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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Les "Enragés" dans la Révolution française

Les "Enragés" dans la Révolution française

vendredi 24 juin 2011, par Robert Paris

Extrait de "La révolution française et nous" de Daniel Guérin :

"Ceux que leurs adversaires affublèrent du nom d’ « enragés » : Jacques Roux, Théophile Leclerc, Jean Varlet, furent en 1793 les interprètes directs et authentiques du mouvement des masses ; ils furent, comme n’hésita pas à l’écrire Karl Marx, « les représentants principaux du mouvement révolutionnaire ».

A ces trois noms doit être attaché celui de Gracchus Babeuf. Il ne s’associe certes que partiellement au mouvement des enragés. Il devait être davantage leur continuateur qu’il ne fut leur compagnon de lutte. Mais il appartient à la même espèce d’hommes (…) Tous quatre étaient des révoltés (…) Tous quatre avaient partagé la grande misère des masses. (…) Au nom de ce peuple qu’ils côtoyaient tous les jours, les enragés élevèrent une protestation qui va beaucoup plus loin que les doléances des modestes délégations populaires. Ils osèrent attaquer la bourgeoisie de front. Ils entrevirent que la guerre – la guerre bourgeoise, la guerre pour la suprématie commerciale – aggravait la condition des bras-nus ; ils aperçurent l’escroquerie de l’inflation, source de profit pour le riche, ruineuse pour le pauvre. Le 25 juin 1793, Jacques Roux vint lire une pétition à la barre de la Convention : « (…) La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. (…) La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. » (…)

Les enragés eurent le mérite incontestable, face aux montagnards enfermés dans le légalisme parlementaire, de proclamer la nécessité de l’action directe. Ils eurent aussi le courage de s’attaquer aux réputations établies, à la plus haute, à celle à laquelle il était le plus dangereux de toucher. Ils osèrent s’en prendre à l’idole populaire qu’était Robespierre. Théophile Leclerc rangeait ce dernier parmi les « quelques despotes insolents de l’opinion publique ». Jacques Roux dénonçait prophétiquement « les hommes mielleux en apparence, mais sanguinaires en réalité ». (…) La Société des Femmes Révolutionnaires de Claire Lacombe poussa la témérité jusqu’à appeler Robespierre : « Monsieur Robespierre », injure impardonnable à l’époque. »

Note sur Claire Lacombe : « Avant la Révolution, elle avait commencé une assez bonne carrière d’actrice, notamment à Lyon et à Marseille. Au début de 1792, elle monta à Paris et fréquenta les Cordeliers. Le 10 août, elle participa à l’assaut des Tuileries avec un bataillon de Fédérés, ce qui lui valut une couronne civique. Pendant l’hiver 92-93, proche des Enragés (elle fut un temps la compagne de Leclerc), elle milita contre l’accaparement et le chômage. En février 93, elle fonda avec Pauline Léon la Société des Républicaines Révolutionnaires, société exclusivement féminine et très engagée sur le plan social. Le 12 mai, des femmes de cette société demandèrent le droit de porter des armes pour aller combattre en Vendée. Claire Lacombe joua un rôle important pendant les journées du 31 mai et du 2 juin. Elle participa aux délibérations de la Commune et poussa fortement à l’insurrection. En août, elle demanda dans une pétition à la Convention la destitution de tous les nobles de l’armée. Le 5 septembre, elle réclama carrément l’épuration du gouvernement... Les Jacobins s’en prirent alors à elle avec violence, l’accusant de toute sortes de délits : elle aurait volé des armes, caché des aristocrates, etc. Ces accusations n’étaient pas très crédibles, mais elles étaient dangereuses à cette période, et Lacombe se défendit avec force. Elle se présenta le 7 octobre à la barre de la Convention et réfuta les arguments de ses adversaires. Elle osa dénoncer l’oppression dont les femmes étaient victimes, et ajouta : « Nos droits sont ceux du peuple, et si l’on nous opprime, nous saurons opposer la résistance à l’oppression. » Le gouvernement n’apprécia guère, et elle se retrouva quelques jours plus tard impliquée dans une curieuse affaire. Une rixe eut lieu entre des femmes de la Halle et des Républicaines Révolutionnaires. Les premières prétendirent, par la voix d’une députation à la Convention, que les secondes les avaient forcées de prendre le bonnet rouge. Prudhomme, dans les Révolutions de Paris, assura que c’était l’habit masculin que les Républicaines, qui le portaient parfois, avaient voulu forcer les « honnêtes » femmes de la Halle à revêtir. Ces dernières se seraient défendues avec succès, et auraient même fouetté Claire Lacombe, qui participait à l’incident. Le gouvernement révolutionnaire saisit aussitôt le prétexte : les Républicaines Révolutionnaires furent interdites, ainsi que tous les clubs féminins. Lacombe dut se cacher, et la chute des Hébertistes, après celle des Enragés, la mit dans une position inconfortable. Elle fut finalement arrêtée, le 31 mars 1794. Elle demeura un an en prison. Elle reprit ensuite son métier de comédienne, joua en province, puis revint à Paris. On n’a plus de traces d’elle après 1798. »

Le Manifeste des Enragés

25 juin 1793

Délégués du peuple français,

Cent fois cette enceinte sacrée a retenti des crimes des égoïstes et des fripons ; toujours vous nous avez promis de frapper les sangsues du peuple. L’acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l’agiotage ? Non. Avez-vous prononcé la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Avez-vous déterminé en quoi consiste la liberté du commerce ? Non. Avez-vous défendu la vente de l’argent monnayé ? Non. Eh bien ! Nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait pour le bonheur du peuple.

La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution opère, de jour en jour, par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes.

Cependant, ce n’est qu’en arrêtant le brigandage du négociant, qu’il faut bien distinguer du commerce ; ce n’est qu’en mettant les comestibles à la portée des sans-culottes, que vous les attacherez à la Révolution et que vous les rallierez autour des lois constitutionnelles.

Eh quoi ! Parce que des mandataires infidèles, les hommes d’Etat, ont appelé sur notre malheureuse patrie les fléaux de la guerre étrangère, faut-il que le riche nous en déclare une plus terrible encore au-dedans ? Parce que trois cens mille français, traîtreusement sacrifiés, ont péri par le fer homicide des esclaves des rois, faut-il que ceux qui gardaient leurs foyers soient réduits à dévorer des cailloux ? Faut-il que les veuves de ceux qui sont morts pour la cause de la liberté paient au prix de l’or, jusques au coton dont elles ont besoin pour essuyer leurs larmes ? Faut-il qu’elles paient au prix de l’or, le lait et le miel qui servent de nourriture à leurs enfants ?

Mandataires du peuple, lorsque vous aviez dans votre sein les complices de Dumouriez, les représentants de la Vendée, les royalistes qui ont voulu sauver le tyran, ces hommes exécrables qui ont organisé la guerre civile, ces sénateurs inquisitoriaux qui décrétaient d’accusation le patriotisme et la vertu, la section des Gravilliers suspendit son jugement... Elle s’aperçut qu’il n’était pas du pouvoir de la Montagne de faire le bien qui était dans son coeur, elle se leva...

Mais aujourd’hui que le sanctuaire des lois n’est plus souillé par la présence des Gorsas, des Brissot, des Pétion, des Barbaroux et des autres chefs des appelants, aujourd’hui que ces traîtres, pour échapper à l’échafaud, sont allés cacher, dans les départements qu’ils ont fanatisés, leur nullité et leur infamie ; aujourd’hui que la Convention nationale est rendue à sa dignité et à sa vigueur, et n’a besoin pour opérer le bien que de le vouloir, nous vous conjurons, au nom du salut de la république, de frapper d’un anathème constitutionnel l’agiotage et les accaparements, et de décréter ce principe général que le commerce ne consiste pas à ruiner, à désespérer, à affamer les citoyens.

Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profité des avantages de la Révolution. L’aristocratie marchande, plus terrible que l’aristocratie nobiliaire et sacerdotale, s’est fait un jeu cruel d’envahir les fortunes individuelles et les trésors de la république ; encore ignorons-nous quel sera le terme de leurs exactions, car le prix des marchandises augmente d’une manière effrayante, du matin au soir. Citoyens représentants, il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse. Prononcez contre les agioteurs et les accapareurs. Ou ils obéiront à vos décrets ou ils n’y obéiront pas. Dans la première hypothèse, vous aurez sauvé la patrie ; dans le second cas, vous aurez encore sauvé la patrie, car nous serons à portée de connaître et de frapper les sangsues du peuple.

Eh quoi ! Les propriétés des fripons seraient-elles quelque chose de plus sacré que la vie de l’homme ? La force armée est à la disposition des corps administratifs, comment les subsistances ne seraient-elles pas à leur réquisition ? Le législateur a le droit de déclarer la guerre, c’est-à-dire de faire massacrer les hommes, comment n’aurait-il pas le droit d’empêcher qu’on pressure et qu’on affame ceux qui gardent leurs foyers ?

La liberté du commerce est le droit d’user et de faire user, et non le droit de tyranniser et d’empêcher d’user. Les denrées nécessaires à tous doivent être livrées au prix auquel tous puissent atteindre, prononcez donc, encore une fois... les sans culottes avec leurs piques feront exécuter vos décrets.

Vous n’avez pas hésité à frapper de mort ceux qui oseraient proposer un roi, et vous avez bien fait ; vous venez de mettre hors la loi les contre-révolutionnaires qui ont rougi, à Marseille, les échafauds du sang des patriotes, et vous avez bien fait ; vous auriez encore bien mérité de la patrie, si vous eussiez expulsé de nos armées les nobles et ceux qui tenaient leurs places de la cour ; si vous eussiez pris en otage les femmes, les enfants des émigrés et des conspirateurs, su vous eussiez retenu pour les frais de la guerre les pensions des ci-devant privilégiés, si vous eussiez confisqué au profit des volontaires et des veuves les trésors acquis depuis la révolution par les banquiers et les accapareurs ; si vous eussiez chassé de la Convention les députés qui ont voté l’appel au peuple, si vous eussiez livré aux tribunaux révolutionnaires les administrateurs qui ont provoqué le fédéralisme, si vous eussiez frappé du glaive de la loi les ministres et les membres du conseil exécutif qui ont laissé former un noyau de contre-révolution à la Vendée, si enfin vous eussiez mis en état d’arrestation ceux qui ont signé les pétitions anti-civiques, etc., etc. Or les accapareurs et les agioteurs ne sont-ils pas autant et plus coupables encore ? Ne sont-ils pas, comme eux, de véritables assassins nationaux ?

Ne craignez donc pas de faire éclater sur ces vampires la foudre de votre justice ; ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux. Certes, il n’a jamais calculé lorsqu’il a été question de tout faire pour vous. Il vous a prouvé, notamment dans les journées du 31 mai et du 2 juin, qu’il voulait la liberté toute entière. Donnez-lui en échange du pain, et un décret ; empêchez qu’on ne mette le bon peuple à la question ordinaire et extraordinaire par le prix excessif des comestibles.

Jusques à présent, les gros marchands qui sont par principe les fauteurs du crime, et par habitude les complices des rois, ont abusé de la liberté du commerce pour opprimer le peuple ; ils ont faussement interprété cet article de la déclaration des droits de l’homme qui établit qu’il est permis de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi. Eh bien ! décrétez constitutionnellement que l’agiotage, la vente de l’argent-monnaie, et les accaparements sont nuisibles à la société. Le peuple qui connaît ses véritables amis, le peuple qui souffre depuis si longtemps verra que vous vous apitoyez sur son sort, et que vous voulez sérieusement guérir ses maux ; quand on aura une loi claire et précise, dans l’acte constitutionnel, contre l’agiotage et les accaparements, il verra que la cause du pauvre vous tient plus à cœur que celle du riche ; il verra qu’il ne siège point parmi vous des banquiers, des armateurs, et des monopoleurs ; il verra enfin que vous ne voulez pas la contre-révolution.

Vous avez, il est vrai, décrété un emprunt forcé d’un milliard sur le riche ; mais si vous n’arrachez pas l’arbre de l’agiotage, si vous ne mettez un frein national à l’avidité des accapareurs, le capitaliste, le marchand, dès le lendemain, lèveront cette somme sur les sans-culottes, par le monopole et les concussions ; ce n’est donc plus l’égoïste, mais le sans-culotte que vous avez frappé ; avant votre décret, l’épicier et le banquier n’ont cessé de pressurer les citoyens ; quelle vengeance n’exerceront-ils pas aujourd’hui que vous les mettez à contribution ? quel nouveau tribut ne vont-ils pas lever sur le sang et les larmes du malheureux ?

En vain objecterait-on que l’ouvrier reçoit un salaire en raison de l’augmentation du prix des denrées, la vérité il en est quelques-uns dont l’industrie est payée plus cher ; mais il en est aussi beaucoup dont la main d’œuvre est moins salariée depuis la Révolution. D’ailleurs tous les citoyens ne sont pas ouvriers ; tous les ouvriers ne sont pas occupés, et parmi ceux qui le sont, il en est qui ont huit à dix enfants incapables de gagner leur vie, et les femmes en général ne gagnent pas au-delà de vingt sous par jour.

Députés de la Montagne, que n’êtes vous montés depuis le troisième jusqu’au neuvième étage des maisons de cette ville révolutionnaire, vous auriez été attendris par les larmes et les gémissements d’un peuple immense sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse et de malheur par l’agiotage et les accaparements, parce que les lois ont été cruelles à l’égard du pauvre, parce qu’elles n’ont été faites que par les riches et pour les riches.

O rage, ô honte du XVIIIème siècle ! Qui pourra croire que les représentants du peuple français qui ont déclaré la guerre aux tyrans du dehors ont été assez lâches pour ne pas écraser ceux du dedans ? Sous le règne des Sartines et des Flesselles, le gouvernement n’aurait pas toléré qu’on fît payer les denrées de première nécessité trois fois au-dessus de leur valeur ; que dis-je ? Ils fixaient le prix des armes et de la viande pour le soldat ; et la Convention nationale, investie de la force de vingt-cinq millions d’hommes, souffrira que le marchand et le riche égoïste leur portent habituellement le coup de la mort, en taxant arbitrairement les choses les plus utiles à la vie. Louis Capet n’avait pas besoin, pour opérer la contre-révolution, de provoquer la foudre des puissances étrangères. Les ennemis de la patrie n’avaient pas besoin d’incendier d’une pluie de feu les départements de l’Ouest, l’agiotage et les accaparements suffisent pour renverser l’édifice des lois républicaines.

Mais c’est la guerre, dira-t-on, qui est la cause de la cherté des vivres. Pourquoi donc, représentants du peuple, l’avez-vous provoquée en dernier lieu ? Pourquoi, sous le cruel Louis XIV, le Français eut-il à repousser la ligue des tyrans, et l’agiotage n’étendit pas sur cet empire l’étendard de la révolte, de la famine et de la dévastation ? Et, sous ce prétexte il serait donc permis au marchand de vendre la chandelle six francs la livre, le savon six francs la livre, l’huile six francs la livre.

Sous le prétexte de la guerre, le sans-culotte paierait donc les souliers cinquante livres la paire, une chemise cinquante livres, un mauvais chapeau cinquante livres. C’est pour le coup qu’on pourrait dire que les prédictions de Cazalès et de Maury sont accomplies ; dans ce cas, vous auriez conspiré, avec eux, contre la liberté de la patrie, que dis-je, vous les auriez surpassés en trahison. C’est pour le coup que les Prussiens et les Espagnols pourraient dire : nous sommes les maîtres d’enchaîner les Français car ils n’ont pas le courage d’enchaîner les monstres qui les dévorent, c’est pour le coup qu’on pourrait dire : qu’en répandant à propos des millions, qu’en associant les bourgeois et les gros marchands au parti des contre-révolutionnaires, la république se détruirait par elle-même.

Mais c’est le papier ; dit-on encore, qui est la cause de la cherté des vivres : ah ! le sans-culotte ne s’aperçoit guère qu’il y en a beaucoup en circulation... Au reste sa prodigieuse émission est une preuve du cours qu’il a et du prix qu’on y attache. Si l’assignat a une hypothèque réelle, s’il repose sur la loyauté de la nation française, la quantité des effets nationaux ne leur ôte donc rien de leur valeur. Parce qu’il y a beaucoup de monnaie en circulation, est-ce une raison pour oublier qu’on est homme, pour commettre dans les tavernes du commerce des brigandages, pour se rendre maître de la fortune et de la vie des citoyens, pour employer tous les moyens d’oppression que suggèrent l’avarice et l’esprit de parti, pour exciter le peuple à la révolte et le forcer par la disette et le supplice des besoins à dévorer ses propres entrailles ?

Mais les assignats perdent beaucoup dans le commerce... Pourquoi donc les banquiers, les négociants et les contre-révolutionnaires du dedans et du dehors en remplissent-ils leurs coffres ? Pourquoi ont-ils la cruauté de diminuer le salaire de certains ouvriers, et n’accordent-ils pas une indemnité aux autres ? Pourquoi n’offrent-ils pas l’escompte, lorsqu’ils acquièrent les domaines nationaux ? L’Angleterre, dont la dette excède peut-être vingt fois la valeur de son territoire et qui n’est florissante que par le papier de sa banque, paie-telle à proportion les denrées aussi cher que nous les payons ? Ah ! le ministre Pitt est trop adroit pour laisser accabler ainsi les sujets de Georges ! Et vous, citoyens représentants, vous, les députés de la Montagne, vous qui vous faites gloire d’être du nombre des sans-culottes, du haut de votre immortel rocher, vous n’anéantirez pas l’hydre sans cesse renaissante de l’agiotage !

Mais ajoute-ton, on tire de l’étranger bien des articles, et il ne veut en paiement que de l’argent. Cela est faux ; le commerce s’est presque toujours fait par l’échange de marchandise contre marchandise, et du papier contre papier ; souvent même on a préféré des effets au numéraire. Les espèces métalliques qui circulent en Europe ne suffiraient pas, pour acquitter la cent-millième partie des billets qui sont en émission. Ainsi, il est clair comme le jour, que les agioteurs et les banquiers ne discréditent les assignats que pour vendre plus cher leur argent, pour trouver occasion de faire impunément le monopole et de trafiquer dan le comptoir du sang des patriotes, qu’ils brûlent de verser.

Mais l’on ne sait pas comment les choses tourneront. –Il est très certain que les amis de l’égalité ne souffriront pas toujours qu’on les fasse égorger au dehors et qu’au-dedans on les assiège par la famine. Il est très certains que toujours ils ne seront pas les dupes de cette peste publique, des charlatans qui nous rongent comme des vers, des accapareurs dont les magasins ne sont plus qu’un repaire de filous.

Mais, lorsque la peine de mort est prononcée contre quiconque tenterait de rétablir la royauté, lorsque des légions innombrables de citoyens soldats forment avec leurs armes une voûte d’acier, lorsqu’elles vomissent de toutes parts le salpêtre et le feu sur une horde de barbares, le banquier et l’accapareur peuvent-ils dire qu’ils ne savent pas comment les choses tourneront ? Au reste, s’ils l’ignorent, nous venons le leur apprendre. Le peuple veut la liberté et l’égalité, la république ou la mort ; et voilà précisément ce qui vous désespère, agioteurs, vils suppôts de la tyrannie.

N’ayant pu réussir à corrompre le cœur du peuple, à le subjuguer par la terreur et la calomnie, vous employez les dernières ressources des esclaves pour étouffer l’amour de la liberté. Vous vous emparez des manufactures, des ports de mer, de toutes les branches du commerce, de toutes les productions de la terre pour faire mourir de faim, de soif et de nudité, les amis de la patrie, et les déterminer à se jeter entre les bras du despotisme.

Mais les fripons ne réduiront pas à l’esclavage un peuple qui ne vit que de fer et de liberté, de privations et de sacrifices. Il est réservé aux partisans de la monarchie de préférer des chaînes antiques et des trésors à la République et à l’immortalité.

Ainsi, mandataires du peuple, l’insouciance que vous montreriez plus longtemps serait un acte de lâcheté, un crime de lèse-nation. Il ne faut pas craindre d’encourir la haine des riches, c’est-à-dire des méchants. Il ne faut pas craindre de sacrifier les principes politiques au salut du peuple, qui est la suprême loi.

Convenez donc avec nous que par pusillanimité vous autorisez le discrédit du papier, vous réparez la banqueroute, en tolérant des abus, des forfaits dont le despotisme eût rougi, dans les derniers jours de sa barbare puissance.

Nous savons sans doute qu’il est des maux inséparables d’une grande révolution, qu’il n’est pas de sacrifices qu’on ne doive faire, pour le triomphe de la liberté, et qu’on ne saurait trop payer cher le plaisir d’être républicain ; mais aussi nous savons que le peuple a été trahi par deux législatures ; que les vices de la Constitution de 1791 ont été la source des calamités publiques, et qu’il est temps que le sans-culotte qui a brisé le sceptre des rois, voie le terme des insurrections et de toute espèce de tyrannie.

Si vous n’y portez un prompt remède, comment ceux qui n’ont aucun état, ceux qui n’ont que 2, 3, 4, 4 ou 6 cents livres de rentes, encore mal payées, soit en pension viagère, soit sur des caisses particulières subsisteront-ils, si vous n’arrêtez le cours de l’agiotage et des accapareurs, et cela par un décret constitutionnel qui n’est pas sujet aux variations des législateurs. Il est possible que nous n’ayons la paix que dans vingt ans ; les frais de la guerre occasionneraient une émission nouvelle de papier ; voudriez-vous donc perpétuer nos maux pendant tout ce temps-là, déjà trop long, par l’autorisation tacite de l’agiotage et des accaparements ? Ce serait là le moyen d’expulser tous les étrangers patriotes, et d’empêcher les peuples esclaves de venir respirer en France l’air pur de la liberté.

N’est-ce donc pas assez que vos prédécesseurs, pour la plupart d’infâme mémoire, nous aient légué la monarchie, l’agiotage et la guerre, sans que vous nous léguiez la nudité, la famine et le désespoir ? Faut-il que les royalistes et les modérés, sous prétexte de la liberté du commerce, dévorent encore les manufactures, les propriétés ? qu’ils s’emparent du blé des champs, des forêts et des vignes, de la peau même des animaux et qu’ils boivent encore dans des coupes dorées le sans et les larmes de citoyens, sous la protection de la loi ?

Députés de la Montagne, non, non, vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait ; vous fonderez les bases de la prospérité publique ; vous consacrerez les principes généraux et répressifs de l’agiotage et des accapareurs ; vous ne donnerez pas à vos successeurs l’exemple terrible de la barbarie des hommes puissants sur le faible, du riche sur le pauvre ; vous ne terminerez pas enfin votre carrière avec ignominie.

Dans cette pleine confiance, recevez ici le nouveau serment que nous faisons de défendre jusques au tombeau la liberté, l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la République et les sans-culottes opprimés des départements.

Qu’ils viennent, qu’ils viennent bien vite à Paris, cimenter les liens de la fraternité ! c’est alors que nous leur montrerons ces piques immortelles qui ont renversé la Bastille ; ces piques qui fait tomber en putréfaction la commission des douze et la faction des hommes d’Etat, ces piques qui feront justice des intrigants et des traîtres, de quelque masque qu’ils se couvrent et quelque pays qu’ils habitent. C’est alors que nous les conduirons au pied de ce jeune chêne où les Marseillais et les sans-culottes des départements abjurèrent leur erreur, et firent serment de renverser le trône. C’est alors enfin que nous les accompagnerons dans le sanctuaire des lois, où d’une main républicaine nous leur montrerons le côté qui voulut sauver le tyran et la Montagne qui prononça sa mort.

Vive la vérité, vive la Convention nationale, vive la république française !

(D’après Dommanget, Les Enragés contre la vie chère, 1948, p. 83-89)

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Articles de Claudine Cavalier

Jean VARLET [Age inconnu en 1789]

Dates inconnues

Varlet est une des figures les plus attachantes de la Révolution, bien qu’on ne sache presque rien sur lui et qu’il en incarne une des tendances les plus violentes : celle de ce petit groupe de révolutionnaires, farouchement attachés aux intérêts des plus pauvres, que l’Histoire a retenus sous le nom d’Enragés. Il était issu d’une famille modeste et fut orphelin de père de bonne heure. Il fit néanmoins des études au collège d’Harcourt : d’après lui, ses professeurs lui déclarèrent qu’il serait « tout bon » ou « tout diable »... Sorti du collège, il devint commis à la Grande Poste, ce qui lui assura un revenu correct. La Révolution le jeta dans l’enthousiasme : il était très jeune lorsqu’elle éclata, sans doute à peine adulte. Il prit immédiatement le parti des couches populaires et composa de nombreuses brochures en leur faveur. Dans les banquets civiques, il se fit connaître en chantant des airs patriotiques de sa façon. Mais c’est après Varennes qu’il commença à paraître sur le devant de la scène. Fou de rage à l’annonce de la réhabilitation du roi fugitif par l’Assemblée, il monta sur un banc au Palais-Royal et harangua la foule, qu’il entraîna au Champ-de-Mars pour signer sur l’autel de la patrie une pétition demandant « que l’Assemblée suspende toute détermination sur le sort de Louis XVI, jusqu’à ce que le voeu prononcé de tout l’Empire français ait été efficacement émis. » Il se rendit ensuite avec cinq autres délégués à l’Assemblée pour la présenter. Reçu par Robespierre et Pétion, il fut repoussé, car l’Assemblée venait de voter le décret favorable au roi. La pétition ne fut même pas lue. Varlet ne se découragea pas pour autant. Il se lança dans la lutte contre La Fayette. Il fit afficher sur les murs de Paris le texte suivant : « Peuple souverain, La Fayette est, fut et sera toujours un scélérat, un traître à la Patrie. Je me porte son accusateur. Un citoyen qui n’a pas peur. Signé, Varlet. »

A la veille du dix août, on le retrouve, infatigable, à la barre de la législative pour présenter une pétition de son cru contre Louis XVI. Après l’insurrection, il entreprit une étrange sorte de prosélytisme ultra-révolutionnaire. Il installa sur la terrasse des Feuillants une tribune roulante d’où il haranguait les passants, essentiellement pour dénoncer les méfaits du parlementarisme et prédire les probables errements de la nouvelle assemblée. Il militait contre l’élection à deux degrés et surtout réclamait que les députés fussent soumis au mandat impératif, et révocables par leurs électeurs. En même temps, il prescrivait à la Convention, comme programme social, de détruire la mendicité et « d’empêcher que par l’agiotage, le monopole, l’accaparement, les fortunes particulières se grossissent aux dépens de la fortune publique. » Il publia une Déclaration solennelle des droits de l’homme dans l’état social, où il réclamait que les biens des accapareurs fussent confisqués au profit de la nation pour être redistribués. En décembre 92, il tenta de se faire entendre aux Jacobins dont il était membre, mais sans succès. Il se retira dès lors du club, qu’il accusa de s’être détaché du peuple, et de bouder les sociétés fraternelles, à recrutement plus populaire.

Il prit part à la lutte contre la Gironde, parfois en mettant en oeuvre des moyens douteux. Dans la nuit du 9 au 10 mars 93, à la nouvelles des premiers revers en Belgique, il essaya de déclencher un mouvement insurrectionnel pour chasser de la Convention les députés « appelants », c’est-à-dire les partisans de l’appel au peuple lors du procès du Roi. Il rédigea un manifeste insurrectionnel et tenta d’entraîner les sections en le faisant passer pour un arrêté du club des Cordeliers. Ce n’était pas très malin. Cinq sections seulement répondirent à son appel : encore celle des Quatre Nations se récusa-t-elle le lendemain, après s’être renseignée auprès des Cordeliers qui dénoncèrent évidemment le faux. La Commune, retenue par Chaumette, ne suivit pas non plus Varlet, et Jacques Roux le désavoua violemment, allant jusqu’à réclamer son arrestation. Il ne parvint qu’à pousser une foule éparse, où figuraient des agitateurs suspects comme Fournier et Proly, au pillage des imprimeries du Courrier de Gorsas et de la Chronique de Condorcet. Il ne s’avoua pas vaincu pour si peu. Le 1er avril 93, quand la trahison de Dumouriez fut connue, il recommença sa manoeuvre. Muni d’un prétendu arrêté de la Section des Droits de l’Homme, il rallia d’autres sections et fonda à l’Evêché un Comité central de salut Public, correspondant avec les départements, sous la sauvegarde du peuple, composé de délégués des sections : ce Comité prétendait seconder la Commune : était-ce pour rivaliser avec elle, peut-être pour fomenter des troubles ? Marat le soupçonna, mais Chaumette semble avoir été favorable à Varlet, et la Commune donna son aval au Comité central. Ce Comité de l’Evêché joua un rôle très important dans les journées du 31 mai et du 2 juin, non sans heurts d’ailleurs avec la Commune, qui n’accepta jamais ses réclamations les plus violentes. Varlet lui-même, arrêté le 24 mai par la Commission des Douze, participa au Comité insurrectionnel en tant que député de la section des Droits de l’Homme. C’est lui qui rédigea l’acte contre les Girondins qui servit de base à la journée du 31 Mai. Après la chute de la Gironde, il se rallia plus ou moins à Jacques Roux, le « prêtre rouge », dans ses critiques du gouvernement. Le 15 juin 93, il réclama à la Commune, au nom de sa section, la taxation de toutes les denrées et la punition des accapareurs. Le 30 juin, il manqua être exclu du club des Cordeliers en même temps que Jacques Roux et Leclerc, mais il ne fut que suspendu. A l’automne, il lut encore une fois une pétition à la Convention, pour protester contre le décret qui supprimait la permanence des sections en la remplaçant par deux assemblées générales par semaine, et attribuait une indemnité de 40 sous aux citoyens pauvres qui se rendraient à ces assemblées. Selon lui, « ce décret est attentatoire à la constitution et à la Déclaration des Droits. (...) Avez-vous pu, sans attenter aux droits du souverain, réduire les assemblées du peuple et en prescrire la durée ? » Les 40 sous étaient un moyen détestable employé par le gouvernement pour acheter le soutien des malheureux : « Que deviendraient les assemblées du peuple, si le gouvernement pouvait les payer ? Dans un Etat libre, le peuple ne peut se salarier lui-même pour exercer ses droits ; si le lien social tenait à cette indemnité, la Déclaration des Droits ne serait plus qu’une chimère, la ligne de démarcation entre les citoyens serait rétablie. » Il eut du succès, semble-t-il, auprès des Conventionnels, au point que Robespierre se leva lui répondre en personne, ou plutôt pour l’accuser d’hypocrisie et de contre-révolution cachée. L’Incorruptible était fort attaché à l’indemnité versée aux pauvres, pour laquelle il avait milité dès la Constituante : « Ceux qui osent s’élever contre cette mesure conservatrice des droits du peuple ne sont que des avocats des aristocrates, des riches et des muscadins. » La Convention passa à l’ordre du jour sans recevoir la pétition, et Varlet manqua être arrêté immédiatement. Il le fut dès le lendemain, par ordre du Comité de Sûreté Générale « pour avoir tenu dans un groupe des propos contre-révolutionnaires. » Après deux mois de prison, il fut libéré suite aux réclamations de sa section auprès du Comité et à l’intervention à la Commune d’Hébert, qui bien qu’hostile aux Enragés, demanda qu’il fût remis en liberté, « s’il n’y avait rien contre lui. » Néanmoins, quand il réclama l’autorisation de remettre en place sa tribune roulante pour y continuer son « apostolat de l’égalité », la Commune la lui refusa.

Varlet fut de nouveau arrêté au printemps 94, sans doute soupçonné de complicité avec l’hébertisme. Il fut remis en liberté après Thermidor, mais ce fut pour rentre dans la foule des anonymes, ou presque. Il tenta de réorganiser le club électoral, ce qui lui valut d’être de nouveau incarcéré jusqu’à l’amnistie de brumaire an IV (octobre 1795). Par la suite on le retrouve aux réunions de la Société du Manège. Mais rapidement les Conseils du Directoire chargèrent Fouché de se débarrasser de cet allié des plus encombrants. Il apparaît bien malgré tout qu’à cette époque Varlet était toujours égal à lui même. Durant les Cent-jours, il se rallia à Napoléon. On le retrouve un dernière fois à Nantes en 1830, où il cherchait des fonds pour publier un journal, et rédigeait encore, infatigable, des pamphlets. On perd sa trace sous la monarchie de juillet.

Jacques ROUX (1752-1836) [37 ans en 1789]

Saint-Cibard de Pransac 1752, Paris 1794

Le plus célèbre des « curés rouges » naquit dans un petit village tranquille près d’Angoulême dans une famille aisée : son père était un ancien lieutenant d’infanterie. Il fit des études au séminaire d’Angoulême, chez les lazaristes, et fut ordonné prêtre en 1767. Il mena dès lors une carrière d’enseignant, en philosophie puis en physique. En 1779, alors qu’il était professeur au séminaire d’Angoulême, il fut compromis dans une affaire de meurtre : le cuisinier de l’établissement tira une nuit sur des jeunes gens qui s’amusaient à casser les vitres du bâtiment, et tua l’un d’eux. Il prétendit ensuite que l’abbé Roux lui avait donné des ordres en ce sens. Roux, qui s’était enfui, fut rapidement arrêté, ainsi que le supérieur du séminaire et trois autres prêtres. L’affaire ne fut jamais entièrement tirée au clair, mais il fut libéré au bout d’un mois et demi par arrêt du Parlement.

Il devint ensuite desservant à Saintes, puis aumônier et vicaire à Montlosier, avant d’être nommé curé de Cozes : ses supérieurs lui attribuent de la « régularité » et des « mœurs irréprochables ». Deux ans avant la Révolution, il fut muté à Saint-Thomas-de-Conac : ses fidèles, dit-on, l’ « idolâtraient » pour sa générosité.

La prise de la Bastille l’enthousiasma, et il prononça, dans sa petite église, son premier « prêche civique » : il célébrait le « triomphe des braves parisiens sur les ennemis du bien public ». Il fut fort applaudi par ses paroissiens et par la garde nationale, mais ses supérieurs commencèrent à s’inquiéter. Il y avait de quoi, car il n’était qu’à ses débuts de révolutionnaire, et il montra bientôt des dispositions remarquables à cet égard. Après la nuit du 4 août, il ne craignit pas de prêcher au prône « la doctrine dangereuse que les terres appartenaient à tous également », et il participa probablement, en avril 1790, à la mise à sac des châteaux de Boisroches et Saint-Georges des Agoûts. Il fut révoqué, frappé d’interdit par son évêque, et sa tête fut mise à prix : il dut s’enfuir, et on perd sa trace jusqu’à la fin de l’année. Il réapparut à Paris, aux club des Cordeliers, puis à l’église de Saint-Sulpice, où, bien que toujours soumis à interdit, il prêta serment à la Constitution en ces termes : « Je jure donc, messieurs, en présence du ciel et de la terre, que je serai fidèle à la Nation, à la loi et au Roi, qui sont indivisibles. J’ajouterai même que je suis prêt à verser jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour le soutien d’une révolution qui a déjà changé, sur la surface du globe, le sort de l’espèce humaine en rendant les hommes égaux entre eux, comme ils le sont de toute éternité devant Dieu. »

Il fut finalement nommé vicaire à Saint-Nicolas des Champs, dans la section des Gravilliers. Ses prêches enflammés, qui défendaient systématiquement les droits des petites gens, le rendirent fort populaire. En mai 1792, suite aux premières défaites de la campagne militaire, il fit imprimer un discours, qu’il avait prononcé à Notre-Dame, et qui fut vendu au profit des pauvres : on y trouve, seize mois avant la Terreur, des idées et des principes qui présideront à la mise en place du régime ultra-répressif de l’automne 93 . « Désarmez les citoyens tièdes et suspects, mettez à prix la tête des émigrés conspirateurs et des tyrans couronnés qui sont armés contre notre liberté. Prenez en otage les femmes, les enfants des traîtres à la patrie, qu’ils répondent des événements de la guerre, qu’enchaînés ils soient exposés les premiers au feu de l’ennemi ou plutôt au premier fer des assassins qu’ils auront recrutés, que les maisons de ces lâches habitants qui ont livré nos places fortes soient rasées et démolies. » La guerre y est déclarée aux riches en faveur des pauvres : « Une nation qui a secoué le joug de la tyrannie doit se roidir contre les coups redoutables de l’aristocratie de la fortune. Elle ne doit pas souffrir que des hommes profondément corrompus dévorent les propriétés, les manufactures, le commerce, la liberté. Qu’ils sucent, goutte à goutte, le sang du citoyen, et qu’ainsi par d’indignes trafics ils préparent le retour à la servitude. » Il faut décréter la peine de mort contre les accapareurs, les faux-monnayeurs, interdire l’exportation de denrées alimentaires… Jacques Roux était en avance sur son temps, et fort écouté dans les milieux populaires. Aussi après le 10 août, où il combattit sans doute dans les rangs des insurgés, fut-il élu par sa section au tribunal extraordinaire du 17 août, destiné à juger les royalistes. Toutefois son élection fut cassée du fait de sa prêtrise, et il semble en avoir conçu beaucoup d’amertume. Il essaya de se rattraper au moment des élections à la Convention, mais il s’y prit si mal (il fit circuler de fausses lettres de recommandation en sa faveur et des bulletins à son nom) qu’il fut dénoncé comme intrigant et ne recueillit que trois voix… Il échoua de même lors des élections départementales, mais sa section l’envoya finalement siéger au Conseil Général de la Commune. Chargé, en tant que membre de la municipalité, d’assister à l’exécution de Louis XVI, il fit preuve face au roi déchu et condamné d’une grande dureté, qui lui fut reprochée par la suite : il n’est pas prouvé qu’il refusa de recevoir le testament que Louis XVI avait écrit dans la nuit précédant son exécution, ni qu’il prononça la fameuse phrase : « Je ne suis chargé que de vous conduire à l’échafaud » (bien qu’il s’en soit vanté plus tard, c’est probablement un détail inventé), mais il est bien attesté qu’il se montra d’une brutalité telle que plusieurs témoins, même très hostiles à Louis XVI, en furent choqués. C’est probablement pour cette raison que la Commune tenta de le chasser par un vote épuratoire défavorable dès le 14 février. La section des Gravilliers dut faire pression sur le Conseil pour que son député soit maintenu en fonction.

La crise économique qui s’amplifiait poussait Roux à accumuler les réclamations proprement politiques : il demandait donc inlassablement, dans les journaux et dans des pétitions auprès des autorités, la taxation des produits de première nécessité, la réglementation des prix par le gouvernement, la peine de mort pour les accapareurs. Il préconisait même des greniers publics et une nationalisation de la vente des subsistances. Fut-il le meneur des journées de février où éclatèrent les troubles du sucre ? Il n’est pas prouvé qu’il ait organisé le pillage des épiceries, mais il est certain qu’il y était favorable : il affirma après coup que « les épiciers n’ont fait que restituer au peuple ce qu’ils lui faisaient payer beaucoup trop cher depuis longtemps. » Il ne regrettait qu’une chose, qu’il n’y ait pas eu de têtes coupées… Les Conventionnels n’apprécièrent pas cette déclaration, la Commune non plus : on avait frôlé la guerre civile en février, les gouvernants le savaient et ils commençaient à comprendre que Roux était dangereux.

Il joua malgré tout un rôle important le 31 mai et le 2 juin, non seulement en entraînant les Gravilliers dans l’insurrection, mais aussi en « relevant l’esprit public » de la section du Finistère, qui avait failli manquer à l’appel au dernier moment. Du coup, la Commune lui demanda de rédiger l’adresse qui réclamait à la Convention l’arrestation des vingt-deux Girondins.

Mais il se méfiait des Montagnards qu’il jugeait trop timides sur le plan économique. Entouré d’un petit groupe de militants qu’on commençait à appeler les « Enragés », il multiplia, dans des affiches, aux Cordeliers, parfois aussi au Club des Républicaines Révolutionnaires, les attaques contre le gouvernement : il fut si violent qu’il effraya Marat lui-même et gagna la haine féroce de Robespierre. Le 23 juin, jour de l’acceptation de la Constitution, il tenta de forcer la Convention à insérer dans le nouveau texte un article spécial précisant que « la liberté ne consiste pas à affamer ses semblables. » Mais lorsqu’à la tête d’une délégation des Cordeliers et de la Société Révolutionnaire des Gravilliers, il présenta une pétition dans ce sens à l’Assemblée, Robespierre l’interrompit et le fit chasser. Le 25 juin, il revint à la charge, bravant l’Incorruptible : il avait même, la veille, tenté sans grand succès de rallier les Jacobins… Le texte qu’il présentait aux députés est passé à l’histoire sous le nom de « Manifeste des Enragés [1] ». Y sont résumées les idées qu’il avait toujours défendues : la première lutte est celle des pauvres contre les riches, les mots de Liberté, d’Egalité, de Fraternité sont des fantômes pour qui a faim, le droit naturel autorise les malheureux à reprendre par la force le nécessaire dont les riches les privent. Roux réclamait donc à nouveau la peine de mort contre les accapareurs et les agioteurs (il voulait l’inscription dans la Constitution de cette peine), la taxation des denrées, l’interdiction de la vente du numéraire, le cours forcé de l’assignat, l’impôt progressif. Il soulignait aussi la nécessité du maintien de la démocratie directe au niveau des sections et de la surveillance du gouvernement par les électeurs. La répression violente, qu’on n’appelait pas encore la Terreur, devait être appliquée strictement au niveau économique : l’instrument devait en être une force spécifique, une armée révolutionnaire… Ces idées allaient être progressivement adoptées par le gouvernement révolutionnaire, mais à l’été 93, revendiquées en bloc au lendemain de l’acceptation de la Constitution, elles effrayèrent tout le monde, y compris les plus progressistes des Conventionnels. Par ailleurs, Jacques Roux allait très loin, une fois encore, dans la critique du régime : il dénonçait la faiblesse de la Constitution, préconisait son rejet et parlait de « crime de lèse-nation » de la part de ses rédacteurs… La Montagne, en entendant ces mots, se mit à « mugir » [2] : le côté gauche de l’Assemblée fit obstruction, Legendre désavoua Roux au nom des Cordeliers, Thuriot l’accusa de servir des intérêts royalistes. Collot d’Herbois, qui présidait la séance, eut de la peine à rétablir le calme et fit au malheureux pétitionnaire une réponse sanglante. Robespierre intervint pour déclarer que les sectionnaires avaient été trompés par leur meneur, dont il dénonça « l’intention perfide » : du coup, certains membres de la délégation des Gravilliers qui accompagnaient Roux prirent peur et se rétractèrent, déclarant courageusement : « notre religion a été surprise : ce n’est pas là la pétition qu’on nous avoit lue et à laquelle nous avions donné notre adhésion. » Roux se retrouvait seul contre tous. Il parvint pourtant à retourner partiellement la situation en sa faveur : le soir même il relut sa pétition à l’assemblée générale des Gravilliers, où il se fit applaudir. Les Cordeliers se rallièrent de nouveau à lui et décidèrent l’envoi de la pétition à la Convention. La Commune refusa de le blâmer, malgré les attaques de Chaumette et d’Hébert…

Robespierre décida dès lors de se charger lui-même de l’élimination du perturbateur. Sa guerre personnelle contre Roux est sans doute l’un des épisodes où l’on voit le mieux à l’œuvre celui que ses ennemis ont appelé, pas toujours sans raison, le « tigre Robespierre » : la perte de l’adversaire décidée, il n’épargna aucun moyen pour le détruire. Des troubles sociaux se multipliaient : à la Convention, des députés robespierristes réclamèrent à chaque séance l’identification et la punition des meneurs, en prenant bien soin de les dissocier des malheureux qu’ils entraînaient. Ils ne citèrent pas de noms. Ce fut le 28 juin, aux Jacobins, que Robespierre dénonça lui-même celui qu’il visait : il prononça contre cet « homme ignare », « intrigant qui veut s’élever sur les débris des puissances que nous avons abattues », un réquisitoire complet, d’une grande force mais aussi d’une totale perfidie : Roux y apparaissait comme un agent de l’étranger, un homme qui agissait « de concert avec les Autrichiens » et faisait aussi le jeu des Girondins. Le surlendemain, une députation du club, que l’Incorruptible conduisait lui-même avec Hébert et Collot d’Herbois, se rendit aux Cordeliers pour réclamer l’exclusion du « traître ». L’affaire ne traîna pas. Enfin, la Commune dûment chapitrée blâma puis chassa le chef des Enragés.

Soudain, Marat lui-même passa à l’offensive : l’Ami du peuple, gravement malade, usa ses dernières forces à écrire contre Roux et ses idées un pamphlet d’une extrême virulence, publié le 4 juillet. Il attaquait le curé rouge sur sa vie privée (d’après des notes fournies par Collot d’Herbois…) et reprochait à ses idées de « jeter les bons citoyens dans des démarches violentes, hasardées, téméraires, et désastreuses. » Roux tenta de se justifier : il publia une brochure en réponse, où il relevait les calomnies du texte de Marat et rappelait la proximité de leurs idées. Ce fut en vain. Dix jours plus tard, Marat était assassiné.

Malgré le désaveu de l’Ami du peuple et la chasse que lui menait Robespierre, Roux ne se découragea pas. Il tenta aussitôt, comme tous les ultra-révolutionnaires, de récupérer le souvenir du « martyr de la république » et fit paraître dès le seize juillet un journal, le Publiciste de la République Française, signé de l’ « Ombre de Marat » : il y poursuivait sa campagne contre les administrations, précisait ses idées en faveur de la démocratie directe. Robespierre eut alors recours à un dernier trait empoisonné : Simone Evrard, la « Veuve Marat », vint en personne se plaindre à la barre de l’Assemblée du triste usage fait par le curé rouge de la mémoire de son compagnon. Elle prononça un très beau discours, pathétique, du plus pur style classique : personne ne s’en étonna, bien qu’elle fut une simple ouvrière, de surcroît analphabète. Personne sans doute non plus ne fut dupe. Son texte est une des belles réussites littéraires de Robespierre… Le frère de l’Incorruptible, ou peut-être David, qui étaient des amis personnels de Marat, avaient convaincu la jeune femme de participer à la guerre contre Jacques Roux. Son intervention fut décisive : le 22 août, Roux fut arrêté par la Commune sous l’accusation, absurde, de détournement de fonds. Remis en liberté faute de preuves, il fut victime d’une telle campagne de dénonciations, savamment orchestrée, qu’on le remit en prison en septembre. Passible en principe du Tribunal de police correctionnel, il réclama tout l’hiver d’être jugé, pendant que la Comité de Salut Public achevait d’écraser les Enragés. Finalement, le Tribunal se déclara incompétent et le renvoya devant le Tribunal Révolutionnaire. Roux comprit que son sort était scellé : Le 4 février, jour où lui fut notifiée la décision du tribunal, il se poignarda devant ses juges. Il ne mourut pas immédiatement et fut transporté à Bicêtre. Le 10 février, il réitéra sa tentative et cette fois-ci réussit son suicide, après avoir recommandé aux autorités son fils adoptif, un orphelin nommé Masselin.

Robespierre et les Montagnards avaient obtenu ce qu’ils voulaient. On peut juger féroce jusqu’à la cruauté, voire ignoble, la mise à mort programmée du « curé rouge » et la destruction du mouvement qu’il avait dirigé, mais on peut sans doute comprendre les raisons qui guidèrent l’Incorruptible et ses alliés : si la générosité de Roux et la sincérité de sa défense des pauvres ne font, rétrospectivement, aucun doute, il n’en reste pas moins vrai que son attitude était dangereuse jusqu’à l’inconscience en contexte de guerre civile et d’instabilité gouvernementale. Il avait réellement cherché à faire rejeter la Constitution Montagnarde, et à soulever la population parisienne contre le gouvernement. C’était un crime impardonnable aux yeux des Montagnards, conscients de la fragilité de leur œuvre et de la nécessité d’assurer à la Révolution des appuis suffisants pour lui permettre de perdurer.

[1] La formule est d’Albert Mathiez. [2] Selon le terme de Jacques Roux lui-même.

Théophile Leclerc, dit LECLERC D’OZE (1771- ?) [18 ans en 1789]

Montbrison 1771,

Fils d’un ingénieur des ponts et chaussées, il avait été éduqué selon les préceptes de l’Emile, par son père en personne. En 1789, à Clermont-Ferrand où il résidait, il s’engagea dans la garde nationale. L’année suivante, il partit pour les « Isles », rejoindre ses deux frères. Il participa aux troubles de la Martinique en 91, mais du côté des révolutionnaires, ce qui lui valut d’être arrêté et renvoyé en France. Il débarqua à Lorient en juillet 1791, et se retrouva sans ressources bien qu’il fût d’une famille aisée. Il s’enrôla dans l’armée, et servit dans le premier bataillon du Morbihan jusqu’en février 1792, où il fut désigné pour conduire à Paris un groupe de grenadiers du régiment de La Forêt, compromis eux aussi dans les troubles de Martinique. Il les défendit devant l’Assemblée, et auprès surtout des Jacobins : le 23 mars 92, il prononça en leur faveur un discours remarqué, où il dénonçait les menées contre-révolutionnaires du gouverneur de l’Ile, Damas, et du contre-amiral Béhague. Une semaine plus tard, il remonta à la tribune pour accabler cette fois-ci le roi et la reine, réclamant que celle-ci, « l’horreur de son sexe, l’horreur des français et le soutien des traître », fût renvoyée en Autriche. Son texte, trop outrancier pour le club, n’eut pas de succès, mais il le publia de son côté. Après avoir, selon ses dires, fait quelques heures de prison pour avoir déchiré une affiche contre les soldats de Châteauvieux, Leclerc partit pour l’armée du Rhin, où il remplit une mission d’espionnage mal déterminée. Il travailla un temps comme ambulancier dans les hôpitaux ambulants, puis se rendit à Lyon, fin 92, pour reprendre du service auprès de l’armée des Alpes. Lié avec Chalier, il se lança à fond dans l’activisme révolutionnaire auprès des clubs lyonnais. Ceux-ci, poussés par la grave crise économique consécutive à l’effondrement de l’industrie de la soie, militaient en faveur d’une armée révolutionnaire pour faire appliquer la loi sur le maximum des grains. Ils l’obtinrent du département en mai 93, et Leclerc monta à Paris, sans doute à la demande de Chalier, pour convaincre les sans-culottes parisiens d’aller dans le même sens. Il essaya de se faire entendre à la Commune, mais semble avoir été assez mal reçu. Il y dénonça l’inertie de la Montagne, et la malfaisance des députés envoyés à Lyon par la Convention pour apaiser les troubles (1). Il appelait à une justice populaire expéditive contre les traîtres, ce qui ne plut pas à tout le monde : à l’en croire, il fut attaqué sur le Pont-Neuf par des partisans des Girondins. Il fut membre du Comité insurrectionnel qui organisa le 31 mai et le 2 juin. Après la chute de la Gironde, il réclama à la Commune des mesures de police contre tous les suspects, et la mise à mort rapide des chefs girondins. Cet appel au meurtre fut rejeté avec horreur, et Leclerc fut désormais brouillé avec la Commune, comme l’étaient d’ailleurs les autres Enragés. Se rapprocha-t-il alors de Jacques Roux ? C’est probable, bien il l’ait nié plus tard. Il continua de militer pour la création d’une armée révolutionnaire, l’expulsion de la Convention de tous les « appelants (2) », des mesures de violence de plus en plus radicales. Il fut un des rares à oser défendre Roux auprès des Cordeliers, quand ceux-ci, sous la pression des Jacobins, renièrent le prêtre rouge pour ses attaques contre la nouvelle Constitution. Ce courage lui valut d’être expulsé du club en même temps que Roux.

Après la mort de Marat, il fit paraître un journal se réclamant de lui, bien que l’Ami du peuple eût été un adversaire constant des Enragés. Il avait même déclaré quelques jours avant sa mort, dans le dernier numéro de son propre journal, qu’il considérait Leclerc comme « un fripon très adroit ». Leclerc ne craignit pourtant pas de faire imprimer, dès le 20 juillet, un nouvel Ami du peuple : il y prônait les plus grandes violences, dénonçait le « complot » des aristocrates et des riches comme la cause de la cherté des vivres. Il réclamait la peine de mort « contre tout homme qui, par une astuce criminelle, chercherait à soustraire aux perquisitions et à accumuler les denrées de première nécessité ; car celui-là doit être traité comme assassin et est réellement l’assassin du peuple, qui entasse dans son grenier des subsistances pour mettre à son gré le consommateur à contribution. » Il était appuyé par le Club des Républicaines Révolutionnaires, adeptes du culte populaire de Marat. Il est probable qu’il inspira une grande partie de leur action contre l’accaparement.

Il mena sa campagne tout l’été, reprenant les appels à la violence de Marat, jusqu’à ses chiffres extravagants de victimes « nécessaires » : pour sa part, il estimait que 100 000 était un bon chiffre... A partir d’août, il attaqua ouvertement la Convention : « Peuple, as-tu à te plaindre de tes législateurs ? Tu leur as demandé la taxation de toutes les denrées de première nécessité. On te l’a refusée ; l’arrestation de tous les gens suspects, elle n’est pas décrétée ; l’exclusion des nobles et des prêtres de tous les emplois civils et militaires, on n’y a pas accédé. Cependant la patrie ne doit attendre ce salut que d’un ébranlement révolutionnaire qui, d’une extrémité de la République à l’autre, donne une secousse électrique à ses nombreux habitants. » Ces audaces lui valurent l’attention de Robespierre, qui le dénonça aux Jacobins sans craindre de recourir à la calomnie grossière : « un jeune homme qui prouve que la corruption peut entrer dans un jeune coeur. Il a des apparences séduisantes, un talent séducteur, c’est Leclerc, un ci-devant, le fils d’un noble. Il était à Lyon où il jouait le patriote, lorsqu’on y égorgea l’infortuné Chalier. Il fut en grande partie la cause de sa mort. Parti de là, où sa conduite l’avait rendu exécrable à tous les patriotes, il vint à Paris intriguer, mentir à la Convention ; il vint ici, suivi de quelques hommes imposteurs comme lui, qu’il sut rendre intéressants comme lui et qui sont maintenant dispersés ; il est associé à Jacques Roux, et ces deux hommes, dénoncés par Marat comme deux intrigants, deux émissaires de Coblenz ou de Pitt qui, pour mieux empoisonner les sources de la crédulité populaire, ont pris pour le séduire le nom de Marat. » Leclerc répondit dans son journal en défiant l’Incorruptible « de prouver une seule de ses accusations », et redoubla ses attaques, s’en prenant particulièrement à Danton. Robespierre répliqua par un coup bas : on vit paraître à la barre de la Convention Simone Evrard, la jeune compagne de Marat, pour protester contre les hommes qui défiguraient le souvenir de l’Ami du peuple dans des journaux. « Je vous dénonce en particulier deux hommes ; Jacques Roux et le nommé Leclerc, qui prétendent continuer ses feuilles patriotiques et faire parler son ombre pour outrager sa mémoire et tromper le peuple. » L’Incorruptible demanda que la pétition que présentait Simone Evrard, pétition dont il était l’auteur, soit insérée au Bulletin, et que les deux « écrivains mercenaires » fassent l’objet d’une enquête du Comité de Sûreté Générale.

Quand Jacques Roux fut arrêté début septembre, la Commune nomma, à la demande des hébertistes, une commission spéciale pour recevoir les dénonciations contre lui, mais aussi contre Leclerc. Celui-ci ne se laissa pas intimider, et continua sa campagne de presse : il réclamait désormais non plus la Terreur, que le gouvernement venait de mettre en place, mais la mise en vigueur de la Constitution, c’est-à-dire le renouvellement de l’Assemblée et du gouvernement. Les Jacobins entreprirent d’en venir à bout, en même temps que des Républicaines Révolutionnaires, auxquelles il était lié. Le club fut fermé sous un prétexte peu plausible, sa présidente Claire Lacombe, qui était la maîtresse de Leclerc, emprisonnée. Leclerc lui-même s’enfuit après avoir épousé Pauline Léon et s’engagea de nouveau dans l’armée. Le Comité de Sûreté Générale le retrouva peu après, alors qu’il était en garnison à La Fère.

Il fut arrêté avec sa femme le 14 germinal. On perd sa trace ensuite.

[1] Il s’agissait de Rovère, Basire et Legendre. [2] Députés ayant voté pour l’appel au peuple lors du procès de Louis XVI

1 Message

  • Les "Enragés" dans la Révolution française 29 juin 2011 18:01, par MOSHE

    Extrait de "La révolution française et nous" de Daniel Guérin :

    "Ceux que leurs adversaires affublèrent du nom d’ « enragés » : Jacques Roux, Théophile Leclerc, Jean Varlet, furent en 1793 les interprètes directs et authentiques du mouvement des masses ; ils furent, comme n’hésita pas à l’écrire Karl Marx, « les représentants principaux du mouvement révolutionnaire ».

    A ces trois noms doit être attaché celui de Gracchus Babeuf. Il ne s’associe certes que partiellement au mouvement des enragés. Il devait être davantage leur continuateur qu’il ne fut leur compagnon de lutte. Mais il appartient à la même espèce d’hommes (…) Tous quatre étaient des révoltés (…) Tous quatre avaient partagé la grande misère des masses.

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