English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Augustin Thierry et la Révolution française

Augustin Thierry et la Révolution française

dimanche 11 mai 2008, par Robert Paris

Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État


L’historien Augustin Thierry a une pensée qui va rester révolutionnaire tant que sa classe le sera et va décliner avec elle. Jusqu’en 1848 , il n’a pas de mot assez fort pour acclamer la lutte des opprimés productrice d’un monde nouveau : « Nous sommes les fils des hommes du Tiers-Etat ; le Tiers-Etat sortit des communes ; les communes furent l’asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. (...) Sachons nous rallier, par des souvenirs populaires, aux hommes qui ont compris comme nous les libertés de la terre de France (...) Ne nous y trompons pas, ce n’est pas à nous qu’appartiennent les choses brillantes du passé ; ce n’est pas à nous de chanter la chevalerie : nos héros ont des noms plus obscurs. Nous sommes les hommes des cités, les hommes des communes, les hommes de la glèbe, les fils de paysans que des chevaliers menacèrent près de Meaux, les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles V, les fils des révoltés de la jacquerie. (...) Le meilleur commentaire pour l’histoire du passé se trouve dans les révolutions contemporaines. Après de longues années de troubles politiques, les esprits doivent être disposés à comprendre la série de mouvements et de crises dont se compose la vie des sociétés. (...) Il a fallu que le temps vint où l’on pourrait appliquer aux révolutions du passé le commentaire vivant de l’expérience contemporaine, où il serait possible de faire sentir, dans le récit du soulèvement d’une simple ville, quelque chose des émotions politiques, de l’enthousiasme et des douleurs de notre grande révolution. Ce sont les événements, jusque-là inouïs, des cinquante dernières années, qui nous ont fait comprendre les révolutions du Moyen-Age. » (dans « Dix ans d’études historiques ») Lorsque la révolution prolétarienne remet en cause le leadership de la bourgeoisie, pendant la révolution de 1848 en France, Augustin Thierry change complètement de point de vue sur la légitimité de la révolution. Il écrit ainsi à Madame Circourt en 1850 : « Notre déplorable révolution en a joint une autre qu’il faut combattre. (...) Le présent a bouleversé mes idées sur le passé et à plus forte raison sur l’avenir ; j’ai perdu ma foi historique et, chose que je n’aurai jamais cru, ma foi politique s’en va. » Lui qui affirmait que toute l’Histoire est celle de la lutte des classes, il déclare maintenant dans sa préface à « Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-Etat » condamner « les préjugés répandus par des systèmes qui tendent à diviser en classes mutuellement hostiles la masse nationale aujourd’hui une et homogène. » Voir l’étude de Loïc Rignol intitulée « Augustin Thierry et la politique de l’histoire ».


1895

Source : Le Devenir Social, novembre 1895

Augustin Thierry et la conception matérialiste de l’histoire Gheorgi Plekhanov

Novembre 1895

Augustin Thierry appartient à ce remarquable groupe de savants distingués qui, sous la Restauration, renouvelèrent en France les études historiques. Dans ce groupe, il n’y avait pas de maître et de disciples. Il n’en forme pas moins une véritable école dont il est très utile d’examiner les conceptions fondamentales.

Chateaubriand [1] désigna cette école sous le nom de l’ école politique . Cela est inexact. En effet, les philosophes du XVIII° siècle, fermement convaincus que, dans l’état d’un peuple, la législation fait tout , ne savaient rattacher la « législation » qu’à l’action préméditée du législateur [2] . C’est là le point de vue politique par excellence. Il s’ensuit naturellement que les lois civiles de chaque peuple donné doivent leur origine à sa constitution politique , à son gouvernement . Les philosophes ne se lassaient pas de le répéter.

Pour Guizot, c’est le contraire qui est vrai.

« C’est par l’étude des institutions politiques, dit-il, que la plupart des écrivains, historiens ou publicistes, ont cherché à connaître l’état de société, le degré ou le genre de sa civilisation. Il eût été plus sage d’étudier d’abord la société elle-même pour connaître et comprendre ses institutions politiques. Avant de devenir causes, les institutions sont effet ; la société les produit avant d’en être modifiée ; et au lieu de chercher dans le système ou les formes du gouvernement quel a été l’état du peuple, c’est l’état du peuple qu’il faut examiner avant tout pour savoir quel a dû, quel a pu être le gouvernement » [3] .

En cela, Mignet est tout à fait d’accord avec Guizot. Pour lui aussi, les institutions politiques sont effet avant de devenir cause . Les intérêts dominants décident du mouvement social, et c’est ce mouvement qui détermine la forme du gouvernement. Quand le gouvernement ne correspond plus à l’état du peuple, il disparaît. Ainsi, la féodalité a été dans les besoins avant d’être dans le fait ; ensuite elle a été dans le fait en cessant d’être dans les besoins, ce qui la fit sortir du fait. L’affranchissement des communes a changé toutes les relations intérieures et extérieures des sociétés européennes. Il donna une nouvelle direction à l’évolution politique de l’Europe.

« La démocratie, la monarchie absolue et le système représentatif en ont résulté : la démocratie, là où les communes ont dominé seules ; la monarchie absolue, là où elles se sont liguées avec les rois qu’elles n’ont pas pu contenir ; le système représentatif là où les feudataires se sont servi d’elle pour limiter la royauté » [4] .

Augustin Thierry n’est pas moins éloigné du point de vue des philosophes du XVIII° siècle. Les Constitutions sont le vêtement de la société , dit-il. La vieille école a porté trop d’attention sur la généalogie des rois . Elle n’a jamais attribué aucune spontanéité aux masses d’hommes .

« Si tout un peuple émigre et se fait un nouveau domicile, c’est, au dire des annalistes et des poètes, quelque héros qui, pour illustrer son nom, s’avise de fonder un Empire ; si de nouvelles coutumes s’établissent, c’est quelque législateur qui les imagine et les impose ; si une cité s’organise, c’est quelque prince qui lui donne l’être : et toujours le peuple et les citoyens sont de l’étoffe pour la pensée d’un seul homme » [5] .

C’est ainsi que le récit de chaque époque devenait le récit de la naissance et de l’éducation, de la vie et de la mort d’un législateur. Cette manière d’écrire l’histoire était naturelle pour les moines du moyen âge : les écrivains monastiques eurent des préférences exclusives pour les hommes qui faisaient le plus de dons aux églises et aux monastères. Mais elle n’est pas digne des historiens modernes. Ce qu’il faut à présent, c’est la vraie histoire du pays, l’histoire du peuple, l’histoire des citoyens ;

« Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique. Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous, bien mieux qu’à la fortune des grands et des princes, la seule qu’on nous raconte et la seule où il n’y ait point de leçons à notre usage : le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés ».

Ainsi, c’est le peuple, c’est la nation tout entière qui doit être le héros de l’histoire. Augustin Thierry ne parle qu’avec une sourde colère de ces mêmes législateurs (faiseurs de conquêtes) auxquels en appelait sans cesse l’école historique du XVIII° siècle. Ce n’est pas tout. Dans la masse des « citoyens » il y a des privilégiés et des déshérités, des oppresseurs et des opprimés. C’est la vie de ces derniers qui, avant tout, doit attirer l’attention des historiens.

« Nous qui sommes leurs descendants, croyons qu’ils ont valu quelque chose, et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l’histoire. Si la noblesse peut revendiquer dans le passé les hauts faits d’armes, et le renom militaire, il y a aussi une gloire pour la roture, celle de l’industrie et du talent. C’était un roturier qui élevait le cheval de guerre du gentilhomme, en joignant les plaques d’acier de son armure. Ceux qui égayaient les fêtes des châteaux par la poésie et la musique, étaient aussi des roturiers : enfin la langue que nous parlons aujourd’hui est celle de la roture ; elle la créa dans un temps où la cour et les donjons retentissaient des sons rudes et gutturaux d’un dialecte germanique » [6] .

Plus d’une fois Augustin Thierry rappelle avec orgueil qu’il est un roturier, un fils du tiers état. Et il l’est sous tous les rapports. Il épouse toutes les querelles de cet état. Son point de vue, c’est le point de vue de la lutte de la roture contre la noblesse, le point de vue de la lutte des classes . Cela étonnera, peut-être, plus d’un lecteur. On croit généralement que ce soit les socialistes de l’école de Marx qui ont, les premiers, introduit cette conception dans la science historique, et l’on se trompe. Elle y a été introduite avant Marx ; elle dominait dans cette école historique française que Chateaubriand appelait improprement l’école politique et à laquelle appartenait Augustin Thierry. Pour Guizot, toute l’histoire de la France est dans la lutte, dans la guerre des classes. Depuis plus de treize siècles, la France contenait deux peuples, un peuple vainqueur, la noblesse , un peuple vaincu, le tiers état , et depuis plus de treize siècles le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. La lutte a continué sous toutes les formes et avec toutes les armes :

« Lorsqu’en 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu. La Révolution changea la situation réciproque des deux peuples, l’ancien peuple vaincu devint le peuple vainqueur, il a conquis la France à son tour. La Restauration elle-même a été forcée d’accepter ce fait accompli. La Charte proclama que ce fait était de droit et, en signant la Charte, Louis XVIII se fit le chef des conquérants nouveaux. Mais le peuple nouvellement vaincu, l’ancien peuple vainqueur, ne se résigna pas à sa défaite. Il continue la vieille lutte treize fois séculaire, et, dans les débats de la Chambre, la question se pose, comme elle se posait avant, entre l’égalité et le privilège, entre la classe moyenne et l’aristocratie. Aucune paix n’est possible entre elles. Les concilier est un dessein chimérique. Les rajuster ensemble ne le serait guère moins » [7] .

Cela ne manque ni de clarté ni de précision. Mais Guizot savait, parlait avec plus de clarté et plus de précision encore. Quand, après la publication du travail que nous venons de citer, ses ennemis politiques lui reprochèrent de fomenter la guerre sociale, il répondit qu’en exprimant le fait historique de la lutte des classes, il ne disait rien de nouveau.

« Je ne voulais, écrivit-il, que résumer l’histoire politique de la France. La lutte des ordres remplit ou plutôt fait toute cette histoire (sic !). On savait et on disait cela bien des siècles avant la révolution. On le savait et on le disait en 1789, on le savait et on le disait il y a trois mois. Bien qu’on m’accuse maintenant pour l’avoir dit, je ne pense que personne l’ait oublié. Les faits ne s’évanouissent point selon le bon plaisir et pour la commodité momentanée des ministères et des partis. Que dirait M. de Boulainvilliers si, revenu parmi nous, il entendait nier que le tiers état ait fait la guerre à la noblesse, qu’il ait lutté constamment pour lui enlever ses privilèges et devenir son égal ? Que diraient tant de bourgeois courageux envoyés aux Etats généraux pour conquérir ou défendre les droits de leur ordre, s’ils ressuscitaient pour apprendre que la noblesse n’a pas fait la guerre au tiers état, qu’elle ne s’est pas alarmée de le voir grandir, qu’elle ne s’est pas toujours opposée à ses progrès dans la société et dans le pouvoir ? »

Toute cette lutte,

« ce n’est point là une théorie, ni une hypothèse ; c’est le fait lui-même dans toute sa simplicité »

et ce fait,

« loin qu’il y ait quelque mérite à le voir, il est presque ridicule de le contester » [8] .

Si certains partisans de la noblesse voulaient le faire oublier, c’est qu’ils n’estimaient plus leur ordre assez fort pour soutenir une lutte ouverte, c’est qu’en le voyant faiblir, ils s’efforçaient de tromper la classe moyenne. Et Guizot les apostrophait avec la véhémence d’un tribun indigné.

« Descendants dégénérés de cette race qui a dominé un grand pays et fait trembler de grands rois, s’écriait-il, quoi ! vous reniez vos ancêtres et votre histoire ! Parce que vous vous sentez déchus, vous protestez contre votre splendeur passée ! Parce que nous vous demandons de n’être plus que nos égaux, vous vous défendez d’avoir été nos maîtres... J’éprouverais quelque honte, je l’avoue, à être obligé de reprendre ici l’histoire de France, et de prouver, moi bourgeois, aux adversaires de l’égalité constitutionnelle, qu’ils sont trop humbles dans leurs souvenirs, etc. » [9] .

Artiste plutôt que lutteur, Augustin Thierry n’a jamais prêché la guerre des classes avec autant de force et autant de colère que Guizot, un des plus remarquables champions politiques de la bourgeoisie française. Il n’en comprenait pas moins toute la signification historique de la guerre que la classe moyenne d’alors faisait à la noblesse :

« La noblesse actuelle , écrivait-il en 1820 à propos de l’ouvrage de Warden sur les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du XVI° siècle ; ceux-là se disaient issus des possesseurs d’hommes du XIII°, qui se rattachaient aux Francks de Charles le Grand, qui remontaient jusqu’aux Sicambres de Chlodowig. On ne peut contester ici que la filiation naturelle, la descendance politique est évidente. Donnons-la donc à ceux qui la revendiquent : et nous, revendiquons la descendance contraire. Nous sommes les fils des hommes du tiers état ; le tiers état sortit des communes ; les communes furent l’asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. Ainsi, de formule en formule, à travers l’intervalle de quinze siècles, nous sommes conduits au terme extrême d’une conquête qu’il s’agit d’effacer. Dieu veuille que cette conquête s’abjure elle-même jusque dans ses dernières traces, et que l’heure du combat n’ait pas besoin de sonner. Mais sans cette abjuration formelle, n’espérons ni liberté ni repos ; n’espérons rien de ce qui rend le séjour de l’Amérique si heureux et si digne d’envie ; les fruits que porte cette terre ne croîtront jamais sur un sol où resteraient empreints des vestiges d’envahissement » [10] .

Ainsi, d’une façon ou d’une autre, par les moyens pacifiques ou par le « combat », la bourgeoisie doit détruire les privilèges de la noblesse ou, comme Guizot et avant lui Sieyès, le peuple vaincu doit devenir conquérant à son tour. Nous pourrions facilement trouver dans les œuvres de Mignet et dans celles de Thiers des pages semblables à celles que nous venons de citer. Cela est inutile. Il est maintenant démontré que lorsque les marxistes parlent de la lutte des classes, ils ne font que suivre en cela l’exemple des théoriciens et des historiens les plus distingués du tiers état. Il y a plus. Guizot n’exagérait rien en disant que les représentants de la noblesse la prêchaient aussi bien que ceux du tiers état. Dans les Considérations sur l’histoire de France d’Augustin Thierry, qui précèdent ses Récits des temps mérovingiens , le lecteur trouvera une analyse assez détaillée des systèmes historiques d’avant 1789, qui fait bien voir jusqu’à quel point la lutte des classes, qui composaient la vieille société française, influait sur les vues des historiens, partisans de l’une ou de l’autre de ces classes. La langue d’un Boulainvilliers ou d’un Montlosier est souvent aussi nette et aussi énergique que celle d’un Guizot ou d’un agitateur marxiste de notre temps.

Ce qui distingue la lutte des classes prêchée par les historiens français du temps de la Restauration de celle qui est préconisée par les socialistes de nos jours, c’est, avant tout, la position sociale de la classe à laquelle s’adressent les théoriciens de la guerre sociale. Les historiens du temps de la Restauration avaient beau parler du peuple , de la nation , de la masse des citoyens , du tiers état tout entier, ce qu’ils défendaient en réalité, c’était les intérêts d’une petite partie de la nation, les intérêts de la bourgeoisie . Guizot le savait très bien et le disait sans détour.

« Je sais ... que la révolution, livrée à elle-même, libre de crainte, sûre du triomphe, produira naturellement et nécessairement sa propre aristocratie qui prendra la tête de la société, écrivait-il ; mais cette aristocratie sera d’une autre sorte et tout autrement constituée que celle dont nous voyons les débris » [11] .

Il n’est donc pas vrai que, comme l’assurait le même Guizot, la lutte du tiers état contre la noblesse signifiait la lutte de l’ égalité contre le privilège . Il ne s’agissait, au fond, que du triomphe d’un nouveau privilège, d’un privilège autrement constitué que celui dont Guizot et ses amis combattaient les vestiges. Augustin Thierry ne le comprenait probablement pas d’une façon aussi claire que le futur ministre de Louis-Philippe. Mais son idéal ne surpassait pas non plus le triomphe de la classe moyenne . Voici, par exemple, comment il résume l’œuvre de la grande révolution française :

« A la place des anciens ordres, des classes inégales en droit et en condition (sic !), il n’y eut plus qu’une société homogène : il y eut 25 millions d’âmes, formant une seule classe de citoyens, vivant sous la même loi, le même règlement, le même ordre » [12] .(...)

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0