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Le parti, vu par Marx

vendredi 18 avril 2008, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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1843-50 "On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est donc absolument impossible d’employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre.." F. Engels, 1894.


Le parti de classe

K. Marx - F. Engels Le parti face à l’évolution du monde


Le socialisme en Allemagne

Le socialisme allemand est entré en scène bien avant 1848. Il y eut alors deux courants indépendants. D’abord, un mouvement ouvrier, succursale du mouvement ouvrier français, mouvement qui a produit, comme une de ses phases, le communisme utopique de Weitling. Puis, un mouvement théorique, issu de la débâcle de la philosophie hégélienne ; ce mouvement, dès son origine, est dominé par le nom de Marx. Le Manifeste communiste de janvier 1848 marque la fusion de ces deux courants, fusion achevée et voulue irrévocable dans la fournaise de la révolution, où tous, ouvriers et philosophes, payèrent également de leur personne [1].

Après la défaite de la révolution européenne en 1849, le socialisme était réduit, en Allemagne, à une existence occulte. Ce ne fut qu’en 1862 que Lassalle, condisciple de Marx, arbora de nouveau le drapeau socialiste. Mais ce n’était plus le socialisme hardi du Manifeste : ce que Lassalle demandait dans l’intérêt de la classe ouvrière, c’était la production coopérative assistée par le crédit de l’État, reproduction du programme des ouvriers parisiens affiliés, avant 1848, au National de Marrast, soit le programme opposé par les républicains purs à l’organisation du travail de Louis Blanc. Le socialisme lassalléen, on le voit, était bien modeste. Néanmoins, son apparition sur la scène marque le point de départ de la deuxième phase du socialisme en Allemagne, car le talent, la fougue, l’énergie indomptable de Lassalle réussirent à créer un mouvement ouvrier, auquel se rattache, par des liens positifs ou négatifs, amicaux ou hostiles, tout ce qui pendant dix ans a remué le prolétariat allemand [2].

En effet, le lassalléanisme pur pouvait-il, à lui seul, suffire aux aspirations socialistes de la nation qui avait produit le Manifeste ? C’était impossible. Aussi, grâce surtout aux efforts de Liebknecht et de Bebel, il se forma bientôt un parti ouvrier qui proclama hautement les principes de 1848. Puis, en 1867, trois ans après la mort de Lassalle, parut Le Capital de Marx. De ce jour date le déclin du lassalléanisme spécifique. Les théories du Capital devinrent de plus en plus la propriété commune de tous les socialistes allemands, lassalléens et autres. Plus d’une fois, des groupes entiers de lassalléens passèrent en masse, tambour et drapeaux déployés, au nouveau parti de Bebel et de Liebknecht, appelé le parti d’Eisenach [3]. Comme ce parti ne cessa pas de croître en force, il y eut bientôt hostilité à outrance entre les lassalléens et leurs rivaux ; on se battait même à coups de gourdins, juste au moment où il n’y avait plus de différend réel entre les combattants, où les principes, les arguments et même les moyens de lutte des uns étaient, pour tous les points essentiels, identiques avec ceux des autres.

C’est alors que la présence au Reichstag de députés des deux fractions socialistes [4] leur imposa la nécessité d’une action commune. Vis-à-vis des députés bourgeois [5], le ridicule de cette hostilité traditionnelle sauta aux yeux. La situation devint insupportable. Alors, en 1875, la fusion se fit. Depuis, les frères ennemis n’ont pas cessé de former une famille cordialement unie. S’il y avait eu la moindre chance de division, Bismarck lui-même se chargea de l’écarter, lorsqu’en 1878, par sa fameuse loi d’exception, il mit le socialisme allemand hors du droit commun. Les coups de marteau de la persécution commune achevèrent de forger en une masse homogène, lassalléens et eisenachiens. Aujourd’hui, tandis que le parti socialiste publie une édition officielle des œuvres de Lassalle, il écarte du programme, les anciens lassalléens, donc les dernières traces du lassalléanisme spécifique.

Ai-je besoin de raconter en détail les péripéties, les luttes, les revers, les triomphes qui ont marqué la carrière du parti allemand ? Représenté par deux députés [6] et cent mille électeurs dès que le suffrage universel en 1866 lui ouvrit les portes du Reichstag, il y compte aujourd’hui 36 députés et un million et demi d’électeurs, chiffre qu’aucun des autres partis n’a atteint aux élections de 1890. Onze ans de mise hors la loi et d’état de siège ont abouti à quadrupler ses forces et à le rendre le plus fort de l’Allemagne. En 1867, les députés bourgeois [7] pouvaient prendre leurs collègues socialistes pour des êtres étranges, arrivés d’une autre planète ; aujourd’hui, qu’ils le veuillent ou non, ils doivent les regarder comme l’avant-garde du pouvoir à venir. Le parti socialiste qui a renversé Bismarck, le parti qui, après onze ans de lutte, a brisé la loi contre les socialistes, le parti socialiste qui comme une marée montante déborde toutes les digues, envahit villes et campagnes, même dans les Vendées [8] les plus réactionnaires ce parti, aujourd’hui, est arrivé au point où, par un calcul presque mathématique, il peut fixer l’époque de son avènement au pouvoir [9].

Le nombre des votes socialistes fut :

En 1871...101 927 En 1884...549 999 En 1874...351 670 En 1887...763 128 En 1877...493 447 En 1890...1 427 298

Depuis les dernières élections, le gouvernement a fait de son mieux pour pousser les masses populaires vers le socialisme ; il a poursuivi les coalitions et les grèves ; il a maintenu, même pendant la disette actuelle, les droits d’entrée qui renchérissent le pain et la viande du pauvre au bénéfice des grands propriétaires fonciers. Aux élections de 1895, nous pouvons donc compter sur deux millions et demi de voix au moins, qui atteindront, vers 1900, de trois et demi à quatre millions, sur dix millions d’électeurs inscrits, ce qui paraîtra drôlement « fin de siècle » à nos bourgeois.

Vis-à-vis de cette masse compacte et toujours croissant de socialistes, il n’y a que les partis bourgeois divisés. En 1890, les conservateurs (deux fractions additionnées) eurent 1 737 417 voix, les nationaux-libéraux 1 177 807, les progressistes (radicaux) 1 159 915, le centre catholique 1 342 113. Voilà une situation où un parti solide comptant deux millions et demi de voix suffira pour faire capituler tout gouvernement.

Mais les voix des électeurs sont loin de constituer la force principale du socialisme allemand. Chez nous, on n’est électeur qu’à l’âge de vingt-cinq ans, mais à vingt ans on est soldat. Or, comme c’est précisément la jeune génération qui fournit au parti ses conscrits les plus nombreux, il s’ensuit que l’armée allemande devient de plus en plus infectée de socialisme. Aujourd’hui, nous avons un soldat sur cinq, dans quelques années nous en aurons un sur trois ; vers 1900, l’armée, jadis l’élément prussien par excellence en Allemagne, sera socialiste dans sa majorité.

Cela s’impose comme une fatalité. Le gouvernement de Berlin la voit arriver tout aussi bien que nous, mais il est impuissant. L’armée lui échappe [10].

Combien de .fois les bourgeois ne nous ont-ils pas sommés de renoncer à tout jamais à l’emploi des moyens révolutionnaires, de rester dans la légalité, maintenant que la législation exceptionnelle est tombée et que le droit commun est rétabli pour tous, y compris les socialistes !

Malheureusement, nous ne sommes pas dans le cas de faire plaisir à messieurs les bourgeois. Ce qui n’empêche pas que, pour le moment, ce n’est pas nous que la légalité tue. Elle travaille si bien pour nous que nous serions fous d’en sortir tant que cela dure. Reste à savoir si ce ne sera pas les bourgeois et leur gouvernement qui en sortiront les premiers pour nous écraser par la violence. C’est ce que nous attendrons. Tirez les premiers, messieurs les bourgeois !

Nul doute, ils tireront les premiers. Un beau jour, les bourgeois allemands et leur gouvernement, dégoûtés d’assister, les bras croisés, aux débordements toujours croissants du socialisme, auront recours à l’illégalité et à la violence. À quoi bon ! La force peut écraser une petite secte, du moins sur un terrain limité ; mais il n’y a pas de force qui puisse extirper un parti de deux millions d’hommes répandus sur toute la surface d’un grand Empire. La violence contre-révolutionnaire [11] pourra retarder de quelques années le triomphe du socialisme, mais ce sera pour le rendre d’autant plus complet.

Tout ce qui précède a été dit sous la réserve que l’Allemagne pourra suivre en paix son développement économique et politique. Une guerre changerait tout cela. Et la guerre peut éclater d’un moment à l’autre.

La guerre aujourd’hui, tout le monde sait ce que cela signifie. Ce serait la Russie et la France d’un côté, l’Allemagne, l’Autriche, peut-être l’Italie, de l’autre. Les socialistes de tous ces pays, enrôlés bon gré mal gré, seraient forcés de se battre les uns contre les autres : que fera, que deviendra en pareil cas le parti socialiste allemand ?

L’Empire allemand est une monarchie aux forces semi-féodales, mais dominée, en dernier lieu, par les intérêts économiques de la bourgeoisie. Grâce à Bismarck, cet empire a commis d’énormes fautes. Sa politique intérieure, policière, tracassière, mesquine, indigne du gouvernement d’une grande nation, lui a valu le mépris de tous les pays bourgeoisement libéraux ; sa politique extérieure a suscité la méfiance, sinon la haine, des nations voisines. Par l’annexion violente de l’Alsace-Lorraine, le gouvernement allemand a rendu impossible, pour longtemps, toute réconciliation avec la France, sans gagner aucun avantage réel pour lui-même ; il a rendu la Russie l’arbitre de l’Europe. Cela est si évident que, dès le lendemain de Sedan, le Conseil général de l’Internationale a pu prédire la situation européenne d’aujourd’hui. Dans son Adresse du 9 septembre 1870, il a dit :

« Les patriotes teutons s’imaginent-ils en réalité qu’ils vont assurer la liberté et la paix en jetant la France dans les bras de la Russie ? Si l’Allemagne, emportée par la fortune des armes, l’arrogance de la victoire, l’intrigue dynastique, commettait une spoliation territoriale sur la France, de deux choses l’une : ou elle devrait se faire ouvertement l’instrument de la politique conquérante de la Russie, ou bien, après un court armistice, elle aurait à braver une nouvelle guerre défensive, une guerre qui au lieu de ressembler à ces guerres "localisées" d’invention moderne, serait une guerre contre les races slave et romane combinées [12]. » Sans aucun doute : vis-à-vis de cet Empire allemand, la République française, telle qu’elle est, représente la révolution bourgeoise, il est vrai, mais toujours la révolution. Mais dès que cette république se place sous les ordres du tsarisme russe, ce n’est plus la même chose. Le tsarisme russe, c’est l’ennemi de tous les peuples occidentaux, même des bourgeois de tous ces peuples ! Les hordes czariennes, en envahissant l’Allemagne, y porteraient l’esclavage au lieu de la liberté, la destruction au lieu du développement, l’abrutissement au lieu du progrès. Bras dessus, bras dessous avec le tsar, la France ne peut apporter à l’Allemagne aucune idée libératrice ; le général français qui parlerait aux Allemands de république ferait rire l’Europe et l’Amérique. Ce serait l’abdication du rôle révolutionnaire de la France ; ce serait permettre à l’empire bismarckien de se poser comme le représentant du progrès occidental contre la barbarie de l’Orient.

Mais, derrière l’Allemagne, il y a le parti socialiste allemand, et l’avenir prochain du pays. Dès que ce parti arrivera au pouvoir, il ne pourra s’y maintenir sans réparer les injustices commises par ses prédécesseurs envers d’autres nationalités. Il devra préparer la restauration de la Pologne, trahie aujourd’hui si honteusement par la bourgeoisie française ; il devra faire appel au Schleswig du Nord et à l’Alsace-Lorraine pour décider librement de leur avenir politique. Toutes ces questions se résoudront donc sans effort et dans un avenir prochain, si on laisse l’Allemagne à elle-même. Entre une France et une Allemagne socialistes, il ne peut y avoir de question d’Alsace-Lorraine : le cas sera vidé en un clin d’œil. Il s’agit donc d’attendre une dizaine d’années. Le prolétariat français, anglais, allemand attend encore sa délivrance ; les patriotes alsaciens-lorrains ne sauraient-ils pas attendre ? Y a-t-il là matière à dévaster tout un continent et à le soumettre, en fin de compte, au knout tsarien ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

En cas de guerre, l’Allemagne d’abord, la France ensuite en seront le théâtre principal ; ces deux pays surtout en payeront les frais sous forme de dévastation. Il y a plus. Cette guerre, dès l’abord, se distinguera par une série de trahisons entre alliés comme même les annales de la traîtresse diplomatie ne nous en ont pas fourni de pareilles jusqu’ici ; la France ou l’Allemagne, ou toutes les deux, en seront les principales victimes. Il est donc presque sûr que ni l’un ni l’autre de ces deux pays, en vue des risques à courir, ne provoquera la lutte ouverte [13]. Mais la Russie, protégée par sa position géographique et par sa situation économique contre les suites les plus funestes d’une série de défaites, la Russie officielle seule peut trouver son intérêt à faire éclater une si terrible guerre : c’est elle qui y poussera. Dans tous les cas, étant donné la situation politique actuelle, il y a dix contre un à parier qu’au premier coup de canon sur la Vistule, les armées françaises marcheront sur le Rhin.

Alors, l’Allemagne combat pour son existence même. Victorieuse, elle ne trouve rien à annexer. À l’Est comme à l’Ouest, elle ne trouve que des provinces de langue étrangère ; de celles-là, elle n’en a déjà que trop. Battue, écrasée entre le marteau français et l’enclume russe, elle devra céder à la Russie l’ancienne Prusse et les provinces polonaises, au Danemark le Schleswig, à la France toute la rive gauche du Rhin, Même si la France s’y refusait, son alliée lui imposerait cette conquête ; ce qu’il faut avant tout à la Russie, c’est une cause d’inimitié permanente entre la France et l’Allemagne. Réconciliez ces deux grands pays, et c’en est fait de la suprématie russe en Europe. Démembrée de cette sorte, l’Allemagne serait incapable de remplir sa part dans la mission civilisatrice européenne [14] ; réduite au rôle que lui avait imposé Napoléon après Tilsit, elle ne pourrait vivre qu’en préparant une nouvelle guerre de réhabilitation nationale ; mais en attendant, elle serait l’humble instrument du tsar qui ne manquerait pas de s’en servir contre la France.

Que deviendrait en pareille circonstance le parti socialiste allemand ? Il va sans dire que ni le tsar ni les républicains bourgeois français, ni le gouvernement allemand lui-même ne laisseraient passer une si bonne occasion pour écraser le seul parti qui est, pour eux tous, l’ennemi. Nous avons vu comment Thiers et Bismarck se sont donné la main sur les ruines du Paris de la Commune ; nous verrions alors le tsar, Constans, Caprivi (ou leurs successeurs quelconques) s’embrasser sur le cadavre du socialisme allemand.

Mais le parti socialiste allemand, grâce aux efforts et aux sacrifices ininterrompus de trente ans, a conquis une position qu’aucun des autres partis socialistes n’occupe, une position qui lui assure l’échéance, à bref délai, du pouvoir politique. L’Allemagne socialiste occupe dans le mouvement ouvrier international le poste le plus avancé, le plus honorable, le plus responsable ; elle a le devoir de maintenir ce poste envers et contre tous.

Maintenant, si la victoire des Russes sur l’Allemagne signifie l’écrasement du socialisme dans ce pays, quel sera le devoir des socialistes allemands dans cette éventualité ? Devront-ils subir passivement les événements qui les menacent d’extinction, abandonner sans résistance le poste conquis, dont ils répondent devant le prolétariat du monde entier ?

Évidemment non. Dans l’intérêt de la révolution européenne, ils sont tenus de défendre toutes les positions acquises, de ne pas capituler, pas plus devant l’ennemi du dehors que devant l’ennemi du dedans ; et cela, ils ne peuvent l’accomplir qu’en combattant à outrance la Russie et ses alliés, quels qu’ils soient. Si la République française se mettait au service de Sa Majesté le tsar et autocrate de toutes les Russies, les socialistes allemands la combattraient à regret, mais ils la combattraient tout de même. La République française peut représenter, vis-à-vis de l’Empire allemand, la révolution bourgeoise. Mais vis-à-vis de la république des Constans, des Rouvier, et même des Clemenceau, surtout de la république qui travaille pour le tsar russe, le socialisme allemand représente la révolution prolétarienne.

Une guerre où Russes et Français envahiraient l’Allemagne serait pour celle-ci une guerre à mort où, pour assurer son existence nationale, elle devrait avoir recours aux moyens les plus révolutionnaires. Le gouvernement actuel certainement ne déchaînerait pas la révolution, à moins qu’on ne l’y forçât. Mais il y a un parti fort, qui l’y forcerait ou, en cas de besoin, l’y remplacerait : le parti socialiste.

Nous n’avons pas oublié le grandiose exemple que la France nous a donné en 1793. Le centenaire de quatre-vingt-treize approche. Si la soif de conquête du tsar et l’impatience chauvine de la bourgeoisie française arrêtent la marche victorieuse mais paisible des socialistes allemands, ces derniers sont prêts, soyez-en sûrs, à prouver que les prolétaires allemands d’aujourd’hui ne sont pas indignes des sans-culottes français d’y il y a cent ans, et que 1893 vaudra bien 1793. Et alors les soldats de Constans, en mettant le pied sur le sol allemand, seront salués du chant de :

Quoi, ces cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers ? Résumons. La paix assure la victoire du parti socialiste allemand dans une dizaine d’années ; la guerre lui offre ou la victoire dans deux ou trois ans, ou la ruine complète, au moins pour quinze à vingt ans. Dans cette position, les socialistes allemands devraient être fous pour préférer le va-tout de la guerre au triomphe assuré que leur promet la paix. Il y a plus. Aucun socialiste, de n’importe quel pays, ne peut désirer le triomphe guerrier, soit du gouvernement allemand actuel, soit de la république bourgeoise française ; encore moins celui du tsar, qui équivaudrait à la subjugation de l’Europe [15]. Voilà pourquoi les socialistes demandent partout que la paix soit maintenue. Mais si néanmoins la guerre doit éclater, une chose est certaine. Cette guerre, où quinze à vingt millions d’hommes armés s’entrégorgeraient et dévasteraient l’Europe comme jamais elle n’a été dévastée, cette guerre ou bien amènerait le triomphe immédiat du socialisme, ou bien elle bouleverserait tellement l’ancien ordre des choses, elle laisserait partout après elle un tel monceau de ruines que la vieille société capitaliste deviendrait plus impossible que jamais, et que la révolution sociale, retardée de dix à quinze ans, n’en serait que plus radicale et plus rapidement parcourue.

Ainsi s’achève l’article l’Almanach ouvrier français [16]. Il a été écrit à la fin de l’été, alors que l’ivresse du champagne de Cronstadt [17] échauffait encore la tête de la bourgeoisie française et que l’enthousiasme patriotique atteignait son paroxysme avec les grandes manœuvres sur les champs de bataille de 1814 entre Seine et Marne. À ce moment-là, la France celle qui trouve son expression dans la grande presse et la majorité de la Chambre était effectivement mûre pour faire assez de grosses bêtises au service de la Russie, et la possibilité était grande que la guerre passe à l’avant-scène. Et pour que, si elle se réalise, il ne surgisse pas de malentendu entre les socialistes français et allemands, j’ai tenu pour nécessaire de clarifier pour les premiers quelle devait être, d’après ma conviction, l’attitude que ces derniers devaient adopter face à une telle guerre.

Dans l’intervalle cependant, les provocateurs de guerre russes ont dû en rabattre considérablement. La disette en Russie, qui laisse présager une famine, a d’abord été connue. Puis vint l’échec de l’emprunt russe à Paris, qui signifie l’effondrement définitif du crédit de l’État russe...

En un mot : en Russie, nous n’assistons pas à une disette unique, occasionnelle, mais à une gigantesque crise économique préparée par une très longue et silencieuse révolution économique et rendue simplement aiguë par une mauvaise récolte. Mais cette crise aiguë prend à son tour pour sa part une forme chronique et menace de durer des années. Du point de vue économique, elle accélère la dissolution de la commune agraire de communisme archaïque, l’enrichissement et la transformation en grands propriétaires fonciers des koulaks, et en général le transfert de la propriété nobiliaire et agraire dans les mains de la nouvelle bourgeoisie.

Pour l’Europe, elle signifie pour le moment la paix. Les clameurs de guerre russes s’éteindront pour une série d’années. Des millions de paysans russes meurent de faim au lieu que des millions de soldats tombent sur les champs de bataille. Attendons encore un peu ce qui va en résulter pour le despotisme russe.


Notes

[1] Cet article d’Engels a été publié aussi bien en allemand (dans la Neue Zeit, I, 1891-1892, nº19) qu’en français (dans l’Almanach du Parti ouvrier pour 1892, imprimé à Lille). Il constitue un avertissement contre le danger d’une guerre que la bourgeoisie internationale menace de déclencher pour résoudre ses propres contradictions et pour prévenir la conquête du pouvoir par le prolétariat, notamment en Allemagne. Il ne semble pas que l’article d’Engels ait reçu l’écho qu’il méritait dans le parti français, puisqu’il parut à Lille dans l’Almanach du parti. Pourtant, Engels avait préparé le terrain et les idées dans la mesure de ses moyens auprès de ses partisans les plus fidèles, Bebel, Lafargue, la compagne de ce dernier, Laura Marx. Étant donné l’ambiance de l’époque, il dut mesurer ses mots pour ne choquer aucune susceptibilité, et il convient de lire ce texte en tenant compte de la prudence d’Engels. Au reste, dans l’Avertissement donné en tête de l’article publié dans la Neue Zeit, Engels dit lui-même : « Il va sans dire mais je le répète tout de même expressément une fois encore que dans cet article je ne parle qu’en mon nom propre, et nullement au nom du parti allemand. Seuls les autorités, les délégués et hommes de confiance élus de ce parti ont ce droit. Et eu outre, toute ma position acquise sur le plan international par cinquante années de travail m’interdit de me présenter comme représentant de tel ou tel parti socialiste national en opposition à un autre parti, même si elle ne m’interdit pas de me souvenir que je suis allemand et que je suis fier de la position que les ouvriers allemands ont su conquérir avant tous les autres. » Ce n’est pas par hasard si Engels retrace l’histoire du mouvement ouvrier allemand depuis ses débuts : la question de la guerre devait remettre en jeu l’existence du mouvement ouvrier tout entier. En outre, dans son évaluation de la politique face à la guerre, l’existence d’un puissant parti ouvrier n’est pas sans peser très lourd dans la balance.

[2] Dans le texte allemand, au lieu de « remué le prolétariat allemand » il y a « le prolétariat allemand a fait de manière autonome ».

[3] Dans le texte allemand, Engels ne parle pas du parti de Bebel et de Liebknecht, mais plus simplement du nouveau parti d’Eisenach.

[4] Dans le texte allemand, Engels n’attribue pas le titre de socialistes à ces deux fractions, il dit plus simplement « deux courants ».

[5] Dans le texte allemand, au lieu de « députés bourgeois, « partis de l’ordre ».

[6] Il s’agit de Bebel et Liebknecht.

[7] Au lieu de « députés bourgeois », le texte allemand dit « députés des partis de l’Ordre ».

[8] Dans le texte allemand, Engels écrit : « dans les districts agraires les plus réactionnaires ».

[9] Engels se base sur la progression des voix social-démocrates aux élections pour déduire que si l’Allemagne suit un cours pacifique, la social-démocratie arrivera au pouvoir. On notera que les chiffres qu’il indique ne donnent jamais la majorité électorale aux social-démocrates. Ce n’est donc pas par la voie pacifique que les social-démocrates arriveraient au pouvoir. Ce raisonnement n’est pas étranger à Engels qui n’étalait jamais les chiffres sans les évaluer exactement.

[10] En somme, Engels propose d’utiliser à plein la période de développement pacifique qui joue en faveur des forces socialistes, et de laisser jusque-là l’initiative de la violence au camp bourgeois. En tout cas, ce n’est pas de manière parlementaire, mais révolutionnaire qu’Engels envisage la conquête du pouvoir.

[11] Dans le texte allemand, Engels introduit à cet endroit une précision intéressante : « tant que durera sa force supérieure ». Comme on le voit, le marxisme ramène toujours les questions fondamentales celle du pouvoir, par exemple aux rapports des forces physiques, réelles, et non aux jeux parlementaires. Le cours historique, avec la guerre mondiale, le confirmera aussi.

[12] Cf. La Seconde adresse du Conseil général sur la Guerre franco-allemande préparée par Marx, in La Guerre civile en France, 1871, Éditions sociales, 1953, p. 287.

[13] Dans le texte allemand. au lieu de « en vue des risques à courir », on lit « face à de telles perspectives ».

[14] Dans le texte allemand. ce dernier membre de phrase est remplacé par : « de remplir le rôle qui lui incombe dans le développement historique européen ».

[15] Cette phrase, comme l’ensemble du texte, exclut expressément la solution renégate de l’Union sacrée qui consiste à faire front avec sa propre bourgeoisie et qui, triomphant à la Première comme à la Seconde Guerre mondiale, a ruiné le mouvement prolétarien révolutionnaire pour des décennies.

[16] La suite de l’article en allemand d’Engels, parue plus tard, est intéressante, du fait que l’éventualité d’une guerre dans le rapport de forces de 1892 devait être écartée. En effet, il y eut provisoirement un rapprochement russe avec l’Allemagne et le conflit qui éclata en 1914 fut comme Lénine et quelques rares socialistes de gauche l’affirmèrent aussitôt une guerre impérialiste dans tous les pays.

[17] En juillet 1891 la flotte française avait été reçue triomphalement à Cronstadt pour marquer le rapprochement survenu entre la Russie tsariste et la France. Au même moment, les diplomates négocièrent un traité franco-russe, qui fut signé en août 1892 et prévit des consultations communes en politique internationale ainsi qu’une action militaire commune en cas d’attaque de l’un des deux partenaires. Ce traité prépara l’alliance franco-russe de 1893.


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