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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Le mythe de Jeanne d’Arc

Le mythe de Jeanne d’Arc

jeudi 30 avril 2015, par Robert Paris

Le mythe change d’image à travers les époques...

Le mythe de Jeanne d’Arc

Il n’y a pas eu un seul mythe de Jeanne d’Arc mais plusieurs (mythes de gauche, de droite et d’extrême droite, mythes religieux et mythes laïcs) : tout d’abord celui de l’époque consistant à convaincre successivement tous les cercles du pouvoir royal, de plus en plus proche du dauphin, de l’utilité de construire un tel personnage de sauveur sacré issu des milieux les plus populaires et considéré comme miraculeux pour redonner confiance aux troupes françaises et même pour reconstruire la confiance en lui-même du futur roi français, le dauphin Charles qui n’a pas pu encore être couronné roi de France et risque de ne jamais l’être.

Il y a eu ensuite le mythe diffusé dans toute la France pour donner courage aux troupes françaises en leur faisant croire qu’elles étaient soutenues directement par dieu et que leurs adversaires avaient pacte avec le diable, ce qui voulait dire que les soldats avaient non seulement de bonnes raisons de croire à leur victoire mais aussi à leur salut au paradis. Tout cela va durer jusqu’à la mort de Jeanne d’Arc...

Par la suite, c’est à partir du XVIe siècle que Jeanne est nommée « la Pucelle d’Orléans », cette vierge qui aurait sauvé cette ville de la domination anglaise, entraînant un basculement de la France vers son roi et non vers la domination anglaise. La Ligue catholique, s’appuyant sur une démagogie d’extrême droite intégriste fasciste anti-protestante et pogromiste, s’approprie alors ce mythe.

Puis, durant plusieurs siècles, ce mythe est disparu. Au XVIIe siècle, Fénelon fait l’impasse sur elle dans ses œuvres. Louis XIV qui vient d’acquérir la Franche-Comté et plusieurs villes de Flandre, admet mal qu’une paysanne ait appelé à la résistance contre un envahisseur et ait sauvé sa dynastie.

Et c’est beaucoup plus tard que les classes dirigeantes et l’Eglise ont lancé un nouveau mythe Jeanne d’Arc après la longue éclipse du 16ème au 18ème siècle.

Depuis le XIXe siècle, elle est traitée de « mère de la nation française ». Elle a été béatifiée par la papauté en 1909. C’est seulement en 1920 qu’elle est canonisée par la papauté et, en même temps, que la fête de Jeanne d’Arc devient fête nationale d’une France qui continue à se prétendre laïque !

Ensuite, c’est pour bâtir le nationalisme bourgeois français sur des bases prétendûment historiques qu’un nouveau mythe de Jeanne d’Arc a été considéré comme nécessaire, accompagnant les mythes de Charlemagne, de Louis XIV, de Duguesclin ou de Henri IV, et aussi un nouveau mythe national-guerrier dans la période des guerres de 1870, 1914 et 1939. C’est seulement alors que l’unanimisme national derrière ce conte de fées et ce récit prétendument miraculeux et sacré a été réalisé.

Chacun connaît l’histoire de Jeanne d’Arc - la bergère de Domrémy à laquelle les anges parlaient quand elle gardait ses moutons ! - qui est considéré comme l’un des fondements de la nation français et de son idéologie nationale populaire. Son héroïne est reconnue comme tel par tous les courants politiques, de l’extrême droite à la gauche (radicaux, sociaux-démocrates et staliniens) en passant par la droite, qu’elle soit calotine ou même anti-calotine, en comptant bien sûr l’Eglise et la papauté qui en ont fait une sainte à miracles.

Cette reconnaissance a souvent attendu des années ou des décennies car la royauté, la noblesse, la bourgeoisie et les partis social-démocrate et stalinien ont mis du temps avant de souhaiter réintégrer Jeanne d’Arc dans leur Panthéon mythique national.

La royauté et la noblesse, de l’époque des événements historiques ou des périodes qui ont juste suivi, étaient réticents à donner ainsi un rôle historique aux milieux populaires. La papauté est passée d’une condamnation comme sorcière à… une reconnaissance comme sainte… Cela a plutôt rendu circonspecte la bourgeoisie républicaine qui a mis du temps à fêter Jeanne d’Arc, craignant d’avoir l’air de suivre ainsi l’Eglise mais ils ont trouvé le moyen de la fêter le 1er mai pendant que l’Eglise la fêtait le 8 mai ! Les staliniens ont été les derniers à se rallier, en 1935, en même temps qu’ils rejoignaient le nationalisme français. Tous ceux-là ont fini par la considérer comme la fondatrice d’un nationalisme populaire dans lequel sa personnalité aurait permis de redresser une situation compromise du pays, la France étant officiellement remise un roi anglais et la noblesse française ayant admis cette royauté anglaise imposée par le roi Henry V qui est mort au château de Vincennes, proche de Paris, en ayant réussi à gagner à lui une partie importante de la noblesse française dont les nobles de Bourgogne et ceux du sud-ouest de la France. Cette héroïne populaire aurait alors réussi à renverser la situation, parvenant seule à s’imposer à un roi qui n’avait aucune confiance en lui-même, qui ne pouvait pas être intronisé puisque les villes principales pour un roi français, comme Reims et Paris, étaient aux mains de ses adversaires pro-anglais, qui aurait réussi aussi à s’imposer par sa seule force de conviction religieuse et passionnelle aux dirigeants féodaux et militaires, pour finalement prendre la tête d’une contre-offensive militaire des troupes françaises jusqu’à reprendre la ville d’Orléans, retourner celle de Reims, faire sacrer le dauphin comme roi de France dans cette ville, attaquer même la ville de Paris puis de Rouen, et desserrer ainsi l’étau militaire anglais en rendant confiance en elles-mêmes aux troupes françaises qui étaient complètement démoralisées. Et cela étant d’autant plus remarquable que les origines populaires de Jeanne d’Arc (une jeune bergère qui gardait des moutons, fille de paysans pauvres) créditaient l’idée que la royauté française, et aussi toute la nation, avait été sauvée de la domination anglaise par le redressement national populaire, au moment même où le roi, son entourage, la noblesse et la bourgeoisie s’étaient abandonnés à la domination anglaise. Mieux même, ce serait Jeanne d’Arc qui aurait inventé le sentiment national français puisqu’auparavant cette idée même d’une nation française ne signifiait rien dans le monde féodal de l’époque.

Il y a dans cette thèse officielle autant de mensonges que d’affirmations qui vont à l’encontre de l’Histoire, même si celle-ci n’est pas toujours facile à reconstituer et n’est jamais neutre.

Jeanne d’Arc n’était pas une pauvre bergère, fille de paysans pauvres. Elle ne s’est lancée toute seule, sans soutien de chefs militaires et nobles. Ce n’est pas elle qui a lancé la contre-offensive du nationalisme français. Ce n’est pas par ses seules forces de conviction qu’elle a été présentée au roi, qu’elle a acquis du poids à la cour royale et au conseil du roi. Elle n’a pas pris la tête des troupes françaises. Ou plutôt, la seule fois où elle l’a fait véritablement, dans une offensive contre Paris, celle-ci a piteusement échoué. Jeanne d’Arc n’a jamais été admise au conseil militaire de l’armée du roi de France.

L’épisode militaire qui est prêté à Jeanne d’Arc, c’est surtout la conquête d’Orléans. Or Jeanne n’y joue en fait aucun rôle militaire. Le dauphin Charles n’a donné son accord pour envoyer Jeanne à Orléans assiégée par les Anglais, qu’à condition que participe au convoi de ravitaillement et pas à la tête d’une armée. Ce n’est pas du tout l’action militaire de Jeanne qui permet de contraindre les Anglais à lever le siège de la ville dans la nuit du 7 au 8 mai 1429. Après le nettoyage de la vallée de la Loire grâce à la victoire de Patay (où Jeanne d’Arc ne prit pas part aux combats), le 18 juin 1429, remportée face aux Anglais, Jeanne se rend à Loches et persuade le Dauphin d’aller à Reims se faire sacrer roi de France.

Voir dans tous ces événements une action militaire de Jeanne en chef de guerre conseillée par dieu nécessite une bien grande crédulité ! Comme nous l’avons dit plus haut, le seul véritable acte de guerre d’ampleur auquel elle prend part est un échec (à Paris) et le second conduit à son arrestation par les troupes des Bourguignons qui la vendent aux Anglais.

Figure prétendument inspirée par dieu, elle a certainement été utilisée pour créer un courant d’opinion et favoriser le camp français sur le terrain psychologique mais certainement pas pour réellement diriger les armées vers des victoires.

Surtout, ce qui montre le mieux qu’elle n’est que le produit d’une politique nationaliste des classes dirigeantes françaises commencée bien avant, c’est qu’elle est loin d’être la seule à avoir eu des visions de son rôle mystique, militaire et nationaliste pour sauver le pays et le roi.

Plusieurs dizaines de jeunes femmes dans tout le pays, parmi lesquelles Jehanne des Armoises, Jeanne de Semaises, Katerine de La Rochelle, Brigitte de Suède, Catherine de Sienne et bien d’autres, dont les noms sont plus ou moins notées par les historiens, ont cru au même moment au même rôle, se sont attribuées une mission de sauveur, investies par le dieu des catholiques pour la défense de la France et du roi, se sont habillées en homme, ont pris cheval et armes pour entrer en guerre contre des Anglais assimilés au diable, tout ce que des femmes ne faisaient jamais qu’elles soient ou non issues de milieux populaires, même si une seule d’entre elles a connu finalement la notoriété historiques et un succès aussi grand. C’est que l’appel au peuple avait été lancé par le clergé, une partie de la noblesse et de la bourgeoisie et transmis jusque dans les campagnes les plus reculées et visait à faire croire au caractère sacré de l’union nationale. L’ « union sacrée » n’a pas été inventée par la bourgeoisie en 1914 mais, comme on le verra, par la classes dirigeantes de 1370 !

Ce genre de femmes prophétesses se voyant soldates de la France et du roi était alors tellement fréquent que plusieurs textes d’époque en rendent compte comme le traité « De probatione spiritium » de Jean de Gerson, ou encore l’appel de l’université de la Sorbonne de 1391 ou celui de l’université de Paris de 1413 affirmant que ces personnes devaient exposer leurs affirmations afin qu’ils puissent juger de la validité religieuse de ces prophéties. Le journal d’un bourgeois de Paris de 1431 cite en même temps l’existence de quatre femmes croyant être investies par dieu de cette tâche de libération du pays. Plusieurs d’entre elles ont été jugées diaboliques et brûlées vives. Sur ce plan non plus, Jeanne d’Arc n’est pas la seule…. Jeanne d’Arc a même conseillé parfois le roi sur ce qu’il fallait penser des autres femmes prétendant au même rôle qu’elles de missionnaires de dieu, des vierges chargées de se sacrifier de sauver la France, affirmant transmettre au roi ce que lui disaient les anges sur ces femmes !!!

Si ce sont des religieux catholiques qui ont lancé les « jeannes », ce sont aussi des religieux qui les ont combattues et brûlées et ce n’est que bien après sa mort que la hiérarchie catholique française ainsi que la papauté ont décidé de reconnaitre une « sainte Jeanne d’Arc », comme sainte protectrice de la France.

Toutes ces jeunes femmes ont cru à leur rôle, à la fois historique et religieux, pour sauver la nation, pour sauver le roi, pour faire sortir les troupes anglaises de France. Toutes ont cru avoir reçu des messages divins ou angéliques, ont pensé avoir entendu des voix célestes, leur disant de quitter leurs campagnes pour annoncer au grand public leur message divin, mobiliser le peuple et les soldats pour mener la guerre aux Anglais considérés comme des diables et comme des menaces pour la vie de tous les Français. Ce n’est nullement un hasard : dans toute la zone restée française, noblesse comme clergé et comme bourgeoisie, toutes les classes dominantes se sont mobilisées contre la domination anglaise. Ce ne sont pas les milieux paysans pauvres qui ont réagi et lancé le nationalisme français, mais les paysans riches, les bourgeois et les nobles et c’est eux qui ont décidé de lancer une vaste campagne de propagande nationaliste dans les milieux populaires. En France, ils étaient en train d’inventer quelque chose qui n’avait jamais existé, le féodalisme n’étant pas centralisateur ni national, n’ayant jamais cherché à développer une conscience nationale ou citoyenne, se fondant même au contraire sur la division féodale, chaque groupe de paysans n’étant attachée qu’à son seigneur local.

La notion même de nation était étrangère au peuple autant qu’aux classes dirigeantes. Ainsi, les seigneurs qui gouvernaient l’Angleterre étaient tout aussi français que ceux qui gouvernaient en France et les uns comme les autres n’avaient pas fondé leur pouvoir sur une centralisation nationale mais sur la conception hiérarchique de la féodalité et de son partage des pouvoirs.

L’existence d’un grand nombre d’autres jeunes filles comme Jean d’Arc, croyaient comme elle entendre des voix divines leur enjoignant de se mettre à la tête du redressement national pour sauver le pays et le roi, et apparues exactement au même moment, s’explique par le fait que les classes dirigeantes, de la noblesse au clergé, de la bourgeoisie aux paysans aisés, avaient lancé des prêches pour dénoncer les risques liés à une domination anglaise et pour propager, dans tous les milieux y compris populaires, le nationalisme français.

Le premier milieu dans lequel cette propagande s’était exercée était celui des soldats. D’habitude, on ne se préoccupait pas de convaincre les soldats de la justesse de la cause pour laquelle ils se mobilisaient militairement, autrement qu’en leur enjoignant d’obéir à leurs supérieurs féodaux et en leur exposant combien ils allaient pouvoir s’enrichir par le pillage et y gagner des territoires, des seigneuries et des avancées dans la hiérarchie féodale. Désormais, les dirigeants français se mobilisent pour convaincre les troupes qu’elles mènent une guerre sacrée, voulue par dieu, pour le pays, pour le peuple, pour le sauvetage de leur âme et autre baratin.

Par exemple, à partir de 1373, le duc Louis 1er d’Anjou lance la tapisserie de l’Apocalypse (aujourd’hui au château d’Angers) qui est une immense bande dessinée (sur tapisserie) présentant les Anglais comme des soldats du démon (on reconnait leurs casques et on leur a dessiné des cornes), et les présentant comme une armée voulant transformer Paris en la Babylone maudite par le christianisme. Le duc fait passer les troupes du roi, dites troupes françaises, devant ces dessins et mobilise les troupes dans le sens du nationalisme.

En réalité, il n’y a pas moins de troupes françaises, pas moins de seigneurs féodaux, du côté dit anglais que du côté dit français et la guerre entre le camp dit français, celui des seigneurs Armagnacs, et le camp dit anglais, celui des Bourguignons, est une guerre en grande partie franco-française et féodale. C’est seulement dans cette période que cette guerre va commencer à devenir une guerre nationale, une guerre fondatrice aussi d’une classe dirigeante nationale qui n’existait absolument pas auparavant.

La plupart des commentateurs donnent à Jeanne d’Arc un rôle politique et militaire beaucoup plus personnel, plus miraculeux et beaucoup plus déterminant qu’il ne l’a été en réalité. Prenons par exemple le commentaire de wikipedia qui parle d’action décisive de Jeanne d’Arc :

« Alliés au puissant duc de Bourgogne, les Anglais peuvent imposer en 1420 le traité de Troyes, signé entre le roi Henri V d’Angleterre et Isabeau de Bavière, reine de France et régente. Selon les termes de ce traité, Henri V se marie à Catherine de Valois, fille de Charles VI. À la mort de Charles VI, la couronne doit revenir à leur descendance, réunissant les deux royaumes. Ce traité est contesté par la noblesse française car il spolie le Dauphin - considéré comme enfant illégitime et assassin du duc de Bourgogne - de son droit à la succession. À la mort de Charles VI en 1422, la France n’a donc plus de roi ayant été sacré. La couronne de France est alors revendiquée par le roi d’Angleterre encore mineur, Henri VI qui vient de succéder à son père. »

« À compter de 1380, l’affaiblissement du pouvoir royal, conjugué à un contexte économique difficile, conduit à une période de guerre civile dans les deux pays, situation dont le royaume d’Angleterre est le premier à sortir. Henri V d’Angleterre profite alors de la folie du roi Charles VI de France et de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons pour relancer le conflit. Fort de son alliance avec les Bourguignons, il obtient la couronne de France pour son fils Henri VI par le traité de Troyes de 1420. Cependant, le sentiment national naissant et la modification des circuits économiques rendent difficile le maintien des Anglais en France. En 1429, en renforçant la légitimité de Charles VII, l’action de Jeanne d’Arc est décisive. Six ans plus tard, celui-ci conclut la paix d’Arras avec le duc de Bourgogne ; les Anglais sont dès lors inexorablement repoussés et ne contrôlent plus en 1453 que Calais sur le continent, la paix étant signée en 1475 (traité de Picquigny). »

« Depuis l’assassinat de Louis d’Orléans en novembre 1407, le pays est déchiré par une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Ceux-ci se disputent le pouvoir au sein du conseil de régence présidé, à cause de la folie de son époux, par la reine Isabeau. Profitant de ce conflit, Henri V, roi d’Angleterre relance les hostilités et débarque en Normandie en 1415. La chevalerie française subit un désastre à Azincourt, face au Corps des Long Bow, archers gallois. En effet, les Anglais disposent d’un corps gallois ayant une maîtrise meurtrière de l’arc long (longbow). Toujours bien abrités des charges de cavalerie par des pieux disposés à l’avance, ces gallois déciment sous une pluie de flèches la chevalerie française, dont les chevaux ne sont pas encore protégés. Ils vont ainsi devenir maîtres des batailles à terrain découvert malgré leur nette infériorité numérique. Mais après Orléans, Jeanne ayant obtenu des chefs militaires français — sur « sa grande insistance » — de poursuivre les troupes anglaises, le Corps des Long Bow est surpris faisant une pause à Patay et, inorganisés, quasiment tous ses archers sont massacrés par des charges de cavalerie. »

En fait, ce qui va véritablement faire disparaître le Corps de Long Bow, c’est l’apparition de l’artillerie qui n’a rien à voir avec Jeanne D’Arc. Rien ne prouve même que Jeanne d’Arc soit pour quelque chose dans la stratégie des chefs militaires qui ont toujours été réticents à suivre les imaginations d’une illuminée et diminuer leur propre influence sur le roi.

Cependant, même wikipedia note que le mythe de Jeanne d’Arc est une construction venue bien après et qui a mis du temps pour trouver une audience unanime :

« Au cours des siècles, et principalement à partir du XIXe siècle, la figure historique de Jeanne d’Arc a été reprise par de nombreux auteurs pour illustrer ou cristalliser des messages religieux, philosophiques ou politiques. L’image de Jeanne d’Arc a ainsi fait l’objet depuis la fin du XIXe siècle de récupération par différents partis politiques tant de la gauche (voyant en elle une fille du peuple brûlée par l’Église et abandonnée par le roi) que de la droite (voyant en elle une héroïne nationale, sainte), et par différents courants de pensée philosophiques ou religieux pour des raisons parfois contradictoires, faisant même de Jeanne d’Arc en France un personnage officiel. Elle a ainsi pu, par exemple, illustrer pour Michelet une « sainte laïque » ou encore, à partir de son procès en canonisation en 1897, représenter le symbole d’une chrétienne luttant pour sa foi et sa patrie. Dans le domaine politique, elle est devenue un symbole national français lors de la guerre franco-allemande de 1870 puis est reprise par de nombreux partis et figures politiques qui vont du parti socialiste, avec entre autres Jean Jaurès, jusqu’à l’extrême-droite. Si Jeanne d’Arc s’est imposée parmi les principales figures de l’histoire de France, c’est en partie dû aux nombreux relais littéraires, politiques et religieux qui ont mis en avant le personnage depuis plus de quatre siècles :

• femme indépendante et forte pour Christine de Pisan ou Régine Pernoud ;

• personnage maléfique, sorcière pour William Shakespeare ;

• héroïne épique pour Jean Chapelain ;

• personnage burlesque pour Voltaire ;

• guerrière mourant sur le champ de bataille pour Friedrich Schiller ;

• incarnation du peuple français pour Jules Michelet ;

• instrument d’un complot clérical pour Anatole France ;

• sainte nationale pour Mgr Félix Dupanloup ;

• résistante patriotique pour Bernard Shaw ;

• féministe avant l’heure pour les suffragettes ;

• sainte de l’Église universelle et personnalité de stature internationale pour Guido Görres ;

• femme opprimée, victime pour Léonard Cohen, Luc Besson…

De son vivant, les partisans de Charles VII voient en elle une sainte, une héroïne dont la destinée est de « bouter les Anglais hors de France » : les Armagnac développent l’image d’Épinal de la pauvre bergère de Lorraine alors qu’elle est originaire de Domrémy, village du Barrois, un des rares territoires fidèles au dauphin Charles, que son père Jacques d’Arc est un laboureur, propriétaire aisé et qu’elle n’a gardé les animaux qu’occasionnellement, le mythe de la bergère étant utilisé pour signaler qu’une « simple d’esprit » pouvait aider le chef de la chrétienté (le berger était perçu au Moyen Âge comme un benêt voyant Dieu facilement, avec une forte connotation de héros protecteur du peuple, comme Jésus). Cette légende de la bergère résulte probablement de la volonté des Armagnac de transmettre cette image (plus symbolique qu’une simple fille de paysans aisés) à des fins de propagande politico-religieuse pour montrer qu’une « simple d’esprit » pouvait aider le chef de la chrétienté du royaume de France et guider son armée, illuminée par la foi. Les Bourguignons considèrent qu’elle est manipulée par des personnages influents de la Cour de France tandis que les Anglais la prennent pour une sorcière.

Son culte décline rapidement et les siècles suivants ne lui portent qu’un intérêt inconstant : son historiographie au XVIe siècle est surtout marquée par la Ligue catholique qui s’approprie son mythe. Shakespeare en fait une sorcière dans sa pièce Henry VI (première partie). Au XVIIe siècle, Fénelon fait l’impasse sur elle dans ses œuvres. Louis XIV qui vient d’acquérir la Franche-Comté et plusieurs villes de Flandre, admet mal qu’une paysanne ait appelé à la résistance contre un envahisseur et ait sauvé sa dynastie5. Si sa figure intéresse peu les révolutionnaires qui suppriment sa fête et abattent son monument à Orléans en septembre 1792 pour en faire des canons, elle connaît son âge d’or depuis la Restauration des Bourbon jusqu’au Second Empire qui voit son mythe s’épanouir avec le « patriotisme moderne » : la gauche s’approprie sa figure romantique de fille du peuple trahie par le roi et brûlée par l’Église, tandis que la droite loue la ferveur catholique et monarchiste de la Pucelle. Après la guerre franco-allemande de 1870, Jeanne devient la « bonne Lorraine » sous la Troisième République et la biographie Jeanne d’Arc d’Henri Wallon, qui connaît quinze éditions, présente une Jeanne catholique et républicaine. Elle est utilisée comme symbole de l’union nationale lors des deux guerres mondiales mais aussi comme fétiche anglophobe par le régime de Vichy. À partir des années 1980 dans une société qui se déchristianise, sa figure religieuse décline mais sa figure politique fait toujours l’objet de récupération tandis qu’elle suscite un foisonnement culturel (histoire, romans, films, documentaires).

En 1762, Voltaire publie un livre, qui se veut un pastiche du style de l’épopée héroïque, La Pucelle d’Orléans. Il s’agit d’un texte, composé de 21 chants, qui produit des effets burlesques et comiques en détournant certaines particularités narratives du genre (archaïsmes incongrus, interpellation du lecteur, rapprochements triviaux des protagonistes du récit, etc.). Ainsi la monture de Jeanne d’Arc est un âne ailé (Pégase aux deux longues oreilles) qui transporte sa maîtresse de façon quasi instantanée aux endroits où sa présence est nécessaire. Cet âne tente d’assouvir sa concupiscence sur Jeanne d’Arc et est abattu par Dunois, l’un de ses capitaines, auquel elle sacrifie alors sa vertu. Voltaire dans sa correspondance ne prend guère au sérieux « tante coglionerie » (« tant de couillonnades ») mais il revient encore au personnage de Jeanne d’Arc en 1775 dans l’Essai sur les mœurs. Dans un style certes différent mais avec un état d’esprit identique, il dénonce la crédulité populaire, l’intervention de la providence dans l’Histoire et les dérives criminelles découlant du sectarisme religieux.

C’est cependant à la plume alerte de l’historien Jules Michelet que l’on doit la transformation la plus radicale du personnage en 1841. Cette année-là en effet, il publie un livre, intitulé Jeanne d’Arc (en fait le Livre V de son Histoire de France), et fait entrer la jeune femme dans la catégorie des héros incarnant le peuple. Il appuie son argumentation sur les origines modestes de Jeanne, ses origines provinciales, son absence de culture savante, la naïveté de sa pratique religieuse, son bon sens qui empêche de la ranger dans le camp des illuminés, ses instants de doute et de faiblesse… En s’imposant à ses capitaines par son exemplarité, en réalisant l’unité autour de sa personne, Jeanne d’Arc est à l’origine, selon Michelet, d’une des étapes décisives de la construction de la France. Elle cristallise le sentiment national8 du peuple français et fait émerger le nationalisme. Sa vision de Jeanne fait un parallèle, troublant pour cet historien athée, avec le Christ. Jeanne se plie à sa mission dont elle sait qu’elle lui coûtera la vie.

« Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et des larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »

Cette vision, par un historien républicain et libre-penseur d’une Jeanne d’Arc populaire — fille du peuple, oubliée par le roi Charles VII, martyrisée par l’Église, héroïne du peuple — est amplifiée avec la publication par Jules Quicherat, un élève de Michelet, des actes des deux procès (en latin) d’après les manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (1841-1849). Puis Henri Martin, un autre historien républicain, publie en 1856 un livre sur « Jeanne Darc » (en démocratisant l’orthographe) faisant de celle-ci l’incarnation de l’esprit et des vertus gauloises, la « pure essence » française. Selon lui, elle représente un « messie de rationalité » s’opposant au clergé romain. La longue notice de Pierre Larousse dans le Grand Dictionnaire du XIXe siècle (1870) synthétise parfaitement les sentiments des républicains, souvent libres penseurs : « 1) Jeanne Darc eut-elle réellement des visions ? (non). 2) Son mobile le plus certain ne prit-il pas sa source dans les mouvements d’un patriotisme exalté ? (oui). 3) Quels furent les vrais sentiments du roi à son égard ? (indifférence et défiance). 4) Quelle a été dans tous les temps la vraie pensée du clergé pour Jeanne (entraver sa mission, la faire mourir et, sous prétexte de la réhabiliter, charger de légendes sa mémoire). » Ces propos sont écrits un an à peine après le panégyrique de Mgr Dupanloup à Orléans évoquant la sainteté de Jeanne d’Arc.

Les socialistes revendiquent eux aussi cette approche de Jeanne d’Arc. Ainsi Lucien Herr, bibliothécaire de l’École normale supérieure, écrit dans Le Parti Ouvrier, sous le pseudonyme de Pierre Breton, le 14 mai 1890 un article dont le titre est Notre Jeanne d’Arc qui dénie à l’Église catholique romaine tout droit d’instaurer le culte de celle qu’elle a brûlé quelques siècles plus tôt (« Jeanne est des nôtres, elle est à nous ; et nous ne voulons pas qu’on y touche »). Charles Péguy, normalien et socialiste, ami de Lucien Herr, compose sa première Jeanne d’Arc en 1897 qui est dédiée « à toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour l’établissement de la république socialiste universelle ». Péguy dans son livre, qui ne connaît guère de succès, choisit cependant, loin des critères de l’histoire positiviste, de privilégier la forme dramatique et de centrer son écriture sur la vie personnelle et la vie intérieure de Jeanne. Ainsi la vocation de Jeanne d’Arc ne doit rien aux « voix » mais plutôt à sa hantise du mal et de la révolte qu’il suscite en elle. La publication par le même auteur en 1910 de la pièce Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc signe le retour de Péguy à la foi catholique. Il ajoute à son précédent ouvrage des passages nombreux constitués pour l’essentiel de méditations, de prières et tirent l’œuvre vers le drame lyrique. Son livre suscite l’intérêt des milieux catholiques qui y voient le contrepoint idéal au livre d’Anatole France.

En effet en 1908 paraît Jeanne d’arc d’Anatole France. Cet ouvrage, écrit avec une mentalité strictement rationaliste, ne remet pas en cause les qualités humaines (courage, sincérité) de Jeanne, mais critique le manque de fiabilité des sources disponibles à l’époque et relativise la part d’évènements extraordinaires dans l’épopée. Il explique ainsi la délivrance d’Orléans par la faiblesse des effectifs anglais. En fait, Anatole France donne à Jeanne un rôle plus psychologique que militaire ; elle renforce le moral du camp français et jette le trouble chez les Anglais et Bourguignons. Les voix sont pour lui un simple phénomène d’hallucination. La conclusion de l’auteur enfin fait scandale. Selon lui, ces divers facteurs ont servi, à l’insu de Jeanne, à un complot clérical : une prétendue prophétie annonçant que le salut de la France passerait par une vierge aurait été mise en forme par le clergé pour servir la cause de l’Église. Moins polémique en 1910, dans L’armée nouvelle, Jean Jaurès rend lui-aussi hommage à Jeanne d’Arc.

L’Église catholique romaine est, du fait des circonstances de sa mort, mal à l’aise au XIXe siècle face au personnage de Jeanne d’Arc. Cependant en imposant l’image d’une « sainte laïque » Michelet crée un mythe perçu comme une véritable machine de guerre contre l’Église. C’est pourquoi en 1869 monseigneur Félix Dupanloup, évêque d’Orléans met en route le processus de canonisation afin de faire de Jeanne d’Arc le symbole de la chrétienne luttant pour sa foi et sa patrie. Ce procès permet, après un demi-siècle de procédure (2 novembre 1874-16 mai 1920), notamment interrompue par la Grande Guerre, de déclarer sainte de l’Église catholique cette femme qui fut condamnée par un tribunal ecclésiastique puis réhabilitée quelques années après sa mort.

Le 8 mai 1869, l’évêque d’Orléans prononce au nom de l’Église un véritable panégyrique de Jeanne où pour la première fois il évoque la sainteté de la Pucelle conduite au bûcher non par l’Église mais par un prêtre déloyal et des universitaires vendus aux Anglais. En 1874 s’engage la procédure avec un premier procès instruit à Orléans (1874-1875). Celui-ci est dominé par la personnalité d’Henri Wallon, universitaire et ministre de l’Instruction publique, (auteur du fameux amendement constitutionnel qui fait de la France une République). Il a préparé un mémorandum de 60 pages, qui résume son livre Jeanne d’Arc publié en 1860, lequel est une habile synthèse. Un second procès s’ouvre en 1885. La première difficulté procédurale se pose alors. Quelle formule de canonisation faut-il utiliser ?

C’est la voie formelle, la plus lourde, qui est mise en œuvre. Il est alors nécessaire d’examiner toutes les sources connues (historiques, religieuses, littéraires, traditions orales...) Le dossier de canonisation rassemble 1741 pages au total, soit largement plus en volume que les sources sur lesquelles il s’appuie. En janvier 1894, le pape Léon XIII indique que la papauté accepte d’examiner le dossier de Jeanne. Plus lyrique, l’évêque d’Aix-en-Provence proclame :

« Jeanne aussi est des nôtres […] On ne laïcise pas les saints. »

Le 1er mars 1897 s’ouvre enfin le véritable procès dont la décision finale revient à Rome mais dont le cours est délégué aux successeurs de Mgr Dupanloup, décédé en 1878. Avec les 13 pages du résumé de la vie de Jeanne d’Arc (imprimé seulement en 1920), se constitue la figure d’une Jeanne correspondant aux exigences de l’Église, bien que la Congrégation des rites qui supervise à Rome ce type de procès fasse généralement preuve d’un esprit critique exigeant. D’autant qu’ici, elle dispose d’une documentation historique non négligeable (ce qui n’est pas toujours le cas dans ce genre de dossier). Ainsi l’ouvrage le plus cité est l’édition des procès du XVe siècle effectuée par Jules Quicherat, ancien élève de... Michelet et libre-penseur, devenu entre-temps directeur de l’École des chartes.

Le procès en canonisation pâtit des relations tendues entre la France et le Saint-Siège au début du XXe siècle à cause de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Bien qu’une première étape soit franchie le 18 avril 1909 avec la béatification de Jeanne, il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale avec la « chambre bleu horizon » de 1920, composée de nombreux anciens combattants ayant connu la fraternisation des religieux et des laïcs dans les tranchées, orientée à droite, pour que les points de vue se rapprochent. Le 16 mai 1920, le pape Benoît XV, en présence de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Gabriel Hanotaux, canonise Jeanne d’Arc. La chambre des députés le 24 juin 1920 adopte alors le projet du député (et écrivain) Maurice Barrès d’instituer une fête nationale de Jeanne d’Arc.

Il s’agit là d’un lointain héritage du conflit de la fin du XIXe siècle entre droite et gauche pour s’emparer du mythe de « la Pucelle d’Orléans », conflit dont la droite nationaliste de l’époque sort victorieuse. Face à la figure d’une Jeanne d’Arc « de gauche », précédemment évoquée avec le rôle de Michelet et ses contemporains comme Théophile-Sébastien Lavallée ou Jean de Sismondi qui y voient une fille du peuple « trahie par son roi et brûlée par l’Eglise », s’opposent des prélats français de l’Église catholique qui commencent dès 1869 une démarche destinée à obtenir la canonisation de Jeanne. Cette volonté, perçue par la gauche comme un « accaparement » ou une « récupération » de la « Sainte de la patrie », provoque à partir du début du XXe siècle un début de rejet du personnage. Ainsi le journal de gauche L’Action déclare-t-il le 14 avril 1904 :

« Jeanne d’Arc, même brûlée par les prêtres, ne mérite pas nos sympathies ».

L’agitateur anticlérical Laurent Tailhade écrit le 26 avril de la même année :

« Que le 8 mai prochain la France libre-penseuse proteste par une tempête de sifflets, par une trombe de huées contre le culte rendu à une idiote qui causa notre malheur ».

Ce rejet explique en partie pourquoi Jeanne va facilement devenir une figure emblématique de la droite nationaliste.

Certes d’autres voix à gauche gardent une sympathie pour le personnage (Jean Jaurès par exemple), mais l’affaire Thalamas, du nom de ce professeur qui en 1904 est muté du lycée Condorcet, à la suite de plaintes de parents, pour avoir tenu des propos critiques sur Jeanne d’Arc, va exacerber les tensions entre deux factions idéologiques qui s’opposent : laïque et nationaliste. La presse nationaliste en effet, menée par Henri Rochefort et Édouard Drumont, stigmatise l’enseignant et les ennemis de la France « de Cauchon à Thalamas ».

En décembre 1908, l’université de la Sorbonne accepte, sous les auspices de Durkheim et de Lavisse, Thalamas pour un cours sur la pédagogie de l’Histoire. Les cours de Thalamas sont perturbés par les Camelots du roi, injures au professeur, bagarres, affrontements avec les forces de l’ordre. En février 1909, Thalamas est même expulsé de son cours. Cet épisode témoigne de la radicalisation des positions, et de l’appropriation du culte de Jeanne d’Arc par une droite traditionaliste, nationaliste et catholique emmenée par Maurice Barrès, qui avait protesté contre l’arrivée de « mauvais maîtres en Sorbonne », puis par l’Action française de Charles Maurras.

Le quotidien L’Humanité s’étant moqué des manifestations devant la statue de Jeanne d’Arc, le poète nationaliste Paul Déroulède en exil à Saint-Sébastien, provoque Jean Jaurès en duel. Celui-ci, pourtant peu hostile au personnage de Jeanne d’Arc, accepte et prend le train pour l’Espagne. Finalement, le duel a lieu à Hendaye sans résultat. De 1909 à 1912, après de violents affrontements dans les rues, les Camelots du roi font de Jeanne d’Arc leur patronne et parviennent à imposer son hommage national dont les nationalistes, royalistes et catholiques maintiennent la tradition jusqu’à aujourd’hui.

Pour la majorité des catholiques, Jeanne d’Arc est en même temps l’emblème de leur foi mais aussi, rejoignant Michelet sur ce point, la petite gardienne de moutons qui a défendu vaillamment la patrie. Ainsi Monseigneur Ricard, vicaire général de l’archevêque d’Aix-en-Provence écrit en 1894 : « Exaltez, en la personne de Jeanne, le patriotisme chrétien, afin de protéger la France contre les alliances qui la menacent ». Cette conception s’exacerbe avec les affaires Dreyfus et Thalamas dans les mouvements nationalistes qui remettent en cause la République et font de Jeanne d’Arc leur étendard.

Édouard Drumont, à la suite des écrits d’Henri Martin, tente en 1904 dans une réunion publique de définir Jeanne d’Arc sur des critères ethniques déclarant :

« C’est une Celte, Jeanne d’Arc, qui sauva la patrie. Vous connaissez mes idées [...] et vous savez de quel nom nous appelons l’ennemi qui a remplacé chez nous l’Anglais envahisseur du XVe siècle… Cet ennemi s’appelle pour nous le Juif et le franc-maçon. »

Il conclut son intervention par un sonore « Vive la France ! Vive Jeanne d’Arc ! ».

Dès 1884, et bien avant que Jeanne ne devienne une icône nationaliste, le député radical de l’Aveyron, Joseph Fabre, propose la création d’une fête annuelle de Jeanne d’Arc, à laquelle il donne le nom de « fête du patriotisme ». Il propose la date du 8 mai qui correspond à la date anniversaire de la libération d’Orléans. Ce projet est soutenu et voté par environ 250 députés y compris par un certain nombre de parlementaires nationalistes dont Paul Déroulède. Finalement, la majorité républicaine refuse par crainte que cette commémoration soit détournée et récupérée par l’Église. En 1894, Joseph Fabre, devenu sénateur, revient à la charge et obtient l’appui du président du conseil Charles Dupuy. Le Sénat vote le projet, mais pas la Chambre des députés. Aux débuts de la Grande Guerre, c’est le leader de la droite nationaliste, Maurice Barrès, député et chantre de l’Union sacrée, qui relance la proposition en déposant en décembre 1914 un nouveau projet de loi. Pour lui, l’institution d’une fête de Jeanne d’Arc est nécessaire.

« Son culte est né avec la patrie envahie ; elle est l’incarnation de la résistance contre l’étranger ».

Président de la Ligue des patriotes après la guerre, il revient à la charge et tente une habile synthèse entre les divers concepts entourant le personnage de Jeanne.

« Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholique ? C’est une martyre et une sainte que l’Église vient de mettre sur les autels. Êtes-vous royaliste ? C’est l’héroïne qui a fait consacrer le fils de saint Louis par le sacrement gallican de Reims... Pour les républicains c’est l’enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies... Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu’elle disait : "J’ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux." Ainsi tous les partis peuvent se réclamer de Jeanne d’Arc. Mais elle les dépasse tous. Nul ne peut la confisquer. »

Maurice Barrès

Le projet est voté le 24 juin 1920, soit à peine un mois après la canonisation de Jeanne par le pape Benoît XV. Jeanne d’Arc (et non Sainte Jeanne) sera donc fêtée par la République le deuxième dimanche de mai, anniversaire de la délivrance d’Orléans. Ce n’est évidemment pas par hasard que le gouvernement laïc de Millerand (majoritairement de droite mais comprenant des radicaux) a choisi cette date précédant de quelques jours la date de la Sainte Jeanne d’Arc fixée par l’Église catholique au 30 mai, anniversaire de sa mort. Et c’est le ministre de l’Intérieur Théodore Steeg, radical, fils de pasteur protestant, qui signe la loi instaurant cette nouvelle fête nationale.

Cependant, en s’affichant publiquement, par la présence d’élus ou de diplomates, aux diverses cérémonies de canonisation de Jeanne, la majorité du bloc national d’après-guerre montre la volonté d’un rapprochement avec le Saint-Siège, lequel prend une tournure officielle avec la nomination d’un ambassadeur au Vatican le 16 mai 1921, un an jour pour jour après la canonisation, mettant fin à une absence de relations diplomatiques qui aura duré presque 17 ans.

À Orléans, le 8 mai 1929, pour le 500e anniversaire de la libération de la ville, l’Église catholique organise une vaste célébration religieuse en présence de Gaston Doumergue, président de la République et protestant, Jeanne d’arc symbolisant le peuple qui entre dans l’histoire. C’est la première fois qu’un président de la République assiste officiellement à une messe depuis la séparation de l’Église et de l’État de 1905. Ce geste, comme la sortie du film La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc le 12 mai 1929, est vivement critiquée par l’organe de presse du Parti communiste français, L’Humanité. Cette fonction de rassemblement explique qu’en règle générale chacun des présidents de la République (à l’exception de Georges Pompidou et Nicolas Sarkozy) se rend au moins une fois lors de son mandat à Orléans lors des Fêtes johanniques afin de prononcer un discours sur le « roman national » autour des thèmes de l’unité nationale, de la solidarité entre Français (Vincent Auriol en 1947, Général de Gaulle en 1959, Valéry Giscard d’Estaing en 1979, François Mitterrand en 1989, Jacques Chirac en 1996, tous le 8 mai suivant leur élection).

Cependant, la droite nationaliste tente de monopoliser le personnage de Jeanne surtout après la condamnation de l’Action française par le pape en 1928. Elle fait le parallèle entre Jeanne d’Arc, anathématisée par une Église ignorante en son temps, et sa propre situation. Toutes les ligues de l’époque se réclament de Jeanne d’Arc, le Faisceau de Georges Valois, les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, les Croix de Feu... En 1938, les membres des diverses ligues dissoutes défilent à la fête de Jeanne d’Arc avec leurs étendards. En 1936, 3000 volontaires pour la plupart issus des ligues d’extrême-droite ou des camelots du roi partent en Espagne soutenir l’armée franquiste, sous l’étendard de la bandera Jeanne d’Arc. Dans les Vosges, le député de la Fédération républicaine Marcel Boucher donne une audience grandissante à une association qu’il a prise en main, les Compagnons de Jeanne d’Arc, de 1937 à 1939. L’association qui se prétend apolitique est liée à l’origine à l’Église, à l’Action française et à la droite "nationale".

Sous la Révolution nationale de Pétain, c’est moins celle qui a combattu l’envahisseur qui est célébrée que Jeanne la terrienne, bonne catholique et surtout anglophobe. Ainsi Robert Brasillach écrit dans Je suis partout du 12 mai 1944 :

« Jeanne appartient au nationalisme français dans ce qu’il a de plus réaliste, de plus profond et de plus attaché à la terre. ».

Le 6 janvier 2012, le président de la République Nicolas Sarkozy célèbre le 600e anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc. Il se rend pour l’occasion (le dernier président de la République à avoir fait le voyage ayant été Raymond Poincaré en 1920) sur les lieux symboliques de la vie de Jeanne d’Arc, comme Domrémy-la-Pucelle (Vosges), considérée comme la ville natale de la sainte. Ce même chef d’État avait exalté la figure de Jeanne d’Arc durant sa campagne présidentielle de 2007.

Lorsque Jean-Marie Le Pen crée le Front national, il utilise la même mythologie nationaliste et choisit l’image de Jeanne d’Arc comme symbole d’un recours contre tous les « envahisseurs ». Bruno Mégret écrit le 7 mai 1987, alors qu’il est député de l’Isère : « Elle est là pour nous dire que nous appartenons à une communauté qui nous est propre, qui est différente de celle des autres et dont nous devons être fiers parce que c’est la nôtre et celle de nos ancêtres ». Le Front national institue lors de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle française de 1988 sa propre fête de Jeanne d’Arc le 1er mai et fait de cet événement le point d’orgue de ses manifestations. Jean-Marie Le Pen insiste sur Jeanne d’Arc la Sainte pour s’adresser à l’électorat catholique qui trouve le FN trop clivant alors que Marine Le Pen à la tête de son parti n’en fait plus mention, évoquant plutôt l’héroïne nationale qui symbolise la France contre l’Union européenne.

Le mythe de la sainte Jeanne d’Arc doit céder la place à celui de la sacro sainte Marine nationale tout aussi mensongère !

4 Messages de forum

  • Le mythe de Jeanne d’Arc 1er mai 2015 10:44

    Le 14 juillet 1935, le Prix Nobel Jean Perrin déclarait pour la gauche stalinienne et social-démocrate de ce qui allait être le front populaire :

    « Ils nous ont pris Jeanne d’Arc, cette fille du peuple, abandonnée par le roi que l’élan populaire venait de rendre victorieux et brûlée par les prêtres qui depuis l’ont canonisée. Ils vont essayer de vous prendre le drapeau de 1789 (...) Ils vont enfin essayer de vous prendre cette héroïque marseillaise ».

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  • Le mythe de Jeanne d’Arc 15 février 2019 18:36, par Guy van den Berghe

    Cher monsieur Robert Paris,

    Merci pour votre magnifique article ’Le mythe de Jeanne d’Arc’ que je viens de lire.
    En tant qu’historien je recherche maintenant l’origine et l’usage du soi-disant salut Romain (saluto Romano).

    Dans un numéro de ’Femina’ (un magazine Français) du 15 février 1914 j’ai trouvé une photo de l’actrice Gabrielle Dorziat (https://hprints.com/fr/item/58578/G... ). En dessous de cette photo il est entr’autre dit : ’au dernier congrès des fêtes de Jeanne d’Arc, il ((le salut)) fut unanimement adopté par toutes les Françaises qui célébrèrent la bonne Lorraine’.
    Je ne trouve pas d’autre source. Cela vous dit-il quelque chose ? Pourriez-vous me donner une piste, une idée ?

    D’après une autre source, les Scouts de France ont lors des fêtes de Jeanne d’Arc en 1923 fait le même salut auprès de la statue de Jeanne d’Arc (à Paris ??).

    Toute information serait la bienvenue et prière de me pardonner mes fautes d’orthographe, je suis d’expression néerlandophone
    Grand merci !

    Guy van den Berghe
    Université de Gent, Belgique

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    • Le mythe de Jeanne d’Arc 16 février 2019 09:15, par Robert Paris

      En fait, un mythe chasse l’autre, le mythe de "la bonne lorraine" ressert avec la montée vers a guerre de 1914-1918... justifiée par la prétendue nécessité de sauver la lorraine française... en massacrant une bonne partie de sa population. Le salut au drapeau en fait partie.

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  • Le mythe de Jeanne d’Arc 9 mai 2019 13:59, par R.P.

    Jeanne d’Arc a elle-même combattu les autres « Jeanne d’Arc » potentielles qui étaient nombreuses, même si elles ne sont pas très connues aujourd’hui. Par exemple, Catherine de La Rochelle a, elle aussi, des visions, part sur les routes pour trouver le roi et lui dire ce que dieu lui aurait dit. Malheureusement pour elle, Catherine croise sur son chemin non le roi mais Jeanne d’Arc ! Et cela se passe très mal : elle réussit à se faire charger par l’entourage royal d’être chargée d’examiner la validité, la fiabilité et la dangerosité éventuelle de Catherine ! Inutile de dire que Jeanne a déclaré Catherine folle et dangereuse. A preuve : c’est Sainte Catherine et Sainte Marguerite qui le lui ont dit au creux de l’oreille !!!

    Notons que Pierronne la Bretonne a, elle aussi, pris les armes contre les Anglais et leur a donné du fil à retordre avant d’être brûlée par eux comme sorcière un an avant Jeanne, en 1430.

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