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Ce que Trotsky pensait des succès économiques du régime stalinien

dimanche 25 mai 2008, par Robert Paris

Extrait de "La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne"

1932

La contradiction entre les succès économiques de l’URSS et la bureaucratisation du régime

Il est impossible d’élaborer les bases d’une politique révolutionnaire dans un "seul pays". Le problème de la révolution allemande est actuellement indissolublement lié à la question de la direction politique en URSS. Ce lien il faut le comprendre dans toutes ses conséquences.

La dictature du prolétariat est la réponse à la résistance des classes possédantes. La limitation apportée aux libertés découle du régime militaire de la révolution, c’est-à-dire des conditions de la guerre des classes. De ce point de vue, il est tout à fait clair que la consolidation intérieure de la République des Soviets, sa croissance économique, l’affaiblissement de la résistance de la bourgeoisie, et surtout le succès de la "liquidation" de la dernière classe capitaliste, les koulaks, devraient mener à l’épanouissement de la démocratie dans le parti, les syndicats et les Soviets.

Les staliniens ne se lassent pas de répéter que "nous sommes déjà entrés dans le socialisme", que la collectivisation actuelle marque en elle-même la liquidation des koulaks en tant que classe, et que le prochain plan quinquennal doit amener ces processus à leur terme. S’il en est ainsi, pourquoi ce processus a-t-il conduit à l’écrasement total du parti, des syndicats et des Soviets par l’appareil bureaucratique qui, à son tour, a pris le caractère du bonapartisme publicitaire ? Pourquoi à l’époque de la famine et de la guerre civile le parti vivait-il d’une vie intense, pourquoi ne venait-il à l’idée de personne de demander si l’on pouvait ou non critiquer Lénine ou le comité central dans son ensemble, alors que, maintenant, la moindre divergence avec Staline entraîne l’exclusion du parti et des mesures administratives de répression ?

Le danger de guerre venant des Etats impérialistes ne peut en aucun cas expliquer et encore moins justifier le développement du despotisme bureaucratique. Lorsque dans une société socialiste nationale les classes sont plus ou moins liquidées, cela marque le début du dépérissement de l’Etat. Si une société socialiste peut opposer une résistance victorieuse à un ennemi extérieur, c’est en tant que société socialiste et non pas en tant qu’Etat de la dictature du prolétariat et encore moins en tant qu’Etat de la dictature de la bureaucratie.

Mais nous ne parlons pas du dépérissement de la dictature : c’est encore trop tôt car nous ne sommes pas encore "entrés dans le socialisme". Nous parlons d’autre chose. Nous demandons : qu’est-ce qui explique la dégénérescence bureaucratique de la dictature ? D’où vient cette contradiction criante, monstrueuse, effroyable, entre les succès de l’édification socialiste et le régime de dictature personnel qui s’appuie sur un appareil impersonnel, qui tient à la gorge la classe dirigeante du pays Comment expliquer que la politique et l’économie se développent dans des directions totalement opposées ?

Les succès économiques sont très importants. Dès maintenant la Révolution d’octobre s’est pleinement justifiée d’un point de vue économique. Les coefficients élevés de la croissance économique sont l’expression irréfutable du fait que les méthodes socialistes présentent un avantage immense, et cela même pour l’accomplissement des tâches de production qui, à l’Ouest, ont été résolues par des méthodes capitalistes. Les avantages de l’économie socialiste dans les pays avancés ne seront-ils pas grandioses ?

Toutefois, la question posée par la Révolution d’octobre n’est pas encore résolue même au brouillon.

La bureaucratie stalinienne qualifie l’économie de "socialiste" en partant de ses prémisses et de ses tendances. Mais cela ne suffit pas. Les succès économiques de l’Union soviétique se produisent sur une base économique encore peu développée. L’industrie nationalisée passe par les stades que les nations capitalistes avancées ont déjà franchi depuis longtemps. L’ouvrière qui fait la queue a son critère du socialisme, et ce critère du "consommateur", pour reprendre l’expression méprisante du fonctionnaire, est en réalité tout à fait décisif. Dans le conflit entre le point de vue de l’ouvrière et celui du bureaucrate, nous, opposition de gauche, sommes avec l’ouvrière contre le bureaucrate qui exagère les réalisations, escamote les contradictions qui s’accumulent, et met un couteau sous la gorge de l’ouvrière pour l’empêcher de critiquer.

L’année dernière, on est passé brusquement du salaire égal au salaire différencié (aux pièces). Il est indiscutable que le principe d’égalité dans le paiement du travail est irréalisable, quand le niveau des forces productives et par conséquent de la culture en général est bas. Cela implique également que le problème du socialisme ne se résout pas uniquement au niveau des formes sociales de propriété, mais présuppose une certaine puissance technique de la société. Cependant, la croissance de la puissance technique fait déborder automatiquement les forces productives hors des frontières nationales.

En revenant au salaire aux pièces qui avait été supprimé prématurément, la bureaucratie a qualifié le salaire égal de principe "koulak". C’est une absurdité évidente qui montre dans quelles impasses d’hypocrisie et de mensonge les staliniens s’enfoncent. En fait, il fallait dire : "Nous avons avancé trop vite avec les méthodes égalitaires de rétribution du travail ; nous sommes encore loin du socialisme ; nous sommes encore pauvres et il nous faut revenir en arrière, à des méthodes semi-capitalistes ou koulak." Répétons qu’il n’y a pas ici de contradiction avec l’objectif socialiste. Il n’y a qu’une contradiction irréductible avec les falsifications bureaucratiques de la réalité.

Le retour au salaire aux pièces fuit le résultat de la résistance opposée par le sous-développement économique. De tels reculs, il y en aura encore beaucoup, surtout dans l’agriculture où l’on a fait un trop grand bond administratif en avant.

L’industrialisation et la collectivisation sont menées avec des méthodes de commandement unilatéral, incontrôlé et bureaucratique, qui passe par-dessus la tête des masses travailleuses. Les syndicats sont privés de toute possibilité d’influer sur le rapport entre consommation et accumulation. La différenciation au sein de la paysannerie a été liquidée provisoirement moins économiquement qu’administrativement. Les mesures sociales prises par la bureaucratie en ce qui concerne la liquidation des classes sont terriblement en avance sur le processus fondamental que constitue le développement des forces productives.

Cela conduit à une augmentation des prix de revient industriels, à la basse qualité de la production, à l’augmentation des prix, à la pénurie de biens de consommation, et laisse se profiler à l’horizon la menace d’une réapparition du chômage.

L’extrême tension de l’atmosphère politique dans le pays est le résultat des contradictions entre la croissance de l’économie soviétique et la politique économique de la bureaucratie qui, tantôt est monstrueusement en retard sur les besoins de l’économie (1923-1928), tantôt est effrayée par son propre retard et se lance dans une fuite en avant, pour rattraper par des mesures purement administratives ce qu’elle a laissé passer (1928-1932). Là aussi, un zigzag à gauche succède à un zigzag à droite. Avec ces deux zigzags la bureaucratie se trouve chaque fois en contradiction avec les réalités de l’économie et par conséquent avec l’état d’esprit des travailleurs. Elle ne peut tolérer leurs critiques, ni lorsqu’elle est en retard, ni lorsqu’elle fonce en avant.

La bureaucratie ne peut exercer sa pression sur les ouvriers et les paysans autrement qu’en privant les travailleurs de la possibilité de participer à la solution des problèmes de leur propre travail et de tout leur avenir. C’est là que se trouve le plus grand danger. La peur constante de la résistance des masses provoque au niveau politique un "court-circuit" de la dictature personnelle et bureaucratique.

Cela implique-t-il qu’il faille ralentir les rythmes de l’industrialisation et de la collectivisation ? Pour une certaine période, c’est indiscutable. Mais cette période peut être de courte durée. La participation des ouvriers à la direction du pays, de sa politique et de son économie, un contrôle réel sur la bureaucratie, la croissance du sentiment de responsabilité des dirigeants à l’égard des dirigés, tout cela ne peut avoir qu’une influence bénéfique sur la production, diminuera les frictions internes, réduira au minimum les coûteux zigzags économiques, assurera une répartition plus saine des forces et des moyens et, en fin de compte, augmentera le coefficient général de la croissance. La démocratie soviétique est une nécessité vitale surtout pour l’économie. Au contraire, le bureaucratisme recèle de tragiques surprises économiques.

Si l’on examine globalement l’histoire de la période des épigones dans le développement de l’URSS, il n’est pas difficile d’arriver à la conclusion que la prémisse politique fondamentale de la bureaucratisation du régime a été la lassitude des masses à la suite des bouleversements de la révolution et de la guerre civile. La famine et les épidémies faisaient rage dans le pays. Les questions politiques passèrent au second plan. Toutes les pensées étaient fixées sur un morceau de pain. Pendant le communisme de guerre, tout le monde recevait la même ration de famine. Le passage à la NEP amena les premiers succès économiques. La ration devint plus abondante, mais tout le monde n’y avait pas droit. L’instauration de l’économie marchande conduisit au calcul des prix de revient, à une rationalisation élémentaire, au départ des usines des ouvriers en surnombre. Les succès économiques s’accompagnèrent durant une longue période de la croissance du chômage.

Il ne faut pas oublier un seul instant que le renforcement de la puissance de l’appareil s’appuyait sur le chômage. Après des années de famine, l’armée de réserve des chômeurs effrayait tous les prolétaires aux machines. L’éloignement hors des entreprises des ouvriers indépendants et critiques, les listes noires d’oppositionnels devinrent un des instruments les plus importants et les plus efficaces dans les mains de la bureaucratie stalinienne. Sans cette circonstance, elle n’aurait pas réussi à étouffer le parti de Lénine.

Les succès économiques ultérieurs amenèrent progressivement la liquidation de l’armée de réserve des ouvriers industriels (la surpopulation cachée des villages, masquée par la collectivisation, garde encore toute son acuité). L’ouvrier industriel n’a désormais plus peur d’être mis à la porte de l’usine. Son expérience quotidienne lui enseigne que l’imprévoyance et l’arbitraire de la bureaucratie ont considérablement compliqué la solution de ses problèmes. La presse soviétique dénonce certains ateliers et entreprises où l’on ne laisse pas assez de place à l’initiative des ouvriers, à leur esprit d’invention, etc. : comme si on pouvait enfermer l’initiative du prolétariat dans les ateliers, comme si les ateliers pouvaient être des oasis de démocratie productive, alors que le prolétariat est écrasé dans le parti, les Soviets et les syndicats.

L’état général du prolétariat est aujourd’hui tout à fait différent de ce qu’il était dans les années 1922-1923. Le prolétariat a crû numériquement et culturellement. Après avoir accompli un travail gigantesque, qui est à l’origine de la régénération et de la croissance de l’économie, les ouvriers sentent renaître et croître leur assurance. Cette assurance accrue commence à se transformer en mécontentement à l’égard du régime bureaucratique.

L’étouffement du parti, l’épanouissement du régime personnel et de l’arbitraire peuvent donner l’impression d’un affaiblissement du système soviétique. Mais tel n’est pas le cas. Le système soviétique s’est considérablement renforcé. Parallèlement, la contradiction entre ce système et l’étau bureaucratique s’est nettement aggravée. L’appareil stalinien voit avec terreur que les succès économiques ne renforcent pas mais au contraire sapent sa position. Dans la lutte pour maintenir ses positions, il est déjà obligé de resserrer la vis, d’interdire toute forme d’ "autocritique" autre que les louanges byzantines à l’adresse de ses chefs.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le développement économique entre en contradiction avec la situation politique dans laquelle il s’est produit. Mais il faut comprendre clairement quelles conditions précisément engendrent le mécontentement. La vague oppositionnelle qui s’avance, n’est en rien dirigée contre l’Etat socialiste, les formes soviétiques ou le Parti communiste. Le mécontentement est dirigé contre l’appareil et sa personnification, Staline. Ce qui explique que récemment se soit déclenchée une campagne forcenée contre la soi-disant "contrebande trotskyste".

L’adversaire risque d’être insaisissable, il est partout et nulle part. Il surgit dans les ateliers, dans les écoles, se faufile dans les revues historiques et dans tous les manuels. Cela signifie que les faits et les documents confondent la bureaucratie, en révélant ses flottements et ses erreurs. On ne peut rappeler le passé tranquillement et objectivement, il faut refaire le passé, il faut boucher toutes les fissures par lesquelles peut s’insinuer un soupçon quant à l’infaillibilité de l’appareil et de son chef. Nous avons devant nous tous les traits caractéristiques d’une couche dirigeante qui a perdu la tête. Iaroslavsky, Iaroslavsky lui-même, s’est révélé peu sûr ! Ce ne sont pas des incidents dus au hasard, de simples détails, des conflits de personnes : le fond de l’affaire est que les succès économiques, qui, dans un premier temps, ont renforcé la bureaucratie, sont, aujourd’hui, en opposition avec la bureaucratie, du fait de la dialectique de leur développement. C’est pour cette raison qu’à la dernière conférence du parti, c’est-à-dire au congrès de l’appareil stalinien, le trotskysme, trois fois battu et écrasé, a été déclaré "avant-garde de la contre-révolution bourgeoise".

Cette résolution stupide et dérisoire du point de vue politique lève le voile sur certains plans très "pratiques" de Staline dans le domaine des règlements de comptes personnels. Ce n’est pas pour rien que Lénine avait mis en garde le parti contre la désignation de Staline comme secrétaire général : "ce cuisinier ne peut cuire que des plats épicés..." Et ce cuisinier n’a pas encore totalement épuisé sa science culinaire.

Malgré le resserrement de vis théoriques et administratives, la dictature personnelle de Staline approche visiblement de son déclin. L’appareil est totalement fissuré. La fissure nommée Iaroslavsky n’est qu’une des centaines de fissures qui aujourd’hui n’ont pas encore de nom. Le fait que la nouvelle crise politique mûrit sur la base des succès manifestes et incontestables de l’économie soviétique, de la croissance des effectifs du prolétariat et des premiers succès de l’agriculture collectivisée, est une garantie suffisante pour que la liquidation du despotisme bureaucratique coïncide non avec un ébranlement du système soviétique, comme on pouvait le redouter il y a encore trois ou quatre ans, mais au contraire avec sa libération, son essor, son épanouissement.

Mais c’est précisément dans sa dernière période que la bureaucratie stalinienne est capable de faire le plus de mal. La question de son prestige est devenue pour elle la question politique centrale. Si l’on exclut du parti des historiens apolitiques uniquement parce qu’ils n’ont pas su célébrer les exploits de Staline en 1917, le régime plébiscitaire peut-il admettre la reconnaissance des erreurs commises en 1931-1932 ? Peut-il renoncer à la théorie du social-fascisme ? Peut-il désavouer Staline qui a résumé le fond du problème allemand dans la formule suivante : que les fascistes arrivent d’abord au pouvoir, notre tour viendra ensuite ?

Les conditions objectives en Allemagne sont en elles-mêmes à ce point impératives que si la direction du Parti communiste allemand disposait de la liberté d’action indispensable, elle se serait déjà, sans aucun doute, tournée vers nous. Mais elle n’est pas libre. Alors que l’opposition de gauche met en avant les idées et les mots d’ordre du bolchevisme, vérifiés par la victoire de 1917, la clique stalinienne ordonne par télégramme de lancer une campagne internationale contre le "trotskysme". La campagne se mène non sur la base des problèmes de la révolution allemande, qui est une question de vie ou de mort peur le prolétariat mondial, mais sur la base d’un article minable et falsificateur de Staline sur des questions d’histoire du bolchevisme. Il est difficile d’imaginer une disproportion plus grande entre les tâches de l’heure d’une part, les maigres ressources idéologiques de la direction officielle de l’autre. Telle est la situation humiliante, indigne et en même temps profondément tragique de l’Internationale communiste.

Le problème du régime stalinien et le. problème de la révolution allemande sont liés par un lien indestructible. Les prochains événements le dénoueront ou le trancheront dans les intérêts tant de la révolution russe que de la révolution allemande.

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