mouvement dans son ensemble montra jusqu’à la fin toutes les tares de confusion idéologique et de légèreté dans son jugement sur la situation objective, propre à des groupes non marxistes. Les ordinovistes, en particulier, se jetèrent la tête la première dans un mouvement défini avec trop de légèreté comme « insurrectionnel » (paroles de Terracini au Conseil national des 18-22 avril, mais courant sur les lèves de presque tous à ce moment) avec l’effet à la fois de fournir au gouvernement un prétexte pour recourir à des mesures de répression extrêmes, et aux bonzes syndicaux un prétexte facile non seulement pour se désintéresser de la grève mais même pour la dénoncer ; et avec comme résultat final de se replier sur la formule de défense des... intérêts nationaux, malheureuse anticipation du programme actuel de « réforme des structures » au nom et pour le bien de la production nationale... en danger !

En réalité, la grève, qui se justifiait par la défense d’organisations économiques et par des revendications syndicales d’une clarté sans équivoque, fut poussée vers la voie de prédilection de l’« Ordine Nuovo » et du Comité d’étude sur les conseils d’usine qui en émanait, et imprudemment suivie, au moins en partie – comme s’en lamentera « Il Soviet » - même par les abstentionnistes turinois : celle du « contrôle de la production ». Mais les mots, et particulièrement les mots d’ordre, ne peuvent pas se jeter simplement au vent : la tendance prolétarienne à la conquête de ce « contrôle », que le prolétariat n’exercera qu’après la conquête du pouvoir (et qu’il exercera centralement, en fonctions d’intérêts et de finalités généraux ; et non pas localement, en fonction des objectifs de l’entreprise), peut certainement être utilisé en période pré-révolutionnaire pour mobiliser les masses ouvrières « en les dirigeant vers la cible centrale, le pouvoir d’état du capitalisme » – et ce n’est qu’ainsi que les thèses du IIème Congrès en prévoyaient l’emploi, oh « historiens » qui prétendez trouver une divergence de fond entre celles-ci et nos positions, et au contraire une convergence avec celles des ordinovistes ! –, mais jamais comme une indication de « conquêtes intermédiaires », ou, pire encore, comme revendication d’un « pouvoir dans l’entreprise » à réaliser au sein du régime capitaliste, dans une perspective clairement réformiste, même si elle cherchait à se faire passer avec une terrible légèreté comme révolutionnaire ! Sur ce plan nous serons toujours et nécessairement battus, soit que la classe adverse, se sentant plus ou moins sûre d’elle du fait de rapports de force redevenus momentanément favorables, s’arc-boute avec la ferme détermination de décourager ou même de réprimer tout mouvement ouvrier, fut-il purement revendicatif (comme en avril 1920), soit que, à un moment de calme, elle tente l’habile manœuvre de se faire elle-même le promoteur d’un « contrôle » inoffensif et paralysant l’action de la classe travailleuse (comme en septembre durant l’occupation des usines) ; pire encore – mais ceci les théoriciens de l’opportunisme ne le comprendront jamais, ni, si ils le comprennent, ne changeront pour autant de route – nous serons alors battus parce que nous ne laisserons pas même, au sein des rangs ouvriers, la semence, féconde même dans la défaite, d’une vision plus claire des fins vers lesquelles tendre, et des moyens pour les atteindre. Se jetant – avec la pire absence de préparation théorique et pratique – dans l’expérience des conseils en tant qu’« organes du pouvoir » (l’opportunisme se réduit toujours, quelque soit la bonne foi de ceux qui y adhèrent, à un expérimentalisme réalisé sur le dos des exploités), les hommes ayant grandis dans cette atmosphère ordinoviste n’obtinrent que d’ajouter à une situation déjà difficile un nouveau facteur d’échec et de confusion.

(…)

Dans le « Lavoratori, avanti ! » du 15 avril, on parlait encore avec timidité de « cet embryon de pouvoir surgissant dans l’usine en opposition au pouvoir des industriels » (et c’était déjà une déformation) ; dans celui du 16.IV, le Comité d’agitation publie le manifeste suivant dont nous soulignons les phrases les plus typiquement ordinovistes, les plus éloignées de la position marxiste correcte, les plus immédiatistes et interclassistes, dans lesquelles l’« embryon de pouvoir » est déjà devenu « pouvoir tout court » :

« Travailleurs ! Les industriels, après avoir tergiversé 15 jours, se sont décidés à jeter le masque et à poser la question des Commissions internes. Les Organisations Ouvrières ne peuvent accepter cette provocation. La lutte a aujourd’hui atteint l’extension la plus vaste et doit se poursuivre jusqu’à la victoire, car la question est désormais fondamentale pour le développement du mouvement ouvrier. Tous les petits problèmes à l’origine du conflit sont désormais dépassés, la bataille est aujourd’hui sur ce terrain : est-ce que le pouvoir des producteurs peut surgir librement et se développer dans les usines et dans les champs, est-ce que les paysans, les ouvriers, les employés, les techniciens peuvent avoir aujourd’hui, sur les moyens et les objectifs de la production, un pouvoir au moins équivalent à celui du capitaliste, qui ne connaît de l’usine et de la terre que la rente qu’il peut tirer du travail des autres ? Nous, nous affirmons que la production ne peut pas aujourd’hui être laissée à l’arbitraire des capitalistes. L’expérience du carnage mondial a démontré quelles étaient les conséquences de leur pouvoir exorbitant. Les Commissions Internes sont les embryons d’organisation du nouveau pouvoir des producteurs. Les industriels veulent détruire les commissions internes. Les travailleurs veulent les défendre et veulent surtout créer en leur sein une ambiance qui favorisera leur développement ultérieur jusqu’au jour où de nouvelles formes de convivialité sociale seront établies... »

Toujours dans le numéro du 15, cherchant à expliquer à l’« homme de la rue » la signification de la grève, on ne se limite pas à déclarer que « sans les Commissions Internes [...] il n’est pas possible que la production se développe normalement et avec intensité » (vive le... stakhanovisme !), puisque « l’ouvrier tomberait au niveau d’une bête, à la merci d’une autorité lointaine et inaccessible, qui le broie et le tue froidement et automatiquement » ; il ne se limite pas à vanter le succès des « Commissions Internes coopérant avec les commissaires d’entreprise » pour « remettre un peu d’ordre » dans la confusion née de la multiplication des « cessations du travail » et des « arrêts de production » dans le mécanisme complexe de l’usine moderne, faisant « cesser les grèves sauvages » et améliorant « les relations industrielles » ; mais il proclame avec fierté que les ouvriers turinois « avec la grève générale défendent l’économie nationale attaquée par les ploutocrates, par les nouveaux riches, par les affairistes de la banque et de la Bourse […] ; ils défendent la liberté du peuple travailleur contre les capitalistes qui ont ruiné l’Italie et la livrent pieds et poings liés à la Banque et au capital étranger » (ne croirait-on pas être dans les années 46-72, avec l’identification rituelle entre d’une part les conditions de vie et de travail des ouvriers et de l’autre la défense de la patrie et de son économie contre « les monopoles » intérieurs et extérieurs ?)

Le bulletin n° 5 du 19 avril explique « les raisons de l’agitation » en termes dignes des réformistes de la droite politique et de la CGL, alors comme aujourd’hui :

« Les ouvriers ne veulent pas l’institution du chaos, mais ils veulent dans les usines comme dans les champs un ordre nouveau fondé sur le pouvoir des producteurs. Ils veulent participer à la direction de la production : aujourd’hui ils peuvent se contenter d’une participation, mais demain ils imposeront que seules les différentes catégories de producteurs aient entre leurs mains le pouvoir économique » (de la même manière, les réformistes présentent la conquête des… communes comme l’accession à une parcelle du pouvoir ou comme la « participation » — seulement la participation, pour le moment — à celui-ci !)

Et dans le n° 6 du 20.IV, se réjouissant des manifestations de solidarité dans tout le Piémont et même en dehors, et lançant un dernier appel à la direction du parti et à la CGL pour qu’ils étendent le mouvement, le Comité d’agitation lie directement à la fameuse conquête du « pouvoir dans l’usine » le sort de la classe prolétarienne : « Ce sont les conquêtes d’années et d’années de travail, de centaines de batailles, de lourds sacrifices qui sont en jeu ; c’est l’avenir du prolétariat, toutes les espérances, toutes les possibilités d’émancipation ».

Ce sont ces points qui, de jour en jour, sont martelés ; voici, pour conclure, le manifeste « à la masse ouvrière et paysanne d’Italie » lancé par le Comité d’études qui, s’il décrit bien l’état de siège auquel est soumise Turin et lance un appel énergique à l’action conjointe des travailleurs de villes et des champs comme seule garantie de victoire contre le pouvoir d’Etat, retombe ensuite dans le fumeux idéalisme du « gouvernement d’entreprise » en faisant de celui-ci une conquête nationale, une arme de contre-pouvoir au… désordre aveugle et à l’antipatriotique… désintérêt pour la production dont feraient preuve les capitalistes uniquement intéressés par le profit !

« A la masse ouvrière et aux paysans d’Italie !

Depuis 20 jours, les ouvriers de la métallurgie turinoise sont en grève : depuis 6 jours toute la masse ouvrière de Turin est en grève pour soutenir la lutte des métallos. L’agitation régnant dans la ville s’étend irrésistiblement dans la province et dans toute la région du Piémont ; tous les métiers, toutes les industries, la masse de centaines et de centaines de milliers d’ouvriers et de paysans piémontais ont abandonné le travail et ont immobilisé la machine du pouvoir de l’Etat bourgeois. Depuis un mois et demi, le gouvernement bourgeois, au service de la Confédération générale de l’industrie italienne, rassemble à Turin des milliers de gardes royaux, de carabiniers, d’arditi, équipés pour une opération guerrière de grand style. Des dépôts d’armes ont été constitués pour les bourgeois, des nids de mitrailleuses ont été placés dans les églises et les palais, des autos blindées ont été préparées, de l’artillerie a été placée sur les collines dominant la ville, des brigades entières ont été transportées aux alentours de Turin. Ayant ainsi réussis à encercler la classe ouvrière turinoise par un état de siège renforcé, les industriels ont déchaîné l’offensive contre les métallurgistes ; ceux-ci veulent chasser d’un seul coup l’état d’esprit révolutionnaire des masses, ils veulent les humilier, les renverser à terre, les contraindre à rentrer à l’usine la tête basse, comme une bande d’esclaves fouettés par le négrier… La solidarité de la classe ouvrière et paysanne de l’ensemble du Piémont a saboté la machine réactionnaire préparée par les industriels et le pouvoir d’Etat bourgeois : des usines, des champs, les armées rouges du prolétariat sont sorties pour défendre leurs frères turinois, pour affirmer que la puissance ouvrière et paysanne est supérieure au pouvoir de l’état capitaliste. Aujourd’hui, tout le piémont est en mouvement, mais ceci ne suffit pas pour que la bataille soit gagnée. La classe ouvrière turinoise n’est pas entrée en lutte pour une question d’horaires et de salaires ; ce qui est en jeu, c’est une institution révolutionnaire, celle des commissions d’entreprises et des conseils d’usine qui n’intéressent pas seulement les catégories locales mais l’ensemble du prolétariat communiste italien. La lutte ne peut se résoudre favorablement pour la classe ouvrière et paysanne que si toutes les deux se plongent dans la lutte et affirment leur puissance contre la classe des propriétaires et le pouvoir d’Etat bourgeois.

Camarades ouvriers et paysans : à Turin les ouvriers de l’industrie défendent le principe suivant lequel la direction de l’usine doit être entre les mains de la classe ouvrière, le principe suivant lequel la direction du travail et de la production doit être contrôlée par les producteurs (ouvriers manuels, techniciens, intellectuels). Dans la région de Novara, les paysans pauvres défendent les mêmes principes dans la production agricole. L’arrogance des capitalistes de l’industrie a déjà entraîné une perte sèche de centaines de millions qui, étant constituée par des biens destinés à l’exportation, provoqueront une détérioration du taux de change, une augmentation du coût de la vie, la misère et la faim pour le prolétariat italien. L’arrogance des propriétaires terriens a déjà compromis la récolte de riz et provoque la mort de plus de 200 bovins par jour. Les industriels et les propriétaires terriens, pour sauver leur pouvoir sur la production et la machine d’Etat, veulent jeter l’ensemble du peuple travailleur italien dans le chômage et la famine, ils veulent prendre à la gorge l’ouvrier industriel et le paysan pauvre par la faim et les contraindre à un travail journalier de 12 à 14 heures pour continuer à encaisser les mêmes profits que pendant la guerre, pour continuer à être les seigneurs décidant de la vie et de la mort des multitudes de travailleurs. Ce n’est qu’en opposant la force de l’ensemble de la classe ouvrière et paysanne à ce déchaînement sauvage de soif de profit et de pouvoir que le prolétariat sortira victorieux de cette lutte et marquera une des étapes importantes sur le chemin de son émancipation, sur le chemin âpre et difficile de la Révolution sociale. »

Pendant ce temps, la flamme vacillait – dans des conditions qui, pour la classe ouvrière, n’étaient plus celles d’une position de force, et même plus celles d’une mince supériorité. Les négociations avec la Ligue des Industriels avaient commencé le 15, menées par une commission ouvrière spéciale sur la base des « revendications » suivantes (on était alors au début de la grève, et les visées ambitieuse de son comité d’agitation n’étaient pas encore bien définies) :

« 1) Tous les établissements industriels doivent reconnaître la Commission Interne de leur propre personnel. 2) Les Commissions Internes seront nommées suivant des modalités qui seront établies par les organisations ouvrières qui communiqueront aux directions des entreprises (qui devront en prendre acte) les noms des élus. 3) Proportionnellement à la taille des entreprises et au travail que les Commissions Internes devront effectuer, après un accord négocié avec chaque direction, un ou plusieurs des membres de ces commissions devront rester à la disposition des ouvriers pendant les heures de travail, au moins une heure par jour à jours fixes. 4) Les membres des Commissions Internes, durant les heures de délégations, seront rétribués suivant les modalités de leur rémunération normale. 5) Durant les heures de travail, les ouvriers pourront s’entretenir avec les membres des Commissions Internes après autorisation de leur chef d’atelier. 6) Les différents intervenus dans les établissements métallurgiques seront considérés comme réglés au terme de la grève générale. Les industriels renoncent à leurs demandes de punitions. Les ouvriers renoncent à toute demande de paiement des jours de grève et de lock-out. 7) Réadmission de tous les grévistes (ouvriers, employés, dans tous les services, à temps plein ou temporaires) sans punitions ni représailles. 8) Libération des ouvriers arrêtés ».

La « contre-partie » répond le lendemain en demandant que la discussion soit limitée au conflit des métallurgistes et conduite avec « l’intervention des grandes organisations nationales – Confédération Générale de l’Industrie, Confédération Générale du Travail, Fédération des Industries Métallurgiques » ; il n’obtient en réponse que le refus de circonscrire à une seule catégorie une négociation qui ne peut pas ignorer l’entrée en lutte de toutes les autres, qui sont par ailleurs déjà engagées dans différents conflits (les ouvriers de la chaussure demandent des congés payés, la révision périodique de l’indemnité de vie chère, la solution au problème des arriérés de salaire non réglés ; les cheminots demandent le renvoi des commissaires de gare, et ainsi de suite), mais aussi le refus, qui contredit en vérité les proclamations de départ en dépit de leur défiance justifiée envers les « autorités suprêmes », de mener au plan national le débat sur des questions qui avaient une origine provinciale ou tout au plus régionale. Quand, le 17, les industriels posent brutalement le problème : oui pour discuter des fonctions et du règlement des commissions internes sur la base de la plate-forme déjà élaborée par la FIOM, non pour discuter des conseils d’usine et de leur prétention au contrôle de la production, la commission ouvrière — au sein de laquelle, que l’aient voulu ou non les membres du comité d’agitation, la FIOM et son représentant omniprésent Buozzi ne pouvaient pas ne pas avoir un rôle de premier plan (autre aspect du manque d’un guide unitaire pendant l’agitation : aucune de ces organisations n’est dans l’absolu « compétente » ; l’action de l’une s’oppose à celle de l’autre, et finalement elles se neutralisent !) — se rabat sur le refus de toute proposition autre que celle, minimaliste et purement technique, de la définition d’un règlement qui ne pose pas de limites pratiques à l’activité des Commissions Internes, déclarant que la grève n’avait pas d’objectifs économiques, et acceptant de discuter sur ces bases, avec la seule réserve que l’on renonce à toute demande de mesures disciplinaires contre les grévistes et que l’on donne des garanties précises sur l’absence de représailles contre les employés des services publics, et particulièrement contre les cheminots du Piémont, de Ligure, de Toscane et d’Emilie. Finalement, les industriels ayant accepté de ne pas se réclamer purement et simplement des règlements pour fixer « des normes capables de discipliner le fonctionnement des commissions internes conformément aux habitudes prises dans la majorité des usines de Turin » (le faire ne leur coûtait rien : il s’agissait de rendre… nul et non avenu le puissant mouvement en revenant à la routine d’un statu quo contre lequel ils s’étaient arc-boutés pour empêcher que le mouvement aille trop loin), elle prend acte « des déclarations des représentants de la métallurgie, qui délie les autres catégories des engagements pris avec la proclamation de la grève générale » et, souhaitant « au prolétariat de la métallurgie la plus grande victoire [ ! !] », décide [le 23] « de cesser la grève lorsque la garantie sur l’absence de représailles aura été donnée » : après avoir rappelé les « habitudes en vigueur », on n’« accorde » aux Commissions Internes la possibilité de se mettre en rapport avec les ouvriers qu’en dehors des heures de travail, et en présence de la direction, avec le paiement des heures perdues. L’assemblée des commissaires d’usine sanctionne cette décision par un ordre du jour qui reconnaît au moins les obstacles contre lesquels la grève a échoué, n’en tirant cependant pas les conclusions nécessaires à l’égard du parti tel qu’il est et de la CGL telle qu’elle a toujours été :

« Les commissaires d’atelier des usines de Turin — rappelant l’absence de généralisation à toute l’Italie du mouvement pour le contrôle ouvrier — reconnaissent que, malgré 15 jours de grève des métallurgistes et 10 jours de grève générale, les industriels soutenus par la force armée de la bourgeoisie ont encore une fois imposé leur volonté de détenteurs des moyens d’existence ; et ils invitent donc la commission exécutive de la section de la métallurgie à approuver l’accord proposé par le Préfet. Les forces immenses dont dispose le prolétariat sont encore intactes. Les ouvriers rentreront dans l’usine avec la conviction de n’avoir pas vaincu, mais sans avoir été dominés. Chacun retournera au travail avec la ferme volonté de préparer les moyens de mettre en déroute les forces armées de la bourgeoisie et de développer les organes de gestion ouvrière de la production. Cette volonté est plus particulièrement celle de ceux qui, aux soucis de la préparation, ont préféré l’inertie et le laisser-aller, et qui, à la moindre manifestation de force de la bourgeoisie, n’ont opposé que des jérémiades.

Cette première bataille pour le communisme, qui n’est pas la dernière, démontre qu’à l’instant présent la résistance passive du prolétariat est vaine. A la grève doit se substituer l’armement du prolétariat. Les syndicats doivent devenir des organisations de préparation. Syndiqués et non-syndiqués doivent de plus en plus se fondre dans un seul et même esprit de classe par l’intermédiaire des Conseils. Les commissaires d’entreprise, empêtrés dans leur travail technique au sein de la production, doivent prendre en charge les tâches sociales du prolétariat. Toute notre solidarité va aux emprisonnés et nous invitons le Comité d’agitation à les défendre et, si c’est nécessaire, à demander notre aide.

Aux masses paysannes qui furent aux côtés du mouvement ouvrier ; aux masses ouvrières qui de toute part s’unirent spontanément à notre mouvement ; aux cheminots qui s’opposèrent avec audace aux forces armées, les commissaires d’entreprise de Turin adressent leur promesse d’être prêts à leur rendre cette solidarité, en gage d’une communication plus grande et plus directe entre les masses, et de l’union désormais indissoluble entre prolétariat agricole et industriel dans le travail révolutionnaire ».

De son côté, le Comité d’agitation explique :

« Le Comité d’agitation croit inopportun d’ajouter un commentaire aux délibérations passionnées des ouvriers métallurgistes. Les sentiments, la volonté des métallurgistes, sont les sentiments, la volonté de tout le prolétariat. Le prolétariat turinois a répondu à l’offensive des capitalistes par une grève générale dont l’intensité et la durée n’ont pas d’équivalent dans l’histoire des luttes des travailleurs, et surtout il a répondu pour la première fois en posant ouvertement et résolument la question des conseils d’usine, des organisations que le pouvoir ouvrier devra réaliser pour assurer le contrôle sur la production. Jamais bataille ne fut menée avec autant d’acharnement par la bourgeoisie capitaliste, qui a mobilisé toutes ses forces, qui a eu à sa disposition les gardes royaux, les policiers, les magistrats, qui a dépensé des centaines de milliers de lires pour imprimer des manifestes et des journaux afin de corrompre les éléments les moins conscients, payant des briseurs de grève fomentant des désordres, répandant des mensonges et des calomnies. Cet énorme effort n’a pas suffi à écraser le prolétariat turinois, qui a signé un bout de papier dont personne, parmi les travailleurs, ni parmi les industriels, ne s’attend à ce qu’il ait la moindre valeur. Cette bataille est finie : la guerre continue. »

En guise de conclusion de ces négociations fébriles, le Conseil général de la Chambre du Travail, après une très brève discussion, fait la déclaration publique suivante

« Le Conseil Général, s’appuyant sur ses propres délibérations de la soirée précédente, décide la reprise du travail de toutes les catégories, à l’exception de celles ayant encore des conflits à résoudre. »

L’épreuve de force était terminée.

• • •

Bien entendu, l’échec partiel ou total d’une grève n’est pas en soi une preuve d’erreur d’orientation politique : les bolcheviks ne prétendirent jamais avoir vaincu chaque bataille, même de simple revendication ! Néanmoins, dans le cas de la grève de Turin, le sabotage constitutionnel des organisations syndicales centrales ne fait aucun doute : on ne demandait pas à la CGL de... faire la révolution, ni même de tenter l’impossible sur le terrain particulier des organisations de « résistance », mais de rassembler tous les conflits en cours (dont on a vu qu’ils étaient nombreux, et conduits par les travailleurs avec vigueur) autour d’objectifs qui, à Turin, n’étaient apparus qu’avec plus d’urgence qu’ailleurs, tels que la défense des organisations d’entreprise, des 8 heures, du poste et des conditions de travail, de l’ajustement du salaire au coût de la vie, etc. ; c’est à elle qu’il revenait d’assumer la direction d’un mouvement qui se donnait, ou cherchait à se donner, la portée la plus large possible (tout autre chose que « ce n’est pas le moment d’agir ! » !), et de lui imprimer une direction vigoureuse à laquelle le succès pratique d’une grève comme celle de Turin aurait sûrement pu donner une contribution décisive. L’histoire, de toute façon, n’est pas faite se si et de peut-être. Par ailleurs nous ne nous occupons pas ici des questions de personnes mais d’orientations ; et celles-ci, malheureusement, tant celle des confédéraux que des ordinovistes, étaient le fruit de l’immaturité générale du mouvement, le miroir d’une « inertie historique » dont les directions du mouvement – auxquelles nous seuls exprimions une solidarité autre que verbale et circonstancielle, tout en le critiquant avec franchise – se limitaient à en exprimer la persistance. Les réformistes étaient ce qu’ils étaient, et ils n’en faisaient pas mystère ; les ordinovistes qui en subissaient l’influence pouvaient avoir l’illusion de rompre les chaînes du réformisme pour embrasser la cause révolutionnaire ; il n’en reste pas moins que ni avant ni après les évènements dont ils furent les éléments dominants ils ne tirèrent les conditions nécessaires non pas de la révolution mais de sa préparation théorique et pratique. Il ne suffit pas de dire qu’ils ne ressentirent pas l’exigence du parti et de sa direction politique centralisée des luttes ouvrières ainsi que de ses « courroies de transmission » économiques ; il faut encore ajouter qu’ils ne pouvaient pas la ressentir, y étant empêchés par leur fond incorrigiblement ouvriériste, immédiatiste, et idéaliste.

Le 2 mai, commentant la douloureuse défaite, « Il Soviet » avait exprimé sa confiance dans le fait que le mouvement turinois aurait supporté « cette grave secousse sans en rester désorganisé » - ce qui pourtant advint. Et il ajoutait :

« Le matériel accumulé par l’expérience est tel qu’il sera d’une utile contribution pour les futures actions : encore une fois le prolétariat tirera de ses erreurs les conditions de son inéluctable victoire ».

Mais le chemin se montra bien plus long et tourmenté que nous ne l’avions supposé. On le voit notamment à travers le groupe de l’« Ordine Nuovo » qui aurait dût être dépositaire et interprète de cette « accumulation d’expériences ». A la fin de la grève, le 8 mai, Gramsci écrit sur l’« Ordine Nuovo » :

« La classe ouvrière turinoise a été défaite et ne pouvait qu’être défaite. La classe ouvrière turinoise a été entraînée dans cette lutte : elle n’avait pas la liberté de choix, elle ne pouvait pas reporter la date du conflit, car l’initiative de la guerre de classe appartient encore aux capitalistes et au pouvoir d’état bourgeois... Il n’y a pas encore en Italie d’énergies révolutionnaires organisées capables de centraliser un mouvement vaste et profond, capable de donner une substance politique à un irrésistible et puissant bouleversement des classes opprimées, capable de créer un Etat et de lui imprimer un dynamisme révolutionnaire ».

Rien, donc, n’avait été appris pendant la dure leçon des évènements. A qui confier la « conquête des organisations syndicales » sinon au parti qui soit enfin le parti communiste ? Comment réaliser « l’unité prolétarienne » sinon autour du programme de classe du marxisme à l’échelle mondiale, c’est-à-dire autour du parti ? Et quel sens donner au sibyllin « pouvoir industriel » sans la conquête du pouvoir politique à la charge, encore une fois, du parti ? C’est lui qui est le grand absent des réflexions de Gramsci ; les polémiques destinées à éclater peu après à Turin démontreront que les évènements d’avril le pousseront – nous n’utilisons les noms de personnes que pour indiquer les courants – à revenir encore plus sur ses pas, vers ses origines idéologiques de pur conseillisme, tandis que la section socialiste, de structure hétérogène, n’ira pas plus loin que le souhait, dans le feu de l’action, d’un renouvellement du parti, au lieu de poser sans ambiguïté le problème de la scission organisative comme prémisse à toute action de « rénovation ». La véritable défaite du printemps turinois de 1920 réside dans cette incapacité à tirer des revers les enseignements indispensables pour un retour sur le chemin de la victoire ; c’est en elle que, pour une bonne part, réside le fatal retard du processus de constitution du Parti communiste d’Italie, section de la IIIème Internationale.

(…)

La fin quasi simultanée de la grève de Turin et du Conseil national socialiste ouvrait également une nouvelle phase d’avancée de la droite réformiste sur le front parlementaire et syndical avec l’accord tacite du maximalisme toujours plus enclin à jeter l’éponge.

Le 11 mai, Nitti tombe pour l’énième fois sous la pression de la grève des postes et téléphone. L’initiative – particulièrement appréciée par les partis bourgeois, notamment populaires – est cette fois prise par le groupe parlementaire socialiste, qui s’était pourtant démontrée plutôt favorable à Nitti les six mois précédents. A cette occasion éclate un nouveau scandale Turati. Ignorant la décision prise, puis indigné par celle-ci, le vieux leader décide, isolé au sein même de son entourage, de ne pas participer au vote :

« On a voté – écrit-il à Kulichof – en faveur de la droite de Salandra, des populistes, des pirates à l’abordage du bateau ministériel, contre notre [ ! ! !] politique extérieure, contre la conscience [...], on votait pour la ruine de l’Etat et de toute discipline morale. On a voté pour l’obscurité, pour l’équivoque, et – indubitablement – pour la réaction. Tout ceci est de la folie criminelle, et pas un seul qui résiste. J’ai donc sauvé mon âme. »

La suite tragi-comique de chute et de recomposition du ministère Nitti suggère d’autre part à notre hebdomadaire un court article que nous reproduisons en appendice (173), dont la relation des faits montre qu’un autre degré a été atteint dans la dégénérescence du maximalisme, faisant preuve d’une logique supérieure aux intentions d’individus ou de groupes. Les partisans de la marche au parlement dans le but de « détruire le parlement », observe l’article intitulé « La comédie parlementaire », finissent comme il est logique par revendiquer l’intangible souveraineté de l’institution parlementaire face au possible danger d’une limitation de son fonctionnement. La souveraineté du parlement équivaut à la souveraineté de la garde royale dans les rues d’Italie, condition de l’exercice indiscuté du pouvoir et de l’arbitraire tant décrié de l’appareil d’Etat capitaliste. Le « révolutionnarisme » des maximalistes de 1920 ne dépasse pas le niveau du statut albertin [statut de la Sardaigne édicté par le roi Charles Albert de Sardaigne, ndt] : leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants d’aujourd’hui sont tombés bien plus bas…

Reconstitué le 21 mai, le gouvernement Nitti tombe à nouveau le 9 mai à cause d’une proposition d’augmentation du prix du pain, en dépit de son retrait précipité ; après une longue gestation, et non sans de prudents et infructueux essais pour obtenir la participation de Turati à la nouvelle équipe ministérielle, c’est Giovanni Giolitti qui prend la direction de la « chose publique ». La démocratie italienne a besoin de récupérer son prestige perdu au cours des longs mois pendant lesquels la soumission totale du pouvoir législatif à l’exécutif était apparue trop crûment.

Le sauveteur de la démocratie italienne a tout un programme de réformes qui va du retour à une rigoureuse observation du droit à la totale impartialité lors des confrontations avec les organisations ouvrières, de la réduction du coût de la vie à celui du déficit financier, de la nominativité des titres à l’augmentation des droits de succession et la confiscation par l’Etat des sur-profits de guerre, de l’enquête parlementaire sur les dépenses de guerre jusqu’aux solutions à la question de l’Adriatique. Mais Turati a un autre programme, bien plus radical, qu’il illustre deux jours plus tard dans le célèbre discours « Refaire l’Italie », duquel, comme nous l’avons rappelé, Palmiro Togliatti s’inspirera 25 ans plus tard. Le sens de ce discours est en effet l’annonce préalable d’une totale adhésion à la cause de la défense des intérêts nationaux et de la revendication pour le parti de la classe ouvrière de la représentation de ses intérêts au sein du gouvernement, qui deviendront le rêve, réalisé pour un temps hélas trop bref, des nouveaux « innovateurs » national-communiste. Citons-en un extrait afin que le lecteur puisse reconnaître dans le Filippo Turati de 1920 le père légitime de l’actuel PCI :

« Si la bourgeoisie abdique, si le prolétariat n’est pas préparé, et si cependant la civilisation doit vivre, il faudra bien que quelqu’un ou quelque chose assume la gestion sociale ; quelqu’un qui ne peut plus être la bourgeoisie telle qu’elle fut, qui doit être un moyen terme entre bourgeoisie et prolétariat, qui doit être un pouvoir, une force anticipant en quelque sorte sur l’avènement du prolétariat, qui prolonge en quelque sorte le pouvoir de la bourgeoisie, jusqu’au point de soudure qui sera en même temps le point de rupture. Et je pense que cette force sera le Parti socialiste, rendu plus souple par la nécessité des choses, et forcé de s’allier, je ne dirai pas à des partis bourgeois [ah, père Turati, tu n’es pas arrivé aux sommets de Togliatti], mais à des forces bourgeoises, à des éléments bourgeois ; à des techniciens, des experts [il ne manque que les catholiques de gauche] disposés à servir avec loyauté le prolétariat et le socialisme ». En somme, « il faut un programme pour la nation, non un simple programme de gouvernement […], il faut que l’Etat italien se transforme de politique en économique » et pour ceci il faudra « augmenter la production en améliorant en même temps la répartition, ce qui est aussi un moyen d’augmenter la production, parce que seul celui qui a la certitude de concourir à une généreuse répartition devient un producteur actif ».

(…)

Il y a ici sous forme embryonnaire toute la philosophie des « réformes de structure » élaborés par la pléiade qui va de Togliatti à Galbraith et consort. Le discours est celui d’un free-lancer, isolé au sein de son propre courant : la direction maximaliste, en tous cas, laisse courir ; le commentaire de l’« Avanti ! » le jour suivant, critiquant le collaborationnisme de Turati dans une situation ou il devrait « tendre à accroître la faiblesse de l’Etat bourgeois pour en préparer la fin », porte à plat, de manière formaliste. Au IInd Congrès de l’Internationale, Serrati défendra le célèbre discours en tant qu’habile harangue envers la bourgeoisie afin que, consciente de sa propre incapacité à gouverner, elle se place finalement de côté !

Sur le plan syndical, pendant ce temps, la direction réformiste de la CGL s’empresse de tirer un bilan positif de la « grève des aiguilles ». On ne parle pas de cette dernière lors du Conseil ,de direction du 13 mai, au cours duquel les chefs syndicaux expriment leur total désaccord avec le projet de constitution expérimental des conseils ouvriers et paysans, élaboré par la direction du parti, qui porte pourtant la signature de Baldesi au nom de la Confédération. La décision est unanime : on renvoie l’expérience au retour de la délégation qui devra… voir sur place, c’est-à-dire en Russie, la manière dont fonctionnent pratiquement les conseils ; dans cette attente, les organisations syndicales « ne donnent pas de solution à ce problème difficile par des décisions hâtives et isolées ». Même à cette occasion la direction se tait : la torpille est arrivée à temps pour couler un bateau encombrant ses propres armateurs.

Les 20-22, lors de la réunion de la FIOM à Gênes, avec la certitude qu’un mois a suffi à panser les plaies, les canons sont finalement pointés vers la grève de Turin, son fédéralisme, son localisme, son « égoïsme d’entreprise » : comme d’habitude, les bonzes se servent d’arguments formellement justes pour justifier une politique ouverte de briseurs de grève. La motion victorieuse (84.819 voix contre 26.296 à celle de la section métallurgique de Savone, déplorant l’absentéisme des organes directifs confédéraux durant la grève) porte les points suivants : nécessité « d’éviter que dans l’avenir l’organisation des commissaires d’entreprise ne puisse renouveler l’erreur de proclamer des actions locales sans préparation et étrangères aux actions et au mouvement général de la Fédération [on peut formuler ce syllogisme comme suit : les mouvements locaux doivent être subordonnés aux mouvement général ; le mouvement général est déconseillé parce que la réaction prépare un guet-apens : donc ni mouvement général, ni, à plus forte raison, mouvement local] ; renvoi au congrès de la CGL pour toute décision définitive concernant l’institution des conseils d’usine et la détermination des fonctions à développer dans l’entreprise tant que perdure le régime industriel ; droit de la Fédération d’intervenir en temps utile pour défendre l’organisation et diriger les agitations et les mouvements qui surgissent comme conséquences de conflits avec les industriels en dehors et à l’intérieur de l’entreprise » ; enfin, maintient d’une discipline rigoureuse lors des heurts avec les organes centraux. Ainsi, après les conseils ouvriers, ce sont les conseils d’entreprise et les commissaires d’atelier qui sont envoyés au placard, et il s’installe une telle discipline que trois mois plus tard la CGL et en particulier la FIOM purent liquider le mouvement d’occupation des usines à la pleine satisfaction de Giolitti, qui s’était habilement éclipsé à Vichy avec la tranquille certitude que les chefs confédéraux seraient des gardiens de l’ordre bien plus efficaces et surtout persuasifs que les Gardes Royaux.

Parallèlement à la nette avancée de la droite, un processus de réabsorption des « rebelles » maximalistes se développe, ainsi qu’une grave crise de l’ordinovisme à la suite de la grève des aiguilles ; deux épisodes que l’on peut suivre à travers la discussion de ce même mois de mai dans la section socialiste de Milan et la longue polémique Tasca-Gramsci.

La discussion, qui a lieu les 13, 17 et 21 mai (l’« Avanti ! » en fait part dans ses numéros des 14, 23 et 28) porte sur la question des conseils d’usine, présente d’un côté les réformistes alignés sur la défense de la fonction purement tehnico-éducative de ces organismes, et de l’autre les maximalistes qui, ayant découvert un énième mythe pour s’enivrer, cuisinaient l’horrible minestrone (comme l’observe « Il Soviet » du 6 juin) du projet Schiavello, rédigé au nom de la Chambre du Travail, dans lequel on soutenait la constitution non seulement de conseils d’entreprise mais aussi de conseils d’immeubles, d’entreprises agricoles, de casernes, etc., agissant comme « aiguillon dans la marche ascendante vers l’action expropriatrice [ !!] des travailleurs contre le capital », et culminant dans un syndicat de… type nouveau comme « authentique expression de la pensée des masses qui travaillent dans l’usine », ou non seulement on fait une énorme confusion entre syndicats et organisations d’usine, mais aussi ou l’on nie toute représentation aux non-organisés (qui au contraire l’étaient dans les anciennes commissions internes) aggravant les désaccords déjà existants au sein des masses travailleuses. Et voici la conclusion ; l’assemblée, « convaincue que les conseils d’usine constituent le moyen efficace de réalisation pratique du programme socialiste puisqu’ils tendent à exercer moralement et techniquement [c’est eux qui le disent !] les producteurs à la gestion directe dans un sens communiste, approuve le projet de la Chambre du Travail, et suivra les dispositions ultérieures plus précises qu’établiront les organisations centrales politiques et syndicales ». Ainsi l’imagination des maximalistes a pu s’épancher, la droite confédérale peut dormir sur l’oreiller moelleux du respect de la majorité envers ses « dispositions ultérieures », et un pont est jeté entre la droite et les tout nouveaux rebelles (comme nous allons le voir) de l’« Ordine Nuovo ».

Ce pont grâce auquel, curieusement, après tout le bruit fait au Conseil national de Milan, une partie des ex-critiques de la direction maximaliste du PSI et, selon les historiens, les pères putatifs du Parti communiste d’Italie, se rapprochent d’un maximalisme soi-disant « réformé » ou « rénové » (il s’agit dans presque tous les cas d’ordinovistes ou de philo-ordinovistes, de Tasca à Togliatti, de Terracini à Seassaro), est bien visible dans le rapport déjà cité de Tasca au Congrès de la Chambre de Turin des 25-28 mai (et approuvé par celui-ci à la seule exception d’un petit groupe d’anarchistes et anarcho-syndicalistes) sous le titre : « Les valeurs politiques et syndicales du Conseil d’usine ». On déclare ouvertement l’accord avec le projet Schiavello, dont les mythiques conseils ne sont plus, comme dans l’idéologie ordinoviste « des débuts », la « cellule du nouvel Etat », le point d’arrivée et de départ de la révolution communiste : ils ne sont plus que les premières pierres d’un édifice que ceux-ci, organes de « démocratisation » et de « pouvoir prolétarien sur le lieu de travail » (et ici Tasca reste dans l’orbite du gramscisme), contribuent seulement à ériger, provoquant une transformation de l’organisation syndicale par métier et catégorie en organisation par industrie, grâce à quoi le rapporteur, évoquant des idées typiques des IWW et de Daniel De Leon sans expliquer pourquoi ni comment, s’attend à ce que les « organisations syndicales prennent position pour la révolution communiste » et se préparent à devenir, après la victoire, les éléments constitutifs du nouveau régime. Il s’ensuit que les conseils d’usine et les syndicats ne sont plus deux organisations séparées, celles-ci primant sur celles-là, mais « un organisme unique, parce que le Conseil n’est que l’expression de l’activité syndicale sur le lieu de travail, et que le Syndicat est l’organisation d’ensemble qui regroupe les Conseils par branche de production, en en coordonnant et en en disciplinant l’action », et donc le second barreau sur l’échelle organisative ascendante se subordonnant, sans cependant l’annuler, le premier : « les Conseils d’usine deviendront des sections et sous-sections du Syndicat dans chaque localité ». Gramsci n’aura donc pas tort de s’exclamer que le rapporteur « a ruiné en quelques heures un travail d’éducation et d’élévation du niveau de la culture ouvrière [passons sur cette horrible formule] qui a coûté à l’« Ordine Nuovo » et au groupe de l’« Ordine Nuovo » un an de travail et d’efforts ». Tasca, au contraire, ne s’arrêtera pas là, et, sur la vague de la polémique – avec le caractère d’alacrité de celle de deux ennemis – il en arrivera à définir comme anarchiste et syndicaliste la conception gramsciste, à demander que l’on considère le conseil d’usine « avant que d’être la base de l’Etat communiste, comme un instrument de lutte pour la révolution, sans lequel l’Etat communiste […] resterait réduit à la base sur laquelle il se sera édifié », et à renier le mot d’ordre de reconnaissance des conseils comme organes de contrôle de la production, qui avait pourtant été le slogan de la grève des aiguilles, car c’est « une erreur de tendre à des conquêtes faites avec la présomption d’arracher des « lambeaux de pouvoir » au capitalisme » (l’allusion au mythe indiquant conseil = cellule du pouvoir est enfin découverte).

La réaction de Gramsci est aussi rapide que solitaire, et elle ouvre une joute oratoire destinée à se prolonger jusqu’à la veille de l’occupation des usines. Dans celle-ci, le père de l’« Ordine Nuovo » revendique, en les poussant à fond ( et ainsi en s’éloignant d’un laborieux rapprochement d’avec le « léninisme »), ses thèses de départ : le conseil d’usine (plus ou moins confondu avec le soviet) est le « début historique d’un processus qui devra nécessairement conduire à la fondation de l’Etat ouvrier », l’« institution absolument originale qui ne peut être confondue avec le Syndicat, qui ne peut être coordonné et subordonné au Syndicat », organe donc à partir duquel part la révolution et auquel la révolution revient en s’en servant uniquement dans sa phase « destructive », au contraire de la phase « constructive » (article « Deux révolutions » du 3 juillet) ou le syndicat et le parti « créent les conditions externes générales (politiques) » dans lesquelles la splendide fleur du conseil d’usine ouvrira sa corolle en devenant « Etat ouvrier » ; syndicat et parti (toujours mis sur le même plan chez Gramsci), « organisations de type volontaire et contractuelle […] nées sur le terrain de la démocratie bourgeoise en tant qu’affirmation et développement des libertés politiques », donc incapables d’exprimer et de contenir l’infinie richesse de la révolution qui au contraire est toute contenue dans les conseils, institution que l’ouvrier trouve pré-constituée et dans laquelle il entre et travaille « par une nécessité déterminée », « cellule du nouvel Etat » (à son tour « reflet des rapports industriels dans l’usine ») ; le syndicat étant par ailleurs périssable en tant qu’« organe de la légalité industrielle » dont le conseil est la négation, de manière à ce que le second « tend, pas sa spontanéité révolutionnaire, à déchaîner à tout moment la guerre de classe » alors que le premier « de par sa forme bureaucratique [sentez-vous les échos de Gorter et Pannekoek ?], tend à empêcher la guerre de classe de se déchaîner » ; le parti est lui dégradé en « parti des masses voulant se libérer par leur propres moyens, de manière autonome, de l’esclavage politique et industriel à travers l’organisation de l’économie sociale », en « parti de confiance démocratique pour toutes les classes opprimées […] au contact de toutes les couches du peuple travailleur », jamais (vous entendez les critiques de Kautsky aux bolcheviques ?) « parti se servant des masses pour tenter une héroïque imitation des jacobins français » ! (« Deux révolutions », 3 juillet). Et tout ce fourbis serait du « léninisme » ? C’est ce mélange d’anarcho-syndicalisme, de sorelianisme et de… kautskisme qui aurait préparé Livourne ?

Œuvres de Bordiga

Ce que disait Bordiga du fascisme italien

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