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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française

Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française

mercredi 4 décembre 2013, par Robert Paris

Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française

On ne s’étonnera pas de ne pas trouver dans ces « grands textes de la révolution française » aucun auteur de la bourgeoisie comme Robespierre, Danton, Couthon ou Saint-Just mais plutôt les représentants révolutionnaires des sans culottes : Théophile Leclerc, Jacques Roux, Varlet, Sylvain Maréchal, Claire Lacombe, etc … Nous ne cultiverons ici aucun courant bourgeois, ni le jacobinisme ni la gironde, mais le peuple des bras nus et ses représentants politiques.

Lettre de convocation des Etats Généraux à Versailles :

« De par le roi

« Nous avons besoin du concours de tous nos fidèles sujets pour Nous aider à surmonter toutes les difficultés où Nous Nous trouvons, relativement à l’état de nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de notre royaume. Ces grands motifs nous ont déterminé à convoquer l’assemblée des Etats de toutes les provinces de notre obéissance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous ses yeux, que pour nous faire connaître les souhaits et les doléances de nos peuples (...) »

Le Roi de France

Fait à Versailles le 24 janvier 1789

Les revendications contradictoires des cahiers de doléances de la Révolution « française » :

« Sa Majesté sera très humblement suppliée d’ordonner la suppression de tous les privilèges attribués à tous les fonds de terre réputés nobles, quelle que soit la qualité de leur possesseur ; et que les impositions de toutes natures (. .) soient supportés par tous les fonds de terre indistinctement (...) »

Cahiers de doléances de la communauté d’Uchau, sénéchaussée de Nimes, 14 mars 1789

« (...) La conservation des exemptions personnelles et des distinctions dont la noblesse a joui dans tous les temps sont des attributs qui la distinguent essentiellement et qui ne pourraient être attaqués ou détruits qu’en opérant une confusion des ordres. L’abus qui résulterait d’une telle innovation est trop évident pour qu’il soit nécessaire de le discuter. La Noblesse du bailliage d’Amont demande donc que l’ordre dont elle fait partie soit maintenu dans toutes ses prérogatives personnelles (...) Tous les ordres étant unanimement convenus de respecter les propriétés, la Noblesse n’entend en aucune manière se dépouiller des droits seigneuriaux honorifiques et utiles tels que justice haute, moyenne et basse, chasse, pêche, mainmorte, tailles, corvées, lods, colombiers, censes, redevances, dîmes, commise, mainmise, droit de retrait, consentement, et autres quels qu’ils soient (...) Si l’inamovibilité des juges des justices seigneuriales est contestée par le Tiers Etat, les députés la maintiendront de tout leur pouvoir, ainsi que la justice des seigneurs dans son état actuel, et ce pour l’intérêt même des communautés. »

Cahiers de doléance de la Noblesse du Bailliage d’Amont, 12 août 1789

« On demande la suppression entière de la gabelle, vrai fléau de l’Etat, la vente libre du tabac, la suppression des traites dans l’intérieur du royaume, la chasse libre à tout propriétaire, n’étant pas juste que les moissons soient ravagées pour flatter l’ostentation des nobles et ruiner le laboureur, l’amortissement des rentes dues au seigneur (...), un égal d’impôts (...), l’extinction de la taille, capitation et accessoires, l’abolition de la féodalité (...), suppression des francs-fiefs, (...) faire rendre compte aux ministres des fonds qui leur sont confiés. »

Assemblée du bourg de Chérances, 6 mars 1789

« Sire, ce n’est qu’avec la plus vive douleur que nous voyons de grosses pensions accordées à des courtisans vils et intrigants, qui se parent aux yeux de Votre majesté des dehors du mérite. Des émoluments considérables sont attachés à des charges sans fonctions. Si vous saviez, Sire, de combien de sueurs, de combien de larmes est arrosé l’argent qui entre dans vos trésors (...) Nous ne pouvons nous dissimuler, Sire, que c’est la noblesse qui consume la majeure partie des revenus de l’Etat. (...) »

Cahier de doléances de Saint-Quintin et Cayra

« Pour nous représenter aux Etats Généraux, nous ne pouvons choisir ni seigneur ni noble sans le plus grand danger. Il est des seigneurs humains, généreux, bienfaisants ; mais ils ne sont pas moins jaloux de leurs droits, de leurs privilèges et de nous tenir dans leur dépendance. »

Cahier de doléances de Vieuvic

« Nous déclarons ici, au nom de l’humanité, l’extinction de certains droits féodaux que l’ignorance des siècles barbares a consacrés à l’orgueil féroce des nobles possesseurs de quelques vieux châtels. »

Cahier de doléance des vitriers de Saint-Maixent

« Nous déclarons ne jamais consentir à l’extinction des droits qui ont caractérisé jusqu’ici l’Ordre Noble et que nous tenons de nos ancêtres. .. Nous prescrivons formellement à notre député de s’opposer à tout ce qui pourrait porter atteinte aux propriétés utiles et honorifiques de nos terres (...) »

Cahier de doléances de la Noblesse du Bailliage de Montargis

« Nous respectons les droits légitimes de Messieurs de la Noblesse, mais n’y a-t-il pas des droits illégitimes, des droits ridicules, des droits tyranniques ? Le franc-fief, le rachat : parce que l’un de nos parents meurt, il faut payer une somme (...) Les lods et ventes perçus quand il n’est question que de l’échangez d’un champ avec un autre, la servitude, l’esclavage des moulins. (...) »

Cahier de doléances de Ruca et Landébia

« Que le Tiers état, satisfait de tous les droits qu’il a acquis et de ceux que la noblesse a perdus, cesse enfin de se plaindre, qu’il jette les yeux sur tous les Etats de l’Europe : il y verra dans tous les royaumes une noblesse plus privilégiée que la noblesse française. »

Cahier de doléances de la Noblesse de la sénéchaussée de Castres

« Nous ne paierons plus aux seigneurs de rachats ni lods ni ventes, mais nous les paierons aux hôpitaux à l’avenir, pour l’entretien, pour la nourriture des mineurs, orphelins, infirmes, vieillards, incapables de gagner leur vie dans l’étendue du fief. (...) Que toutes les abbayes soient supprimées au profit de Sa Majesté pour payer la dette nationale. »

Cahier de doléances des artisans de Pont-L’abbé

« Que la loi catholique et romaine, qui depuis Clovis a toujours été la foi du royaume très chrétien, y soit la seule permise et autorisée, sans mélange d’aucun autre culte public ; qu’il soit pris des précautions contre l’abus que les protestants commencent à faire de l’édit qui leur rend l’état civil (...) Que les ecclésiastiques soient maintenus dans la jouissance de toutes les dîmes dont ils sont en possession, de quelque nature qu’elles puissent être (...) »

Cahier de doléances du Clergé du bailliage d’Orléans

« D’ordonner que, conformément aux anciennes lois de l’Eglise et à l’administration primitive des revenus affectés aux ecclésiastiques, les décimateurs soient obligés de laisser annuellement, dans l’ étendue de leurs bénéfices, une portion déterminée de leur dîme, pour être appliquée à la subsistance des pauvres. (...) Que cette communauté, ayant éprouvé une émigration des sujets non catholiques de Sa Majesté, par l’effet de la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 (...) ne peuvent s’empêcher de supplier sa Majesté d’étendre ses bienfaits jusqu’à révoquer entièrement les exceptions protées par le susdit édit (...) »

Cahier de doléances de la communauté d’Uchau – sénéchaussée de Nîmes

« Par reconnaissance pour la haute-noblesse, par reconnaissance pour les gentilshommes qui, par leur bravoure, aux dépens de leur vie, soutiennent nos intérêts, éloignent l’ennemi, défendent et gardent la patrie, on souhaiterait que leur principal manoir et le chef-lieu de leur fief d’où ils tirent leur nom, fussent exempts d’impôts (...) »

Cahiers de doléances d’Orléans

« Nous disons que le premier Ordre du Royaume offre au premier coup d’œil des richesses extraordinaires presque toujours employées à des dépenses d’ostentation, qui peuvent tout à la fois suffire à l’acquit des dettes de l’Etat et à leur honnête entretien. Pour poursuivre ce but, il faut réduire tout le Haut-Clergé au tiers de leur revenu (...) et tout le bas clergé ou séculier à 1500 livres de pension (...) »

Cahiers de doléances de Le Burgaud (Haute Garonne)

« Ainsi la noblesse jouit de tout, possède tout, et voudrait s’affranchir de tout ; et cependant si la noblesse commande les armées, c’est le Tiers état qui les compose ; si la noblesse verse une goutte de sang, le tiers état en répand des ruisseaux. La noblesse vide le trésor royal, le Tiers état le remplit ; enfin le Tiers état paie tout et ne jouit de rien. »

Cahiers de doléance d’Aix

« On fermerait en vain les yeux sur la révolution (...) elle n’en est pas moins réelle. »

Sieyés, un des initiateurs de la révolution française dans « Qu’est-ce que le tiers état ? »

« Un Anglais qui n’est pas pénétré d’estime et d’admiration pour la façon sublime dont se réalise en ce moment une des plus importantes révolutions que le monde ait jamais vu, est sans doute mort à tout sens de la vertu et de la liberté (...). »

Journal anglais The Morning Post du 21 juillet 1789, sur la prise de la Bastille

De Varlet, le « Projet de mandat spécial et impératif » en 1792 :

Mandataires du Peuple,

Vous êtes sortis du rang des simples citoyens, pour aller, en dernier ressort, agiter l’urne de nos destinées ; écoutez le langage austère de vos commettants, et peut-être cette fois vous serez, au sanctuaire des lois, pénétrés de vos devoirs comme nous le sommes de nos droits.

Mandataires du Peuple, de l’instant que des évènements majeurs ont forcé nos députés à nous convoquer en assemblée primaire, la souveraineté du Peuple a retourné à sa source ; nous nous sommes ressaisis de toute notre indépendance ; par raison nous avons encore obéi aux lois que vous êtes appelés à refaire, parce que, bien qu’elles soient défectueuses, elles peuvent éviter l’anarchie que suivrait leur silence absolu. Ainsi donc notre obéissance n’est que conditionnelle, et réunis dans notre assemblée primaire, nous n’en avons pas moins senti qu’au moment où les dépositaires de nos intérêts nous les remettaient, c’était d’abord pour les discuter nous-mêmes. Tout ce qui intéressait essentiellement l’organisation, l’ordre, l’harmonie, la reconstruction même de l’édifice social, était de notre compétence. Nous nous en sommes occupé et nous vous donnerons après de courtes réflexions, le résultat de nos délibérations.

Mandataires du Peuple, c’est particulièrement dans l’énonciation de nos volontés, que réside le plus beau de nos droits, Croyez-vous que nous aurions exercé notre souveraineté dans toute sa plénitude, en ne faisant qu’élire ceux qui nomment les députés à la convention nationale. Ce mode d’élection n’est-il pas déjà une première aliénation de nos droits, puisque les choix faits n’ont point encore cette fois émané immédiatement de nous. Vos concitoyens s’aperçoivent qu’ils n’ont en jusqu’ici qu’un fantôme de liberté ; ils en fixeront le sens ; quand ils renoncent momentanément à l’exercice de leur souveraineté pour en laisser l’usufruit à leurs mandataires ils entendent que désormais ce soit à des conditions prescrites. Nos députes, vous ne serez plus nos représentants[1], vous serez nos mandataires, nos organes : vous verrez tracée devant vous, la ligne que vous devez suivre. Avant d’entamer sérieusement vos travaux, vous aller recevoir le plan de conduite que nous vous avons dressé. Si les lois de vos prédécesseurs n’ont pu jusqu’ici prendre une caractère respectable, à qui s’en prendre ? aux législateurs qui se sont cru infiallables, et parce qu’ils discutaient, décrétaient, ont pensé qu’ils exprimaient les volontés du souverain, lorsque trop souvent ils ne les présumaient pas. Les lois ne doivent point être le résultat des impressions que produisent des orateurs communément plus captieux que sincères, mais bien le recensements des ordres intimés par les assemblées primaires. En rédigeant notre mandat, nous ne nous sommes pas inquiétés si ce mode était suivi par toutes les sections de la France libre, il nous a suffi de savoir que nous en avions le droit. Dans un état où le peuple est tout, le premier acte de la souveraineté est d’élire, le second, de rédiger des pouvoirs, des mandats à ceux élus. Les députés constituants se sont bien exercés à exalter nos droits imprescriptibles ; ils ont passé sous silence l’article important des pouvoirs, des mandats. Au nom des principes qu’ils avoient eux - mêmes reconnus, ils ont été aussi despotes que les rois dont ils avoient ébranlé la monstrueuse autorité. La tyrannie s’est entée sur la tyrannie, et l’on a vu s’établir une puissance sans frein, des députés sans pouvoirs, sans mandats, qui ont pu facilement substituer leurs systèmes, leurs volontés particulières aux ordres du souverain. Ce vice capital vous l’extirperez.

Mandataires du Peuple,

d’après les iniquités constitutionelles, et législatives dont nous fûmes témoins, pensez-vous que vos concitoyens jaloux de conserver leur indépendance, puissent n’être point méfiants ? oh ! ils vous le déclarent avec franchise, à l’avenir tous les individus, revêtus de pouvoirs, exciteront leurs vives sollicitudes. L’expérience prouve que si, je ne dirai point la surveillance, mais la force du Peuple, n’est point là pour maintenir ses Mandataires, les remettre dans la route, ils sont prêts à oublier ceux desquels ils relèvent.

Point de députés sans pouvoirs, sans mandats : ce principe nous garantit de la tyrannie législative : il est si précieux, qu’il doit trouver sa place dans la déclaration des droits de l’homme.

En 1789, engourdis par les habitudes d’un régime oppresseur, nous n’avions pas de grandes connaissances en droit public ; nous n’éprouvions qu’un sentiment, celui de nos maux, il nous porta à rédiger des cahiers, qui furent les préliminaires de la révolution Françoise, donnèrent la conception à la liberté. Nos doléances, nos plaintes firent connaître les tyrannies innombrables, qui censuraient, absorbaient, écrasaient la partie du Peuple la plus respectable, celle des citoyens laborieux. Le remédie à toutes les turpitudes d’un régime odieux fut l’immortelle proclamation de nos droits : et nous ferions moins aujourd’hui, que le génie des Peuples libres plane sur notre sol ; aujourd’hui que tous fiers et orgueilleux du simple titre du citoyen, auquel nous avons résolu de ne renoncer qu’avec la vie : et nous ne sentirons par de quelle dangereuse conséquence il deviendrait d’investir toujours, d’une autorité sans bornes, ceux qui tiennent le dépôt sacré de nos destinées.

Nous voulons bien croire qu’un grand nombre députés, élus à la convention nationale, inspirent la confiance ; mais ce bon augure qu’on tire des choix faits, n’est point suffisant pour nous rassurer. On peut avancer, sans crainte d’être démenti, une triste vérité. c’est que dans les deux premières sessions nationales, l’amour de la patrie fut loin d’être un sentiment vulgaire ; on y vit le raffinement de l’intrigue, le royalisme, le failletisme, le feuillantisme, les faux talents, l’orgueil, l’apathie, l’insouciance, toutes les passions et quelques vertus.

Avec les amans de la liberté, nous nous félicitons d’avoir vu s’ensevelir le despotisme royal, dans la journée du dix août. Nous en avons tressailli de joie, et cependant nous avons dit aux citoyens qui s’enthousiasment au seul mot de république : songez que vous n’êtes point affranchis de tous les despotismes : non. non, les palais des rois ne sont pas les demeures exclusives despotes ; que votre haine se dirige contre les ambitieux qui songeraient à régner sur les débris de trône, on pourraient voir, dans la seconde révolution, de nouvelle chances à courir, une carrière neuve ouverte à leurs intrigues.

Mandataires du Peuple, vos prédécesseurs, lorsqu’ils furent nommés, eurent, comme vous, notre confiance : ils en abusèrent ; ils prouvèrent que, pour avoir plus de talents, ils n’en avoient pas moins des cœurs pétris de mille faiblesses. Vos concitoyens sont depuis devenus inquiets, ombrageux, méfiants toutes les fois qu’ils confient à leurs mandataires, le soin de discuter leurs intérêts. Ils savent combien exige le poste important de législateur ; qu’une profonde connaissance des hommes qu’un génie abondant et facile, qu’une philosophie consommée ne sera toujours le partage que d’une très-faible minorité. Ce dont ils ont droit de vous sommer, c’est de déployer une grande énergie, à la convention nationale, d’être pour le premier auteur de nos maux, des juges sévères, inflexibles, pour ne paraître que justes, d’opposer aux doucereux modérés, aux patriotes tartufes, aux savants astucieux, la chaleur, la franchise, des talents naturels sans emphase. Chacun de nous attend en suspens le bien-être que vous devez nous faire éprouver. Vous dire que vos commettants se flattent qu’ils vont trouver en vous des législateurs ardents, magnanimes, ce ne serait pas rendre ce qui se passe au dedans de nous, car nous ne pouvons nous défendre de la méfiance, même sur ceux qui ont réuni nos suffrages pour les juger, nous les attendons à la sortie de leur carrière conventionnelle.

Mandataires du Peuple,

Vous avez déclaré que vous étiez révocables ; nous déterminerons facilement les cas où vous pouvez l’être. L’expression, la notification de nos volontés vous donnera la mesure de vos devoirs, vous rappellera sans cessé au temple de lois, que vous n’êtes que des fondes de procuration, chargés de donner un plus grand développement à nos idées.

Les Citoyens de la section des hommes libres[2], réunis en assemblée primaire, considérant qu’ils font partie du souverain, et qu’à ce titre ils ont droit de manifester des volontés ; qu’au moment où ils voient leurs concitoyens donner le dangereux exemple des pouvoirs illimités, sans déterminer ni prendre les mesures seules efficaces pour empêcher des Mandataires d’abuser de leur confiance ; qu’ils ont cependant appris à connaître le danger qu’il y a de laisser aux députés du Peuple, une liberté absolue d’opinion. qu’il paraît déjà constant que la convention nationale a reconnu le droit qu’a le souverain de sanctionner lui-même ses lois ; que la déclaration de ce principe serait illusoire et impraticable, si dans ses assemblées primaires le Peuple ne se familiarisait pas à discuter ses intérêts les plus majeurs, si les principaux objets de la mission des mandataires n’étaient point déterminés par les commettants ; ont résolu d’expliquer quelle fut leur intention en appelant leurs députés à la convention nationale, de quelle autorité ils ont voulu les investir, et d’arrêter[3] les conventions qu’ils font avec leurs Mandataires.

Mandataires du Peuple,

Nous vous avons élus pour nous donner des lois constitutionnelles, formées de tout ce que l’étude de la nature, les leçons du temps, l’expérience des anciennes républiques, la sagesse des philosophes, la science des publicistes, offrent de plus propre à rendre heureux les hommes destinés à vivre en société. Le code constitutif des François sera tel, que tous les peuples du monde n’auront pas de plus pressant besoin que celui de l’adopter. Vous cimenterez le pacte social par des institutions bienfaisantes : les signes certains auxquels nous voulons les reconnaître ; sont l’extirpation de la mendicité, la disparition graduelle de la trop grande inégalité des fortunes[4], la régénération des mœurs, la propagation des lumières, le concours unanime des citoyens aux charges, aux avantages de la société, la séparation bien distincte des fonctions publiques, les moyens sûrs de répression contre les usurpateurs ou déprédateurs, l’émulation, l’encouragement accordés au talents dirigés vers utilité commune, les témoignages authentiques de reconnaissance et d’estime donnés aux citoyens que se livrent avec constance à la défense des droits du peuple, l’isolement, la honte, le mépris, la nullité aux égoïstes, aux insouciants. Enfin quand vous dresserez les articles du contrat social, vous vous imaginerez organiser une communauté, où chacun ne doit recueillir qu’à raison de la part qu’il y a misé.

Vous jugerez Louis XIV comme un simple citoyen, puisque sa première sentence de réprobation était prononcée par le vœu exprès du peuple, avant le jour où il voulut mettre à fin le plus exécrable des complots, dont, par des preuves ostensibles et palpables, on peut lui prouver qu’il était le chef.

Pour tous ceux qui restent da la famille des Bourbons, renfermés dans le Temple, vous imiterez les Romains, qui chassèrent les Tarquins.

Vous perfectionnerez la déclaration des droits de l’homme.

Vous poserez la base, jusqu’ici si négligée, du bonheur social ; elle doit se trouver dans un plan d’éducation nationale, calqué en tout sur des principes de liberté, d’égalité, soigné dans son exécution.

Vous demanderez qu’aucun père de famille ne puisse avoir chez lui, pour ses enfants des instituteurs particuliers ; qu’ils soient tous obligés de les faire participer aux cours d’instruction publique.

Vous reformez, refondrez la constitution dans tous les articles qui contrarient le libre exercice de notre souveraineté : nous demandons une constitution populaire qui puisse hardiment soutenir le parallèle de la déclaration des droits de l’homme ; ce n’est pas seulement une constitution sans roi ni royauté, mais sans dictateurs, ni sénateurs, ni triumvirs, ni décemvirs, ni tribuns, ni aucun chef quelconque, qui sous un autre dénomination, serait investi des mêmes pouvoirs. Vous ne toucherez point aux articles de la constitution qui consacrent la permanence, l’unité de chambre, le période de deux années pour la réélection des députés, leur nombre à chaque législature ; vous conserverez la distribution de la France en quatre-vingt-trois départements. Nous trouverons dans cette division-la même, le moyen le plus capable maintenir toutes les parties de la France libre, dans l’unité nationale, et de toujours ramener à un centre commun d’activité, toutes les opérations qui vivifient un grand état ; si c’est là ce qu’on entend par le mot république, nous voulons impérativement la république.

Vous ajouterez cet article important à la déclaration des droits de l’homme : la souveraineté du peuple est le droit naturel qu’ont des citoyens, dans les assemblées, d’élire sans intermédiaires à toutes les fonctions publiques, de discuter eux-mêmes leurs intérêts, de rédiger des mandats aux députés qu’ils commettent pour faire les lois, de se réserver la faculté de rappeler et de punir ceux de leurs mandataires qui outrepasseraient leur pouvoirs ou trahiraient leurs intérêts ; enfin d’examiner les décrets, qui tous hormis ceux que commandent des circonstances particulières, ne peuvent avoir force de lois, qu’ils n’aient été soumis à la sanction de souverain dans les assemblées primaires.

Indépendamment de la nomination par le peuple à toutes les fonctions publique, vous ferez établir des règles invariables d’admission aux emplois auxquels seront obligés de s’astreindre les chefs des diverses administrations, ces règles feront disparaître des préférences injustes, lorsqu’il s’agira de la distribution d’un patrimoine commun, l’étranger n’insultera plus au citadin, le célibataire au père de famille, le riche paresseux et ignare au citoyen indigent et utile.

Vous assurerez d’une manière stable l’état civil et les droits naturels des citoyens.

Vous demanderez que les administrateurs de département, de district et toutes les municipalités de la France libre, soient tenus de déposer dans un lieu public de leur résidence respective, un double de leurs registres, où seront, tout au long, consignées jusqu’aux moindres opérations, et que les citoyens pourront tous les jours consulter.

Vous statuerez sur l’accumulation des fonctions. Deux postes ne peuvent être bien occupés par le même individu : vous demanderez qu’on soit tenu d’opter.

Vous ferez décréter comme loi fondamentale, qu’il n’y a plus, en France, qu’on pouvoir, celui du Peuple dans les assemblées primaires et dans ses mandataires, conséquemment que l’exécution des lois sera désormais confiée à une commission exécutive, composée de fonctionnaires amovibles en petit nombre, comptables à époque fixe. Chaque citoyen appelé à l’exécution des lois, sera, à son tour, président de la commission exécutive.

Vous ferez déclarer que les ministres seront destitués quand l’opinion du peuple les dénoncera, réélus tous les deux ans : qu’à cette époque le corps législatif enverra dans toutes les assemblées primaires, une liste de candidats.

Vous demanderez un mode sévère de responsabilité particulier aux citoyens chargés de l’exécution des lois.

Vous ferez des lois pour décerner de grandes récompenses aux Mandataires du Peuple, et à tous autres fonctionnaires qui se seront signalés dans leur poste.

Vous demanderez l’établissement d’un code pénal pour les fonctionnaires publics prévaricateurs, lequel prononcera la peine de mort pour un Mandataire du Peuple con vaincu d’avoir trahi les intérêts de ses commettants. Vous spécifierez, préviendrez tellement les cas déserter les postes pour les laisser aux citoyens probes et désintéresses.

Pour connaître désormais de toutes les atteintes portées aux droits publics des citoyens, pour appliquer la loi de responsabilité aux députés ou fonctionnaires infidèles, vous créerez une nouvelle institution composée de patriotes d’élite, éprouvés dans les fonctions de législateurs ou d’officiers municipaux. Ces citoyens respectables seront nommés les magistrats du souverain.

Vous demanderez que la générosité française s’exerce, avec grandeur, à élever jusque dans les moindres villes, des monuments à l’humanité souffrante ; que là, citoyens, femmes, enfants, infirmes ou disgraciés de la nature, et tous ceux qui joignent à la misère les calamités qui nous affligent, tous indistinctement, reçoivent des secours prompts, abondants, bien administrés ; que les aliments y soient sains, délicats, tels qu’ils conviennent à des êtres qui pâtissent, et qui ont droit d’attendre des grandes consolations d’un Peuple libre.

Vous réaliserez ce beau projet d’élever quatre hôpitaux, aux extrémités de la capitale.

Vous ferez déclarer que tous les François naissent soldats, que pour les accoutumer à une discipline stricte et nécessaire, et les exercer aux évolutions militaires, chaque citoyen sera, depuis 18 jusqu’à 21 ans, enrégimenté comme troupe de ligne.

Vous ferez reconnaître que la nation ayant proclamé la liberté des cultes, ne peut plus, sans contrarier ce principe, salarier une secte particulière, ni même lui livrer gratuitement des édifices ; que cependant elle prend toujours sous sa protection les ecclésiastiques infirmes ou avancés en âge, parce qu’ils sont hors d’état de se rendre utiles.

Vous ferez prohiber la vente de l’argent et des papiers à l’empreinte de la nation ; vous les déclarerez propriétés nationales ; qu’aucun individu, sous des peines expresses, ne pourra ni vendre, ni accaparer.

Vous ferez vouer à l’infamie tous les accapareurs ; vous demanderez des confiscations au profit du trésor national, des peines afflictives, des peines de mort contre ces sangsues des états.

Nous déclarons vouloir user du droit que nous avons de ne point consentir le premier impôt, qu’au préalable on ne nous ait justifié, par de comptes rendus publics, de l’emploi des contributions.

Vous nous donnerez un tableau des biens vendus et à vendre, celui des dettes acquittées à acquitter, un état détaillé, clair, net, définitif des finances, et vous n’abandonnerez point cette fois vos postes que vous ne nous ayez, sur cet article, donné des comptes satisfaisants.

Vous entretiendrez avec nous, pendant toute votre mission, une correspondance active.

Notes

1 Presque toujours celui qui représente s’imagine être réellement, et il est de principe que notre inaliénable souveraineté ne peut ni se déléguer, ni se représenter.

2 Cette section n’est encore qu’imaginaire.

3 Si le Peuple savait ce qu’il est, si des mandate il avait usé de droit qu’il a d’exercer lui-même sa souveraineté dans les assemblées primaires alors les lois seraient ce qu’elles doivent être dans leur essence, des actes du souverain aux délégués, et non des Mandataires aux commettants, C’est ainsi qu’on procède dans les républiques.

4 On n’entend point parler ici des grandes propriétés acquises par de belles spéculations, ou des entreprises hardies, ni gêner en rien nos rapports commerciaux avec l’étranger, mais seulement empêcher que par l’agiotage, le monopole, l’accaparement, les fortunes particulières se grossissent aux dépens de la fortune publique.

Le Manifeste des Egaux, rédigé par Jacques Roux, dirigeant des Enragés et présenté à la Convention le 25 juin 1793

Adresse présentée à la Convention nationale au nom de la section des Gravilliers, de Bonne nouvelle et du Club des Cordeliers, par Jacques Roux, officier municipal, électeur du département et membre du Club des Cordeliers, rédacteur de l’adresse et orateur de la députation Peuple, je brave la mort pour soutenir tes droits, prouve-moi ta reconnaissance en respectant les personnes et les propriétés.

« Délégués du peuple français !

« Cent fois cette enceinte sacrée a retenti des crimes des égoïstes et des fripons ; toujours vous nous avez promis de frapper les sangsues du peuple. L’acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l’agiotage ? Non. Avez-vous prononcé la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Avez-vous déterminé en quoi consiste la liberté du commerce ? Non. Avez-vous défendu la vente de l’argent monnayé ? Non. Eh bien ! Nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait pour le bonheur du peuple.

La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche par le monopole exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution s’opère, de jour en jour, par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre, sans verser des larmes.

Cependant, ce n’est qu’en arrêtant le brigandage du négoce, qu’il faut bien distinguer du commerce ; ce n’est qu’en mettant les comestibles à la portée des sans-culottes, que vous les attacherez à la Révolution et que vous les rallierez autour des lois constitutionnelles.

Eh quoi ! Parce que des mandataires infidèles, les hommes d’Etat, ont appelé sur notre malheureuse patrie les fléaux de la guerre étrangère, faut-il que le riche nous en déclare une plus terrible encore au-dedans ? Parce que trois cent mille Français, traîtreusement sacrifiés, ont péri par le fer homicide des esclaves des rois, faut-il que ceux qui gardaient leurs foyers soient réduits à dévorer des cailloux ? Faut-il que les veuves de ceux qui sont morts pour la cause de la liberté paient au prix de l’or, jusques au coton dont elles ont besoin pour essuyer leurs larmes ? Faut-il qu’elles paient au prix de l’or, le lait et le miel qui servent de nourriture à leurs enfants ?

Mandataires du peuple, lorsque vous aviez dans votre sein les complices de Dumouriez, les représentants de la Vendée, les royalistes qui ont voulu sauver le tyran ; ces hommes exécrables qui ont organisé la guerre civile, ces sénateurs inquisitoriaux qui décrétaient d’accusation le patriotisme et la vertu, la section des Gravilliers suspendit son jugement... Elle s’aperçut qu’il n’était pas du pouvoir de la Montagne de faire le bien qui était dans son coeur, elle se leva...

Mais aujourd’hui que le sanctuaire des lois n’est plus souillé par la présence des Gorsas, des Brissot, des Pétion, des Barbaroux et des autres chefs des appelants, aujourd’hui que ces traîtres, pour échapper à l’échafaud, sont allés cacher, dans les départements qu’ils ont fanatisés, leur nullité et leur infamie ; aujourd’hui que la Convention nationale est rendue à sa dignité et à sa vigueur, et n’a besoin pour opérer le bien que de le vouloir, nous vous conjurons, au nom du salut de la République, de frapper d’un anathème constitutionnel l’agiotage et les accaparements, et de décréter ce principe général que le commerce ne consiste pas à ruiner, à désespérer, à affamer les citoyens.

Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profité des avantages de la Révolution. L’aristocratie marchande, plus terrible que l’aristocratie nobiliaire et sacerdotale, s’est fait un jeu cruel d’envahir les fortunes individuelles et les trésors de la république ; encore ignorons-nous quel sera le terme de leurs exactions, car le prix des marchandises augmente d’une manière effrayante, du matin au soir. Citoyens représentants, il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse. Prononcez contre les agioteurs et les accapareurs : Ou ils obéiront à vos décrets ou ils n’y obéiront pas. Dans la première hypothèse, vous aurez sauvé la patrie ; dans le second cas, vous aurez encore sauvé la patrie, car nous serons à portée de connaître et de frapper les sangsues du peuple.

Eh quoi ! Les propriétés des fripons seraient-elles quelque chose de plus sacré que la vie de l’homme ? La force armée est à la disposition des corps administratifs, comment les subsistances ne seraient-elles pas à leur réquisition ? Le législateur a le droit de déclarer la guerre, c’est-à-dire de faire massacrer les hommes, comment n’aurait-il pas le droit d’empêcher qu’on pressure et qu’on affame ceux qui gardent leurs foyers ?

La liberté du commerce est le droit d’user et de faire user, et non le droit de tyranniser et d’empêcher d’user. Les denrées nécessaires à tous doivent être livrées au prix auquel tous puissent atteindre, prononcez donc, encore une fois... les sans culottes avec leurs piques feront exécuter vos décrets...

Vous n’avez pas hésité à frapper de mort ceux qui oseraient proposer un roi, et vous avez bien fait ; vous venez de mettre hors la loi les contre-révolutionnaires qui ont rougi, à Marseille, les échafauds du sang des patriotes, et vous avez bien fait ; vous auriez encore bien mérité de la patrie, si vous eussiez mis à prix la tête des Capets fugitifs et des députés qui ont déserté leur poste ; si vous eussiez expulsé de nos armées les nobles et ceux qui tenaient leurs places de la cour ; si vous eussiez pris en otage les femmes, les enfants des émigrés et des conspirateurs, si vous eussiez retenu pour les frais de la guerre les pensions des ci-devant privilégiés, si vous eussiez confisqué au profit des volontaires et des veuves les trésors acquis depuis la Révolution par les banquiers et les accapareurs ; si vous eussiez chassé de la Convention les députés qui ont voté l’appel au peuple, si vous eussiez livré aux tribunaux révolutionnaires les administrateurs qui ont provoqué le fédéralisme, si vous eussiez frappé du glaive de la loi les ministres et les membres du conseil exécutif qui ont laissé former un noyau de contre-révolution à la Vendée ; si enfin vous eussiez mis en état d’arrestation ceux qui ont signé les pétitions anti-civiques, etc., etc... Or les accapareurs et les agioteurs ne sont-ils pas autant et plus coupables encore ? Ne sont-ils pas, comme eux, de véritables assassins nationaux ?

Ne craignez donc pas de faire éclater sur ces vampires la foudre de votre justice : ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux. Certes, il n’a jamais calculé lorsqu’il a été question de tout faire pour vous. Il vous a prouvé, notamment dans les journées du 31 mai et du 2 juin, qu’il voulait la liberté toute entière. Donnez-lui en échange du pain, et un décret ; empêchez qu’on ne mette le bon peuple à la question ordinaire et extraordinaire par le prix excessif des comestibles.

Jusques à présent, les gros marchands qui sont par principe les fauteurs du crime, et par habitude les complices des rois, ont abusé de la liberté du commerce pour opprimer le peuple ; ils ont faussement interprété cet article de la déclaration des droits de l’homme qui établit qu’il est permis de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi. Eh bien ! décrétez constitutionnellement que l’agiotage, la vente de l’argent-monnaie, et les accaparements sont nuisibles à la société. Le peuple qui connaît ses véritables amis, le peuple qui souffre depuis si longtemps verra que vous vous apitoyez sur son sort et que vous voulez sérieusement guérir ses maux ; quand il aura une loi claire et précise dans l’acte constitutionnel, contre l’agiotage et les accaparements, il verra que la cause du pauvre vous tient plus à cœur que celle du riche, il verra qu’il ne siège point parmi vous des banquiers, des armateurs, et des monopoleurs ; il verra enfin que vous ne voulez pas la contre-révolution.

Vous avez, il est vrai, décrété un emprunt forcé d’un milliard sur le riche ; mais si vous n’arrachez pas l’arbre de l’agiotage, si vous ne mettez un frein national à l’avidité des accapareurs, le capitaliste, le marchand, dès le lendemain, lèveront cette somme sur les sans-culottes, par le monopole et les concussions ; ce n’est donc plus l’égoïste, mais le sans-culotte que vous avez frappé. Avant votre décret, l’épicier et le banquier n’ont cessé de pressurer les citoyens ; quelle vengeance n’exerceront-ils pas aujourd’hui que vous les mettrez à contribution, quel nouveau tribut ne vont-ils pas lever sur le sang et les larmes du malheureux ?

En vain, objecterait-on que l’ouvrier reçoit un salaire en raison de l’augmentation du prix des denrées. À la vérité il en est quelques-uns dont l’industrie est payée plus cher ; mais il en est aussi beaucoup dont la main d’œuvre est moins salariée depuis la Révolution. D’ailleurs tous les citoyens ne sont pas ouvriers ; tous les ouvriers ne sont pas occupés, et parmi ceux qui le sont, il en est qui ont huit à dix enfants incapables de gagner leur vie, et les femmes en général ne gagnent pas au-delà de vingt sous par jour.

Députés de la Montagne, que n’êtes vous montés depuis le troisième jusqu’au neuvième étage des maisons de cette ville révolutionnaire, vous auriez été attendris par les larmes et les gémissements d’un peuple immense sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse et de malheur par l’agiotage et les accaparements, parce que les lois ont été cruelles à l’égard du pauvre, parce qu’elles n’ont été faites que par les riches et pour les riches.

O rage, ô honte du XVIII ème siècle. ! Qui pourra croire que les représentants du peuple français, qui ont déclaré la guerre aux tyrans du dehors, ont été assez lâches pour ne pas écraser ceux du dedans ? Sous le règne des Sartine et des Flesselles, le gouvernement n’aurait pas toléré qu’on fît payer les denrées de première nécessité trois fois au-dessus de leur valeur ; que dis-je, ils fixaient le prix des armes et de la viande pour le solda. Et la Convention nationale, investie de la force de vingt-cinq millions d’hommes, souffrira que le marchand et le riche égoïste leur portent habituellement le coup de la mort, en taxant arbitrairement les choses les plus utiles à la vie. Louis Capet n’avait pas besoin, pour opérer la contre-révolution, de provoquer la foudre des puissances étrangères. Les ennemis de la patrie n’avaient pas besoin d’incendier d’une pluie de feu les départements de l’Ouest ; l’agiotage et les accaparements suffisent pour renverser l’édifice des lois républicaines.

Mais c’est la guerre, dira-t-on, qui est la cause de la cherté des vivres. Pourquoi donc, représentants du peuple, l’avez-vous provoquée en dernier lieu ? Pourquoi, sous le cruel Louis XIV, le Français eut-il à repousser la ligue des tyrans, et l’agiotage n’étendit pas sur cet empire l’étendard de la révolte, de la famine et de la dévastation ? Et, sous ce prétexte il serait donc permis au marchand de vendre la chandelle six francs la livre, le savon six francs la livre, l’huile six francs la livre. Sous le prétexte de la guerre, le sans-culotte paierait donc les souliers 50 liv. la paire, une chemise 50 liv., un mauvais chapeau 50 liv.... C’est pour le coup qu’on pourrait dire que les prédictions de Cazalès et de Maury sont accomplies : dans ce cas, vous auriez conspiré, avec eux, contre la liberté de la patrie ; que dis-je, vous les auriez surpassés en trahison. C’est pour le coup que les Prussiens et les Espagnols pourraient dire : nous sommes les maîtres d’enchaîner les Français car ils n’ont pas le courage d’enchaîner les monstres qui les dévorent ; c’est pour le coup qu’on pourrait dire : qu’en répandant à propos des millions, qu’en associant les banquiers et les gros marchands au parti des contre-révolutionnaires, la République se détruirait par elle-même.

Mais c’est le papier, dit-on encore, qui est la cause de la cherté des vivres : Ah ! le sans-culotte ne s’aperçoit guère qu’il y en a beaucoup en circulation... au reste sa prodigieuse émission est une preuve du cours qu’il a, et du prix qu’on y attache. Si l’assignat a une hypothèque réelle, s’il repose sur la loyauté de la nation française, la quantité des effets nationaux ne leur ôte donc rien de leur valeur. Parce qu’il y a beaucoup de monnaie en circulation, est-ce une raison pour oublier qu’on est homme, pour commettre dans les tavernes du commerce des brigandages, pour se rendre maître de la fortune et de la vie des citoyens, pour employer tous les moyens d’oppression que suggèrent l’avarice et l’esprit de parti, pour exciter le peuple à la révolte et le forcer, par la disette et le supplice des besoins, à dévorer ses propres entrailles ?

Mais les assignats perdent beaucoup dans le commerce... Pourquoi donc les banquiers, les négociants et les contre-révolutionnaires du dedans et du dehors en remplissent-ils leurs coffres ? Pourquoi ont-ils la cruauté de diminuer le salaire à certains ouvriers, et n’accordent-ils pas une indemnité aux autres ! Pourquoi n’offrent-ils pas l’escompte, lorsqu’ils acquièrent les domaines nationaux ? L’Angleterre, dont la dette excède peut-être vingt fois la valeur de son territoire et qui n’est florissante que par le papier de sa banque, paie-telle à proportion les denrées aussi cher que nous les payons ? Ah ! le ministre Pitt est trop adroit pour laisser accabler ainsi les sujets de George ! Et vous, citoyens représentants, vous, les députés de la Montagne, vous qui vous faites gloire d’être du nombre des sans-culottes, du haut de votre immortel rocher, vous n’anéantirez l’hydre sans cesse renaissante de l’agiotage !

Mais, ajoute-t-on, on tire de l’étranger bien des articles, et il ne veut en paiement que de l’argent. Cela est faux ; le commerce s’est presque toujours fait par échange de marchandise contre marchandise, et du papier contre papier ; souvent même on a préféré des effets au numéraire. Les espèces métalliques qui circulent en Europe ne suffiraient pas, pour acquitter la cent-millième partie des billets qui sont en émission. Ainsi, il est clair comme le jour, que les agioteurs et les banquiers ne discréditent les assignats que pour vendre plus cher leur argent, pour trouver occasion de faire impunément le monopole et de trafiquer dan le comptoir du sang des patriotes, qu’ils brûlent de verser.

Mais l’on ne sait pas comment les choses tourneront... Il est très certain que les amis de l’égalité ne souffriront pas toujours qu’on les fasse égorger au dehors, et qu’au-dedans on les assiège par la famine. Il est très certain que toujours, ils ne seront pas les dupes de cette peste publique, des charlatans qui nous rongent comme des vers, des accapareurs dont les magasins ne sont plus qu’un repaire de filous.

Mais, lorsque la peine de mort est prononcée contre quiconque tenterait de rétablir la royauté, lorsque des légions innombrables de citoyens soldats forment avec leurs armes une voûte d’acier, lorsqu’elles vomissent de toutes parts le salpêtre et le feu sur une horde de barbares, le banquier et l’accapareur peuvent-ils dire qu’ils ne savent pas comment les choses tourneront ? Au reste, s’ils l’ignorent, nous venons le leur apprendre. Le peuple veut la liberté et l’égalité, la république ou la mort ; et voilà précisément ce qui vous désespère, agioteurs, vils suppôts de la tyrannie !

N’ayant pu réussir à corrompre le cœur du peuple, à le subjuguer par la terreur et la calomnie, vous employez les dernières ressources des esclaves pour étouffer l’amour de la liberté. Vous vous emparez des manufactures, des ports de mer, de toutes les branches du commerce, de toutes les productions de la terre pour faire mourir de faim, de soif et de nudité, les amis de la patrie, et les déterminer à se jeter entre les bras du despotisme.

Mais les fripons ne réduiront pas à l’esclavage un peuple qui ne vit que de fer et de liberté, de privations et de sacrifices. Il est réservé aux partisans [de] la monarchie de préférer des chaînes antiques et des trésors à la République et à l’immortalité.

Ainsi, mandataires du peuple, l’insouciance que vous montreriez plus longtemps serait un acte de lâcheté, un crime de lèse-nation. Il ne faut pas craindre d’encourir la haine des riches, c’est-à-dire des méchants. Il ne faut pas craindre de sacrifier les principes politiques au salut du peuple, qui est la suprême loi.

Convenez donc avec nous que, par pusillanimité, vous autorisez le discrédit du papier, vous préparez la banqueroute, en tolérant des abus, des forfaits dont le despotisme eût rougi, dans les derniers jours de sa barbare puissance.

Nous savons sans doute qu’il est des maux inséparables d’une grande révolution, qu’il n’est pas de sacrifices qu’on ne doive faire, pour le triomphe de la liberté, et qu’on ne saurait payer trop cher le plaisir d’être républicain ; mais aussi nous savons que le peuple a été trahi par deux législatures ; que les vices de la Constitution de 1791 ont été la source des calamités publiques, et qu’il est temps que le sans-culotte qui a brisé le sceptre des rois, voie le terme des insurrections et de toute espèce de tyrannie.

Si vous n’y portez un prompt remède, comment ceux qui n’ont aucun état, ceux qui n’ont que 2, 3, 4, 5 ou 6 cents livres de rentes, encore mal payées, soit en pension viagère, soit sur des caisses particulières, subsisteront-ils, si vous n’arrêtez le cours de l’agiotage et des accaparements, et cela par un décret constitutionnel qui n’est pas sujet aux variations des législatures. Il est possible que nous n’ayons la paix que dans vingt ans ; les frais de la guerre occasionneront une émission nouvelle de papier ; voudriez-vous donc perpétuer nos maux pendant tout ce temps-là, déjà trop long, par l’autorisation tacite de l’agiotage et des accaparements ? Ce serait là le moyen d’expulser tous les étrangers patriotes, et d’empêcher les peuples esclaves de venir respirer en France l’air pur de la liberté.

N’est-ce donc pas assez que vos prédécesseurs, pour la plupart d’infâme mémoire, nous aient légué la monarchie, l’agiotage et la guerre, sans que vous nous léguiez la nudité, la famine et le désespoir ? Faut-il que les royalistes et les modérés, sous prétexte de la liberté du commerce, dévorent encore les manufactures, les propriétés, qu’ils s’emparent du blé des champs, des forêts et des vignes, de la peau même des animaux, et qu’ils boivent encore dans des coupes dorées le sans et les larmes de citoyens, sous la protection de la loi ?

Députés de la Montagne, non, non, vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait ; vous fonderez les bases de la prospérité publique ; vous consacrerez les principes généraux et répressifs de l’agiotage et des accaparements ; vous ne donnerez pas à vos successeurs l’exemple terrible de la barbarie des hommes puissants sur le faible, du riche sur le pauvre ; vous ne terminerez pas enfin votre carrière avec ignominie.

Dans cette pleine confiance, recevez ici le nouveau serment que nous faisons de défendre jusques au tombeau la liberté, l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la République, et les sans-culottes opprimés des départements.

Qu’ils viennent, qu’ils viennent bien vite à Paris, cimenter les liens de la fraternité ! C’est alors que nous leur montrerons ces piques immortelles qui ont renversé la Bastille ; ces piques qui fait tomber en putréfaction la commission des douze et la faction des hommes d’Etat ; ces piques qui feront justice des intrigants et des traîtres, de quelque masque qu’ils se couvrent, et quelque pays qu’ils habitent. C’est alors que nous les conduirons au pied de ce jeune chêne où les Marseillais et les sans-culottes des départements abjurèrent leur erreur, et firent serment de renverser le trône. C’est alors enfin que nous les accompagnerons dans le sanctuaire des lois, où d’une main républicaine nous leur montrerons le côté qui voulut sauver le tyran et la Montagne qui prononça sa mort.

Vive la vérité, vive la Convention nationale, vive la république française !

Après l’exposition de ces pièces justificatives, je demanderai à la Convention nationale que je respecte ; à mes plus cruels ennemis, que je crains pas ; à tous les sans-culottes, que je défendrai jusqu’au tombeau ; je leur demanderai si j’ai mérité les outrages et les calomnies dont les journalistes m’ont abreuvé. Il est cependant un reproche qu’ils ont droit de me faire impunément : c’est d’être prêtre... Oui, malheureusement, mon père ne me donna pas d’autre état.

Mais si tous les prêtres, comme moi, eussent prêté le serment civique sans y être contraint ; si comme moi, ils eussent employé leur temps à foudroyer l’orgueil et le fanatisme ; si comme moi, ils eussent dévoilé les crimes de la cour, au moment où la contre-révolution était sur le point d’éclater ; si tous, comme moi, ils eussent conduit Louis Capet à l’échafaud ; si tous, comme moi, ils eussent contracté l’engagement d’épouser bientôt une femme vertueuse ; si tous, comme moi, ils se fussent déchaînés contre les traîtres des trois législatures ; si tous, comme moi, ils eussent signé la pétition du Champ-de-Mars, et celle contre la faction des hommes d’État ; si tous, comme moi, ils eussent déclaré qu’ils ne tenaient pas au pape, qui, dans ce moment est un contre-révolutionnaire et un assassin ; si tous, comme moi, ils votaient pour la république universelle, si tous enfin, comme moi, ils faisaient consister la religion dans le bonheur de ses semblables ; s’ils ne connaissaient d’autre culte que celui de la patrie, d’autre flambeau que celui de la liberté, on pourrait tomber sur les prêtres, avec moins d’acharnement. Au reste, Cazalès et Barnave n’étaient prêtres, et ils ont trahi la cause du peuple ; Brissot et Barbaroux n’étaient pas prêtres, ils ont voulu sauver le tyran ; Manuel n’était pas prêtre, il reçut les assignats de la cour ; et tant d’autres qui font les patriotes, ne sot pas prêtres, et ils affament la République... mais ils ne la mettront pas dans les fers.

Les journalistes m’ont trop accablé d’injures pour ne pas résister, patriotiquement, à l’oppression.

J’opposerai donc à tous ceux qui m’appellent fanatique, sanguinaire, contre-révolutionnaire, une arme formidable ; c’est l’adresse que j’ai présentée le 31 mai dernier [en fait, le 27 mai], à la Convention nationale, sous la bannière de la section des Gravilliers, et qui a [mérité] l’honneur d’être inséré au bulletin.

L’ombre de Marat au peuple français dans Le Publiciste de la République française par Jacques Roux, 16 juillet 1793 :

RÉPUBLICAINS, sans-culottes, jacobins, montagnards ; ô vous tous qui aimez la liberté et l’égalité, cessez de verser des larmes sur la tombe de voter ami ; et n’affligez pas ses mânes par le spectacle de votre douleur ; MARAT N’EST POINT MORT, son âme, dégagée de sa dépouille terrestre, et planant sur toutes les parties de la république, n’en sera que plus souple pour s’introduire dans les conciliabules des fédéralistes et des tyrans ; elle n’en sera que plus habile à pénétrer les secrets de ceux de vos représentants qui osent trahir à la face du ciel, et la patrie et leurs serments : elle n’en sera que plus active, enfin, à dévoiler les opérations perfides des fonctionnaires de la république et de leurs agents, à arracher le masque du patriotisme aux traîtres, à vous dénoncer tous les scélérats, tous les attentats qui seront portés à la république et à la liberté.

Républicains français, n’abandonnez pas la montagne sacrée, c’est le palladium de la liberté. MARAT N’EST PAS MORT et vous y soutiendra contre tous les crapauds du Marais. Le feu sacré qui anime un cœur républicain peut-il jamais s’éteindre ? Non, MARAT N’EST PAS MORT ; son ombre courroucée va s’attacher au sanctuaire de vos lois, et ne pas le quitter qu’il ne soit totalement purgé des intrigants et des royalistes qui l’infestent, des hommes nuls (toujours modérés et plus dangereux qu’on ne pense, car ils sont de tous les partis), des hommes d’état et des fripons. MARAT N’EST PAS MORT : toutes les autorités, tous les agents n’en seront pas moins surveillés par son ombre ; toutes les prévarications n’en seront pas moins dénoncées au peuple, qui a plus besoin que jamais de se prononcer sur les faux patriotes et sur les figures insignifiantes ou plâtrées comme sur les traîtres.

Tu t’es trompé, scélérat de Gordet [sic pour Corday Charlotte, la meurtrière de Marat, dont le nom est beaucoup répétée, sans que son orthographe soit encore connue] ; tu t’es trompé, lâche assassin, si tu as cru qu’en me poignardant tu enlèverais au peuple un de ses défenseurs ; de mon sang tu en fais naître des milliers pour venger ma cause, et te précipiter toi et tes complices dans le ténare où vous attend l’assassin de le Pelletier.

C’est trahir sa patrie que de ménager les ennemis qui la menacent : retarder un quart d’heure de marcher contr’eux, c’est s’avouer complice de leurs crimes.

Le général Kellermann, requis de faire marcher des forces sur Lyon, où le royaume lève une tête altière, où les patriotes sont incarcérés, condamnés à mort et exécutés, reste là, malgré les réquisitions des commissaires près l’armée des Alpes, malgré la loi qui les autorise à faire cette réquisition, et a l’impudeur de demander à la Convention un décret qui autorise à marcher. Lacroix élève en vain sa voix pour demander l’ordre du jour, motivé sur l’existence de la loi qui autorise les commissaires. De vains débats étouffent sa réclamation ; la Montagne est muette, et ne voit pas que le traître Kellermann ne cherche qu’à atermoyer pour ne porter de l’eau sur l’incendie que quand il ne sera peut-être plus temps d’en arrêter les ravages, et le projet du comité de Salut public, qui n’a pas vu le piège est adopté, et un décret nouveau autorise Kellermann à courir au secours des patriotes de Lyon, quand il aurait dû obéir à une réquisition que les commissaires lui faisaient en vertu de la loi.

N’est-ce pas de la part de Kellermann, se jouer indignement et de la Convention et de ses devoirs et des lois, que d’en agir ainsi ? Ô France, ô ma patrie ! quand les généraux de tes armées cesseront-ils donc de te trahir ! Eh ! pourquoi les va-t-on choisir aussi, dans l’ancienne caste des nobles ou parmi les étrangers ? Que mon ombre est irritée de voir l’insouciance de la Convention sur le choix que fait le pouvoir exécutif, des généraux des armées de la république ! quand j’en ouvre la liste odieuse, je n’y trouve que des Allemands, ou des espagnols, et des ci-devant nobles.

Est-ce donc chez un ennemi qu’il faut aller chercher les chefs de nos troupes ? Et la république est-elle donc dénuée de défenseurs courageux t instruits, qu’elle ne puisse trouver des généraux dans son sein ? Pour mieux singer le patriotisme et nous mieux tromper, je les vois tous supprimer le de, qui précédait jadis leurs noms orgueilleux ; despotes sans cesse entourés de leur état-major, quand ils ne le sont pas de leurs maîtresses, à peine daignent-ils jeter un regard sur le soldat qui vient se plaindre, heureux encore quand il ne le fait point incarcérer pour avoir osé élever la voix contre le despotisme, les prévarications ou l’incivisme des protégés du général. J’ai toujours prédit les trahisons de nos généraux ; et je ne pouvais pas me tromper, car il était physiquement et moralement impossible que les satrapes des despotes étrangers, non plus que ces vils courtisans de l’ancienne cour de Versailles, et les pensionnaires de la liste civile du dernier tyran, eussent le courage de servir la république, et de ne pas céder aux piastres de l’Espagne, aux guinées de l’Angleterre, jointes aux menaces de Cobourg, aux insinuations de Brunswik et aux insinuations plus dangereuses encore de leurs maîtresses… N’ai-je pas toujours dit que Lafayette etc. étaient des traîtres. On me traitait alors de mauvaise tête, e désorganisateur, de boute-feu etc. J’étais le tison de l’état, et l’expérience a cependant prouvé que j’avais raison.

Peuple, veux-tu être libre ? Exclus tout étranger des premiers emplois militaires : on ne peut bien défendre que son pays, et l’esclave n’a point de patrie. Que tes généraux ne soient choisis que parmi les citoyens français ; pour prix de leur service, leur propose d’un côté, les honneurs du triomphe et de la fortune, de l’autre la hache du bourreau et l’infamie , et tu auras d’excellents généraux… – Mais que ma voix ne soit plus celle qui crie dans le désert.

Nos frères de la section des Sans-culottes et ceux du Contrat-Social ont demandé à la Convention que mon assassin fût punie par un supplice nouveau. Je dois sire à mes concitoyens, que mes mânes ne demandent point, pour leur satisfaction, des souffrances, mais le bonheur du peuple et de bonnes lois. – Que la scélérate qui m’a privé de la vie, en soit privée à son tour, et aille retrouver dans l’enfer ses bons amis les royalistes et louis capet leur chef, qui doivent y être joliment rôtis s’il y a une justice divine, et qui s’y attendent.

Mais cependant je dirai à mes anciens collègues que le supplice de la guillotine est trop doux pour punir les crimes d’incendie, d’assassinat et de poison. Le scélérat qui ne croit pas aux peines de l’autre monde, doit être retenu par celles qu’il s’expose à souffrir dans celui-ci. C’est s’endormir dans son lit que de passer sous le couteau de la guillotine ; et s’il est vrai que les peines doivent être proportionnées aux délits, je dis que la peine de la simple privation de la vie est trop douce pour l’assassin, l’incendiaire ou l’empoisonneur. Je ne demande point contr’eux l’exécution des lois cruelles du Pérou ; je demande une loi naturelle, qui, en effrayant les coupables, soit assez puissante pour les détourner du crime ; je demande la loi du talion ; que celui qui cassera un bras soit condamné à avoir le même bras cassé par l’exécuteur des jugements criminels ; que celui qui aura assassiné, d’un ou de plusieurs coups de poignards, soit légalement assassiné du même nombre de coups de poignards ; que celui qui aura incendié ma propriété ou qui m’aura fait rôtir, soit rôti ; et que celui qui aura empoisonné, soit empoisonné lui-même. Législateurs, anciens collègues, quoique ce ne soit que mon ombre qui vous porte cette pétition, faites-y droit si vous voulez arracher la main du scélérat, et proportionner les peines aux délits, par des moyens qui ne réprouve [sic que ne réprouvent] ni la nature ni les lois d’un peuple libre.

RAPPORT FAIT PAR LA CITOYENNE LACOMBE À LA SOCIÉTÉ DES RÉPUBLICAINES RÉVOLUTIONNAIRES, de ce qui s’est passé le 16 septembre [1793] à la Société des Jacobins, concernant celle des Républicaines Révolutionnaires, séante à S. Eustache, et les dénonciations faites contre la citoyenne LACOMBE personnellement

Je transporte mes lecteurs dans la salle des Jacobins, et je commence. Un secrétaire dit, “la société des Républicaines Révolutionnaires, a toujours donné des preuves d’un excellent Patriotisme ; et vous lui en avez rendu toute la justice méritée cependant elle vient d’y déroger aujourd’hui en rayant de la liste de ses membres une bonne Républicaine, la Citoyenne Gobin parce qu’elle a donné carrière à son énergie, en dénonçant le nommé le Clere [Théophile Leclerc]” ; Je répond que ce que le secrétaire avance est un faux ; puisqu’il tenoit la lettre que la Présidente d’après le vœu de la Société avoit écrite à la Citoyenne Gobin, qui portoit, non pas qu’elle étoit rayée ; mais qu’elle eût à apporter à la Société les preuves qu’elle avoit des inculpations qu’elle avoit faite contre le Citoyen le Clere, afin que ce dernier fût poursuivi comme contre-révolutionnaire, et que faute par elle d’apporter les preuves de ce qu’elle avoit avancé, elle seroit rayée de la Société ; et affichée comme calomniatrice, ainsi pour prouver qu’elle ne l’étoit point, elle nous a fait dénoncer à la Société des Jacobins.

Chabot : …Il est temps de dire toute la vérité au sujet de ces femmes prétendues Révolutionnaires, je vais vous dévoiler les intrigues qui les agitent et je vous assure qu’elles vous surprendront. Je sais que l’on s’expose en aigrissant une femme, à plus forte raison lorsqu’on en aigrit un grand nombre, mais je ne crains ni leur intrigue, ni leur propos, ni leurs menaces ; il y a quelques jours que je fus appelé par le chef de ces Femmes, la citoyenne Lacombe : qui me demanda ce que nous voulions faire du ci-devant Maire de Toulouse, je lui répondis que j’étois étonné qu’elle sollicitât en faveur d’un ex-noble qui avoit fait emprisonner des Patriotes : elle me répondit qu’il donnoit du pain au Pauvre, et mais répliquai-je esse ainsi que l’on fait la contre-révolution [sic] ; enfin, elle me menaça de toute l’animadversion des Femmes Révolutionnaires, si je ne donnois pas conjointement avec le Comité de sûreté générale, l’ordre de son élargissement. J’avoue que là je lâchai le gros mot et je me retirai : le lendemain, elle vint chez moi encore pour me répéter ce qu’elle m’avoit dit la veille, la même chose, Madame Lacombe, car je ne peux pas la traiter de Citoyenne, m’avoua que ce n’étoit pas Monsieur de Ray qui lui tenoit au cœur, mais bien son neveu, moi qu’on accuse de me laisser mener par les Femmes, lui dis je alors : je ne ferai jamais pour elles ce que vous font faire les hommes, et toutes les Femmes de la terre ne me feront jamais rien faire que ce que j’ai envie de faire pour la République : Madame Lacombe me tint alors des propos les plus Feuillants, prétendit que l’on ne devoit pas tenir ainsi des Hommes en prison ; que Révolution, ou non Révolution, il faloit les interroger dans les 24 heures, les mettre en liberté, s’ils étoient innocents et les envoyer promptement à la Guillotine s’ils étoient coupables, enfin tous les propos que tiennent continuellement les Aristocrates, quand nous arrêtons quelqu’un de leurs amis[.] C’est parce que j’aime les Femmes, que je ne veux pas qu’elles fassent corps à part ; et qu’elles calomnient la vertu même[.] Elles ont osé attaquer Robespierre, et l’appeler M. Robespierre. Je demande que vous preniez envers les Femmes Révolutionnaires des mesures violentes propres à réprimer cette manie insensée qui les a saisies : Je demande qu’elles se purgent de toutes les intrigantes qu’elles ont dans leur sein, et qu’elles en soient invitées par une lettre.

Je réponds au très Patriote Monsieur Chabot, d’abord il est vrai que je le fis sortir des Jacobins Vendredi 13 du courant ; voici le discours que je lui tins, il est un peu différent que celui qu’il a mis dans ma bouche.

Chabot, je viens vous inviter à vous rendre un service, à vous… pas à moi ; il s’agit du maire de Toulouse que vous avez destitué depuis 3 mois avec deux Administrateurs. J’ai appris que ces deux derniers avoient été renvoyés chez eux, et comme le Maire a été destitué pour le même fait. J’ai appris avec étonnement que c’étoit une Victime que vous vous étiez réservé le droit de vous sacrifier[,] je viens donc vous inviter pour vous-même à lui rendre la Justice que ses Collègues ont obtenue[.] Il est Coupable avec eux ou avec eux il est Innocent. Il est coupable me répondit Chabot, il a fait incarcérer des Patriotes au nombre de dix-sept à Toulouse[.] Je ne le croirai lui dis-je, que lorsque vous m’en aurez donné des preuves matérielles[.] D’ailleurs, dit-il, il est assez Riche pour vivre à Paris[.] Je sais lui dis-je que c’est un crime que l’on lui fait d’avoir de la Fortune, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’en est servi que pour soulager les Malheureux depuis la Révolution[.] Il est chéri de tout le Peuple de Toulouse[.] [Chabot :] C’est ainsi que font les Aristocrates pour tromper le peuple, ils lui font du bien, d’ailleurs, me répondit-il en élevant la voix, il est Noble[.] [Lacombe :] Voilà la meilleure preuve que vous puissiez me donner de son innocence lui dis-je puisque n’étant pas destitué à cause de sa noblesse, vous en faites un grand Cheval de Bataille[.] Je vous annonce en vraie Républicaine que si vous ne lui randez pas la Justice qui lui est due j’irai à la Barre de la Convention Nationale pour la lui faire obtenir [ ;] j’ignore ce que Monsieur Chabot appelle son gros mot : Je sçais que sur mon dernier il me tourna les talons[.] Le lendemain je me rendis chez lui : dire que je ne venois pas lui faire ma cour, puisque je ne la faisois à Personne mais lui demander s’il étoit mieux disposé que la veille à rendre justice au Maire de Toulouse[.] Il me dit que c’était un Contre-révolutionnaire [ ; Lacombe :] Hé bien, il faut le prouver, et le faire guillotiner [ ;] cherchant à éluder la question, il me dit que nous étions une Société de Femmes qui nous laissions mener.

Je luis répondis, Chabot, jamais les cajoleries, ni les Assignats n’ont fait courir les Femmes Révolutionnaires, d’ailleurs je vous annonce que je ne connois le Maire de Toulouse qu’indirectement[.] Je ne m’intéresse à lui que parce que j’ai l’intimité [l’intime conviction] de son innocence. Je sais, après avoir fait prendre des renseignements des meilleurs Patriotes de Toulouse : qu’il n’a commis d’autres crimes que celui d’avoir blessé votre amour-propre, lorsque vous fûtes envoyé Commissaire dans son Département [ ;] il se vit obligé de sévir contre un de vos Agents qui avoit été dénoncé à la commune, pour avoir prêché des principes qui étaient peu révolutionnaires[.] Monsieur Chabot se fâcha, et me protesta qu’il ne ferait point faire le rapport au Comité[.] Je lui ai demandé pourquoi les Administrateurs qui avoient été destitués avec le Maire, avoient été renvoyés de préférence à ce dernier[.] Monsieur Chabot me répondit qu’il avoit bien voulu faire grâce, notamment à Dardignac, Président du directoire qui en cette qualité avoit signé tous les Arrêtés. Je lui témoignai mon étonnement de ce qu’il s’arrogeoit le droit de faire grâce. Je lui dit que nous n’avions pas détruit le Tyran pour en remettre d’autres à la place[.] Il me dit dénoncez-moi faites-moi traduire au Tribunal Révolutionnaire ça m’est égal[.] Il est bien étonnant, lui dis-je qu’un homme qui se dit Patriote, le soit si peu dans ses actions[.] Vous êtes une Société de femmes me dit-il qui voulez vous mêler d’affaires et qu’on induit en erreur. Je lui [re]fis ma première réponse que jamais les Cajoleries ni les Assignats ne feroient courir les Révolutionnaires, nous ne nous intéressons qu’aux Opprimés et je regarde le Maire comme une victime qu’il vous plait de vous immoler, cela est si vrai, que vous avez fait offrir à son Neveu que vous connaissez pour une excellent Patriote, et qui depuis la disgrâce de son Oncle ne l’a pas quitté un seul instant, vous lui avez dis-je pour perdre l’Oncle avec plus de facilité, fait offrir des places par trois fois pour l’éloigner de Paris, et ôter par-là à l’oncle la seule consolation qui lui reste[.] Est-ce ainsi que doivent agir des hommes envers leurs semblables [?] J’ose vous assurer que si vous ne faites pas rendre au Maire la Justice qu’il a lieu d’attendre, je le présenterai moi-même à la Barre de la Convention, et nous verrons, si vous avez le droit, Dictateur sans pouvoirs, de vous immoler des Patriotes tandis que tous les jours les Contre-révolutionnaires sont favorisés par vous. Je vous préviens que si je vais à la Barre, je dirai des vérités qui ne seront pas à votre avantage[.] Alors Monsieur Chabot, composant son physique, se tournant vers moy avec un air tartuffe et me regardant avec les yeux d’un cafard, il me dit “Vous le voulez, eh bien, je ferai faire le rapport ce soir, et demain le Maire pourra partir[,] cependant, il ne sera plus Maire, nous l’enverrons chez lui parce que si nous l’envoyons à Toulouse, le Peuple le renommerait. Je ne puis disconvenir qu’il ait fait un bien infini au Peuple, il a d’ailleurs d’excellentes qualités, mais il a trop d’influence à Toulouse[,] il faut qu’il n’y retourne pas”. Je laisse au lecteur à faire les réflexions dont ce passage est susceptible[.] Monsieur Chabot me dit toujours en me regardant qu’il n’avoit jamais su rien refuser aux Femmes : Je lui répondis que j’étois bien fâchée qu’il fut Homme Public, que je plaignois ma Patrie puisque les Contre-révolutionnaires ayant aussi des femmes, il ne leur seroit pas difficile d’obtenir leurs Grâces, en les adressant à lui.

Voilà la vérité de ce qui s’est passé entre Monsieur Chabot et moi, il a dit qu’il avoit des témoins, je me dois de les désigner[.] En entrant chez lui, je vis d’abord la vile Compagne de sa vie déréglée[2]. Lorsque je fus dans son salon je vis sur un Canapé une Dame masquée avec un Monsieur vêtu d’une redingote couleur de capucine ayant sur son collet un très large galon d’Argent, voilà les personnes que Monsieur Chabot peut me produire.

Je continue la séance des Jacobins. Bazire dit : …Et moi aussi, tout chétif que vous me voyez j’ai été aux prises avec les Femmes Révolutionnaires. (on rit.) Renaudin dit [ :] ne riez pas, ceci peut devenir plus sérieux que vous ne pensez. Bazire : je m’explique, l’autre jour sept à huit Femmes Révolutionnaires vinrent au Comité de sûreté générale, réclamer la Liberté d’un nommé Sémandy détenu à Sainte-Pélagie qu’elles prétendoient arrêté à tort ; nous leur déclarâmes qu’on préparoit une contre-révolution sectionnaire à Paris comme on avoit fait à Lyon, Marseille, Bordeaux, etc. etc. que Sémandy nous avoit été dénoncé dans [par] les Députés des Bouches-du-Rhône comme ayant joué un des principaux rôles dans celle de Marseille[.] Je réponds à Monsieur Bazire, et je ne balance pas pour dire qu’il en a imposé lorsqu’il a avancé que la Députation avoit demandé l’élargissement de Sémandy, elle s’informa des faits pour lesquels il était détenu, afin que s’il n’étoit pas coupable, d’obtenir justice en le faisant élargir par le tribunal qui devoit en connaître, ce qui est bien différent. Il ment, lorsqu’il ose avancer que nos Commissaires lui ont demandé une permission pour visiter toutes les Prisons, pour s’informer du motif d’arrestation des Prisonniers et pouvoir forcer leur élargissement si elles le jugeoient à propos : …Les Révolutionnaires connaissent la LOI, et ce n’est que d’après elle que nous serions venus [sic] au secours des Patriotes opprimés… Il ment, avec l’impudeur qui lui est si naturelle, lorsqu’il dit que nos Commissaires l’ont traité de Blanc-bec, les Révolutionnaires connoissent trop la portée des mots, pour en avoir adressés à Monsieur Bazire un aussi insignifiant, je veux croire que c’est sa modestie qui se l’est approprié.

Vous mentez, Monsieur Bazire, quand vous osez dire que nos commissaires ont traité Robespierre de Monsieur, nous veillons sur tous les Hommes publics.

Et nous sommes loin d’assimiler le Citoyen Robespierre avec les Bazire du Jour ; prends garde à toi Robespierre je me suis aperçue que ceux qu’on accuse d’avoir prévariqué croient éluder la dénonciation en accusant ceux qui les dénoncent d’avoir dit du mal de toi ; prends garde que ceux qui ont besoin de se faire un manteau de tes vertus ne t’entraînent avec eux dans le précipice[.] Quant à vous, Monsieur Bazire, le grand Cheval de Bataille que vous vous êtes fait du mot Monsieur Robespierre, que vous avez mis dans la Bouche de nos Commissaires, prouve seul que vous n’êtes qu’un misérable menteur[.] Renaudin : La Citoyenne Lacombe, ou Madame Lacombe, qui aime tant les Nobles, donne retraite à un Noble chez elle : on vient de m’apprendre qu’elle loge chez elle Monsieur le Clere ci-devant, et contre-révolutionnaire bien prouvé. “Je déclare, moi [Claire Lacombe], que je ne connois en aucunes manières celui qui m’a dénoncée, ni les motifs qui l’ont porté à le faire, mais son assertion est si Bête est si fausse en même temps que je l’envoie pour toute réponse à l’Hôtel de Bretagne, rue Croix des petits Champs, ou j’ai logé pendant 22 Mois[.] Il aurait tout lieu de se convaincre, qu’il arrive souvent quand on n’est que l’écho d’un sot quand on parle d’après les autres”. J’observe que je suis arrivée à la tribune où j’avois l’habitude d’aller au moment ou ce Renaudin me dénonçait[.] Je descendis de suite et comme il est en moi de me présenter toujours en face de mes Ennemis[,] je me transportai à la porte d’entrée de la salle, je dis au portier “Je suis dénoncée, il faut que j’entre pour répondre à mes dénonciateurs” [ ;] le portier me dit “Je ne puis prendre sur moi de vous laisser entrer, mais passez au secrétariat, écrivez au Président je porterai votre Billet”[.] Je suivis son conseil, j’écrivis au Président qui était Sijas (qu’en entrant dans une tribune je venais de m’entendre dénoncer, mais que je me flattais que les amis de la Liberté et de l’Égalité qui avaient entendu mes dénonciateurs, voudroient bien m’accorder l’entrée de la Séance pour me justifier[,] que j’étois prête à paroître.) Le portier porta mon Billet au Président : ce dernier prit sur lui sans consulter la Société de me le renvoyer avec l’humiliante réponse que je ne pouvois pas être admise ; indignée comme je devois l’être, je remontai à la Tribune Publique, et au moment où le Président alloit faire prendre à la Société [des Jacobins] une délibération qui l’auroit déshonorée, je demandai la parole. Je dis qu’avant de délibérer, les amis de la Liberté et de l’Égalité se devoient de m’entendre. C’est ici qu’il me serait difficile de décrire les effets que produisit ma juste demande : peignez-vous si vous le pouvez les femmes de la Tribune ou j’étais, se levant en majeure partie, en criant à bas l’intrigante, à bas la nouvelle Cordet [Charlotte Corday], va-t-en malheureuse, ou nous allons te mettre en pièces[.] Au même instant, représentez-vous un grand nombre de soi-disant Membres, quittant leur place, pour venir autour de la tribune où j’étois, me tenir le même langage que ces Femmes égarées ou perfides [ ;] voyez la majorité des Tribunes applaudir avec transport à ce mouvement insensé, et vous frémirez pour ma vie[.] Rassurez-vous, Amis de la Liberté, je vais tenir tête à cette horde que la passion seule conduit, songez qui vont combattre [sic] une femme libre, qui n’est que calomniée et non coupable, qui malgré le danger qui l’entoure conserve le sang-froid de l’innocence. Arme terrible qui va terrasser ceux qui ont voulu la perdre [ ;] je répondis à ceux qui avec des cris de rage m’ordonnent de m’en aller, que je ne sortirois pas, qu’ils pouvoient m’assassiner[,] que c’étoit une action digne de leur courage, mais qu’ils n’auroient jamais le pouvoir de me renvoyer[.] Ici, je périrai, ou je serai entendue[.] Est-ce ainsi, lâches, que vous vous montrerez les Amis de la justice en étouffant la Vérité [?] Ici se fit un mouvement tant de la part des Femmes, que de ceux qui les instiguaient pour tomber sur moi[.] Alors prenant cette fierté, et ce courage digne d’une Républicaine, je leur dis, “le premier de vous qui ose avancer je m’en vais lui apprendre ce que peut une Femme libre”[.] On n’eut pas plutôt entendu ce dernier mot, que ralentissant les cris et les gestes, j’entendis prononcer par un d’eux ce mot terrible qui me fit connaître ce que des lâches pouvaient oser pour accabler la faiblesse, et me fit voir en même temps toute l’étendue du danger que j’avais couru[.] Le croiriez-vous, Citoyens, un Homme voyant que j’étois décidée à vendre cher ma vie, osa dire, prenez garde, cette G.[arce] est toujours armée[.] Ainsi, si ayant eu le courage de prendre les armes pour ma Patrie on n’eut pas su que j’avois la précaution d’en porter pour ma propre défense, c’étoit fait de moi ; ah ! faites, faites pour moi les tristes réflexions dont ce passage est susceptible ; ou plutôt croyons ensemble que pour l’honneur de l’humanité et de la Liberté, il n’existe pas en assez grand nombre, ces Monstres qui ne sont forts que lorsqu’ils oppriment les faibles[.] Enfin, voyant qu’il leur étoit impossible de me renvoyer, on se contenta de me laisser un garde pour m’imposer silence s’il me prenoit envie de dire la vérité[.] Lorsque le calme fut rétabli, le Président m’apostropha en me disant que ce n’était pas faire voir la bonté de ma cause que d’exciter ainsi le trouble en demandant la parole de la Tribune ou j’étais[.] Vous seriez-vous attendus, Citoyens, que le même Président qui venait de me renvoyer mon billet, oseroit me faire une pareille réponse [?] Les dénonciations continuent, tant sur moi, que sur la Société [des Républicaines révolutionnaires], on nous impute tous les malheurs qui accablent Paris [ ;] on nous accuse d’avoir fait faire le pillage du Sucre qui a eu lieu 2 mois avant notre existence en Société populaire[,] d’avoir fait celui du savon, et les autorités constituées réunies au Département de Paris, nous ont voté une adresse, dans laquelle elles déclarent que nous avons bien mérité de la Patrie pour avoir empêché le pillage.

Enfin on nous accuse d’être contre-révolutionnaires ; on demande que je sois traduite au Comité de sûreté générale. Après plusieurs motions plus extravagantes les unes que les autres pour perdre la Société des [Républicaines] Révolutionnaires, car il falloit la perdre à quelque prix que ce fût, on proposa de faire apposer les scellés chez moi. Mais Monsieur Chabot qui, jusque là, m’avoit traitée comme un des chefs de la contre-révolution étoit si convaincu qu’il n’avoit été qu’un vil calomniateur, qu’il ne balança pas pour dire que cette dernière proposition étoit un piège tendu à la Société des Jacobins, que si en levant les scellés on ne trouvoit que des papiers Patriotes chez moi, il me seroit facile de me justifier, mais qu’il me tenoit pour une Contre Révolutionnaire, et qu’il falloit que sur l’instant je fusse mise au cachot[.] Les ordres de Monsieur Chabot ne furent point suivis de point en point mais on m’envoya trois Gardes dans la tribune, où c’étoit d’autant plus indécent qu’il n’y avait que des femmes dans cette tribune[.] Me voilà donc assise au milieu d’eux, mise en état d’arrestation en présence de quatre mille Personnes. Je dis à un des Gardes que s’il avoit des ordres pour me conduire quelque part, il pouvoit me les intimer, que j’étois prête à me soumettre aux Lois [ ;] il me dit qu’il n’étoit pas encore temps, qu’il fallait rester là[.] Comme je n’avais rien à me reprocher, il n’était pas étonnant que ma physionomie respirât le calme de l’innocence[.] Qui pourrait se le persuader, ce calme même m’attira les insultes les plus grossières, je m’entendis dire “voyez cette nouvelle Cordet [sic], quel front elle a, rien ne peut déconcerter de pareils individus”[.] Pour me consoler, un des gardes me disoit “c’est malheureux d’aller coucher en Prison”. [Je répliquai :] Pourquoi plus malheureux pour moi que pour les autres, je n’en augmenterai le nombre que d’un de plus[.] Enfin à 9 heures et demie, mes gardes m’enjoignirent de les suivre. J’obéis, nous descendîmes l’escalier, et comme nous sortions dans les cours, je ne fus pas peu étonnée de les voir pleines d’une foule immense, qui attendait la sortie de celle qui seule ignorait son Crime[.] Ce ne fut pas sans m’avoir donné à plusieurs reprises l’espoir de me voir conduire à la Guillotine, que nous sortîmes des cours[.] Nous fûmes suivis par un nombre innombrable de personnes, qui me prodiguaient les noms les plus odieux : Amis de la Liberté j’avoue que si mon âme eût été capable de crainte, celle de devenir la Victime d’un peuple égaré étoit la seule qui pouvoit m’agiter[.] Il sembloit tant le nombre étoit considérable que Pitt ou Cobourg fut tombé en notre pouvoir[.] Enfin je parviens au Comité de sûreté générale sans le moindre événement[.] Après nous avoir fait faire antichambre pendant deux heures, un Gendarme dit à celui qui me gardoit, car de trois gardes il ne m’en restoit qu’un, les deux autres s’étant ennuyé d’attendre, qu’il pouvait entrer[.] Après avoir passé la première salle, un député courant après mon Garde, lui dit qu’il ne pouvoit pas entrer, qu’il n’y avoit personne[.] Alors celui qui me gardoit me dit “Citoyenne, je suis indigné de la conduite que l’on tient à votre égard, c’est une arbitraire qui n’a pas d’exemple, il me paroît que le Comité n’est pas disposé à vous entendre, je vais vous reconduire chez vous”[.] Arrivée à la porte, je lui demandai s’il avoit des ordres pour me garder chez moi la nuit[.] Il me dit que non[.] Je l’assurai que s’il en recevoit le lendemain, il pouvoit venir en toute sûreté, qu’il me trouveroit chez moi[.] Comme je me disposois à y monter, le portier de la maison me dit que je ne le pouvois pas, attendu que les scellés étaient à ma porte[.] Je ressortis dans la rue et appelant le garde qui n’étoit pas éloigné [ ;] je le prioi de me conduire à la Section pour attester qu’ayant passé deux heures au Comité de sûreté générale, je ne pouvois pas être chez moi[.] Arrivée à la Section, je demandai au membre du Comité s’il ne leur seroit pas possible de lever les scellés de ma porte pour les apposer sur mes papiers[.] Un membre me dit que cela étoit impossible jusqu’au lendemain[.] Sur l’observation que je lui fis que la nuit étoit avancée, et qu’il étoit très gênant pour une Femme seule d’être obligée de chercher un Lit à l’heure qu’il était[.] Dans un temps de Révolution si on venoit à faire la visite domiciliaire, me trouvant couchée ailleurs que chez moi, quelle était la réponse que j’avais à faire pour ne pas paraître suspecte [?] “Vous direz que le scellé est chez vous”, me répondit-on[.] En sortant, je rencontrai deux membres de la Société [des Républicaines] Révolutionnaire[s] qui ayant eu la bonté de s’intéresser à moi, étoient décidées de passer la nuit en courses pour savoir ce que j’étois devenue[.] M’ayant témoigné la satisfaction qu’elles avoient de me voir, je leur fis part de mon embarras[.] Aussitôt, la sœur de notre Archiviste me dit, “Viens coucher chez moi, mon mari est aux Frontières, viens, nous coucherons ensemble”[.] En même temps, se tournant vers celui qui m’accompagnoit, elle luit dit “Citoyen, je réponds de la Citoyenne Lacombe, je demeure dans telle rue, à tel N° [ ;] si vous recevez des ordres, vous pouvez l’y venir prendre”[.] Je dois rendre justice au Citoyen Garde, il m’avoit offert très honnêtement de me faire donner un lit chez lui mais lorsque cette obligeante citoyenne, que j’appellerai mon Ange Gardien, m’eût offert de partager le sien, je l’acceptai avec d’autant plus de plaisir, qu’il eût été pénible pour mon cœur, de devoir des obligations à celui que je ne connossois que si désagréablement[.] Ainsi s’est terminée une Soirée pendant laquelle la Société des Républicaines Révolutionnaires, cette Société qui depuis sa Création, n’a pas passé une seule séance sans donner des preuves de son Patriotisme et de son humanité, a reçu les plus sanglants outrages dans la personne de sa Présidente, de celle qui ayant eu I’honneur de mériter sa confiance ose défier tous les ennemis de la Patrie, d’apporter une seule preuve qui atteste que toutes ses démarches n’aient tendu au bonheur de la République. Mais quelques outrages que-nous ayons reçus, nous rendrons Justice à la vérité… non Citoyens ce ne sont pas les amis de la Liberté et de l’Égalité qui nous ont opprimées, ce ne peut être ceux qui ont sauvé trois fois la Patrie et qui peuvent la sauver encore, qui se seroient portés à des excès contre celles qui faisaient leur bonheur de partager leurs dangers, non les véritables Jacobins n’étoient pas ce jour là au lieu ordinaire de leurs Séances, l’intrigue seule s’étoit emparée du lieu de leurs Séances, ou s’il y avoit quelques amis de la Liberté et de la justice parmi cette foule d’intrigants, nous osons nous flatter que l’indignation seule leur a empêché de prendre la parole.

Arrêté de Javogues, Girard et Dorfeuille, représentants de la République à Saint-Etienne (26 décembre 1793) :

Les représentants du peuple, envoyés près l’armée des Alpes, et dans différents départements de la République, pour le rétablissement de l’ordre public.

« Ce n’est pas sur les fortunes énormes qui attestent depuis un temps immémorial l’oppression, l’esclavage et la misère du peuple ; ce n’est pas sur le fanatisme absolument vendu à la cause des riches et des rois qu’on peut établir l’édifice de la liberté et de l’égalité, qu’on peut consolider la République démocratique sur les bases éternelles de la nature, sur les droits imprescriptibles de l’homme. Jusqu’à présent, trois cent mille sans-culottes sont péris pour soutenir la Révolution française, qui nous a délivré des castes royales, nobiliaires, sacerdotales, financières et robinocrates. Lorsque le peuple français a versé des flots de sang pour reconquérir sa liberté, ce bien précieux ne doit pas être un vain mot ; l’égalité ne doit pas non plus exister en peinture ; le peuple ne se sera pas exténué inutilement, n’aura pas couché sur la dure pour soutenir et alimenter des riches et des prêtres qui, pour prix de son dévoûment à la chose publique, voudraient lui plonger le poignard dans le sein et l’engloutir tout vivant au milieu de ses bienfaits et de ses services immortels.

Sous la République française, le peuple, pour être heureux, ne doit pas souffrir plus longtemps l’empire de ces richesses colossales, qui en nourrissant un petit nombre d’hommes, eu entretenant la corruption et la perversité des mœurs, en font périr plusieurs milliers par la famine et le dessèchement ; la prospérité publique doit être désormais le terme de la stabilité du gouvernement républicain. L’institution des temples de Raison, pour célébrer les jours de décade, doit remplacer ces singeries ridicules que les riches et les charlatans de Rome avaient inventé pour tromper le peuple et lui faire avaler à longs traits la coupe de l’ignominie et de l’opprobre.

Lorsque le peuple éprouvait les horreurs de la disette, les prêtres et les riches, au lieu de lui donner du pain, le consolaient par l’ostentation de quelques signes éblouissants, lui te promettaient un avenir fortuné dans les espaces imaginaires et le faisaient mourir à petit feu dans la terre ; toutes ces mômeries avec lesquelles on emmuselait le peuple doivent expirer sur l’autel de la philosophie. La chaire d’impostures et d’impuretés doit désormais être purifiée par les accents énergiques de la vérité et de la bienfaisance ; à l’ordre du jour, doit être dans le temple de la Raison le soulagement des sans-culottes ; à l’ordre du jour, doivent être les moyens d’assurer au peuple son aisance et sa nourriture sur la destruction des tyrans orgueilleux et opulents et des fanatiques qui sont les sangsues et les fléaux les plus dangereux de la société.

Les représentants du peuple ont fait une bien cruelle expérience de la dureté et de l’insensibilité des riches ; par leur arrêté en date du 8 brumaire, ils les avaient assujettis à procurer de l’ouvrage ou du pain aux ouvriers infortunés de Commune-d’Armes où la population est très nombreuse ; à leur retour, ils ont vu avec la plus vive douleur que les précautions qu’ils avaient prises étaient restées sans exécution, que le cœur d’acier des riches avait étouffé chez eux tout sentiment de commisération, que vingt mille artisans déplorant leur triste situation n’offraient à l’âme attendrie que l’image du désespoir et de la dissolution prochaine des corps expirant sous les tortures de la férocité des riches et présentaient le spectacle le plus affligeant pour un cœur sensible à la vue des maux de ses frères.

Les représentants du peuple ont été les témoins de ces scènes déchirantes qui portent des tiraillements dans le cœur, si aigus que la voix de la nature, plus forte que toutes les ressources frivoles de la perfidie et de l’art ne s’élève que pour étouffer et ensevelir dans les souterrains les plus profonds, les monstres qui ont voulu la mort et le tombeau de la classe la plus industrieuse et la plus grugée de la société ; Considérant qu’il est enfin temps d’adoucir les rigueurs de l’humanité souffrante, qu’il importe que ces grugeurs qui se sont nourris du dessèchement de deux ou trois cents familles, regorgent l’or qu’ils ont acquis au prix du crime et des sueurs de l’indigent, que la misère ne soit plus le partage de la probité, de la simplicité et de la vertu, que ceux dont les droits ont été trop longtemps méconnus portent plus longtemps leurs têtes sur l’échafaud, lorsque le crime et tout le cortège du vice étaient déifiés et triomphaient impunément.

Considérant que cette partie de l’humanité souffrante, lasse d’éprouver plus longtemps les rigueurs de la faim, la honte de la mendicité et souvent du refus barbare de ces rhinocéros connus sous le nom de riches et de prêtres allait enfin s’insurger et se livrer à des excès violents et dont la cause était des plus légitimes, que dans plusieurs endroits du département de la Loire, et notamment dans les communes de Saint-Germain-Laval, Saint-Just-la-Pendue, Mont-Brisé et dans les montagnes de l’Auvergne, la statue de la Liberté a été brisée et foulée aux pieds par des fanatiques contre-révolutionnaires et que le seul moyen d’empêcher une insurrection, c’est de forcer le riche à venir au secours de l’indigent ;

Arrêtent ce qui suit :

Article premier. — Tous les hommes sont égaux et ont droit à la protection de la société qui leur doit du pain ou du travail.

Art. 2. — Les municipalités du département de la Loire sont tenues de pourvoir, dans les vingt-quatre heures, aux moyens d’assurer des secours aux indigents.

Art. 3. — Elles formeront un tableau à quatre colonnes de tous ceux qui y auront droit. La première renfermera les noms des citoyens invalides, vieillards. La seconde, les noms de ceux qui sont susceptibles d’apprendre quelques métiers qui ; leur procurent les moyens de subsister. La troisième, le montant des sommes à accorder à chacun d’eux. La quatrième contiendra les observations qu’elles jugeront convenables.

Art. 4. — Elles dresseront un second tableau des riches et gros propriétaires dont les fortunes excéderont 100.000 livres pour ceux qui sont mariés et 50.000 livres pour les célibataires ; le surplus de leurs richesses sera affecté aux secours ci-dessus mentionnés.

Art. 5. Les municipalités veilleront à ce que les riches compris dans le précédent tableau comptent de suite le quart de la somme qui leur aura été assignée, à défaut de quoi elles prendront à leur égard tel parti que leur patriotisme, leur énergie et leur amour pour la chose publique leur suggéreront.

Art. 6. — Elles feront afficher tous les jours la liste des riches qui auront souscrit volontiers pour cet acte d’humanité et le montant des sommes qu’ils auront données comme aussi les noms de ceux qui s’y refuseraient.

Art. 7. — Les officiers municipaux demeurent collectivement et personnellement responsables des abus que pourraient leur faire commettre des partialités ou des vengeances particulières, soit à l’égard du riche, soit à l’égard de l’indigent.

Art. 8. — Us auront soin d’instruire les représentants du peuple des succès qu’auront produits les dispositions du présent arrêté qui sera imprimé et affiché partout où besoin sera.

Fait en commission à Gommune-d’Armes, le 6 nivôse de la 2e année de la République démocratique.

Les représentants du peuple, JAVOGUES, GiRARD, député de l’Aude, et Dorfeuille, commissaire national ».

De JACQUES ROUX À MARAT en 1793

Tu as inséré dans ton journal, n°. 233, que la cupidité jointe à l’envie de faire du bruit, m’avoit fait débuter dans la révolution par un faux ; que j’avais profité de la nouvelle de l’assasinat de Jacques Roux, curé, d’Issy, pour usurper son nom, et cacher le mien qui étoit diffamé. Voilà ma réponse à cette calomnie.

Extrait des registres de l’église paroissiale de Saint Cibard de Pranzac, diocèse d’Angoulême, le vingt troisième août 1752, a été baptisé par moi soussigné, Jacques Roux, fils légitime de M. Gratien Roux, et de Dlle. Marguerite Montsalard, né le jour d’avant-hier, au bourg de Pranzac. Le parrein a été M. Jacques Tourette le grand-pere, et a tenu par Commission, M. Jacques Tourette son petit-fils, et marreine Dlle. Anne Montsalard, et par commission, Dlle. Marie Montsalard sa niece, qui n’ont signés, de ce enquis. Jeanne Daire, Marie Montsalard, Marquet, curé de Pranzac.

Je soussigné, curé, certifie l’extrait ci-dessus véritable et conforme à l’original ; en foi de quoi, à Pranzac ce 13 mars 1786, signé, Tourette, curé de Pranzac.

Nota. Ledit extrait est revétu de toutes les formalités, et a été inscrit le 8 de juillet dernier au Comité de Police de la Section des Gravilliers. Ainsi, Marat, tu vois que je n’ai pas usurpé le nom de personne, en portant celui de Jacques Roux.

Tu n’es pas de meilleure foi, dans la relation des propos que tu me prête.

D’abord, il est de fait, Marat, que c’est toi qui a cherché à me connoître. Tu dois te rappeller qu’il y a environ quinze mois tu envoya chez moi le citoyen Fainault, sculpteur, pour me prier de venir te parler pour des affaires importantes. Tu logeois alors chez les trois sœurs Hevrard, rue Saint-Honoré, n°. 243, vis-à-vis le café Richard, maison du Pelletier. Je me rendis à ton domicile. Tu me reçu fraternellement, sans doute parce que tu avois besoin de moi ; je t’avouai, et tu savois déjà que j’étois prêtre ; tu célébra, en ma présence, mes vertus civiques, tu me chargea d’une lettre pour le club des Cordeliers, à l’effet de constater que tu étois véritablement l’auteur du journal intitulé l’Ami au Peuple, d’engager les sociétés qui lui étoient affiliées de souscrire pour l’impression des numéros des années précédentes ; je fus porteur d’une lettre pour Robespierre et pour Chabot, dont l’objet étoit d’intéresser la société des Jacobins à propager l’édition de tes ouvrages. Peu de jours après, tu me fis demander par le même Fainault si je pouvois te donner un lit pour deux jours. Je me fis un plaisir de te recevoir, toi et plusieurs personnes qui venoient voir M. Legros, car c’est le nom que tu portois. J’ai couché sur la dure pendant six jours, j’ai fait seul la cuisine, j’ai vuidé jusqu’à ton pot-de-chambre ; j’ai fait en un mot pour toi, tout ce qu’un bon patriote pouvoit faire, et ce que je ferois encore pour mes persécuteurs et mes bourreaux, s’ils étoient dans la peine : et pour récompense de mon dévouement à ta personne, Marat, tu eus la bassesse de laisser sur ma cheminée quinze livres en assignats, comme s’il y avoit eu d’autre domestique que moi, pour te servir, comme si je n’avois pas été assez dédommagé par le plaisir de t’être utile. Au reste tu sais avec qu’elle indignation je repoussai cette somme, et j’en aurois fait autant quand tu m’aurois offert cent mille écus, parce que je crus servir la chose publique en te logeant chez moi… eh bien ! Marat, pour le prix de ma vertu, tu as abusé de l’hospitalité, non pour dire des vérités, mais des impostures. Il est faux que je t’aie parlé de religion, que je t’aie dit qu’elle étoit un tissu de mensonges : tu ne fis que m’entretenir de tes ouvrages, de tes talens, de tes malheurs, des services que tu avois rendu à la révolution, du voyage que tu te proposois de faire en Angleterre… Je ne révélerai pas ici les secrets que tu m’as confié, parce qu’il n’appartient qu’à une ame basse et vénale de divulguer les propos que des amis tiennent dans l’effusion du cœur ; je dirai seulement qu’en parlant de l’abbé Fauchet, je te déclarai qu’il étoit un hypocrite et un royaliste ; et bien loin d’avoir dit qu’à son exemple mon patriotisme pourroit me valoir un évêché, je te donnai à entendre que je voulois quitter mon état, me marier, monter une imprimerie, et rédiger un journal.

Sois conséquent avec toi-même, Marat : tu ne feras jamais croire à personne que j’aie été assez sot pour t’avouer que je n’étois patriote que de circonstance. Si j’avois été assez imbécile pour tenir ce langage, tu es coupable de lâcheté et de trahison d’avoir resté quinze mois à dénoncer le fait. L’amour de la patrie devoit l’emporter sur le devoir de la reconnoissance, si toutefois ce sentiment doux a jamais entré dans ton cœur.

Il te sied bien mal, Marat, de me reprocher d’avoir donné dans les extrêmes, de forcer d’énergie pour faire du bruit, toi qui a écrit qu’il falloit planter huit cents potences pour y acrocher les députés de l’assemblée constituante, et qu’il falloit abattre soixante mille têtes au commencement de la révolution.

Tu dis que je suis connu dans la ville d’Angoulême, et dans les environs, pour un très-mauvais sujet, et que j’ai été décrété de prise de corps comme prévenu d’assassinat.

On a aussi lancé contre toi, Marat, plusieurs décrets… on t’a accusé d’avoir excité le peuple au pillage, au meurtre, à la violation des loix ; on t’a accusé d’être l’auteur des journées du 2 septembre et 25 février, ton nom est en horreur, en exécration à toute l’Europe ; es-tu pour cela coupable des forfaits qu’on t’impute ?… Ah ! ce n’est pas le décret de prise-de-corps, mais le crime qui deshonore.

Il est vrai qu’il y a environ quinze ans je me trouvai dans une affaire malheureuse : le supérieur du séminaire nourrissoit très mal les étudians, il n’avoit des égards que pour les chanoines et les nobles ; plusieurs jeunes libertins de la ville d’Angoulême, pour se vanger de ces préférences insultantes, se firent un jeu cruel de briser, pendant trois mois, les vitres du séminaire, avec des pierres si grosses, que les bois des croisées en furent brisées. Les officiers de police n’avoient porté aucun remede à ces excès. Le nommé André-Eloy Ancellet, cuisinier dudit séminaire, sur les onze heures trois-quarts du soir, pendant que les professeurs étoient profondément endormis, fut se placer avec un fusil chargé à plomb, pour écarter les malfaiteurs qui pouvoient, au moyen d’une brèche qui s’étoit faite au mur de clôture de la maison, s’y introduire. Au moment où les rodeurs et les tapageurs lançoient à coups redoublés des pierres, ledit frere Ancellet lâcha le déclin de son fusil ; un des assaillans fut frappé et mourut le lendemain de ses blessures. Le supérieur du séminaire, le procureur syndic de la maison, le sacristain, furent décrétés de prise de corps ; je professois la philosophie dans ledit séminaire, où j’étois en pension ; je fus arrêté et conduit dans les prisons de l’Officialité, mais un mois et demi après cet événement, le supérieur, les prêtres et moi, furent mis en liberté par arrêt du parlement, et restitués à leurs fonctions. Je donnai, peu de jours après, dans la mêmes ville et le même séminaire un cours de physique expérimentale. J’ai occupé quatre ans la même chaire ; et depuis cet événement ma santé ne me permettant pas de continuer ce pénible exercice, je servis dans le diocese en qualité de vicaire et de desservant ; et je n’aurois jamais quitté la ville, si le nouvel évêque qui succéda au prélat qui avoit été témoin de mes travaux, si Albignac de Castelnaux, (actuellement émigré et conspirateur) ne m’eût fait un passe-droit, en conférant à un non gradué une cure à laquelle j’avois droit de prétendre, en vertu de mes grades.

Mais Marat, si la délicatesse m’obligea à quitter mon diocèse, apprend que j’en sortis avec d’excellentes attestations, sans lesquelles je n’aurois pas été accueilli en Saintonge ; et pour te donner des preuves de ta fourberie, je joins ici la copie de la lettre que mon évêque écrivit dans le tems à M. Montlausier.

À Angoulême ce 5 Mai 1786.

Je n’ai pas répondu plutôt, Monsieur, à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, pour me donner le tems de chercher et de trouver un ecclésiastique de mon diocèse qui pût vous convenir. D’ailleurs nous serons bientôt dans le même cas ici que le diocèse de Saintes, ayant tout au plus le nombre d’ecclésiastiques nécessaires pour desservir les paroisses.

Le désir néanmoins de faire une chose qui vous soit agréable, ma fait surmonter toutes les difficultés. Je vous envoie M. l’abbé Roux, qui pourra remplir les fonctions d’aumônier et de vicaire dans votre paroisse, ayant tous les talens nécessaires. C’est lui même qui vous remettra ma lettre.

J’ai l’honneur d’être, ect.

Ph. Fr. Ev. d’Angoulême.

Or, qu’elle est la conduite que j’ai tenu chez ce Montlausier, je vais te l’apprendre par le certificat que je joins à l’appui de cette lettre. Je soussigné, certifie que M. l’abbé Jacques Roux a demeuré dans ma paroisse l’espace d’un an, en qualité d’aumônier au château de Montlausier ; qu’il a eu pendant ce tems des mœurs irréprochables, et qu’il a édifié le public par la régularité de sa conduite ecclésiastique. À Ste-Radegonde, le 17 mai 1786. Signé Frouin, curé de Ste.-Radegonde, Cosson, ancien archiprêtre de Barbezieux, Châteauneuf, archiprêtre de Barbezieux.

C’est donc une calomnie infâme, que de publier que ma conduite irréguliere et mes mœurs dépravés avoient été cause que je n’avois pu trouver de place. Apprends, Marat, que sous l’ancien régime, les évêques et les vicaires généraux ne faisoient pas de grace aux ecclésiastiques qui donnoient dans des excès scandaleux. Certes, si j’eusse été aussi scélérat que tu le suppose, je n’aurois pas professé six ans la philosophie dans le même séminaire ; je n’aurois pas exercé les places de vicaire et de desservant dans deux diocèses contigues ; l’on ne m’auroit pas donné des attestations aussi honorables de mes études et de ma conduite, attestations que je suis prêts à communiquer à tous ceux qui le désireront. Si j’eusse été aussi scélérat que tu le dis, l’évêque de Saintes ne m’auroit pas confie des dessertes importantes au sortir de chez M. Montlausier, et on ne m’auroit pas résigné une cure…

En un mot, si j’eusse été aussi scélérat que tu le dis, Marat, j’aurois eu des affaires à la police, j’aurois été cité devant les tribunaux pour des actions de débauche ou pour avoir troublé la paix dans les familles : or je défie mes ennemis de produire contre moi aucun acte de cette nature. Un homme sans mœurs est ordinairement un homme noyé de dettes. Or je défie de prouver que j’ai reçu une seule assignation, et que j’aie manqué quelquefois à mes engagemens. Il est vrai que depuis 30 ans je me déchaîne contre la tyrannie, je me suis révolté contre les usurpations des nobles, contre l’hypocrisie de l’ancien clergé ; je n’ai pas ménagé, dans plusieurs de mes ouvrages, les sang-sues du peuple. Il est vrai que je n’ai jamais fait ma cour aux grands et aux hommes en place, que je n’ai jamais flatté les passions, et que j’ai dit des vérités difficiles à digérer. Il est vrai que je suis extrêmement sévère dans mes principes, que j’ai porté la sévérité au point de rejetter de ma classe de philosophie les parens de ceux qui me recevoient dans leurs maisons avec égard, parce qu’ils n’avoient pas la capacité requise. Il est vrai que mon amour pour la justice ma suscité des ennemis irréconciliables, que le nombre de ceux qui étoient acharnés à ma perte, s’est prodigieusement accru depuis la révolution, depuis que j’ai conduit Louis Capet à l’échafaud, depuis que j’ai déclaré une guerre ouverte aux accapareurs et aux agioteurs, depuis que j’ai accusé d’indolence, et peut-être de trahison, ceux qui se disent les amis du peuple, et qui souffrent cependant qu’on l’égorge et qu’on l’affame. Il est vrai enfin que j’ai contre moi les nobles, les prêtres, les modérés, les marchands, les intriguans, les royalistes, les fédéralistes, les égoïstes, les monopoleurs, les banquiers, les traîtres, les faux patriotes des 48 sections de Paris, et des sections de la République ; mais, Marat, j’en appelle à ta propre expérience, tant d’outrages, tant de calomnies dont je suis abbreuvé, tant de moyens employés pour me perdre, n’attestent-ils pas que j’ai défendu avec énergie la cause du peuple ; n’attestent-ils pas que je ne suis point homme à capituler avec les fripons ; n’attestent-ils pas que mon ame est pure.

Enfin, Marat, tu m’accuse d’avoir commis, participé, ou du moins excité quelque mauvais sujets comme moi, à commettre des crimes capitaux, alors je fus obligé de fuir.

Si les faits sont vrais, pourquoi ne cites tu pas les personnes qui ont été l’instrument de ces crimes capitaux, et les lieux où ils ont été commis. Sans doute, si j’ai porté le peuple à des extrêmes, on aura lancé contre moi quelques décrets. Or, je te défie, Marat, d’en citer aucun. Au reste, Marat, je vais te mettre à l’aise. Tu as peut-être voulu parler de la révolution qui s’opéra en 1790 à Conac. Eh bien ! si tu n’es point instruit de ces événemens, je vais te donner des renseignemens là dessus.

Il y avoit dans cette paroisse, où j’ai été vicaire, une prairie consistant en dix mille journaux, qui avoient leur virginité féodale. Les habitans du lieu vouloient qu’elle fut imposée, le sieur Martin, fermier du ci devant duc de Richelieu, et plusieurs autres seigneurs s’opposerent ouvertement à cet acte de justice. Le sieur Dupati de Bellegrade fit feu sur le maire de la paroisse de S. George : à la nouvelle de l’attentat commis sur la personne de ce magistrat, le tocsin sonna, un peuple immense poursuivi l’assassin, et n’ayant pu l’atteindre, il se vengea sur ses propriétés ; mais, Marat, je n’eus pas la moindre part à ces événemens. Il y avoit quinze jours que j’étois sorti de cette paroisse pour desservir celle Dambleville, où je méritai l’estime des habitans, au point qu’ils me désignerent pour remplacer le pasteur qu’ils venoient de perdre. Certainement si j’eusse été coupable, le ministere public n’auroit pas manqué de me faire arrêter, ces braves gens ne m’auroient pas donné autant de preuves de leur confiance. Je ne dissimulerai pas cependant que les aristocrates, dont j’étois l’effroi, avoient répandu sur mon compte des bruits infâmes : peut-être même, si je n’eusse pris la fuite, m’auroient-ils faits un mauvais parti ; mais les persécutions sont la liste civile des patriotes ; elles sont les preuves de l’innocence et de la vertu. Au reste, j’ai un argument invincible à opposer à la calomnie des méchans, à toi, Marat, qui inculpe mon civisme ; à tous ceux qui croient aux dénonciations les plus vagues comme à des articles de foi ; est-il un patriote qui révoque en doute que j’expirerois sur l’échafaud, si la contre-révolution venoit à s’opérer : il est une autre arme non moins redoutable à leur opposer, c’est que s’ils me croient coupable des délits dont ils m’accusent, je les somme de me dénoncer devant les tribunaux, s’ils ne le font pas, je déclare qu’ils sont des intrigans, des fourbes et des lâches ; je déclare qu’ils sont des calomniateurs, des traîtres, et des assassins de la liberté.

Quant à toi, Marat, tu as menti impunément, en disant que j’ai été chassé ignominieusement de plusieurs maisons où j’étois entré comme précepteur. J’ai occupé des chaires publiques, mais je n’ai jamais été instituteur dans aucune maison particulière. Tu as menti impunément, Marat, lorsque tu affirme que dans la ville de Saintes j’ai semé la division dans toutes les familles ou j’ai été reçu comme ami, et où m’appelloit mon ministère, et que j’avais porté une main criminelle sur mon bienfaiteur.

Je n’ai jamais eu d’emploi dans la ville de Saintes, je n’y suis allé que cinq à six fois, mon plus long séjour n’a pas été de douze heures : ainsi ton numéro n’est qu’un tissu de mensonges et d’absurdités inventés à plaisir pour me nuire, pour rendre ton journal piquant. Il faut tout dire ici, Marat, je rend hommage à tes vertus civiques : mais ton amour-propre à souffert de ce que le club des Cordeliers m’avoit appellé le petit Marat, de ce qu’à la Maison Commune on m’avoit ainsi qualifié. Tu as cherché à me pulvériser, à m’anéantir pour jouir du plaisir de n’avoir plus de rivaux et d’imitateurs. D’un autre côté le moment des élections approche, tu appréhendois que les suffrages du peuple ne tombassent sur moi, tu as cherché à me rendre ridicule, odieux, abominable à tous ceux qui prononçoient mon nom avec quelque intérêt ; que dis-je, tu as eu la cruauté de dire que je ne m’appellois pas Jacques Roux : au reste, si pour avoir la paix il faut renoncer au surnom de petit Marat, j’en donne ma démission ; je n’apostasie pas pour cela les principes de la liberté que j’ai professé, principes que je défendrai jusqu’à la derniere goutte de mon sang. J’ajouterai que si j’ai montré du courage depuis la révolution, si j’ai déployé de l’énergie dans mes discours, ce n’a pas été pour faire du bruit, comme tu l’as écrit malignement, mais pour suivre le penchant de mon cœur. Mon sang est vif, pétillant, mon imagination est ardente ; je connois à fond la fourberie des hommes, j’ai toujours été opprimé, calomnié, persécuté, je vois continuellement la patrie sur les bords du précipice, je ne la vois entourée que de traitres, que d’hypocrites, que de fripons : ayant un tableau aussi allarmant, aussi désespérant sous les yeux, est-il possible de ne pas exprimer avec chaleur ce qu’on sent ; n’est-ce pas le modérantisme qui a perdu la chose publique ? Ne sont-ce pas les demi-mesures qui ont plongé la nation Française dans un abîme de vices et de malheurs ? Ainsi, quand j’aurois un patriotisme exalté, quand j’aurois été outré dans mes expressions, il ne faut pas, Marat, me traîner dans la boue ; les injures que tu me dis, à cette occasion, m’honorent ; il est utile pour la chose publique qu’il y ait des ames chaudes, véhémentes, des hommes qui éclairent, entraînent et subjuguent, des hommes qui électrisent et remuent souvent l’opinion publique, de peur qu’elle ne croupisse. Eh ! quoi ! penserois-tu, Marat, que la constitution est solidement assise ? penserois-tu que le peuple n’a rien à redouter des ennemis du dedans et du dehors ? penserois-tu que nous sommes parvenus à ce degré de gloire et de bonheur auquel nous avons lieu de prétendre ? Non, sans doute. Il faut donc encore que des hommes courageux, énergiques et bons démasquent les traîtres, et rappellent avec respect les législateurs à leur devoir : il faut, donc qu’ils sonnent, non le tocsin de l’insurrection, mais qu’ils fassent entendre la voix puissante de la raison et de la sagesse.

Je ne répondrais pas, Marat, au reproque tu me fais d’avoir été chassé du club des Cordeliers. Tu sais que deux jours auparavent le président m’avoit donné au nom de la société, l’accollade fraternelle, tu sais que l’adresse que j’avais présentée à la Convention nationale, et dont je venois de faire une seconde lecture, avait été couverte d’applaudissemens, au point que l’impression et l’envoi aux sociétés affilliées en avait été ordonnée. Ainsi mon expulsion, à laquelle tu avais préludé par une lettre, n’a été que l’effet de l’intrigue et de la cabale ; elle est l’ouvrage des accapareurs dont j’ai dévoilé les crimes, des égoïstes dont j’ai blessé la cupidité et l’orgueuil, des faux patriotes qui n’aiment dans la république que la fortune et les honneurs qu’elle procure ; elle est l’ouvrage de ceux qui abandonnent la cause du peuple, et se battent en retraite, lorsqu’ils ont rempli leur porte-feuille.

Aussi quels moyens infâmes n’a-t-on pas employé pour me perdre dans l’opinion publique ? des hommes intéressés à étouffer les principes que j’avais exposés dans la fameuses adresse que j’avais présenté, il y avait peu de jours, à la Convention, vinrent en force au club des Cordeliers. On annonce une députation de douze membres, quarante personnes qui n’étoient pas de la société occupent les banquetes. Les mouchards de la police, des escrocs et des vendeurs d’argent, armés de massues et ivres pour la plupart, déliberent, votent, comme les membres du club des Cordeliers, qui étoient en très-petit nombre. Les tribunes en partie, dès trois heures de l’après-midi, étoient remplies de personnes vendues à la faction. La séance est ouverte par la lecture d’une lettre de Marat qui demande l’expulsion de plusieurs membres. Un citoyen porte la parole au nom de la députation ; il annonce qu’il vient mettre la paix dans la société, il enflame la guerre ; il demande qu’on ouvre la discution sur l’adresse presentée par Jacques Roux au club des Cordeliers, et on refuse constament la parole à Jacques Roux ; en un mot le club des Cordeliers n’est plus qu’une tabagie, on y boit, on y mange, on y chante, on y joue, on dénonce, on menace, on frappe plusieurs membres, on les expulse sans les entendre ; les femmes, les hommes jouaient chacun leur rôle ; la femme Ultrick, épouse de Ultrick pétitionaire (cependant Aide de Camp) a l’insolence de désavouer les vœux de la Section des Gravilliers, et elle est couverte d’applaudissemens. Après une scene aussi scandaleuse, scene qui annonce la lâcheté et la perfidie des meneurs, scene qui rapelle les momens où Lafayette étouffa au Champ-de-Mars l’opinion publique par un masacre, scène dont le club des Cordeliers aura à rougir tant qu’on prononcera le nom de la liberté ; après un système d’oppression aussi combiné, après cet assasinat politique, comment oses tu me reprocher, Marat, d’avoir été expulsé des assemblées populaires.

Ah ! les vrais Cordeliers m’ont vengé… ils ont désaprouvé cette séance infâme où les droits de l’homme avoit été violés. Plusieurs Citoyennes dans l’excès de leur indignation, déchirèrent leur carte d’affiliation ; plusieurs membres en ont fait autant depuis cette époque, d’autres n’ont pas voulu les renouveler ; la société se dissout de jour à autre. Ainsi, Marat, mon exclusion, loin, d’être un sujet d’opprobre, est au contraire un titre de gloire, quand on considere que depuis quatre ans j’ai constament professé les principes des Cordeliers, quand on considère que je n’ai encourue ta haine, ta vengeance, que pour avoir demandé un décret constitutionnel repressif de l’agiotage et des accaparemens, quand on considère que c’est mon grand zele et mon dévouement à la chose publique qui est la cause des malheurs qui ont tombé sur moi, comme un torrent. Je conviens que j’ai dit dans mon adresse des vérités dures ; mais le droit de pétition n’est-il que le droit de flagorner les législateurs ? n’est-il que le droit d’éponger les crimes ? n’est-il que le droit de se laisser égorger et affamer en silence ?

De deux choses l’une, ou les vœux que j’ai exprimé dans mon adresse sont justes, ou il ne le sont pas. Dans la première hipothèse, je n’ai pas merité les outrages dont on m’a accablé ; dans la seconde, on a eu tort de me poursuivre avec autant d’acharnement, et de donner tant d’importance à des erreurs : ce n’est pas par des persécutions qu’on répond à une adresse, c’est par des raisonnemens solides, c’est par de bonnes loix. Marat, tu ne me faisois pas le reproche d’être exageré, les députés qui m’ont accablé d’injures ne me reprochoient pas d’être prêtre, le vingt-neuf mai dernier : lorsque pulvérisant, dans un discours plein de chaleur, la faction des hommes d’état, je le terminai ainsi : Députés de la montagne, nous vous conjurons de sauver la patrie ; si vous le pouvez, et que vous ne le veuillez pas, vous êtes des lâches et des traîtres ; si vous le voulez et que vous ne le puissiez pas, déclarez-le, c’est l’objet de notre mission. Cent mille bras sont armés pour vous défendre.

Mais de tout tems, on s’est servi des hommes à grand caractère pour faire les révolutions… Quand on n’a plus besoin d’eux, on les brise comme un verre… Il étoit naturel, Marat, que j’éprouva ce sort. Au reste, lorsque je me suis dévoué à la cause du peuple, je me suis attendu, non seulement à l’ingratitude des hommes, mais encore à toutes sortes de persécutions… J’attends la mort de sang froid mes ennemis pourront assouvir de plus en plus leur rage sur moi : je dirai toujours la vérité, et mon respect pour la constitution républicaine sera ma vengeance.

Nota. Ceux qui voudront se procurer l’adresse que j’ai présentée à la Convention nationale au nom de la Section des Gravilliers, de celle de Bonne-nouvelle, et du Club des Cordeliers, et plusieurs autres discours que j’ai prononcé dans défférentes églises de Paris, notamment celui sur les moyens de sauver la France et la liberté, en trouveront des exemplaires à mon domicile, rue Aumaire, n°, 130, cloître Saint-Nicolas-des-Champs, par le petit escalier au second. J’annonce un Almanach républicain pour l’année 1794, troisième de la République Française.

Je soussigné certifie que la réponse de Jacques Roux à Marat, étoit imprimée avant l’assassinat commis sur la personne de l’Ami du Peuple. Signé, CAMPENON.

De Gracchus Babeuf, Le Manifeste des Plébéiens, en octobre 1794 :

Il est temps que le Peuple, foulé et assassiné, manifeste sa volonté pour que la misère elle-même soit anéantie. Qu’il proclame son Manifeste. Qu’il prouve que la démocratie est l’obligation de remplir, par ceux qui ont trop, tout ce qui manque à ceux qui n’ont point assez ! (…) L’éducation est une monstruosité lorsqu’elle est inégale, lorsqu’elle est le patrimoine exclusif d’une portion de l’association ; puisqu’alors elle devient la main de cette portion, un amas de machines, une provision d’armes de toutes sortes, à l’aide desquelles cette première portion combat l’autre qui est désarmé… Nul ne peut par l’accumulation de tous les moyens priver l’autre de l’instruction nécessaire pour son bonheur ; l’instruction doit-être commune.

De Gracchus Babeuf, Le tribun du Peuple - 21 novembre 1795 :

Tu m’accordes le fond des principes sur le fameux droit de propriété. Tu conviens avec moi de l’illégitimité de ce droit.Tu affirmes que c’est une des plus déplorables création de l’erreur humaine. Tu reconnais aussi que c’est de là que découlent tous nos vices, nos passions, nos crimes, nos maux de toutes espèces.

Quand ce peuple est éclairé, capable d’entendre et disposé par sa position à saisir avec avidité cette vérité précieuse :les fruits sont à tous, la terre à personne ; et quand Antonelle se trouve là et lui dit encore l’état de communauté est le seul juste, le seul bon ; hors de cet état il ne peut exister de sociétés paisibles et vraiement heureuse ; je ne vois pas pourquoi ce Peuple, qui veut nécessairement son bien, qui veut par conséquent tout ce qui est juste et bon, ne pourrait pas être amené à prononcer solennellement son vœu pour vouloir vivre dans le seul état de société paisible et vraiement heureuse. Loin qu’on puisse dire, à l’époque où l’excès de l’abus du droit de propriété est porté au dernier période : loin qu’on puisse dire alors que cette fatale institution a des racines trop profondes, il me semble qu’au contraire, qu’elle perd le plus grand nombre de ses filaments, qui, ne liant plus ensembles les soutiens principaux, exposent l’arbre au plus facile ébranlement. Faites beaucoup d’impropriétaires, abandonnez-les à la dévorante cupidité d’une poignée d’envahisseurs, les racines de la fatale institution de la propriété ne sont plus inextricables. Bientôt les dépouillés sont portés à réfléchir et à reconnaître que c’est une grande vérité, que les fruits sont à tous et la terre à personne ; que nous sommes perdus que pour l’avoir oublié ; que c’est une bien folle duperie, de la part de la majorité des Citoyens, de rester l’esclave et la victime de l’oppression de la minorité ; qu’il est plus que ridicule de ne point s’affranchir d’un tel joug, et de ne point embrasser l’état d’association, seul juste, seul bon, seul conforme aux purs sentiments de la nature ; l’état hors duquel il ne peut exister de sociétés paisibles et vraiement heureuses. La Révolution française nous a donné preuves sur preuves que les abus, pour être anciens, n’étaient point indéracinables ; qu’au contraire ce fut leur excès et la lassitude de leur longue existence qui en a sollicité plus impérativement le destruction. La Révolution nous a donné preuves sur preuves que le Peuple Français pour être un grand et vieux Peuple, n’est point pour cela incapable d’adopter les plus grands changements dans ses institutions, de consentir aux plus grands sacrifices pour les améliorer. N’a-t’-il pas tout changé depuis 89, excepté cette seule institution de la propriété ?

De Sylvain Maréchal, le Manifeste de Egaux en mars 1796 :

PEUPLE DE FRANCE !

Pendant quinze siècle tu as vécu esclave, et par conséquent malheureux. Depuis six années tu respires à peine, dans l’attente de l’indépendance, du bonheur et de l’égalité.

L’Egalité ! premier vœu de la nature, premier besoin de l’homme, et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n’as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné !... Toujours et partout la pauvre espèce humaine livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n’ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie, les hommes sont égaux, et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu’il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l’homme est sans contradiction reconnu, mais n’a pu encore se réaliser une seule fois : l’égalité ne fut autre chose qu’une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd’hui qu’elle est réclamée d’une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous misérables ! l’égalité de fait n’est qu’une chimère ; contentez-vous de l’égalité conditionnelle ; vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille que te faut-il de plus ? Ce qu’il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernants, riches propriétaires, écoutez à votre tour.

Nous sommes tous égaux, n’est-ce pas ? Ce principe demeure incontesté, parce qu’à moins d’être atteint de folie on ne saurait dire sérieusement qu’il fait nuit quand il fait jour.

Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l’égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu’il nous faut.

Et nous l’aurons cette égalité réelle, à n’importe quel prix. Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononcé !

La révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.

Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui : il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis à la place des anciens.

Ce qu’il nous faut de plus que l’égalité des droits ?

Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s’il le faut, tous les arts pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle !

Législateurs et gouvernants qui n’avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d’une fois déjà avant eux.

Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et, dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.

La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité.

Assez et trop longtemps moins d’un million d’individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leur égaux.

Qu’il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés.

Qu’il ne soit plus d’autre différence parmi les hommes que celles de l’âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu’il n’y ait donc plus pour eux qu’une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d’un seul soleil et d’un même air pour tous : pourquoi la même portion et le même qualité d’aliments ne suffiraient-elles pas à chacun d’eux ?

Mais déjà les ennemis d’un ordre des choses le plus naturel qu’on puisse imaginer, déclament contre nous.

Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne voulez que des massacres et du butin.

PEUPLE DE FRANCE !

Nous ne perdrons pas notre temps à leur répondre, mais nous te dirons : la sainte entreprise que nous organisons n’a d’autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique. Jamais plus vaste dessein n’a été conçu et mis à exécution. De loin en loin quelques hommes de génie, quelques sages, en ont parlé d’une voix basse et tremblante. Aucun d’eux n’a eu le courage de dire la vérité tout entière.

Le moment des grandes mesures est arrivé. Le mal est à son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l’ordre et reprenne sa place.

A la voix de l’égalité, que les éléments de la justice et du bonheur s’organisent.

L’instant est venu de fonder la République des Egaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.

PEUPLE DE FRANCE !

La plus pure de toutes les gloires t’était donc réservée ! Oui, c’est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle. D’anciennes habitudes, d’antiques préventions voudront de nouveau faire obstacle à l’établissement de la République des Egaux. L’organisation de l’égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d’abord à tout le monde.

L’égoïste, l’ambitieux frémira de rage. Ceux qui possèdent injustement crieront à l’injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles causeront de vifs regrets à quelques individus blasés sur les peines d’autrui. Les amants du pouvoir absolu, les vils suppôts de l’autorité arbitraire ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l’égalité réelle. Leur vue courte pénétrera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mécontents contre une masse d’hommes tous heureux et surpris d’avoir cherché si longtemps une félicité qu’ils avaient sous la main ?

Dès le lendemain de cette véritable révolution, ils se diront tout étonnés : En quoi ! le bonheur commun tenait à si peu ? Nous n’avions qu’à le vouloir. Ah ! pourquoi ne l’avons-nous pas voulu plus tôt. Oui sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l’équilibre est rompu ; le crime et le malheur sont sur la terre.

PEUPLE DE FRANCE !

A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais l’excellence d’une constitution ? ...Celle qui tout entière repose sur l’égalité de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous tes voeux. Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l’égalité réelle ; on n’en avait pas encore approché de si près ; mais elle ne touchaient pas encore le but et n’abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

PEUPLE DE FRANCE !

Ouvre les yeux et le coeur à la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous le République des Egaux.

Sylvain Maréchal

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