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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Qui dirigea la révolution d’Octobre ?

Qui dirigea la révolution d’Octobre ?

dimanche 7 juin 2015, par Robert Paris

Qui dirigea la révolution d’Octobre ?

Trotsky dans sa conférence de novembre 1932 à Copenhague :

Sans le soulèvement armé du 7 novembre 1917, l’Etat soviétique n’existerait pas. Mais le soulèvement même n’était pas tombé du ciel. Pour la révolution d’Octobre, une série de prémisses historiques était nécessaire :

1 - La pourriture des anciennes classes dominantes, de la noblesse, de la monarchie, de la bureaucratie.

2 - La faiblesse politique de la bourgeoisie, qui n’avait aucune racine dans les masses populaires.

3 - Le caractère révolutionnaire de la question agraire.

4 - Le caractère révolutionnaire du problème des nationalités opprimées.

5 - Le poids social imposant du prolétariat.

A ces prémisses organiques, on doit ajouter des conditions conjoncturelles hautement importantes :

6 - La révolution de 1905 fut la grande école, ou, selon l’expression de Lénine, la « répétition générale » de la révolution de 1917. Les Soviets, comme forme d’organisation irremplaçable du front unique prolétarien dans la révolution, furent constitués pour la première fois en 1905.

7 - La guerre impérialiste aiguisa toutes les contradictions, arracha les masses arriérées à leur état d’immobilité, et prépara ainsi le caractère grandiose de la catastrophe.

Mais toutes ces conditions, qui suffisaient complètement pour que la révolution éclate, étaient insuffisantes pour assurer la victoire du prolétariat dans la révolution. Pour cette victoire, une condition était encore nécessaire :

Trotsky dans « Staline » :

Le 7 octobre, la fraction bolchéviste quitta démonstrativement le Préparlement. « Nous nous adressons au peuple. Tout le pouvoir aux soviets ! » Cela équivalait à un appel à l’insurrection. Le même jour il fut décidé, à la séance du Comité central, de créer un « bureau d’information pour la lutte contre la contre-révolution ». Ce nom, nébuleux à dessein, recouvrait une tâche bien concrète : étudier et préparer l’insurrection. L’organisation de ce bureau fut confiée à Trotsky, Sverdlov et Boubnov. Vu le laconisme du procès-verbal et l’absence d’autres documents, l’auteur est ici contraint de faire appel à sa propre mémoire. Staline déclina de faire partie du bureau, proposant à sa place Boubnov, de peu d’autorité. Son attitude était réservée, sinon sceptique sur l’idée même du bureau. Il était pour l’insurrection mais il ne croyait pas que les ouvriers et les soldat fussent prêts à l’action. Il vivait à l’écart, non seulement des masses, mais aussi de leurs représentants au soviets, se contentant d’impressions réfractées à travers l’appareil du parti. L’expérience de Juillet n’était pas passée sans laisser de traces dans les masses. Ce n’était plus vraiment une pression aveugle, la circonspection était apparue. D’autre part, la confiance dans le bolchéviks s’était colorée d’une certaine inquiétude sauraient-ils faire ce qu’ils promettent ? Les agitateurs bolchévistes se plaignaient parfois de se heurter à une indifférence des masses. En réalité, elles étaient fatiguées de l’attente, de l’indécision, des mots. Mais dans l’appareil cette fatigue était assez souvent interprétée comme une « absence de volonté de lutte ». De là un vernis de scepticisme chez de nombreux membres des comités bolchévistes. De plus, même les hommes les plus courageux sentent un certain froid au creux de l’estomac avant une insurrection, comme avant tout combat. Ils ne le reconnaissent pas toujours, mais cela n’en existe pas moins. L’état d’esprit de Staline lui-même se distinguait par son ambiguïté. Il n’avait pas oublié Avril, quand sa sagesse de « praticien » avait été si cruellement bafouée. D’autre part, il avait incomparablement plus de confiance dans l’appareil que dans les masses. Dans tous les cas importants il s’assurait contre toute éventualité en votant avec Lénine. Mais il ne manifestait aucune initiative dans le sens des décisions prises, déclinait de prendre une part directe aux actions décidées, défendait les ponts qui auraient permis une retraite, avait sur les autres une influence réfrigérante et, en fin de compte, il passa à côté de l’insurrection d’Octobre.

Rien ne sortit, certes, du Bureau pour la lutte contre la contre-révolution, mais nullement par la faute des masses. Le 9, un nouveau conflit, très vif, surgit entre Smolny et le gouvernement, qui avait décidé de retirer les troupes révolutionnaires de la capitale pour les envoyer au front. La garnison se rallia plus étroitement à son défenseur, le soviet. La préparation de l’insurrection eut immédiatement une base concrète. Celui qui la veille avait pris l’initiative de former le « Bureau » tourna toute son attention vers la création d’un état-major militaire auprès du soviet même. Le premier pas se fit le jour même, le 9 octobre. « Pour résister aux tentatives de l’état-major de retirer les troupes révolutionnaires de Pétrograd », le Comité exécutif décida de créer un Comité militaire révolutionnaire. C’est ainsi que, par la logique des choses, sans aucune discussion dans le Comité central, presque inopinément, l’insurrection commença à se préparer dans l’arène du soviet et se mit à bâtir son propre état-major, bien plus réel que le « Bureau » du 7 octobre.

La séance suivante du Comité central, à laquelle Lénine participa coiffé d’une perruque, se tint le 10 octobre et prit une importance historique. Au centre de la discussion se trouvait la résolution de Lénine qui proposait l’insurrection armée comme tâche pratique immédiate. Le plus difficile, même pour les partisans les plus convaincus de l’insurrection, était, pourtant, la question des délais. Sous la pression des bolchéviks, le Comité exécutif central, aux mains des conciliateurs, avait convoqué, aux jours de l’Assemblée démocratique, le congrès des soviets pour le 20 octobre. Il était absolument sûr maintenant que le congrès donnerait la majorité aux bolchéviks. L’insurrection, au moins à Pétrograd, devait à tout prix s’accomplir avant le 20, sinon le congrès, non seulement ne pourrait pas prendre en mains le pouvoir, mais risquait d’être dispersé. A la séance du Comité central, on décida, sans le mettre sur le papier, de commencer l’insurrection à Pétrograd vers le 15. Il restait ainsi à peu près cinq jours pour la préparation. Tous sentaient que c’était peu. Mais le parti se trouvait prisonnier de la date que lui-même, en d’autres circonstances, avait imposée aux conciliateurs. L’information apportée par Trotsky que le Comité exécutif avait décidé de créer son propre état-major militaire ne fit pas grande impression, car il s’agissait plutôt d’un projet que d’un fait. Toute l’attention se concentrait sur la polémique avec Zinoviev et Kaménev qui étaient résolument contre l’insurrection. Staline, semble-t-il, n’intervint pas du tout à cette séance ou se borna à une brève réplique, en tout cas, il n’est pas resté de trace de son discours dans les procès-verbaux. La résolution fut adoptée par dix voix contre deux. Mais des doutes au sujet de la date causaient de l’inquiétude chez tous les participants.

Vers la fin même de la séance, qui dura bien au delà de minuit, il fut décidé, sur l’initiative plutôt fortuite de Dzerjinsky, ce qui suit : « Former pour la direction politique de l’insurrection un bureau composé de Lénine, Zinoviev, Kaménev, Trotsky, Staline, Sokolnikov et Boubnov. » Pourtant, cette décision importante n’eut pas de suites : Lénine et Zinoviev continuaient à se cacher, Zinoviev et Kaménev étaient implacablement opposés à la décision du 10 octobre. Le « Bureau pour direction politique de l’insurrection » ne se réunit pas une seule fois. Seul son nom s’est conservé dans une note écrite à la plume, ajoutée au procès-verbal bien fragmentaire, écrit au crayon. Sous le nom abrégé des « Sept », ce Bureau fantôme est entré dans l’histoire officielle.

Le travail pour la création du Comité militaire révolutionnaire auprès du soviet suivait son cours. Pourtant, le mécanisme pesant de la démocratie soviétique n’admettait pas de bond trop brusque. Et il restait peu de temps avant le congrès. Ce n’est pas sans raison que Lénine craignait des retards. Sur sa demande, une nouvelle séance du Comité central se tint le 16 octobre, avec la participation des militants les plus responsables de Pétrograd. Zinoviev et Kaménev étaient toujours dans l’opposition. D’un point de vue formel leur position s’était même renforcée : six jours étaient passés, et l’insurrection n’avait pas commencé. Zinoviev demanda que la décision fût différée jusqu’au congrès des soviets, afin que l’on pût « s’entendre » avec les délégués de province : au fond, il comptait sur leur appui. Les débats prirent un caractère passionné. Staline y participa pour la première fois. « Le jour de l’insurrection, dit-il, doit être celui qu’imposent les circonstances. C’est là le seul sens de la résolution... Ce que Kaménev et Zinoviev proposent, cela conduit objectivement à donner à la contre-révolution la possibilité de s’organiser ; nous allons céder sans fin et perdre toute la révolution. Pourquoi ne pas nous laisser la possibilité de choisir le jour et les circonstances, afin de ne pas donner à la contre-révolution la possibilité de s’organiser ? » Un orateur défendait le droit abstrait du parti de choisir le moment de frapper, alors qu’il s’agissait de fixer un terme précis. Le congrès bolchéviste des soviets, s’il s’était avéré incapable de prendre immédiatement le pouvoir, n’aurait fait que discréditer le mot d’ordre « Le pouvoir aux soviets ! », en en faisant une phrase creuse. Zinoviev insista : « Nous devons nous dire carrément que dans les cinq jours qui viennent nous ne tenterons pas d’insurrection. » Kaménev frappa sur le même clou. Staline ne donna à tout cela aucune réponse directe, mais termina par ces mots inattendus : « Le soviet de Pétrograd est déjà entré dans la voie de l’insurrection en se refusant à sanctionner le retrait des troupes. » Il répétait simplement ici, hors de toute liaison avec le discours abstrait qu’il avait tenu, la formule que les dirigeants du Comité militaire révolutionnaire avaient utilisée dans leur propagande au cours des journées précédentes. Mais que voulait dire « entrer dans la voie de l’insurrection » ? S’agissait-il de jours ou de semaines ? Staline s’abstint prudemment de préciser. La situation était loin d’être claire pour lui.

Au cours des débats, le président du Comité de Pétrograd, Daletsky, futur chef de l’agence télégraphique soviétique, disparu plus tard dans une des épurations, donna contre le passage immédiat à l’offensive l’argument suivant : « Nous n’avons même pas de centre. Nous allons, mi-consciemment, à la défaite. » Daletsky ne connaissait pas encore, semble-t-il, la formation du « centre » soviétique ou ne lui accordait pas assez d’importance. En tout cas sa remarque servit d’impulsion à une nouvelle improvisation. Après s’être retiré dans un coin avec d’autres membres du Comité central, Lénine écrivit, le papier sur son genou, la résolution suivante : « Le Comité central organise un centre militaire révolutionnaire composé de Sverdlov, Staline, Boubnov, Ouritsky et Dzerjinsky. Ce centre sera incorporé au comité révolutionnaire du soviet. » C’est certainement Sverdlov qui se souvint du Comité militaire révolutionnaire. Mais personne ne connaissait encore au juste le nom de l’état-major soviétique. Trotsky était en ces heures-là à la séance du soviet où le Comité militaire révolutionnaire se trouvait définitivement mis sur rails.

La résolution du 10 octobre avait été adoptée à une majorité de vingt voix contre deux et trois abstentions. Pourtant, nul n’avait répondu à la question suivante : la décision que l’insurrection devait se faire à Pétrograd avant le 20 septembre était-elle toujours valide ? Il était certes, difficile de trouver une réponse. Politiquement, la décision de passer à l’insurrection avant le congrès était la seule juste. Mais il restait trop peu de temps pour la réaliser. Aussi la séance du 16 octobre ne sortit-elle pas de cette contradiction. Mais c’est ici que les conciliateurs vinrent à l’aide : le lendemain, ils décidèrent, pour des considérations à eux, de différer l’ouverture du congrès, que d’avance ils détestaient, jusqu’au 25 octobre. Les bolchéviks accueillirent ce sursis inattendu avec une protestation publique et une gratitude secrète. Cinq jours supplémentaires tiraient complètement le Comité militaire révolutionnaire de l’embarras.

Les procès-verbaux du Comité central et les numéros de la Pravda dans les semaines qui précèdent le 25 octobre dessinent assez nettement la physionomie politique de Staline sur le fond de l’insurrection. De même qu’avant la guerre il était en apparence avec Lénine, tout en recherchant le soutien des conciliateurs contre l’émigré qui « demandait la lune », de même se trouvait-il maintenant dans la majorité officielle du Comité central, tout en soutenant l’opposition de droite. Comme toujours, il agissait prudemment, pourtant, l’envergure des événements et l’acuité des conflits le forcèrent assez souvent à aller plus loin qu’il ne l’aurait voulu…

Le 11 octobre, Zinoviev et Kaménev imprimèrent dans le journal de Maxime Gorki une lettre contre l’insurrection. La situation dans les sommets du parti prit immédiatement un caractère extrêmement aigu. Lénine tempêta et ragea dans sa retraite clandestine. Afin d’avoir les mains libres pour mener l’agitation contre l’insurrection, Kaménev donna sa démission du Comité central. La question fut discutée à la séance du 20 octobre. Sverdlov communiqua une lettre de Lénine qui flétrissait Zinoviev et Kaménev comme des briseurs de grève et réclamait leur exclusion du parti. La crise s’était soudainement compliquée du fait que, le matin même, la Pravda avait publié une déclaration de la rédaction défendant Zinoviev et Kaménev : « L’âpreté du ton de l’article du camarade Lénine ne change pas le fait qu’au fond nous avons, les uns et les autres, les mêmes idées. » L’organe central avait jugé nécessaire de condamner, non pas l’intervention publique des deux membres du Comité central contre la décision du parti sur l’insurrection, mais l’« âpreté » de la protestation de Lénine ; bien plus encore, il se solidarisait avec Zinoviev et Kaménev quant « au fond ». Comme si, à ce moment-là, il y avait une question plus fondamentale que celle de l’insurrection ! Les membres du Comité central se frottèrent les yeux de stupéfaction.

Outre Staline, il y avait à la rédaction Sokolnikov, futur diplomate soviétique et future victime d’une épuration. Mais Sokolnikov déclara qu’il n’avait pris aucune part à l’élaboration de l’attaque de la rédaction contre Lénine et qu’il la considérait erronée. Il s’avéra donc que Staline seul, contre le Comité central et son propre collègue de la rédaction, avait soutenu Kaménev et Zinoviev quatre jours avant l’insurrection. Le Comité central ne contint son indignation que par crainte d’étendre la crise.

Continuant à louvoyer entre les partisans et les adversaires de l’insurrection, Staline se prononça contre l’acceptation de la démission de Kaménev, indiquant que « toute notre situation est contradictoire ». Par cinq voix contre trois, celle de Staline et deux autres, la démission de Kaménev fut acceptée. Par six voix, de nouveau contre celle de Staline, la décision fut prise d’interdire à Kaménev et à Zinoviev de mener la lutte contre le Comité central. Le procès-verbal dit : « Staline déclare qu’il se retire de la rédaction. » Cela signifiait, pour lui, l’abandon du seul poste qu’il fût capable d’occuper en période révolutionnaire. Mais le Comité central rejeta la démission de Staline, et cette nouvelle fêlure n’alla pas plus loin.

La conduite de Staline peut sembler inexplicable à la lumière de la légende créée autour de lui, en fait, elle correspond entièrement à sa tournure d’esprit. Le manque de confiance dans les masses et la prudence soupçonneuse le forcent au moment de décisions historiques à rentrer dans l’ombre, attendre et, si possible, s’assurer des deux côtés contre toute éventualité. Ce n’était nullement pour des considérations sentimentales qu’il défendait Zinoviev et Kaménev. En avril, Staline avait changé sa position officielle, mais non la tournure de sa pensée. Si, lors des votes, il était du côté de Lénine, par son état d’esprit il se trouvait plus près de Kaménev. De plus, le mécontentement que son rôle lui causait le poussait naturellement vers les autres mécontents, quoiqu’il ne fût pas en plein accord politique avec eux.

Pendant toute la semaine qui précéda l’insurrection, Staline manœuvra entre Lénine, Trotsky et Sverdlov, d’une part, et Kaménev et Zinoviev, de l’autre. A la séance du Comité central du 21 octobre, il rétablit l’équilibre rompu la veille, en proposant de confier à Lénine la préparation des thèses pour le congrès des soviets qui approchait et de charger Trotsky de faire le rapport politique. Les deux propositions furent adoptées à l’unanimité. Si, notons-le en passant, il y avait eu à ce moment-là entre Trotsky et le Comité central les désaccords qui furent inventés quelques années plus tard, comment ce Comité central, sur l’initiative de Staline, aurait-il pu confier à Trotsky le rapport le plus important au moment le plus critique ? S’étant ainsi assuré contre toute éventualité venant de gauche, Staline rentra de nouveau dans l’ombre et attendit.

Sur la participation de Staline à l’insurrection d’Octobre, le biographe, avec la meilleure volonté, n’a pas grand-chose à dire. Son nom n’est jamais mentionné par personne : ni dans les documents, ni par les nombreux auteurs de Mémoires. Afin de combler quelque peu ce trou béant, l’historiographie officielle relie le rôle de Staline dans l’insurrection au mystérieux « centre » du parti nommé pour préparer cette insurrection. Nul, pourtant, ne nous dit rien de l’activité de ce centre, du lieu et des dates de ses sessions, des moyens qu’il employa pour diriger l’insurrection. Et ce n’est pas étonnant : ce « centre » n’a jamais existé. L’histoire de cette légende mérite de retenir l’attention.

Au cours d’une conférence du Comité central à laquelle avaient participé un certain nombre de militants en vue de Pétrograd, le 16 octobre, il avait été décidé, comme nous le savons déjà, d’organiser un « centre militaire révolutionnaire », formé de cinq membres du Comité central. « Ce centre », dit une résolution hâtivement écrite par Lénine dans un coin de la salle, « s’incorporera au comité révolutionnaire soviétique ». Ainsi, selon le sens direct de la décision, le « centre » n’était pas destiné à diriger indépendamment l’insurrection, mais à compléter l’état-major soviétique. Mais, tout comme bien d’autres improvisations de ces journées fébriles, ce projet ne devait pas se réaliser. Aux heures mêmes où le Comité central, en l’absence de Trotsky, créait sur un bout de papier le nouveau « centre », le soviet de Pétrograd, sous la présidence de Trotsky, formait définitivement le Comité militaire révolutionnaire, qui, dès son apparition, concentra dans ses mains tout le travail de préparation. Sverdlov, dont le nom se trouve à la première place sur la liste des membres du « centre » (et non pas celui de Staline, comme le disent faussement les nouvelles publications soviétiques), travailla avant et après la décision du 16 octobre en liaison étroite avec le président du Comité militaire révolutionnaire. Trois autres membres du « centre », Ouritsky, Dzerjinsky et Boubnov, ne furent mêlés au travail du Comité que le 24 octobre et chacun à titre individuel, comme si la décision du 16 octobre n’avait jamais été prise. Quant à Staline, conformément toute sa ligne de conduite dans cette période-là, il refusa obstinément d’entrer aussi bien dans le Comité exécutif du soviet de Pétrograd que dans le Comité militaire révolutionnaire et ne se montra pas une seule à leurs séances. Tous ces faits sont établis très facilement sur la base de procès-verbaux officiellement publiés.

A la séance du Comité central du 20 octobre, le « centre », créé quatre jours plus tôt, aurait dû, semble-t-il, faire un rapport sur son activité ou au moins mentionner qu’il avait commencé à agir : il ne restait que cinq jours jusqu’au congrès des soviets et l’insurrection devait précéder l’ouverture du congrès. Certes, Staline avait autre chose à faire : après avoir défendu Zinoviev et Kaménev, il présenta à cette séance sa démission de la rédaction de la Pravda. Mais parmi les autres membres du « centre » qui assistaient à la séance, ni Sverdlov, ni Dzerjinsky, ni Ouritsky ne soufflèrent mot de ce « centre ». Le procès-verbal du 16 octobre avait été, semble-t-il, soigneusement caché pour dissimuler les traces de la participation « illégale » de Lénine à la séance et, durant les quatre jours dramatiques qui avaient suivi cette séance, le « centre » avait été d’autant mieux oublié que l’activité intense du Comité militaire révolutionnaire excluait tout besoin d’une institution supplémentaire.

A la séance suivante, le 21 octobre, à laquelle participèrent Staline, Sverdlov et Dzerjinsky, encore une fois nul ne fait de rapport sur le « centre » et nul ne le mentionne. Le Comité central mène son travail comme si aucune décision sur le « centre » n’avait jamais été prise. A cette séance, il fut décidé, entre autres, de faire entrer dans le Comité exécutif du soviet de Pétrograd, pour améliorer son travail, dix bolchéviks en vue, parmi lesquels Staline. Mais même cette décision-là reste sur le papier.

La préparation de l’insurrection s’activait, mais par une voie différente. Le maître réel de la garnison de la capitale, le Comité militaire révolutionnaire, cherchait une excuse pour rompre avec le gouvernement. Le 22 octobre, le commandant des troupes du district la lui donna en refusant de soumettre son état-major au contrôle des commissaires du Comité. Il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud. Le bureau du Comité militaire révolutionnaire, avec la participation de Trotsky et de Sverdlov, prit la décision suivante : reconnaître la rupture avec l’état-major comme un fait accompli et passer à l’offensive. Staline n’était pas à cette conférence. Il ne vint à l’idée de personne de l’appeler. Quand arriva le moment de brûler tous les ponts, nul ne se souvint de l’existence du prétendu « centre ».

Le 24 octobre au matin, à Smolny transformé en forteresse, se tint la séance du Comité central qui déclencha l’insurrection. Dès le début, une résolution de Kaménev, qui était rentré dans le Comité central, fut adoptée : « Aujourd’hui nul membre du Comité central ne peut sortir de Smolny sans décision spéciale. » Il y avait à l’ordre du jour un rapport du Comité militaire révolutionnaire. Au moment même du début de l’insurrection, pas un mot du prétendu « centre ». Le procès-verbal déclare : « Trotsky propose de mettre à la disposition du Comité deux membres du Comité central pour faire la liaison avec les employés des postes et de télégraphes et des chemins de fer, et un troisième membre pour observer ce que fait le Gouvernement provisoire. » Il fut décidé de déléguer Dzerjinsky aux postes et télégraphes, Boubnov aux chemins de fer. Sverdlov fut chargé d’observer le Gouvernement provisoire. « Trotsky propose, lisons-nous plus loin, d’établir un état-major de réserve à la forteresse Pierre-et-Paul et d’y assigner un membre du Comité central. » Il fut décidé de « charger Sverdlov de maintenir une liaison constante avec la forteresse ». Ainsi, trois membres du « centre » se trouvaient ici, pour la première fois, mis à la disposition immédiate du Comité militaire révolutionnaire. Cela n’aurait pas été nécessaire, bien entendu, si le centre avait existé, et s’était occupé de préparer l’insurrection. Les procès-verbaux notent qu’Ouritsky, le quatrième membre du « centre », fît quelques suggestions pratiques. Mais où était donc le cinquième membre, Staline ?

La chose la plus étonnante est qu’il n’assista pas à cette séance décisive. Les membres du Comité central étaient tenus de ne pas sortir de Smolny. Mais il ne s’y trouvait même pas. Les procès-verbaux publiés en 1929 en font preuve sans conteste. Staline n’a même pas expliqué son absence, ni verbalement ni par écrit. Nul ne lui posa la question, évidemment pour ne pas provoquer une nouvelle crise. Toutes les décisions les plus importantes concernant la conduite de l’insurrection furent prises en son absence, sans qu’il y prît aucune part, Lors de la distribution des rôles, nul ne le nomma et nul ne proposa de lui attribuer aucune tâche. Il s’était tout simplement mis hors jeu. Pourtant, peut-être dirigea-t-il le « centre » de quelque endroit modeste ? Mais tous les membres de ce « centre », sauf lui, se trouvèrent continuellement à Smolny.

Dans les heures où l’insurrection avait déjà ouverte avait déjà commencé, Lénine, brûlant d’impatience dans son isolement, lança un appel aux dirigeants de rayons : « Camarades ! J’écris ces lignes le 24 au soir... Je vous assure de toutes mes forces, camarades, que maintenant tout dépend d’un fil, que nous avons devant nous des questions qui ne sont décidées ni par des assemblées, ni par des congrès (fùt-ce des congrès de soviets), mais exclusivement par la lutte des masses armées... » Il ressortait avec évidence de la lettre qu’avant le 24 octobre au soir Lénine ne savait pas que le Comité militaire révolutionnaire était passé à l’insurrection. La liaison avec Lénine était surtout maintenue par l’intermédiaire de Staline, qui était l’homme auquel la police s’intéressait le moins. La conclusion s’impose d’elle-même que Staline, étant absent de la séance du matin du Comité central et ayant évité de se montrer à Smolny, ne sut pas jusqu’au soir que l’insurrection battait déjà son plein. On ne peut parler de lâcheté personnelle - il n’y a pas de raison de l’en accuser - mais de duplicité politique. Le machinateur prudent préférait au moment décisif rester à l’écart. Il louvoyait et attendait l’issue de l’insurrection pour définir sa position. En cas d’échec, il était prêt à dire à Lénine, Trotsky et leurs compagnons : « C’est votre faute ! » Il faut se représenter clairement l’atmosphère brûlante de ces journées-là pour apprécier comme elle le mérite cette froide réserve ou, si l’on veut, cette perfidie.

Non, Staline ne dirigea pas l’insurrection, ni personnellement, ni par l’intermédiaire du « centre ». Dans les procès-verbaux, les Mémoires, les innombrables documents, les recueils, les livres d’histoire, publiés du vivant de Lénine et même plus tard, le fameux « centre » n’est pas mentionné une seule fois et Staline, le dirigeant du « centre », est nulle part nommé par personne, ne fût-ce que comme un participant à l’insurrection. La mémoire du parti l’avait oublié. C’est seulement en 1924 que la Commission d’histoire du parti, qui s’occupait de rassembler des matériaux, trouva le procès-verbal soigneusement dissimulé de la séance du 16 octobre avec le texte de la décision de créer le « centre ». La lutte qui se déroulait à ce moment-là contre l’« opposition de gauche » et contre moi personnellement exigeait une nouvelle version de l’histoire du parti et de la révolution. Je me souviens que Sérébriakov, qui avait des amis et des relations partout, m’apprit un jour qu’il y avait une grande jubilation dans le secrétariat de Staline à l’occasion de la découverte du « centre ». Quelle importance cela peut-il bien avoir ? lui demandai-je avec étonnement. « Ils s’apprêtent à enrouler quelque chose sur cette bobine-là », répondit Sérébriakov. Et malgré tout, à ce moment-là, l’affaire n’alla pas plus loin qu’une publication répétée du procès-verbal et de vagues allusions au « centre ». Les événements de 1917 étaient encore trop frais dans les mémoires, les participants à l’insurrection n’avaient pas encore été exterminés, Dzerjinsky et Boubnov, qui étaient sur la liste du « centre », étaient encore vivants. Dans son fanatisme fractionnel, Dzerjinsky pouvait bien consentir à attribuer à Staline des mérites que celui-ci n’avait pas, mais il ne pouvait s’attribuer de tels mérites à lui-même : c’était au-dessus de ses forces. Dzerjinsky mourut à temps. Une des causes de la chute et de la fin de Boubnov fut certainement son refus de donner un faux témoignage. Personne ne pouvait rien se rappeler à propos du « centre ». Sorti du procès-verbal, le fantôme continua à mener une existence de procès-verbal : sans os ni chair, sans oreilles et sans yeux.

Cela ne l’a pas empêché, pourtant, de servir de pivot à une nouvelle version de l’insurrection d’Octobre. « Il est étonnant, dit Staline en 1925, que l’"inspirateur", la "principale figure", le "seul dirigeant" de l’insurrection, le camarade Trotsky, n’ait pas fait partie du centre appelé à diriger l’insurrection. Comment concilier cela avec l’opinion courante sur un rôle particulier du camarade Trotsky ? » L’argument ne tenait manifestement pas debout : le « centre », selon le sens exact de la décision, devait entrer dans le même Comité militaire révolutionnaire, dont Trotsky était président. Mais cela ne faisait rien : Staline avait clairement révélé son intention d’« embobiner » une nouvelle version de la révolution autour du procès-verbal. Seulement, il n’expliquait pas d’où venait l’« opinion courante d’un rôle particulier de Trotsky ». La question ne manquait pourtant pas d’importance.

Dans les notes à la première édition des Œuvres complètes de Lénine, il est dit, sous le nom de Trotsky : « Après que le soviet de Pétersbourg eut passé aux mains des bolchéviks, en fut élu président et, comme tel, organisa et dirigea l’insurrection du 25 octobre. » La « légende » trouva sa place dans les Œuvres complètes de Lénine du vivant de l’auteur. Personne n’eut l’idée de la mettre en doute avant 1925. Mais il y a plus : Staline lui-même apporta en son temps un tribut qui était loin d’être de mince importance à l’« opinion courante ». Dans un article anniversaire, en 1918, il écrivit : « Toute l’activité concernant l’organisation pratique de l’insurrection se mena sous la direction immédiate du président du soviet de Pétrograd, le camarade Trotsky. On peut affirmer avec certitude que le rapide passage de la garnison aux côtés du soviet et l’exécution hardie du travail du Comité militaire révolutionnaire, le parti les doit avant tout et surtout au camarade Trotsky. Les camarades Antonov et Podvoïsky furent les principaux aides du camarade Trotsky. » Ces mots ressemblent maintenant à un panégyrique. En fait, l’arrière-pensée de l’auteur avait été de rappeler au parti que dans les journées de l’insurrection, outre Trotsky, il y avait eu aussi le Comité central, dont Staline faisait partie. Mais contraint de donner à son article une apparence d’objectivité, en 1918, Staline ne pouvait pas ne pas dire ce qu’il dit. En tout cas, lors du premier anniversaire du pouvoir soviétique, il attribuait l’« organisation pratique de l’insurrection » à Trotsky. En quoi consistait donc, en ce cas, le rôle du mystérieux « centre » ? Staline ne le mentionnait même pas, c’est seulement après que six années se furent écoulées qu’on découvrit le procès-verbal du 16 octobre.

En 1920, Staline, déjà, sans nommer Trotsky, oppose le Comité central à Lénine, qui, selon lui, aurait été l’auteur d’un plan d’insurrection erroné. En 1922, il fait de même, remplaçant, pourtant, Lénine par « une partie des camarades » et laissant prudemment entendre que, si l’insurrection n’eût pas à suivre le plan erroné, c’est un peu grâce à lui, Staline. Deux ans plus tard, il s’avère déjà que le plan erroné de Lénine avait été l’invention perfide de Trotsky, Trotsky avait aussi proposé lui-même un plan erroné, heureusement rejeté par le Comité central. Enfin, l’Histoire du parti parue en 1938 représente Trotsky comme l’adversaire déclaré de l’insurrection d’Octobre, laquelle fut dirigée par Staline. Il s’effectua parallèlement une mobilisation de toutes les formes d’art : poésie, peinture, théâtre, cinéma furent appelés à insuffler la vie dans le « centre » mythique, dont les historiens les plus zélés n’avaient pu découvrir les traces, la loupe à la main. Staline est maintenant montré sur tous les écrans du monde, sans même parler des publications du Komintern, comme le chef de l’insurrection d’Octobre.

Une révision de l’histoire du même genre, quoique peut-être pas aussi claire, s’effectua en ce qui concernait tous les vieux bolchéviks, pas d’un seul coup certes, mais selon les changements des combinaisons politiques. En 1917, Staline prit la défense de Zinoviev et de Kaménev, s’efforçant de les utiliser contre Lénine et moi et préparant ainsi le futur « triumvirat ». En 1924, lorsque le « triumvirat » tenait déjà l’appareil entre ses mains, Staline démontra dans la presse que les désaccords avec Zinoviev et Kaménev, à la veille d’Octobre, avaient eu un caractère éphémère et secondaire. « Les désaccords durèrent tout au plus quelques jours parce que et uniquement parce que nous avions en Kaménev et Zinoviev des léninistes, des bolchéviks. » Après la décomposition du « triumvirat », la conduite de Zinoviev et Kaménev en 1917, devint, pendant plusieurs, années, le principal grief contre eux, faisant d’eux des « agents de la bourgeoisie », pour finalement entrer dans l’acte d’accusation qui les conduisit tous deux sous le canon du mauser.

Il est impossible de ne pas s’arrêter avec stupéfaction devant cette obstination froide, patiente et en même temps féroce, tendue vers un seul but, lequel est invariablement personnel. Tout comme autrefois à Batoum le jeune Koba avait mené un travail de sape contre les membres du comité de Tiflis qui se trouvaient au-dessus de lui, tout comme en prison et en déportation il incitait des simples contre ses adversaires maintenant, à Pétrograd, il échafaudait inlassablement des combinaisons avec les personnes et les circonstance pour évincer, rabaisser, noircir quiconque, d’un manière ou de l’autre, l’éclipsait et l’empêchait de se mettre en avant.

L’insurrection d’Octobre, source du nouveau régime prit naturellement une place centrale dans l’idéologie de la nouvelle couche dirigeante. Comment tout cela s’était-il passé ? Qui avait dirigé au centre et à la périphérie ? Il fallut à Staline à peu près vingt ans pour imposer au pays un panorama historique dans lequel il s’était mis à la place des véritables organisateurs de l’insurrection et avait attribué à ces derniers le rôle de traîtres à la révolution. Il serait erroné de penser que dès le début, il avait le dessein bien achevé de lutter pour établir sa domination personnelle. Il fallut des circonstances historiques exceptionnelles pour donner à son ambition une envergure à laquelle lui-même ne s’attendait pas. Mais, sur un point, il resta invariablement fidèle à lui-même : écartant toutes autres considérations, il profita de chaque situation pour affermir sa position au détriment des autres. Pas à pas, pierre par pierre, patiemment, sans emballement, mais aussi sans pitié ! C’est dans ce tissu ininterrompu d’intrigues, ce dosage prudent de mensonge et de vérité, ce rythme régulier des falsifications que Staline se révèle le mieux, aussi bien comme personnalité humaine que comme chef de la nouvelle couche privilégiée qui, tout entière, eut à se créer une nouvelle biographie.

Ayant fait un mauvais début en mars, discrédité en avril, Staline passa toute l’année de la révolution dans les coulisses de l’appareil. Il ne savait pas créer de relations directes avec les masses et ne se sentit pas une seule fois responsable du sort de la révolution. A certains moments, il fut chef d’état-major, jamais commandant en chef. Préférant se taire, il attendait les initiatives des autres, notait leurs fautes et leurs points faibles, et restait en retard sur les événements. Pour réussir, il lui fallait une certaine stabilité des circonstances et la liberté de disposer de son temps. La révolution lui refusait l’une et l’autre.

N’étant pas contraint de réfléchir aux tâches de la révolution avec cette tension de pensée que crée seul le sens de la responsabilité immédiate, Staline ne saisit jamais complètement la logique interne de l’insurrection d’octobre. C’est pourquoi ses souvenirs sont si empiriques, décousus et discordants, ses jugements ultérieurs sur la stratégie de l’insurrection si contradictoires, ses erreurs dans une série de révolutions ultérieures (Allemagne, Chine, Espagne) si monstrueuses. En vérité, la révolution n’est pas l’élément de cet ancien « révolutionnaire professionnel ».

Et, néanmoins, 1917 fut une étape très importante dans la formation du futur dictateur. Il déclara lui-même plus tard qu’à Tiflis il avait été un apprenti, qu’à Bakou il était devenu compagnon et qu’à Pétrograd il était passé « maître ». Après quatre ans d’hibernation politique et intellectuelle en Sibérie, où il s’était rabaissé au niveau des menchéviks de « gauche », l’année de la révolution, sous la direction immédiate de Lénine, avec un entourage de camarades hautement qualifiés, fut d’une immense importance pour son développement politique. Il eut, pour la première fois, la possibilité de se familiariser avec bien des choses qui, jusqu’alors, étaient complètement restées hors du cercle de ses observations. Il écoutait et regardait avec malveillance, mais aussi avec attention et pénétration. Au centre de la vie politique se trouvait le problème du pouvoir. Le Gouvernement provisoire, auquel participaient menchéviks et populistes, hier encore compagnons d’illégalité, de prison et de déportation, lui permettait de regarder de près dans ce laboratoire mystérieux, où comme chacun sait, ce ne sont pas des dieux qui tournent les pots. La distance immense qui, sous le tsarisme séparait le révolutionnaire clandestin du gouvernement, disparut soudain. Le pouvoir était devenu une notion proche, familière. Koba s’affranchit en très grande mesure de son provincialisme, sinon dans ses habitudes et ses mœurs, du moins dans l’envergure de sa pensée politique. Il sentait, et c’était pour lui un vif affront, qu’il lui manquait quelque chose personnellement, mais, en même temps, il avait mesuré la force d’un groupe étroitement soudé de révolutionnaires doués et expérimentés, prêts à aller jusqu’au bout. Il était devenu un membre reconnu de l’état-major du parti que les masses portaient au pouvoir. Il avait cessé d’être Koba, il était définitivement devenu Staline.

Les bolchéviks avaient si complètement réalisé la tâche préalable essentielle de gagner les forces armées du pays que leur victoire finale, le 7 novembre, fut achevée pratiquement sans lutte. L’insurrection d’Octobre fut, pour reprendre les propres paroles de Lénine, « plus aisée que de soulever une plume ». L’Occident démocratique, entrant alors dans sa quatrième année de guerre, refusait de croire à ce qui était un fait accompli, et Kérensky affirmait devant le monde surpris que le bolchévisme « en temps que force organisée... n’existe plus, même à Pétrograd ».

Immédiatement après l’insurrection, sur l’insistance de l’aile droite bolchéviste - Zinoviev, Kaménev, Rykov, Lounatcharsky et d’autres, - des négociations furent entamées avec les menchéviks et les populistes pour la formation d’un gouvernement de coalition. Parmi leurs conditions, les partis renversés par le soulèvement demandaient une majorité pour eux-mêmes, et par-dessus tout et avant tout, l’élimination du gouvernement de Lénine et de Trotsky, considérés comme responsables de l’« aventure » d’Octobre. Les droitiers du Comité central étaient disposés à accepter cette exigence. La question fut débattue devant le Comité central dans sa séance du 1° (14) novembre. Voici ce qu’en dit le procès-verbal : « Sur la demande d’expulser Lénine et Trotsky, c’est là une proposition de décapiter notre parti, nous ne l’acceptons pas. » L’attitude des droitiers, allant jusqu’à un véritable abandon du pouvoir, fut condamnée par le Comité central comme une « peur de la majorité du Soviet d’utiliser sa propre majorité ». Les bolchéviks ne refusaient pas de partager le pouvoir avec les autres partis, mais ils ne consentaient à le partager que sur la base des rapports de force dans les soviets.

La motion que je déposai d’en finir avec les négociations fut adoptée. Staline ne prit aucune part à la discussion, mais il vota avec la majorité. Pour protester contre cette décision, les représentants de l’aile droite démissionnèrent du Comité central et du gouvernement. La majorité du Comité central signifia à la minorité qu’elle devait se soumettre inconditionnellement à la décision du parti. L’ultimatum portait la signature de dix membres, titulaires ou suppléants, du Comité central : Lénine, Trotsky, Staline, Sverdlov, etc. Au sujet de l’origine de ce document, un des membres du Comité central, Boubnov, déclare : « Après l’avoir écrit, il [Lénine] appela individuellement chacun des membres à son bureau, leur soumit le texte, demandant de le signer. » L’histoire est intéressante pour autant qu’elle nous permet d’évaluer correctement la signification de l’ordre des signatures. D’abord, Lénine me communiqua le texte qu’il venait de rédiger et, ayant obtenu ma signature, appela les autres, commençant par Staline. Il en était toujours ainsi ou presque toujours. S’il ne s’était agi d’un document dirigé contre Zinoviev et Kaménev, leur signature aurait probablement précédé celle de Staline.

Pestkovsky rapporte que, durant les journées d’octobre, « il fut nécessaire de choisir, parmi les membres du Comité central, ceux qui dirigeraient l’insurrection. Furent désignés - Lénine, Staline et Trotsky ». En assignant la direction à ces trois hommes, notons, en passant que le collaborateur de Staline enterre définitivement le « centre » pratique, dont ni Lénine ni moi n’avions été membres. Dans le témoignage de Pestkovky il y a un fond de vérité. Non dans les journées du soulèvement, mais après sa victoire dans les principaux centres, et avant l’établissement d’un quelconque régime stable, il était nécessaire de créer une solide équipe dirigeante du Parti capable de faire appliquer localement toutes les décisions importantes. Ainsi que le procès-verbal le relate, le 29 novembre (12 décembre) 1917, le Comité central désigna, pour le règlement des questions urgentes, un bureau de quatre membres : Staline, Lénine, Trotsky et Sverdlov. « Ce bureau aurait droit de décision pour toutes les affaires extraordinaires, mais à condition de s’adjoindre en chaque occasion les autres membres du Comité central alors présents à Smolny. » Zinoviev, Kaménev et Rykov, à cause de leur profond désaccord avec la majorité, avaient démissionné du Comité central. C’est ce qui explique la composition de ce bureau. Sverdlov, absorbé par le secrétariat du parti, les meetings, l’arbitrage des conflits était rarement à Smolny. En fait, les « quatre » se trouvaient le plus souvent réduits à trois.

Dans la nuit du 19-20 février 1918, la coalition bolchéviks-socialistes-révolutionnaires du Conseil des commissaires du peuple élut un Comité exécutif, composé de Lénine, Trotsky, Staline, Prophian et Karéline, dont la tâche était d’assurer le travail courant dans l’intervalle des séances du Conseil. Ce Comité exécutif du gouvernement était donc composé de trois bolchéviks et de deux socialistes-révolutionnaires. Il serait cependant tout à fait erroné d’imaginer que les trois bolchéviks constituaient un « triumvirat ». Le Comité central se réunissait fréquemment et c’est lui qui se prononçait sur toutes les questions importantes, surtout quand elles donnaient lieu à des débats, mais le « trio » était nécessaire pour les décision pratiques qu’il fallait prendre sur l’heure : au sujet du développement du soulèvement dans les provinces, des tentatives de Kérensky pour entrer dans Pétrograd, du ravitaillement de la capitale, etc. Il resta en fonctions, au moins, nominalement, jusqu’au transfert du gouvernement à Moscou.

Dans ses virulentes attaques contre la politique des bolchéviks après 1917, Irémachvili écrit : « Le triumvirat, en proie à un inapaisable esprit de vengeance, commença par exterminer, avec une cruauté inhumaine toute chose, vivants et morts », et ainsi de suite, sur le même ton. Dans le triumvirat, Irémachvili inclut Lénine, Trotsky et Staline. On peut affirmer en toute assurance que cette conception d’un triumvirat n’entra dans la tête d’Irémachvili que beaucoup plus tard, après que Staline fut devenu un personnage de premier plan. Il y a cependant une part de vérité - ou, en tout cas, un semblant de vérité - dans ces mots.

En liaison avec les négociations de Brest-litovsk, la phrase de Lénine : « Je vais consulter Staline et vous donnerai une réponse », est constamment répétée. Le fait est qu’un tel « trio » exista réellement à certains moments, bien que pas toujours avec la participation de Staline. Dmitrievsky parle lui aussi de ce « trio », quoique sur un ton quelque peu différent. Il écrit : « A cette époque, Lénine avait tellement besoin de Staline que lorsque des communications venaient de Trotsky, alors à Brest, et qu’une décision immédiate devait être prise, si Staline n’était pas à Moscou, Lénine télégraphiait à Trotsky : « Je voudrais d’abord consulter Staline avant de répondre à vos questions. » Et seulement trois jours plus tard, Lénine télégraphiait : « Staline vient d’arriver. Je vais examiner la question avec lui et nous vous enverrons aussitôt notre réponse commune. »

Les décisions les plus importantes de cette période furent assez souvent prises par Lénine en accord avec moi. Mais quand un tel accord faisait défaut, l’intervention d’un troisième membre était nécessaire. Zinoviev était à Pétrograd. Kaménev n’était pas toujours là ou car, comme les autres membres du Bureau politique et du Comité central, il consacrait une grande partie de son temps à l’agitation. Staline avait plus de loisirs que les autres membres du Bureau politique ; c’est pourquoi, avant son départ pour Tsaritsyne, il remplissait habituellement les devoirs du « troisième ». Lénine tenait beaucoup à l’observation des formes, et il était tout naturel qu’il ne voulût prendre sur lui de répondre en son seul nom. Dans les récents écrits, les fréquentes remarques sur la façon dont Lénine dirigeait, commandait, etc., sont uniquement inspirées par une analogie avec le régime stalinien. En fait, un semblable état de choses n’existait absolument pas. Des instructions étaient données, des décisions signifiées, mais seulement par le Bureau politique et, si ses membres n’étaient pas tous présents, par un « trio » qui constituait le quorum. Quand Staline était absent, Lénine consultait Krestinsky, alors secrétaire du Comité central, avec le même scrupule et on trouverait dans les archives du Parti de nombreuses références à de telles consultations.

Mais en fait, à cette époque, on parlait beaucoup plus d’un « duumvirat ». Durant la guerre civile, le « poète-lauréat » soviétique, Démian Biédny, lui consacra plusieurs de ses poèmes que publiaient les journaux. Personne alors ne parlait d’un triumvirat. En tout cas, quiconque eût employé ce terme aurait choisi, comme troisième, non Staline, mais Sverdlov qui était le très populaire président du Comité exécutif central des soviets et, comme tel, signait les décrets les plus importants. Je me souviens lui avoir signalé, à diverses reprises, l’autorité insuffisante de certaines de nos instructions dans les provinces. Dans une de ces conversations, il me répondit : « Localement, on accepte seulement trois signatures : celle de Lénine, la vôtre, et aussi, dans une certaine mesure, la mienne. » [Sverdlov avait une prodigieuse capacité de travail.] « Nul n’était capable au même degré de mener de front le travail politique et les tâches d’organisation, déclarait Lénine au congrès du Parti, en 1920, et pour essayer de le remplacer il nous fallut créer un bureau de plusieurs personnes. »

Quand j’arrivai à Pétrograd, au début de mai, je me rappelais à peine le nom de Staline. Je le vis probablement dans les journaux, au bas d’articles qui ne retenaient guère mon attention. Mes premiers contacts furent avec Kaménev, Lénine, Zinoviev. Ensemble, nous menâmes les pourparlers pour la fusion. Je ne rencontrai Staline ni aux séances des soviets, ni au Comité exécutif central, ni aux nombreux meetings qui prenaient une bonne part de mon temps. Dès mon arrivée, à cause de mon travail au Comité exécutif central, je fus en rapports avec tous les dirigeants, mais je ne remarquai pas Staline, même parmi les hommes de second plan tels que Boubnov, Milioutine, Noguine. [Après la fusion avec les bolchéviks, Staline restait toujours un personnage obscur.] D’après les procès-verbaux du Comité central du parti, « Trotsky et Kaménev représentèrent les bolchéviks au bureau du Préparlement ». Quand vint le moment de désigner les candidats à l’Assemblée constituante, Staline fut chargé de les présenter. On trouve dans les comptes-rendus ces paroles de Staline : « Camarades, je propose comme candidats à l’Assemblée constituante les camarades Lénine, Zinoviev, Kollontaï, Trotsky et Lounatcharsky. » C’étaient là les cinq candidats présentés par le Parti tout entier. Rappelons que [selon l’historiographie officielle] deux semaines seulement plus tôt j’aurais exigé, d’accord avec les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, que Lénine comparût devant un tribunal.

Trotsky dans « Histoire de la révolution russe » (Octobre)

La décision de créer un Comité militaire révolutionnaire, prise pour la première fois le 9, ne passa par le plenum du Soviet qu’une semaine plus tard : le Soviet n’est pas le parti, sa machine est lourde à mettre en branle. Il fallut encore quatre jours pour former le Comité. Cette dizaine de jours, cependant, ne fut pas perdue : on s’occupait activement de conquérir la garnison, la conférence des comités de régiment eut le temps de prouver sa vitalité, l’armement des ouvriers se poursuivit, de sorte que le Comité militaire révolutionnaire, entamant le travail seulement le 20, cinq jours avant l’insurrection, eut immédiatement en main des moyens d’agir suffisamment agencés. Devant le boycottage des conciliateurs, le Comité ne se composa que de bolcheviks et de socialistes-révolutionnaires de gauche : cela facilita et simplifia la tâche. De tous les socialistes-révolutionnaires ne militait que le seul Lasimir, qui fut même placé à la tête du Bureau pour mieux souligner le caractère d’origine soviétique et non de parti de l’institution. En réalité, le Comité, dont le président était Trotsky, avec, comme principaux militants, Podvoisky, Antonov-Ovséenko, Lachévitch, Sadovsky, Mékhonochine, s’appuyait exclusivement sur les bolcheviks. Le Comité ne se rassembla guère, même une fois au complet, avec la participation des représentants de toutes les institutions énumérées dans les statuts. Les affaires courantes étaient réglées par le Bureau sous la direction du président, et, dans tous les cas importants, l’on appelait Sverdlov. C’était là l’état-major de l’insurrection. Le Bulletin du Comité enregistre modestement ses premières démarches : dans les effectifs de combat de la garnison, dans certaines institutions et certains dépôts, " pour la surveillance et la direction ", des commissaires sont nommés. Cela signifiait que, conquérant la garnison au point de vue politique, le Soviet se la soumettait maintenant au point de vue d’organisation. Dans la sélection des commissaires, l’Organisation militaire des bolcheviks joua un grand rôle. Parmi un millier environ de membres qui en faisaient partie à Petrograd, il y avait un bon nombre d’hommes résolus et absolument dévoués à la révolution, soldats et jeunes officiers qui avaient reçu, après les Journées de Juillet, la trempe nécessaire dans les prisons de Kérensky. Les commissaires choisis dans leur milieu trouvaient dans les contingents de la garnison un terrain suffisamment préparé : on les considérait comme des gens à soi et on leur obéissait avec empressement.

L’initiative pour mettre la main sur les établissements publics provenait le plus souvent d’en bas. Les ouvriers et les employés de l’arsenal attachés à la forteresse Pierre-et-Paul soulevèrent la question de la nécessité d’un contrôle sur les livraisons d’armes. Le commissaire qui y fut envoyé réussit à empêcher l’armement complémentaire des junkers, séquestra dix mille fusils destinés à la région du Don, et des stocks moins importants qu’on allait livrer à un certain nombre d’organisations et de personnages douteux, Le contrôle s’étendit bientôt à d’autres dépôts, même à des magasins privés d’armuriers. Il suffisait de s’adresser à un comité de soldats, d’ouvriers ou d’employés d’un établissement ou d’un magasin pour que la résistance de l’administration fût immédiatement brisée. Les armes n’étaient plus dés lors délivrées que sur un ordre des commissaires.

Les ouvriers typographes, par l’intermédiaire de leur syndicat, attirèrent l’attention du Comité sur la multiplication des tracts et des brochures ultra-réactionnaires (Cent-Noirs). Il fut décidé que, dans tous les cas douteux, le Syndicat des typographes s’adresserait, pour avoir une solution, au Comité militaire révolutionnaire. Le contrôle, par l’intermédiaire des ouvriers typographes, était le plus efficace de tous les moyens possibles de surveillance sur la presse d’agitation des contre-révolutionnaires.

Ne se bornant point à démentir formellement les bruits d’insurrection, le Soviet fixa ouvertement, pour le dimanche 22, une revue pacifique de ses forces, non point sous l’aspect de manifestation de rues, mais par des meetings dans les usines, les casernes et tous les grands locaux de la capitale. Dans le but évident de susciter des désordres sanglants, de mystérieux cagots fixèrent pour le même jour une procession religieuse dans les rues de la ville. Un appel lancé par des cosaques inconnus invitait les citoyens à prendre part à la procession " en souvenir de la délivrance de Moscou en 1812 ". Le motif choisi n’était pas tout à fait d’actualité ; mais les ordonnateurs proposaient en outre au Tout-Puissant de bénir les armes des Cosaques " pour la défense contre les ennemis de la terre russe ", ce qui se rapportait évidemment déjà à 1917.

Il n’y avait aucune raison de craindre une sérieuse manifestation contre-révolutionnaire : le clergé était, à Petrograd, impuissant ; sous les bannières de l’Eglise il ne pouvait soulever contre le Soviet que les misérables restes des bandes de Cent-Noirs. Mais avec le concours des provocateurs expérimentés du contre-espionnage et du corps des officiers cosaques, des échauffourées sanglantes n’étaient pas impossibles. Dans l’ordre des mesures préventives, le Comité militaire révolutionnaire commença par renforcer son action sur les régiments de Cosaques. Dans la résidence de l’Etat-major le plus révolutionnaire, un régime plus sévère fut institué. " Il devint dès lors peu facile d’entrer à l’Institut Smolny - écrit John Reed - le système des laissez-passer était modifié à des intervalles de quelques heures, car des espions pénétraient constamment à l’intérieur. "

A la Conférence de la garnison du 21, consacrée à " la journée du Soviet " du lendemain, le rapporteur proposait une série de mesures préventives contre de possibles collisions dans la rue. Le 4° régiment de Cosaques, le plus à gauche, fit déclarer par son délégué qu’il ne prendrait point part à la procession. Le 14e régiment de Cosaques assura qu’il combattrait de toutes ses forces les attentats de la contre-révolution, mais, qu’en même temps il considérait comme " inopportun " un soulèvement pour la prise du pouvoir. Sur les trois régiments de Cosaques, un seul était absent, celui de l’Oural, le plus arriéré, qui avait été amené à Petrograd en juillet pour écraser les bolcheviks.

La Conférence prit, sur le rapport de Trotsky, trois brèves résolutions : 1° " La garnison de Petrograd et de la banlieue promet au Comité militaire révolutionnaire de le soutenir entièrement dans toutes ses démarches... " 2° " La journée du 22 octobre sera celle d’un recensement pacifique des forces... La garnison s’adresse aux Cosaques : ... Nous vous invitons à nos réunions de demain. La bienvenue à vous, frères Cosaques ! " ; 3° " Le Congrès panrusse des soviets doit prendre le pouvoir en main et assurer au peuple la paix, la terre et le pain. " La garnison promet solennellement de mettre toutes ses forces à la disposition du Congrès. " Comptez sur nous, représentants fondés de pouvoir des soldats, des ouvriers et des paysans. Nous sommes tous à nos postes, prêts à vaincre ou à mourir. " Dès centaines de mains se levèrent pour ces résolutions qui confirmaient le programme de l’insurrection. Il y eut cinquante-sept abstentions : c’étaient " les neutres ", c’est-à-dire les adversaires hésitants. Pas une main ne se leva contre. Le nœud se resserrait sûrement au cou du régime de Février.

Dans le courant de la journée l’on sut déjà que les initiateurs mystérieux de la procession avaient renoncé à manifester ainsi " sur la proposition du commandant en chef de l’arrondissement ". Ce sérieux succès moral, qui mesurait mieux que tout la force de pression de la Conférence de la garnison, permettait d’espérer fermement que les ennemis, en général, n’oseraient pas se montrer le lendemain dans la rue.

Le Comité militaire révolutionnaire désigne à l’état-major de l’arrondissement trois commissaires : Sadovsky, Mékhonochine et Lasimir. Les ordres du commandant ne sont valables qu’après signature d’un des trois. Sur appel téléphonique de Smolny, l’état-major envoie pour la délégation une auto : les habitudes de la dualité de pouvoirs subsistent encore. Mais, contre toute attente, l’amabilité de l’état-major ne signifiait pas qu’il fût disposé à des concessions.

Ayant entendu la déclaration de Sadovsky, Polkovnikov répondit qu’il ne reconnaissait aucun commissaire et n’avait pas besoin d’une tutelle. La délégation ayant insinué que l’état-major risquait, dans cette voie, de rencontrer de la résistance du côté de la troupe, Polkovnikov répliqua sèchement qu’il avait la garnison dans la main et que la soumission de celle-ci était assurée. " Sa fermeté était sincère - écrit dans ses souvenirs Mékhonochine - on n’y sentait rien d’artificiel. " Pour revenir à l’Institut Smolny, les délégués n’eurent plus l’automobile de l’état-major.

La Conférence extraordinaire, à laquelle furent appelés Trotsky et Sverdlov, prit une décision : reconnaître que la rupture avec l’état-major est un fait accompli et la considérer comme un point de départ pour une offensive ultérieure. Première condition de succès : les quartiers doivent être au courant de toutes les étapes et des épisodes de la lutte. Il ne faut pas permettre à l’adversaire de prendre les masses à l’improviste. Par l’intermédiaire des soviets et des comités de quartier du parti, une information est expédiée dans tous les coins de la ville. Les régiments sont immédiatement avertis de ce qui s’est passé. Nouvelle confirmation : n’exécuter que les ordres qui auront été contresignés par les commissaires. On invite à désigner aux postes de garde las soldats les plus sûrs.

Mais l’état-major aussi avait décidé de prendre des mesures. A l’instigation, visiblement, des conciliateurs qui le conseillaient, Polkovnikov convoqua pour une heure de l’après-midi une conférence de la garnison, avec la participation des représentants du Comité exécutif central. Devançant l’adversaire, le Comité militaire révolutionnaire convoqua pour onze heures du matin une conférence extraordinaire des comités de régiment dans laquelle il fut décidé de régler formellement la rupture avec l’Etat-major. Le manifeste, aussitôt élaboré, aux troupes de Petrograd et de la banlieue parlait le langage d’une déclaration de guerre. " Ayant rompu avec la garnison organisée de la capitale, l’Etat-major devient l’instrument direct des forces contre-révolutionnaires. " Le Comité militaire révolutionnaire décline toute responsabilité pour les actes de l’Etat-major et, se plaçant à la tête de la garnison, prend sur lui " le maintien de l’ordre révolutionnaire contre les attentats de la contre-révolution ".

C’était un pas décisif dans la voie de l’insurrection. Ou bien, peut-être, seulement un conflit de plus dans le mécanisme générateur de conflits de la dualité de pouvoirs ? C’est précisément ainsi que s’efforçait, pour se rassurer lui-même, d’interpréter ce qui s’était passé, l’Etat-major, après avoir consulté les représentants des effectifs qui n’avaient pas encore reçu en temps utile l’appel du Comité militaire révolutionnaire. Une délégation envoyée de Smolny, sous la direction du sous-lieutenant bolcheviste Dachkévitch, communiqua brièvement à l’état-major la décision de la Conférence de la garnison. Les peu nombreux représentants des troupes confirmèrent leur fidélité au Soviet et, refusant de formuler une motion, se dispersèrent. " Après un bref échange d’idées - communiqua par la suite la presse inspirée par l’état-major - aucune décision définitive ne fut prise ; il fut reconnu indispensable d’attendre la solution du conflit entre le Comité exécutif central et le Soviet de Petrograd. " L’état-major se figurait sa destitution comme une affaire de rivalité entre les instances soviétiques se disputant le droit de contrôler ses actes. La politique de l’aveuglement volontaire avait cet avantage qu’elle dispensait de déclarer à Smolny une guerre pour laquelle les dirigeants n’avaient pas assez de forces. Ainsi, le conflit révolutionnaire, déjà tout prêt à éclater, était ramené, avec le concours des organes gouvernementaux, dans les cadres légaux de la dualité de pouvoirs : craignant de regarder en face la réalité, l’Etat-major ne collaborait que plus sûrement au camouflage de l’insurrection.

La conduite étourdie des autorités n’était-elle point cependant une simple façon de dissimuler leurs véritables intentions ? L’Etat-major ne se disposait-il pas, en prenant des apparences de naïveté bureaucratique, à porter au Comité militaire révolutionnaire un coup imprévu ? Pareil attentat venant de la part des organes éperdus et démoralisés du gouvernement provisoire était considéré à Smolny comme peu probable. Mais le Comité militaire révolutionnaire prit néanmoins les plus simples mesures de précaution : dans les casernes les plus proches montèrent la garde, jour et nuit, des compagnies, sous les armes, prêtes, au premier signal, à accourir au secours de Smolny.

Bien que la procession eût été décommandée, la presse bourgeoise annonçait pour le dimanche une effusion de sang. Un journal conciliateur déclarait dès le matin : " Aujourd’hui, les autorités s’attendent à une manifestation avec une plus grande vraisemblance que le 20 octobre dernier. " C’est ainsi que, pour la troisième fois, en une semaine, le 17, le 20 et le 22, le gamin vicieux trompait le peuple en criant " au loup ! au loup ! " A la quatrième fois, si l’on en croit la vieille fable, le gamin devait tomber sous les crocs du loup.

La presse des bolcheviks, en appelant les masses à se réunir, parlait d’un recensement pacifique des forces révolutionnaires à la veille du Congrès des soviets. Cela répondait tout à fait à la conception du Comité militaire révolutionnaire : faire une revue gigantesque, sans collisions, sans employer les armes et même sans les brandir. Il fallait montrer à la base ce qu’elle était elle-même, et son nombre, et sa force, et sa résolution. Par l’unanimité de la multitude, il fallait forcer les ennemis à se cacher, à disparaître, à ne pas se montrer. Par la démonstration de l’impuissance de la bourgeoisie devant les formations de masse des ouvriers et des soldats, il fallait effacer dans la conscience de ceux-ci les derniers souvenirs rétenteurs des Journées de Juillet. Il fallait arriver à ceci que les masses, se voyant elles-mêmes, se disent : personne et rien ne pourra plus nous résister. " La population épouvantée - écrivait, cinq ans plus tard, Milioukov - garda le logis ou bien se tint à l’écart. " La bourgeoisie restait à la maison : elle était effectivement épouvantée par sa propre presse. Tout le reste de la population se rendit dès le matin aux réunions : jeunes et vieux, hommes et femmes, des adolescents et des mères avec leurs enfants sur les bras. De pareils meetings n’avaient jamais encore eu lieu pendant toute la période révolutionnaire. Tout Petrograd, exception faite des sommets, n’était plus qu’un immense meeting. Dans des salles archicombles, l’auditoire se renouvelait pendant des heures et des heures. Vague sur vague, des ouvriers, des soldats, des matelots déferlaient vers les édifices et les remplissaient. Il y eut un ébranlement dans le petit peuple citadin, réveillé par des gémissements et des avertissements qui devaient lui donner peur. Des dizaines de milliers de gens submergeaient l’énorme édifice de la Maison du Peuple, déferlaient dans les couloirs et, en masses compactes, exaltés, mais en même temps disciplinés, remplissaient les salles du théâtre, les corridors, buffets et foyers. sur les poteaux de fonte, et aux fenêtres, étaient suspendues des guirlandes, des grappes de têtes humaines, de jambes, de bras. Il y avait dans l’air cette charge d’électricité qui annonce un prochain éclat, A bas Kérensky ! A bas la guerre ! Le pouvoir aux soviets ! Pas un des conciliateurs n’osa se montrer devant ces foules ardentes pour leur opposer des objections ou des avertissements. La parole appartenait aux bolcheviks. Tous les orateurs du parti, y compris les délégués de province qui étaient arrivés pour le Congrès, avaient été mis sur pied. Çà et là, rarement, prenaient la parole des socialistes-révolutionnaires de gauche, parfois des anarchistes. Mais les uns et les autres s’efforçaient de se distinguer aussi peu que possible des bolcheviks. Pendant des heures se tenaient là des gens des faubourgs, du sous-sol et des mansardes, en paletots rapiécés, coiffés de bonnets fourrés et de gros fichus, les chaussures toutes gonflées de la fange des rues, des toussaillements de l’automne arrêtés dans la gorge, pressés épaule contre épaule, se serrant de plus en plus pour donner place à d’autres, pour donner place à tous, et ils écoutaient sans lassitude, avidement, passionnément, réclamant, craignant de laisser échapper ce qu’il était le plus nécessaire de comprendre, de s’assimiler et de faire. Il semblait que, dans les derniers mois, dans les dernières semaines, dans les tout derniers jours, toutes les paroles eussent été dites. Mais non, elles ont aujourd’hui un autre son. Les masses les ressentent d’une façon nouvelle, non plus comme un prêche, mais comme une obligation d’agir. L’expérience de la révolution, de la guerre, de la dure lutte, de toute une amère vie, remonte des profondeurs de la mémoire de tout homme écrasé par le besoin et se fixe dans ces mots d’ordres simples et impérieux. Cela ne peut continuer ainsi, il faut ouvrir une brèche vers l’avenir.

Vers cette journée simple et stupéfiante qui se détachait nettement sur le fond non point pâle déjà de la révolution, les regards de chacun des militants se retournèrent dans la suite. L’image d’une lave humaine inspirée et contenue dans son mouvement indomptable se grava pour toujours dans le souvenir des témoins oculaires. " La journée du soviet de Petrograd - écrit le socialiste-révolutionnaire de gauche Mstislavsky - se passa en innombrables meetings où l’enthousiasme était formidable. " Le bolchevik Pestkovsky, qui avait pris la parole dans deux usines de Vassilievsky-Ostrov, témoigne : " Nous parlions clairement à la masse de la prochaine prise du pouvoir par nous et nous n’avons entendu que des approbations. " " Autour de moi - raconte Soukhanov, au sujet du meeting à la Maison du Peuple - l’ambiance était proche de l’extase... Trotsky formulait une brève résolution générale... Qui vote pour ?... Une foule de milliers de personnes, comme un seul homme, leva les bras. Je vis les bras dressés et les yeux enflammés des hommes, des femme, des jeunesses, des ouvriers, des soldats, des moujiks et de personnages typiquement petits-bourgeois... Trotsky continuait à parler.

L’innombrable foule continuait à tenir les bras en l’air. Trotsky scandait les mots : votre vote, qu’il soit votre serment... L’innombrable foule tenait les bras en l’air. Elle était d’accord, elle jurait. " Le bolchevik Popov relate quel serment enthousiaste fut apporté aux masses : " Foncer au premier appel du soviet. " Mstislavsky parle d’une foule électrisée qui jurait fidélité aux soviets. Le même tableau, bien qu’en de moindres proportions, se reproduisait dans toutes les parties de la ville, au centre et dans les faubourgs. Des centaines de milliers de personnes, simultanément et aux mêmes heures, levaient la main et juraient de mener la lutte jusqu’au bout.

Si les séances quotidiennes du Soviet, de la Section des soldats, de la Conférence de la garnison, des comités de fabrique et d’usine faisaient la soudure interne d’une large couche de dirigeants ; si certaines assemblées de masses groupaient les usines et les régiments, la journée du 22 octobre fondit à haute température, dans une seule chaudière géante, les authentiques masses populaires. Les masses se reconnurent elles-mêmes et virent leurs chefs, les leaders virent et entendirent les masses. Des deux côtés, l’on resta réciproquement satisfait. Les leaders étaient persuadés : on ne peut remettre à plus tard ! Les masses se dirent : cette fois-ci, ce sera fait ! La réussite de la revue des forces bolchevistes, le dimanche, diminua la présomption de PoInikov et de son haut commandement. D’accord avec le gouvernement et avec le Comité exécutif central, l’Etat-major tenta de s’entendre avec Smolny. Pourquoi donc, en effet, ne pas rétablir les bonnes vieilles habitudes amicales du contact et de la conciliation ? Le Comité militaire révolutionnaire ne refusa pas de déléguer des représentants pour un échange d’idées : on ne pouvait désirer meilleur moyen de reconnaissance. " Les pourparlers furent brefs - écrit Sadovsky dans ses Mémoires. Les représentants de l’arrondissement militaire acceptaient toutes les conditions formulées auparavant par le soviet.., en échange de quoi devait être annulée l’ordonnance du Comité militaire révolutionnaire du 22 octobre. " Il s’agissait d’un document qui déclarait l’Etat-major instrument des forces contre-révolutionnaires. Les mêmes délégués du Comité que Polkovnikov avait si impoliment renvoyés chez eux deux jours auparavant, exigèrent et reçurent en propres mains, pour un rapport à Smolny, un projet de convention signé par l’Etat-major. Le samedi, ces clauses de capitulation à demi honorable eussent été acceptées. Mais aujourd’hui, le lundi, elles venaient trop tard. L’état-major attendait une réponse, mais ne la reçut pas.

Le Comité militaire révolutionnaire s’adressa à la population de Petrograd, l’informant de la nomination de commissaires auprès des troupes et sur les points les plus importants de la capitale et de la banlieue. " Les commissaires, en tant que représentants du soviet, jouissent de l’immunité. Toute résistance aux commissaires est une résistance au soviet des députés ouvriers et soldats. " Les citoyens sont invités à s’adresser, en cas de désordres, aux plus proches commissaires pour appeler des forces armées. C’est le langage du pouvoir. Mais le Comité ne donne pas encore le signal de l’insurrection ouverte, Soukhanov demande : " Smolny fait-il des bêtises, ou bien joue-t-il avec le palais d’Hiver comme le chat avec la souris, provoquant une attaque ? " Ni l’un ni l’autre. Par la pression des masses, avec le poids de la garnison, le Comité évince le gouvernement. Il prend sans coup férir ce qu’il peut prendre. Il porte en avant ses positions sans tirer un coup de fusil, massant et consolidant en marche son armée ; il mesure par sa pression la force de résistance de l’ennemi qu’il ne perd pas un seul instant des yeux. Chaque nouveau pas en avant modifie les dispositions en faveur de Smolny. Les ouvriers et la garnison se haussent dans l’insurrection. Le premier qui appellera aux armes se trouvera dans la marche de l’offensive et du refoulement. Maintenant, c’est déjà une question d’heures. Si, à la dernière minute, le gouvernement trouve l’audace ou le désespoir de donner le signal de la bataille, la responsabilité retombera sur le palais d’Hiver, mais l’initiative n’en restera pas moins à Smolny. L’acte du 23 octobre signifiait le renversement des autorités avant même que fût renversé le gouvernement lui-même. Le Comité militaire révolutionnaire liait le régime ennemi par les extrémités avant de le frapper à la tête. L’application de cette tactique " de pénétration pacifique ", consistant à briser légalement l’ossature de l’ennemi et à paralyser par l’hypnose ce qui subsistait en lui de volonté, ne se pouvait qu’avec l’indubitable prépondérance de forces dont disposait le Comité et qui continuait à s’accroître d’heure en heure.

Le Comité consultait quotidiennement la carte largement ouverte devant lui de la garnison, prenait la température de chaque régiment, suivait les fluctuations d’opinion et de sympathie qui se manifestaient dans les casernes. Rien d’inattendu ne pouvait se produire de ce côté-là. Sur la carte, il restait cependant quelques taches sombres. Il fallait essayer de les éliminer ou, du moins, de les réduire. Dès le 19, il se trouva que la majorité des comités de la forteresse Pierre-et-Paul était dans des dispositions malveillantes ou équivoques. Maintenant que toute la garnison tient pour le Comité et que la forteresse est encerclée, du moins au point de vue politique, il est temps de s’en emparer résolument. Le lieutenant Blagonravov, nommé commissaire, rencontra de la résistance : le commandant de la forteresse, préposé par le gouvernement, refusait de reconnaître la tutelle bolcheviste, et même - d’après certains bruits – se vantait d’arrêter le jeune tuteur. Il fallait agir, et immédiatement. Antonov proposa d’introduire dans la forteresse un bataillon sûr du régiment Pavlovsky et de désarmer les effectifs hostiles. Mais c’eût été une opération trop grave dont les officiers auraient pu profiter pour provoquer une effusion de sang et détruire l’unanimité de la garnison. Est-il effectivement nécessaire d’en venir à une mesure si extrême ? " Pour discuter cette question, l’on appela Trotsky... - raconte Antonov dans ses Souvenirs. Trotsky joua alors un rôle décisif ; avec son flair révolutionnaire, il comprit ce qu’il avait à nous conseiller : il proposa de prendre cette forteresse de l’intérieur. " Il ne peut se faire, dit-il que les troupes, là-bas, ne sympathisent pas avec nous ", - et il se trouva qu’il avait raison. Trotsky et Lachévitch se rendirent au meeting dans la forteresse. " A Smolny, l’on attendait avec une grosse émotion les résultats d’une entreprise qui semblait risquée. Trotsky évoqua ces choses dans la suite : " Le 23, je me rendis à la forteresse vers deux heures de l’après-midi. Il y avait un meeting dans la cour. Les orateurs de l’aile droite étaient au plus haut degré circonspects et évasifs... On nous écoutait, on nous suivait. " Au troisième étage de Smolny, l’on poussa un gros soupir de soulagement quand le téléphone annonça la joyeuse nouvelle : la garnison pétropauline s’était solennellement engagée à n’obéir désormais qu’au Comité militaire révolutionnaire. Le revirement dans la conscience des effectifs de la forteresse n’était point, cela s’entend, le résultat d’un ou de deux discours. Il était solidement préparé par le passé. Les soldats se trouvèrent beaucoup plus à gauche que leurs comités. Il ne restait que l’écorce toute gercée de la vieille discipline, qui avait subsisté derrière les remparts plus longtemps que dans les casernes de la ville. Mais il suffit d’une secousse pour qu’elle tombât en morceaux.

Blagonravov pouvait maintenant s’installer avec plus d’assurance dans la forteresse, disposer son petit état-major, établir la liaison avec le Soviet bolcheviste du rayon voisin et avec les comités des casernes les plus proches. Entre temps, des délégations des usines et des formations militaires viennent demander qu’on leur délivre des armes. Dans la forteresse règne alors une animation indescriptible. " Le téléphone crépite sans arrêt et apporte des nouvelles de nos nouveaux succès dans les réunions et les meetings. " Parfois, une voix inconnue informe de l’arrivée en gare de détachements punitifs du front. Une vérification immédiate démontre que ce sont là des mensonges mis en circulation par l’ennemi.

La séance du soir, au Soviet, se distingue, ce jour-là, par une exceptionnelle affluence et par un certain entrain tout particulier. L’occupation de la forteresse Pierre-et-Paul et la prise définitive de l’arsenal de Kronwerk, où sont déposés cent mille fusils, c’est une sérieuse garantie de succès. Au nom du Comité militaire révolutionnaire, Antonov fait un rapport. A traits successifs, il dessine le tableau de l’évincement des organes gouvernementaux par les agents du Comité militaire révolutionnaire : ceux-ci sont partout accueillis comme des hommes de confiance ; on leur obéit non par peur, mais consciemment. " De tous côtés l’on réclame la nomination de commissaires. " Les contingents arriérés se hâtent de prendre le pas des plus avancés. Le régiment Préobrajensky qui, en juillet, avait été le premier à prêter l’oreille à la calomnie au sujet de l’or allemand, formulait maintenant, par l’intermédiaire de son commissaire Tchoudnovsky, une violente protestation contre les rumeurs d’après lesquelles le régiment tiendrait pour les gouvernants : pareille idée est considérée comme la dernière injure !... Il est vrai que la garde est montée comme d’habitude - raconte Antonov - mais du consentement du Comité. Les ordres de l’état-major au sujet de la livraison d’armes et d’automobiles ne furent pas exécutés. L’état-major eut ainsi l’entière possibilité de voir qui était le maître de la capitale. On demande au rapporteur si le Comité est renseigné sur le mouvement des troupes gouvernementales du front et des environs et quelles sont les mesures prises pour y parer ; le rapporteur répond : du front roumain l’on a fait venir des contingents de cavalerie, mais ils sont retenus à Pskov ; la 17° division d’infanterie, ayant appris en cours de route à quelle destination et dans quel but on la faisait marcher, refusa d’aller plus loin ; à Wenden, deux régiments regimbèrent à marcher sur Petrograd ; reste encore inconnu le sort des Cosaques et des junkers que l’on aurait, paraît-il, expédiés de Kiev, et des troupes de choc appelées de Tsarskoié-Sélo. " On n’ose pas et on n’osera pas toucher au Comité militaire révolutionnaire. " Ces paroles ne sonnent pas trop mal dans la blanche salle de Smolny. Le rapport d’Antonov donne à la lecture cette impression que l’Etat-major de l’insurrection aurait travaillé toutes portes ouvertes. Effectivement : Smolny n’a déjà presque plus rien à cacher. La conjoncture politique de l’insurrection est si favorable que la franchise même devient une sorte de camouflage : est-ce ainsi que l’on fait un soulèvement ? Le mot " soulèvement ", cependant, n’est prononcé par aucun des dirigeants. Non seulement par forme de prudence, mais parce que le terme ne correspond point à la situation réelle : on dirait que c’est au gouvernement de Kérensky de se soulever. Dans un compte rendu des Izvestia il est dit, il est vrai, que Trotsky, à la séance du 23, avait pour la première fois reconnu ouvertement, comme but du Comité militaire révolutionnaire, la prise du pouvoir. Sans aucun doute, du point de départ où l’on déclarait comme tâche du Comité la vérification des arguments stratégiques de Tchérémissov, tous s’étaient déjà fort éloignés. L’évacuation des régiments était déjà presque oubliée. Mais, le 23, il s’agissait, tout de même, non du soulèvement, mais de la " défense " du prochain Congrès des soviets, au besoin avec les armes à la main. C’est précisément dans cet esprit que fut formulée la résolution sur le rapport d’Antonov.

Comment appréciait-on les événements en cours dans les hautes sphères gouvernementales ? Faisant connaître par fil direct, dans la nuit du 21 au 22, au chef d’état-major du Grand Quartier Général, Doukhonine, les tentatives du Comité militaire révolutionnaire pour détacher les régiments du commandement, Kérensky ajoute : " Je pense que nous arrangerons cela facilement. " Son arrivée à lui, généralissime, au Grand Quartier Général, n’est nullement retardée par des appréhensions devant des soulèvements quelconques : " On s’en tirerait même sans moi, vu que tout est organisé. " Aux ministres alarmés, Kérensky déclare d’une façon rassurante que lui, personnellement, est au contraire très heureux de voir venir le soulèvement, étant donné que cela lui donnera la possibilité " d’en finir une fois pour toutes avec les bolcheviks ". " Je serais tout disposé à un service religieux d’action de grâces - répond le chef du gouvernement au cadet Nabokov qui fréquentait le palais d’Hiver - si cette manifestation avait lieu. " - " Mais êtes-vous sûr de pouvoir la réprimer ? " - " J’ai plus de forces qu’il ne m’en faut - ils seront écrasés définitivement. "

Raillant par la suite l’optimisme étourdi de Kérensky, les cadets tombaient évidemment dans l’amnésie : en réalité, Kérensky considérait les événements d’après leur propre point de vue. Le 21, le journal de Milioukov écrivait que, si les bolcheviks, rongés par une profonde crise intérieure, osaient manifester, ils seraient écrasés sur place et sans peine. Un autre journal cadet ajoutait : " Il y a de l’orage dans l’air, mais peut-être purifiera-t-il l’atmosphère. " Dan témoigne que, dans les couloirs du préparlement, les cadets et les groupes qui leur étaient proches rêvaient tout haut de voir les bolcheviks manifester le plus tôt possible : " En bataille rangée, ils seront immédiatement battus à plate couture. " Des cadets de marque disaient à John Reed : écrasés dans un soulèvement, les bolcheviks ne pourront plus relever la tête à l’Assemblée constituante. Au cours du 22 et du 23, Kérensky consultait tantôt les leaders du Comité exécutif central, tantôt son état-major : ne convenait-il pas de mettre en état d’arrestation le Comité militaire révolutionnaire ? Les conciliateurs n’étaient pas de cet avis : eux-mêmes essaieraient de régler la question des commissaires. Polkovnikov estimait aussi qu’il n’y avait pas de raison de se presser pour les arrestations : des forces militaires, en cas de besoin, on en avait " plus que le nécessaire ". Kérensky prêtait l’oreille à Polkovnikov, mais encore plus aux amis conciliateurs. Il espérait fermement qu’en cas de danger, le Comité exécutif central, malgré des malentendus de famille, viendrait au moment voulu à l’aide : il en avait été ainsi en juillet et en août ; pourquoi ne pas continuer ?

Mais on n’était plus en juillet, ni en août. On était en octobre. Sur les places et les quais de Petrograd soufflaient, du côté de Cronstadt, les vents froids et humides de la Baltique. Dans les rues défilaient, chantant des airs de bravoure qui étouffaient l’anxiété, les junkers avec leurs capotes tombant jusqu’aux talons. Des miliciens à cheval paradaient, avec des revolvers dans des étuis tout neufs. Non, le pouvoir avait encore un air assez imposant ! Ou bien ce n’était peut-être qu’une illusion d’optique ? Au coin de la Perspective Nevsky, John Reed, américain aux yeux naïfs et sagaces, achetait une brochure de Lénine : Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? la payant en timbres-poste qui circulaient alors comme petite monnaie.

A côté des usines, des casernes, des villages, du front, des soviets, la révolution avait encore un laboratoire : la tête de Lenine. Contraint à une vie clandestine, il se trouva forcé pendant cent onze jours, du 6 juillet jusqu’au 25 octobre, à restreindre ses entrevues, même avec les membres du Comité central. Sans communication directe avec les masses, sans contact avec les organisations, il n’en concentre que plus résolument sa pensée sur les questions essentielles de la révolution, les élevant - ce qui était chez lui à la fois un besoin et une règle - aux problèmes fondamentaux du marxisme.

L’argument principal des démocrates, et, dans ce nombre, de ceux qui étaient le plus à gauche, contre la prise du pouvoir, tenait en ceci que les travailleurs se trouveraient incapables de manœuvrer l’appareil de l’Etat. Telles étaient, au fond, les appréhensions des éléments opportunistes à l’intérieur même du bolchevisme. " L’appareil de l’Etat ! " Tout petit bourgeois est éduqué dans la soumission devant ce principe mystique qui s’élève au-dessus des gens et des classes. Le philistin cultivé garde dans la peau le même frémissement qui avait possédé son père ou son grand-père, boutiquier ou paysan cossu, devant les toutes-puissantes institutions où se décident les questions de guerre et de paix, où l’on délivre des patentes commerciales, d’où tombent les coups de fléau des contributions, où l’on châtie, mais parfois, rarement, l’on gracie, où l’on légitime les mariages et les naissances, où la mort elle-même doit respectueusement prendre son tour à la file avant d’être reconnue. L’appareil de l’Etat ! Otant respectueusement son chapeau, se déchaussant même, c’est sur les pointes de ses chaussettes que, dans le sanctuaire de l’idole, pénètre le petit bourgeois - qu’il s’appelle Kérensky, Laval, MacDonald ou Hilferding - quand sa chance personnelle ou bien la force des circonstances font de lui un ministre. Il ne peut justifier cette prérogative autrement qu’en se soumettant humblement à " l’appareil de l’Etat ". Les intellectuels russes radicaux qui n’osaient pas, même en temps de révolution, adhérer au pouvoir autrement que derrière le dos des propriétaires nobles et des détenteurs du capital, considéraient avec effroi et indignation les bolcheviks : ces agitateurs de rues, ces démagogues pensent s’emparer de l’appareil de l’Etat ! Après que, dans la lutte contre Kornilov, les soviets, malgré la couardise et l’impuissance de la démocratie officielle, eurent sauvé la révolution, Lenine écrivait : " Que s’instruisent, d’après cet exemple, tous les hommes de peu de foi. Qu’ils aient honte ceux qui disent : " Nous n’avons point d’appareil pour remplacer l’ancien, celui qui inévitablement tend à la défense de la bourgeoisie. " Car cet appareil existe. Ce sont les soviets. Ne craignez point l’initiative et la spontanéité des masses, faites confiance aux organisations révolutionnaires des masses - et vous verrez se manifester dans tous les domaines de la vie de l’Etat, la même puissance, la même grandeur, l’invincibilité des ouvriers et des paysans qu’ils ont montrées dans leur union et leur élan contre le mouvement de Kornilov. " Dans les premiers mois de sa vie souterraine, Lenine écrit son livre : L’Etat et la Révolution, dont il avait recueilli la documentation quand il était encore émigré, pendant la guerre. Avec le même soin qu’il apportait à méditer les tâches pratiques du jour, il élabore maintenant les problèmes théoriques de l’Etat. Il ne peut faire autrement : pour lui la théorie est effectivement un guide vers l’action. Lenine ne se donne pas un moment le but d’introduire dans la théorie un mot nouveau. Au contraire, il donne à son ouvrage un caractère extrêmement modeste, soulignant qu’il parle en disciple. Sa tâche est de reconstituer la véritable " doctrine du marxisme sur l’Etat ".

Par la sélection minutieuse des citations et par leur interprétation polémique de détail, le livre peut sembler pédantesque aux vrais pédants qui, sous l’analyse des textes, ne sont pas capables de sentir les puissantes pulsations de la pensée et de la volonté. Déjà, uniquement en reconstituant la théorie de classe de l’Etat sur une nouvelle base, historiquement plus élevée, Lenine donne aux idées de Marx un nouveau caractère concret, et, par conséquent une nouvelle signification. Mais l’écrit sur l’Etat prend une importance considérable du fait d’abord qu’il est une introduction scientifique à l’insurrection la plus grande qu’ait connue l’histoire. Le " commentateur " de Marx préparait son parti à la conquête révolutionnaire de la sixième partie du monde.

Si l’Etat pouvait être simplement adapté aux besoins d’un nouveau régime, il n’y aurait point de révolutions. Or, la bourgeoisie elle-même n’est parvenue jusqu’à présent au pouvoir autrement que par des insurrections. Maintenant est vertu le tour des ouvriers. Lenine, dans cette question aussi, rendait au marxisme sa signification, comme instrument théorique de la révolution prolétarienne.

Les ouvriers ne pourront se saisir de l’appareil de l’Etat ? Mais il ne s’agit pas du tout - enseigne Lenine - de s’emparer de la vieille machine pour de nouveaux buts : c’est une utopie réactionnaire. Le choix qui a été fait des gens dans le vieil appareil, leur éducation, leurs rapports réciproques – tout contredit aux tâches historiques du prolétariat. Quand on a conquis le pouvoir, il ne s’agit pas de rééduquer le vieil appareil, il faut le démolir complètement. Par quoi le remplacer ? Par les soviets. Dirigeant des masses révolutionnaires, organes de l’insurrection, ils deviendront les organes d’un nouvel ordre Etatique.

Dans le remous de la révolution, l’ouvrage trouvera peu de lecteurs ; il ne sera d’ailleurs édité qu’après l’insurrection. Lenine étudie le problème de l’Etat avant tout pour sa propre conviction intime et, ensuite, pour l’avenir. La conservation de l’héritage idéologique était un de ses constants soucis. En juillet, il écrit à Kamenev : " Entre nous, si on me zigouille, je vous prie de publier mon cahier Le Marxisme sur l’Etat (resté en panne à Stockholm). La chemise bleue est brochée. Toutes les citations sont colligées, de Marx et d’Engels, ainsi que de Kautsky contre Pannekoek. Il y a un bon nombre de remarques et d’observations à mettre en forme. Je pense qu’en huit jours de travail l’on peut publier. J’estime que c’est important, car Plékhanov et Kautsky n’ont pas été seuls à embrouiller. Une condition : tout cela absolument entre nous." Le chef de la révolution, traqué comme agent d’un Etat ennemi, devant tenir compte de la possibilité d’un attentat du côté de l’adversaire, s’occupe de la publication d’un cahier " bleu ", avec des citations de Marx et d’Engels : tel est son testament secret. Le mot familier " on me zigouillera " doit servir de contrepoison au pathétique dont il avait horreur : la commission donnée avait au fond un caractère pathétique.

Mais, s’attendant à recevoir un coup dans le dos, Lenine se préparait lui-même à en porter un en pleine poitrine. Tandis que, lisant les journaux, expédiant des instructions, il mettait en ordre le précieux cahier reçu de Stockholm, la vie ne restait pas stationnaire. L’heure approchait où la question de l’Etat devrait être résolue pratiquement. En Suisse, aussitôt après le renversement de la monarchie, Lenine écrivait : " ... Nous ne sommes pas des blanquistes, ni des partisans de la prise du pouvoir par une minorité... " Il développa la même idée quand il arriva en Russie : " Nous sommes actuellement en minorité - les masses pour l’instant n’ont pas confiance en nous. Nous saurons attendre... Elles déferleront de notre côté et, calculant les rapports de forces, nous dirons alors : notre temps est venu. " La question de la conquête du pouvoir se posait en ces premiers mois comme celle de la conquête de la majorité dans les soviets.

Après l’écrasement de juillet, Lenine proclama ceci : le pouvoir ne peut désormais être pris que par une insurrection armée ; et là, il faudra, vraisemblablement, s’appuyer non sur les soviets, démoralisés par les conciliateurs, mais sur les comités d’usine ; le soviets, en tant qu’organes du pouvoir, devront être reconstitués après la victoire. En fait, les bolcheviks, deux mois plus tard, enlevaient les soviets aux conciliateurs. La nature de l’erreur de Lenine dans cette question est au plus haut degré caractéristique de son génie stratégique : dans ses desseins les plus audacieux, il calcule d’après les prémisses les moins favorables. De même que, partant en avril, par l’Allemagne, pour la Russie, il escomptait que de la gare il irait tout droit en prison ; ainsi, le 5 juillet, disait-il ; " Peut-être vont-ils nous fusiller tous. " Et maintenant il pensait : les conciliateurs ne nous laisseront point prendre la majorité dans les soviets.

" Il n’y a point d’homme plus pusillanime que moi quand j’élabore un plan de guerre, écrivait Napoléon au général Berthier ; je m’exagère tous les dangers et toutes les catastrophes possibles... Quand ma décision est prise, tout est oublié, excepté ce qui peut en faire le succès. " Si l’on laisse de côté une certaine pose exprimée dans un mot peu adéquat, " pusillanime ", le fond de la pensée peut être entièrement rapportée à Lenine. Résolvant un problème de stratégie, il dotait d’avance l’ennemi de sa propre résolution et de sa perspicacité. Les erreurs de tactique de Lenine étaient le plus souvent les produits secondaires de sa force stratégique. Dans le cas présent, il n’y a guère lieu de parler d’une erreur : quand un diagnostic en vient à déterminer une maladie au moyen d’éliminations successives, ses conjectures hypothétiques, à commencer par les pires, apparaissent non comme des erreurs, mais comme une méthode d’analyse. Dès que les bolcheviks furent en possession des Soviets des deux capitales, Lenine dit : " Notre temps est venu. " En avril et en juillet, il cherchait à modérer ; en août, il préparait théoriquement la nouvelle étape ; à partir du milieu de septembre, il pousse, il presse de toutes ses forces. Le danger maintenant n’est point d’aller trop vite, il est de s’attarder. " Il ne peut y avoir maintenant rien de prématuré sous ce rapport. "

Dans les articles et les lettres envoyés au Comité central, Lenine analyse la situation, détachant chaque fois au premier plan les conditions internationales. Les symptômes et les faits du réveil du prolétariat européen sont pour lui, sur le fond des événements de la guerre, une preuve incontestable que la menace directe à la révolution russe du côté de l’impérialisme étranger se réduira de plus en plus. Les arrestations de socialistes en Italie et particulièrement la mutinerie dans la flotte allemande l’obligent à proclamer un revirement formidable dans le monde entier : " Nous sommes au seuil d’une révolution prolétarienne mondiale. "

Sur cette position de départ de Lenine, l’historiographie des épigones préfère se taire : parce que le calcul de Lenine semble démenti par les événements et, aussi parce que, d’après des théories venues plus tard, la révolution russe doit, en toutes conditions, l’emporter d’elle-même. Or le jugement porté par Lenine sur la situation internationale était des moins illusoires. Les symptômes qu’il observait à travers le tamis de la censure militaire de tous les pays manifestaient effectivement la venue de la tempête révolutionnaire. Dans les Empires de l’Europe central, elle ébranla, un an après, le vieil édifice jusqu’aux fondations. Mais, même dans les pays vainqueurs, en Angleterre et en France, sans parler de l’Italie, elle priva pour longtemps les classes dirigeantes de leur liberté d’action. Contre une Europe capitaliste, solide, conservatrice, sûre d’elle-même, la révolution prolétarienne en Russie, isolée et n’ayant pas eu le temps de se consolider, n’aurait pu tenir même quelques mois. Mais cette Europe-là n’existait plus. La révolution en Occident, il est vrai, ne porta point le prolétariat au pouvoir - les réformistes sauvèrent le régime bourgeois mais elle se trouva tout de même assez puissante pour protéger la République soviétique dans la première période, la plus dangereuse, de son existence.

Le profond internationalisme de Lenine s’exprimait non seulement en ce qu’il mettait invariablement en première ligne l’évaluation de la situation internationale : la conquête même du pouvoir en Russie était considérée par lui, avant tout, comme une propulsion vers la révolution européenne qui, il l’a redit bien des fois, doit avoir pour les destinées de l’humanité une importance incomparablement plus grande que la révolution de la Russie arriérée. De quels sarcasmes n’accable-t-il pas ceux des bolcheviks qui ne comprennent pas leur devoir d’internationalistes. " Adoptons une résolution de sympathie pour les insurgés allemands – raille-t-il - et rejetons l’insurrection en Russie. Ce sera véritablement de l’internationalisme raisonnable ! " Au cours des journées de la Conférence démocratique, Lenine écrit au Comité central : " Ayant obtenu la majorité dans les Soviets des deux capitales.., les bolcheviks peuvent et doivent prendre en main le pouvoir de l’Etat... " Ce fait qu’en majorité les délégués paysans de la Conférence démocratique truquée votaient contre la coalition avec les cadets avait à ses yeux une importance décisive : le moujik qui ne veut pas d’alliance avec la bourgeoisie n’aura plus qu’à soutenir les bolcheviks. " Le peuple est las des tergiversations des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires. Seule notre victoire dans les capitales entraînera les paysans derrière nous. " La tâche du parti : " Mettre à l’ordre du jour l’insurrection armée à Piter et à Moscou, la conquête du pouvoir, la subversion du gouvernement... " Personne jusque-là n’avait posé si impérieusement et ouvertement le problème de l’insurrection. Lenine compulse très attentivement toute les élections dans le pays, recueillant soigneusement les chiffres qui peuvent jeter quelque lumière sur le réel rapport des forces. L’indifférence à demi anarchique à l’égard de la statistique électorale ne rencontrait de sa part que du mépris. En même temps, Lenine n’identifiait jamais les indices du parlementarisme aux réels rapports de forces : il apportait toujours un correctif pour l’action directe. "…La force du prolétariat révolutionnaire, du point de vue de l’action sur les masses et de leur entraînement dans la lutte - rappelle-t-il - est infiniment plus grande dans une lutte extra-parlementaire que dans une lutte parlementaire. C’est une observation très importante dans la question de la guerre civile. " D’un regard pénétrant, Lenine fut le premier à noter que le mouvement agraire était entré dans une phase décisive et il en tira tout de suite toutes les déductions. Le moujik ne veut plus attendre, de même que le soldat. " Devant un fait tel que le soulèvement de la paysannerie – écrit Lenine, à la fin de septembre – tous les autres symptômes politiques, même s’ils étaient contraires à cette maturation de la crise générale de la nation, n’auraient absolument aucune importance. " La question agraire est la base même de la révolution. La victoire du gouvernement sur le soulèvement paysan serait " l’enterrement de la révolution... ". Il n’y a pas à espérer des conditions plus favorables. Voici l’heure de l’action. La crise est mûre. Tout l’avenir de la révolution russe est mis sur la carte. Tout l’avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est mis sur la carte. La crise est mûre. "

Lenine appelle à l’insurrection. Dans chaque ligne simple, prosaïque, parfois anguleuse, résonne la plus grande impétuosité de la passion. " La révolution est perdue - écrit-il au début d’octobre à la Conférence du parti, à Petrograd – si le gouvernement de Kérensky n’est pas renversé par les prolétaires et les soldats très prochainement... Il faut mobiliser toutes les forces pour inculquer aux ouvriers et aux soldats l’idée de l’absolue nécessité d’une lutte désespérée, dernière, décisive, pour le renversement du gouvernement de Kérensky. " Lenine avait dit plus d’une fois que les masses sont plus à gauche que le parti. Il savait que le parti est plus à gauche que son sommet, la couche des " vieux bolcheviks ". Il se représentait trop bien les groupements intérieurs et les tendances dans le Comité central pour attendre de lui des démarches audacieuses ; en revanche, il appréhendait beaucoup une circonspection excessive, l’esprit de temporisation, la négligence d’une de ces situations historiques qui sont préparées par des dizaines d’années. Lenine ne fait pas confiance au Comité central... sans Lenine : là est le secret de ses missives écrites du fond de sa retraite clandestine. Et Lenine n’a pas tellement tort de manquer de confiance.

Obligé de se prononcer dans la plupart des cas après une décision déjà prise à Petrograd, Lenine critique invariablement, d’un point de vue de gauche, la politique du Comité central. Son opposition se développe sur le fond du problème de l’insurrection, mais ne se borne pas là. Lenine estime que le Comité central accorde trop d’attention au Comité exécutif conciliateur, à la Conférence démocratique, en général au remue-ménage parlementaire dans les sommets soviétiques. Il se prononce véhémentement contre les bolcheviks proposant un bureau de coalition au Soviet de Petrograd. Il stigmatise comme " déshonorante " la décision de participer au préparlement. Il est indigné à la publication en fin septembre de la liste des candidats bolcheviks à l’Assemblée constituante : trop d’intellectuels, trop peu d’ouvriers. " Combler l’Assemblée constituante avec des orateurs et des littérateurs, c’est marcher dans les sentiers battus de l’opportunisme et du chauvinisme. Cela est indigne de la III° Internationale. " En outre, parmi les candidats, il y a trop de nouveaux membres du parti non éprouvés dans la lutte ! Lenine estime nécessaire de faire une réserve : " Il va de soi que... personne ne contesterait, par exemple, une candidature comme celle de L. D. Trotsky, car, en premier lieu, Trotsky, dès son arrivée, a occupé une position internationaliste ; en second lieu, il a lutté dans l’organisation inter-districts pour la fusion ; en troisième lieu, pendant les dures Journées de Juillet, il s’est montré à la hauteur de la tâche et dévoué aux partisans du parti du prolétariat révolutionnaire. Il est clair que l’on ne peut en dire autant d’une multitude de membres du parti inscrits d’hier... "

Il peut sembler que les Journées d’Avril sont revenues : Lenine est de nouveau en opposition avec le Comité central. Les questions se posent autrement, mais l’esprit général de son opposition est le même : le Comité central est trop passif, cède trop à l’opinion publique des sphères intellectuelles, est trop conciliant à l’égard des conciliateurs ; et, surtout, considère avec trop d’indifférence, en fataliste, non en bolchevik, le problème de l’insurrection armée.

De la parole il est temps de venir aux actes : " Notre parti, maintenant, à la Conférence démocratique, a de fait son Congrès, et ce Congrès doit résoudre (qu’il le veuille ou non) le sort de la révolution. " On ne peut concevoir qu’une seule solution : l’insurrection armée. Dans cette première lettre sur le soulèvement, Lenine fait encore une réserve : " La question se pose non au sujet du " jour " du soulèvement, mais au sujet du " moment " dans le sens étroit du mot. Cela ne sera décidé que par la voix de tous ceux qui sont en contact avec les ouvriers et les soldats, avec les masses. " Mais déjà, deux ou trois jours après (les lettres de ce temps ne sont d’ordinaire point datées : non par oubli, mais pour des raisons conspiratives), Lenine, sous l’évidente impression de la décomposition de la Conférence démocratique, insiste sur le passage immédiat à l’action et formule aussitôt un plan pratique. " Nous devons à la Conférence resserrer tout de suite la fraction des bolcheviks, sans rechercher le nombre... Nous devons rédiger une brève déclaration des bolcheviks... Nous devons diriger toute notre fraction vers les usines et les casernes. Nous devons, en même temps, sans perdre une minute, organiser l’Etat-major des détachements insurgés, répartir les forces, faire avancer les régiments fidèles vers les points les plus importants, cerner l’Alexandrinka [le théâtre où siégeait la Conférence démocratique], occuper la Pétropauline, arrêter l’Etat-major général et le gouvernement, envoyer aux junkers et à la division sauvage des détachements capables de périr, mais d’empêcher l’ennemi d’avancer vers les centres de la ville. Nous devons mobiliser les ouvriers armés, les appeler à une dernière bataille acharnée, occuper immédiatement les télégraphes et les téléphones, installer notre Etat-major d’insurrection au Central téléphonique, relier avec lui par fil toutes les usines, tous les régiments, tous les points de lutte armée, etc. " La question de la date n’est plus posée en dépendance de " la voix commune de ceux qui ont contact avec les masses ". Lenine propose d’agir immédiatement : sortir avec un ultimatum du théâtre Alexandra pour y revenir à la tête des masses armées. Le coup d’assommade doit être dirigé non seulement contre le gouvernement, mais aussi, simultanément, contre l’organe suprême des conciliateurs.

" ... Lenine, qui, dans des lettres privées, réclamait l’arrestation de la Conférence démocratique, - ainsi le dénonce Soukhanov - proposait dans la presse, comme nous le savons, un " compromis " : que tout le pouvoir soit pris par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires et, là, on verra ce que dira le Congrès des soviets... La même idée était obstinément préconisée par Trotsky à la Conférence démocratique et autour d’elle. " Soukhanov voit un double jeu là où il n’y en avait pas l’ombre. Lenine proposait aux conciliateurs un compromis immédiatement après la victoire remportée sur Kornilov, dans les premiers jours de septembre. Haussant les épaules, les conciliateurs le laissèrent tomber. La Conférence démocratique fut transformée par eux en un camouflage d’une nouvelle coalition des cadets entre les bolcheviks. La possibilité d’un accord disparaissait par là même définitivement. La question du pouvoir ne pouvait être désormais résolue que par une lutte ouverte. Soukhanov confond deux phases dont la première en date devançait l’autre de quinze jours et la conditionnait au point de vue politique.

Mais, si l’insurrection procédait irrésistiblement de la nouvelle coalition, Lenine, par la vivacité de son tournant, prit à l’improviste même les sommets de son propre parti. Grouper d’après sa lettre la fraction bolcheviste à la Conférence, même " sans rechercher le nombre ", était évidemment impossible. L’état d’esprit de la fraction était tel que, par soixante-dix voix contre cinquante, elle repoussa le boycottage du préparlement, c’est-à-dire le premier pas vers l’insurrection. Dans le Comité central même, le plan de Lenine ne trouva aucun soutien. Quatre ans plus tard, dans une soirée consacrée à des souvenirs, Boukharine, avec les exagérations et les mots d’esprit qui le caractérisent, raconta d’une façon assez juste au fond cet épisode : " La lettre (de Lenine) était écrite avec une extrême violence et nous menaçait de toutes sortes de châtiments (?). Nous en fûmes estomaqués. Personne encore n’avait posé la question si violemment... Tous étaient dans le doute d’abord. Après, s’étant consultés, on décida. Ce fut peut-être le seul cas dans l’histoire de notre parti où le Comité central résolut à l’unanimité de brûler la lettre de Lenine... Nous pensions bien que sans aucun doute, à Piter et à Moscou, nous réussirions à prendre le pouvoir en main, mais nous estimions qu’en province nous ne pourrions pas encore tenir, qu’ayant pris le pouvoir et ayant expulsé les membres de la Conférence démocratique, nous ne pourrions plus nous consolider dans le reste de la Russie. "

Provoquée par certaines considérations conspiratives, l’incinération de plusieurs copies de la lettre dangereuse fut décidée réellement non à l’unanimité, mais par six voix contre quatre, avec six abstentions. Un exemplaire fut par bonheur conservé pour l’histoire. Mais ce qui est vrai dans le récit de Boukharine, c’est que tous les membres du Comité central, quoique pour des motifs divers, repoussèrent la proposition : les uns s’opposaient à l’insurrection en général, les autres estimaient que le moment où se tenait la Conférence était le moins favorable de tous ; la tierce partie hésitait simplement et restait dans l’expectative. Ayant rencontré une résistance directe, Lenine entre dans une sorte de conjuration avec Smilga, qui se trouve aussi en Finlande et qui, en qualité de président du Comité régional des soviets, a dans les mains pour le moment une autorité réelle considérable. Smilga se trouvait en 1917 à l’extrême flanc gauche du parti et, déjà en juillet, était enclin à pousser la lutte jusqu’à son dénouement : dans les tournants de la politique, Lenine trouvait toujours sur qui s’appuyer. Le 27 septembre, Lenine écrit à Smilga une longue lettre : " ... Que faisons-nous ? Nous adoptons seulement des motions ? Nous perdons du temps, nous fixons " des dates " (le 20 octobre - le Congrès des soviets, - n’est-il pas ridicule de différer ainsi ? N’est-il pas ridicule de compter là-dessus ?) Les bolcheviks ne poursuivent pas un travail systématique pour préparer leurs forces militaires en vue de renverser Kérensky... Il faut faire de l’agitation dans le parti pour que l’on envisage sérieusement l’insurrection armée... Ensuite, au sujet de votre rôle... créer un Comité clandestin, formé des militaires les plus sûrs, examiner avec eux la situation sous tous ses aspects, recueillir (et vérifier par vous-mêmes) les renseignements les plus précis sur la composition et l’emplacement des troupes sous Piter et dans Piter, sur les transports de troupes finlandaises vers Piter, sur le mouvement de la flotte, etc. " Lenine réclame " une propagande systématique parmi les Cosaques qui se trouvent ici, en Finlande... Il faut compulser toutes les informations sur les cantonnements de Cosaques et organiser l’envoi chez eux de détachements d’agitateurs choisis parmi les meilleures forces des matelots et des soldats de Finlande ". Enfin : " Pour préparer convenablement les esprits, il faut immédiatement mettre en circulation ce mot d’ordre : le pouvoir doit immédiatement passer entre les mains du Soviet de Petrograd qui le transmettra au Congrès des soviets. Car à quoi bon tolérer encore trois semaines de guerre et de préparatifs korniloviens de Kérensky ? "

Nous avons devant nous un nouveau plan d’insurrection : " un comité clandestin des principaux militaires " à Helsingfors, comme Etat-major de combat ; les troupes russes cantonnées en Finlande comme forces de combat : " la seule ressource que nous pouvons avoir, semble-t-il, complètement en main, et qui joue un rôle militaire sérieux, ce sont les troupes de Finlande et la flotte de la Baltique. " Lenine compte ainsi porter au gouvernement le coup le plus dur du dehors de Petrograd. En même temps est indispensable " une préparation convenable des esprits ", pour que le renversement du gouvernement par les forces armées de la Finlande ne tombe pas comme de l’imprévu sur le Soviet de Petrograd : celui-ci, jusqu’au Congrès des soviets, devra se montrer l’héritier du pouvoir.

La nouvelle esquisse de plan, de même que la précédente, n’eut point d’application. Mais elle ne resta pas inutilisée. L’agitation dans les divisions cosaques donna bientôt des résultats : nous l’avons entendu dire par Dybenko. L’appel fait à la participation des marins de la Baltique pour porter le coup principal au gouvernement entra également dans le plan qui fut adopté plus tard. Mais l’essentiel n’est pas là : une question devenue grave au dernier degré, Lenine ne permettait à personne de l’éluder et de louvoyer. Ce qui se trouvait inopportun comme proposition directe de tactique devenait rationnel comme vérification des états d’esprit dans le Comité central, comme un soutien des résolus devant les hésitants, comme une impulsion supplémentaire vers la gauche.

Par tous les moyens dont il pouvait disposer dans l’isolement de sa retraite clandestine, Lenine s’efforçait de contraindre les cadres du parti à sentir la gravité de la situation et la force de la pression des masses. Il faisait venir dans son refuge divers bolcheviks, les soumettait à des interrogatoires passionnés, contrôlait les paroles et les actes des dirigeants, expédiait par des voies détournées ses mots d’ordre au parti, en bas, en profondeur, pour placer le Comité central devant la nécessité d’agir et d’aller jusqu’au bout.

Un jour après avoir écrit sa lettre à Smilga, Lenine rédige déjà le document cité plus haut, La Crise est mûre, le terminant par une sorte de déclaration de guerre au Comité central. " Il faut... reconnaître la vérité : chez nous, dans le Comité central et dans les sommets du parti, il existe une tendance ou une opinion préconisant d’attendre le Congrès des soviets, s’opposant à la prise immédiate du pouvoir, à l’insurrection immédiate. " Cette tendance doit être surmontée coûte que coûte. " Remporter d’abord la victoire sur Kérensky, ensuite convoquer le Congrès. " Perdre du temps à attendre le Congrès des soviets, c’est " une complète idiotie ou une entière trahison... ". Jusqu’au Congrès, fixé pour le 20, il reste plus de vingt jours : " Les semaines et même les jours décident maintenant de tout. " Différer le dénouement, c’est renoncer lâchement à l’insurrection, car, pendant le Congrès, la prise du pouvoir deviendra impossible : " On amènera des Cosaques au jour " fixé " d’une façon nigaude pour l’insurrection. " Le seul ton de la lettre montre déjà combien semble à Lenine fatale la politique de temporisateurs des dirigeants de Petrograd. Mais il ne se borne pas, cette fois, à une critique acharnée et, à titre de protestation, il démissionne du Comité central. Motifs : le Comité central n’a pas répondu dés le début de la Conférence à ses sommation concernant la prise du pouvoir ; la rédaction de l’organe du parti (Staline) imprime ses articles avec des retards intentionnels, en y biffant certaines indications sur " des fautes des bolcheviks aussi criantes que celle tout à fait honteuse de participer au préparlement ", etc. Lenine n’estime pas possible de couvrir cette politique devant le parti. " Je suis obligé de demander à sortir du Comité central, ce que je fais, et de garder pour moi la liberté d’agitation à la base du parti et au Congrès du parti. "

D’après les documents, l’on ne voit point comment, dans la suite, cette affaire fut réglée formellement. En tout cas, Lenine ne sortit pas du Comité central. En donnant sa démission qui, chez lui, ne pouvait être nullement le résultat d’une minute d’irritation, Lenine gardait évidemment par devers lui la possibilité de se dégager, en cas de besoin, de la discipline intérieure du Comité central : il n’avait pas à douter que, de même qu’en avril, un appel direct à la base lui garantirait la victoire. Mais le chemin d’une révolte ouverte contre le Comité central supposait la préparation d’un Congrès extraordinaire, et, par suite, exigeait du temps ; or, c’était précisément le temps qui manquait. Gardant en réserve sa lettre de démission, mais ne sortant pas entièrement des limites de la légalité du parti, Lenine continue avec une liberté dé plus grande à développer l’offensive sur les lignes d’opérations à l’intérieur. Non seulement ses lettres au Comité central sont expédiées par lui aux Comités de Petrograd et de Moscou, mais il prend des mesures pour que des copies parviennent aux militants les plus sûrs des quartiers. Au début d’octobre, passant déjà par-dessus la tête du Comité central, Lenine écrit directement aux Comités de Petrograd et de Moscou : " Les bolcheviks n’ont pas le droit d’attendre le Congrès des soviets, ils doivent prendre le pouvoir tout de suite... Tarder est un crime. Attendre le Congrès des soviets, c’est un jeu puéril pour la formalité, c’est un jeu infâme de formalisme, c’est trahir la révolution. " Du point de vue des rapports hiérarchiques, les actes de Lenine n’étaient pas tout à fait irréprochables. Mais il s’agissait de quelque chose de plus grand que des considérations de discipline formelle.

Un des membres du Comité du district de Vyborg, Svechnikov, dit dans ses Souvenirs : " Et Illitch dans sa retraite écrivait et écrivait infatigablement, et Nadejda Konstantinovna (Kroupskaïa) nous lisait très souvent des manuscrits au Comité... Les paroles enflammées du chef ajoutaient à notre force... Je me rappelle comme si c’était d’hier Nadejda Konstantinovna penchée, dans une des salles de la direction du district où travaillaient les dactylos, comparant soigneusement la reproduction avec l’original et, tout à côté d’elle, " Diadia " et " Génia " demandant à avoir une copie. " Diadia (l’oncle) et Génia (Eugènie), c’étaient, dans la conspiration, les noms de guerre de deux dirigeants. " Il n’y a pas longtemps - raconte un militant du district, Naoumov - nous avons reçu d’Illitch une lettre à transmettre au Comité central... Nous avons lu la lettre et on a fait " Oh ! " Il se trouve que Lenine pose depuis longtemps devant le Comité central la question de l’insurrection. Nous avons protesté, nous avons commencé à faire pression sur le centre. " C’était précisément ce qu’il fallait. Dans les premiers jours d’octobre, Lenine invite la Conférence du parti à Petrograd à dire fermement son mot en faveur de l’insurrection. Sur son initiative, la Conférence " prie instamment le Comité central de prendre toutes mesures pour la direction de l’inévitable soulèvement des ouvriers, des soldats et des paysans ". Dans cette seule phrase, il y a deux camouflages, l’un juridique, l’autre diplomatique : sur la direction d’un " soulèvement inévitable ", au lieu d’une préparation directe de l’insurrection, cela est dit pour ne point donner trop d’atouts au Parquet ; la Conférence " prie le Comité central ", elle n’exige pas et ne proteste point - c’est un évident tribut au prestige de la plus haute institution du parti. Mais, dans une autre résolution, également, rédigée par Lenine, il est dit avec une plus grande franchise : "... Aux sommets du parti, on remarque des fluctuations, comme une crainte de lutter pour la prise du pouvoir, un penchant à substituer à cette lutte des résolutions, des protestations et des congrès. " C’est déjà dresser presque ouvertement le parti contre le Comité central. Lenine ne se résolvait pas à la légère à faire de tels pas. Mais il s’agissait du sort de la révolution et toutes autres considérations passaient à l’arrière-plan.

Le 8 octobre, Lenine s’adresse aux délégués bolchevistes du prochain Congrès régional du Nord : " On ne peut attendre le Congrès panrusse des soviets, que le Comité exécutif central est capable de différer jusqu’à novembre, on ne peut surseoir, tout en permettant à Kérensky d’amener encore des troupes korniloviennes. " Le Congrès régional, où sont représentés la Finlande, la flotte et Reval, doit prendre l’initiative " d’un mouvement immédiat sur Piter ". L’appel direct à une insurrection immédiate est adressé cette fois-ci aux représentants de dizaines de soviets. L’appel vient de Lenine en personne : il n’y a pas de décisions du parti, la plus haute instance du parti ne s’est pas encore prononcée.

Il fallait avoir une très grande confiance à l’égard du prolétariat, du parti, mais une très sérieuse méfiance vis-à-vis du Comité Central pour soulever, indépendamment de celui-ci, sous une responsabilité personnelle, du fond d’une retraite, au moyen de petites feuilles de papier à lettres couvertes d’une fine écriture, l’agitation pour l’insurrection armée. Comment donc put-il se faire que Lenine, que nous avons vu isolé aux sommets de son propre parti au début d’avril, semblât se trouver de nouveau isolé dans le même milieu en septembre et au commencement d’octobre ? Cela ne peut être compris si l’on ajoute foi à la légende stupide qui représente l’histoire du bolchevisme comme l’émanation pure et simple d’une idée révolutionnaire. En réalité, le bolchevisme s’est développé dans un milieu social déterminé, dont il a éprouvé les réactions diverses, parmi lesquelles l’influence d’un encerclement petit-bourgeois et d’un Etat de culture arriéré. A chaque nouvelle situation, le parti ne s’adaptait que par une crise intérieure.

Pour que la lutte aiguë, qui précéda Octobre, dans les sommets du bolchevisme, se présente à nous sous son véritable jour, il faut encore jeter un regard en arrière sur les processus dans le parti dont il a été question dans le premier tome du présent ouvrage. Cela est d’autant plus indispensable que, juste en ce moment, la fraction de Staline fait des efforts inouïs, même à l’échelle internationale, pour effacer de l’histoire tout souvenir de ce qui a été effectivement préparé et accompli par l’insurrection d’Octobre.

Durant les années qui précédèrent la guerre, les bolcheviks se donnaient le titre, dans la presse légale, de " démocrates conséquents ". Ce pseudonyme n’avait pas été choisi par hasard. Le bolchevisme, et lui seulement, avait la hardiesse de pousser jusqu’au bout les mots d’ordre de la démocratie révolutionnaire. Mais, dans la prognose de la révolution, il ne les dépassait pas. Or, la guerre, ayant lié indissolublement la démocratie bourgeoise avec l’impérialisme, montra définitivement que le programme de la " démocratie conséquente " ne pouvait être rempli autrement que par une révolution prolétarienne. Celui des bolcheviks qui n’avait pas trouvé cette explication dans la guerre devait être pris fatalement à l’improviste par la révolution et transformé en un compagnon de route à la gauche de la démocratie bourgeoise.

Or, une étude scrupuleuse des documents qui caractérisent la vie du parti pendant la guerre et au commencement de la révolution, malgré leurs lacunes extrêmes et non forfuites, et, à partir de 1923, malgré l’accroissement de l’esprit tendancieux, montre de plus en plus l’énorme glissement idéologique opéré par la couche supérieure des bolcheviks pendant la guerre, quand la vie régulière du parti avait, en fait, cessé. La cause du glissement est double : rupture avec les masses, rupture avec l’émigration, c’est-à-dire, avant tout, avec Lenine, et comme résultat : s’empêtrer dans l’isolement et le provincialisme.

Pas un des vieux bolcheviks en Russie, chacun livré à lui-même, n’a rédigé pendant toute la guerre un seul document qui pourrait être considéré au moins comme un jalon dans la voie de la II° Internationale à la III°. " Les questions de la paix, de la nature de la révolution montante, le rôle du parti dans le futur gouvernement provisoire, etc. - écrivait, il y a quelques années, un des vieux membres du parti, Antonov-Saratovsky - se dessinaient devant nous d’une façon assez confuse ou bien n’entraient nullement dans le champ de nos réflexions. " Jusqu’à présent on n’a point publié en Russie un seul ouvrage, une seule page de carnet, une seule lettre où Staline, Molotov ou autres dirigeants actuels auraient formulé, même en passant, même à la dérobée, leurs opinions sur les perspectives de guerre et de révolution. Cela ne signifie pas, bien entendu, que " les vieux bolcheviks " n’ont rien écrit sur ces questions-là pendant les armées de guerre, d’effondrement de la social-démocratie et de préparation de la révolution russe ; les événements historiques exigeaient trop impérieusement une réponse, et la prison comme la déportation donnaient des loisirs suffisants pour les réflexions et la correspondance. Mais, dans tout ce qui a été écrit sur ces thèmes, il ne s’est rien trouvé que l’on puisse interpréter, même abusivement, comme une avance vers les idées de la Révolution d’octobre. Il suffit de mentionner que l’Institut d’Histoire du parti est privé de la possibilité d’imprimer même une seule ligne sortie de la plume de Staline entre 1914 et 1917, et est obligé de dissimuler soigneusement les plus importants documents qui concernent mars 1917. Dans les biographies politiques officielles de la majorité de la couche actuellement dirigeante, les années de guerre sont marquées comme une page blanche. Telle est la vérité toute simple.

Un des tout nouveaux jeunes historiens, Baïevsky, qui avait été spécialement chargé de démontrer comment les sommets du parti se développaient pendant la guerre dans le sens de la révolution prolétarienne, malgré la souplesse de conscience scientifique qu’il a manifestée, n’a rien pu tirer des matériaux, sauf cette maigre déclaration : " On ne peut suivre le déroulement de ce processus, mais certains documents et souvenirs prouvent indubitablement que la pensée du parti menait souterrainement des recherches dans la direction des thèses d’avril de Lenine. " Comme s’il s’agissait de recherches souterraines et non d’appréciations scientifiques et de prognoses politiques !

La Pravda de Petrograd essaya, au début de la révolution, de prendre une position internationaliste, à vrai dire extrêmement contradictoire, car elle ne sortait pas des cadres de la démocratie bourgeoise. Les bolcheviks autorisés qui rentraient de la déportation donnèrent aussitôt à l’organe central une direction démocratico-patriotique. Kalinine, pour repousser les accusations d’opportunisme dont il était l’objet, rappela, le 30 mai, qu’il fallait " prendre exemple sur la Pravda. Au début, la Pravda menait une certaine politique. Staline, Mouranov, Kamenev sont arrivés et ils ont tourné le gouvernail de la Pravda dans un autre sens ".

" Il faut le dire nettement - écrivait, voici quelques années, Molotov – le parti n’avait pas les vues claires et la décision qu’exigeait le moment révolutionnaire... L’agitation, comme tout le travail révolutionnaire du parti dans l’ensemble, n’avait point de base solide, car la pensée n’était pas encore parvenue à d’audacieuses déductions sur la nécessité d’une lutte directe pour le socialisme et la révolution socialiste. " " Le revirement ne commença qu’au cours du deuxième mois de la révolution. " " A dater de l’arrivée de Lenine en Russie, en avril 1917 - témoigne Molotov - notre parti se sentit avoir un terrain solide sous les pieds... Jusqu’à ce moment, le parti tâtonnait encore faiblement et sans assurance pour trouver sa route. "

En venir a priori aux idées de la Révolution d’octobre, cela ne se pouvait ni en Sibérie, ni à Moscou, ni même à Petrograd, mais seulement au carrefour des routes historiques mondiales. Les Problèmes de la révolution bourgeoise attardée devaient se rencontrer avec les perspectives du mouvement prolétarien mondial pour qu’il se trouvât possible de formuler, touchant la Russie, un programme de dictature du prolétariat. On avait besoin d’un poste d’observation plus élevé, d’un champ de vue non national mais international, sans parler d’un armement Plus sérieux que celui dont disposaient ceux que l’on appelait les " praticiens russes du parti " . Le renversement de la monarchie ouvrait, à leurs yeux, l’ère d’une Russie républicaine " libre " dans laquelle ils se disposaient, d’après l’exemple des pays occidentaux, à ouvrir la lutte pour le socialisme. Trois vieux bolcheviks, Rykov, Skvortsov et Begman, " sur mandat des social-démocrates de la région de Narim délivrés par la révolution ", télégraphiaient en mars de Tomsk : " Nous saluons la Pravda ressuscitée qui, avec tant de succès, a préparé les cadres révolutionnaires pour la conquête de la liberté politique. Nous exprimons la profonde conviction qu’elle réussira à les grouper autour de son drapeau pour continuer la lutte au nom de la révolution nationale. " De ce télégramme collectif se dégage toute une conception d’ensemble : un abîme la sépare des thèses d’avril de Lenine. L’insurrection de Février avait d’un seul coup transformé la couche dirigeante du parti, avec, à sa tête, Kamenev, Rykov, Staline, en des démocrates de défense nationale, et qui évoluaient vers la droite, dans le sens d’un rapprochement avec les mencheviks. Le futur historien du parti, Iaroslavsky, le futur chef de la Commission centrale de contrôle, Ordjonikidzé, le futur président du Comité exécutif central de l’Ukraine, Petrovsky, publiaient en mars, en étroite alliance avec les mencheviks, à Iakoutsk, une revue, le Social-démocrate, qui se tenait sur la lisière du réformisme patriotique et du libéralisme : dans les années qui suivirent, cette publication fut soigneusement rassemblée pour être livrée à la destruction.

" Il faut reconnaître ouvertement - écrivait Angarsky, homme de ce milieu, quand il était encore permis d’écrire des choses pareilles - qu’un nombre considérable de vieux bolcheviks, jusqu’à la conférence d’avril du parti, sur la question du caractère de la révolution de 1917, s’en tenaient aux vieux points de vue bolchevistes de 1905 et qu’il était assez difficile de renoncer à ces points de vue, de les éliminer. " Il conviendrait d’ajouter que les idées déjà périmées de 1905 cessaient d’être en 1917 " de vieux points de vue bolchevistes ", et devenaient les idées d’un réformisme patriotique.

" Les Thèses d’Avril de Lenine - déclare une publication historique officielle - n’eurent vraiment pas de chance au Comité de Petrograd. En faveur de ces thèses qui faisaient époque, deux voix seulement se prononcèrent, contre treize, avec une abstention. " " Trop hardies semblaient les conclusions de Lenine, même à ses disciples les plus enthousiastes " - écrit Podvoïsky. Les déclarations de Lenine - d’après l’avis du Comité de Petrograd et de l’Organisation militaire - " placèrent.., le parti des bolcheviks dans l’isolement et, par là, bien entendu, aggravèrent la situation du prolétariat et du parti au dernier degré. "

Staline, à la fin de mars, se prononçait pour la défense nationale, pour le soutien conditionnel du gouvernement provisoire, pour le manifeste pacifiste de Soukhanov, pour une fusion avec le parti de Tsérételli. " J’ai partagé cette position erronée - écrivait lui-même, rétrospectivement, Staline, en 1924 - avec d’autres camarades du parti et n’y ai renoncé entièrement qu’au milieu d’avril, en adhérant aux thèses de Lenine. Il fallait une nouvelle orientation. Cette nouvelle orientation a été donnée au parti par Lenine dans ses célèbres thèses d’avril... "

Kalinine, même à la fin d’avril, tenait encore pour un bloc électoral avec les mencheviks. A la Conférence du parti, Lenine disait : " Je m’oppose vivement à Kalinine, car un bloc avec... les chauvins est inconcevable... C’est trahir le socialisme. " L’état d’esprit de Kalinine ne faisait pas exception, même à Petrograd. A la Conférence, l’on disait : " L’ambiance asphyxiante de l’union, sous l’influence de Lenine, commence à se dissiper. "

En province, la résistance aux thèses de Lenine continua beaucoup plus longtemps, dans un certain nombre de régions, presque jusqu’à octobre. D’après le récit d’un ouvrier de Kiev, Sivtsov, " les idées exposées dans les thèses (de Lenine) ne furent pas tout de suite assimilées par toute l’organisation bolcheviste de Kiev. Un certain nombre de camarades, dont G. Piatakov, étaient en désaccord avec les thèses... " Un cheminot de Kharkov, Morgounov, raconte ceci : " Les vieux bolcheviks jouissaient d’une grande influence parmi toute la masse des cheminots... Nombreux étaient parmi les vieux bolcheviks ceux qui n’appartenaient pas à notre fraction... Après la Révolution de Février, certains, par erreur, adhérèrent aux mencheviks, après quoi ils en rirent eux-mêmes, se demandant comment la chose avait bien pu se passer. " Les témoignages de cet ordre et de ce genre ne manquent pas.

Malgré tout cela, une simple mention du réarmement du parti effectué par Lenine en avril est considérée maintenant par l’historiographie officielle comme un sacrilège. Au critère historique les tout derniers historiens ont substitué celui du prestige de l’uniforme du parti. Ils n’ont même pas le droit de citer à ce sujet Staline qui, encore en 1924, était forcé de reconnaître toute la profondeur du revirement d’avril. " Il fallut les fameuses thèses d’avril de Lenine pour que le parti pût d’emblée s’engager dans une nouvelle route. " " Nouvelle orientation " et " nouvelle route ", c’est là le réarmement du parti. Mais déjà, six ans plus tard, Iaroslavsky, ayant rappelé, en qualité d’historien, que Staline, au début de la révolution, avait pris " une position erronée dans les questions essentielles ", fut traqué farouchement de tous côtés. L’idole du prestige est, de tous les monstres, le plus dévorant ! La tradition révolutionnaire du parti, la pression des ouvriers de la base, la critique de Lenine au sommet, forcèrent la couche supérieure du parti, dans le courant d’avril-mai, d’après les propres termes de Staline, " à s’engager dans une nouvelle voie ", Mais il faudrait ignorer totalement la psychologie politique pour admettre qu’un simple vote d’adhésion aux thèses de Lenine signifiait une renonciation effective et complète à " la position erronée sur les questions essentielles ". En réalité, les points de vue vulgairement démocratiques qui s’étaient organiquement renforcés pendant les années de guerre, bien qu’ils s’adaptassent à un nouveau programme, restaient en sourde opposition avec lui.

Le 6 août, Kamenev, malgré la résolution de la Conférence d’avril des bolcheviks, se prononce au Comité exécutif pour la participation à la conférence des social-patriotes qui se prépare à Stockholm. Dans l’organe central du parti, la déclaration de Kamenev ne trouve aucune riposte. Lenine écrit un article foudroyant qui ne paraît, cependant, que dix jours après le discours de Kamenev. Il fallut la pression énergique de Lenine lui-même, et d’autres membres du Comité central, pour obtenir de la rédaction, à la tête de laquelle se trouvait Staline, l’impression de la protestation.

Des mouvements convulsifs d’indécision se propagèrent dans le Parti après les Journées de Juillet : l’isolement de l’avant-garde prolétarienne effrayait bien des dirigeants, surtout en province. Pendant les journées korniloviennes, ces peureux essayaient de se rapprocher des conciliateurs, ce qui eut pour conséquence un nouveau cri d’avertissement de Lenine.

Le 30 août, Staline, en qualité de rédacteur en chef, imprime sans aucune réserve un article de Zinoviev, Ce qu’il ne faut pas faire, dirigé contre la préparation de l’insurrection- " il faut regarder la vérité en face : à Petrograd nous avons devant nous de nombreuses circonstances qui favorisent l’éclosion d’un soulèvement du type de la Commune de Paris de 1871... " Le 3 septembre, Lenine, dans une autre suite d’idées et sans désigner Zinoviev, mais le frappant par ricochet, écrit : " L’allusion à la Commune est très superficielle et même bête. Car, en premier lieu, les bolcheviks ont tout de même appris quelque chose depuis 1871, ils n’auraient pas laissé une banque hors de leur mainmise, ils n’auraient pas renoncé à une offensive sur Versailles ; et, si les conditions avaient été telles, la Commune même aurait pu vaincre. En outre, la Commune ne pouvait proposer au peuple du premier coup ce que pourront proposer les bolcheviks s’ils détiennent le pouvoir, précisément : la terre aux paysans, l’immédiate proposition de paix. " C’était un avertissement anonyme, mais non équivoque, non seulement à Zinoviev, mais au rédacteur de la Pravda, Staline.

La question du préparlement scinda en deux le Comité central. La décision de la fraction de la Conférence dans le sens de la participation au préparlement fut confirmée par de nombreux comités locaux, sinon par la majorité. Il en fut ainsi, par exemple, à Kiev. " Sur la question de... l’entrée au préparlement - écrit dans ses Souvenirs E. Boch - la majorité du Comité se prononça pour la participation et élut comme son représentant Piatakov. " En de nombreux cas, comme ceux par exemple de Kamenev, de Rykov, de Piatakov et d’autres, on peut discerner une succession d’incertitudes : contre les thèses de Lenine en avril, contre le boycottage du préparlement en septembre, contre le soulèvement en octobre. Par contre, la couche suivante des cadres bolchevistes, plus proche des masses et politiquement plus neuve, adopta facilement le mot d’ordre du boycottage et contraignit à se retourner brusquement les comités, dont le Comité central. Sous l’influence des lettres de Lenine, la Conférence de la ville de Kiev, par exemple, se prononça par une écrasante majorité contre son comité. C’est ainsi que, dans presque tous les durs tournants politiques, Lenine s’appuyait sur les couches inférieures de l’appareil contre les plus hautes, ou bien sur la masse du parti contre l’appareil dans son ensemble.

Les hésitations qui précédèrent Octobre étaient, dans ces conditions, le moins faites pour prendre Lenine à l’improviste. Il se trouva d’avance prémuni d’une perspicace défiance, il veilla aux symptômes alarmants, il partit des pires présomptions et considéra comme opportun de faire pression encore une fois plutôt que de montrer de l’indulgence.

Sans aucun doute, c’est sur l’inspiration de Lenine que le Bureau régional de Moscou adopta, à la fin de septembre, une résolution sévère contre le Comité central, l’accusant d’irrésolution, d’hésitations, d’introduction du confusionnisme dans les rangs du parti et exigeant qu’il " prît une ligne claire et déterminée vers l’insurrection ". Au nom du Bureau de Moscou, Lomov communiquait, le 3 octobre, cette décision au Comité central. Dans le procès-verbal, on lit ceci : " Il a été décidé de ne pas ouvrir de débats sur le rapport. " Le Comité central continuait encore à éluder la question : que faire ? Mais la pression de Lenine par l’intermédiaire de Moscou ne resta pas sans effet : deux jours après, le Comité central décida de quitter le préparlement. Que cette démarche fût une entrée dans la voie de l’insurrection, c’était clair pour les ennemis et les adversaires. " Trotsky, en faisant évacuer par son armée le préparlement - écrit Soukhmov - s’orientait nettement dans le sens d’une insurrection violente. " Le rapport au Soviet de Petrograd, sur la sortie du préparlement s’achevait par le cri : " Vive la lutte directe et ouverte pour le pouvoir révolutionnaire dans le pays ! " C’était le 9 octobre.

Le lendemain eut lieu, sur la demande de Lenine, la fameuse séance du Comité central, où la question de l’insurrection fut posée dans toute son acuité. De l’issue de cette séance Lenine faisait dépendre sa politique intérieure : par le Comité central ou bien contre lui. " O nouvelles facéties de la joyeuse muse de l’Histoire ! - écrit Soukhanov. Cette séance décisive des hauts dirigeants eut lieu chez moi, dans mon logement, toujours dans la même rue Karpovka (32, logement 31). Mais tout cela se passait à mon insu. " La femme du menchevik Soukhanov était bolcheviste. " Cette fois-là, des mesures particulières furent prises pour me faire passer la nuit ailleurs : pour le moins, ma femme se renseigna exactement sur mes intentions et me donna un conseil amical et désintéressé, celui de ne pas me donner trop de fatigue après un long voyage. En tout cas, la haute assemblée était complètement garantie contre une incursion de mon côté. " La réunion se trouva, chose beaucoup plus importante, garantie contre une incursion de la police de Kérensky.

Sur vingt et un membres du Comité central, douze étaient présents. Lenine arriva coiffé d’une perruque, portant lunettes et rasé. La séance dura environ dix heures sans interruption, jusqu’à la nuit profonde. Pendant une suspension, l’on but du thé avec du pain et du saucisson pour reprendre des forces. Et l’on avait besoin d’en prendre : il s’agissait de se saisir du pouvoir dans l’ancien Empire des tsars. Comme toujours, la séance commença par un rapport sur l’organisation de Sverdlov. Cette fois, les informations qu’il donna étaient consacrées au front et, de toute évidence, préalablement concertées avec Lenine afin de lui donner un appui pour les déductions nécessaires : cela répondait tout à fait aux procédés habituels de Lenine. Les représentants des armées du front Nord faisaient savoir, par l’intermédiaire de Sverdlov, que le commandement contre-révolutionnaire préparait " une affaire louche en ramenant les troupes sur l’arrière ". De Minsk, de l’Etat-major du front Ouest, l’on communiquait que se préparait là une nouvelle aventure kornilovienne. En raison de l’état d’esprit révolutionnaire de la garnison locale, l’Etat-major avait fait cerner la ville par des contingents de Cosaques. " Il se mène des pourparlers d’un caractère douteux entre les Etats-majors et le Grand Quartier Général. " Il est tout à fait possible de mettre la main sur l’Etat-major à Minsk : la garnison locale est prête à désarmer les Cosaques qui l’encerclent. L’on peut également expédier de Minsk un corps d’armée révolutionnaire sur Petrograd. Au front, on est bien disposé pour les bolcheviks, on marchera contre Kérensky. Telle est l’entrée en matière : elle n’est pas suffisamment nette dans toutes ses parties, mais elle a un caractère tout à fait réconfortant.

Lenine passe tout de suite à l’offensive : " Depuis le début de septembre, on observe une sorte d’indifférence à l’égard de l’insurrection. " On allègue un refroidissement et une désillusion des masses. Ce n’est pas étonnant : " les masses sont excédées de paroles et de résolutions ". Il faut prendre la situation dans son ensemble. Les événements, dans les villes, s’accomplissent maintenant sur le fond d’un gigantesque mouvement de paysans. Pour étouffer le soulèvement agraire, le gouvernement aurait besoin de forces colossales. " La situation politique est ainsi toute prête. Il faut parler du côté technique. Tout se ramène à cela. Or, nous, après les partisans de la défense nationale, sommes enclins à considérer la préparation systématique de l’insurrection comme une sorte de péché politique. " Le rapporteur modère évidemment ses termes : il en a trop sur le cœur. " Il faut profiter du Congrès régional des Soviets du Nord et de la proposition de Minsk pour engager une action résolue. " Le Congrès du Nord s’ouvrit le jour même de la séance du Comité central et devait se terminer dans deux ou trois jours. Lenine considérait comme la tâche des tout prochains jours " l’engagement d’une action résolue ", On ne peut attendre. On ne peut différer. Sur le front – nous l’avons entendu de Sverdlov - on prépare un coup d’Etat. Y aura-t-il un congrès des soviets ? On n’en sait rien. Il faut prendre le pouvoir immédiatement, sans attendre aucun congrès. " Intraduisible, inexprimable - écrivait Trotsky quelques années après - resta l’esprit général de ces improvisations opiniâtres et passionnées, pénétrées du désir de transmettre aux objecteurs, aux hésitants, aux incertains, sa pensée, sa volonté, son assurance, son courage... "

Lenine s’attendait à une grande résistance. Mais ses appréhensions se dissipèrent vite. L’unanimité avec laquelle le Comité central avait repoussé en septembre la proposition d’un soulèvement immédiat avait un caractère épisodique : l’aile gauche s’était prononcée contre " l’encerclement du théâtre Alexandra " en tenant compte de la conjoncture ; l’aile droite, pour des motifs de stratégie générale qui, pourtant, n’avaient pas encore été médités à fond jusqu’à ce moment. Durant les trois semaines écoulées, le Comité central avait considérablement évolué vers la gauche. Dix voix contre deux se prononcèrent pour l’insurrection. C’était une sérieuse Victoire ! Peu après l’insurrection, à une nouvelle étape de la lutte à l’intérieur du parti, Lenine rappela, au cours de débats au Comité de Petrograd, comment, en séance du Comité central, il " avait eu peur de l’opportunisme de la part des internationalistes unificateurs, mais cela s’était dissipé ; dans notre parti, certains membres (du Comité central) n’ont pas été d’accord- cela m’a beaucoup chagriné ". Parmi les " internationalistes ", exception faite de Trotsky, que Lenine ne pouvait guère avoir en vue, le "Comité central se composait de : Ioffe, futur ambassadeur à Berlin ; Ouritsky, futur chef de la Tcheka à Petrograd ; et Sokolnikov, le futur créateur du tchervonetz : tous trois se rangèrent du côté de Lenine. Comme adversaires, se prononçaient deux vieux bolcheviks qui, par leur action passée, avaient été les plus proches de Lenine : Zinoviev et Kamenev. C’est d’eux qu’il s’agit quand Lénine dit : " Cela m’a extrêmement chagriné. " La séance du 10 consista presque entièrement en une polémique passionnée avec Zinoviev et Kamenev : Lenine menait l’offensive, les autres venaient à lui successivement.

La résolution rédigée en hâte par Lenine, avec un petit bout de crayon sur une feuille de papier quadrillé d’écolier, était d’une architecture très imparfaite, mais en revanche donnait un solide appui pour le courant dans le sens de l’insurrection. " Le Comité central reconnaît que, de même que la situation internationale de la révolution russe (le soulèvement de la flotte en Allemagne comme extrême manifestation de l’accroissement dans toute l’Europe de la révolution socialiste mondiale, ensuite la menace de paix des impérialistes dans le but d’étouffer la révolution en Russie), ainsi la situation militaire (indiscutable décision de la bourgeoisie russe, de Kérensky et cie de livrer Piter aux Allemands) - tout cela en liaison avec le soulèvement paysan et avec le revirement de la confiance populaire vers notre parti (élections à Moscou), enfin l’évidente préparation d’une deuxième aventure kornilovienne (évacuation des troupes de Piter, expédition à Piter de Cosaques, encerclement de Minsk par des Cosaques, etc.) - tout cela met à l’ordre du jour l’insurrection armée. Reconnaissant ainsi que l’insurrection armée est inévitable, et qu’elle est complètement mûre, le Comité central invite toutes les organisations du parti à se guider là-dessus, à discuter et à résoudre de ce point de vue toutes les questions pratiques (Coupés des Soviets de la région du Nord, évacuation des troupes de Piter, mouvements des troupes de Moscou et de Minsk, etc.).

Ce qui est remarquable, tant pour l’appréciation du moment que pour la caractéristique de l’auteur, c’est l’ordre même des conditions de l’insurrection : en premier lieu, la révolution mondiale mûrit ; l’insurrection en Russie n’est considérée que comme un anneau de la chaîne générale. C’est l’invariable position de départ de Lenine, ce sont ses grandes prémisses : il ne pouvait faire autrement. La tâche de l’insurrection est posée directement comme celle du parti : la question difficile d’un accord avec les Soviets sur la préparation du soulèvement n’est pas abordée pour le moment. Pas un mot pour évoquer le Congrès panrusse des soviets. En qualité de points d’appui pour l’insurrection, au Congrès régional du Nord et " au mouvement des troupes de Moscou et de Minsk ", sont ajoutés, sur les instances de Trotsky, les mots : " l’évacuation des troupes de Piter ". C’était la seule allusion au plan d’insurrection qui s’imposait dans la capitale par la marche même des événements. Personne ne proposa d’amendement du point de vue tactique à la résolution qui déterminait le point de départ stratégique de l’insurrection contre Zinoviev et Kamenev, lesquels niaient la nécessité même du soulèvement. Les tentatives faites plus tard par l’historiographie officieuse pour présenter les choses de telle façon que tous les dirigeants du parti, sauf Zinoviev et Kamenev, se seraient prononcés pour l’insurrection, sont démolies par les faits et les documents. Sans omettre de dire que ceux qui votaient pour l’insurrection étaient fréquemment disposés à la différer jusqu’à une date indéterminée, les adversaires avoués de l’insurrection, Zinoviev et Kamenev, n’étaient pas isolés, même au sein du Comité central : leur point de vue était entièrement partagé par Rykov et Noguine, absents de la séance du 10, et Milioutine leur était proche. " Aux sommets du parti, l’on observe des fluctuations, une sorte de peur de la lutte pour le pouvoir " - tel est le témoignage de Lenine lui-même. D’après Antonov-Saratovsky, Milioutine, qui arriva après le 10 à Saratov, " parlait d’une lettre d’Illitch exigeant " qu’on s’y mette ", parlant des tergiversations du Comité central, de " l’échec " primitif de la proposition de Lenine, de son indignation, et, enfin, de ceci que tout s’orientait vers l’insurrection ". Le bolchevik Sadovsky écrivit plus tard au sujet " d’un certain manque d’assurance et de détermination qui régnait en ce temps-là. Même au sein de notre Comité central, en cette période, il y avait, comme on sait, des frictions, des conflits, on se demandait comment commencer et s’il fallait commencer ".

Sadovsky lui-même était, en cette période, un des dirigeants de la Section militaire du Soviet et de l’Organisation militaire des bolcheviks. Mais, précisément, les membres de l’Organisation militaire, comme on le voit par un certain nombre de Mémoires, considéraient avec une extrême prévention en octobre l’idée d’une insurrection : le caractère spécifique de l’Organisation inclinait les dirigeants à sous-estimer les conditions politiques et à surestimer les conditions techniques. Le 16 octobre, Krylenko disait dans un rapport : " La majorité du Bureau (de l’Organisation militaire) estime qu’il ne faut pas pousser pratiquement la question trop à fond, mais la minorité pense que l’on peut prendre sur soi l’initiative. " Le 18, un autre membre éminent de l’Organisation militaire, Lachevitch, disait : " Ne faut-il pas prendre le pouvoir tout de suite ? J’estime qu’il ne faut pas forcer les événements... Rien ne garantit que nous puissions garder le pouvoir... Le plan stratégique proposé par Lenine cloche des quatre pieds. " Antonov-Ovséenko raconte l’entrevue des principaux militants de l’Organisation militaire avec Lenine : " Podvoïsky exprimait des doutes, Nevsky tantôt le soutenait, tantôt cédait au ton assuré d’Illitch : j’exposais la situation en Finlande... L’assurance et la fermeté d’Illitch ont une action fortifiante sur moi et encouragent Nevsky, mais Podvoïsky s’obstine dans ses doutes. " Il ne faut point perdre de vue que, dans tous les Souvenirs de cette sorte, les doutes sont dessinés en couleurs d’aquarelle, les assurances avec de fortes touches de couleurs à l’huile.

Contre l’insurrection se prononça résolument Tchoudnovsky. Sceptique, Manouilsky répétait, en manière d’avertissement, que " le front n’était pas avec nous ". Contre le soulèvement s’élevait Tornsky. Volodarsky soutenait Zinoviev et Kamenev. Les adversaires de l’insurrection étaient loin de se prononcer tous ouvertement. En séance du Comité de Petrograd, le 15, Kalinine disait : " La résolution du Comité central est une des meilleures qu’il ait jamais adoptées... Nous sommes pratiquement arrivés à l’insurrection armée. Mais, quand cela sera-t-il possible ? Peut-être dans un an - l’on n’en sait rien. " Un " accord " de ce genre avec le Comité central des plus caractéristiques pour Kalinine, n’était pourtant point particulier à lui seul. Nombreux furent ceux qui adhérèrent à la résolution pour prendre ainsi des assurances dans leur lutte contre le soulèvement.

A Moscou, c’est dans les cercles dirigeants qu’il y eut le moins d’unanimité. Le Bureau régional soutenait Lenine. Au Comité de Moscou, les fluctuations étaient très considérables, l’opinion prédominante était de différer. Le Comité provincial prenait une attitude indéterminée, et, en outre, au Bureau régional, d’après les termes de Iakovleva, l’on estimait qu’au moment décisif le Comité Provincial pencherait du côté des adversaires du soulèvement. Un militant de Saratov, Lebedev, raconte comment, visitant Moscou, peu de temps avant l’insurrection, il se promenait avec Rykov, et celui-ci, indiquant du doigt les édifices de pierre, les luxueux magasins, l’animation de la rue affairée, se lamentait sur les difficultés de la tâche à accomplir. " Ici, au centre même de Moscou bourgeoise, nous nous sentions effectivement comme des pygmées qui auraient médité de renverser une montagne. "

Dans chaque organisation du parti, dans chacun de ses Comités provinciaux, il y avait des membres dans les mêmes dispositions que celles de Zinoviev et de Kamenev ; en de nombreux Comités, ils constituaient la majorité. Même dans le foyer prolétarien d’lvanovo-Voznessensk, où les bolcheviks dominaient sans partage, les dissensions parmi les hauts dirigeants prirent une extrême acuité. En 1925, alors que les réminiscences s’adaptaient déjà aux besoins du cours nouveau, Kisselev, vieux militant bolchevik, écrivait : " Les éléments ouvriers du parti, sauf quelques exceptions individuelles, suivaient Lenine ; contre Lenine se prononçaient un groupe peu nombreux d’intellectuels du parti et quelques ouvriers isolés. " Dans les discussions publiques, les adversaires de l’insurrection reprenaient des arguments identiques à ceux de Zinoviev et de Kamenev. " Mais, dans les discussions particulières – écrit Kisselev - la polémique prenait des formes plus aiguës et plus franches, et l’on en arrivait à dire que " Lenine était un toqué, qu’il poussait sûrement la classe ouvrière à sa perte, qu’il ne résulterait rien de ce soulèvement armé, que nous serions battus, qu’on écraserait le parti et la classe ouvrière, et que cela ferait reculer la révolution pour do longues années, etc. " Tel était en particulier l’Etat d’esprit de Frounze, personnellement très courageux, mais qui ne se distinguait point par la largeur de ses vues. La victoire même de l’insurrection à Petrograd fut encore loin de briser partout l’inertie de l’expectative et la résistance directe de l’aile droite. Le flottement de la direction faillit amener par la suite l’effondrement de l’insurrection à Moscou. A Kiev, le Comité dirigé par Piatakov, qui menait une politique purement défensive, transmit, en fin de compte, l’initiative et, ensuite, le pouvoir même à la Rada. " L’organisation de notre parti à Voronèje - raconte Vratchev - hésitait extrêmement. Le coup d’Etat, même à Voronèje... fut accompli non par le Comité du parti, mais par son active minorité à la tête de laquelle était Moïsseev. " Dans bon nombre de chefs-lieux de province, les bolcheviks firent bloc en octobre avec les conciliateurs " pour combattre la contre-révolution ", comme si les conciliateur n’étaient pas à ce moment un des plus importants soutiens de celle-ci. Presque partout, il fallait très souvent une impulsion simultanée et d’en haut et d’en bas pour briser les dernières hésitations du Comité local, l’obliger à rompre avec les conciliateurs et à prendre la tète du mouvement. " La fin d’octobre et le commencement de novembre furent véritablement des journées " de trouble profond " dans les milieux de notre parti. Nombreux étaient ceux qui se laissaient rapidement gagner par l’ambiance " - rappelle Chliapnikov, qui paya lui-même un large tribut aux hésitations. Tous ces éléments qui, comme par exemple les bolcheviks de Kharkov, se trouvèrent au début de la révolution dans le camp des mencheviks, et, ensuite, se demandaient avec stupéfaction " comment cela avait bien pu se faire ", ne trouvèrent pas, pendant les Journées d’Octobre, où se mettre en règle générale, hésitèrent, temporisèrent. Avec d’autant plus d’assurance, ils firent état de leurs droits de " vieux bolcheviks " dans la période de la réaction idéologique. Si considérable qu’ait été, en ces dernières années, le travail destiné à dissimuler de tels faits, indépendamment même des archives secrètes, inaccessibles pour l’instant à l’érudit, il subsiste, dans les journaux de ce temps-là, dans les Mémoires, dans les revues historiques, un bon nombre de témoignages prouvant que l’appareil même du parti le plus révolutionnaire opposa, la veille de l’insurrection, une grande force de résistance. Dans la bureaucratie s’installe, inévitablement, l’esprit conservateur. L’appareil ne peut remplir sa fonction révolutionnaire qu’autant qu’il demeure un instrument au service du parti, c’est-à-dire subordonné à une idée et contrôlé par la masse.

La résolution du 10 octobre prit une importance considérable. Elle assura du coup aux véritables partisans de l’insurrection le terrain solide du droit dans le parti. Dans toutes les organisations du parti, dans toutes les cellules, commencèrent à prendre la première place les éléments les plus résolus. Les organisations du parti, à commencer par celles de Petrograd, se ramassèrent, calculèrent leurs forces et leurs ressources, raffermirent leurs liaisons et donnèrent à la campagne pour l’insurrection un caractère plus concentré. Mais la résolution ne mit pas fin aux dissentiments dans le Comité central. Au contraire, elle leur donna forme et les extériorisa. Zinoviev et Kamenev qui récemment, se sentaient, dans une certaine partie des sphères dirigeantes, entourés d’une atmosphère de sympathie, observèrent avec effroi combien rapide était le mouvement vers la gauche. Ils résolurent de ne plus perdre de temps et diffusèrent le lendemain même un long appel aux membres du parti. " Devant l’Histoire, devant le prolétariat international, devant la révolution russe et la classes ouvrière de Russie -écrivaient-ils - nous n’avons pas le droit maintenant de jouer tout l’avenir sur la carte de l’insurrection armée. "

Leur perspective était d’entrer, en qualité de forte opposition du parti, dans l’Assemblée constituante, laquelle " ne pourrait s’appuyer que sur les Soviets dans son travail révolutionnaire ", De là la formule : " L’Assemblée constituante et les Soviets, voilà le type combiné des institutions étatiques vers lequel nous marchons. " L’Assemblée constituante où l’on supposait que les bolcheviks seraient en minorité, et les Soviets où les bolcheviks étaient en majorité, c’est-à-dire l’organe de la bourgeoisie et l’organe du prolétariat, doivent être " combinés " dans le système pacifique de la dualité de pouvoirs. Cela n’avait pas réussi même sous la domination des conciliateurs. Comment donc cela aurait-il pu réussir avec des soviets bolchevisés ? " Ce serait une profonde erreur historique, disaient pour terminer Zinoviev et Kamenev, si l’on posait la question du passage du pouvoir au parti prolétarien de cette façon : ou bien tout de suite, ou jamais. Non. Le parti du prolétariat grandira, son programme s’éclaircira pour des masses de plus en plus étendues. " L’espoir d’une incessante croissance du bolchevisme, indépendamment de la marche réelle des conflits de classe, contredisait irréductiblement le leitmotiv de Lenine à cette époque : " Le succès de la révolution russe et mondiale dépend de deux ou trois jours de lutte. "

Il n’est guère nécessaire d’ajouter que, dans ce dialogue dramatique, c’était Lenine qui avait entièrement raison. Il est impossible de disposer à son gré d’une situation révolutionnaire. Si les bolcheviks n’avaient pas pris le pouvoir en octobre-novembre, ils ne l’auraient vraisemblablement jamais pris. Au lieu d’une ferme direction, les masses auraient trouvé chez les bolcheviks toujours les mêmes divergences fastidieuses entre la parole et l’action et se seraient dissociées du parti qui aurait trompé leurs espérances pendant deux ou trois mois, de même qu’elles s’étaient détachées des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Une partie des travailleurs serait tombée dans l’indifférence, une autre aurait consumé ses forces dans des mouvements convulsifs, dans des explosions anarchiques, dans des escarmouches de partisans, dans la terreur de la vengeance et du désespoir. Reprenant ainsi son souffle, la bourgeoisie en aurait profité pour conclure une paix séparée avec le Hohenzollern et pour écraser les organisations révolutionnaires. La Russie eût été de nouveau insérée dans le cercle des Etats capitalistes, à titre de pays à demi impérialiste, à demi colonial. L’insurrection prolétarienne eût été reportée dans un lointain indéterminé. La vive compréhension de cette perspective inspirait à Lenine son cri d’alarme : " Le succès de la révolution russe et mondiale dépend de deux ou trois jours de lutte. " Mais maintenant, après le 10, la situation dans le parti s’était radicalement modifiée. Lenine n’était déjà plus un " oppositionnel " isolé dont les propositions étaient repoussées par le Comité central. Ce fut l’aile droite qui se trouva isolée. Lenine n’avait plus besoin d’acquérir sa liberté d’agitation au prix de sa démission. La légalité était de son côté. Par contre, Zinoviev et Kamenev, ayant mis en circulation leur document dirigé contre la résolution adoptée par la majorité du Comité central, se trouvèrent avoir violé la discipline. Or, Lenine, dans la lutte, ne laissait pas impunie même la moindre bévue de l’adversaire !

A la séance du 10, l’on élut, sur la proposition de Dzerjinski, un bureau politique de sept personnes : Lenine, Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Staline, Sokolnikov, Boubnov. La nouvelle institution s’avéra cependant tout à fait non viable : Lenine et Zinoviev se cachaient encore ; en outre, Zinoviev continuait à mener la lutte contre l’insurrection, de même que Kamenev. Le Bureau politique constitué en octobre ne se réunit pas une seule fois et on l’oublia bientôt tout simplement, ainsi que d’autres organisations qui avaient été formées ad hoc dans le remous des événements.

Aucun plan pratique d’insurrection, même approximatif, ne fut esquissé à la séance du 10. Mais, sans le mentionner dans la résolution, il fut convenu que l’insurrection devait précéder le Congrès des soviets et commencer si possible le 15 octobre au plus tard. Cette date n’était pas acceptée volontiers de tous : elle était trop rapprochée, évidemment, pour permettre de prendre de l’élan dans Petrograd. Mais insister sur un délai, c’eût été soutenir les droites et brouiller les cartes. Au surplus, il n’est jamais trop tard pour différer ! Ce fait que la date fut primitivement fixée au 15 a été révélé pour la première fois dans les souvenirs de Trotsky sur Lenine en 1924, sept ans après les événements. Cette communication fut bientôt contestée par Staline et la question prit de l’acuité dans la littérature historique russe. Comme on sait, l’insurrection n’eut lieu en réalité que le 25, et par conséquent la date primitivement fixée ne fut pas retenue. L’historiographie des épigones estime que, dans la politique du Comité central, il ne pouvait y avoir ni erreurs, ni même retardements. " Il résulterait - écrit à ce propos Staline - que le Comité central aurait fixé pour l’insurrection la date du 15 octobre et qu’ensuite il aurait lui-même enfreint (!) cette décision, en reportant le soulèvement au 25 octobre. Est-ce vrai ? Non, c’est faux. " Staline en arrive à conclure que " Trotsky a été trahi par sa mémoire ". A titre de preuve, il invoque la résolution du 10 octobre qui ne mentionne aucune date.

La question contestée de la chronologie de l’insurrection est très importante pour la compréhension du rythme des événements et a besoin d’être élucidée. Que la résolution du 10 ne contienne pas de date, c’est absolument juste. Mais cette résolution d’ensemble se rapportait au soulèvement dans tout le pays et était destinée à des centaines et à des milliers de dirigeants parmi les militants du parti. Y insérer la date fixée par la conspiration pour l’insurrection prévue pour un jour très prochain à Petrograd eût été le comble de l’étourderie : rappelons que Lenine, par prudence, ne datait même pas ses lettres en cette période. Il s’agissait, dans le cas présent, d’une décision à la fois si importante et si simple que tous les participants pouvaient sans peine la garder en mémoire, d’autant plus que c’était seulement pour quelques jours. Quand Staline allègue le texte de la résolution, il y a ainsi un parfait malentendu.

Nous sommes disposé, cependant, à reconnaître que, si l’un des participants s’appuie sur sa propre mémoire et, particulièrement, si sa communication est contestée par un autre participant, cela ne suffit pas pour une étude historique. Par bonheur, la question est résolue d’une manière irréfragable sur le plan de l’analyse des circonstances et des documents.

L’ouverture du Congrès des soviets était prévue pour le 20 octobre. Entre la journée où siégea le Comité central et la date du Congrès, il restait un intervalle de dix jours. Le Congrès devait non point faire de l’agitation pour le pouvoir des soviets, mais le prendre. Mais, par elles-mêmes, quelques centaines de délégués étaient impuissantes à s’emparer du pouvoir ; il fallait l’arracher pour le Congrès et avant le Congrès. " Remportez d’abord la victoire sur Kérensky, ensuite convoquez le Congrès - cette idée était au centre de toute l’agitation de Lenine, à partir de la seconde quinzaine de septembre. En principe, tous ceux qui tenaient en général pour la prise du pouvoir étaient d’accord là-dessus. Le Comité central ne pouvait, par suite, se dispenser de se donner pour tâche une tentative d’insurrection entre le 10 et le 20 octobre. Mais comme l’on ne pouvait prévoir combien de jours durerait la lutte, le début de l’insurrection fut fixé au 15. " Au sujet de la date même - écrit Trotsky dans ses Souvenirs sur Lenine il n’y eut presque point, je me le rappelle, de contestations. Tous comprenaient que la date n’avait qu’un caractère approximatif, pour ainsi dire d’orientation, et que, selon les événements, l’on pourrait soit la rapprocher quelque peu, soit la reculer. Mais il ne pouvait être question que de jours, pas davantage. La nécessité même d’une date, et au surplus très prochaine, était absolument évidente. " En somme, le témoignage de la logique clôt la question. Mais on ne manque pas de preuves complémentaires. Lenine proposa avec insistance, et à plusieurs reprises, d’utiliser le Congrès régional des Soviets du Nord pour engager les opérations militaires. La résolution du Comité central adopta cette idée. Mais le Congrès régional, qui s’était ouvert le 10, devait se clore justement avant le 15.

A la Conférence du 16, Zinoviev, insistant pour faire rapporter la résolution prise six jours auparavant, déclarait : " Nous devons nous dire nettement que, dans les cinq journées qui vont suivre, nous n’organisons pas de soulèvement " ; il s’agissait des cinq journées qui restaient encore jusqu’au Congrès des soviets. Kamenev qui, à la même Conférence, démontrait que " fixer la date de l’insurrection, c’était courir à l’aventure ", rappelait encore : " Naguère, on disait que l’insurrection doit avoir lieu avant le 20. " Personne ne lui objecta rien là-dessus et ne pouvait répliquer. C’est l’ajournement de l’insurrection que Kamenev interprétait précisément comme la ruine de la résolution de Lenine. Pour l’insurrection, d’après ses propres termes, " en cette dernière semaine, l’on avait rien fait ", Il y a là une évidente exagération : la date fixée, tous se virent obligés de mettre dans leurs plans plus de rigueur et d’accélérer le rythme du travail. Mais il est hors de doute que le délai de cinq jours fixé à la séance du 10 se trouva trop court. Un délai s’imposât d’évidence. C’est seulement le 17 que le Comité exécutif central reporta l’ouverture du Congrès des soviets au 25 octobre. Cet ajournement tomba tout à fait à propos. Alarmé par les atermoiements, Lenine, à qui, dans son isolement les frictions intérieures devaient inévitablement apparaître sous des aspects exagérés, insista pour la convocation d’une nouvelle assemblé du Comité central avec les représentants des principales motions de militants dans la capitale. C’est précisément à cette conférence, le 16, dans la banlieue de la ville, à Lessny, que Zinoviev et Kamenev formulèrent les motifs cités ci-dessus pour contremander la date précédemment fixée, en s’opposant à la fixation d’une nouvelle. Les dissensions recommencèrent, deux fois plus vives. Milioutine estimait que " nous n’étions pas prêts pour porter le premier coup... Une autre perspective surgit : un conflit armé... Il grossit, la possibilité se rapproche. Et nous devons être prêts à cette collision. Mais cette perspective est différente d’une insurrection ", Milioutine se plaçait sur une position défensive que préconisaient plus nettement Zinoviev et Kamenev. Schotmann, vieil ouvrier de Petrograd, ayant passé par toute l’histoire du parti, affirmait qu’à la conférence de la ville et au Comité de Petrograd, et dans l’Organisation militaire, l’état d’esprit était bien moins combatif que dans le Comité central. " Nous ne pouvons pas marcher encore, mais nous devons nous préparer. " Lenine attaquait Milioutine et Schotmann pour leur appréciation pessimiste du rapport des forces : " Il ne s’agit pas d’une lutte contre l’armée, mais d’une lutte d’une partie de l’armée contre l’autre... Les faits prouvent que nous avons la prépondérance sur l’ennemi. Pourquoi le Comité central ne peut-il commencer ? "

Trotsky était absent de la séance : à ces heures mêmes, il faisait adopter par le Soviet le statut du Comité militaire révolutionnaire, Mais le point de vue qui s’était définitivement établi à Smolny pendant les derniers jours était défendu par Krylenko, qui venait de mener, coude à coude avec Trotsky et Antonov-Ovséenko, le Congrès régional des soviets du Nord. Krylenko pensait que, sans aucun doute, " l’eau avait suffisamment bouilli " ; rapporter la résolution sur le soulèvement " serait la plus grave erreur ". Il est toutefois en désaccord avec Lenine " sur la question de savoir qui commencera et comment commencer ". Il n’est pas encore rationnel pour l’instant de fixer nettement le jour de l’insurrection. " Mais la question de l’évacuation des troupes est justement le motif qui provoquera la bataille... Le fait d’une offensive contre nous existe ainsi et l’on peut l’utiliser... Il n’est pas utile de s’inquiéter de savoir qui commencera, car c’est déjà commencé. " Krylenko exposait et préconisait la politique qui servait de base au Comité militaire révolutionnaire et à la Conférence de la garnison. L’insurrection se développa ensuite précisément dans cette voie. Lenine ne répondit rien aux paroles de Krylenko : le vivant tableau des six dernières journées à Petrograd ne s’était pas déroulé sous ses yeux. Lenine craignait les atermoiements. Son attention était dirigée sur les adversaires directs de l’insurrection. Toutes réserves, toutes formules conventionnelles, toutes réponses insuffisamment catégoriques, il était enclin à les interpréter comme un appui indirect à Zinoviev et à Kamenev, qui se prononçaient contre lui avec l’intrépidité d’hommes ayant brûlé leurs vaisseaux. " Les résultats de la semaine - argumentait Kamenev - démontrent qu’il n’y a pas en ce moment de données favorables à l’insurrection. Nous n’avons point d’appareil pour le soulèvement ; chez nos ennemis, l’appareil est beaucoup plus fort et, probablement, s’est encore accru pendant cette semaine... Ici se combattent deux tactiques : celle de la conspiration et celle de la confiance donnée aux forces actives de la révolution russe. " Les opportunistes donnent toujours leur confiance aux " forces actives " au moment où il faut se battre.

Lenine répliquait : " Si l’on estime que l’insurrection est mûre, inutile de parler de conspiration. Si, politiquement, l’insurrection est inévitable, il faut considérer l’insurrection comme un art. " C’est précisément sur cette ligne que se développait dans le parti le débat essentiel, effectivement de principe, dont la solution, en tel ou tel sens, déterminait les destinées de la révolution. Cependant, dans le cadre général du raisonnement de Lenine qui ralliait la majorité du Comité central, surgissaient des questions subsidiaires, mais extrêmement importantes : comment, sur la base d’une situation politique arrivée à maturité, en venir à l’insurrection ? Quelle passerelle choisir de la politique à la technique du soulèvement ? Et comment guider les masses sur cette passerelle ?

Ioffe, qui appartenait à l’aile gauche, soutenait la résolution du 10. Mais il faisait une objection à Lenine, sur un point : " Il n’est pas exact qu’à présent la question soit purement technique ; même maintenant, la question du soulèvement doit être considérée du point de vue politique. " Justement, la dernière semaine avait montré que, pour le parti, pour le Soviet, pour les masses, l’insurrection n’était pas encore devenue une simple question de technique. C’est précisément pour cela que l’on ne put retenir la date que l’on avait fixée le 10. La nouvelle résolution de Lenine, appelant " toutes les organisations et tous les ouvriers et soldats à une préparation multilatérale et renforcée de l’insurrection armée " est adoptée par vingt voix contre deux, celles de Zinoviev et de Kamenev, avec trois abstentions. Les historiens officiels allèguent ces chiffres pour prouver la complète insignifiance de l’opposition. Mais ils simplifient la question. La poussée vers la gauche dans les profondes masses du parti était déjà si prononcée que les adversaires de l’insurrection, ne se décidant pas à parler ouvertement, se sentaient intéressés à effacer la ligne de division de principes entre les deux camps. Si l’insurrection, malgré la date auparavant fixée, ne s’est pas réalisée avant le 16, ne peut-on obtenir que, dans la suite, l’on se borne à suivre platoniquement " le cours vers le soulèvement " ? Que Kalinine ne fût pas si isolé, cela se manifesta .très clairement à la même séance. La résolution de Zinoviev : " Les manifestations avant d’avoir conféré avec la fraction bolcheviste du Congrès des soviets sont inadmissibles ", est repoussée par quinze voix contre six avec trois abstentions. Voilà où se produisit l’effective vérification des états d’opinion ; un certain nombre de " partisans " de la résolution du Comité central voulaient en réalité différer la décision jusqu’au Congrès des soviets et jusqu’à une nouvelle conférence avec les bolcheviks de province, pour la plupart plus modérés. Ces derniers, en tenant compte des abstentions, se trouvèrent au nombre de neuf sur vingt-quatre, c’est-à-dire plus du tiers. C’est encore, bien entendu, une minorité, mais, pour l’état-major, elle est assez considérable. L’irrémédiable faiblesse de cet état-major était déterminée par ceci qu’il n’avait aucun appui à la base du parti et dans la classe ouvrière.

Le lendemain, Kamenev, d’accord avec Zinoviev, remit au journal de Gorki une déclaration portant contre la résolution qui avait été adoptée la veille. " Non seulement moi et Zinoviev, mais un certain nombre de camarades-praticiens - ainsi s’exprimait Kamenev - trouvons que prendre sur nous l’initiative d’une insurrection armée au moment présent, étant donné les rapports des forces sociales, indépendamment et quelques jours avant le Congrès des soviets, ce serait une démarche inadmissible, périlleuse pour le prolétariat et la révolution... Jouer tout... sur la carte du soulèvement en ces prochaines journées, ce serait un acte de désespoir. Or, notre parti est trop fort, il a devant lui un trop grand avenir pour faire de tels pas... " Les opportunistes se sentent toujours " trop forts " pour s’engager dans la lutte.

La lettre de Kamenev était une vraie déclaration de guerre au Comité central, et sur une question à propos de laquelle personne n’avait l’intention de badiner. La situation prit du coup une extrême acuité. Elle se compliqua de plusieurs autres épisodes individuels qui avaient une source politique commune. A la séance du Soviet de Petrograd, le 18, Trotsky, en réponse à la question posée par les adversaires, déclara que le Soviet ne fixait point le soulèvement aux plus prochains jours, mais que, s’il se trouvait obligé de le fixer, les ouvriers et les soldats marcheraient tous comme un seul homme. Kamenev, voisin de Trotsky au bureau, se leva immédiatement pour faire une courte déclaration : il souscrit à chaque parole de Trotsky. C’était un jeu perfide : alors que Trotsky, par une formule de défensive en apparence, camouflait juridiquement la politique de l’offensive, Kamenev tenta d’utiliser la formule de Trotsky, avec qui il était en radical désaccord, pour camoufler une politique directement opposée. Pour paralyser l’effet de la manœuvre de Kamenev, Trotsky, le même jour, disait dans un rapport à la Conférence panrusse des Comités de fabrique et d’usine : " La guerre civile est inévitable. Il faut seulement l’organiser de la manière la moins sanglante, la moins douloureuse. On peut y parvenir non par des tergiversations et des hésitations, mais seulement par une lutte obstinée et courageuse pour la conquête du pouvoir. " Au sujet des tergiversations, il était clair pour tous que cela visait Zinoviev, Kamenev et ceux qui partageaient leur opinion. La déclaration de Kamenev au Soviet est, en outre, soumise par Trotsky à l’examen de la plus prochaine séance du Comité central. Dans l’intervalle, Kamenev, désirant avoir les mains libres pour l’agitation contre le soulèvement, démissionnait du Comité central. La question fut discutée en son absence. Trotsky insistait à dire que " la situation qui s’était faite était absolument intolérable " et proposait d’accepter la démission de Kamenev.

Sverdlov, ayant soutenu la proposition de Trotsky, lut publiquement une lettre de Lenine qui stigmatisait Zinoviev et Kamenev pour s’être prononcés dans le journal de Gorki en " Streikbrecher " (briseurs de grève) et qui exigeait leur exclusion du parti. " La supercherie de Kamenev à la séance du Soviet de Petrograd écrivait Lenine - a quelque chose de bien vil ; voyez-vous ça, il est tout à fait d’accord avec Trotsky. Mais est-il difficile de comprendre que Trotsky ne pouvait pas en dire devant les ennemis plus qu’il n’en a dit, qu’il n’en avait pas le droit, qu’il ne le devait pas ? Est-il donc difficile de comprendre que... la résolution sur la nécessité d’une insurrection armée, sur son entière maturation, sur sa préparation de tous côtés, etc. oblige, dans les déclarations publiques, à rejeter non seulement la faute, mais même l’initiative sur l’adversaire... le subterfuge de Kamenev est simplement de la filouterie. "

En expédiant sa protestation indignée par l’intermédiaire de Sverdlov, Lenine ne pouvait pas encore savoir que Zinoviev, par une lettre à la rédaction de l’organe central, avait déclaré : lui, Zinoviev, avait des opinions " très éloignées de celles que discutait Lenine ", lui, Zinoviev, " se ralliait à la déclaration faite hier par Trotsky au Soviet de Petrograd ". C’est dans le même esprit que se prononça dans la presse un troisième adversaire de l’insurrection, Lounatcharsky. En surcroît à un confusionnisme perfide, la lettre de Zinoviev, imprimée dans l’organe central juste à la veille de la séance du Comité central, le 20, se trouva accompagnée d’une note exprimant la sympathie de la rédaction : " A notre tour, nous exprimons l’espoir que, grâce à la déclaration faite par Zinoviev (comme celle faite par Kamenev au Soviet), la question peut être considérée comme liquidée. La violence de ton dans l’article de Lenine ne change rien à ceci que dans l’essentiel, nous restons de la même opinion. " C’était un nouveau coup de poignard dans le dos, et d’un côté d’où on ne l’attendait pas. Alors que Zinoviev et Kamenev faisaient, dans la presse ennemie, une agitation ouverte contre la décision du Comité central sur l’insurrection, l’organe central blâme " la violence " du ton de Lenine et constate son unité de vues avec Zinoviev et Kamenev " dans l’essentiel ". Comme s’il y avait eu, à ce moment-là, une question plus essentielle que celle de l’insurrection ! D’après un bref procès-verbal, Trotsky déclara, en séance du Comité central, " inadmissibles les lettres de Zinoviev et de Lounatcharsky à l’organe central, ainsi que la note de la rédaction ". Sverdlov soutint la protestation.

Staline et Sokolnikov faisaient partie de la rédaction. Le procès-verbal dit : " Sokolnikov fait savoir qu’il n’est pour rien dans la déclaration de la rédaction au sujet de la lettre de Zinoviev et qu’il considère cette déclaration comme erronée. " On découvrit que Staline, personnellement - contre un autre membre de la rédaction et la majorité du Comité central - avait soutenu Kamenev et Zinoviev au moment le plus critique, quatre jours avant le début de l’insurrection, par une déclaration de sympathie. L’irritation fut grande.

Staline se prononça contre l’acceptation de la démission de Kamenev, en démontrant que " toute notre situation était contradictoire ", c’est-à-dire qu’il se chargea de défendre le confusionnisme que répandaient dans les esprits les membres du Comité central qui se déclaraient opposés à l’insurrection. Par cinq voix contre trois, la démission de Kamenev est acceptée. Par six voix, de nouveau contre Staline, une décision est adoptée, interdisant à Kamenev et à Zinoviev de mener une lutte contre le Comité central. Le procès-verbal dit : " Staline déclare qu’il sort de la rédaction. " Pour ne pas aggraver une situation qui n’était déjà pas si facile, le Comité central refuse la démission de Staline.

La conduite de Staline peut sembler inexplicable à la lumière de la légende créée autour de lui ; en réalité, elle correspond entièrement à sa formation spirituelle et à ses méthodes politiques. Devant les grands problèmes, Staline recule toujours, non point qu’il manque de caractère, comme Kamenev, mais parce qu’il a des vues trop étroites et qu’il manque d’imagination créatrice. Une prudence soupçonneuse le force presque organiquement, dans les moments de grave décision et de profonde dissension, à se retirer dans l’ombre, à attendre et, s’il est possible, à s’assurer pour deux cas éventuels. Staline votait avec Lenine pour l’insurrection. Zinoviev et Kamenev luttaient ouvertement contre l’insurrection. Mais, si l’on rejette " la violence du ton " de la critique léniniste, " nous restons, dans l’essentiel, de la même opinion ". Ce n’est pas du tout par étourderie que Staline plaça sa note : au contraire, il pesait soigneusement les circonstances et les mots. Mais, le 20 octobre, il ne croyait pas possible de couper sans retour les ponts vers le champ des adversaires de l’insurrection.

Les textes des procès-verbaux que nous sommes forcé de citer non d’après l’original, mais d’après le texte officiel, élaboré dans une chancellerie stalinienne, non seulement montrent les attitudes réelles des personnages dans le Comité central bolcheviste, mais aussi, malgré la brièveté et la sécheresse, déroulent devant nous le véritable panorama de la direction du parti, telle qu’elle était : avec toutes ses contradictions internes et d’inévitables tergiversations individuelles. Non seulement l’Histoire dans l’ensemble, mais aussi les insurrections les plus audacieuses se réalisent par des hommes à qui rien d’humain n’est étranger. Est-il possible que cela diminue l’importance de ce qui s’est accompli ?

Si l’on projetait sur l’écran la plus brillante des victoires de Napoléon, le film nous montrerait, avec le génie, l’envergure, les trouvailles, l’héroïsme, l’irrésolution de certains maréchaux, les bévues de généraux qui ne savent pas lire une carte, la stupidité des officiers, la panique de détachements entiers et jusqu’aux coliques de la peur. Ce document réaliste prouverait seulement que l’armée de Napoléon se composait non point des automates de la légende, mais de Français bien vivants éduqués à l’intersection de deux siècles. Et le tableau des faiblesses humaines soulignerait seulement plus vivement le grandiose de l’ensemble.

Il est plus facile de faire après coup de la théorie sur une insurrection que de se l’assimiler intégralement avant qu’elle se soit accomplie. Le rapprochement de l’insurrection a provoqué inévitablement et provoquera des crises dans les partis insurrectionnels. De cela témoigne l’expérience du parti le mieux trempé et le plus révolutionnaire que l’Histoire ait connu jusqu’à présent. Il suffit de noter que, quelques jours avant la bataille, Lenine se vit obligé d’exiger qu’on exclût du parti deux de ses disciples les plus proches et les plus en vue. Les tentatives faites plus tard pour ramener le conflit " à des circonstances fortuites " de caractère personnel sont inspirées d’une idéalisation en quelque sorte purement ecclésiale du passé du parti. " De même que Lenine, plus complètement et plus résolument que les autres, exprimait, pendant les mois d’automne de 1917, la nécessité objective de l’insurrection et la volonté des masses dirigées vers le soulèvement, ainsi Zinoviev et Kamenev, plus franchement que les autres, incarnaient les tendances restrictives du parti, l’esprit d’indécision, l’influence des relations avec les petits bourgeois et la pression des classes dirigeantes.

Si toutes les conférences, controverses, discussions particulières qui eurent lieu au sein de la direction du parti bolcheviste seulement en octobre avaient été sténographiées, les générations futures pourraient constater par quelle lutte interne intensive se forma, dans les sommets du parti, l’intrépidité nécessaire pour l’insurrection. Le sténogramme montrerait en même temps combien un parti révolutionnaire a besoin d’une démocratie intérieure : la volonté de lutte ne se met pas en froides formules et n’est pas dictée d’en haut, il faut chaque fois la rénover et la retremper.

Alléguant une affirmation de l’auteur du présent ouvrage, disant que " l’instrument essentiel d’une révolution prolétarienne est le parti ", Staline demandait, en 1924 : " Comment notre révolution a-t-elle pu vaincre si " son instrument essentiel " s’est trouvé ne rien valoir ? " L’ironie ne cache pas la fausseté toute primitive de cette réplique. Entre les saints tels que les dépeint l’Église, et les diables tels que les représentent les candidats à la sainteté, se situent les hommes vivants : ce sont eux qui font l’Histoire. La forte trempe du parti bolcheviste se manifestait non dans l’absence de dissentiments, d’hésitations et même d’ébranlements, mais en ce que, dans les circonstances les plus difficiles, il sortait en temps voulu des crises intérieures et s’assurait la possibilité d’une intervention décisive dans les événements. Cela signifie aussi que le parti, dans son ensemble, était un instrument tout à fait adéquat pour la révolution. Un parti réformiste estime pratiquement inébranlables les bases du régime qu’il se dispose à réformer. Par là, inévitablement, il se subordonne aux idées et à la morale de la classe dirigeante. S’étant élevée sur l’échine du prolétariat, la social-démocratie est devenue seulement un parti bourgeois de deuxième qualité. Le bolchevisme a créé le type du véritable révolutionnaire qui, à des buts historiques incompatibles avec la société contemporaine, subordonne les conditions de son existence individuelle, ses idées et jugements moraux. Les distances indispensables à l’égard de l’idéologie bourgeoise étaient maintenues dans le parti par une vigilante intransigeance dont l’inspirateur était Lenine. Il ne cessait de travailler du scalpel, tranchant les liens que l’entourage petit-bourgeois créait entre le parti et l’opinion publique officielle. En même temps, Lenine apprenait au parti à former sa propre opinion publique, s’appuyant sur la pensée et les sentiments de la classe qui montait. Ainsi, par sélection et éducation, dans une lutte continuelle, le parti bolcheviste créa son milieu non seulement politique mais aussi moral, indépendant de l’opinion publique bourgeoise et irréductiblement opposé à celle-ci. C’est seulement cela qui permit aux bolcheviks de surmonter les hésitations dans leurs propres rangs et de manifester la virile résolution sans laquelle la victoire d’octobre eût été impossible. (…)

Le passage du Soviet aux mains des bolcheviks modifie radicalement la situation de la Garde rouge. Précédemment persécutée ou tolérée, elle devient un organe officiel du Soviet qui allonge déjà le bras vers le pouvoir. Les ouvriers trouvent fréquemment à se procurer des armes et ne demandent au Soviet qu’une autorisation. Depuis la fin de septembre, surtout depuis le 10 octobre, les préparatifs de l’insurrection sont ouvertement mis à l’ordre du jour. Un mois avant le soulèvement, dans plusieurs dizaines de fabriques et d’usines de Petrograd, l’on se livre intensivement à l’exercice militaire, principalement au tir. Vers le milieu d’octobre, l’intérêt apporté au maniement des armes s’accroît encore. Dans certaines entreprises, presque tous s’inscrivent aux compagnies.

Les ouvriers réclament de plus en plus impatiemment des armes au Soviet, mais il y a infiniment moins de fusils que de mains tendues pour les recevoir. " Je venais tous les jours à Smolny - raconte l’ingénieur Kozmine - je voyais comment, avant et après la séance du Soviet, des ouvriers et des matelots s’approchaient de Trotsky, offrant ou demandant des armes pour les ouvriers, rendant compte de la distribution de ces armes et posant des questions : Quand donc commencera-t-on ? L’impatience était grande... "

Formellement, la Garde rouge reste indépendante des partis, Mais, plus on va vers le dénouement, plus les bolcheviks sont Portés au premier plan : ils constituent le noyau de chaque compagnie, ils ont entre leurs mains l’appareil du commandement, la liaison avec les autres entreprises et les districts. Les ouvriers sans Parti et les socialistes-révolutionnaires de gauche suivent les bolcheviks. Cependant, maintenant encore, à la veule de l’insurrection, les rangs de la Garde rouge sont encore peu nombreux. Le 16, Ouritsky, membre du Comité central bolchevik, estimait que l’armée ouvrière de Petrograd se montait à quarante mille baïonnettes. Le chiffre est plutôt exagéré. Les ressources de l’armement restaient encore très limitées : quelle que fût la faiblesse du gouvernement, l’on ne pouvait s’emparer des arsenaux autrement qu’en s’engageant dans la voie de l’insurrection.

Le 22, eut lieu la conférence de la Garde rouge de toute la ville : une centaine de délégués représentaient environ vingt mille combattants. Le chiffre ne doit pas être pris trop à la lettre : les inscrits ne se montrèrent pas tous actifs ; en revanche, aux moments de danger, les volontaires affluaient en nombre dans les détachements. Les statuts adoptés le lendemain par la conférence définissent la Garde rouge comme " l’organisation des forces armées du prolétariat pour combattre la contre-révolution et défendre les conquêtes de la révolution ". Notons cela : vingt-quatre heures avant l’insurrection, le problème est défini dans les termes d’une défensive et non d’une offensive.

La formation de base est une décurie ; quatre décuries constituent un piquet ; trois piquets forment une compagnie ; trois compagnies - un bataillon. Avec le commandement et les contingents spéciaux, le bataillon compte plus de cinq cents hommes. Les bataillons de district constituent un détachement. Dans les grandes usines comme celle de Poutilov, l’on crée des détachements autonomes. Les équipes spéciales de techniciens - sapeurs, automobilistes, télégraphistes, mitrailleurs, artilleurs - sont enrôlées dans les entreprises respectives et adjointes aux détachements d’infanterie, ou bien elles opèrent indépendamment, suivant le caractère de la tâche posée. Tout le commandement est électif. Il n’y a là aucun risque : tous ici sont des volontaires et tous se connaissent bien entre eux.

Les ouvrières créent des détachement ambulanciers. A l’usine de fabrication de matériel pour les hôpitaux militaires, l’on annonce des cours d’infirmières. " Dans presque toutes les usines - écrit Tatiana Graf - il y a déjà des services réguliers d’ouvrières, travaillant en qualité d’ambulancières, munies du matériel de pansement indispensable. " L’organisation est extrêmement pauvre en ressources pécuniaires et techniques. Peu à peu, les comités d’usine envoient du matériel pour les ambulances et les corps francs. Durant les heures de l’insurrection, de faibles cellules se développeront rapidement ; elles trouveront tout de suite à leur disposition de considérables ressources techniques. Le 4, le soviet du quartier de Vyborg prescrit ceci : " Réquisitionner immédiatement toutes les automobiles... Inventorier tout le matériel de pansement pour ambulances et établir des services de garde dans ces dernières. "

Un nombre de plus en plus grand d’ouvriers sans parti venait faire l’exercice de tir et la manœuvre. Le nombre des corps de garde augmentait. Dans les usines, la faction était assurée jour et nuit. Les Etats-majors de la Garde rouge s’installaient dans des locaux plus spacieux. A l’usine de fabrication de douilles, le 23, l’on procéda à l’examen des connaissances des gardes rouges. Un menchevik ayant essayé de parler contre le soulèvement, sa tentative fut noyée dans une tempête d’indignation : assez, le temps des discussions est passé ! Le mouvement est irrésistible, il s’empare même des mencheviks. Ils " s’enrôlent dans la Garde rouge - raconte Tatiana Graf - font partie de tous les services commandés et montrent même de l’initiative ". Skorinko décrit comment, le 23, fraternisèrent dans le détachement, avec les bolcheviks, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, les jeunes et les vieux, et comment lui-même, Skorinko, embrassa avec allégresse son père, ouvrier dans la même usine. L’ouvrier Peskovoi raconte : dans le détachement armé " il y avait de jeunes ouvriers, d’environ seize ans, et des vieux allant vers la cinquantaine ", La bigarrure des âges ajoutait " de l’entrain et de l’esprit combatif ". Le faubourg de Vyborg se préparait à la bataille avec une ardeur toute particulière. On se saisit des chefs des ponts mobiles jetés sur le faubourg, on étudie les points vulnérables du quartier, on élit son Comité militaire révolutionnaire, les comités d’usine ont rétabli des permanences. Avec une légitime fierté, Kaïourov écrit au sujet des ouvriers de Vyborg : " Ils ont été les premiers à entrer en lutte avec l’autocratie, les premiers à instituer dans leur district la journée de huit heures, les premiers à sortir en armes pour protester contre les dix ministres capitalistes, les premiers à protester, le 7 juillet, contre les persécutions infligées à notre parti, et ils n’ont pas été les derniers dans la journée décisive du 25 octobre. " Ce qui est vrai est vrai ! L’histoire de la Garde rouge est dans une forte mesure l’histoire de la dualité de pouvoirs : celle-ci, par ses contradictions intérieures et ses conflits, donnait aux ouvriers une plus grande facilité pour créer, dès avant l’insurrection, une imposante force armée. Etablir le total des détachements ouvriers dans tout le pays au moment de l’insurrection - c’est une tâche à peu prés irréalisable, du moins au moment présent. En tout cas, des dizaines et des dizaines de milliers d’ouvriers armés constituaient les cadres de l’insurrection. Les réserves étaient presque inépuisables.

L’organisation de la Garde rouge restait, évidemment, fort loin de la perfection, Tout se faisait à la hâte, en gros, pas toujours adroitement. Les gardes rouges étaient pour la plupart mal préparés, les services de liaison se réglaient mal, le ravitaillement n’allait pas fort, la partie ambulancière était en retard. Mais, complétée par les ouvriers les plus capables de sacrifice, la Garde rouge brûlait du désir de mener cette fois la lutte jusqu’au bout. Et c’est ce qui décida de l’affaire. La différence entre les détachements ouvriers et les régiments paysans n’était pas seulement déterminée par la composition sociale de ceux-ci et de ceux-là. Un grand nombre de ces soldats balourds, rentrés dans leurs villages et s’étant partagé la terre des propriétaires, combattront désespérément contre les gardes blancs, d’abord dans les détachements de partisans, ensuite dans l’Armée rouge. Indépendamment de la différence sociale, il en existe une autre, plus immédiate : alors que la garnison constitue une agglomération forcée de vieux soldats réfractaires à la guerre, les détachements de la Garde rouge sont construits tout de neuf, par une sélection individuelle, sur une nouvelle base, dans de nouveaux desseins.

Le Comité militaire révolutionnaire dispose encore d’une troisième arme : les marins de la Baltique. Par sa composition sociale, leur milieu est beaucoup plus proche des ouvriers que celui de l’infanterie, Il y a, parmi eux, un bon nombre d’ouvriers de Petrograd. Le niveau politique des marins est infiniment plus élevé que celui des soldats. Différant des réservistes peu combatifs, qui avaient oublié l’emploi du fusil, les marins n’avaient pas interrompu le service effectif.

Pour les opérations actives, l’on pouvait fermement compter sur les communistes armés, sur les détachements de la Garde rouge, sur l’avant-garde des matelots et sur les régiments les mieux conservés. Les éléments de cette conglomération militaire se complétaient entre eux. La nombreuse garnison n’avait pas assez de volonté pour la lutte. Les détachements de matelots n’étaient pas assez forts en nombre. La Garde rouge manquait d’expérience. Les ouvriers, avec les matelots, apportaient de l’énergie, de la hardiesse, de l’élan. Les régiments de la garnison constituaient une réserve peu mobile qui en imposait par le nombre et était écrasante par la masse.

Coudoyant de jour en jour les ouvriers, les soldats et les matelots, les bolcheviks se rendaient fort bien compte des profondes différences qualitatives entre les éléments de l’armée qu’ils allaient devoir mener au combat. Sur le calcul de ces différences fut construit pour une bonne part le plan même de l’insurrection.

La force sociale de l’autre camp était constituée par les classes possédantes. Cela signifie qu’elles déterminaient sa faiblesse militaire. Les importants personnages du capital, de la presse, des chaires universitaires, où donc et quand s’étaient-ils battus ? Pour les résultats des combats qui déterminaient leur propre sort, ils avaient l’habitude de se renseigner par le téléphone ou le télégraphe. La jeune génération, les fils, les étudiants ? Ils étaient presque tous hostiles à l’insurrection d’octobre. Mais la plupart d’entre eux, avec les pères, attendaient à l’écart l’issue des combats. Une partie adhéra plus tard aux officiers et aux junkers qui, déjà auparavant, étaient recrutés en une forte mesure chez les étudiants. Les propriétaires n’avaient pas le peuple pour eux. Les ouvriers, les soldats, les paysans s’étaient tournés contre eux. L’écroulement des partis conciliateurs montrait que les classes possédantes étaient restées sans armée.

Si, dans la vie des Etats modernes, les rails ont leur importance, la question des cheminots prenait, dans les calculs politiques des deux camps, une grande place correspondante. La composition hiérarchique du personnel ferroviaire ouvrait des possibilités à une extrême bigarrure politique, créant ainsi des conditions favorables pour les diplomates conciliateurs. Le Vikjel (Comité exécutif panrusse des cheminots) qui s’était tardivement formé, conservait des racines beaucoup plus solides dans les milieux des employés et même des ouvriers que, par exemple, les comités d’armée sur le front. Les bolcheviks, dans les chemins de fer, n’étaient suivis que par une minorité, principalement par les dépôts et les ateliers. D’après le rapport de Schmidt, un des dirigeants bolchevistes du mouvement syndical, les cheminots les plus proches du parti étaient ceux des réseaux de Petrograd et de Moscou.

Mais, même dans la masse des employés et ouvriers conciliateurs, un brusque revirement vers la gauche se produisit à partir du moment de la grève des chemins de fer, en fin septembre. Le mécontentement provoqué par le Vikjel, qui s’était compromis en louvoyant, montait de plus en plus résolu. Lénine notait que " les armées des cheminots et des employés des postes continuent à être en conflit aigu avec le gouvernement ". Du point de vue des problèmes immédiats de l’insurrection, cela était presque suffisant.

La situation était moins favorable dans l’administration des Postes et Télégraphes. D’après le bolchevik Bokïï, " prés des appareils télégraphiques sont en faction surtout des cadets ". Mais, là encore, le petit personnel s’opposait avec hostilité aux sommets. Parmi les facteurs, il y avait un groupe disposé à s’emparer, au moment propice, de la poste.

Convaincre tous les cheminots et les employés des Postes par la parole seulement, il était en tout cas inutile d’y songer. Si les bolcheviks avaient été hésitants, les cadets et les sommets conciliateurs l’auraient emporté. Si la direction révolutionnaire était résolue, la base devait inévitablement entraîner derrière elle les couches intermédiaires et isoler les dirigeants du Vikjel. Dans les calculs de la révolution, la statistique ne suffit pas à elle seule : il faut le coefficient de la vivante action.

Les adversaires de l’insurrection, dans les rangs mêmes du Parti bolcheviste, trouvaient cependant assez de motifs pour des déductions pessimistes. Zinoviev et Kamenev donnaient l’avertissement de ne pas sous-estimer les forces de l’adversaire. " Petrograd décide, mais, à Petrograd, les ennemis disposent de forces importantes : cinq mille junkers, parfaitement armés et sachant se battre, plus un Etat-major, plus des bataillons de choc, plus les cosaques, plus une importante partie de la garnison, plus une très considérable artillerie disposée en éventail autour de Piter. En outre, les adversaires, avec l’aide du Comité exécutif central, essaieront presque à coup sûr d’amener des troupes du front... " Cette énumération est imposante, mais ce n’est qu’une énumération. Si, dans l’ensemble, l’armée est une agglomération sociale, quand elle se scinde ouvertement, les deux armées sont les agglomérations des camps opposés. L’armée des possédants portait en elle le ver rongeur de l’isolement et de la désagrégation.

Les hôtels, les restaurants et les tripots, après la rupture de Kérensky avec Kornilov, étaient bondés d’officiers hostiles au gouvernement. Cependant, leur haine à l’égard des bolcheviks était infiniment plus vive. D’après la règle générale, la plus grande activité au profit du gouvernement se manifestait du côté des officiers monarchistes, " Chers Kornilov et Krymov, ce que vous n’avez pu faire, nous y réussirons peut-être, Dieu aidant... " Telle est l’invocation de l’officier Sinegoub, un des plus valeureux défenseurs du palais d’Hiver le jour de l’insurrection. Mais il n’y eut toutefois que de rares unités qui se montrèrent effectivement disposées à la lutte, bien que le corps des officiers fût nombreux. Déjà le complot de Kornilov avait montré que le corps des officiers, démoralisés à fond, ne constituait pas une force combative.

La composition sociale des junkers est hétérogène, il n’y a pas d’unanimité parmi eux. A côté de militaires par hérédité, fils et petit-fils d’officiers, il y a un bon nombre d’éléments d’occasion, recrutés pour les besoins de la guerre du temps encore de la monarchie. Le chef de l’école du génie dit à un officier : " Toi et moi, sommes condamnés... ne sommes-nous pas des nobles et pouvons-nous raisonner autrement ?" Au sujet des junkers d’origine démocratique, ces messieurs vantards, qui avaient esquivé avec succès une noble mort, parlent d’eux comme de mufles, de moujiks, " aux traits grossiers et obtus ". Une ligne est profondément tracée entre les hommes de sang rouge et ceux de sang bleu à l’intérieur des écoles de junkers, et là, pour la défense du pouvoir républicain, les plus zélés sont justement ceux qui regrettent le plus la monarchie. Les junkers démocrates déclarent qu’ils sont non pour Kérensky, mais pour le Comité exécutif central. La révolution avait, pour la première fois, ouvert les portes des écoles de junkers aux juifs. S’efforçant de se tenir à la hauteur devant les privilégiés, les fils de famille de la bourgeoisie juive manifestent un esprit extrêmement belliqueux contre les bolcheviks. Hélas ! cela ne suffit pas, non seulement pour sauver le régime, mais même pour défendre le palais d’Hiver. La composition hétérogène des écoles militaires et leur complet isolement vis-à-vis de l’armée donnaient ce résultat que, aux heures critiques, les junkers commençaient eux aussi à tenir des meetings : comment allaient se conduire les cosaques ? Y aurait-il quelqu’un à marcher en plus de nous ? Valait-il la peine en général de se battre pour le gouvernement provisoire ?

D’après le rapport de Podvoïsky, au début d’octobre, dans les écoles militaires de Petrograd, l’on comptait environ cent vingt junkers socialistes, dont quarante-deux ou quarante-trois bolcheviks. " Les junkers disent que tout le commandement des écoles est d’esprit contre-révolutionnaire. On les prépare ostensiblement, pour le cas de manifestations, à écraser le soulèvement... " Le nombre des socialistes, et surtout des bolcheviks, comme on voit, est tout à fait insignifiant. Mais ceux-ci donnent à Smolny la possibilité de connaître tout l’essentiel ce qui se produit dans le milieu des junkers. Au surplus, toute la topographie des écoles militaires leur est extrêmement désavantageuse : les junkers sont disséminés au milieu des casernes et, bien qu’ils parlent avec dédain des soldats, ils les considèrent avec de grandes appréhensions.

Leurs craintes sont très suffisamment motivées. Des casernes voisines et des quartiers ouvriers, des milliers de regards hostiles observent les junkers. La surveillance est d’autant plus effective que, dans chaque école, il y a un détachement de soldats qui, en paroles, observent la neutralité, mais qui, en fait, penchent du côté des insurgés. Les arsenaux des écoles sont entre les mains des soldats sortis du rang. " Ces fripouilles - écrit un officier de l’école du génie - n’ont pas seulement perdu les clefs du dépôt, de sorte que j’ai été obligé de faire enfoncer la porte, mais encore les verrous des mitrailleuses avaient été enlevés et cachés je ne sais où. " En de pareilles circonstances, il est difficile d’attendre des junkers des miracles d’héroïsme.

L’insurrection de Petrograd n’était-elle pas menacée d’un coup du dehors, des garnisons voisines ? Pendant les derniers jours de son existence, la monarchie n’avait cessé de compter sur le petit anneau de troupes qui encerclait la capitale. La monarchie avait mal calculé. Mais qu’en serait-il cette fois-ci ? S’assurer des conditions qui excluraient tout danger, ce serait rendre inutile toute insurrection : le but de celle-ci est précisément de briser des obstacles que l’on ne peut éliminer par la politique. On ne peut tout calculer d’avance. Mais tout ce que l’on pouvait prévoir fut calculé.

Au début d’octobre, à Cronstadt, avait eu lieu la Conférence des soviets de la province de Petrograd. Les délégués des garnisons de la banlieue - de Gatchina, de Tsarkoïe-Selo, de Krasnoie-Selo, d’Oranienbaum, de Cronstadt même - prirent la plus haute note d’après le diapason des matelots de la Baltique. A leur résolution se joignit le soviet des députés paysans de la province de Petrograd : les moujiks, dépassant les socialistes-révolutionnaires de gauche, penchaient vivement vers les bolcheviks.

A la conférence du Comité central du 16, l’ouvrier Stepanov traçait un tableau assez bariolé de l’État des forces dans la province, mais où prédominaient toutefois nettement les teintes du bolchevisme. A Sestroretsk et à Kolpino, les ouvriers s’arment, l’état d’esprit est à la bataille. A Novy-Peterhof, le travail a cessé dans le régiment qui est désorganisé. A Krasnoie-Selo, le 176° régiment (le même qui avait monté la garde devant le palais de Tauride le 4 juillet) et le 172° sont du côté des bolcheviks : " mais, en outre, il y a de la cavalerie ". A Louva, une gamison de trente mille hommes s’est tournée du côté du bolchevisme, une partie hésite ; le soviet est encore de défense nationale. A Gdova, le régiment est bolcheviste. A Cronstadt, l’état d’esprit était retombé ; l’ébullition des garnisons avait été trop forte pendant les mois précédents, les meilleurs éléments des matelots se trouvaient dans la flotte en opérations de guerre. A Schlusselbourg, à soixante verstes de Petrograd, le Soviet était depuis longtemps devenu le seul pouvoir ; les ouvriers de l’usine aux poudres étaient prêts, à n’importe quel moment, à soutenir la capitale.

En combinaison avec les résultats de la conférence des soviets à Cronstadt, les données sur les réserves de première ligne peuvent être considérées comme tout à fait encourageantes. Les ondes qui émanaient de l’insurrection de Février furent suffisantes pour dissoudre la discipline fort loin aux alentours. C’est avec d’autant plus d’assurance que l’on peut considérer maintenant les garnisons les plus proches de la capitale quand leurs dispositions sont suffisamment connues d’avance.

Aux réserves de seconde ligne se rapportent les troupes des fronts de Finlande et du Nord. Là, l’affaire se présente d’une façon encore plus favorable. Le travail de Smilga, d’Antonov, de Dybenko donna des résultats inappréciables. Avec la gamison d’Helsingfors, la flotte se transforma, sur le territoire de la Finlande, en un pouvoir souverain. Le gouvernement n’y avait plus aucune autorité. Deux divisions de cosaques introduites à Helsingfors - Kornilov les avait destinées à porter un coup sur Petrograd - avaient eu le temps de se rapprocher étroitement des matelots et soutenaient les bolcheviks ou bien les socialistes-révolutionnaires de gauche qui, dans la flotte de la Baltique, se distinguaient fort peu des bolcheviks.

Helgsingfors tendit la main aux marins de la base de Reval, jusqu’alors moins déterminés. Le Congrès régional des soviets du Nord, dont l’initiative appartenait aussi, vraisemblablement, à la flotte de la Baltique, groupa les soviets des garnisons les plus proches de Petrograd dans un cercle si large qu’il engloba d’une part Moscou et de l’autre Arkhangelsk. " Par ce moyen écrit Antonov - se réalisait l’idée de blinder la capitale de la révolution contre des attaques possibles des troupes de Kérensky. " Smilga, du Congrès, revint à Helsingfors pour préparer un détachement spécial de marine, d’infanterie, d’artillerie, destiné à être expédié à Petrograd au premier signal. L’aile finlandaise de l’insurrection de Petrograd était des mieux garantie. De là, on pouvait attendre, non point un coup, mais une aide sérieuse.

Mais sur d’autres secteurs du front aussi, l’affaire marchait tout à fait bien, en tout cas bien mieux que ne se le représentaient les plus optimistes des bolcheviks. Dans le courant d’octobre, il y eut dans l’armée de nouvelles élections de comités, partout avec un changement marqué dans le sens des bolcheviks. Dans le corps cantonné sous Dvinsk, " les vieux soldats raisonnables " se trouvèrent tous blackboulés aux élections pour les comités de régiment et de compagnie ; leurs places furent occupées par " de sombres et ignares sujets... aux yeux irrités, étincelants, aux gueules de loups ". Sur d’autres secteurs, il en fut de même. " Partout ont lieu de nouvelles élections de comités et partout sont élus seulement des bolcheviks et des défaitistes. " Les commissaires du gouvernement commençaient à éviter les missions dans les régiments : " En ce moment, leur situation n’est pas meilleure que la nôtre. " Nous citons ici le baron Budberg. Deux régiments de cavalerie de son corps, hussards et cosaques de l’Oural, qui étaient restés plus longtemps que d’autres entre les mains de leurs chefs et ne s’étaient pas refusés à écraser les mutineries, flanchèrent tout à coup et exigèrent " qu’on les dispensât du rôle de punisseurs et de gendarmes ". Le sens menaçant de cet avertissement était, pour le baron, plus clair que tout autre. " On ne peut tenir tête à un ramassis d’hyènes, de chacals et de moutons en jouant du violon – écrivait-il - ... le salut n’est que dans la possibilité d’une application très large du fer rouge. " Et ici, un aveu tragique : " Ce fer manque et l’on ne sait où le prendre. "

Si nous ne mentionnons pas des témoignages analogues sur d’autres corps et divisions, c’est seulement parce que leurs chefs n’étaient pas aussi observateurs que Budberg, ou bien ne rédigeaient pas de carnets intimes, ou bien parce que ces carnets ne sont pas encore remontés à la surface. Mais le corps d’armée cantonné sous Dvinsk ne se distinguait en rien d’essentiel, sinon par le style coloré de son chef, des autres corps de la 5° armée, laquelle, d’autre part, n’avait qu’une faible avance sur les autres contingents.

Le Comité conciliateur de la 5° armée, depuis longtemps déjà resté en suspens, continuait à expédier à Petrograd des télégrammes, menaçant de rétablir l’ordre à l’arrière par la baïonnette. " Tout cela n’est que fanfaronnade, c’est du vent ", écrit Budberg. Le Comité en était à vivre ses derniers jours. Le 23, il fut réélu. Le président du nouveau Comité bolcheviste se trouva être le docteur Skliansky, jeune organisateur excellent qui bientôt donna toute latitude à ses talents dans le domaine de la formation de l’Armée rouge.

L’adjoint au commissaire gouvernemental du front Nord communiquait, le 22 octobre, au ministre de la Guerre que les idées du bolchevisme avaient dans l’armée un succès toujours croissant, que la masse voulait la paix et que même l’artillerie, qui avait résisté jusqu’au dernier moment, était devenue " accessible à la propagande défaitiste ". C’était aussi un symptôme d’importance. " Le gouvernement provisoire ne jouit d’aucune autorité ", ainsi s’exprime dans un rapport au gouvernement un de ses agents directs dans l’armée, trois jours avant l’insurrection.

Le Comité militaire révolutionnaire, il est vrai, ne connaissait pas alors tous ces documents. Mais ce qu’il en savait était absolument suffisant. Le 23, les représentants de différents contingents du front défilèrent devant le Soviet de Petrograd en réclamant la paix ; en cas contraire, les troupes se jetteraient sur l’arrière et " extermineraient tous les parasites qui se disposaient à guerroyer encore une dizaine d’années ". Prenez le pouvoir, diraient au Soviet les hommes du front : " Les tranchées vous soutiendront. "

Sur les fronts plus éloignés et arriérés, sud-ouest et roumain, les bolcheviks étaient encore des raretés, des êtres étranges. Mais, là-bas, les dispositions des soldats étaient les mêmes. Eugénie Boch raconte que, dans le 2° corps de la Garde, cantonné aux environs de Jmerinka, sur soixante mille soldats, il y avait tout juste un jeune communiste et deux sympathisants ; ce qui n’empêcha pas le corps, pendant les journées d’octobre, de marcher pour soutenir l’insurrection.

Les sphères gouvernementales mirent leurs espoirs dans la cosaquerie jusqu’à la dernière heure. Mais, moins aveugles, les politiciens du camp de droite comprenaient que l’affaire, de ce côté-là encore, se présentait très mal. Les officiers cosaques étaient presque tous des korniloviens. Les cosaques du rang tendaient toujours plus à gauche. Dans le gouvernement, pendant longtemps, l’on ne comprit pas cela, estimant que la froideur des régiments cosaques à l’égard du palais d’Hiver provenait de la vexation infligée à Kaledine. Mais, finalement, il devint clair, même pour le ministre de la Justice, Maliantovitch, que Kaledine " n’avait derrière lui que les officiers cosaques tandis que les cosaques du rang, de même que tous les soldats, étaient tout simplement enclins au bolchevisme ". De ce front qui, dans les premiers jours de mars, baisait la main et le pied du sacrificateur libéral, portait en triomphe les ministres cadets, s’enivrait des discours de Kérensky et croyait que les bolcheviks étaient des agents de l’Allemagne, il ne restait rien. Les roses illusions étaient foulées dans la fange des tranchées que les soldats se refusaient à pétrir plus longtemps de leurs bottes trouées. " Le dénouement approche - écrivait, le jour même de l’insurrection de Petrograd, Budberg - et il ne peut y avoir aucun doute sur l’issue ; sur notre front, il n’y a déjà plus un seul contingent... qui ne soit au pouvoir des bolcheviks. "

Léon Trotsky dans « Leçons d’Octobre

L’insurrection d’Octobre et la "légalité" soviétiste En septembre, aux jours de la Conférence Démocratique, Lénine exigeait l’insurrection immédiate.

" Pour traiter l’insurrection en marxistes - écrivait-il - c’est-à-dire comme un art, nous devons en même temps, sans perdre une minute, organiser un état-major des détachements insurrectionnels, répartir nos forces, lancer les régiments fidèles sur les points les plus importants, cerner le théâtre Alexandra, occuper la forteresse Pierre-et-Paul, arrêter le grand état-major et le gouvernement, envoyer contre les élèves-officiers et la "division sauvage” des détachements prêts à se sacrifier jusqu’au dernier homme plutôt que de laisser pénétrer l’ennemi dans les parties centrales de la ville ; nous devons mobiliser les ouvriers armés, les convoquer à la bataille suprême, occuper simultanément le télégraphe et le téléphone, installer notre état-major insurrectionnel à la station téléphonique centrale, le relier par téléphone à toutes les usines, à tous les régiments, à tous les points où se déroule la lutte armée, Tout cela, certes, n’est qu’approximatif, mais j’ai tenu à prouver qu’au moment actuel on ne saurait rester fidèle au marxisme, à la révolution sans traiter l’insurrection comme un art."

Cette façon d’envisager les choses présupposait la préparation et l’accomplissement de l’insurrection par l’intermédiaire du Parti et sous sa direction, la victoire devant être ensuite sanctionnée par le Congrès des soviets. Le Comité Central n’accepta pas cette proposition. L’insurrection fut canalisée dans la voie soviétiste et reliée au 2° Congrès des soviets. Cette divergence de vues exige une explication spéciale ; elle rentrera alors naturellement dans le cadre non pas d’une question de principes, mais d’une question purement technique, quoique d’une grande importance pratique.

Nous avons déjà dit combien Lénine craignait de laisser passer le moment de l’insurrection. En présence des hésitations qui se manifestaient dans les sommités du Parti, l’agitation reliant formellement l’insurrection à la convocation du 2° Congrès des Soviets lui paraissait un retard inadmissible, une concession à l’irrésolution et aux irrésolus, une perte de temps, un véritable crime. Lénine revient à maintes reprises sur cette pensée à partir de la fin de septembre. « Il existe dans le C.C. et parmi les dirigeants du Parti - écrit-il le 29 septembre - une tendance, un courant en faveur de l’attente du Congrès des soviets et contre la prise immédiate du pouvoir, contre l’insurrection immédiate. Il faut combattre cette tendance, ce courant." Au début d’octobre, Lénine écrit "Temporiser est un crime, attendre le Congrès des soviets est du formalisme enfantin, absurde, une trahison à la révolution." Dans ses thèses pour la conférence de Petrograd du 8 octobre, il dit : "Il faut lutter contre les illusions constitutionnelles et les espoirs au Congrès des Soviets, il faut renoncer à l’intention d’attendre coûte que coûte ce Congrès. ” Enfin, le 24 octobre, il écrit : "Il est clair que maintenant tout retard dans l’insurrection équivaut à la mort", et plus loin : "L’Histoire ne pardonnera pas un retard aux révolutionnaires qui peuvent vaincre (et vaincront certainement) aujourd’hui, mais risquent de tout perdre, s’ils attendent à demain."

Toutes ces lettres, où chaque phrase était forgée sur l’enclume de la révolution, présentent un intérêt exceptionnel pour la caractéristique de Lénine et l’appréciation du moment. Le sentiment qui les inspire, c’est l’indignation contre l’attitude fataliste, expectative, social-démocrate, menchevique envers la révolution, considérée comme une sorte de film sans fin. Si le temps est en général un facteur important de la politique, son importance est centuplée en temps de guerre et de révolution. Il n’est pas sûr que l’on puisse faire demain ce que l’on peut faire aujourd’hui. Aujourd’hui, il est possible de se soulever, de terrasser l’ennemi, de prendre le pouvoir, demain, ce sera peut-être impossible. Mais prendre le pouvoir, c’est modifier le cours de l’histoire ; est-il possible qu’un tel événement puisse dépendre d’un intervalle de 24 heures ? Certes, oui. Quand il s’agit de l’insurrection armée, les événements se mesurent, non pas au kilomètre de la politique, mais au mètre de la guerre. Laisser passer quelques semaines, quelques jours, parfois même un seul jour, équivaut, dans certaines conditions à la reddition de la révolution, à la capitulation. Sans la pression, la critique, la méfiance révolutionnaire de Lénine, le parti, vraisemblablement, n’aurait pas redressé sa ligne au moment décisif, car la résistance dans les hautes sphères était très forte et, dans la guerre civile comme dans la guerre en général, l’état-major joue toujours un grand rôle.

Mais, en même temps, il est clair que la préparation de l’insurrection sous le couvert de la préparation du 2° Congrès des Soviets, et le mot d’ordre de la défense de ce congrès nous conféraient des avantages inestimables. Depuis que nous, Soviet de Petrograd, nous avions annulé l’ordre de Kerensky concernant l’envoi des deux tiers de la garnison au front, nous étions effectivement en état d’insurrection armée. Lénine, qui se trouvait alors en dehors de Petrograd, n’apprécia pas ce fait dans toute son importance. Autant que je m’en souvienne, il n’en parla pas alors dans ses lettres. Pourtant, l’issue de l’insurrection du 25 octobre était déjà prédéterminée aux trois quarts au moins au moment où nous nous opposâmes à l’éloignement de la garnison de Petrograd, créâmes le Comité Militaire Révolutionnaire (7 octobre), nommâmes nos commissaires à toutes les unités et institutions militaires et, par là même, isolâmes complètement, non seulement l’état-major de la circonscription militaire de Petrograd, mais aussi le gouvernement. En somme, nous avions là une insurrection armée (quoique sans effusion de sang) des régiments de Petrograd contre le Gouvernement Provisoire, sous la direction du Comité Militaire Révolutionnaire et sous le mot d’ordre de la préparation à la défense du 2° Congrès des Soviets qui devait résoudre la question du pouvoir. Si Lénine conseilla de commencer l’insurrection à Moscou où selon lui elle était assurée de triompher sans effusion de sang, c’est que, de sa retraite, il n’avait pas la possibilité de se rendre compte du revirement radical qui s’était produit, non seulement dans l’état d’esprit, mais aussi dans les liaisons organiques, dans toute la hiérarchie militaire, après le soulèvement "pacifique” de la garnison de la capitale vers le milieu d’octobre. Depuis que, sur l’ordre du Comité Militaire Révolutionnaire, les bataillons s’étaient refusés à sortir de la ville, nous avions dans la capitale une insurrection victorieuse à peine voilée (par les derniers lambeaux de l’Etat démocratique bourgeois). L’insurrection du 25 octobre n’eut qu’un caractère complémentaire. C’est pourquoi elle fut si indolore. Au contraire, à Moscou, la lutte fut beaucoup plus longue et plus sanglante, quoique le pouvoir du Conseil des Commissaires du Peuple fût déjà instauré à Petrograd. Il est évident que si l’insurrection avait commencé à Moscou avant le coup de force de Petrograd, elle eût été encore de plus longue durée et le succès en eût été fort douteux. Or, un échec à Moscou eût eu une grave répercussion à Petrograd. Certes, même avec le plan de Lénine, la victoire n’était pas impossible, mais la voie que suivirent les événements se trouva beaucoup plus économique, beaucoup plus avantageuse et donna une victoire plus complète.

Nous avons eu la possibilité de faire coïncider plus ou moins exactement la prise du pouvoir avec le moment de la convocation du 2° Congrès des Soviets, uniquement parce que l’insurrection armée “silencieuse" presque "légale" - tout au moins à Petrograd - était déjà aux trois quarts, sinon aux neuf dixièmes, un fait accompli. Cette insurrection était "légale", en ce sens qu’elle surgit des conditions "normales” de la dualité du pouvoir. Maintes fois déjà, il était arrivé au soviet de Petrograd, même lorsqu’il était aux mains des conciliateurs, de contrôler ou de modifier les décisions du gouvernement. C’était là une façon de faire cadrant entièrement avec la constitution du régime connu dans l’histoire sous le nom de kérenkysme. Quand nous, bolcheviks, nous eûmes obtenu la majorité au soviet de Petrograd, nous ne fîmes que continuer et accentuer les méthodes de dualité du pouvoir. Nous nous chargeâmes de contrôler et de réviser l’ordre de l’envoi de la garnison au front. Par là même, nous couvrîmes des traditions et des procédés de la dualité de pouvoir, l’insurrection effective de la garnison de Petrograd. Bien plus, unissant dans notre agitation la question du pouvoir et la convocation du 2° Congrès des Soviets, nous développâmes et approfondîmes les traditions de cette dualité de pouvoir et préparâmes le cadre de la légalité soviétiste pour l’insurrection bolchevique dans toute la Russie.

Nous ne bercions pas les masses d’illusions constitutionnelles soviétistes, car, sous le mot d’ordre de la lutte pour le 2° Congrès, nous gagnions à notre cause et groupions les forces de l’armée révolutionnaire. En même temps, nous réussîmes, beaucoup plus que nous l’espérions, à attirer nos ennemis, les conciliateurs, dans le piège de la légalité soviétiste. Ruser politiquement est toujours dangereux, surtout en temps de révolution, car il est difficile de tromper l’ennemi et l’on risque d’induire en erreur les masses qui vous suivent. Si notre "ruse" réussit complètement, c’est parce qu’elle n’était pas une invention artificielle de stratège ingénieux, désireux d’éviter la guerre civile, parce qu’elle découlait naturellement de la décomposition du régime conciliateur, de ses contradictions flagrantes. Le Gouvernement Provisoire voulait se débarrasser de la garnison. Les soldats ne voulaient pas aller au front. A ce sentiment naturel, nous donnâmes une expression politique, un but révolutionnaire, un couvert "légal". Par là, nous assurâmes l’unanimité au sein de la garnison et liâmes étroitement cette dernière aux ouvriers de Petrograd. Nos ennemis, au contraire, dans leur situation désespérée et leur désarroi, étaient enclins à prendre pour argent comptant cette légalité soviétiste. Ils voulaient être trompés et nous leur en donnâmes entièrement la possibilité.

Entre nous et les conciliateurs se déroulait une lutte pour la légalité soviétiste. Pour les masses, les Soviets étaient la source du pouvoir. C’était des Soviets qu’étaient sortis Kerensky, Tsérételli, Skobelev. Mais, nous aussi, nous étions étroitement liés aux Soviets par notre mot d’ordre fondamental : tout le pouvoir aux Soviets. La bourgeoisie tenait sa filiation de la Douma d’Empire ; les conciliateurs tenaient la leur des Soviets, mais ils voulaient réduire à rien le rôle de ces derniers. Nous, nous venions des Soviets, mais pour leur transmettre le pouvoir. Les conciliateurs ne pouvaient encore rompre leurs attaches avec les Soviets ; aussi s’empressèrent-ils d’établir un pont entre la légalité soviétiste et le parlementarisme. A cet effet, ils convoquèrent la Conférence Démocratique et créèrent le pré-Parlement. La participation des Soviets au pré-Parlement sanctionnait en quelque sorte leur action. Les conciliateurs cherchaient à prendre la Révolution à l’appât de la légalité soviétiste pour la canaliser dans le parlementarisme bourgeois.

Mais, nous aussi, nous avions intérêt à utiliser la légalité soviétiste. A la fin de la Conférence Démocratique, nous arrachâmes aux conciliateurs leur consentement à la convocation du 2° Congrès des Soviets. Ce congrès les mit dans un embarras extrême : en effet, ils ne pouvaient s’opposer à sa convocation sans rompre avec la légalité soviétiste ; d’autre part, ils se rendaient parfaitement compte que, par sa composition, ce congrès ne leur promettait rien de bon. Aussi, en appelions-nous d’autant plus instamment à ce congrès comme au maître des destinées du pays et, dans toute notre propagande, nous invitions à le soutenir et à le protéger contre les attaques inévitables de la contre-révolution. Si les conciliateurs nous avaient attrapés sur la légalité soviétiste par le pré-Parlement sorti des Soviets, nous les attrapions à notre tour sur cette même légalité soviétiste au moyen du 2° Congrès des Soviets. Organiser une insurrection armée sous le mot d’ordre de prise du pouvoir par le Parti était une chose, mais préparer, puis réaliser l’insurrection, en invoquant la nécessité de défendre les droits du Congrès des Soviets, en était une autre.

De la sorte, en voulant faire coïncider la prise du pouvoir avec le 2° Congrès des Soviets, nous n’avions nullement l’espoir naïf que ce congrès pouvait par lui-même résoudre la question du pouvoir. Nous étions complètement étrangers à ce fétichisme de la forme soviétiste. Nous menions activement le travail nécessaire dans le domaine de la politique, de l’organisation, de la technique militaire pour nous emparer du pouvoir. Mais nous couvrions légalement ce travail en nous référant au prochain congrès qui devait décider la question du pouvoir. Tout en menant l’offensive sur toute la ligne, nous avions l’air de nous défendre. Au contraire, le Gouvernement Provisoire, s’il avait voulu se défendre sérieusement, aurait dû interdire la convocation du Congrès des soviets et, par là-même, fournir à la partie adverse le prétexte de l’insurrection armée, prétexte qui était pour lui le plus avantageux. Bien plus, non seulement nous mettions le Gouvernement Provisoire dans une situation politique désavantageuse, mais nous endormions sa méfiance.

Les membres du gouvernement croyaient sérieusement qu’il s’agissait pour nous du parlementarisme soviétiste, d’un nouveau Congrès où l’on adopterait une nouvelle résolution sur le pouvoir à la manière des résolutions des soviets de Petrograd et de Moscou, après quoi le gouvernement, se référant au Pré-parlement et à la prochaine Assemblée Constituante, nous tirerait sa révérence et nous mettrait dans une situation ridicule. C’était là la pensée des petits-bourgeois les plus raisonnables, et nous en avons une preuve incontestable dans le témoignage de Kerensky.

Dans ses souvenirs, ce dernier raconte la discussion orageuse qu’il eut dans la nuit du 24 au 25 octobre, avec Dan et autres, au sujet de l’insurrection qui se développait déjà à fond.

"Dan me déclara tout d’abord - raconte Kerensky - qu’ils étaient beaucoup mieux informés que moi et que j’exagérais les événements sous l’influence des communications de mon état-major réactionnaire. Puis il m’assura que la résolution de la majorité du soviet, résolution désagréable "pour l’amour-propre du gouvernement", contribuerait indiscutablement à un revirement favorable de l’état d’esprit des masses, que son effet se faisait déjà sentir et que maintenant l’influence de la propagande bolchevique "tomberait rapidement”. "D’autre part, d’après lui, les bolcheviks dans leurs pourparlers avec les leaders de la majorité soviétiste s’étaient déclarés prêts à "se soumettre à la volonté de la majorité des soviets" et disposés à prendre "dès demain” toutes les mesures pour étouffer l’insurrection qui “avait éclaté contre leur désir, sans leur sanction". Dan conclut en rappelant que les bolcheviks "dès demaiin" (toujours demain !) licencieraient leur état-major militaire et me déclara que toutes les mesures prises par moi pour réprimer l’insurrection ne faisaient qu’"exaspérer" les masses et que, par mon "immixion", je ne faisais qu’ “empêcher les représentants de la majorité des soviets de réussir dans leurs pourparlers avec les bolcheviks sur la liquidation de l’insurrection".

Or, au moment où Dan me faisait cette remarquable communication, les détachements armés de la garde rouge occupaient successivement les édifices gouvernementaux. Et, presque aussitôt après le départ de Dan et ses camarades du Palais d’Hiver, le ministre des Cultes, Kartachev, revenant de la séance du Gouvernement Provisoire, fut arrêté sur la Millionnaïa et conduit à Smolny où Dan était retourné poursuivre ses entretiens avec les bolcheviks. Il faut le reconnaître, les bolcheviks agirent alors avec une grande énergie et une habileté consommée. Alors que l’insurrection battait son plein et que les "troupes rouges” opéraient dans toute la ville, quelques leaders bolcheviks spécialement affectés à cette tâche, s’efforçaient, non sans succès, de donner le change aux représentants de la "démocratie révolutionnaire". Ces roublards passèrent toute la nuit à discuter sans fin sur différentes formules qui devaient soi-disant servir de base pour une réconciliation et la liquidation de l’insurrection. Par cette méthode de “pourparlers”, les bolcheviks gagnèrent un temps extrêmement précieux pour eux. Les forces combatives des s.-r. et des mencheviks ne furent pas mobilisés à temps. Ce qu’il fallait démontrer !" (A. Kerensky, Deloin.)

Voilà, en effet, ce qu’il fallait démontrer ! Comme on le voit, les conciliateurs se laissèrent prendre complètement au piège de la légalité soviétiste. La supposition de Kerensky, d’après laquelle des bolcheviks spécialement affectés à cette mission induisaient en erreur les mencheviks et les s.-r. au sujet de la liquidation prochaine de l’insurrection, est fausse. En réalité, prirent part aux pourparlers, ceux des bolcheviks qui voulaient véritablement la liquidation de l’insurrection et la constitution d’un gouvernement socialiste sur la base d’un accord entre les partis. Mais, objectivement, ces parlementaires rendirent à l’insurrection un certain service en alimentant de leurs illusions les illusions de l’ennemi. Mais ils ne purent rendre ce service à la révolution que parce que en dépit de leurs conseils et de leurs avertissements, le Parti, avec une énergie infatigable, menait et parachevait l’insurrection.

Pour le succès de cette large manœuvre enveloppante, il fallait un concours exceptionnel de circonstances grandes et petites. Avant tout, il fallait une armée qui ne voulait plus se battre. Tout le développement de la révolution, particulièrement dans la première période, de février à octobre inclus, aurait eu un tout autre aspect si, au moment de la révolution, nous n’avions pas eu une armée paysanne vaincue et mécontente de plusieurs millions d’hommes. Ce n’est que dans ces conditions qu’il était possible de réaliser avec succès avec la garnison de Petrograd l’expérience qui prédéterminait la victoire d’Octobre. Il ne saurait être question d’ériger en loi cette combinaison spéciale d’une insurrection tranquille, presque inaperçue, avec la défense de la légalité soviétiste contre les korniloviens. Au contraire, on peut affirmer avec certitude que cette expérience ne se répétera jamais et nulle part sous cette forme. Mais il est nécessaire de l’étudier soigneusement. Cette étude élargira l’horizon de chaque révolutionnaire en lui dévoilant la diversité des méthodes et moyens susceptibles d’être mis en action, à condition qu’on s’assigne un but clair, qu’on ait une idée nette de la situation et la volonté de mener la lutte jusqu’au bout.

A Moscou, l’insurrection fut beaucoup plus prolongée et causa plus de victimes. La raison en est, dans une certaine mesure, que la garnison de Moscou n’avait pas subi une préparation révolutionnaire comme la garnison de Petrograd (envoi des bataillons sur le front).

L’insurrection armée, nous le répétons, s’effectua à Petrograd en deux fois : dans la première quinzaine d’octobre, lorsque, se soumettant à la décision du soviet qui répondait entièrement à leur état d’esprit, les régiments refusèrent d’accomplir l’ordre du commandement en chef, et, le 25 octobre, lorsqu’il ne fallait déjà plus qu’une petite insurrection complémentaire pour abattre le gouvernement de Février. A Moscou, l’insurrection se fit en une seule fois. C’est là, vraisemblablement, la principale raison pour laquelle elle traîna en longueur. Mais il y en avait une autre : une certaine irrésolution de la part de la direction. A plusieurs reprises, on passa des opérations militaires aux pourparlers pour revenir ensuite à la lutte armée. Si les hésitations de la direction, hésitations que sentent parfaitement les troupes, sont en général nuisibles en politique, elles deviennent mortellement dangereuses pendant une insurrection. A ce moment, la classe dominante a déjà perdu confiance en sa propre force, mais elle a encore en mains l’appareil gouvernemental. La classe révolutionnaire a pour tâche de s’emparer de l’appareil étatique ; pour cela il lui faut avoir confiance en ses propres forces. Du moment que le Parti a entraîné les travailleurs dans la voie de l’insurrection il doit en tirer toutes les conséquences nécessaires. A la guerre comme à la guerre, et là, moins que partout ailleurs, les hésitations et pertes de temps ne sauraient être tolérées. Piétiner, tergiverser, ne serait-ce que pendant quelques heures, rend partiellement aux dirigeants confiance en eux-mêmes et enlève aux insurgés une partie de leur assurance. Or, cette confiance, cette assurance détermine la corrélation des forces qui décide de l’issue de l’insurrection. C’est sous cet angle qu’il faut étudier pas à pas la marche des opérations militaires à Moscou dans leur combinaison avec la direction politique.

Il serait extrêmement important de signaler encore quelques points où la guerre civile se déroula dans des conditions spéciales (lorsqu’elle se compliquait par exemple de l’élément national). Une telle étude basée sur un examen minutieux des faits est de nature à enrichir considérablement notre conception du mécanisme de la guerre civile, et, par là même, à faciliter l’élaboration de certaines méthodes, règles, procédés ayant un caractère suffisamment général pour que l’on puisse les introduire dans une sorte de statut de la guerre civile. Toujours est-il que la guerre civile en province était prédéterminée dans une large mesure par son issue à Petrograd, quoiqu’elle traînât en longueur à Moscou. La Révolution de Février avait endommagé considérablement l’ancien appareil ; le Gouvernement Provisoire qui en avait hérité était incapable de le renouveler et de le consolider. Par suite, l’appareil étatique entre février et octobre ne fonctionnait que par l’inertie bureaucratique. La province était habituée à s’aligner sur Petrograd : elle l’avait fait en février, elle le fit de nouveau en octobre. Notre grand avantage était que nous préparions le renversement d’un régime qui n’avait pas encore eu le temps de se former. L’instabilité extrême et le manque de confiance en soi-même de l’appareil étatique de février facilita singulièrement notre travail en maintenant l’assurance des masses révolutionnaires et du Parti lui-même. En Allemagne et en Autriche, il y eut, après le 9 novembre 1918, une situation analogue. Mais là, la social-démocratie combla elle-même les brèches de l’appareil étatique et aida à l’établissement du régime bourgeois républicain qui, maintenant encore, ne peut être considéré comme un modèle de stabilité, mais qui pourtant compte déjà six années d’existence. Quant aux autres pays capitalistes, ils n’auront pas cet avantage, c’est-à-dire, cette proximité de la révolution bourgeoise et de la révolution prolétarienne. Depuis longtemps déjà, ils ont accompli leur révolution de février. Certes, en Angleterre, il y a encore pas mal de survivances féodales, mais on ne saurait parler d’une révolution bourgeoise indépendante en Angleterre. Dès qu’il aura pris le pouvoir, le prolétariat anglais, du premier coup de balai, débarrassera le pays de la monarchie, des lords, etc. La révolution prolétarienne en Occident aura affaire à un Etat bourgeois entièrement formé. Mais cela ne veut pas dire qu’elle aura affaire à un appareil stable, car la possibilité même de l’insurrection prolétarienne présuppose une désagrégation assez avancée de l’Etat capitaliste. Si, chez nous, la révolution d’Octobre a été une lutte contre un appareil étatique qui n’avait pas encore eu le temps de se former après février, dans les autres pays, l’insurrection aura contre elle un appareil étatique en état de dislocation progressive.

En règle générale, comme nous l’avons dit au IV° Congrès de l’l.C., il est à supposer que la résistance de la bourgeoisie dans les anciens pays capitalistes sera beaucoup plus forte que chez nous ; le prolétariat remportera plus difficilement la victoire ; par contre, la conquête du pouvoir lui assurera une situation beaucoup plus ferme, beaucoup plus stable que la nôtre au lendemain d’Octobre. Chez nous la guerre civile ne s’est véritablement développée qu’après la prise du pouvoir par le prolétariat dans les principaux centres urbains et industriels et a rempli les trois première années d’existence du pouvoir soviétiste. Il y a beaucoup de raisons pour que, en Europe centrale et occidentale, le prolétariat ait plus de peine à s’emparer du pouvoir ; par contre, après la prise du pouvoir, il aura beaucoup plus que nous les mains libres. Evidemment, ces conjonctures ne peuvent avoir qu’un caractère conditionnel. L’issue des événements dépendra dans une large mesure de l’ordre dans lequel la révolution se produira dans les différents pays d’Europe, des possibilités d’intervention militaire, de la force économique et militaire de l’Union Soviétique à ce moment. En tout cas, l’éventualité, très vraisemblable, que la conquête du pouvoir se heurtera en Europe et en Amérique à une résistance beaucoup plus sérieuse, beaucoup plus acharnée et réfléchie des classes dominantes que chez nous, nous oblige à considérer l’insurrection armée et la guerre civile en général comme un art.

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