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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 6- L’organisation du prolétariat > Les formes d’organisation du prolétariat

Les formes d’organisation du prolétariat

dimanche 25 octobre 2015, par Robert Paris

Formation du soviet de 1905 en Russie

Léon Trotsky

Octobre, novembre et décembre 1905. C’est l’époque culminante de la révolution. Elle commence par la modeste grève des typographes moscovites et s’achève par le saccage de l’ancienne capitale des tsars, livrée aux troupes du gouvernement. Mais à l’exception de l’heure finale de l’insurrection moscovite, la première place dans les événements de cette période n’appartient pas à Moscou.

Le rôle de Pétersbourg dans la révolution russe ne peut entrer en comparaison avec celui de Paris dans la révolution qui achève le XVIIIe siècle. Les conditions générales de l’économie toute primitive de la France, l’état rudimentaire de ses moyens de communication, d’une part, et, de l’autre, sa centralisation administrative permettaient à Paris de localiser en fait la révolution dans ses murailles. Il en fut tout autrement chez nous. Le développement capitaliste suscita en Russie autant de foyers révolutionnaires séparés qu’il y avait de centres industriels ; et ceux ci, tout en gardant l’indépendance et la spontanéité de leurs mouvements, restaient étroitement reliés entre eux. Le chemin de fer et le télégraphe décentralisaient la révolution, malgré le caractère centralisé de l’Etat ; et en même temps ces moyens de communication donnaient de l’unité à toutes les manifestations locales de la force révolutionnaire. Si, en fin de compte, on peut admettre que la voix de Pétersbourg eut une influence prépondérante, cela ne veut pas dire que toute la révolution se soit rassemblée sur la perspective Nevsky ou devant le Palais d’Hiver ; il faut entendre seulement que les mots d’ordre et les méthodes de lutte que préconisait Pétersbourg trouvèrent un puissant écho révolutionnaire dans tout le pays. L’organisation de Pétersbourg, la presse de Pétersbourg fournissaient des modèles que la province adoptait aussitôt. Les événements qui se produisirent sur place, dans les divers coins du pays, à l’exception des révoltes de la flotte et des forteresses, eurent une signification d’ensemble.

Si donc nous avons le droit de mettre la capitale de la Neva au centre de tous les événements qui terminent 1905, à Pétersbourg même, nous devons accorder la plus haute place au conseil, ou soviet, des députés ouvriers. C’est en effet la plus importante organisation ouvrière que la Russie ait connue jusqu’à ce jour. De plus, le soviet de Pétersbourg fut un exemple et un modèle pour Moscou, Odessa et plusieurs autres villes. Mais il faut dire surtout que cette organisation, qui était vraiment l’émanation de la classe des prolétaires, fut l’organisation type de la révolution. Tous les événements pivotèrent autour du soviet, tous les fils se rattachèrent à lui, tous les appels vinrent de lui.

Qu’était ce donc que le soviet ?

Le conseil des députés ouvriers fut formé pour répondre à un besoin pratique, suscité par les conjonctures d’alors : il fallait avoir une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison ; cette organisation devait être un confluent pour tous les courants révolutionnaires à l’intérieur du prolétariat ; elle devait être capable d’initiative et se contrôler elle même d’une manière automatique ; l’essentiel enfin, c’était de pouvoir la faire surgir dans les vingt quatre heures. Le parti social démocrate qui unissait étroitement, dans ses retraites clandestines, plusieurs centaines, et, par la circulation des idées, plusieurs milliers d’ouvriers à Pétersbourg, était en mesure de donner aux masses un mot d’ordre qui éclairerait leur expérience naturelle à la lumière fulgurante de la pensée politique ; mais ce parti n’aurait pas été capable d’unifier par un lien vivant, dans une seule organisation, les milliers et les milliers d’hommes dont se composait la masse : en effet, il avait toujours accompli l’essentiel de son travail dans des laboratoires secrets, dans les antres de la conspiration que les masses ignoraient. Le parti des socialistes révolutionnaires souffrait des mêmes maladies de la vie souterraine, aggravées encore par son impuissance et son instabilité. Les difficultés qui existaient entre les deux fractions également fortes de la social démocratie d’une part, et leur lutte avec les socialistes révolutionnaires de l’autre, rendaient absolument indispensable la création d’une organisation impartiale. Pour avoir de l’autorité sur les masses, le lendemain même de sa formation, elle devait être instituée sur la base d’une très large représentation. Quel principe devait on adopter ? La réponse venait toute seule. Comme le seul lien qui existât entre les masses prolétaires, dépourvues d’organisation, était le processus de la production, il ne restait qu’à attribuer le droit de représentations aux entreprises et aux usines [1]. On avait comme exemple et comme précédent la commission du sénateur Chidlovsky. Une des deux organisations social démocrates de Pétersbourg prit l’initiative de créer une administration autonome révolutionnaire ouvrière, le 10 octobre, au moment où la plus grande des grèves s’annonçait. Le 13 au soir, dans les bâtiments de l’Institut technologique, eut lieu la première séance du futur soviet. Il n’y avait pas plus de trente à quarante délégués. On décida d’appeler immédiatement le prolétariat de la capitale à la grève politique générale et à l’élection des délégués. " La classe ouvrière, disait l’appel rédigé à la première séance, a dû recourir à l’ultime mesure dont dispose le mouvement ouvrier mondial et qui fait sa puissance : à la grève générale... Dans quelques jours, des événements décisifs doivent s’accomplir en Russie. Ils détermineront pour de nombreuses années le sort de la classe ouvrière ; nous devons donc aller au devant des faits avec toutes nos forces disponibles, unifiées sous l’égide de notre commun soviet... "

Cette décision d’une importance incalculable fut adoptée à l’unanimité ; il n’y eut même pas de débat sur le principe de la grève générale, sur les méthodes qui convenaient, sur les fins et les possibilités que l’on pouvait envisager ; et ce sont pourtant ces questions qui soulevèrent, peu de temps après, une lutte idéologique passionnée dans les rangs de notre parti allemand. Ce serait un non sens que d’expliquer ce fait par les différences psychologiques entre nationalités ; bien au contraire, c’est plutôt à nous autres, Russes, que l’on pourrait reprocher une prédilection maladive pour les finasseries de tactique et l’abus des subtilités dans le détail. La raison véritable de la conduite que l’on adopta alors, on la trouve dans le caractère révolutionnaire de l’époque. Le soviet, depuis l’heure où il fut institué jusqu’à celle de sa perte, resta sous la puissante pression de l’élément révolutionnaire qui, sans s’embarrasser de vaines considérations, devança le travail de l’intelligence politique.

Chacune des démarches de la représentation ouvrière était prédéterminée, la " tactique " à suivre s’imposait d’une manière évidente. on n’avait pas à examiner les méthodes de lutte, on avait à peine le temps de les formuler...

La grève d’octobre marchait d’un pas sûr vers son apogée. En tête du cortège, venaient les ouvriers du métal et de l’imprimerie. Ils furent les premiers à entrer dans la bataille et ils formulèrent d’une façon nette et précise, le 13 octobre, leurs mots d’ordre politiques.

" Nous déclarons la grève politique, proclamait l’usine Oboukhov, cette citadelle de la révolution, et nous lutterons jusqu’au bout pour la convocation d’une assemblée constituante sur la base du suffrage universel, égalitaire, direct et secret, dans le but d’instituer en Russie la république démocratique. "

Promulguant les mêmes mots d’ordre, les ouvriers des stations d’électricité déclaraient : " Unis avec la social démocratie, nous lutterons pour nos revendications jusqu’au bout et nous affirmons devant toute la classe ouvrière que nous sommes prêts à combattre les armes à la main, pour l’entière libération du peuple. "

La tâche du moment était définie d’une manière encore plus hardie par les ouvriers typographes qui envoyaient, le 14 octobre, leurs députés au soviet :

" Reconnaissant que la lutte passive est par elle même insuffisante, que c’est trop peu de cesser le travail, nous décidons : qu’il faut transformer les troupes de la classe ouvrière en grève en une armée révolutionnaire, c’est à dire organiser immédiatement des compagnies de combat. Que ces compagnies s’occupent d’armer le reste des masses ouvrières, au besoin en pillant les armureries et en arrachant à la police et aux troupes leurs armes partout où il sera possible de le faire. " Cette résolution ne fut pas une vaine parole. Les compagnies de typographes armés remportèrent un succès remarquable lorsqu’elles mirent la main sur les grandes imprimeries qui devaient servir à la publication des Izvestia (" Les Nouvelles ") du soviet des députés ouvriers ; elles rendirent des services inappréciables au cours de la grève des postes et télégraphes.

Le 15 octobre, les fabriques textiles travaillaient encore pour la plupart. Afin d’amener les abstentionnistes à la grève, le soviet mit au point toute une série de moyens de pression gradués, depuis les exhortations jusqu’à l’emploi de la violence. On ne fut pas obligé, toutefois, d’en arriver à cette extrémité. Lorsque les appels imprimés restaient sans elle, il suffisait de l’apparition d’une foule de grévistes, parfois même de quelques hommes, pour que le travail cessât.

" Je passais devant la fabrique Pecquelieu, rapporte au soviet un des députés. Je vois qu’on y travaille. Je sonne. " Dites que c’est un député du soviet ouvrier. – Qu’est ce que vous voulez ? demande le gérant. – Au nom du soviet, j’exige que votre fabrique ferme immédiatement. – C’est bon, à trois heures, nous cesserons le travail. "

Le 16 octobre, toutes les entreprises textiles étaient déjà en grève. Les magasins n’étaient ouverts que dans le centre de la ville. Dans les quartiers ouvriers, tout commerce avait cessé. En élargissant la grève, le soviet s’élargissait et s’affermissait lui même. Toute usine qui abandonnait le travail nommait un représentant et l’envoyait muni des papiers nécessaires au soviet. A la seconde séance, quarante grosses usines étaient déjà représentées, ainsi que deux entreprises et trois syndicats : celui des typographes, celui des commis de magasin et celui des comptables. Cette séance eut lieu dans l’amphithéâtre de physique de l’Institut technologique, et l’auteur était là, pour la première fois.

C’était le 14 octobre : la grève d’une part, la division dans les rangs du gouvernement de l’autre, tout laissait prévoir une crise. Ce jour là parut le célèbre décret de Trepov : " Ne pas tirer à blanc et ne pas ménager les cartouches. " Le lendemain, 15 octobre, ce même Trepov reconnaissait tout à coup que " parmi le peuple, le besoin de réunions se faisait sentir " et, tout en interdisant les meetings dans les établissements d’enseignement supérieur, il promettait de mettre trois édifices de la ville à la disposition des assemblées. " Quel changement en vingt quatre heures, écrivions nous alors dans les Izvestia du soviet des députés ouvriers ; hier, nous n’étions mûrs que pour les cartouches, nous le sommes aujourd’hui pour les réunions publiques. Ce vaurien sanguinaire a raison : en ces grandes journées de lutte, le peuple mûrit d’heure en heure ! " Malgré l’interdiction, les écoles supérieures étaient bondées dans la soirée du 14. Partout on tenait des meetings. " Nous, rassemblés ici, déclarons – telle fut la réponse que l’on donna au gouvernement – que le peuple révolutionnaire de Pétersbourg, par nous représenté, se trouverait à l’étroit dans les souricières que nous offre le général Trepov. Nous déclarons que nous continuerons à nous assembler dans les universités, dans les usines, dans les rues et partout où il nous conviendra. " De la salle des fêtes de l’Institut technologique, où j’eus l’occasion de parler sur la nécessité de réclamer à la douma municipale la constitution d’une milice ouvrière armée, je me rendis à l’amphithéâtre de physique. Là, je vis pour la première fois le soviet des députés, qui n’existait que depuis la veille. Il y avait, sur les gradins, une centaine de délégués ouvriers et de membres des partis révolutionnaires. Le président et les secrétaires étaient assis à la table de démonstration. L’assemblée avait plutôt l’air d’un conseil de guerre que d’un parlement. Aucune trace de verbosité, cette plaie des institutions représentatives ! Les questions sur lesquelles on délibérait – l’extension de la grève et les exigences à présenter à la douma étaient de caractère purement pratique et les débats se poursuivaient sans phrases inutiles, en termes brefs, énergiques. On sentait que chaque seconde valait un siècle. La moindre velléité de rhétorique se heurtait à une protestation résolue du président, appuyée par toutes les sympathies de l’austère assemblée. Une députation spéciale fut chargée de formuler devant la douma municipale les revendications suivantes : 1º prendre des mesures immédiates pour réglementer l’approvisionnement des masses ouvrières ; 2º ouvrir des locaux pour les réunions ; 3º suspendre toute attribution de provisions, de locaux, de fonds à la police, à la gendarmerie, etc. ; 4º assigner les sommes nécessaires à l’armement du prolétariat de Pétersbourg qui lutte pour la liberté.

On savait bien que la douma se composait de bureaucrates et de propriétaires ; des exigences aussi radicales n’avaient d’autre effet que de produire de l’agitation. Le soviet, bien entendu, ne se faisait aucune illusion sur ce point. Il n’attendait pas de résultats pratiques et il n’y en eut point.

Le 16 octobre, après une série d’incidents, après plusieurs tentatives d’arrestation des membres du soviet, etc. – je rappelle que tout cela se passait avant la promulgation du manifeste constitutionnel -, une députation du soviet fut reçue en " consultation privée " par la douma municipale de Pétersbourg. Avant tout, sur la demande formelle de la députation, énergiquement soutenue par un groupe de conseillers, la douma décida que, si l’on arrêtait les députés ouvriers, elle enverrait au gradonatchalnik le maire de la ville chargé de déclarer que les conseillers considéraient l’arrestation des députés comme une insulte à la douma. Après cela seulement, la députation s’occupa de formuler ses exigences.

" Le coup d’Etat qui s’accomplit en Russie, disait en terminant son discours le camarade Radine (feu Knouniantz), porte-parole de la députation, est une transformation bourgeoise qui vise à favoriser les classes possédantes. Il vous importe donc, messieurs, d’en hâter l’aboutissement. Et si vous êtes capables de voir un peu loin, si vous comprenez d’une façon vraiment large les intérêts de votre classe, vous devez aider de toutes vos forces le peuple à vaincre au plus tôt l’absolutisme. Nous n’avons pas besoin de l’expression de votre sympathie ni de l’appui platonique que vous pourriez accorder à nos revendications. Nous exigeons que vous nous donniez votre concours par une série de gestes pratiques.

" Le monstrueux système des élections a voulu que les biens d’une ville qui compte un million et demi d’habitants se trouvent entre les mains des représentants de quelques milliers de possédants. Le soviet des députés ouvriers exige, et il a le droit d’exiger, non pas de demander, car il représente plusieurs centaines de milliers d’ouvriers, habitants de cette capitale, tandis que votre voix n’est celle que d’une poignée d’électeurs, le soviet des députés ouvriers exige que les biens municipaux soient mis à la disposition de tous les habitants de la ville pour leurs besoins. Et comme, en ce moment, la tâche la plus importante qui s’impose à la société est la lutte contre l’absolutisme, et comme, pour mener cette lutte, il nous faut des lieux de réunion, ouvrez nous nos édifices municipaux !

" Nous avons besoin de ressources pour continuer la grève, assignez donc les fonds de la municipalité à cet objet, et non à entretenir la police et les gendarmes

" Nous avons besoin d’armes pour conquérir et garder la liberté, assignez donc les fonds nécessaires à l’organisation d’une milice de prolétaires ! "

Sous la garde d’un groupe de conseillers, la députation quitta la salle des séances. La douma refusa de satisfaire aux exigences essentielles du soviet et exprima sa confiance à la police, protectrice de l’ordre.

Au fur et à mesure du développement de la grève d’octobre, le soviet devenait tout naturellement le centre qui attirait l’attention générale des hommes politiques. Son importance croissait littéralement d’heure en heure. Le prolétariat industriel avait été le premier à serrer les rangs autour de lui. L’Union des syndicats, qui avait adhéré à la grève dès le 14 octobre, dut presque immédiatement reconnaître son protectorat. De nombreux comités de grève – ceux des ingénieurs, des avocats, des fonctionnaires du gouvernement – réglaient leurs actes sur ses décisions. En s’assujettissant les organisations indépendantes, le soviet unifia autour de lui la révolution.

En même temps, la division se faisait sentir de plus en plus dans les rangs du gouvernement.

Trepov ne ménageait plus rien et flattait de la main ses mitrailleuses. Le 12, il se fait placer par Nicolas II à la tête de toutes les troupes de la garnison de Pétersbourg. Le 14, il donne l’ordre de ne pas " ménager les cartouches ". Il partage la capitale en quatre secteurs militaires, commandés chacun par un général. En qualité de général gouverneur, il menace tous les marchands de comestibles de les faire déporter dans les vingt quatre heures s’ils ferment boutique. Le 16, il consigne sévèrement les portes de toutes les écoles supérieures de Pétersbourg, qui sont occupées par les troupes. Sans que la loi martiale ait été proclamée, elle entre de fait en vigueur. Des patrouilles à cheval terrorisent la rue. Les troupes sont cantonnées partout, dans les établissements de l’Etat, dans les édifices publics, dans les cours des maisons particulières. Alors que les artistes du ballet impérial, eux mêmes, se joignaient à la grève, Trepov, inexorable, emplissait de soldats les théâtres vides. Il ricanait et se frottait les mains, pressentant une chaude affaire.

Il se trompait dans ses calculs. Ses adversaires politiques, représentés par un courant bureaucratique qui cherchait un compromis frauduleux avec l’histoire, l’emportèrent. Witte, chef de ce parti, fut appelé au pouvoir.

Le 17 octobre, les soudards de Trepov dispersèrent la réunion du soviet des députés ouvriers. Mais celui ci trouva la possibilité de s’assembler encore une fois. Il décida que l’on poursuivrait la grève avec un redoublement d’énergie. Il recommanda aux ouvriers de ne plus payer ni leur loyer, ni les marchandises qu’ils prenaient à crédit avant d’avoir repris le travail, et il invita les propriétaires et les commerçants à ne pas se montrer exigeants envers les ouvriers. Ce même 17 octobre, parut le premier numéro des Izvestia du soviet des députés ouvriers.

Et, dans la même journée, le tsar signait le manifeste de la Constitution.

Note

[1] Il y avait un délégué par groupe de cinq cents ouvriers. Les petites entreprises industrielles s’unissaient pour former des groupes d’électeurs. Les jeunes syndicats reçurent également le droit de représentation. Il faut dire, cependant, que ces normes n’étaient pas observées très rigoureusement : certains délégués ne représentaient que cent ou deux cents ouvriers, ou même moins. (1909)

Les leçons d’Octobre

Léon Trotsky

Des soviets et du Parti dans la révolution prolétarienne

Les soviets des députés ouvriers ont surgi chez nous en 1905 et en 1917 du mouvement même, comme sa forme d’organisation naturelle à un certain niveau de lutte. Mais les jeunes partis européens qui ont plus ou moins accepté les soviets comme “doctrine”, comme "principe”, sont toujours exposés au danger d’une conception fétichiste des soviets considérés en tant que facteurs autonomes de la révolution. En effet, malgré l’im­mense avantage que présentent les soviets comme organisation de lutte pour le pouvoir, il est parfaitement possible que l’insur­rection se développe sur la base d’autre forme d’organisation (comités d’usines, syndicats) et que les soviets ne surgissent comme organe du pouvoir qu’au moment de l’insurrection ou même après sa victoire.

Très instructive à ce point de vue est la lutte que Lénine engagea après les journées de juillet contre le fétichisme soviétiste. Les soviets s.-r. mencheviks étant devenus en juillet des organisations poussant ouvertement les soldats à l’offensive et persécutant les bolcheviks, le mouvement révolutionnaire des masses ouvrières pouvait et devait se chercher d’autres voies. Lénine indiquait les comités d’usines comme organisation de la lutte pour le pouvoir. Très probablement, le mouvement aurait suivi cette ligne sans l’insurrection de Kornilov qui obligea les soviets conciliateurs à se défendre eux-mêmes et permit aux bolcheviks de leur insuffler à nouveau l’esprit révolutionnaire en les liant étroitement aux masses par l’intermédiaire de leur gauche, c’est-à-dire des bolcheviks.

Cette question, comme l’a montré la récente expérience de l’Allemagne, a une immense importance internationale. Dans ce pays, les soviets furent plusieurs fois construits comme organes de l’insurrection, comme organes du pouvoir sans pouvoir. Le résultat fut qu’en 1923 le mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes commença à se grouper autour des comités d’usines, qui au fond remplissaient les mêmes fonctions que celles qui incombaient chez nous aux soviets dans la période précédant la lutte directe pour le pouvoir. Cependant, en août et en septembre, quelques camarades proposèrent de procéder immédiatement en Allemagne à la création de soviets. Après de longs et ardents débats leur proposition fut repoussée, et avec raison. Comme les comités d’usines étaient déjà devenus effectivement les points de concentration des masses révolutionnaires, les soviets auraient, dans la période préparatoire, joué un rôle parallèle à ces comités d’usines et n’auraient été qu’une forme sans contenu. Ils n’auraient fait que détourner la pensée des tâches matérielles de l’insurrection (armée, police, centuries, chemins de fer, etc.) pour la reporter sur une forme d’orga­nisation autonome. D’autre part, la création des soviets comme tels, avant l’insurrection, aurait été comme une proclamation de guerre non suivie d’effet. Le gouvernement qui était obligé de tolérer les comités d’usines, parce qu’ils réunissaient autour d’eux des masses considérables, aurait frappé les premiers soviets comme organe officiel cherchant à s’emparer du pouvoir. Les communistes auraient été obligés de prendre la défense des soviets en tant qu’organisation. La lutte décisive n’aurait pas eu pour but la prise ou la défense de positions matérielles et ne se serait pas déroulée au moment choisi par nous au moment où l’insurrection aurait découlée nécessairement du mouvement des masses ; elle aurait éclaté à cause d’une forme d’organisa­tion, à cause des soviets, au moment choisi par l’ennemi. Or, il est évident que tout le travail préparatoire de l’insurrection pouvait avec un plein succès être subordonné à la forme d’orga­nisation des comités d’usines qui avaient déjà eu le temps de devenir des organisations de masses qui continuaient à augmen­ter et à se fortifier et laissaient au Parti les coudées franches sous le rapport de la fixation de la date de l’insurrection. Evi­demment, à une certaine étape, les soviets auraient dû surgir. Il est douteux que, dans les conditions que nous venons d’indi­quer, ils eussent surgi au fort de la lutte comme organes directs de l’insurrection, car il eût pu en résulter au moment critique une dualité de direction révolutionnaire. Il ne faut pas, dit un proverbe anglais, changer de cheval quand on traverse un torrent. Il est possible que, après la victoire dans les principales villes, les soviets eussent commencé à apparaître sur tous les points du pays. En tout cas, l’insurrection victorieuse aurait nécessairement provoqué la création des soviets comme organes du pouvoir.

Il ne faut pas oublier que, chez nous, les soviets avaient déjà surgi à l’étape "démocratique" de la révolution, qu’ils avaient été alors légalisés en quelque sorte, que nous en avions ensuite hérité et que nous les avions utilisés. Il n’en sera pas de même dans les révolutions prolétariennes d’Occident. Là, dans la majorité des cas, les soviets se créeront sur l’appel des communistes et seront par suite des organes directs de l’insurrection prolé­tarienne. Il n’est pas impossible, évidemment, que la désorga­nisation de’ l’appareil étatique bourgeois devienne très forte avant que le prolétariat puisse s’emparer du pouvoir, ce qui permettrait de créer des soviets comme organes déclarés de la prépara­tion de l’insurrection. Mais il y a bien peu de chance pour que cela soit la règle générale. Dans le cas le plus fréquent, on ne parviendra à créer les soviets qu’aux derniers jours, comme organes directs de la masse prête à s’insurger. Enfin, il est très possible également que les soviets surgissent après le moment critique de l’insurrection et même après sa victoire comme organes du nouveau pouvoir. Il faut avoir constamment devant les yeux toutes ces éventualités pour ne pas tomber dans le fétichisme d’organisation et ne pas transformer les soviets, de forme souple, vitale de lutte, en "principe " d’organisation, introduit de l’extérieur dans le mouvement et entravant son développement régulier.

Ces derniers temps, on a déclaré dans notre presse que nous savions pas par quelle porte viendrait la révolution prolétarienne ­en Angleterre : sera-ce par le Parti Communiste ou par les syndicats, il est impossible de le décider. Cette façon de poser la question, qui vise à l’envergure historique, est radicalement fausse et très dangereuse, parce qu’elle voile la principale leçon des dernières années. S’il n’y a pas eu de révolution victorieuse à la fin de la guerre, c’est parce qu’il manquait un parti. Cette constatation s’applique à l’Europe tout entière. On pourrait en vérifier la justesse en suivant pas à pas le mouvement révolu­tionnaire dans les différents pays. En ce qui concerne l’Allemagne, il est clair que la révolution aurait pu y triompher en 1918 et en 1919, si la masse avait été dirigée comme il convient par le Parti. En 1917, l’exemple de la Finlande nous a montré que le mouvement révolutionnaire s’y développait dans des conditions exceptionnellement favorables, sous le couvert et avec l’aide militaire directe de la Russie révolutionnaire. Mais la majorité de la direction du Parti finlandais était social-démocrate et fit échouer la révolution. Cette leçon ne se dégage pas moins clairement de l’expérience de la Hongrie. Dans ce pays, les communistes, alliés aux social-démocrates de gauche ne conquirent pas le pouvoir, mais le reçurent des mains de la bourgeoisie épouvantée. La révolution hongroise, victorieuse sans bataille et sans victoire, se trouva, dès le début privée d’une direction combattive. Le Parti communiste se fondit avec le Parti social-démocrate, montrant par là qu’il n’était pas lui-même vraiment communiste et que, par suite, il était maIgré, l’esprit combatif des prolétaires hongrois, incapable de conserver le pouvoir qu’il avait obtenu si facilement. La révolution prolé­tarienne ne peut triompher sans le Parti, à l’encontre du Parti ou par un succédané de Parti. C’est là le principal enseigne­ment des dix dernières années. Les syndicats anglais peuvent, il est vrai, devenir un levier puissant de la révolution prolé­tarienne ; ils peuvent, par exemple, dans certaines conditions et pour une certaine période, remplacer même les Soviets ouvriers. Mais ils ne le pourront sans le soutien du Parti communiste, ni à plus forte raison contre lui ; ils ne pourront jouer ce rôle que si l’influence communiste devient prépondérante dans leur sein. Cette leçon sur le rôle et I’importance du Parti dans la révolu­tion prolétarienne nous l’avons payée trop cher pour ne pas la retenir intégralement.

Dans les révolutions bourgeoises, la conscience, la prépa­ration, la méthode ont joué un rôle beaucoup moins grand que celui qu’elles sont appelées à jouer et jouent déjà dans les révo­lutions du prolétariat. La force motrice de la révolution bour­geoise était également la masse, mais beaucoup moins consciente et moins organisée que maintenant. La direction était aux mains des différentes fractions de la bourgeoisie, qui disposait de la richesse, de l’instruction et de l’organisation (municipalités, universités, presse, etc.). La monarchie bureaucratique se défen­dait empiriquement, agissait au petit bonheur. La bourgeoisie choisissait le moment favorable où elle pouvait, en exploitant le mouvement des masses populaires, jeter tout son poids social sur le plateau de la balance et s’emparer du pouvoir. Mais, dans la révolution prolétarienne, le prolétariat est non seulement la principale force combative, mais aussi, dans la personne de son avant-garde, la force dirigeante. Seul, le parti du prolétariat peut, dans la révolution prolétarienne jouer le rôle que jouaient, dans la révolution bourgeoise, la puissance de la bourgeoisie, son instruction, ses municipalités et universités. Son rôle est d’autant plus grand que la conscience de classe de son ennemi s’est formidablement accrue. Au cours des siècles de sa domi­nation, la bourgeoisie a élaboré une école politique incompa­rablement supérieure à celle de l’ancienne monarchie bureau­cratique. Si le parlementarisme a été pour le prolétariat jusqu’à un certain point une école de préparation à la révolution, il a été encore davantage pour la bourgeoisie une école de stratégie contre-révolutionnaire. Il suffit, pour le montrer, d’indiquer que c’est par le parlementarisme que la bourgeoisie a éduqué la social-démocratie, qui est maintenant le plus puissant rempart de la propriété individuelle. L’époque de la révolution sociale en Europe, comme l’ont montré les premières expériences, sera une époque de batailles non seulement implacables, mais raisonnées, beaucoup plus raisonnées que chez nous en 1917.

Voilà pourquoi il nous faut aborder autrement qu’on ne le fait maintenant les questions de la guerre civile et, en particulier, de l’insurrection. A la suite de Lénine, nous répétons fré­quemment les paroles de Marx : "L’insurrection est un art". Mais cette pensée n’est qu’une phrase vide, si l’on n’étudie pas les éléments essentiels de l’art de la guerre civile sur la base de la vaste expérience accumulée pendant ces dernières années. Il faut le dire ouvertement : notre indifférence pour les questions de l’insurrection armée témoigne de la force consi­dérable que conserve encore parmi nous la tradition social-démocrate. Le parti qui considère superficiellement les questions de la guerre civile dans l’espoir que tout s’arrangera de soi-même au moment nécessaire, essuiera à coup sûr un échec. Il faut étudier collectivement et s’assimiler l’expérience des batailles prolétariennes depuis 1917.

L’histoire, esquissée plus haut, des groupements du Parti en 1917 représente également une partie essentielle de l’expérience de la guerre civile et a une importance directe pour la politique de l’Internationale Communiste. Nous l’avons déjà dit et nous le répétons : l’étude de nos divergences de vues ne peut et ne doit en aucun cas, être considérée comme dirigée contre les camarades qui ont mené alors une politique erronée. Mais d’autre part, il serait inadmissible de rayer de l’histoire du Parti son chapitre le plus important uniquement parce que tous les membres du Parti ne marchaient pas alors de pair avec la révo­lution du prolétariat. Le Parti peut et doit connaître tout son passé pour l’apprécier comme il convient et mettre chaque chose sur son plan. La tradition d’un parti révolutionnaire n’est pas faite de réticences, mais de clarté critique.

L’histoire a assuré à notre Parti des avantages révolu­tionnaires incomparables. Traditions de la lutte héroïque contre le tsarisme, habitudes, procédés révolutionnaires liés aux conditions de l’action clandestine, élaboration théorique de l’expé­rience révolutionnaire de toute l’humanité, lutte contre le men­chevisme, contre le courant des narodniki, contre le conciliation­nisme, expérience de la Révolution de 1905, élaboration théorique de cette expérience pendant les années de la contre-révolution, examen des problèmes du mouvement ouvrier international du point de vue des leçons de 1905 : voilà, dans l’ensemble, ce qui a donné à notre Parti une trempe excep­tionnelle, une clairvoyance supérieure, une envergure révolu­tionnaire sans exemple. Et pourtant, dans ce parti si bien pré­paré, ou plutôt dans ses sphères dirigeantes, il s’est formé, au moment de l’action décisive, un groupe d’anciens bolcheviks révolutionnaires expérimentés, qui s’est opposé violemment au coup de force prolétarien et qui, pendant la période la plus critique de la révolution - de février 1917 à février 1918 - a occupé dans toutes les questions essentielles une position social-démocrate. Pour préserver le Parti et la révolution des conséquences funestes de cet état de choses, il a fallu l’influence exceptionnelle de Lénine dans le Parti. C’est ce que l’on ne saurait oublier, si nous voulons que les Partis communistes autres pays apprennent quelque chose à notre école. La question de la sélection du personnel dirigeant a, pour les d’Europe Occidentale, une importance exceptionnelle. C’est ce que montre entre autres l’expérience de la faillite d’Octobre 1923 en Allemagne. Mais cette sélection doit être effectuée sur le principe de l’action révolutionnaire... Nous avons eu en Alle­magne assez d’occasions d’éprouver la valeur des dirigeants du Parti au moment des luttes directes. Sans cette épreuve, tous les autres critériums ne sauraient être considérés comme sûrs. Au cours de ces dernières années, la France a eu bien moins de convulsions révolutionnaires, même limitées. Pourtant, il y a eu quelques légères explosions de guerre civile quand le Comité Directeur du Parti et les dirigeants syndicaux ont dû réagir à des questions urgentes et importantes (par exemple le meeting sanglant du 11 janvier 1924). L’étude attentive d’épisodes de ce genre nous fournit des données inestimables permettant d’apprécier la valeur de la direction du Parti, la conduite de ses chefs et de ses différents organes. Ne pas tenir compte de ces données pour la sélection des hommes, c’est aller inévitablement à la défaite, car, sans direction perspicace, résolue et courageuse du Parti, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible.

Tout parti, même le plus révolutionnaire, élabore inévitablement son conservatisme d’organisation : sinon, il manquerait de la stabilité nécessaire. Mais, en l’occurrence, tout est affaire de degré. Dans un parti révolutionnaire, la dose nécessaire de conservatisme doit se combiner avec l’entier affranchissement de la routine, la souplesse d’orientation, l’audace agissante. C’est aux tournants historiques que ces qualités se vérifient le mieux. Lénine, nous l’avons vu plus haut, disait que souvent les partis, même les plus révolutionnaire, lorsqu’il survenait un change­ment brusque de situation et, partant, de tâches, continuaient à suivre leur ligne antérieure et, par là même, devenaient ou mena­çaient de devenir un frein au développement révolutionnaire. Le conservatisme du Parti, comme son initiative révolutionnaire, trouvent leur expression la plus concentrée dans les organes de la direction. Or, les Partis communistes européens ont encore à effectuer leur tournant le plus brusque : celui où ils passeront du travail préparatoire à la prise du pouvoir. Ce tournant est celui qui exige le plus de qualités, impose le plus de responsa­bilités et est le plus dangereux. En laisser passer le moment est pour le Parti le plus grand désastre qui puisse le frapper.

Considérée à la lumière de notre propre expérience, l’expé­rience des batailles des dernières années en Europe et principa­lement en Allemagne, nous montre qu’il y a deux catégories de chefs enclins à tirer le Parti en arrière au moment où il lui faut accomplir le plus grand saut en avant. Les uns sont portés à voir principalement les difficultés, les obstacles et à apprécier chaque situation avec le parti pris, inconscient parfois, de se dérober à l’action. Chez eux, le marxisme devient une méthode servant à motiver l’impossibilité de l’action révolutionnaire. Les menche­viks russes représentaient les spécimens les plus caractéris­tiques de ce type de chefs. Mais ce type ne se limite pas au menchevisme et, au moment le plus critique, se révèle dans le parti le plus révolutionnaire, chez les militants occupant les plus hauts postes. Les représentants de l’autre catégorie sont des agitateurs superficiels. Ils ne voient pas les obstacles tant qu’ils ne s’y heurtent pas de front. Leur coutume d’éluder les difficultés réelles en jonglant sur les mots, leurs optimisme extrême dans toutes les questions se transforment inévitablement en impuis­sance et en pessimisme quand vient le moment de l’action déci­sive. Pour le premier type, pour le révolutionnaire mesquin, gagne-petit, les difficultés de la prise du pouvoir ne sont que l’accumulation et la multiplication de toutes les difficultés qu’il est habitué à voir sur son chemin. Pour le second type, pour l’optimiste superficiel, les difficultés de l’action révolutionnaire surgissent toujours soudainement. Dans la période de prépara­tion, ces deux hommes ont une conduite différente l’un apparaît comme un sceptique sur lequel il est impossible de compter fermement au point de vue révolutionnaire ; l’autre, par contre, peut sembler un révolutionnaire ardent. Mais, au moment décisif, tous deux marchent la main dans la main, s’élèvent contre l’insurrection. Pourtant, tout le travail de préparation n’a de valeur que dans la mesure où il rend le Parti, et surtout ses organes dirigeants, capables de déterminer le moment de l’insur­rection et de la diriger. Car la tâche du Parti communiste est de s’emparer du pouvoir afin de procéder à la refonte de la société.

Ces derniers temps, on a fréquemment parlé et écrit sur la nécessité de la bolchévisation de l’Internationale Communiste. C’est là une tâche urgente, indispensable, dont la nécessité se fait sentir encore plus impérieusement après les terribles leçons qui nous ont été données l’année dernière en Bulgarie et en Allemagne. Le bolchevisme n’est pas une doctrine (c’est-à-dire n’est pas seulement une doctrine), mais un système d’éducation révolutionnaire pour l’accomplissement de la révolution prolétarienne. Qu’est-ce que bolchéviser les Partis communistes ? C’est les éduquer, c’est sélectionner dans leur sein un personnel dirigeant, de façon qu’ils ne flanchent pas au moment de leur Révolution d ’Octobre.

L. Trotsky

Le centralisme démocratique.

Quelques mots sur le régime du Parti.

8 décembre 1937

J’ai reçu, au cours des derniers mois, d’un certain nombre de camarades qui semblent être jeunes et que je ne connais pas, des lettres concernant le régime intérieur d’un parti révolutionnaire. Certaines se plaignent du « manque de démocratie » dans votre organisation, de l’autoritarisme des « chefs » et d’autres choses de ce genre [1]. Des camarades, individuellement, m’ont demandé de leur donner « une formule claire et précise du centralisme démocratique » qui empêcherait des interprétations erronées.

Il n’est pas facile de répondre à ces lettres. Aucun de mes correspondants n’essaie seulement de démontrer clairement et concrètement, sur des exemples, en quoi réside exactement le viol de la démocratie. Par ailleurs, dans la mesure où moi, à l’extérieur, je puis en juger sur la base de votre journal et de vos bulletins, la discussion dans votre organisation a été conduite avec une liberté totale. Les bulletins contiennent surtout des textes qui émanent des dirigeants d’une toute petite minorité [2]. On m’a dit la même chose de vos assemblées de discussion. Les décisions ne sont pas encore prises. Elles le seront évidemment par une conférence librement élue. En quoi se sont manifestés des viols de la démocratie ? C’est difficile à comprendre. Parfois, si j’en juge par le ton des lettres, c’est‑à‑dire surtout par le caractère informel des griefs, il me semble que ceux qui se plaignent sont surtout mécontents du fait qu’en dépit de la démocratie existante, ils se soient révélés n’être qu’une toute petite minorité. Je sais par ma propre expérience que c’est désagréable. Mais y-a‑t‑il là un viol quelconque de la démocratie ?

Et je ne pense pas non plus qu’il me soit possible de donner sur le centralisme démocratique une formule qui, « une fois pour toutes », éliminerait malentendus et interprétations erronées. Un parti est un organisme actif. Il se développe au cours d’une lutte contre des obstacles extérieurs et des contradictions internes. La décomposition maligne de la II° et de la III° Internationale, dans les sévères conditions de l’époque impérialiste, crée pour la IV° Internationale des difficultés sans précédent dans l’Histoire. On ne peut les surmonter par une quelconque formule magique. Le régime d’un parti ne tombe pas tout cuit du ciel, mais se constitue progressivement au cours de la lutte. Une ligne politique prime sur le régime. Il faut d’abord définir correctement les problèmes stratégiques et les méthodes tactiques afin de pouvoir les résoudre. Les formes d’organisation devraient correspondre à la stratégie et à la tactique. Seule une politique juste peut garantir un régime sain dans le parti. Mais cela ne signifie pas, bien entendu, que le développement du parti ne pose pas pour autant de problèmes d’organisation. Mais cela signifie que la formule du centralisme démocratique doit finalement trouver une expression différente dans les partis des différents pays et à des étapes différentes du développement d’un seul et même parti.

La démocratie et le centralisme ne sont pas dans un rapport constant l’une vis-à-vis de l’autre. Tout dépend des circonstances concrètes, de la situation politique du pays, de la force du parti et de son expérience, du niveau général de ses membres, de l’autorité que la direction a réussi à s’assurer. Avant une conférence, quand il s’agit de formuler une ligne politique pour la prochaine période, la démocratie l’emporte toujours sur le centralisme. Quand le problème est l’action politique, le centralisme se subordonne la démocratie. La démocratie réaffirme ses droits quand le parti sent le besoin d’examiner de façon critique sa propre activité. L’équilibre entre démocratie et centralisme s’établit dans la lutte réelle, est violé à certains moments, rétabli de nouveau ensuite. La maturité de chaque membre du parti s’exprime particulièrement dans le fait qu’il n’exige pas du régime du parti plus qu’il ne peut donner. Celui qui définit son attitude à l’égard du parti à travers les tapes qu’il a personnellement reçues sur le nez est un piètre révolutionnaire. Il faut, bien entendu, lutter contre toutes les erreurs individuelles de la direction, les injustices et le reste. Mais il faut évaluer ces « erreurs » et ces « injustices », non en elles-mêmes mais par rapport au développement du parti à l’ échelle nationale et internationale. Un jugement correct et le sens des proportions sont quelque chose de très important en politique. Celui qui a tendance à faire d’une taupinière une montagne peut faire bien du mal, à lui­-même comme au parti. Le malheur de gens comme Oehler, Field, Weisbord et autres, c’est précisément qu’ils n’ont pas le sens des proportions.

Il ne manque pas en ce moment de demi‑révolutionnaires, épuisés par les défaites, redoutant les difficultés, de jeunes vieillards qui ont plus de doutes et de prétention que de volonté de se battre. Au lieu d’analyser sérieusement les questions politiques dans leur essence, ces gens‑là cherchent des panacées, se plaignent du « régime » à toute occasion, réclament à la direction des miracles ou essaient de dissimuler leur scepticisme intime sous les caquetages ultra­-gauchistes. Je crains que nous ne puissions pas en faire des révolutionnaires. à moins qu’ils ne se prennent eux-mêmes en main. Je ne doute pas, par ailleurs, que la jeune génération ouvrière sera capable d’apprécier comme ils le méritent le programme et le contenu stratégique de la IV° Internationale et qu’elle se ralliera à son drapeau en rangs toujours plus nombreux. Tout véritable révolutionnaire qui révèle les erreurs du régime de son parti devrait se dire d’abord : « Il nous faut recruter au parti une douzaine d’ouvriers nouveaux. » Les jeunes travailleurs rappelleront à l’ordre messieurs les sceptiques et marchands de griefs, les pessimistes. C’est seulement sur cette voie qu’un régime du parti solide et sain pourra être établi dans les sections de la IV° Internationale.

[1] De son arrivée à Coyoacàn à sa mort, Trotsky reçut de nombreuses lettres de militants nord‑américains sur le thème du « régime » à l’intérieur de la section des Etats‑Unis.

[2] Il ne s’agit pas de la minorité Burnham‑Carter mais de la minorité gauchiste qu’animait Attilo Salemme.

Quelle "tradition" du bolchevisme ?

La question du rapport de la tradition et de la politique du Parti est loin d’être simple, particulièrement à notre époque. Maintes fois, ces derniers temps, nous avons eu à parler de l’immense importance de la tradition théorique et pratique de notre Parti et avons déclaré que nous ne pouvions en aucun cas permettre la rupture de notre filiation idéologique. Mais il faut bien nous entendre sur la façon de concevoir la tradition du Parti. Pour cela, nous devrons commencer par des exemples historiques afin d’y appuyer nos conclusions.

Prenons le parti " classique " de la II° Internationale, la social-démocratie allemande. Sa politique " traditionnelle " demi-séculaire était basée sur l’adaptation au parlementarisme et la croissance ininterrompue de l’organisation, de la presse et de la caisse. Cette tradition, qui nous est profondément étrangère, avait un caractère semi-automatique : chaque jour découlait naturellement du précédent et aussi, naturellement, préparait le suivant. L’organisation croissait, la presse se développait, l’encaisse enflait.

C’est dans cet automatisme que se forma toute la génération qui succéda à Bebel : génération de bureaucrates, de philistins, d’esprits obtus dont la physionomie politique se dévoila aux premières heures de la guerre impérialiste. Chacun des congrès de la social-démocratie parlait invariablement de l’ancienne tactique du Parti consacrée par la tradition. Et, en effet, la tradition était puissante. C’était une tradition automatique, acritique, conservatrice, qui en fin de compte étouffa la volonté révolutionnaire du Parti.

La guerre fit définitivement perdre à la vie politique de l’Allemagne son équilibre " traditionnel ". Dès les premiers jours de son existence officielle, le jeune Parti communiste entra dans la période orageuse des crises et des bouleversements. Néanmoins, au cours de son histoire relativement courte, on observe le rôle non seulement créateur, mais aussi conservateur, de la tradition qui, à chaque étape, à chaque tournant, se heurte aux besoins objectifs du mouvement et à la conscience critique du Parti.

Dans la première période déjà de l’existence du communisme allemand, la lutte directe pour le pouvoir devint sa tradition héroïque. Les terribles événements de mars 1921 révélèrent que le Parti n’avait pas encore suffisamment de forces pour atteindre son but. Il fallut faire volte-face vers la lutte pour les masses avant de recommencer la lutte directe pour le pouvoir.

Cette volte-face s’accomplit difficilement, car elle allait à l’encontre de la tradition nouvelle. Dans le Parti russe, actuellement, on rappelle toutes les divergences de vues, même insignifiantes, qui ont surgi dans le Parti ou dans son Comité central dans les dernières années. Peut-être conviendrait-il aussi de se rappeler le dissentiment capital qui se manifesta au moment du 3° Congrès de l’Internationale Communiste. Maintenant, il est évident que le revirement obtenu alors sous la direction de Lénine, malgré la résistance acharnée d’une partie considérable, au début de la majorité du congrès, sauva littéralement l’Internationale de l’écrasement et de la désagrégation dont elle était menacée dans la voie du " gauchisme " automatique, acritique, qui, en un court espace de temps, était déjà devenu une tradition figée.

Après le 3° Congrès, le Parti communiste allemand effectue, assez douloureusement, le revirement nécessaire. Alors commence la période de lutte pour les masses sous le mot d’ordre du front unique, avec de longues négociations et autres procédés pédagogiques. Cette tactique dure plus de deux ans et donne d’excellents résultats. Mais en même temps, ces nouveaux procédés de propagande, prolongés, se transforment… en une nouvelle tradition semi-automatique dont le rôle a été très important dans les événements du second semestre 1923.

Dès maintenant, il est incontestable que la période qui va de mai (commencement de la résistance dans la Ruhr) ou de juillet (effondrement de cette résistance) jusqu’à novembre, moment où le général Seeckt prend le pouvoir, est dans la vie de l’Allemagne une phase nettement accusée de crise sans précédent. La résistance que l’Allemagne républicaine à demi-étouffée d’Ebert-Cuno avait tenté d’opposer au militarisme français s’est écroulée, entraînant avec elle le piteux équilibre social et politique du pays. La catastrophe de la Ruhr a, jusqu’à un certain point, joué pour l’Allemagne " démocratique " le même rôle que cinq ans auparavant la défaite des troupes allemandes pour le régime des Hohenzollern.

Dépréciation incroyable du mark, chaos économique, effervescence et incertitude générale, désagrégation de la social-démocratie, afflux puissant des ouvriers dans les rangs communistes, attente unanime d’un coup d’Etat… Si le parti communiste avait modifié brusquement l’allure de son travail et avait profité des cinq ou six mois que lui accordait l’histoire pour une préparation directe politique, organique, technique à la prise du pouvoir, le dénouement des événements aurait pu être tout autre que celui auquel nous avons assisté en novembre.

Mais le Parti allemand était entré dans la nouvelle courte période de cette crise, peut-être sans précédent dans l’histoire mondiale, avec les procédés de la période diennale précédente de propagande pour l’établissement de son influence sur les masses. Il fallait alors une nouvelle orientation, un nouveau ton, une nouvelle façon d’aborder la masse, une nouvelle interprétation et application du front unique, de nouvelles méthodes d’organisation et de préparation technique, en un mot un brusque revirement tactique. Le prolétariat devait voir à l’œuvre un parti révolutionnaire marchant directement à la conquête du pouvoir.

Mais le Parti allemand continuait, en somme, sa politique de propagande, bien que sur une échelle plus large. Ce n’est qu’en octobre qu’il prend une nouvelle orientation. Mais il lui reste alors trop peu de temps pour développer son élan. Il donne à sa préparation une allure fiévreuse, la masse ne peut le suivre, le manque d’assurance du Parti se communique au prolétariat et, au moment décisif, le Parti recule sans coup férir.

Si le Parti a cédé sans résistance des positions exceptionnelles, la raison principale en est qu’il n’a pas su, au début de la nouvelle phase (mai-juillet 1923) s’affranchir de l’automatisme de sa politique antérieure, établie comme pour des années, et poser carrément dans l’agitation, l’action, l’organisation, la technique, le problème de la prise du pouvoir.

Le temps est un élément important de la politique, particulièrement à une époque révolutionnaire. Il faut parfois des années et des dizaines d’années pour rattraper des mois perdus. Il en eût été de même pour nous si notre Parti n’avait pas pris son élan en avril 1917 et ne s’était pas emparé du pouvoir en octobre. Nous avons tout lieu de croire que le prolétariat allemand ne paiera pas trop son omission, car la stabilité du régime allemand actuel, par suite surtout de la situation internationale, est plus que douteuse.

Il est clair que, comme élément conservateur, comme pression automatique du jour d’hier sur le jour d’aujourd’hui, la tradition représente une force extrêmement importante au service des partis conservateurs et profondément hostile à un parti révolutionnaire. Toute la force de ce dernier réside précisément dans sa liberté envers le traditionalisme conservateur. Est-ce à dire qu’il soit libre à l’égard de la tradition en général ? Nullement. Mais la tradition d’un parti révolutionnaire est d’une tout autre nature.

Si l’on prend maintenant notre parti bolchevik dans son passé révolutionnaire et dans la période consécutive à Octobre, on reconnaîtra que sa qualité tactique fondamentale la plus précieuse est son aptitude sans égale à s’orienter rapidement, à changer vite de tactique, à renouveler son armement et à appliquer de nouvelles méthodes, en un mot à opérer de brusques virages. Les conditions historiques orageuses ont rendu cette tactique nécessaire. Le génie de Lénine lui a donné une forme supérieure. Ce n’est pas à dire, certes, que notre Parti soit complètement affranchi d’un certain traditionalisme conservateur : un parti de masses ne peut avoir une telle liberté idéale. Mais sa force s’est manifestée en ce que le traditionalisme, la routine étaient réduits au minimum par une initiative tactique clairvoyante, profondément révolutionnaire, à la fois hardie et réaliste.

C’est en cela que consiste et que doit consister la tradition véritable du Parti.

La bureaucratisation plus ou moins grande de l’appareil du Parti s’accompagne inévitablement du développement du traditionalisme conservateur avec tous ses effets. Il vaut mieux s’exagérer ce danger que le sous-estimer. Le fait indubitable que les éléments les plus conservateurs de l’appareil sont enclins à identifier leurs opinions, leurs décisions, leurs procédés et leurs fautes avec " l’ancien bolchévisme " et tentent d’assimiler la critique du bureaucratisme à la destruction de la tradition, ce fait, dis-je, est déjà par lui-même l’expression incontestable d’une certaine pétrification idéologique.

Le marxisme est une méthode d’analyse historique, d’orientation politique, et non un ensemble de décisions préparées à l’avance. Le léninisme est l’application de cette méthode dans les conditions d’une époque historique exceptionnelle. C’est précisément par cette alliance des particularités de l’époque et de la méthode qu’est déterminée cette politique courageuse, sûre d’elle-même, de tournants brusques, dont Lénine nous a donné les plus hauts modèles et qu’il a, à maintes reprises, éclairés théoriquement et généralisés.

Marx disait que les pays avancés montrent dans une certaine mesure aux pays retardataires l’image de leur avenir. De cette proposition conditionnelle, on a tenté de faire une loi absolue qui a été en somme à la base de la " philosophie " du menchévisme russe. Par là même, on posait au prolétariat des limites découlant non pas de la marche de la lutte révolutionnaire, mais d’un schéma mécanique, et le marxisme menchéviste était et reste uniquement l’expression des besoins de la société bourgeoise, expression adaptée à une " démocratie " arriérée. En réalité, il se trouva que la Russie, alliant dans son économie et sa politique des phénomènes extrêmement contradictoires, fut poussée la première dans la voie de la révolution prolétarienne.

Ni Octobre, ni Brest-Litovsk, ni la création d’une armée paysanne régulière, ni le système de la réquisition des produits alimentaires, ni la nep, ni le Plan d’Etat, n’ont été et ne pouvaient être prévus ou prédéterminés par le marxisme ou le bolchévisme d’avant Octobre. Tous ces faits et tournants ont été le résultat de l’application autonome, indépendante, critique, marquée de l’esprit d’initiative, des méthodes du bolchévisme dans une situation chaque fois différente.

Chaque décision, avant d’être adoptée, suscitait des combats. Le simple appel à la tradition n’a jamais rien décidé. En effet, à chaque nouvelle tâche, à chaque nouveau tournant, il ne s’agit pas de chercher dans la tradition et d’y découvrir une réponse inexistante, mais de profiter de toute l’expérience du Parti pour trouver soi-même une nouvelle solution appropriée à la situation et, par là même, enrichir la tradition. On peut même dire que le léninisme consiste à ne pas regarder en arrière, à ne pas se laisser lier par des précédents, par des références et des citations de pure forme.

Lénine lui-même a récemment exprimé cette pensée par le mot de Napoléon : " On s’engage et puis on voit " [1] . Autrement dit, une fois engagé dans la lutte, ne pas s’occuper outre mesure des canons et des précédents, s’engouffrer dans la réalité telle qu’elle est et y chercher les forces nécessaires à la victoire et les voies qui y mènent. C’est en suivant cette ligne que Lénine, non pas une fois, mais des dizaines de fois, a été accusé dans son propre parti de violer la tradition et de répudier " l’ancien bolchévisme ".

Rappelons que les otzovistes [2] intervenaient invariablement sous le couvert de la défense des traditions bolchevistes contre la déviation léniniste (il existe là-dessus des matériaux extrêmement intéressants dans la Krassnaïa Liètopiss, N° 9). Sous l’égide de " l’ancien bolchevisme ", en réalité sous l’égide de la tradition formelle, fictive, erronée, tout ce qu’il y avait de routinier dans le Parti se souleva contre les " thèses d’avril " de Lénine. Un des historiens de notre parti (les historiens de notre parti, jusqu’à présent, hélas ! n’ont pas de chance) me disait au fort des événements d’Octobre : " Je ne suis pas avec Lénine parce que je suis un vieux bolchevik et je reste sur le terrain de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. " La lutte des " communistes de gauche " contre la paix de Brest-Litovsk et pour la guerre révolutionnaire se fit également au nom du salut des traditions révolutionnaires du Parti, de la pureté de " l’ancien bolchevisme " qu’il fallait protéger contre les dangers de l’opportunisme étatique. Inutile de rappeler que toute la critique de " l’opposition ouvrière " consista en somme à accuser le Parti de violer les anciennes traditions. Nous avons vu récemment les interprétateurs les plus officiels des traditions du Parti dans la question nationale se mettre en contradiction avec les besoins de la politique du Parti dans cette question ainsi qu’avec la position de Lénine [3] .

On pourrait multiplier ces exemples, en donner une foule d’autres historiquement moins importants, mais non moins probants. Mais ce que nous venons de dire suffit pour montrer que chaque fois que les conditions objectives exigent un nouveau tournant, un revirement hardi, de l’initiative créatrice, la résistance conservatrice décèle une tendance naturelle à opposer aux nouvelles tâches, aux nouvelles conditions, à la nouvelle orientation, les " anciennes traditions ", le soi-disant ancien bolchevisme, en réalité l’enveloppe vide d’une période dont on vient de sortir.

Plus l’appareil du Parti est renfermé en lui-même, plus il est imprégné du sentiment de son importance intrinsèque, plus il réagit lentement devant les besoins émanant de la base et plus il est enclin à opposer aux nouveaux besoins et tâches la tradition formelle. Et s’il est quelque chose susceptible de porter un coup mortel à la vie spirituelle du Parti et à la formation doctrinale de la jeunesse, c’est bien la transformation du léninisme, d’une méthode réclamant pour son application de l’initiative, de la pensée critique, du courage idéologique, en un canon qui n’exige que des interprétateurs désignés une fois pour toutes.

Le léninisme ne saurait se concevoir sans envergure théorique, sans une analyse critique des bases matérielles du processus politique. Il faut sans cesse aiguiser et appliquer l’arme de l’investigation marxiste. C’est en cela précisément que consiste la tradition, et non dans la substitution d’une référence formelle ou d’une citation fortuite à l’analyse. Le léninisme ne saurait se concilier avec la superficialité idéologique et la négligence théorique.

On ne saurait découper Lénine en citations appropriées à tous les cas de la vie, car pour Lénine la formule n’est jamais au-dessus de la réalité, elle est toujours l’instrument permettant de saisir la réalité et de la dominer. On trouverait sans peine dans Lénine des dizaines et des centaines de passages qui, formellement, semblent se contredire. Mais il faut voir non pas le rapport formel d’un passage à un autre, mais le rapport réel de chacun d’eux à la réalité concrète dans laquelle la formule a été introduite comme un levier. La vérité léninienne est toujours concrète.

En tant que système d’action révolutionnaire, le léninisme présuppose un sens révolutionnaire aiguisé par la réflexion et l’expérience et qui, dans le domaine social, équivaut à la sensation musculaire dans le travail physique. Mais on ne saurait confondre le sens révolutionnaire avec le flair démagogique. Ce dernier peut donner des succès éphémères, parfois même sensationnels. Mais c’est là un instinct politique d’un ordre inférieur. Il tend toujours vers la ligne de moindre résistance. Alors que le léninisme tend à poser et à résoudre les problèmes révolutionnaires fondamentaux, à surmonter les principaux obstacles, sa contrefaçon démagogique consiste à éluder les problèmes, à susciter un apaisement illusoire, à endormir la pensée critique.

Le léninisme est avant tout le réalisme, l’appréciation qualitative et quantitative supérieure de la réalité, du point de vue de l’action révolutionnaire. Aussi est-il inconciliable avec la fuite devant la réalité, avec la passivité, la perte de temps, la justification hautaine des fautes d’hier sous prétexte de sauver la tradition du parti.

Le léninisme est l’indépendance véritable à l’égard des préjugés, du doctrinarisme moralisateur, de toutes les formes du conservatisme spirituel. Mais croire que le léninisme signifie " tout est permis " serait une faute irrémédiable. Le léninisme renferme la morale non pas formelle, mais révolutionnaire réelle, de l’action de masse et du parti de masse. Rien ne lui est aussi étranger que la morgue fonctionnariste et le cynisme bureaucratique. Un parti de masse a sa morale, qui est la liaison des combattants, dans et pour l’action. La démagogie est inconciliable avec l’esprit d’un parti prolétarien parce qu’elle est mensongère : donnant telle ou telle solution simplifiée des difficultés de l’heure présente, elle sape inévitablement l’avenir prochain, affaiblit la confiance du parti en soi-même.

Battue par le vent et aux prises avec un danger sérieux, la démagogie se résout facilement en panique. Or, il est difficile de juxtaposer, même sur le papier, la panique et le léninisme.

Le léninisme guerroie des pieds à la tête. Or, la guerre est impossible sans ruse, sans faux-fuyant, sans tromperie. La ruse de guerre victorieuse est un élément constitutif de la politique léninienne. Mais en même temps, le léninisme est l’honnêteté révolutionnaire suprême à l’égard du Parti et de la classe ouvrière. Il ne comporte ni fiction, ni battage, ni pseudo-grandeur.

Le léninisme est orthodoxe, obstiné, irréductible, mais il n’implique ni formalisme, ni canon ou bureaucratisme. Dans la lutte, il prend le taureau par les cornes. Vouloir faire des traditions du léninisme une garantie supra-théorique de l’infaillibilité de tous les dires et pensées des interprétateurs de ces traditions, c’est bafouer la tradition révolutionnaire véritable et la transformer en bureaucratisme officiel. Il est ridicule et vain de chercher à hypnotiser un grand parti révolutionnaire par la répétition des mêmes formules en vertu desquelles il faudrait chercher la ligne droite non pas dans l’essence de chaque question, non pas dans les méthodes de position et de solution de cette question, mais dans des renseignements… de caractère biographique.

Puisque je dois pour un instant parler de ma personne, je dirai que je ne considère pas la voie par laquelle je suis venu au léninisme comme moins sûre que les autres. Mes actes au service du Parti en sont la seule garantie : je ne puis en donner d’autre. Et si l’on pose la question dans le champ des recherches biographiques, encore faut-il le faire comme il faut.

Il faudrait alors répondre à des questions épineuses : tous ceux qui ont été fidèles au maître dans les petites choses lui ont-ils été fidèles aussi dans les grandes ? Tous ceux qui ont manifesté de la docilité en présence du maître ont-ils donné par là même des garanties qu’ils continueraient son œuvre en son absence ? Le léninisme est-il tout entier dans la docilité ? Je n’ai nullement l’intention d’analyser ces questions en prenant comme exemple des camarades isolés avec lesquels j’ai, en ce qui me concerne, l’intention de continuer à travailler la main dans la main.

Quelles que soient les difficultés et les divergences de vues futures, on n’en triomphera que par le travail collectif de la pensée du Parti, se vérifiant chaque fois elle-même et par là maintenant la continuité du développement.

Ce caractère de la tradition révolutionnaire est lié au caractère particulier de la discipline révolutionnaire. Là où la tradition est conservatrice, la discipline est passive et enfreinte au premier moment de crise. Là où, comme dans notre Parti, la tradition consiste dans la plus haute activité révolutionnaire, la discipline atteint son maximum, car son importance décisive se vérifie constamment dans l’action. De là, l’alliance indestructible de l’initiative révolutionnaire, de l’élaboration critique, hardie, des questions, avec la discipline de fer dans l’action. Et ce n’est que par cette activité supérieure que les jeunes peuvent recevoir des anciens et continuer cette tradition de discipline.

Autant que personne, nous chérissons les traditions du bolchevisme. Mais que l’on n’assimile pas le bureaucratisme au bolchevisme, la tradition à la routine officielle.

NOTES

[1] En français dans le texte.

[2] Fraction de gauche représentée par A. Bogdanov, Volsky, Lounatcharsky, Alexinsky, Manouilsky, qui publia le journal Vperiod ; fut exclue du Parti.

[3] Allusion au différend qui opposa le point de vue de Staline, Ordjonikidzé et Dzerjinsky à celui de Lénine et de Trotsky.

Le Parti, les syndicats et le problème de l’unité ouvrière.

Léon Trotsky

avril 1931

La question de l’unité des organisations ouvrières n’a pas de solution unique, convenant pour toutes les formes de l’organisation et pour toutes les conditions.

La question se résout le plus catégoriquement pour le Parti. Son indépendance complète est la condition élémentaire de l’action révolutionnaire. Mais même ce principe ne donne pas par avance une réponse toute faite aux questions : quand et à quelles conditions faut-il faire la scission ou, au contraire, l’unité avec un courant politique voisin ? De telles questions sont résolues chaque fois sur la base d’une analyse concrète des tendances et des conditions politiques. Le critère le plus élevé reste, en tout cas, la nécessité pour l’avant-garde du prolétariat organisé, le Parti de conserver sa pleine indépendance et son autonomie, sur la base d’un programme d’action défini.

Mais précisément une telle solution de la question quant au parti, non seulement admet mais, en règle générale, rend indispensable une attitude tout à fait autre quant à la question de l’unité des autres organisations de masse de la classe ouvrière : syndicats, coopératives, soviets.

Chacune de ces organisations a ses tâches et des méthodes de travail propres et, dans certaines limites, indépendantes. Pour le Parti communiste, toutes ces organisations sont tout d’abord l’arène de l’éducation révolutionnaire des larges couches ouvrières et du recrutement des ouvriers avancés. Plus grandes sont les masses dans l’organisation donnée et plus larges sont les possibilités qu’elle fournit à l’avant-garde révolutionnaire. Voilà pourquoi, en règle générale, ce n’est pas l’aile communiste, mais l’aile réformiste qui prend l’initiative de la scission des organisations de masse.

Il suffit d’opposer la conduite des bolcheviks en 1917 à celle des trade-unions britanniques pendant les dernières années. Les bolcheviks non seulement restaient avec les mencheviks dans les syndicats communs, mais ils toléraient dans certains syndicats une direction mencheviste même après la révolution d’octobre bien que, dans les soviets, les bolcheviks avaient une majorité écrasante. Au contraire, les trade-unions britanniques sur l’initiative des travaillistes, chassent les communistes, non seulement du parti, mais dans la mesure du possible, même des trade-unions. En France la scission dans les syndicats aussi été la conséquence de l’initiative des réformistes, et ce n’est pas par hasard que l’organisation syndicale révolutionnaire, forcée de mener une existence indépendante, a pris le nom d’unitaire.

Est-ce que nous exigeons aujourd’hui que les communistes quittent les rangs de la C. G. T. ? Aucunement. Au contraire il faut renforcer l’aile révolutionnaire de la Confédération de Jouhaux. Mais par cela même nous montrons que la scission de l’organisation syndicale n’est dans aucun cas pour nous une question de principe. Toutes ces objections principielles, ultra-gauchistes qu’on peut formuler contre l’unité syndicale, s’appliquent tout d’abord à la participation des communistes dans les syndicats réformistes qui est une tâche extrêmement importante. Une des tâches de ces fractions doit être la défense de la C.G.T.U. devant les membres des syndicats réformistes. Cela ne peut être résolu qu’en démontrant que les communistes ne veulent pas la scission des syndicats, mais au contraire qu’ils sont prêts à tout moment à rétablir l’unité syndicale.

Si l’on admet pour un moment que la scission des syndicats est imposée par le devoir des communistes d’opposer une politique révolutionnaire à celle des réformistes, alors ne peut pas se limiter à la France seule ; il faut exiger que les communistes, indépendamment du rapport des forces, rompent avec les syndicats réformistes et constituent également leurs propres syndicats en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, etc. Dans certains pays, les partis communistes ont en effet pris ce chemin. Dans des cas particuliers, les réformistes ne laissent en effet pas d’autre issue. Dans d’autres cas, les communistes commettent une erreur manifeste, en tombant dans la provocation des réformistes. Mais, jusqu’à présent, les communistes n’ont jamais et nulle part motivé la scission des syndicats par l’inadmissibilité principielle de travailler avec les réformistes dans les organisations de masses prolétariennes.

Sans nous arrêter à l’organisation coopérative, dont l’expérience n’ajoutera rien d’essentiel à ce qui est dit ci-dessus, nous prendrons comme exemple les soviets. Cette organisation surgit dans une période historique des plus révolutionnaires, lorsque tous les problèmes se posent sur le tranchant du couteau. Peut-on pourtant se représenter, ne fût-ce que pour un instant, la création de soviets social-démocrates ? Cela signifierait tuer l’idée même des soviets. Au début de 1917, les bolcheviks sont restés, dans les soviets en tant que minorité insignifiante. Pendant des mois - et dans une période où les mois comptaient pour des années, sinon pour des décades - ils ont toléré que, dans les comités d’usine, ils représentent une certaine partie de la classe ouvrière. Ce ne fût que lorsque les mencheviks se furent définitivement compromis et isolés en se transformant en clique que les soviets les jetèrent hors leur sein.

En Espagne où, dans un avenir proche, le mot d’ordre des soviets pourrait déjà être mis pratiquement à l’ordre du jour, la création même des soviets (juntes), à la condition d’une initiative énergique et hardie des communistes - n’est pas à concevoir autrement que par la voie d’un accord organisationnel technique avec les syndicats et les socialistes sur le mode et le délai d’élection des députés ouvriers. Mettre en avant, dans ces conditions, l’idée de l’inadmissibilité du travail avec les réformistes dans les organisations de masses aurait été une des formes les plus désastreuses du sectarisme.

Comment donc concilier une telle attitude de notre part envers les organisations prolétariennes dirigées par les réformistes, avec notre appréciation du réformisme, comme l’aile gauche de la bourgeoisie impérialiste. Cette contradiction n’est pas formelle, mais dialectique, c’est-à-dire découlant de la marche même de la lutte des classes. Une partie considérable de la classe ouvrière (sa majorité dans une série de pays) rejette notre appréciation du réformisme ; dans d’autres pays, elle n’a même pas encore abordé cette question. Tout le problème consiste précisément à amener ces masses à des conclusions révolutionnaires sur la base de notre expérience commune avec elles. Nous disons aux ouvriers non communistes et anti-communistes :

" Vous croyez encore aujourd’hui aux chefs réformistes que nous considérons comme des traîtres. Nous ne pouvons ni ne voulons vous imposer par force nos points de vue. Nous voulons vous convaincre. Essayons donc de lutter ensemble et d’examiner les méthodes et les résultats de ces luttes. Cela signifie : pleine liberté des groupements au sein des syndicats unifiés où la discipline syndicale existe pour tous. " Une autre position principielle ne peut nullement être proposée.

La C. E. de la Ligue met actuellement, à juste titre, la question du front unique au premier plan. C’est ainsi seulement qu’on peut empêcher les réformistes et surtout leur agence gauche, les monattistes, d’opposer aux tâches pratiques de la lutte de classes, le mot d’ordre formel d’unité. Vassart, comme contrepoids à la ligne officielle stérile, a mis en avant l’idée du front unique avec les organisations syndicales locales. Cette manière de poser la question a ceci de vrai que pendant des grèves locales, il arrive d’avoir surtout affaire avec des syndicats locaux et avec des fédérations particulières. II est également vrai que les chaînons d’en bas de l’appareil réformiste sont plus sensibles à la pression des ouvriers. Mais il serait faux de faire une différence principielle quelconque entre les accords avec les opportunistes locaux et ceux avec leurs chefs. Tout dépend des conditions du moment, de la force de pression des masses et du caractère des tâches qui sont à l’ordre du jour.

Il s’entend de soi-même que nous ne posons aucunement l’accord avec les réformistes soit localement, soit centralement comme condition indispensable et préalable de la lutte dans chaque cas particulier. Nous ne nous orientons pas d’après les réformistes, mais d’après les circonstances objectives et l’état d’esprit des masses. De même, quant au caractère des revendications minima. Les masses ouvrières ne se lèveront pas pour la lutte au nom de revendications qui leur sembleraient fantastiques. Mais d’autre part, si les revendications sont d’avance trop restreintes, alors les ouvriers peuvent se dire : " Le jeu n’en vaut pas la chandelle ".

La tâche ne consiste pas à proposer chaque fois formellement aux réformistes le front unique, mais à le leur imposer à des conditions qui répondent le plus possible à la situation. Tout cela exige une stratégie active et manœuvrière. Toutefois, il est incontestable que c’est notamment et seulement par cette voie que la C. G. T. U. peut jusqu’à un certain point adoucir les conséquences de la scission des masses entre les deux organisations syndicales, rejeter la responsabilité de la scission sur ceux à qui elle incombe véritablement et mettre en avant ses propres positions de lutte.

La particularité de la situation en France présente cette circonstance que deux organisations syndicales y existent séparément depuis quelques années. En présence des reflux du mouvement pendant les dernières années, on s’est habitué à la scission, bien souvent on l’a tout simplement oubliée. Cependant on pouvait prévoir que la ranimation dans les rangs de la classe ouvrière ferait revivre infailliblement le mot d’ordre de l’unité de l’organisation syndicale. Si l’on tient compte que plus des 9/10 du prolétariat français se trouvent hors des syndicats, il devient clair que cette ranimation s’accentuant, la pression des inorganisés augmentera. Le mot d’ordre de l’unité n’est autre chose qu’une des premières conséquences de cette pression. Par une juste politique, cette pression doit être en faveur du P. C. et de la C. G. T. U. Si pour la période la plus proche, une politique active du front unique est la méthode principale de la stratégie syndicale des communistes français, ce serait néanmoins une erreur complète d’opposer la politique du F.U. à celle de l’unité de l’organisation syndicale.

II est tout fait incontestable que l’unité de la classe ouvrière ne pourra être réalisée que sur une base révolutionnaire. La politique du Front Unique est un des moyens de libération des ouvriers de l’influence réformiste et même en fin de compte d’œuvrer à l’unité véritable de la classe ouvrière. Nous devons inlassablement expliquer cette vérité marxiste aux ouvriers avancés. Mais une perspective historique, même la plus juste, ne peut pas remplacer l’expérience vivante des masses. Le parti est l’avant-garde, mais dans son travail, surtout syndical, il doit pouvoir se pencher vers l’arrière-garde. Il doit, en fait, démontrer aux ouvriers - une, deux et même dix fois s’il le faut - qu’il est prêt à n’importe quel moment à les aider à reconstituer l’unité de l’organisation syndicale. Et dans ce domaine, nous restons fidèles aux principes essentiels de la stratégie marxiste : la combinaison de la lutte pour les réformes avec la lutte pour la révolution.

Quelle est aujourd’hui l’attitude des deux confédérations syndicales envers l’unité ? Aux larges milieux d’ouvriers, elle doit paraître tout à fait identique. En vérité, les couches administratives des deux organisations ont déclaré que l’unification ne peut être conçue que "par en bas" sur ta base des principes de l’organisation donnée. En se couvrant du mot d’ordre de l’unité par en bas, emprunté à la C. G. T. U., la confédération réformiste exploite l’oubli de la classe ouvrière et l’ignorance de la jeune génération qui ignore complètement l’œuvre scissionniste de Jouhaux. Dumoulin et Cie. En même temps, les monattistes aident Jouhaux en substituant aux tâches de combat du mouvement ouvrier le seul mot d’ordre d’unité syndicale. En qualité de courtiers honnêtes, ils dirigent tous leurs efforts contre la C. G. T. U. afin de détacher d’elle le plus grand nombre possible de syndicats, les grouper autour d’eux et entamer ensuite des pourparlers sur un pied d’égalité avec la confédération réformiste.

Pour autant que je puisse juger ici, d’après les matériaux que je possède. Vassart s’est prononcé pour que les communistes eux-mêmes mettent en avant le mot d’ordre d’un congrès d’unification des deux confédérations syndicales. Cette proposition fut catégoriquement rejetée. Quant à son auteur, il fut accusé d’être passé sur la position de Monatte. Faute de données, je n’ai pas la possibilité de me prononcer à fond sur cette discussion. Mais je considère que les communistes français n’ont aucune raison de renoncer au mot d’ordre d’un congrès de fusion. Au contraire.

Les monattistes disent : " Les premiers aussi bien que les seconds, sont des scissionnistes. Nous seuls sommes pour I’unité. Ouvriers, soutenez-nous. "

Les réformistes répondent : " Nous, nous sommes pour l’unité par en bas ", c’est-à-dire que " nous " permettons généreusement aux ouvriers de rejoindre notre organisation. Que doit dire, à ce sujet, la confédération révolutionnaire ? " Ce n’est pas en vain que nous nous appelons confédération unitaire. Nous sommes prêts à réaliser l’unité de l’organisation syndicale même aujourd’hui. Mais pour cela les ouvriers n’ont nullement besoin de courtiers suspects qui n’ont derrière eux aucune organisation syndicale et qui se nourrissent de la scission, comme les vers d’une plaie purulente. Nous proposons de préparer et de convoquer dans un délai déterminé un congrès de fusion sur les bases de la démocratie syndicale. Cette manière de poser la question aurait immédiatement coupé l’herbe sous les pieds des monattistes, qui sont un groupement tout à fait stérile politiquement, mais qui sont capables d’apporter une grande confusion dans les rangs du prolétariat. Mais cette liquidation du groupe de courtiers ne coûtera-t-elle pas trop cher ? On objectera que, dans le cas où les réformistes consentiront à un congrès d’unité, les communistes y seraient en minorité et la C. G. T. U. aurait cédé la place à la C. G. T.

Une telle considération ne peut sembler persuasive qu’à un bureaucrate syndical de gauche qui lutte pour son "indépendance" a, tout en perdant de vue les perspectives et les tâches du mouvement entier. L’unité des deux organisations syndicales, même si l’aile révolutionnaire reste provisoirement une minorité, s’avérerait dans un court laps de temps favorable précisément au communisme, et seulement au communisme. L’unité de la Confédération entraînerait de suite une grande affluence de nouveaux membres. Grâce à cela, l’influence de la crise se refléterait au sein des syndicats d’une façon plus profonde et plus décisive pour la conquête de la confédération unifiée. Préférer une majorité assurée, dans une organisation syndicale étroite et isolée, au travail oppositionnel dans une large et véritable organisation de masse, seuls des sectaires ou des fonctionnaires, mais non des révolutionnaires prolétariens le peuvent.

Pour un marxiste qui réfléchit, il est tout â fait évident qu’une des raisons qui ont contribué aux fautes monstrueuses de la direction de la C. G. T. U. était due à cette situation où des gens tels que Monmousseau, Semart et autres, sans préparation théorique et sans expérience révolutionnaire, se sont immédiatement avérés comme les " maîtres " d’une organisation indépendante et avaient, par conséquent, la possibilité de faire sur elle des expériences sous les ordres de Losovsky, Manouïlsky et Cie. Il est incontestable que si les réformistes n’étaient pas parvenus autrefois à scissionner la confédération, Monmousseau et Cie auraient dû compter avec de plus larges masses. Ce seul fait aurait discipliné leur aventurisme bureaucratique. Voilà pourquoi les avantages de l’unité auraient été actuellement incommensurablement plus grands que les désavantages. Si, au sein de la confédération unifiée, embrassant environ un million d’ouvriers, l’aile révolutionnaire reste pendant un ou deux ans une minorité, ces deux années auraient été incontestablement plus fructueuses pour l’éducation non seulement des communistes-syndicalistes, mais pour le parti tout entier, que cinq de zigzags " indépendants dans la C. G. T. U. s’affaiblissant de plus en plus.

Non, ce n’est pas nous, mais les réformistes qui doivent craindre l’unité syndicale. S’ils consentent à un congrès d’unité - non en paroles, mais en fait - cela créerait la possibilité de sortir le mouvement ouvrier en France de l’impasse. Mais c’est justement pour cela que les réformistes n’y consentiront pas.

Les conditions de crise créent pour les réformistes les plus grandes difficultés, en premier lieu dans le domaine syndical. C’est pourquoi ils ont tellement besoin de s’abriter sur leur flanc gauche ; ce sont les courtiers de l’unité qui leur offrent cet abri. Démasquer le travail scissionniste des réformistes et le parasitisme des monattistes est actuellement une des tâches très importantes et indispensables. Le mot d’ordre du congrès d’unité peut bien contribuer à la solution de cette tâche. Lorsque les monattistes parlent de l’unité, ils dirigent ce mot d’ordre contre les communistes ; lorsque la C. G. T. U. proposera elle-même une voie à l’unité, elle portera un coup mortel aux monattistes et affaiblira les réformistes. N’est-ce vraiment pas clair ?

Il est vrai que nous savons d’avance que, grâce à la résistance des réformistes, le mot d’ordre d’unité ne donnera pas actuellement les grands résultats qu’on aurait obtenu dans le cas d’une véritable unité des organisations syndicales. Mais un résultat plus restreint, à condition d’une juste politique des communistes, sera sans doute atteint. Les larges masses ouvrières verront, en réalité, qui est pour l’unité, qui est contre, et se convaincront qu’on n’a aucun besoin du service des courtiers. Il n’y a aucun doute qu’en fin de compte les monattistes seront réduits à néant, la C.G.T.U. se sentira plus forte, et la C. G. T. plus faible et plus instable.

Mais s’il en est ainsi, la chose se réduirait donc non plus à la réalisation d’une unité effective, mais seulement à une manœuvre ? Cette objection ne peut pas nous effrayer. C’est ainsi notamment que les réformistes apprécient toute notre politique de Front Unique : ils déclarent que nos propositions sont une manœuvre, uniquement parce que eux-mêmes ne veulent pas mener la lutte.

Il serait tout à fait faux de faire une différence principielle quelconque entre la politique du Front Unique et celle de la fusion des organisations syndicales. Pourvu que les communistes gardent la pleine indépendance de leur parti, de leur fraction dans les syndicats et de toute leur politique, la fusion des confédérations n’est autre chose qu’une forme de la politique de Front Unique, forme plus prolongée, plus large. En rejetant notre proposition, les réformistes la transforment en une " manœuvre ". Mais de notre part, c’est une manœuvre légitime et indispensable, ce sont de telles manœuvres qui instruisent les masses ouvrières.

La C. E. de la Ligue, nous le répétons encore une fois, a tout à fait raison lorsqu’elle répète instamment qu’on ne peut pas ajourner l’unité d’action jusqu’à l’unification des organisations syndicales. Cette pensée doit être comme auparavant développée, expliquée et appliquée pratiquement. Mais cela n’exclut pas le devoir de poser hardiment â un moment déterminé, bien choisi, la question de la fusion des confédérations (ou même des fédérations particulières).

Toute la question consiste â savoir si la direction communiste est maintenant capable d’effectuer une manœuvre aussi hardie. L’avenir le démontrera. Mais si le parti et la direction de la C. G. T. U. refusent aujourd’hui de donner suite au conseil de la Ligue - ce qui est plus que probable - il se peut bien qu’ils soient obligés de le suivre demain. Il est superflu d’ajouter que nous ne faisons pas un fétiche de l’unité syndicale. Nous n’ajournons aucune question de combat jusqu’à l’unité. Il ne s’agit pas pour nous d’une panacée, mais d’une leçon de choses particulière et importante qu’il faut enseigner aux ouvriers qui avaient oublié ou ignoré le passé.

Pour la participation au congrès d’unité nous ne posons, bien entendu, aucune condition de principe.

Quand les courtiers de l’unité, qui n’ont pas honte des phrases à bon marché, disent que la Confédération unifiée doit se baser sur le principe de la lutte de classes, etc., ils font alors, dans l’intérêt des opportunistes, de l’équilibrisme verbal. Comme si un homme sérieux pouvait demander a Jouhaux et Cie de se mettre, au nom de l’unité avec les communistes sur la voie de la lutte de classes à laquelle ces messieurs ont consciemment au nom de l’unité avec la bourgeoisie. Et qu’entendent-ils précisément, ces courtiers même, tous ces Monatte. Ziromski et Dumoulin, par la " lutte de classes " ? Non, nous sommes prêts, à chaque moment, à nous mettre sur le terrain de l’unité syndicale, non pour "corriger" (avec le secours de formules de charlatans), les mercenaires du capital, mais afin d’arracher les ouvriers hors de leur influence de traîtres. Les seules conditions que nous posons ont un caractère de garantie organisationnelle de la démocratie syndicale, ou d’abord de la liberté de critique pour la minorité, bien entendu, à la condition qu’elle se soumette à la discipline syndicale. Nous ne demandons rien d’autre et quant â nous, nous ne promettons rien de plus.

Imaginons-nous que le Parti, bien que pas tout de suite, suive notre conseil, comment devrait agir le comité central ? Il serait tout d’abord obligé de préparer soigneusement au sein du Parti le plan de la campagne, de l’examiner dans toutes les fractions syndicales, conformément aux conditions syndicales locales, afin que le mot d’ordre d’unité puisse être effectivement dirigé simultanément par en haut et par en bas. Seulement, après une préparation et une élaboration soigneuse, après avoir éliminé tous les doutes et tous les malentendus dans ses propres rangs, la direction de la Confédération unitaire s’adresse à la direction de la Confédération réformiste avec des propositions concrètement élaborées : créer une commission paritaire pour la préparation, dans un délai de deux mois par exemple, du Congrès syndical d’unification, auquel toutes les organisations syndicales du pays devront avoir accès. Simultanément à cela, les organisations locales unitaires s’adressent aux organisations locales réformistes avec la même proposition, formulée avec précision et concrètement.

Le P. C. déploie une large agitation dans le pays, en soutenant et en expliquant un certain temps, concentrée sur cette simple idée, que les communistes proposent de réaliser immédiatement l’unité organisationnelle des organisations syndicales. Quelle que soit l’attitude des réformistes, quelles que soient les ruses auxquelles ils vont recourir, les communistes sortiront avec profit de cette campagne, même si celle-ci ne se réduit, pour la première fois, qu’à une démonstration.

La lutte sous le signe du Front Unique ne cesse, pendant ce temps-là, pas une seule minute. Les communistes continuent à attaquer les réformistes en province et dans le centre, en s’appuyant sur l’activité croissante des ouvriers, en renouvelant toutes les offres d’action combative sur la base de la politique du Front Unique, en démasquant les réformistes, en renforçant ses propres rangs, etc. Et il peut bien arriver que dans six mois, dans un an ou dans deux ans, les communistes soient obligés de répéter à nouveau leur proposition de fusion des confédérations syndicales et, par cela, mettre les réformistes dans une situation plus difficile encore que la première fois.

La vraie politique bolcheviste doit précisément avoir ce caractère à la fois d’offensive, de hardiesse et de manœuvre. C’est seulement par cette voie qu’on peut sauvegarder le mouvement de la stagnation, l’épurer des formations parasitaires et accélérer l’évolution de la classe ouvrière vers la révolution.

La leçon proposée ci-dessus n’a son sens et ne peut réussir que si l’initiative en sort de la C. G. T. U. et du Parti communiste. La tâche de la Ligue ne consiste pas, bien entendu, à mettre en avant d’une manière indépendante le mot d’ordre du Congrès d’unité, en s’opposant à la confédération unitaire comme à la confédération réformiste. La tâche de la Ligue est de pousser le parti officiel et la C. G. T. U. sur la voie d’une politique hardie de Front Unique et de les inciter - sur la base de cette politique, à effectuer dans un moment propice - et dans l’avenir il y aura beaucoup de ces moments - une offensive décisive en faveur de la fusion des organisations syndicales.

Pour remplir sa tâche envers le Parti, la Ligue doit, c’est son premier devoir, aligner ses propres rangs dans le domaine du mouvement syndical. C’est une tâche qui ne peut être ajournée. Elle doit être et elle sera résolue.

La suite

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