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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 06 : Rétroaction du lent et du vif > La dialectique de l’instant et de la durée

La dialectique de l’instant et de la durée

mercredi 21 octobre 2015, par Robert Paris

La dialectique de l’instant et de la durée

Nous allons discuter des concepts d’instant et de durée plus encore que de leur valeur mathématique. Souvent le calcul de la valeur peut cacher le fait que la question fondamentale de la notion n’est pas résolue. Ce n’est pas parce qu’on choisit de donner des valeurs aux instants en supposant un écoulement régulier du temps et qu’on sait qu’une durée est la différence des temps des extrémités (instant de départ et instant d’arrivée) sans que l’on sache quoique ce soit sur ce qu’est le temps ni sur ce que sont durée et instant. Une fois encore, calculer n’est pas comprendre ni concevoir et la connaissance du fonctionnement naturel nécessite de la compréhension plus encore que des calculs. L’outil de calcul doit être adapté aux besoins de compréhension et non l’inverse.

A quelle heure et dans combien de temps sont des questions auxquelles on répond par des valeurs numériques ayant les mêmes unités (par exemple la seconde) comme s’il s’agissait clairement du même objet physique alors que durée et instant, comme nous allons le voir, obéissent à des logiques opposées.

Remarquons en effet que le temps a une double nature et que durée et instant, ses deux formes d’expression, sont des notions contraires. La durée a un début et une fin, pas l’instant. La durée est continue, l’instant est discontinu, ponctuel, discret et quantifié. Les durées s’additionnent, pas les instants. La durée a une mesure, pas l’instant. L’instant est lié à la notion d’événement, phénomène ponctuel et qui manifeste déjà l’irréversibilité (on se place avant ou après un événement), pas la durée. L’instant a une position particulière dans la chronologie tandis qu’une durée peut se placer n’importe où par rapport à un écoulement chronologique. On peut subdiviser la durée mais on ne peut pas subdiviser l’instant. On peut multiplier la durée mais on ne peut pas multiplier l’instant. Etc, etc…

On pourrait penser que l’on va pouvoir cependant unifier ces deux notions de manière simple. Il n’en est rien. Une des idées pour y parvenir consisterait à considérer la durée tout simplement comme une somme d’instants. Mais, si on considère que l’instant vaut un temps nul, une somme de temps nuls serait encore d’une durée nulle. Et, si on considère que l’instant n’est pas un temps nul mais minimal, alors il est lui-même durée et on ne peut pas définir la durée par la durée courte de l’instant… On considérerait alors cependant que tout n’est que durée. Mais justement, la durée nécessite un point de départ et un point d’arrivée et ils semblent confondus (ou ne sont pas distinguables dans l’instant. La durée est décrite par un nombre alors que, s’il s’agissait d’une durée, on serait incapables de dire si ce qui devrait mesurer sa durée c’est zéro ou un nombre trop petit pour être mesuré.

Fondamentalement, on ne peut pas se dire que la durée est la somme des instants car l’instant est relié à l’événement ou à sa perception or les événements physiques ne peuvent pas se dérouler comme un continuum et la perception non plus n’est pas capable d’agir en continu. Il faut une relaxation aussi bien à l’œil, au nerf ou à la molécule…

La physique nous a appris à mesurer des temps de plus en plus courts. Désormais, la physique sait traiter de très courtes durées. Elles les mesurent jusqu’à la centaine d’attosecondes (10-18). La biophysique et la chimie, de leur côté, travaillent jusqu’à la femtoseconde (10-15) et il existe, depuis Ahmed Zewail (prix Nobel 1999) une femtochimie et une "spectroscopie femtoseconde". Cependant, nous ne pouvons même pas concevoir qu’une expérience définisse la continuité c’est-à-dire des événements qui se succèdent sans interruption.

Cependant, notre intuition ne nous dit-elle pas que le temps est continu et que les instants ne sont que des points de passage ? Eh bien non, justement, toutes les mesures réelles du temps ne sont que des phénomènes discontinus depuis l’égrainement du boulier, le passage des grains de sable dans le sablier, les crans de la montre. Même les montres les plus modernes mesurent des quantités de temps minimes mais pas infiniment petites. Jamais on n’accède dans un phénomène physique à la continuité et aucun de ces phénomènes ne peut donc imager l’écoulement prétendument continu du temps.

L’idée d’un temps ressemblant à l’axe de coordonnées des nombres est une illusion. On croit ainsi pour diviser le temps à l’infini. La divisibilité à l’infini du temps est une illusion qu’a dévoilé en son temps Zénon dans ses paradoxes. Cela nécessiterait de diviser à l’infini le phénomène physique. Il y a un moment, dans la division, où l’on accède à un niveau hiérarchique nouveau, avec une réalité nouvelle qui n’est pas l’ancienne réalité, simplement divisée par un nombre. L’impression mentale de pouvoir diviser à l’infini la réalité sensible comme le temps est une illusion.

Nous croyons que le nombre suffit à décrire parfaitement le temps et qu’il suffit d’y rajouter un étalon, une échelle de mesure. Mais la réalité du temps dépasse largement le nombre. Alors que le nombre est quelque chose de fixe, de figé, le temps est construction et destruction, puis reconstruction, de dynamique, de changeant.

Le temps intègre présent, passé et avenir alors que le nombre n’est que présent. Dans le temps, il y a l’actuel mais il y a aussi de l’histoire et du potentiel…

L’instant est le temps fugitif qui meurt dès qu’il est né, comme l’événement qui le marque. L’instant prouve sans cesse que le temps est là pour mourir.

On pourrait croire que le temps n’est pas marqué par un seul événement puisqu’il suffit que deux événements soient simultanés. Erreur ! La relativité montre que ce n’est pas possible et que la simultanéité peut être une illusion.

Le nombre n’est qu’un produit de la mesure mais le temps n’a pas besoin de mesure pour exister. Il lui suffit d’interactions. La mesure est humaine. C’est l’homme qui a besoin des nombres pour se représenter l’évolution « dans le temps » mais la matière, elle, n’a pas besoin de savoir compter ni de mesure le compte du temps pour interagir et définir un temps d’interaction…

On est très loin de la conception newtonienne du flux continu du temps couplé à une notion de l’instant complètement ponctuel, une variable numérique indépendante de la réalité matérielle présente. Nous sommes arrivés à l’espace-temps-vide-matière qui est très différent des notions de Newton…

Durée et instant sont des contraires mais ils ont un besoin essentiel l’un de l’autre, des contraires dialectiques qui se combattent sans cesse mais s’entretiennent sans cesse mutuellement, qui se questionnent sans cesse l’un l’autre, qui se détruisent aussi sans cesse l’un l’autre. Durée et instant sont deux pôles contradictoires et inséparables comme les pôles d’un aimant. Peut-on définir la position d’un instant sans définir de durée et peut-on définir une durée sans la compter entre deux instants ?

Ce besoin l’un de l’autre est marqué dès que l’on veut définir ces notions.

- La durée est la mesure d’un temps encadré entre deux instants.

- L’instant est une durée minimale qui ne permet pas, à l’aide du phénomène étudié ou à l’échelle concernée, de distinguer valablement le début de la fin.

La mécanique des corps solides donne une bonne image de ces deux notions :

- La notion de durée suggère un déplacement d’un objet donné entre deux positions données.

- La notion d’instant donné suggère la position donnée d’un objet donné se déplaçant suivant un mouvement connu. On tombe là dans la dialectique du repos et du mouvement comme l’avait déjà compris Platon : « Il y a cette étrange entité de l’instant qui se place entre le mouvement et le repos, sans être dans aucun temps, et c’est là que vient et de là que part le changement, soit du mouvement au repos, soit du repos au mouvement. »

Durée et instant sont bel et bien des concepts qui ne cessent de se combattre l’un l’autre et on aimerait bien savoir ce que l’étude de la physique nous permet de savoir du temps. Il s’écoule dans un sens ou pas ? Il préexiste à la matière ou pas ? Il préexiste à l’espace vide ou pas ? D’où vient-il ? Est il un nombre ou un objet physique ? Même si nous ne prétendons nullement avoir de réponse définitive ni sure à ces questions, cela n’empêche pas d’y réfléchir à partir des connaissances actuelles de la physique et de la philosophie.

Oui, il est très probable que l’instant en lui-même possède une durée propre. En effet, pour marquer un instant, il faut un événement physique. Or, aucun événement physique n’a lieu en un temps nul. Le temps nul n’existe pas : le temps minimal est le temps de Planck. Du fait de la quantification, on ne peut pas descendre en dessous du temps de Planck et un déroulement continu du temps n’est pas possible. On ne peut donc concevoir la durée comme un continuum ni l’instant comme un nombre de dimension nulle.

Est-ce que la physique ne nous permettrait pas de supprimer l’une des deux notions ou de faire dépendre l’une de l’autre ou faire définir l’une par l’autre. Par exemple, l’instant serait la durée de quantité minimale.

Manque de chance, ce n’est pas confirmé par la physique…

Et tout d’abord pour une raison qui rend la question encore plus complexe : le temps est fractal !!! En effet, à l’intérieur d’un temps, qu’il soit durée ou instant, il y a toujours une infinité d’autres temps qui correspondent à des univers emboîtés. L’existence de ces niveaux hiérarchiques est une des causes fondamentales qui empêche toute image continue de l’univers matériel, de l’espace et du temps.

Une autre raison est que le temps n’intervient jamais seul comme un individu qui vit sa vie de manière indépendante. Il est toujours couplé à l’énergie. La réalité du monde matériel et lumineux comme de l’univers du vide est le quanta d’action (le produit d’un temps et d’une énergie) et l’action se divise dialectiquement en temps d’un côté et énergie de l’autre, pour ensuite se recoupler et ainsi de suite à l’infini….

Un autre fait empêche le temps se comporter de manière indépendante : son couplage à l’espace, au vide et à la matière au point que l’on peut parler d’un ensemble espace-temps-vide-matière. Chercher de manière autonome un « écoulement du temps », une « mesure du temps » est donc illusoire. De même qu’il est illusoire de chercher de manière indépendante la matière alors qu’elle dépend elle aussi des autres éléments. On se souvient de l’ancienne conception du temps affirmée par Isaac Newton : « Le temps, vrai et mathématique, sans relation avec rien d’extérieur, coule uniformément. » Ces vieilles idées sont si loin de nous qu’on croirait qu’un temps infini s’est écoulé depuis Newton !

Le temps n’est pas un nombre ni comme marque de l’instant, ni comme longueur de la durée, mais un être physique fugitif et contradictoire, qui apparaît et disparaît, qui se construit et se détruit.

Durée et instant sont contraires au sens où ils se détruisent et se construisent sans cesse mutuellement. L’événement de l’instant détruit le phénomène de la durée autant que la période de durée du phénomène est négation de l’événement qui lui donne naissance.

Et la notion de destruction/construction du temps a un sens physique et pas seulement philosophique. L’existence des antiparticules dans le vide quantique est un destructeur du temps puisque les antiparticules parcourent le temps en sens inverse et qu’elles entrent sans cesse en relation avec les particules du vide. Les temps que parcourent particules et antiparticules du vide sont très courts avant que leur interaction les fasse disparaitre pour se transformer en photons virtuels qui, à nouveau, vont se dissocier pour former de nouveaux couples particule/antiparticule virtuels.

De quelles expériences de la physique tire-t-on la notion d’instant et desquelles tire-t-on la notion de durée ? On verra ainsi si les deux notions sont valides physiquement et si elles ne décrivent pas tout simplement des réalités diverses. On verra aussi si on ne peut pas construire ainsi une dualité, une dichotomie, une intégration des deux notions, tout mais pas un couple de contraires dialectiques ! N’oublions pas que le commun des mortels de la société actuelle n’aime pas la dialectique de Hegel et Marx qui a une odeur de soufre….

Eh oui, au fait, existe-t-il des phénomènes qui présentent quelque chose qui ressemble à un instant et d’autres phénomènes qui présentent une notion de durée ? La réponse est oui. Ces phénomènes existent.

Les hommes l’ont constaté bien avant d’étudier scientifiquement la physique. Ils ont remarqué des phénomènes qui se reproduisent de manière cyclique comme le jour et la nuit ou les saisons et qui permettent de définir le temps qui passe (par exemple, par la hauteur du soleil dans le ciel) et d’autres phénomènes que sont les événements qui se déroulent autour de nous sans cesse qui permettent de définir des instants (par exemple, l’observation de l’écoulement d’un torrent en crue chargé d’une quantité d’objets comme branches, troncs d’arbres, feuilles, etc… présente une série d’instants successifs marqués par le passage de chaque objet sous le pont). C’est ce que l’on appelle le temps cyclique et le temps sagittal. Le temps cyclique correspond à la notion de durée et le temps sagittal à celle d’instants.

Mais on peut étayer ces notions intuitives du temps sur des expériences de physique beaucoup plus pointues. Par exemple, on peut présenter des expériences où le phénomène semble quasi instantané et d’autres où il y a une durée. Le premier cas sera par exemple celui de l’émission de photon lumineux et le second par exemple celui de la diffusion de chaleur.

Ce ne sont pas les seuls exemples : on peut parler d’instant de désintégration d’un noyau atomique instable, d’instant d’émission, d’instant de changement d’état comme on peut parler de durée de vie de l’étoile, de la particule, de l’état. On peut également parler de durée de mise à l’équilibre

Mais existe-t-il des phénomènes tout à fait instantanés, de durée zéro, et qui permettraient qu’un phénomène du même type se déroule tout de suite après ? En somme, est-il possible que la durée soit une succession continue d’instants ponctuels à la manière de la ligne droite sur laquelle on peut disposer des points ? Il ne semble pas. Du moment qu’un phénomène est fondé sur une interaction, il y a nécessairement un temps de relaxation et donc un trou. Les phénomènes physiques, tels que nous les connaissons aujourd’hui, ne laissent pas place à la croyance en la continuité : les objets sont discontinus, les échanges énergétiques aussi (quanta) et, comme on l’a dit, le temps admet lui aussi un temps minimal, de même que l’espace.

Cependant, puisque le temps semble donner raison à une notion dans certains phénomènes et à une autre dans d’autres types de phénomènes, ne peut-on en rester à cette dichotomie ?

Il ne semble pas et pour plusieurs raisons, de plusieurs types.

Tout d’abord, on a vu au début de ce texte que, dans la définition même de durée et d’instant, chaque concept nécessite l’autre.

Tout phénomène a à la fois une durée de vie et un instant d’émission ou de formation et il est donc impossible de réserver une des notions à certains phénomènes et l’autre à d’autres types de phénomènes.

On va voir aussi que, dans tous les phénomènes, l’instant nécessite la durée comme, plus généralement, le temps court nécessite le temps long.

Un épisode de temps ne peut s’écouler en fractions aussi petites qu’on le souhaite puisqu’il faut s’arrêter aux limites quantiques de Planck. Cela résulte d’une discontinuité fondamentale du temps. Un intervalle n’est défini que par la taille de la singularité, et est inversement proportionnel à la taille de cette singularité. C’est ce qu’exprime la relation quantique énergie multiplié par temps égale constante de Planck. Le plus petit intervalle possible correspond à la plus grande énergie. Pour un phénomène se déroulant en un temps ponctuel, il faudrait donc une énergie infinie ! En effet le quanta vaut E x t = h donc t = 0 impose E infini…

Toutes ces remarques suffisent-elles à faire de la durée et de l’instant deux notions dialectiquement imbriquées. Il faudrait encore exposer le processus physique par lequel l’un se change en l’autre. Ce processus est tout simplement le changement d’échelle. Exactement comme l’étoile apparaît comme un point dans le ciel lorsqu’elle est vue de loin et est un soleil si elle est vue de près, la durée peut sembler un instant si on la mesure relativement à des durées infiniment plus grandes. Pour la durée d’existence d’une espèce, l’apparition de l’espèce est un instant. Pour la durée de vie d’un individu, la naissance et la mort sont des instants. Ainsi, devant la durée des périodes glaciaires, l’épisode de glaciation apparaît comme un instant. La transformation d’échelle, qui mène ainsi à des monde emboités, transforme également durée et instant l’un dans l’autre suivant que l’on grandisse ou diminue l’échelle des observations et aussi, du coup, le type de phénomène observé. Il faut même remarquer que ces deux pôles opposés et inséparables n’existent que relativement l’un à l’autre. C’est devant la durée que l’instant apparaît ponctuel et c’est devant l’instant que la durée apparaît continue.

Philosophiquement et psychologiquement, il y a belle lurette que les hommes ont fait cette constatation étonnante : certains instants (cuisants et douloureux) semblent durer des siècles parce qu’on vit intensément ces instants alors que des mois, des années ou même toute une vie semblent passer très vite si on les examine de loin.

En fait, ce type de remarques subjectives sur le temps ne mènent pas à des conceptions bien différentes des remarques que nous faisons à l’aide des phénomènes physiques puisque nous venons de voir que celui-ci est relatif aux phénomènes qui s’y déroulent. Par exemple, l’écoulement du temps n’est pas le même à proximité de grandes masses de matière que dans le vide loin de toute matière de masse inerte.

Bien sûr, il existe des philosophes et des physiciens qui ont déclaré que le temps était une invention humaine ou une interface entre l’homme et la nature mais pas un phénomène objectif, physique. Cependant, personne n’est parvenu à sortir de non-être que serait le temps de toutes les équations de la physique pas plus que de l’évolution des espèces ou de l’évolution de l’univers. Si c’est une illusion humaine, le temps risque bien de le rester car nous ne pouvons nous empêcher de raisonner sans cesse par rapport à lui : quel temps fera-t-il demain, vais-je avoir le temps, combien de temps faut-il pour faire ceci ou cela, etc, etc…

Dès qu’une notion montre son caractère dialectique, certains penseurs ont tendance à lui attribuer un caractère purement subjectif parce que ces auteurs n’ont jamais admis que le monde puisse aller contre le formalisme qu’ils ont en tête et pour lequel c’est « oui ou non, le tiers étant exclus », pour lequel « le tout est la somme des parties » et « le oui ne peut pas se transformer en non et réciproquement »… Ces auteurs préfèreraient nier l’existence même du monde que d’admettre que la matière et la lumière sont à la fois onde et corpuscule, que le temps est à la fois instant et durée, que le vide quantique est à la fois particule et antiparticule, que le temps du vide va à la fois vers le passé et vers le futur, que la matière et que la vie sont à la fois la conservation et la transformation et finalement que le temps peut à la fois être discret et créer une apparence de continuité, peut ne pas être fondé sur une échelle linéaire et en donner l’apparence dans certaines conditions d’existence assez régulières de la matière, que le temps peut être à la fois ordre dans la matière et désordre dans le vide, etc….

Aristote, écrit dans « Métaphysique » (Livre IV) :

« Ainsi que nous l’avons dit, il y a des philosophes qui prétendent qu’il est possible que la même chose soit et ne soit pas, et que l’esprit peut avoir la pensée simultanée des contraires. Bon nombre de Physiciens aussi admettent cette possibilité. Mais, quant à nous, nous affirmons qu’il ne se peut jamais qu’en même temps une même chose soit et ne soit pas ; et c’est en vertu de cette conviction que nous avons déclaré ce principe le plus incontestable de tous les principes. »

Nous avons un exemple fameux de penseur qui récuse le temps objectif en la personne de Kant qui déclarait : « Le temps n’est pas un concept empirique ou qui dérive de quelque expérience… mais une forme pure de l’intuition sensible. »

On sait aussi qu’un physicien aussi sérieux qu’Einstein a souvent affirmé que « le temps est illusion ». En effet, s’il emploie une variable temps dans ses équations, celle-ci pourrait y être transformée en son opposé sans que les lois semblent changer alors que nous savons bien qu’on ne peut pas renverser le sens d’un film de la réalité sans s’en rendre compte. Et ce n’est pas seulement la question du film et de notre perception sensible mais de la réalité elle-même : on a tous vus un verre qui casse mais jamais un verre qui se reconstitue en récupérant ses morceaux. Le sens d’écoulement du temps n’est pas une illusion mais une propriété émergente qui apparaît à une certaine échelle de la matière, propriété qui n’existe pas par exemple dans le vide quantique ou pour un petit nombre de particules. Cela n’a rien de particulièrement extraordinaire. Nombre de propriétés sont elles aussi émergentes pour un grand nombre de particules comme les paramètres de température et de pression qui n’ont aucune signification à une échelle inférieure de la réalité. Cela ne veut pas dire que ce seraient nos sensations qui inventeraient ces paramètres !

La dépendance du temps vis-à-vis de la présence ou non de matière nous est clairement montrée par le fait que le temps est désordonné dans le vide et aussi que le temps est courbé avec l’espace en présence de matière (relativité généralisée d’Einstein).

On est souvent étonné par les petites dimensions des durées des premières transformations de l’Univers après le Big Bang. Ce sont de toutes petites fractions de seconde qui s’écoulent entre le Big Bang et l’épisode d’inflation par exemple. Mais, si on effectue une remise à l’échelle entre les dimensions d’espace de ce premier univers et le notre il faudrait modifier ces fractions de secondes en les multipliant par environ dix puissance quarante ! On voit que les étapes de la formation de l’univers ne sont plus aussi ponctuelles et que le passage du Big Bang à l’inflation et les épisodes suivants de la formation de l’univers ne sont plus aussi instantanés qu’ils le paraissent, vus de notre état actuel…

Que le temps soit relatif ne devrait pas nous étonner ni nous faire penser que le temps n’existe pas physiquement et n’est qu’une création arbitraire de notre psychologie. Même notre psychologie admet des temps qui sont objectifs car, comme les temps de la matière, ils sont le produit de phénomènes physiques. Que le temps soit relatif ne devrait pas nous étonner dans un autre sens : le temps n’est pas un objet ni un élément fixe ni indépendant. Il exprime une interaction. Il est dialectique parce que cette interaction l’est, elle produit des phénomènes puis les détruit.

L’interaction n’existe que sur une certaine durée parce qu’elle s’autodétruit ensuite et elle détruit avec elle le temps de l’interaction. Comme le souligne Stephen Jay Gould dans l’article cité ci-dessous, le temps-instant et le temps-durée sont des situations contradictoires et profondément imbriquées et non une dichotomie.

Pourquoi le temps ne pourrait-il pas être imagé par un axe de coordonnée, par un déroulement continu, comme l’ont longtemps admis les physiciens qui se fondaient sur des images mécanistes, comme celle d’un objet se déplaçant continûment ? Cela permettrait de diviser ce temps en intervalles en fonction de la durée de l’action envisagée ce qui suppose une linéarité du temps, c’est-à-dire que les durées s’additionnent ou peuvent être multipliées arbitrairement.

La physique relativiste et quantique donne de multiples arguments qui vont à l’encontre d’un temps linéaire et continu. Le premier d’entre eux provient du lien entre temps et matière. Le temps ne s’écoule pas au même rythme près des masses, comme l’a montré la Relativité d’Einstein. Le second argument provient du fait que l’on ne peut pas étudier ce qui se passe sur des durées arbitrairement petites. C’est une conséquence de la physique quantique. Plus on veut intervenir dans un temps court, plus il faut une énergie importante. C’est la fameuse inégalité d’Heisenberg. La totalité de l’énergie de l’univers qui est finie permet seulement d’intervenir dans un intervalle de temps appelé temps de Planck. En dessous des dimensions de Planck, il n’existe pas de matière permettant d’intervenir sur les fluctuations des ondes électromagnétiques du vide. Par conséquent, un intervalle de temps n’est pas une somme d’intervalles arbitrairement petits.

Les fluctuations du vide peuvent être porteuses d’une énergie illimitée à condition que ce soit dans un intervalle de temps inversement proportionnel. On peut donc descendre en dessous du temps de Planck mais à condition de renoncer aux lois qui régissent la matière-lumière. La conservation de l’énergie comme celle des autres facteurs globalement fixes (charge électrique, spin, moment électrique, isospin…), qui n’existe pas au niveau du vide, n’est que le bilan global du processus dans lequel cette conservation est bel et bien violée en permanence. La conservation suppose la transformation de la même manière que la lutte des classes fonde l’ordre de la classe dirigeante. Mais cet ordre, même s’il dure, ne supprime jamais la lutte sous-jacente qui finit toujours pas exploser.

La discontinuité est une notion fondamentale de la physique de la matière, puisque celle-ci adopte finalement un processus du type de celui du boson de Higgs. Ce boson passant d’une particule du vide à une autre et lui transmettant la propriété « matière » de la masse, introduit en effet la discontinuité au fondement même. Elle signifie en effet qu’une particule matérielle n’est pas une particule fixe mais, surtout, elle suppose qu’il y a une rupture. Une particule est matérielle puis une autre l’est. Et, entre les deux, une particule a perdu son boson de Higgs et l’autre ne l’a pas encore gagné. La matière apparaît et disparaît ainsi. La matière rend sa propriété au vide qui lui avait transmise. La matière est donc sans cesse créée et détruite. Il y a des cycles vide-matière-vide. La matière n’est qu’un état transitoire du vide. En termes ordre/désordre, cela suppose des cycles désordre-ordre-désordre dans lesquels le choc du passage à l’ordre est la matière. La matière est donc liée à un phénomène se déclenchant rapidement au sein d’un phénomène plus lent.

Le temps ordonné, circulant régulièrement dans un sens, est ce qui distingue une zone contenant de la matière macroscopique d’une zone de vide, avec une transition dans les zones contenant un tout petit nombre de particules. Le passage de l’un à l’autre est dit phénomène de décohérence. Le temps coordonné est une propriété émergente issue des interactions nombreuses entre particules via les photons. Cela oppose particules dites réelles et particules dites virtuelles. Le temps existe dans le vide quantique mais il y est désordonné.

La physique quantique n’est pas la seule à avoir bouleversé notre vision du temps. La Relativité aussi. Max Planck écrit ainsi dans "Initiations à la physique : "Le principe de la constance de la vitesse de la lumière rend impossible une mesure absolue du temps, c’est-à-dire une détermination indépendante de l’état de mouvement de l’observateur.

Le temps dans le vide quantique est particulièrement dérangeant pour notre ancienne image du temps. Il semble que le temps à notre échelle, loin d’être une notion de base, soit un paramètre émergent c’est-à-dire qui soit construit par la dynamique d’un grand nombre de particules, les particules éphémères du vide. En premier lieu, il faut renoncer à l’ancienne conception d’un temps continu à l’écoulement régulier, préétabli, qui existerait de manière indépendante des masses. Il faut également renoncer à l’ancien temps newtonien (ou einsteinien) qui serait une variable abstraite mathématique continue passant par toutes les valeurs intermédiaires au niveau infinitésimal. Le temps est quantique et fractal. Il ne peut descendre dans l’infiniment petit sans changement de niveau hiérarchique.

Comme l’écrit Michel Paty dans "La flèche du temps", " A partir de Newton, (...) le cours du temps se reconstruit à l’aide de l’équation différentielle et des conditions initiales données ou supposées, mais c’est un temps neutre, sans qualité, sans "odeur", sans accident, sans vécu circonstancié ou subjectif, qui signale l’équivalence de tous les instants du temps, comme de tous les points des trajectoires. (...) Le temps abstrait fonctionne dès lors comme un cadre absolu pour les événements, "absolu et mathématique" (entendons : d’expression mathématique), bien que physique, sans influence sur lui des objets et des phénomènes qui s’inscrivent dans son cours. Les objets et les évéments sont pensés "dans le temps". (...) ce trait de notre connaissance des phénomènes de la nature semblait inexorable, jusqu’à ce que - scandale ! -, la physique contemporaine en vienne à retrouver, sinon l’histoire, du moins une certaine "consistance" du temps. (...) Isaac Barrow, qui exerça une certaine influence sur Newton, (...) considère, dans ses "Leçons de géométrie", le flux du temps en analogie à la continuité d’une ligne droite engendrée à partir de points, et laisse entendre que l’on peut concevoir des instants, ou "moments" du temps, bien que ce dernier soit pensé fondamentalement comme une durée en flux continu - conception que l’on trouve également chez Newton -, de même que l’on se représente des points sur une droite. Le temps instantané, dont la définition se cherche ici, pose les mêmes problèmes que la nature du point et la divisibilité de la ligne et de l’espace, objet depuis Zénon d’Elée de controverses classiques. (...) C’est à Isaac Newton que devait revenir la construction du temps instantané à partir du temps conçu comme une durée, en corrélation à l’invention du nouveau calcul, créé en grande partie pour les besoins de la cause, bien que les "Principia" ne fassent pratiquement pas explicitement appel à sa théorie ou méthode des fluxions. (...) La définition du temps de Newton (...) a surtout pour rôle de préparer la condition d’une formulation plus radicale du concept de temps, sous les espèces d’une grandeur mathématisée, singulière et à variation continue, c’est-à-dire différentielle. (...) C’est ainsi qu’il caractérise le temps de la manière que l’on connaît : "Le temps absolu, vrai et mathématique, qui est sans relation à quoi que ce soit d’extérieur, en lui-même et de par sa nature, coule uniformément ; on l’appelle aussi "durée". Remarquons que c’est la durée qui définit d’abord le temps, c’est-à-dire son flux continuel, et non les instants, qui ne sont pas mentionnés. (...) La relation du temps absolu telle que Newton la conçoit a lieu dans un seul sens : le temps détermine les phénomènes, non l’inverse, car il existe par lui-même, et son ordre est immuable. Par ailleurs, sa conceptualisation d’un temps et d’un espace supposés naturels est, en vérité, une construction. Le statut absolu de l’espace et du temps est lié à leur caractère mathématique, qui en fait aussi des grandeurs continues. (...) L’espace-temps de la Relativité restreinte reprend certains caractères de la définition newtonienne de l’espace et du temps. Tout d’abord la continuité. Que ces grandeurs soient continues, cela tient à ce que, même si elles sont étroitement mêlées, elles sont pensées à partir de l’espace et du temps des corps, représentés par des grandeurs différentielles. (...) Abordons maintenant la construction de l’espace-temps de la Relativité générale et sa signification physique. (...) cette fois-ci, l’espace-temps n’est plus considéré comme indépendant des corps matériels qu’il contient. Sa structure n’est plus immuable et elle est donnée par la distribution de la masse-énergie des corps, c’est-à-dire des champs de gravitation dont ces corps sont la source. "

Dans « Aux racines du temps », Stephen Jay Gould combat d’idée d’une dichotomie entre temps sagittal et temps cyclique.

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3 Messages de forum

  • La dialectique de l’instant et de la durée 21 mars 2014 17:48, par Robert Paris

    « Il n’existe aucun espace ni aucun temps en dehors de ceux de l’univers. Le monde, en tant qu’espace-temps, ne peut donc être l’objet d’une cosmologie comme science, contrairement à ce que pensait Kant… Le temps appartient intimement au monde sans être un être réel, subsistant. Le monde est temps en ce sens qu’il ne saurait s’appréhender indépendamment de sa dimension évolutive : son être est devenir, un devenir orienté… »

    Bernard Piettre dans « Philosophie et science du temps »

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  • La dialectique de l’instant et de la durée 21 mars 2014 17:49, par Robert Paris

    La meilleure preuve que la durée est insuffisante à décrire le phénomène du temps est qu’elle est, comme la mesure d’espace, une dimension sans orientation et ne décrit pas la flèche du temps. Bergson avait déjà fait cette remarque et distinguait mesure de durée et orientation de celle-ci. En fait, c’est l’instant qui, en se liant à des événements successifs, donne cette notion d’écoulement et de sens de celui-ci si on est capable d’indiquer quel événement a précédé l’autre.

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  • La dialectique de l’instant et de la durée 21 mars 2014 17:50, par Robert Paris

    Concevoir le temps sans l’environnement, sans l’espace et la matière, c’est vider le concept de temps de sa réalité physique expose Hegel dans « Encyclopédie des sciences philosophiques » :

    « On dit que tout naît et disparaît dans le temps ; quand on fait abstraction du tout, et notamment de ce qui emplit du temps et de l’espace, alors il reste le temps et l’espace vides – c’est-à-dire qu’alors on pose et on représente des abstractions de l’extériorité comme si elles étaient pour elles-mêmes. Mais tout naît et disparaît non « dans » le temps – c’est le temps lui-même qui est ce devenir, la naissance et la disparition, l’abstraction en acte, el Chronos qui donne naissance à tout et qui détruit ses enfants. »

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