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La bataille de Sviajsk, tournant de la guerre civile russe par Victor Serge et Larissa Reissner

vendredi 11 avril 2014, par Robert Paris

Victor Serge, dans « L’An I de la révolution russe » :

« Sviajsk

« Le sort de la révolution se décidait dans une petite station à peu près inconnue, à 70 kilomètres environ de Kazan sur la ligne de Moscou. L’avance victorieuse des Tchécoslovaques et des blancs se brisait là sur de pauvres tranchées creusées à la hâte, et derrière lesquelles il n’y avait qu’une volonté de fer. Le 8 août, en pleine débâcle du front Est, le train de Trotsky partait pour Kazan, emportant près de 200 communistes, choisis parmi les plus résolus. On voyagea lentement afin de briser, chemin faisant, la résistance des cheminots du réseau. La route était si peu sûre que les occupants du train, qui s’étaient imposés une discipline militaire, furent alertés plusieurs fois. Les blancs venaient de prendre Kazan : quelques régiments rouges de formation récente, trahis par les officiers, s’étaient débandés devant eux. La déroute des rouges avait été telle que le commandant en chef du front, Vatsetis, faillit être capturé par l’ennemi. Entouré d’une poignée d’hommes, il se fraya avec peine un chemin parmi les fuyards et les poursuivants. Ce qui restait des forces soviétiques se cramponnait à la petite station de Sviajsk, au bord de la Volga. C’est là que s’arrêta le train de Trotsky. La locomotive s’en alla, il ne resta plus dans la morne station que cette rangée de wagons où siégeait l’état-major, le tribunal révolutionnaire, les services d’une armée à créer. Un autre train suivait, « monté pour 300 cavaliers, avec aéroplane, wagon garage pour cinq autos, télégraphie sans fil, imprimerie, tribunal ; une petite ville militaire, en un mot ». (citation de Morizet, « Chez Lénine et Trotsky » (1921).)

Ce train de Trotsky devait devenir historique. On le vit pendant quatre ans sur tous les fronts. Le Conseil révolutionnaire de l’Armée y siégeait en permanence dans des wagons blindés ou protégés par des sacs de terre, munis de mitrailleuses et d’un canon.

Sviajsk fermait aux Tchécoslovaques la route fluviale de Nijni-Novgorod et la ligne Kazan-Moscou. C’était, dans l’esprit de ses défenseurs, la clef de la Russie centrale, le dernier bastion sur lequel il fallait se faire tuer jusqu’au dernier.

« Ceux qui dormaient sur le plancher de la station, dans la paille mêlée de débris de verre, ne craignaient rien, n’espéraient presque plus le succès. Personne ne se demandait quand cela finirait… Chaque heure était pleine et neuve comme un miracle. Un avion venait jeter des bombes sur la station : l’aboiement écoeurant des mitrailleuses se rapprochait et s’éloignait comme la voix tranquille des canons ; le soldat, en capote déchirée, coiffé d’un chapeau mou et chaussé de bottes éculées – le défenseur de Sviajsk, en un mot – consultait en souriant sa montre et se disait : « Je suis donc vivant à minuit trente, à 4 heures ou 6h20… Sviajsk tient. Le train de Trotsky est là ; une lampe s’allume à la fenêtre du service politique. la journée est finie… » Les médicaments manquaient à peu près complètement, Dieu sait avec quoi et comment les médecins faisaient des pansements. On n’avait ni honte ni peur de cette misère. Les soldats passaient, pour aller chercher la soupe, devant les mourants et les blessés allongés sur leurs civières. Les journées pluvieuses d’août se suivirent. Nos lignes clairsemées et mal armées ne cédèrent point, le pont resta entre nos mains et les renforts commencèrent à arriver de l’arrière. » (récit de Larissa Reissner, dans « Au front rouge », 1918)

Quels hommes défendaient Sviajsk ? « On vit tout de suite pousser autour de Rosenglotz, dans son wagon, les cartes et les machines à écrire tirées on ne savait d’où, bref, les bureaux du Conseil révolutionnaire de la Guerre. Rosenglotz s’était mis à bâtir un ferme appareil d’organisation aux lignes d’une rectitude géométrique, aux embranchements précis. Simple et infatigable, Rosenglotz, pourtant, n’avait rien de martial, en dépit du grand pistolet suspendu à sa ceinture ni dans l’allure, ni dans son visage blanc plutôt doux. Sa grande force résidait dans la capacité organique de régénérer, de réorganiser, d’intensifier fiévreusement la circulation du sang épaissi. »…

« Ivan Nikitch Smirnov (vieux bolchevik de Sibérie, ancien ouvrier) était la conscience communiste de Sviajsk. Même parmi les soldats sans parti et parmi les communistes qui ne l’avaient pas connu auparavant, sa correction et sa probité absolues furent tout de suite reconnues. Il ne savait sans doute pas comme on le craignait, comme on avait peur d’être lâche et faible précisément devant lui, devant cet homme qui ne criait jamais, qui se bornait à être lui-même, tranquille et brave… On sentait qu’il serait, en les pires minutes, le plus brave et le plus intrépide. On tomberait avec Trotsky dans le combat, la dernière cartouche brûlée, les blessures oubliées ; Trotsky incarnait la sainte démagogie du combat, les mots et les gestes évocateurs des plus belles pages de la révolution française. Avec Smirnov, on se sentirait calme et l’esprit clair au pied du mur, interrogé par les blancs dans la fosse sordide d’une prison. C’est ce que nous nous disions tout bas, entassés pêle-mêle sur le plancher, dans ces nuits d’automne déjà froides. »

Ces croquis d’une combattante de Sviajsk nous paraissent utiles ; on y découvre un état d’esprit. Cette trempe et cette élévation morale rendent les hommes invincibles ; et c’est le privilège des plus grandes causes que de donner aux hommes cette trempe et cette élévation morale.

Peu à peu, la foi en la victoire sur un ennemi qui avait été très supérieur par le nombre, l’armement et l’organisation, se cristallisait : on reprendrait Kazan ! Des troupes fraîches arrivaient. Un petit parc d’aviation, dont les forces ne dépassaient pas celles d’une escadrille, se créait. L’ennemi commençait à se rendre compte qu’une force susceptible de devenir redoutable naissait là. Ses attaques étaient régulièrement repoussées. Deux des chefs les plus remarquables de la contre-révolution, Savinkov et un jeune strétège talentueux qui devait plus tard être tué en Sibérie après des luttes acharnées, Kappel, conçurent le dessein audacieux de surprendre Sviajsk. Les blancs firent un large mouvement tournant, coupèrent la ligne de Moscou et marchèrent sur Sviajsk, pris à revers. Un train blindé, armé de pièces de marine, envoyé à leur rencontre, mal commandé, fut pris et brûlé. L’ennemi se trouva à moins de deux lieues de Sviajsk, coupant la retraite par la voie de terre.

La panique se mit parmi les rouges. Le Service politique de l’Armée ne songea qu’à s’évacuer en toute hâte par la Volga. Un régiment qui tenait le front sur le fleuve se débanda et, commandants et commissaires en tête, prit la fuite. Ces cohues de fuyards envahirent les vaisseaux de la flottille de la Volga. La déroute sembla complète. Il ne resta à Sviajsk que les bureaux de l’état-major de la 5e armée, le train de Trotsky et le personnel des équipages.

« Léon Davidovitch mobilisa tout le personnel du train, les garçons de bureau, les télégraphistes, les infirmiers, quiconque en un mot pouvant tenir un fusil. Cinq cent hommes environ : les blancs en avaient le double. Les bureaux se vidèrent, il n’y eut plus d’arrière. Tout fut jeté à la rencontre des blancs. Toute la voie, jusqu’aux premières maisons de Sviajsk, était labourée par les obus. La bataille dura plusieurs heures. Les blancs se crurent en présence de troupes fraîches, bien organisées, ignorées de leurs services de renseignements. »

Ereintés par un raid de quarante-huit heures, il s’exagérèrent la force de l’adversaire, ignorant qu’ils n’étaient plus en présence que d’une poignée de soldats improvisés, derrière lesquels il n’y avait que Trotsky et Slavine (un vieil officier qui commandait la 5e armée). Ils lâchèrent prise. Pour mieux signifier qu’on tiendrait sur place, Trotsky s’était abstenu de faire accrocher une locomotive à son train. Le gros de la 5e armée, qui comptait environ dix mille hommes se préparait, en avant de Sviajsk et sur l’autre rive de la Volga, à l’offensive de Kazan. L’abandon de Sviajsk eût peut-être entraîné la destruction de l’armée.

L’effet décisif de la victoire de Sviajsk fut complété le lendemain par un autre exploit. Plusieurs petits torpilleurs avaient été amenés de Cronstadt, par les canaux. Commandés par un jeune officier de marine bolchevique, Raskolnikov, et par le marin Markine qui mourut en héros, ils formèrent la flottille rouge de la Volga. Trotsky et Raskolnikov avaient formé le projet téméraire de brûler la flottille ennemis, embossée à Kazan. La flottille rouge descendit la Volga tous feux éteints, par une nuit profonde. Le torpilleur qui portait Trotsky et Raskolnikov réussit seul à franchir le goulet du port de Kazan. Son gouvernail s’étant brisé, il s’y trouva un moment dans le plus grand danger, accoté à un bâtiment ennemi. La flottille blanche brûla tout entière ; les rouges se retirèrent sans perte…

La persuasion, l’exemple, la rigueur, la confiance, l’activité organisatrice des chefs communistes, accomplirent en quatre semaines un miracle. A l’arrivée du train de Trotsky, il n’y avait à Sviajsk, au témoignage d’un membre compétent du Conseil révolutionnaire, S.I. Goussev, qu’une masse informe de 10.000 à 15.000 hommes, divisée en plusieurs dizaines de régiments, les uns de formation ancienne, les autres formés de petits groupes de partisans. Certains de ces régiments étaient si démoralisés qu’ils refusaient de se battre, comme ce fut le cas du 4e letton dont les chefs – deux communistes – furent déférés au tribunal révolutionnaire.

« Les autres unités, si elles se battaient, lâchaient souvent pied devant un ennemi moins nombreux, mais actif et mieux organisé… Les services politiques, le tribunal, le service des renseignements étaient composés d’hommes expérimentés. Au total : manque de confiance en soi, manque d’initiative, passivité, manque de discipline du haut en bas… Le train de Trotsky apporta à la station perdue de Sviajsk la ferme volonté de vaincre, l’initiative, une action énergique sur tous les rouages de l’armée. On sentit, dès les premiers jours, qu’un changement brusque venait de s’accomplir. Il se fit tout d’abord sentir en matière de discipline. Les méthodes sévères de Trotsky étaient par-dessus tout adéquates et nécessaires à cette époque de guerre de partisans, d’indiscipline et d’amour-propre mesquin. » (S-J. Goussev, dans « Les journées de Sviajsk » (1924).)

De la cohue éparse des vaincus de Kazan naît une armée puissante et sûre d’elle-même qui va reprendre Kazan. »

La bataille de Sviajsk, tournant de la guerre civile russe par Larissa Reissner

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