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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 10 : Dialectique naturelle et sociale > Dialectique naturelle et sociale

Dialectique naturelle et sociale

mardi 22 février 2011, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

« La route montante ou descendante est la même. C’est notre parcours qui sépare et oppose les deux. »

Héraclite

Platon écrit dans le Cratyle : « Héraclite dit quelque part que tout passe et rien ne demeure, et, comparant les choses au courant d’un fleuve, il ajoute qu’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve. »

« Ce qui domine ici c’est le changement, le mouvement, le devenir ; le fleuve est l’image intuitive de ce flux. Néanmoins, changement, mouvement, devenir et flux –ce qu’on a appelé le mobilisme d’Héraclite – préservent la permanence de l’être (en devenir)... Le changement domine la nature, le monde, et s’offre à la vision la plus concrète, s’impose à la perception… Le mouvement est mouvement du monde, auquel s’accorde la pensée en mouvement. La pensée ne postule pas rationnellement le mouvement, car il n’y a pas de mouvement indépendant du monde et de la pensée. Il n’y a qu’un rythme, le rythme unique qui harmonise les mouvements des manifestations multiples, et à ce rythme pensée et monde sont liés ; ce rythme est celui de la dialectique qui appréhende l’être – en devenir – de l’unité des contraires. La pensée dialectique en tant que pensée ouverte médite la dialectique de la totalité » Kostas Axelos

Ce changement, ce mouvement qu’appréhende Héraclite est ici qualifié de « dialectique ». Ce terme est repris de Hegel, qui a écrit qu’Héraclite avait « saisi la dialectique même comme principe ».

« La physique moderne est à un certain point très proche des doctrines d’Héraclite. »

Le physicien Werner Heisenberg dans « Physique et réalité »

Le physicien Simon Diner dans « Les voies du chaos dans l’école russe », tiré de l’ouvrage collectif « Chaos et déterminisme », travail dirigé par Dahan Dalmedico :

« Dans les oscillations non-linéaires, l’ordre et le désordre se côtoient, se relaient, se confortent, voilà la surprise. (…) C’est l’instauration d’une véritable conception dialectique de l’ordre et du désordre qui n’a pas fini de nous étonner. »

Ce que prolonge Dahan Dalmedico dans « Retour sur l’histoire de la philosophie » du même ouvrage : « L’étude des systèmes dynamiques chaotiques exige une véritable dialectique entre l’instabilité d’un système dynamique chaotique et sa stabilité structurelle. »


Dialogue de la discontinuité, du déterminisme et de la dialectique

SITE : Matière et révolution

www.matierevolution.fr

A lire :

Sur la dialectique de Hegel

La dialectique de Lénine

L’ABC de la dialectique

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....... DE l’UNIVERS AU SYSTEME NERVEUX ......


« Notre vision conflictuelle de la nature reflète un conflit interne à la nature » Le physicien Robert B. Laughlin dans « Un univers différent »

« L’impossibilité de faire entrer le quantum d’action dans le cadre des lois déterministes de la physique classique (...) correspond à la négation dialectique de Engels. »
Léon Rosenfeld (collaborateur du physicien Bohr) dans « Louis de Broglie, physicien et penseur » « C’est la discorde qui produit toutes les choses. »
Héraclite cité par Aristote dans « Ethique à Nicomaque »

« Aucune chose ne pourrait naître que de son contraire. (…) De tout ce que nous appelons se décomposer, se combiner, se refroidir et se réchauffer, c’est toujours une nécessité que les contraires naissent les uns des autres. (…) le contraire de la vie, c’est la mort. Et elles naissent l’une de l’autre. (…) Les contraires abstraits s’excluent les uns les autres, mais toutes les choses contiennent toujours les contraires de ces choses-là, contraire qui est en elles, les amène à périr ou à céder la place. »
Socrate cité par Platon Dans « Phédon »

« La nature procède par contrastes. C’est par les oppositions qu’elle fait saillir les objets. C’est par les contraires qu’elle fait sentir les choses. »
Victor Hugo dans Post scriptum de ma vie, cité par le physicien Etienne Klein dans « Regards sur la matière »

« Cette structure de non-équilibre n’est pas seulement dégradation mais construction (...) C’est une idée très proche, qualitativement, des idées d’Engels sur la dialectique de la nature. »
Le physicien-chimiste Ilya Prigogine interviewé en avril 1985 dans un article de presse intitulé « L’archer du temps »

LA NEGATION DIALECTIQUE

« La seule chose nécessaire pour obtenir la progression scientifique, et vers la compréhension de laquelle il faut essentiellement s’efforcer, c’est la connaissance de cette proposition logique : le négatif est également positif, autrement dit, ce qui se contredit ne se résout pas en zéro, en néant abstrait, mais essentiellement en la négation de son contenu particulier ; autrement dit encore, une telle négation n’est pas complète négation, mais négation de la chose déterminée. (…) Le résultant, la négation, étant négation déterminée, a un contenu. Elle est un concept nouveau, mais plus haut, plus riche que le précédent, car elle s’est enrichie de sa négation, autrement dit de son opposé (…) elle est l’unité d’elle-même et de son opposé. »

Introduction à la « Science de la logique » de Hegel

« Il nous faut comprendre au sein d’un tout les propriétés naissantes qui résultent de l’interpénétration inextricable des gènes et de l’environnement. Bref, nous devons emprunter ce que tant de grands penseurs nomment une approche dialectique, mais que les modes américaines récusent, en y dénonçant une rhétorique à usage politique. La pensée dialectique devrait être prise plus au sérieux par les savants occidentaux, et non être écartée sous prétexte que certaines nations de l’autre partie du monde en ont adopté une version figée pour asseoir leur dogme. (…) Lorsqu’elles se présentent comme les lignes directrices d’une philosophie du changement, et non comme des préceptes dogmatiques que l’on décrète vrais, les trois lois classiques de la dialectique illustrent une vision holistique dans laquelle le changement est une interaction entre les composantes de systèmes complets, et où les composantes elles-mêmes n’existent pas a priori, mais sont à la fois les produits du système et des données que l’on fait entrer dans le système. Ainsi, la loi des « contraires qui s’interpénètrent » témoigne de l’interdépendance absolue des composantes ; la « transformation de la quantité en qualité » défend une vision systémique du changement, qui traduit les entrées de données incrémentielles en changements d’état ; et la « négation de la négation » décrit la direction donnée à l’histoire, car les systèmes complexes ne peuvent retourner exactement à leurs états antérieurs. »

Le géologue et paléontologue Stephen Jay Gould Dans « Un hérisson dans la tempête »

Le point de vue de Friedrich Engels a certainement choqué bien des gens, en sont temps comme aujourd’hui, lorsqu’il s’est aventuré à titrer son ouvrage « Dialectique de la nature ». La prétention affichée par un tel titre d’englober tout le fonctionnement de l’Univers dans une philosophie a prêté à autant de controverses que de confusions, puisque nombre d’auteurs feignent d’attribuer à Engels un idéalisme qui n’entre nullement dans sa conception. Cependant, en dehors des incompréhensions, réelles ou prétendues, reste que l’affirmation pose problème. Nombre d’auteurs auraient accepté que l’on parle de dialectique dans les domaines concernant l’homme comme l’Histoire. Ils n’étaient pas prêts à en faire de même en sciences dites dures. Pourtant les notions de contradiction, de négation (et de négation de la négation), de saut qualitatif, de rétroaction en boucle, d’inhibition (et d’inhibition de l’inhibition) se sont révélées très pertinentes en Sciences.

Les progrès scientifiques, qui nous permettent de pénétrer, notamment à l’aide de la biochimie et de la physique, dans des domaines comme la vie, la mort, le fonctionnement d’organismes complexes comme le cerveau, l’hominisation et même la conscience, ont profondément modifié l’image fixiste de l’univers. Aujourd’hui, on sait que le monde est fondamentalement instable et que cette agitation de base produit une auto-structuration. Le désordre des explosions nucléaires dans les étoiles engendre l’équilibre de ces soleils [1]. Le désordre de l’agitation brownienne des molécules produit l’équilibre de pression et de température au sein d’un gaz au repos. Cette agitation sous-jacente ne cesse jamais, même lorsque le gaz a atteint un équilibre thermodynamique. Le désordre du message neuronal envoyé dans diverses directions redondantes permet d’ordonner les réseaux de neurones, en sélectionnant ceux qui agissent en phase. Le désordre, c’est la vie. Le désordre est la base de l’ordre dans la matière à toutes les échelles. Dans le domaine de la physique de la matière inerte, qu’on aurait pu penser bien plus stable, la dialectique du changement et du mouvement est à l’œuvre. Le vide est dans la matière et la matière est dans le vide. Le vide contient une des formes de la matière/lumière, celle dite virtuelle. La matière est une forme d’organisation du vide, plus durable. L’unité des contraires est sans cesse en action. Charges positives et négatives s’unissent, par exemple dans l’atome, au lieu de s’annihiler. La physique quantique fait s’arracher les cheveux des cerveaux qui s’entêtent à la penser en des termes tirés de l’ancienne logique formelle. Les exemples de cette unité dialectique sont légion, de la sexualité à l’électricité, de la vue à l’audition, de la matière et du vide. Les images venues des deux yeux s’unissent dans un seul message. Les informations venues des deux oreilles en font autant. Les deux hémisphères cérébraux construisent sans cesse une unité, qui est également sans cesse remise en cause de façon dynamique. Il s’agit bel et bien de contraires dialectiques qui s’unissent et se contredisent sans cesse.

Philosophiquement, le changement de démarche est considérable. La conception de la nature a d’abord été fondée sur la stabilité. On a étudié les équilibres et fondé les sciences sur des lois de conservation, en physique comme en biologie ou en paléontologie. Le mouvement a été envisagé uniquement comme le déplacement de quelque chose d’inchangé, de figé, ce qui est inconcevable. Ce qui se meut, se modifie. La transformation de l’ordre, conçu comme naturel, était considéré comme exogène. Pour chaque transformation radicale, on était à la recherche des causes externes. Désormais, on étudie des systèmes dont la dynamique interne produit des transformations brutales et radicales. On s’aperçoit que les classes de tels systèmes ont une extension impressionnante et les systèmes stables sont l’exception. Ces systèmes découlent de la non-linéarité [2] des lois de la nature, qui est responsable de l’apparition de nouveauté comme de l’imprédictible des phénomènes. La même loi qui, pendant une longue durée a pu maintenir une certaine régularité ou une certaine apparence de stabilité (plutôt une durabilité), entraîne brutalement la production d’un tout autre équilibre après une brève phase intermédiaire désordonnée (phase que nous avons appelée révolution). C’est le désordre qui a produit l’ordre, en permettant d’explorer, en un temps très bref, un grand nombre d’états possibles. Une place totalement nouvelle est assignée à la relation entre l’ordre et le désordre. La signification de la loi – le déterminisme – est également changée. Il en découle une conception philosophique du monde profondément bouleversée. Ordre et désordre, loin d’apparaître, comme autrefois, diamétralement opposés, sont indispensables l’un pour l’autre et s’intègrent dialectiquement au sein de la même loi dynamique. La première « loi » de la dialectique est justement le changement fondé sur les contradictions à tous les niveaux et les contradictions entre les différents niveaux du réel. La deuxième déclare que l’interaction d’échelle étant le fondement de toutes choses, le tout n’est pas la somme des parties. La troisième affirme que la violence est mère de toutes structures par le changement qualitatif qui ne se ramène pas à une simple progression quantitative régulière. Contradictoire, hiérarchique, non linéaire, discontinu et révolutionnaire, telle est la nouvelle image de l’Univers tirée des découvertes les plus récentes des sciences. Ce sont ces caractéristiques qui nous imposent de l’étudier par une philosophie dialectique.

Les nouvelles avancées de la science permettent un pas en avant comparable à celui réalisé à l’époque de Karl Marx. « Ce sont surtout trois grandes découvertes qui ont fait progresser à pas de géant notre connaissance de l’enchaînement des processus naturels : premièrement la découverte de la cellule en tant qu’unité à partir de laquelle se développe par voie de multiplication et de différenciation tout l’organisme végétal et animal,(...) la transformation interne à la cellule indiquant la voie par laquelle les organismes peuvent modifier leur espèce, deuxièmement la découverte de la transformation de l’énergie qui nous a montré toutes les soi-disant forces agissant en premier lieu dans la nature inorganique, la force mécanique et son complément, l’énergie dite potentielle, la chaleur, le rayonnement lumière, l’électricité, le magnétisme, l’énergie chimique comme autant de manifestations différentes du mouvement universel passant de l’un à l’autre selon certains rapports quantitatifs. Enfin, la démonstration d’ensemble faite pour la première fois par Darwin, selon laquelle tous les produits de la nature qui nous environnent actuellement, y compris les hommes, sont le produit d’un long processus de développement à partir d’un petit nombre de germes unicellulaires. Grâce à ces trois découvertes et aux progrès formidables des sciences de la nature, nous sommes aujourd’hui en mesure de montrer dans leurs grandes lignes non seulement l’enchaînement entre les phénomènes de la nature dans les différents domaines pris à part, mais encore la connexion des différents domaines entre eux. (...) Le caractère dialectique de cet enchaînement s’impose, qu’ils le veuillent ou non, aux cerveaux des savants formés à l’école métaphysique. » écrivait alors Karl Marx. Mais il ne suffisait pas de reconnaître des progrès scientifiques. Encore fallait-il les mesurer au plan philosophique. « Pour la science du 19ème siècle, la difficulté ne consistait pas tant à admettre cette historicisation de l’Univers, - facilement concevable à une époque où les changements historiques étaient si nombreux et si évidents – qu’à la considérer avec des lois naturelles immuables, aux effets uniformes, permanents et non révolutionnaires. (...) A l’époque, il semblait également que l’uniformité, l’invariance et le réductionnisme fussent indispensables à la science. Seuls des penseurs révolutionnaires comme Marx pouvaient aisément concevoir des situations où le résultat de 2+2 n’était pas nécessairement 4. » écrit l’historien Eric J Hobsbawm dans « L’ère du capital 1848-1875 » .

Cependant, demander aux scientifiques d’étudier une philosophie matérialiste dialectique, n’est-ce pas équivalent à demander au nageur professionnel chinois de lire le petit rouge avant une compétition ? N’est-ce pas une démarche qui a donné les errements staliniens [3] ? Après la chute de l’URSS et des pays de l’est et leur retour dans le giron capitaliste, n’est-ce pas aller dans le sens contraire de l’histoire ? Bien entendu, il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du stalinisme. Il ne s’agit pas de proposer une science à la Lyssenko, soumise au diktat stalinien au nom de la dialectique. Les fondateurs du matérialisme dialectique n’ont jamais prétendu pratiquer une telle mise sous tutelle des sciences. Le marxisme n’est pas à identifier au stalinisme qui en est la caricature hideuse (en philosophie comme en politique). Contrairement aux prétentions de Lyssenko, le marxisme ne cherche pas dicter leurs réponses [4] aux sciences. Le rôle de la conception philosophique dialectique est tout autre. Il est méthode et boussole. Il écarte des raisonnements faux. Il oriente. Il n’évite pas d’étudier la réalité mais y invite.

Pour ceux qui jugeraient à la fois arbitraire et purement idéologique ce choix d’étudier le réel scientifiquement en faisant appel à une conception philosophique qui ne cache pas son nom (le matérialisme dialectique), je prend à témoin quelques « autorités » en matière de sciences : le physicien-chimiste Prigogine, le géologue et paléontologue Gould, l’immunologue Ameisen, les physiciens Rosenfeld, Cohen-Tannoudji, Lévy-Leblond, Klein et Langevin, le psychiatre Meire et les biologistes Atlan, Levins et Lewontin. Et la liste est loin d’être exhaustive. Je ferais également remarquer que ces auteurs sont non seulement issus de domaines très divers mais ne font pas partie d’un même courant de pensée, ni au plan philosophique, ni même au plan scientifique. Ils ne font pas référence à un courant actuel de la philosophie. C’est indépendamment et de manière très diverse qu’ils ont retrouvé le point commun entre les sciences et la dialectique matérialiste. Ils n’étaient pas, pour la plupart, des adeptes du marxisme avant que leurs travaux ne les amènent à certaines remarques sur le type de dynamique que l’on observe en sciences.

Ilya Prigogine  : « Il est intéressant de remarquer que, d’une certaine manière, notre situation n’est pas sans analogie avec celle dont est issu le matérialisme dialectique. (...) Nous avons décrit une nature que l’on peut qualifier d’historique, capable de développements et d’innovations, mais l’idée d’une histoire de la nature a été affirmée depuis longtemps par Marx, et de manière plus détaillée, par Engels, comme partie intégrante de la position matérialiste. (...) A l’époque où Engels écrivait la ’’dialectique de la nature’’, il pouvait sembler que la science physique elle-même s’était dégagée du mécanisme et imposait l’idée d’un développement historique de la nature. (...) Engels (repris par Lénine dans ses Cahiers philosophiques) écrivait dans l’Anti-Dühring que : ‘’le mouvement lui-même est contradiction : déjà le simple changement de lieu mécanique lui-même ne peut s’accomplir que parce qu’à un seul et même moment un corps est à la fois dans un lieu et dans un autre lieu.’’ » (dans « La nouvelle alliance »).
Et toujours de Prigogine : « Peut-être sommes-nous ici proches de ce qui fut à la base de l’idée de « dialectique de la nature », tout en étant aussi loin que possible de la vision dogmatique qu’elle suscita. (...) La cohérence que nous décrivons est de type dialectique. »

Stephen Jay Gould : « Toutes les grandes théories de la spéciation s’accordent à reconnaître que la divergence s’effectue rapidement au sein de populations très réduites. (...) Le processus (de spéciation) peut prendre des centaines voir des milliers d’années. (...) Mais mille ans, ce n’est qu’un infime pourcentage de la durée moyenne d’existence des espèces invertébrées. (...) Eldredge et moi faisons référence à ce mécanisme sous le nom de système des équilibres ponctués. (...) Si le gradualisme est plus un produit de la pensée occidentale qu’un phénomène de nature, il nous faut alors étudier d’autres philosophies du changement pour élargir le champ de nos préjugés. Les fameuses lois de la dialectique reformulées par Engels à partir de la philosophie de Hegel, font explicitement référence à cette notion de ponctuation. Elles parlent par exemple de ‘’ la transformation de la quantité en qualité ‘’ La formule laisse entendre que le changement se produit par grands sauts suivant une lente accumulation de tensions auquel un système résiste jusqu’au moment où il atteint le point de rupture. (...) Le modèle ponctué peut refléter les rythmes du changement biologique (...) ne serait-ce qu’à cause du nombre et de l’importance des résistances au changement dans les systèmes complexes à l’état stable. (...) « L’histoire de n’importe quelle région de la terre est comme la vie d’un soldat. Elle consiste en de longues périodes d’ennui entrecoupées de courtes périodes d’effroi. » (dans « Le pouce du panda »).

Jean Claude Ameisen : « La déconstruction du corps, à mesure qu’il se construit, est une des composantes essentielles de l’élaboration de la complexité. (...) L’embryon procède d’une manière similaire (à l’attitude de l’architecture du Moyen Age) : un tissu de soutien relie les deux parois qui se rapprochent, puis, une fois la voûte achevée, la mort fait disparaître le soutènement. » (dans « La sculpture du vivant »).

Henri Atlan  : « Deux courants convergents ont conduit à se représenter aujourd’hui l’organisation d’un système vivant comme le résultat de processus antagonistes, l’un de construction, l’autre de déconstruction ; l’un d’ordonnancement et de régularités, l’autre de perturbations aléatoires et de diversité ; l’un de répétition invariante, l’autre de nouveauté imprévisible. » (dans « Entre le cristal et la fumée »).

Philippe Meire  : « Dans l’étude des mécanismes du vivant (...) les interactions entre le hasard et la nécessité rendent compte de la dialectique entre invariance et nouveauté. (...) André Pichot Eléments pour une théorie de la biologie) souligne que la vie n’est donc pas un état inhérent à une organisation physico-chimique (comme le postule la biologie analytique) mais un phénomène bipolaire, un rapport dialectique dans lequel se définissent deux termes, le vivant et son milieu extérieur. Il distingue donc le vivant (la matière vivante) et la vie qui est le rapport dialectique entre cette unité et son milieu. (...) Selon Pichot, ’’L’existence du vivant requiert non seulement la cohérence interne mais aussi la cohérence externe, c’est-à-dire un déterminisme circulaire avec un milieu extérieur qui est défini de la sorte. (...) Ce qui est énigmatique, c’est ce mouvement particulier de la matière vers le déterminisme circulaire installant ce rapport dialectique qu’est la vie. (...) Pour Pichot, l’individu biologique émerge dans le rapport dialectique entre le pôle subjectif et son milieu. L’individu émerge d’une scission entre deux pôles qui sont à la fois reliés et distincts. » (article « Biologie et subjectivité en psychiatrie » dans l’ouvrage collectif « Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie »).

Jean-Marc Lévy-Leblond : « On soumettra à la question les grandes dichotomies : vrai/faux, droit/courbe, continu/discontinu, fini/infini, global/local, élémentaire/ composé, déterminé /aléatoire, formel/intuitif, réel/fictif (...) contigu/discret, plein/vide, absolu/relatif, mobile /immobile, objectif/subjectif, certain/incertain, précis/imprécis (...) avant/après, abstrait/concret, quantitatif/qualitatif (...) On se souviendra que c’est précisément en ébranlant d’anciennes dualités que la physique est entrée dans la modernité. (...) On pressent qu’il va falloir transcender le dualisme onde/particule et penser le rapport continu /discret sur un mode plus dialectique que dichotomique. (...) L’univers entier comme sa moindre particule, soumis à la question : ‘’l’un ou l’autre’’ répondent le plus souvent : ‘’ni l’un ni l’autre ! ’’ – s’ils veulent bien répondre. » (dans « Aux contraires »).

Gilles Cohen-Tannoudji : « Les équations de la relativité générale s’expriment dans un espace-temps dont la métrique, variant de pont en point, peut être représentée par un champ … le champ gravitationnel produit par la matière ! Il est tout à fait remarquable que cette dialectique de la symétrie et de la dynamique fonctionne aussi pour toutes les autres interactions fondamentales, dans le cadre de la théorie quantique des champs. (...) Quant au mécanisme de brisure spontanée de symétrie que j’ai évoqué à propos de la théorie électrofaible, il semble bien qu’il relève lui aussi d’une dialectique de portée réellement universelle. (...) C’est d’elle que relève l’émergence d’ordre à l’échelle macroscopique en physique de la matière condensée (...) Dans le rapprochement actuel de la cosmologie et de la physique des particules, c’est le phénomène de brisure spontanée de symétrie qui rend compte de la structuration de l’univers. » (dans l’article « le réel à l’horizon de la dialectique » tiré d’un ouvrage collectif de Lucien Sève « Sciences et dialectique de la nature »)

Paul Langevin : « j’ai conscience de n’avoir bien compris l’histoire de la physique qu’à partir du moment où j’ai eu connaissance des idées fondamentales du matérialisme historique. » (dans « La pensée et l’action »)

Richard Levins et Richard Lewontin : « La façon dialectique de voir insiste sur le fait que la permanence et l’équilibre ne sont pas l’état naturel des choses mais requiert une explication qui doit être cherchée dans l’action de forces opposées. (...) Les forces opposées sont considérées comme contradictoires en ce sens que, prises à part, elles auraient des effets contraires, et que leur action conjointe peut être différente du résultat auquel aboutirait leur action séparée. (...) Les processus opposés peuvent alors apparaître comme une part de l’autorégulation et du développement de l’objet qui (...) apparaît comme un système de rétroactions positives et négatives. » (dans l’article « Le biologiste dialecticien » tiré d’un ouvrage collectif de Lucien Sève « Sciences et dialectique de la nature »)

Henri Atlan  : « L’organisation des systèmes vivants n’est pas une organisation statique mais un processus de désorganisation permanente suivie de réorganisation. La mort du système fait partie de la vie. Sans perturbation, sans désorganisation, pas de réorganisation adaptatrice au nouveau. Sans processus de mort contrôlée, pas de processus de vie. (...) L’opposition entre organisé et aléatoire peut être remplacé par une (...) coopération où inévitablement (ces concepts) acquièrent de nouveaux contenus. (...) La mort du système fait partie de la vie (...) sans processus de mort contrôlée, pas de processus de vie. » ( dans « Entre le cristal et la fumée »)

Etienne Klein : « Le champ de la physique s’élargit sans cesse, obligeant son paysage à se reconfigurer. (...) Sa dynamique met donc en acte la dialectique de l’un et du multiple, dialectique qui ne neutralise pas nécessairement les deux termes opposés. » (dans un chapitre intitulé « Une dialectique de l’unité » de son livre « l’atome au pied du mur »)
« Cette description des particules, entremêlant les propriétés des ondes et celles des corpuscules, est révolutionnaire. (...) De ce constat est venue l’intuition que les deux faces de la dualité onde-corpuscule sont « complémentaires ». (...) L’idée de complémentarité fait une place d’honneur à l’antithèse. (...) Car dans la bouche de Niels Bohr, le mot complémentaire n’est pas à prendre dans son sens usuel. La complémentarité ne signifie nullement pour lui quelque chose comme « collaboration » ou « association ». (...) Elle inclut toujours au contraire l’exclusion mutuelle et la disjonction des éléments qu’elle met en vis-à-vis. (...) Pour lui, la complémentarité est proche du concept de contradiction, sa conception étant qu’il faut utiliser dans l’analyse des éléments qui se contredisent mutuellement. (...) Contradiction, voilà le mot fétiche de Bohr. » (dans « la complémentarité quantique », article de l’ouvrage collectif « Dictionnaire de l’ignorance ».

Je le répète, il ne s’agit pas de prétendre que les scientifiques cités par moi soient des marxistes ni qu’ils adoptent une thèse proche de celle de Marx ou de celle défendue ici. Au contraire, ce qui est remarquable c’est que des scientifiques non marxistes aient jugé nécessaire à leur réflexion de faire appel à un parallèle avec la philosophie marxiste. Et surtout, ce qui nous intéresse, c’est de comprendre pourquoi, quelle démarche leur semble semblable, quel point de vue leur paraît indispensable au scientifique confronté au fonctionnement étonnant de la matière.

La position de Jean-Marc Lévy-Leblond est un cas particulier. Il affiche dans ses derniers textes une opinion opposée au marxisme. Il se dit même adversaire de l’idée d’un univers physique obéissant à une vaste dialectique [5]. Cela ne rend que plus remarquables les exemples physiques de dialectique de la nature, que contient son livre pourfendant la métaphysique du bien et du mal, du vrai et du faux. Vers la fin de l’ouvrage « Aux contraires », Jean-Marc Lévy-Leblond semble reculer d’effroi devant sa propre audace à rappeler une idéologie qui sent le souffre : le matérialisme dialectique ! Et même ses arguments contre une dialectique de la nature donnent des contre-arguments frappants en physique : « Aussi les exemples d’une dialectique dans la nature que l’on peut trouver dans la littérature sont-ils d’une naïveté assez consternante : certains ont pu présenter l’électron et le positon comme un exemple archétype du couple contradictoire, au motif que leurs charges électriques sont opposées : mais il est clair que cette banale opposition numérique ne relève en rien d’une antinomie conceptuelle. » Cet exemple (l’électron et sa particule opposée, le positon) mérite d’être étudié et l’affirmation de Jean-Marc Lévy-Leblond risque alors de se révéler très faible et parfaitement en désaccord avec tout ce que l’auteur a exposé précédemment. En effet, le couple électron/positon est bel et bien contradictoire au sens dialectique. Jean-Marc Lévy-Leblond semble oublier que les deux, particule et antiparticule, se détruisent mutuellement et apparaissent ensemble. Contraires, particule et antiparticule le sont tellement que les joindre de force (choc) provoque une explosion d’énergie de rayonnement qui annihile momentanément les deux particules. C’est ce que l’on appelle la dématérialisation/dématérialisation. Les deux particules se transforment donc en photons. En temps normal, quand les deux particules ne sont pas envoyées ainsi l’une contre l’autre avec une grande énergie, elles ont tendance à constituer un ensemble momentanément structuré qui est un aimant. Pour cela, électron et positon échangent en permanence des photons. Mais que sont justement les photons sinon un type d’aimant constitué de couples électron/positon qui se décompose et se recompose périodiquement dans le vide. En somme électron et positon (d’une manière générale particule et antiparticule) interagissent, dialogues, s’opposent puis s’unissent dans un ensemble qui masque la symétrie entre eux (unité entre charge positive et charge négative qui cache les charges donnant une charge globale nulle). L’électron et le proton sont un autre exemple de charges opposées qui construisent un ensemble qui n’est pas une simple annulation. C’est l’atome. Le neutron, lui-même, est une particule qui combine un électron et un proton. La neutralité électrique est toujours, dans la nature, une combinaison de deux particules opposées. N’en déplaise à Lévy-Leblond, il s’agit bel et bien d’une unité des contraires de type dialectique.

C’est dans cette symétrie cachée que réside l’explication de la stabilité de la matière. Elle est globalement neutre ce qui explique que l’on n’ait découvert l’électricité que tardivement. Elle est fondée sur des lois symétriques entre charges négatives et positives (l’attraction, la répulsion égales et opposées et, comme on vient de le voir, la composition entre les opposés). Cet exemple n’est pas une exception. La symétrie cachée est devenue l’image générale de la physique du microscopique qu’est la physique quantique. Les charges électriques opposées de l’électron et du positon ont leur équivalent dans d’autres caractéristiques égales et opposées comme le spin, la couleur, etc… Et à chaque fois, on constate que des antiparticules de charges opposées s’assemblent pour donner une charge neutre, voilant ainsi la symétrie. Cette « symétrie cachée » est un nouveau nom de « l’unité des contraires » de la dialectique, de la même manière que nous verrons les transitions de phase être une nouvelle forme du « passage de la quantité à la qualité ». La matière est une synthèse des contraires comme l’imaginait la philosophie de Hegel, mais elle est matérialiste comme l’avait affirmé Marx.

Même si des auteurs comme Jean-Marc Lévy-Leblond ou Jacques Monod se défendent comme de beaux diables d’être dialecticiens, lorsqu’ils décrivent le fonctionnement de la nature, ils ne cessent de faire appel à une dialectique réelle. Le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond parle ainsi de « La dialectique entre circularité et linéarité du temps est en vérité irréductible. ». Ou encore « On pressent qu’il va falloir (...) penser le rapport continu/discret sur un mode plus dialectique que dichotomique. » Ou bien « L’univers entier comme sa moindre particule, soumis à la question : ‘’l’un ou l’autre’’ répondent le plus souvent : ‘’ni l’un ni l’autre ! ’’ - s’ils veulent bien répondre. » Il parle encore à propos des particules dites virtuelles de « la dialectique du réel et du fictif dans la conceptualisation physique ». Monod, tout en se disant opposé au marxisme dans son fameux ouvrage sur la biologie « Le hasard et la nécessité », a eu le grand mérite d’y donner de multiples exemples du fonctionnement du vivant par des rétroactions et de contradictions dialectiques : des boucles d’interaction entre éléments opposés qui ne s’annulent pas mais se combinent. Jacques Monod affirme, dans « Le hasard et la nécessité », que les découvertes de la génétique vont à l’encontre de la dialectique : « Les produits manufacturés par la cellule contrôlent eux-mêmes leur fabrication (...) : s’il le faut, l’agent opérateur qui déclenche la synthèse protéique est bloqué par un agent répresseur. L’opérateur est un gène spécifique, le répresseur est une protéine spécifique synthétisée par un gène régulateur. Celui-ci a une « rétroaction négative », celui-là une rétroaction positive » (...) La rétroaction positive a pour effet d’accélérer constamment le mouvement ; la rétroaction négative constitue le phénomène inverse. » Et, curieusement, après avoir établi un exemple de rétroaction des contraires, il conclue : «  Ce système qui établit entre ADN et protéine comme aussi entre organisme et milieu des relations à sens unique, défie toute description dialectique. » Loin d’isoler les différents éléments en des catégories opposées, absolues, indépendantes, le vivant obéit à un combat permanent des couples dialectiques noyau/cytoplasme, ADN/protéine, cellule/milieu intercellulaire, organisme/milieu, individu/ environnement, neurotransmetteurs activateurs et inhibiteurs, etc … Pour Monod, le code génétique est une règle figée qui impose un fonctionnement strictement réplicatif, ce qui est loin d’être confirmé par les travaux actuels. C’est pour cela qu’il croit que la génétique a démoli les thèses dialectiques. Le texte « Sur ’’Le hasard et la nécessité’’, Comment Monsieur Monod terrasse la dialectique » lui répond : « Tout son exploit « scientifique » se réduit à remplacer la parole biblique : « Au commencement était le Verbe », par la parole para-biblique : « Au commencement était le programme génétique ». Cependant, l’importance qu’il attache à se démarquer de la dialectique provient du fait que sa description des contradictions des rétroactions positives et négatives ou encore celles de la relation non-covalente enzyme-substrat ou gène-protéine, construisant des structures biologiques est parfaitement dialectique ! Jacques Monod a prétendu démolir le marxisme et la dialectique en se fondant sur ses travaux de biologie moléculaire (dans « Le Hasard et la Nécessité  »). Tout en reconnaissant n’avoir jamais lu d’ouvrage de Karl Marx mais seulement des commentaires (surtout ceux des staliniens) [6], il va jusqu’à ranger la dialectique de Marx dans « la tradition animiste qui remonte aux aborigènes australiens ». Son jugement sur la dialectique est d’autant plus sujet à caution que Jacques Monod déclarait en 1956 : « Je n’ai jamais lu Hegel mais tout ce que je sais de sa philosophie me fait penser qu’il est à l’origine des erreurs, des paranoïa, des dépravations intellectuelles les plus funestes de ce temps. Père du fascisme, nationalisme, stalinisme. » Dans « Le hasard et la nécessité », il reconnaissait connaître surtout le marxisme sous sa forme stalinienne et ne combattre ainsi qu’une version fausse, il rajoutait : « On peut certes contester cette reconstitution, nier qu’elle corresponde à la pensée authentique de Marx et Engels. Mais cela est somme toute secondaire. L’influence d’une idéologie tient à la signification qui en demeure dans l’esprit de ses adeptes et qu’en donnent les épigones. » Monod expose dans « Le hasard et la nécessité » son incompréhension du « retournement » permettant de transformer la dialectique idéaliste de Hegel en la dialectique matérialiste de Marx. Rien de si étonnant puisqu’il avoue n’avoir « jamais lu » Hegel. S’il connaissait son œuvre, il saurait que ce philosophe, même s’il plaçait les idées au dessus de la réalité, concevait l’étude du monde comme un tout qu’il fallait étudier scientifiquement et se fondait particulièrement sur les résultats réels de la science de son époque. En particulier, il y voyait le fondement de changements radicaux, les révolutions de son époque, nécessitant une philosophie révolutionnaire. Monod est loin d’être le seul à ignorer la philosophie dialectique et son génial fondateur, Hegel. La plupart des « marxistes » n’ont qu’une connaissance très limitée de ce grand auteur, se résumant souvent à la lecture de commentaires marxistes. Même ceux qui ne font pas profession d’y être hostiles l’ignorent tout simplement. Ainsi voici l’explication d’Henri Atlan interrogé par Lucien Sève dans « Sciences et dialectique de la nature » :
- L.Sève : « Reviennent souvent sous votre plume des formulations comme unité des contraires, négation de la négation, saut qualitatif ou même logique de la contradiction que je relève par exemple dans « Entre le cristal et la fumée ». (...) Tout en maniant des catégories manifestement dialectiques vous ne vous référez pas, fut-ce pour la contester, la culture philosophique qui les a élaborées
- H.Atlan : (...) Ce n’est pas du tout étonnant car cette culture je ne la connais pas. Par conséquent, si je fais de la dialectique dans mon travail scientifique, c’est comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : absolument sans le savoir. »

En sciences, on emploie peu le mot de dialectique, mais l’idée est bel et bien là. Quand on entend parler de dynamique intégrant les contraires au sein de rétroactions formant des cycles qui produisent de nouvelles unités, quand les théories de l’auto-organisation développent la notion d’émergence de structure, quand la théorie du chaos déterministe développe celle d’imbrication d’ordre et de désordre, quand la physique quantique parle de « complémentarité » des contraires, de l’onde et du corpuscule, du continu et du discontinu, au travers des noms multiples comme « intrication », « dépassement des dichotomies », « saut quantique », quand la théorie de l’évolution parle d’« évolution par sauts », de « sauts au sein des gènes », d’interaction d’échelle d’un fonctionnement hiérarchique, etc, etc …. Dans tous ces cas, l’ordre n’est pas fondé sur des bases figées, ni périodiques. Il intègre les contraires en une nouvelle unité, mène à des changements qualitatifs. Le système n’est pas la somme de ses éléments, ni la somme de ses parties. C’est la philosophie dialectique qui est concernée, même si les auteurs scientifiques l’ignorent. Il faut dire que la dialectique de Hegel ne risque pas d’être la tasse de thé des auteurs actuels, vu le peu de traductions de ses textes qui circulent. Autant, il est courant que des auteurs aient lu dans le texte du Kant ou du Bergson, autant il est rare qu’ils aient dans leur culture un peu de Hegel dans le texte. La dialectique leur semble exclusivement dans Marx, ce qui n’est pas exact. Les véritables marxistes, comme Marx, Engels, Lénine, ou Trotsky ont toujours préconisé de lire Hegel et pas seulement ses commentateurs, pour connaître la dialectique.

Pourquoi vouloir reconstituer l’unité dialectique du matériel génétique, l’unité contradictoire des gènes de vie et de mort, ou encore l’unité des gènes, de leurs activateurs et de leurs inhibiteurs, de l’onde et de la particule ? Parce que c’est seulement ainsi que l’on peut décrire la dynamique du monde réel. Sans la contradiction, puis l’unité des contraires, il n’y aurait ni dynamique de la matière ni dynamique du vivant. Si l’électron reste lui-même il ne peut ni absorber ni émettre un photon. Si le gène reste isolé dans l’ADN avec seulement un mécanisme de recopiage il ne peut ordonner de produire des protéines. Il doit être activé. Il doit inhiber l’inhibiteur qui empêche cette production en temps normal. Et quand il a commencé à produire une protéine il ne peut pas s’arrêter de lui-même. D’où l’idée que la dynamique n’est pas une propriété des « objets « mis des interactions, ou plus exactement des rétroactions. C’est une notion fondamentale car elle intègre les contraires. Pourquoi intégrer l’inné et l’acquis dans une même unité au lieu de les maintenir comme deux entités diamétralement opposées comme on l’a longtemps fait ? Parce que serait maintenir la nature du vivant dans son incompréhensibilité. Le cerveau (ou encore le système immunologique qui nous protège des agressions bactériennes) ne pourrait pas être construit dans toute sa complexité structurelle par un mécanisme entièrement préétabli, inné. Il ne pourrait pas non plus être simplement l’objet d’une acquisition en tâtonnant, au hasard. Les deux sont indispensables car le processus est une succession de réactions biochimiques au hasard et de contraintes par des lois simples. La fabrication du cerveau alterne ainsi des développements des neurones, de leurs arborescences et de leurs connexions totalement au hasard et des phases d’activation qui déterminent quels neurones ou quels branchements sont inutiles car ils ne sont pas connectés sur le corps. Quand il n’y a aucune connexion, l’influx ne passe pas. Or l’influx permet au neurone et à ses branches de se nourrir. Les activations provoquent donc l’atrophie de branches, la mort de la plupart des neurones qui ont été produits au hasard. C’est la mort cellulaire (l’apoptose) qui structure le cerveau. Non seulement en supprimant les connexions inutiles (l’essentiel des connexions est détruit) mais aussi en favorisant les connexions fréquemment utilisées.

Le principal problème de la « structure fine » de la matière, à l’échelle microphysique, n’est-il pas le caractère contradictoire et pourtant imbriqué de l’onde et de la particule, du continu et du discontinu ? Les deux images et les deux phénomènes contraires sont bel et bien inséparables, se fondant en une seule image, le quantum.
Le principal problème de la génétique n’est-il pas qu’un système fondé sur la reproduction à l’identique finisse par donner une autre espèce ? Comment la reproduction peut-elle donner la variété ? Et les réactions moléculaires en tous sens produisent les lois de la biologie. Comment le hasard peut-il produire la nécessité ?
Le principal problème de la physique quantique n’est-il pas qu’un même objet soit à la fois ponctuel (ou corpusculaire) et dispersé dans tout l’espace (ondulatoire), à la fois continu et discontinu ? Et, du coup, la réalité semble indescriptible.
Le principal problème du vivant n’est-il pas que la structure complexe se réalise par tâtonnement – au hasard même – puis par élimination de multiples essais infructueux (élimination permanente de la presque totalité des produits biochimiques et des espèces). Du coup où est l’inné et où est l’acquis puisque l’inné est lui-même produit par acquisition et expérience. Une véritable dialectique de l’inné et de l’acquis.
Le principal problème de la compréhension de la structure complexe, s’il en est, du cerveau est dû au fait qu’il est le produit d’une interaction, permanente depuis la naissance, entre corps et cerveau, interaction dans laquelle de multiples connexions neuronales fabriquées au hasard sont expérimentées avant que les connexions inutiles soient supprimées. Donc finalement le cerveau n’est capable de piloter le corps que parce que sa fabrication a été pilotée … par le corps ! Et l’extraordinaire structure a été constituée d’abord par une fabrication … au hasard.

Au lieu d’opposer les symétriques comme des éléments séparés et contraires logiquement, il s’agit de les placer convenablement au sein d’une même dynamique. Au lieu d’opposer les gènes porteurs de l’invariabilité et la génétique productrice de variations, il convient d’analyser le mécanisme qui, à la fois protège une espèce et permet des changements d’espèces. La dynamique du vivant montre de multiples alternances, d’interactions au hasard et de contraintes, permettant à la fois des variations et la sélection d’une seule espèce au sein des multiples possibles.

Matière et énergie du vide sont loin de s’opposer : on constate que l’énergie peut se matérialiser et la matière peut … se dématérialiser. On réalise cela tous les jours dans les accélérateurs de particules. L’opposition diamétrale entre matière et vide est devenue caduque ! Par contre, leur dialectique est entièrement à repenser.

On a longtemps défini le vide comme l’absence de matière et de rayonnement. Mais c’est une définition ancrée sur notre « point de vue », c’est-à-dire depuis notre univers macroscopique (fait de lumière et de matière). Il faudrait inverser l’image miroir en définissant la matière comme la zone d’où le vide est momentanément absent (les particules et antiparticules sont momentanément repoussées par une zone d’énergie minimale) et la lumière la zone où le vide est momentanément structuré (les particules et anti-particules sont attachées et s’alignent).

Pourquoi vouloir reconstituer l’unité de la matière et du vide ? Tout simplement parce que nous constatons finalement qu’à chaque fois que nous croyons mesurer une propriété d’un objet matériel nous mesurons en réalité une propriété du vide autour de la zone où devrait se trouver cet « objet » : masse, charge, champ, spin, etc … La première idée sur la matière a consisté à y voir des petites boules s’agitant dans le vide et donnant les mouvements en se heurtant. Cette image a été très utile puisqu’elle a donné toute la conception thermodynamique, des gaz, des liquides et des solides avec l’interaction entre les notions de température, de pression et de volume. Cependant cette image qui sépare matière et vide a rapidement montré ses limites et ses contradictions. Et d’abord, en allant plus profondément dans la matière on a trouvé essentiellement … du vide ! Ensuite, on s’est aperçu que ces fameuses petites boules ne pouvaient pas se toucher car un contact matière-matière produirait une énergie infinie de gravitation. Quand on croit toucher un objet, ce n’est qu’une impression fausse : ce sont seulement des charges électriques négatives de notre doigt qui sont repoussées par les charges négatives de l’objet. Car dans la matière, les charges négatives sont à l’extérieur et les charges positives au centre. Donc les objets doivent interagir à distance. Du coup, on remplace la dualité matière/vide par une autre dualité matière/onde, l’onde étant chargée de porter à distance l’interaction entre objets. Mais la aussi la dualité se heurte à un hic. On ne trouve pas ce qui permet de porter l’onde. Et quand finalement la physique quantique découvre quelque chose qui porte l’onde, il se trouve que c’est une autre particule, une boule. Donc l’onde est dans le corpuscule et le corpuscule dans l’onde. On est passé à la physique quantique et à la « complémentarité » de l’onde et du corpuscule, au mélange du continu et du discontinu, du local et du global. Les fameuses dichotomies sont dépassées dans une unité qui englobe des opposés au sein d’un même ensemble évoluant dialectiquement. Aucune image stable, ni atomique ni ondulatoire, ne convient. Le processus est contradictoire car chaque élément se change en son inverse au sein d’un ballet permanent.

La physique quantique montre donc qu’il y a du continu apparent dans le discontinu et inversement (dualité de l’onde et du corpuscule), que l’opposition fondamentale entre particule et antiparticule (de charge opposée) est dépassée par l’unité des deux (un aimant) qui n’efface cependant pas la symétrie, qu’au sein de la particule neutre électriquement il y a deux pôles opposés momentanément masqués. Le couple particule/antiparticule constituant un micro-aimant, qui est à la base du fonctionnement du vide, de la matière comme du rayonnement, reste constitué de deux charges opposées momentanément unies dans un ensemble qui efface la charge électrique. Loin d’être de simples oppositions, dichotomiques, les symétriques agissent par des boucles de rétroaction. La quantique montre également, par les matérialisations et dématérialisations de l’énergie du rayonnement dans le vide, qu’il s’agit de cycles d’une dynamique et non d’états figés et opposés. Aucune particule n’est jamais dans un seul état figé. Elle a de multiples états possibles et passe sans cesse de l’un à l’autre. Le changement et le mouvement sont permanents. Aucun objet immuable ni immobile ne peut exister même dans un état fondamental. D’un état à un autre, l’objet passe par un saut dit quantique. Et ce n’est pas seulement à l’échelon quantique – c’est-à-dire microscopique – que cela se produit. C’est tous les niveaux de la matière qui sont à la fois différents mais en partie interpénétrés, qui sont interactifs et qui sont les éléments d’une même dynamique où la progression continu mène à des sauts (discontinus).

Qu’est-ce donc que cette « rupture de symétrie » ? Pourquoi est-elle indispensable à la compréhension du monde ? En quoi diffère-t-elle des explications passées, c’est-à-dire de l’image présentant les symétriques comme diamétralement et logiquement opposés de façon figée et définitive ? La symétrie signifie que le monde est le même dans un sens et dans le sens inverse que ce soit par rapport à deux directions opposées, que ce soit par réflexion dans un miroir ou encore par rotation dans un sens et dans le sens opposé. La rupture de symétrie signifie qu’une modification spontanée de la nature rompt cette symétrie. C’est une image qui est employée de manière générale en sciences car elle permet d’interpréter les phénomènes dans leur dynamique au lieu de les concevoir de façon figée et de concevoir mouvement et changement comme des opérations venues de l’extérieur. Elle diffère des interprétations passées car elle décrit une dynamique et non des objets immobiles, immuables, isolés que l’on fait bouger et changer ensuite. Elle décrit des interactions et non des objets séparés. Elle décrit un mouvement et un changement. Elle décrit le passage d’un changement qualitatif à un changement qualitatif, un changement révolutionnaire en termes de structures, d’ordre comme l’expose Dominique Lambert : « La notion d’organisation est liée à celle d’ordre. L’ordre peut être traduit mathématiquement par la notion de symétrie. L’étymologie de ce terme évoque d’ailleurs la propriété caractéristique de deux grandeurs qui ont entre elles une mesure commune. (...) D’une manière générale, nous dirons qu’un ensemble est organisé ou est doué d’un ordre s’il peut être muni d’une symétrie, c’est-à-dire si l’on peut définir sur lui des opérations douées d’invariants caractéristiques. (...)Le concept d’auto-organisation indique la capacité d’un système de produire de lui-même, de manière purement autonome, un ordre particulier. L’idée sous-jacente à ce concept est une sorte de réaction contre un finalisme ou contre un vitalisme qui supposerait que l’ordre vital est imposé par une cause extrinsèque. (...) L’étude des systèmes dynamiques mais aussi de la thermodynamique non linéaire ou de la théorie de l’information ont conduit progressivement à reconnaître que des formes très évoluées d’organisation pouvaient être expliquées par la seule considération d’interactions physico-chimiques. On est venu alors à parler d’auto-organisation. (...) L’émergence peut être modélisée à partir de la théorie des transitions de phase. En tant que brisure de symétrie généralisée , l’émergence n’est qu’un processus dynamique parmi d’autres. (...) Elle est similaire à une transition de phase qui apparaît lors de la transformation d’eau liquide en vapeur d’eau par exemple. L’utilisation du terme d’émergence pourrait faire croire que l’on a affaire à une apparition d’un état tout à fait déconnecté du substrat sur lequel il se manifeste. Ce serait là une erreur. » (ouvrage collectif intitulé « Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie »

« Les lois de symétrie ne peuvent régner que sur des systèmes physiques dans lesquels les lois de conservation sont déjà instaurées. Elles ne règnent que sur un monde immobile, sans passé et sans avenir, où l’évolution n’a pas droit de cité et où le temps ne s’écoule pas. (...) Les théories relativistes et quantiques ne peuvent décrire qu’une certaine stationnarité, mais non la manière dont elle s’installe. C’est pourquoi la symétrie y joue un grand rôle ; elles ne décrivent qu’un monde figé dans une sorte d’éternité, où tout est déjà arrivé » explique Georges Lochak, dans « la géométrisation de la physique ».

« Les découvertes de physique des particules au cours des dernières décennies nous ont conduit à accorder une grande importance au concept de symétrie brisée. L’évolution de l’univers depuis sa naissance est envisagée comme une succession de brisures de symétrie. » rapporte F.J. Dyson dans « Infini dans toutes les directions ».
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« Une brisure de symétrie se présente comme un cas particulier de transition de phase (dont les exemples sont par ailleurs fréquents en physique) faisant passer d’un état pré-transition à un état post-transition. (...) La brisure de symétrie peut alors être considérée comme un processus dynamique ayant eu une occurrence réelle dans le déroulement de l’histoire cosmologique. » rapporte Marc Lacheze-Rey, dans « Le vide »

« Dans la multiplication cellulaire à partir de l’œuf originel, il y a une brisure de symétrie qui engendre la diversité. » explique Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant ».

Les sciences ont d’abord fondé leurs lois sur des conservations (masse, charge, énergie, moment cinétique, électrique ou magnétique par exemple). Gravitation comme quantique sont fondées sur des lois de conservation. Elles sont liées à des symétries. Par exemple, la conservation de la charge électrique est liée à la symétrie entre charge positive et négative. Ces lois supposent que l’état symétrique soit celui vers lequel tend tout système car il est le plus stable. Cette condition est loin d’être évidente : la position d’une boule sur une pointe est symétrique mais instable. Et d’autre part, ces lois de conservation ne permettent de décrire aucun saut qualitatif et aucune interaction entre des singularités et aucun changement d’échelle du phénomène. Dans tous ces cas il n’y a pas conservation mais, au contraire, violation de la loi de conservation. De tels changements sont appelés des ruptures de symétrie parce que l’état symétrique précédent est rompu. Ce qui étonne dans ce phénomène, c’est que la rupture de symétrie est spontanée. Elle n’est pas le produit d’une action extérieure.

On appelle symétrique un système qui est le même dans une direction et dans la direction opposée, qui est identique à son image reflétée dans un miroir, ou encore en effectuant une rotation dans un sens et dans le sens inverse. On rompt une symétrie à chaque fois que les phénomènes permettent de distinguer une direction de la direction opposée. Cela entraîne l’apparition d’un nouveau paramètre. Cette rupture de symétrie signifie la formation d’un nouveau système, obéissant à des nouvelles lois.

Une des ruptures de symétries fondamentales est celle entre le passé et le futur, celle qui rend l’évolution irréversible et qui fixe un sens d’écoulement du temps. Là encore, on ne trouve pas cette rupture de symétrie dans les lois de conservation.

La symétrie n’opère qu’au sein d’un système sans changements radicaux et elle n’est pas capable de décrire un système sujet à de tels sauts. Du coup, elle décrit l’état de conservation du système mais pas sa mise en place ni sa disparition. Dans un système qui ne connaîtrait que la conservation, il serait impossible qu’apparaisse des particules, que la lumière se libère et que l’univers lui soit transparent. C’est la rupture de symétrie qui permet des changements qualitatifs.

Par exemple, certaines interactions violent la symétrie entre passé et futur qui existe dans les lois physiques, tant gravitationnelle que quantique. Les créations/annihi-lations de matière dans le vide violent la conservation de la quantité de matière. Les fluctuations d’énergie du vide violent la conservation de l’énergie. Notre univers, constitué de matière, rompt la symétrie entre matière et antimatière. La séparation entre matière et lumière rompt la symétrie des cordes. La vie rompt la symétrie de rotation entre les molécules. Celles de la biologie tournent toutes dans le même sens, ce qui a amené Pasteur à déclarer : « La dissymétrie, c’est la vie. » [7]

C’est ce paradigme de la rupture de symétrie qui va nous permettre de comprendre l’apparition de phénomènes nouveaux : la matière, la vie, l’homme ou encore le passage d’un niveau d’organisation à un autre. En ce sens, c’est la rupture spontanée de symétrie que nous allons considérer ici comme le fondateur de toute nouveauté dans un système qui, apparemment, n’en contenait pas la possibilité. Ainsi l’apparition de la vie est une rupture de symétrie dans le sens de rotation des molécules. La libération de la lumière est une rupture de symétrie des cordes. L’apparition de la glace au sein de l’eau est également une rupture de symétrie. Les exemples dans lesquels l’unité de l’univers comme symétrie entre des interactions contradictoires sont légion. L’unité ne supprime pas la contradiction mais constitue un ensemble dans laquelle elle est voilée. Ainsi est voilée la contradiction entre lumière et matière au sein d’une étoile, entre électricité négative et positive au sein d’un atome.

L’astrophysicien John Barrow expose ainsi que « Quand nous observons des particules élémentaires à des énergies et à des températures de plus en plus élevées, nous trouvons qu’elles deviennent de plus en plus symétriques et, en un sens, plus simples. A une certaine température très élevée, (...) l’Univers aurait pu être maximalement symétrique. Mais, en raison de son expansion et de la chute de la température concomitante, différentes options s’ouvrent au comportement de la matière et les symétries se brisent à tour de rôle, ici d’une manière, là d’une autre. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde froid, de basse énergie, où une biochimie peut se développer. (...) Nous sommes donc mal placés pour reconstruire les symétries de la Nature. »

Et, d’abord, nous avons le handicap d’être dans un univers de matière. L’apparition de la matière au sein du vide est la rupture de symétrie entre matière et anti-matière. Naturellement, le monde contient en antiparticule l’équivalent des particules, avec seulement une charge électrique opposée. Le vide contient autant de matière que d’anti-matière, et l’énigme réside justement dans la manière dont il a pu être à l’origine d’un univers matériel. Nous ne connaissons pas de moyen de faire apparaître de particule sans faire naître, en même temps, son antiparticule. Les accélérateurs de particules produisent autant de particules que d’antiparticules. L’origine des photons est la destruction d’une particule par une antiparticule symétrique. L’existence d’un nombre considérable de photons par rapport aux particules nécessite que de grande quantité de particules se soient rencontrées avec leur antiparticule et se soient mutuellement éliminées. Les molécules de la vie sont toutes tournées dans un seul sens et pourtant ces molécules existent à l’état naturel autant dans un sens que dans l’autre. Un sens particulier est donc apparu au sein d’un ensemble qui n’en privilégiait aucun.

Pour illustrer cette notion de rupture de symétrie, partons d’un exemple simple et bien connu. Sur terre, la chute d’un corps permet de reconnaître le haut du bas mais pas le sens de rotation. Il y a une différence entre l’action de monter ou de descendre un poids mais il n’y a pas de différence entre le fait de le tourner dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse. Et, pour un seul objet, il n’y a pas de rotation spontanée. Quand on translate un objet sans le faire tourner, il ne tourne pas de lui-même. On pourrait donc croire que dans les objets matériels, il ne peut y avoir apparition d’une rotation dans un système qui n’en possédait pas. Par contre, dans un système dynamique d’un grand nombre d’objets, cette rupture de symétrie est classique. Donnons en un exemple tiré de la vie courante. Il suffit en effet de faire tomber de l’eau dans un entonnoir pour constater que la chute va produire une rotation : c’est le phénomène bien connu des tourbillons dans les baignoires. Le phénomène est simple et général : quand un liquide ou un gaz se contracte, il tourne. C’est le cas de l’eau dans le tuyau et aux abords du trou. C’est aussi l’origine de la rotation du système solaire formé à partir de la chute des matériaux d’un immense nuage de gaz et de poussières. On retrouve en effet cette propriété d’un gaz en contraction dans une galaxie en formation. Elle se contracte par gravitation et se met à tourner. Mais dans quel sens va-t-elle tourner ? Rien ne permet de le dire. Cette rotation est une rupture de symétrie. Il y avait symétrie entre les deux sens possibles de rotation autour de l’axe du tuyau de la baignoire et elle n’existe plus. La symétrie est rompue. La symétrie entre les deux sens possibles de rotation est une instabilité. Une boule placée sur une pointe est en équilibre instable et peut rouler indifféremment de l’un ou de l’autre côté. La rupture de symétrie est donc un mouvement d’un univers instable vers un univers un peu plus stable. Il est plus stable parce que l’un des côtés de la boule a été choisi. Si l’image de la boule sur une pointe peut sembler banale, l’idée est fondamentale et porteuse de nombreux renseignements. Elle explique que la nature peut produire spontanément des structures globalement stables, augmenter l’ordre et la complexité, alors qu’une loi de la thermodynamique (appelée « augmentation spontanée de l’entropie ») semblait dire exactement le contraire. Le passage d’un ordre à un autre est appelé une « transition de phase ». Pendant de longues années, on n’a connu que des transitions de phase très élémentaires comme le passage de l’eau d’un état solide (glace ou neige) à l’état liquide puis gazeux.

L’histoire du cosmos présente de multiples transitions de phase dans lesquelles la rupture de symétrie fait passer du continu au discontinu, ou de l’ordre au désordre, et inversement. L’évolution continue de la température ou de la pression ou encore de la concentration de tel produit provoque, au passage d’un seuil, un changement qualitatif. L’expansion du vide entraîne un refroidissement (baisse de l’énergie par unité de volume) et des transformations qualitatives à certains seuils de température et de pression de l’énergie : formation des quarks, des protons et des électrons, nucléosynthèse, premiers atomes (hydrogène et hélium), découplage de la matière et du rayonnement, formation des galaxies et des étoiles, formation des atomes lourds.

L’histoire de l’univers est celui d’une baisse continue de température qui produit la formation des diverses structures de la matière et du rayonnement, lors de sauts brutaux, à des seuils fixes : libération du rayonnement, formation des particules, formation des atomes, des molécules, des solides, des étoiles, des supernovae, constitution des atomes lourds. Il y a des effets de seuil. Par exemple, à douze millions de degrés, une masse de matière en contraction enclenche la formation d’une étoile (un soleil), les explosions nucléaires commençant au centre. Au seuil de cent fois la masse solaire, un soleil explose donnant un amas d’étoiles, etc…

Désordre (chaleur et agitation) et ordre (construction et stabilisation de structure) loin de s’opposer se compensent et s’unissent dans le fonctionnement de l’univers (matière/rayonnement). La formation de l’univers est une rupture de symétrie entre le vide et la matière, entre lumière et matière, entre énergie et temps. Le passage d’un état de la matière à un autre est une véritable révolution puisque le nouvel état n’obéit pas aux mêmes lois, possède de nouvelles structures qui n’étaient même pas en germe dans l’état précédent. C’est ce que l’on appelle « l’ordre émergent ». Il ne fait appel à aucune création irrationnelle et pourtant il correspond à l’apparition d’une nouveauté surprenante et, parfois, inattendue.

Donnons en quelques exemples. Nous savons tous aujourd’hui que la matière n’est pas neutre électriquement mais constituée de grains d’électricité positive ou négative. Et pourtant, c’est seulement avec la découverte de l’électron par Thomson que l’on a pu le découvrir. C’est la rupture de symétrie qui montre qu’il avait une symétrie voilée. Avant, la symétrie n’était pas notable puisqu’elle ressemblait à l’absence d’interaction ou à … rien, aucun mouvement ou absence de propriété. Comme la symétrie entre deux charges opposées signifie une charge neutre, invisible. C’est dû au fait que la symétrie entre électricité positive et négative est cachée par la constitution d’ensembles de charges égales et opposées, ce qui donne une charge apparemment nulle à longue distance. Par contre, si on s’approche suffisamment la symétrie réapparaît. Cette image de la « symétrie cachée « est générale à la matière. Sans cesse, on trouve des charges opposées qui s’opposent électriquement mais s’unissent momentanément pour constituer des ensembles neutres. Que sont ces ensembles ? Ce sont des aimants, c’est-à-dire des dipôles électromagnétiques. Qu’est-ce qui fait que ces dipôles sont des ensembles et pas seulement deux charges totalement indépendantes ? C’est le fait que leur union momentanée minimise l’énergie de l’ensemble ce qui est un gage de durabilité qui est fondamental à la structure de la matière. Un état est d’autant plus durable qu’il minimise l’énergie. Rappelons que la nature de la matière, c’est des quanta c’est-à-dire des objets d’action constante - l’action au sens du produit d’une énergie et d’un temps -. Plus l’énergie est importante plus le temps est court et inversement puisque le quanta est fixe.

Dans « L’expansion de l’Univers », l’astrophysicien Evry Schatzman expose le lien que l’on peut imaginer entre les diverses ruptures de symétrie de la nature : celle qui donna naissance à la matière, celle de l’expansion de l’univers et celle de la vie. « Si l’on remonte dans le passé à une époque où la densité d’énergie du rayonnement dominait tout le système, on s’aperçoit que le nombre de photons par unité de volume est à peu près le même que le nombre de toutes les autres espèces de particules. (...) Or, ce qui caractérise l’époque actuelle, c’est que le rapport entre baryons et photons est tout à fait différent. (...) Comment expliquer une pareille dissymétrie dans ce processus ? Comment expliquer de surcroît que, autre dissymétrie frappante, dans notre galaxie et dans les galaxies voisines, nous n’ayons affaire qu’à de la matière et jamais à de l’anti-matière ? (...) Pour expliquer cette brisure de symétrie, on soupçonne qu’elle correspond à un processus physique tout à fait fondamental. (...) L’interaction entre électron et neutrino est due à cette force très petite qu’on appelle l’interaction faible. Le neutrino tourne sur lui-même, avec cette particularité que son axe de rotation est toujours parallèle à sa vitesse, et le sens de rotation toujours le même. Si on considère son image dans un miroir perpendiculaire à la direction de son mouvement, le sen de la rotation est conservé dans l’image du miroir, alors que la direction dans le miroir est inversée : l’image du neutrino dans le miroir est celle d’un antineutrino dont on dit qu’il tourne à droite, alors que le neutrino tourne à gauche. Il y a brisure de symétrie. Or un tel phénomène affecte les électrons. Les électrons, négatifs, ont une légère tendance à tourner vers la gauche, la direction de l’axe de la toupie-électron étant le plus souvent orientée au sens opposé à la vitesse, alors que l’axe de la toupie positon (l’antiparticule de l’électron) est le plus souvent orienté dans le sens de la vitesse. Il y a donc là aussi brisure de symétrie. Mais où les choses deviennent vraiment passionnantes, c’est lorsqu’on s’aperçoit que l’énergie de liaison des molécules lévogyres est un peu plus grande que l’énergie des molécules dextrogyres. Cette différence est certes extrêmement faible, puisqu’elle est de l’ordre d’un milliardième de milliardième d’électron-volt. Mais elle pourrait, dans des conditions favorables, engendrer la formation de chaînes de molécules lévogyres ! La brisure de symétrie de la radioactivité béta est due aux propriétés des interactions faibles. Et celles-ci expliquent les très faibles différences dans les énergies de liaison des atomes et des molécules. Ne pourrait-on penser que la différence des énergies de liaison entre les molécules lévogyres et dextrogyres due aux interactions faibles serait la cause de la dissymétrie des molécules constitutives des êtres vivants ? »

Des charges électriques jusqu’au vivant, au fonctionnement du cerveau et à la conscience, on retrouve cette symétrie cachée. Ainsi notre cerveau unique cache la symétrie entre les deux hémisphères qui sont opposés mais conversent sans cesse et finissent par élaborer une réponse commune. L’unité des propriétés symétriques, c’est la rupture de symétrie à une certaine échelle et son maintien à une autre échelle. La rupture de symétrie est donc un processus de négation d’une propriété qui ne disparaît pas pour autant et peut être elle-même niée : c’est le processus dialectique de base du réel. Il est à la base d’un saut entre niveaux de la réalité, d’une discontinuité fondamentale du réel. On trouve bien d’autres symétries de ce type dans la nature : celle entre corps et esprit ou encore celle entre matière et vide, celle entre la vie et la mort. Dans tous les cas, on trouve cette opposition, cette interaction avec un dialogue, cette durabilité de la structure au sein d’un phénomène instable. C’est aussi le cas pour le vide, dont la symétrie, ordinairement masquée, n’est révélée (polarisation du vide) qu’en présence d’une masse ou d’un rayonnement. En somme on peut dire que le vide apparaît comme rien sauf si on veut y déplacer des charges.

C’est la rupture de symétrie qui explique la nature de la matière. La rupture de symétrie dans un gaz de particules éphémères positives et négatives qui s’unissent pour devenir neutre, c’est la durabilité d’une particule positive ou la durabilité d’une particule négative. C’est donc la particule de masse qui est une rupture de symétrie du vide. Dans le vide, il y a autant de particules que d’antiparticules et elles apparaissent et disparaissent ensemble (pas de rythme particulier des matérialisations/déma-térialisations contrairement au rayonnement, pas de dissymétrie entre particule et antiparticule, donc pas d’énergie ni de temps). Il n’y a de rupture de symétrie qu’en, présence de masses et de rayonnement : le vide se polarise, c’est-à-dire que se rompt la symétrie entre particules et antiparticules, qui deviennent alors perceptibles. Cette rupture c’est le temps. C’est un exemple de la dynamique qui produit un univers nouveau : le temps est une rupture de symétrie entre l’action et la réaction.

La démarche de la science doit aller à l’envers de la simple observation. L’expérience montre la réaction du vide en présence de masse ou de rayonnement. Il faut concevoir un vide sans les masses et sans le rayonnement et qui les a produit. C’est un monde symétrique qui a produit la rupture de symétrie comme un effet de seuil. Exactement comme l’eau de la baignoire, à partir d’un certain débit, se met à tourner dans un sens. Et ce sens n’était pas inscrit dans la dynamique précédente. Il est imprévisible. D’autre part, remarquons que la rupture de symétrie est spontanée ; c’est la dynamique elle-même qui produit à un moment donné un monde nouveau : un univers en rotation par exemple alors que le nuage de gaz ne tournait pas et que rien ne privilégiait un sens particulier de rotation.

La démarche, difficile et pourtant fondamentale, de la science c’est de reconstruire mentalement l’univers symétrique qui a produit la rupture de symétrie à un moment donné, dans des conditions données. Ainsi, il faut concevoir un vide symétrique qui subit une rupture de symétrie seulement quand il est en présence des masses, qui se polarise en particules et antiparticules éphémères. C’est indispensable car, historiquement, le vide a produit la matière et le rayonnement, éléments qui n’existaient pas précédemment. L’énergie et le temps ne sont pas des éléments déterminés d’avance mais, au contraire, des produits de cette rupture de symétrie qui sépare action et réaction. On connaît la phrase fameuse qui dit que l’action égale la réaction. Il convient d’y rajouter que la réaction est retardée car il faut tenir compte d’un temps de réaction. Sans ce temps de réaction, le monde serait immobile, sans changement, sans échange d’énergie puisque tout se compenserait immédiatement. C’est cette distanciation entre action et réaction qui définit ce que l’on appelle « le temps ». Là où elle n’existe pas, le temps est imperceptible. Cela signifie que temps et énergie n’existent pas dans un vide, hors de la présence de masse et de rayonnement. Ils ne sont produits qu’à leur proximité ou par leur action. Matière et rayonnement propagent donc une rupture de symétrie qui est la rupture entre temps et énergie. Le vide ne connaît ni temps ni énergie mais des grains d’action (quantité équivalente au produit d’un temps et d’une énergie). C’est la durabilité d’états quantiques issus de la dynamique du vide qui produit un temps et une énergie.

Notre compréhension de la matière et du rayonnement doit donc partir de la symétrie du vide et nous montrer la manière dont particules et rayonnement sont issus d’une rupture de symétrie qui se propage dans l’espace et le temps. Sinon, on se condamne à ne pas comprendre le fonctionnement du réel. Et ce n’est qu’un exemple d’un problème général en sciences.

Les molécules ont une « chiralité » puisque toutes les molécules de la vie « tournent » dans le même sens. Toutes les molécules employées par le vivant existent dans une version tournant en sens inverse mais ces molécules symétriques ne peuvent intervenir dans le processus du vivant. Ainsi, le vivant est une rupture de symétrie. Dans la matière les contraires ne se contentent pas de s’opposer : ils se composent. Energie attractive (entre masses) et énergie répulsive (entre charges électriques) se compensent pour donner l’étoile. Gravitation et rayonnement donnent l’équilibre énergétique de l’étoile. Dans l’univers les charges électriques s’attirent ou se repoussent d’où des pôles positifs et des pôles négatifs apparemment diamétralement opposés. Mais pôle négatif et pôle positif se composent plus ou moins durablement pour former une nouvelle unité (un aimant). Comme on l’a déjà dit, la cellule vivante est le processus composé par l’action de gènes de vie et de gènes de morts qui ne se contentent pas de s’opposer mais interagissent, s’inhibent.

La théorie du chaos démontre qu’au sein de la classe la plus courante de systèmes (dissipatifs et non linéaires) le désordre peut être à l’origine d’ordre et inversement. Et même l’un peut subsister au sein de l’autre et réciproquement. Des séquences d’ordre peuvent alterner avec des séquences de désordre. La biologie génétique montre que l’activation de l’ADN est fondée sur l’inhibition de l’inhibition des gènes. L’unité dialectique n’efface pas les contraires mais produit une structure nouvelle avec de nouvelles propriétés dans laquelle les contraires sont momentanément cachés. La cellule vivante contient à la fois gènes de la vie et gènes de la mort, et leur combat permanent est la source des stabilités comme des instabilités novatrices du vivant. Il s’agit d’une image du monde en mouvement où aucune phase n’est définitive ni immuable et qui nécessite donc des images changeantes et non figées. La théorie de l’évolution montre que la spéciation, ou changement radical d’une espèce, montre (aussi bien que les transitions de phase de la matière) que cette dynamique dialectique est porteuse de changements qualitatifs, sources de nouveauté.

Même si tous les Popper [8] du monde se donnaient la main, ils ne parviendraient pas à enfermer les sciences de la nature et de l’histoire dans leur pensée formaliste qui nie le rôle de l’histoire. La logique formelle a eu son heure de gloire. Elle a été d’un apport important pour les sciences à leur stade classificatoire [9]. C’était un progrès immense de la connaissance de reconnaître les divers éléments de la nature et leurs propriétés. La classification de Linné et Buffon, le rangement des objets célestes en étoiles et planètes, la classification des éléments chimiques en types d’atomes par Mendeleïev, l’étude de la matière comme corpuscules et de la lumière comme onde, la décomposition des molécules en atomes, des atomes en noyau et électrons, des noyaux en protons et neutrons, les démarcations entre inerte et vivant, inné et acquis, homme et animal, ou encore la classification des éléments biochimiques du génome ont été de grands progrès. Cependant, selon un processus dialectique, l’étape suivante qui procède à l’inverse est tout aussi indispensable. Elle se doit de casser les rangements figés que l’on avait péniblement établis en les croyant définitifs et immuables.

Darwin a démoli la frontière entre les espèces. La dynamique des corps célestes a montré qu’il n’y avait pas de différence de nature mais de taille entre étoiles et planètes. L’étude du vivant a montré que la frontière entre l’inné et l’acquis est tout aussi mouvante en génétique qu’en évolution, des espèces comme des comportements et connaissances. L’étude de la cellule vivante par Jean-Claude Ameisen a montré que la vie et la mort n’étaient pas deux états séparés et opposés. La physique quantique est probablement l’un des progrès qui a le plus clairement contraint les scientifiques à se départir de leur ancienne philosophie logique. Citons deux grands physiciens Poincaré et Einstein :
« Les règles de la logique ordinaire peuvent-elles être appliquées (...) La logique formelle n’est autre chose que l’étude des propriétés communes à toute classification (...) Quelle est alors la condition pour que les règles de cette logique soient valables ? C’est que la classification adoptée soit immuable. (...) Les antinomies qui ont été signalées proviennent toutes de l’oubli de cette condition si simple : on s’est appuyé sur une classification qui n’était pas immuable et qui ne pouvait pas l’être ; on a bien pris la précaution de la proclamer immuable ; mais cette précaution était insuffisante ; il fallait la rendre effectivement immuable et il y a des cas où cela n’est pas possible. » Henri Poincaré (dans « La logique de l’infini »)
« La mécanique quantique est en contradiction logique avec la causalité. » écrit John Von Neumann mais la question est de savoir su ce n’est pas la logique formelle qui vient d’atteindre ses limites plutôt que les capacités de l’homme pour connaître la nature. « Il ne faut entendre en géométrie axiomatique que des schémas conceptuels vides de tout contenu. (...) Par la seule pensée logique, nous ne pouvons acquérir aucun savoir sur le monde de l’expérience (...) Si l’on les réfère au réel, les énoncés établis grâce à la seule logique sont parfaitement vides. » confirme Albert Einstein (œuvre complètes), auquel on prête à tort la volonté de géométriser la nature avec sa Relativité générale. Déjà Hegel remarquait dans la préface à « la phénoménologie de l’esprit » : « Il est assurément bien vrai que le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Mais la nature d’une vérité de ce genre est différente de celle des vérités philosophiques (des vérités historiques). »

Pourquoi l’ancienne logique formelle [10] est-elle mise en cause en sciences ? Remarquons d’abord que penser une matière en révolution est impossible en logique pure. Le changement brutal ne respecte pas les principes de la logique formelle et notamment le principe d’identité (A = A) ni le principe d’additivité (A+B = B+A) ni encore le fait que le tout serait la somme de ses parties. Tout mouvement, tout changement nécessite une contradiction inhérente au système et produit une nouvelle situation contenant une nouvelle contradiction. Comment raisonner sur de tels exemples à l’aide d’une logique qui admet le principe de non-contradiction.
Donnons-en quelques exemples dans le domaine de la physique des particules. Le principe d’additivité suppose que l’atome constitué d’une somme d’un électron et d’un proton (l’atome d’hydrogène) devrait avoir la somme des propriétés des deux particules. Il n’en est rien. Au contraire, si l’atome se conserve en tant que structure durable, c’est parce que la coexistence des deux particules et leur mise en commun de leurs niveaux d’états minimise l’énergie. L’énergie de l’atome n’est pas la somme des énergies des deux particules. C’est le plus simple des exemples d’une réalité permanente au sein des structures : le tout n’est pas la somme des parties. L’énergie d’un train d’ondes, par exemple, n’est pas la somme des énergies des différentes longueurs d’ondes car il y a interférence comme l’explique « Lumières » de Alain Blanchard et Pierre Léna. L’addition physique de deux particules (comme deux électrons corrélés dans l’état supraconducteur), de deux étoiles, de deux galaxies n’est pas identique à la somme des deux éléments. Au contraire, le fait de s’additionner physiquement de façon durable signifie que l’on minimise l’énergie par rapport à la somme des deux éléments. La réalité physique n’est pas linéaire et n’obéit pas à l’ancienne logique formelle.

L’ancienne logique formelle a particulièrement été mise à mal par la physique quantique. Le passage d’un corpuscule par deux fentes a ébranlé la foi de bien des physiciens dans la science. Ils ont en effet constaté que le nombre de corpuscules qui passent dans deux fentes n’est pas le total du nombre qui passe dans chacune des fentes ! Les particules n’auraient donc pas d’autre réalité que statistique. Les physiciens Banesh Hoffman et Michel Paty montrent ainsi dans « L’étrange histoire des quanta » que l’inégalité de Bell (qui a permis de démontrer la validité de la physique quantique contre ses détracteurs) prouve d’abord que les ensembles ne sont pas dans une loi logique additive. Ils exposent ainsi que si on considère trois ensembles A, B et C, il est certain que le nombre d’éléments qui sont à la fois dans A et B est inférieur au nombre d’éléments qui sont à la fois dans A et dans C additionné au nombre d’éléments qui sont dans A et ne sont pas dans C. C’est cette propriété qui est violée par l’expérience des fentes de Young. Conclusion : les corpuscules qui passent dans des fentes étroites n’obéissent plus à la logique des ensembles, élément de la logique formelle. La logique formelle affirme que, si A et B sont différents, il est impossible que A soit dans B et B soit dans A. La nature fourmille de contre-exemples. La mort est dans la vie et la vie est dans la mort comme le montrent les études de Jean-Claude Ameisen sur l’apoptose des cellules. Le vide est dans la matière et la matière dans le vide. Le tout se décompose dans ses parties et le tout ne peut être au sein d’une partie. Et si ! Le photon est dans la particule puisqu’elle l’émet mais le photon contient la particule puisqu’il se décompose en particule et antiparticule. La logique formelle considère que l’addition des contraires donne la nullité puisqu’elle raisonne en addition arithmétique, alors que la somme crée un nouvel ensemble avec une nouvelle structure. Elle fonctionne sur la base de catégories qu’elle oppose logiquement : si B=A alors B= nonA est faux. Citons ces pôles diamétralement opposés selon elle : électricité positive / négative, inné / acquis, corps / esprit, continu / discontinu, onde / particule, variable / invariable, expérimental / théorique, inerte / vivant, matière / vide, rayonnement / matière, mobile / immobile, réel / virtuel, absolu / relatif, homme / animal, prédictible / imprédictible, déterministe / indéterministe, local / global, ordre / désordre, etc, etc …. Si la logique avait raison, il n’y aurait rien dans le monde, ni matière ni charge ni une quelconque particule car chaque chose a son opposé et peut s’unir à lui. Mais ils ne s’annulent pas mutuellement. La particule et l’antiparticule s’unissent en donnant deux photons. L’univers fourmille d’exemples de formation d’un nouvel ordre fondé sur une contradiction. Ordre et désordre, continu et discontinu, structure et instabilité, etc, s’interpénètrent à l’infini. L’interaction, la combinaison, l’inséparabilité des contraires sont autant de propriétés de la nature que la logique formelle ne peut pas intégrer.

La pensée formelle non-historique ne permet pas de raisonner sur une matière en changement continuel. La pensée qui isole les éléments au lieu de les étudier dans leur environnement global et dans leur évolution temporelle ne peut appréhender le monde. Ainsi Stephen Jay Gould écrit dans « Aux racines du temps » : « L’analyse d’un phénomène isolé peut nous éclairer quelque peu mais qu’est-ce à dire en comparaison des lumières que dispense le contexte historique. » Le défaut de la méthode consistant à décomposer un ensemble en ses éléments (réductionnisme) provient de l’idée qu’il suffit ensuite de totaliser ces éléments séparés, isolés artificiellement. Aucun élément ne fonctionne ni n’existe isolément. Aucune des propriétés caractéristiques d’un élément n’existe sans relations avec le reste du monde. Il lui faut des liens avec les autres éléments et avec le milieu. L’erreur d’interprétation que l’on commet à chaque fois que l’on découvre une constante dans la nature, c’est de croire qu’elle est préexistante au processus auquel elle participe et qui n’est pas construite par celui-ci. Une cellule vivante doit dialoguer avec ses voisines pour rester vivante sans quoi son dispositif de suicide cellulaire (apoptose) l’amène à se supprimer elle-même. Un gène seul est inactif et s’il est activé, il ne peut être désactivé tout seul. C’est l’interaction avec les autres gènes qui provoque activation et inhibition et produit le matériel vivant. Une molécule seule ne connaît ni température ni pression. Il lui faut les chocs avec les autres molécules pour définir sa température. Une particule isolée ne connaît ni le temps ni l’espace. Il lui faut échanger avec le vide et avec les autres particules pour définir le temps et l’espace pour elle. On constate en effet qu’à l’échelle microscopique du niveau des particules, il n’y a ni avant ni après, ni écoulement du temps ni mesure d’espace. Ce sont les échanges avec le milieu ou ave les particules qui permettent par des échanges de photons (réels ou virtuels) de définir un espace-temps. Sans l’échange avec le milieu, un rayonnement lumineux ne peut même pas se déplacer en ligne droite car il a besoin du milieu pour définir la ligne droite. Si l’environnement d’un rayon est bloqué, le rayonnement ne peut plus se déplacer en ligne droite (phénomène de diffraction).

Quelle logique faut-il suivre pour appréhender le changement dynamique et brutal ? Chercher la dialectique de l’histoire en sciences de la matière est le chemin que nous allons tenter d’emprunter. Il s’agit de « Saisir toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable. » (Karl Marx, dans « Le Capital » Livre I). Et c’est d’autant plus difficile que, comme le dit Karl Marx dans « La contribution à la critique de l’économie politique », « L’histoire procède souvent par bonds et en zigzag ».

Appréhender le monde au travers de son histoire est une méthode qui n’est ni évidente ni naturelle. Cela suppose que c’est le mouvement qui rebâtit sans cesse la réalité. « Le mouvement est le mode d’existence de la matière » écrit Engels dans l’Anti-Dühring. Chacun a plutôt tendance spontanément à considérer que le monde a toujours été en gros le même et que le changement n’est pas fondamental mais accidentel. D’où l’idée que dieu a bâti le monde une fois pour toutes. Même le moins religieux des penseurs a du mal à admettre que le monde se rebâtit à chaque instant. Les idées de stabilité, de continuité, de progrès graduel sont d’avantage des objectifs humains que le résultat d’une observation de la nature. Pourtant, elles ont marqué la science qui a bâti la Dynamique sur des notions héritées de la Statique. Le mouvement a été étudié comme une action extérieure agissant sur un système auparavant immobile. L’instabilité a été considérée comme une action menant à déstabiliser un système auparavant stable. Cela s’est produit en sciences physiques comme en chimie, biologie ou en sciences de l’évolution. C’est le cas pour la plupart des conceptions de l’histoire. Elles considèrent la révolution comme un accident de l’Histoire et non comme le produit de contradictions internes du système. Les éléments du système sont considérés comme des objets fixes qui ne subissent mouvements et changements que par une action extérieure.

Pour l’ancienne logique formelle, les contradictions sont des impossibilités de coexister. Un être est vivant ou mort (de façon exclusive). Un système est un ordre ou (exclusif) un désordre. Les deux pôles de la contradiction s’opposent de façon diamétrale et s’excluent donc mutuellement. Construire et détruire, structurer et déstructurer, vivre et mourir sont incompatibles. Ce que nous savons aujourd’hui de la nature n’obéit pas à la logique formelle. La cellule est une combinaison de la vie et de la mort. La matière est un processus qui combine structuration et déstructuration. Les pôles de la contradiction ne se détruisent pas mutuellement ni ne sont incompatibles. Ils sont inséparables, combinés et recombinés, et construisent une réalité nouvelle. La destruction est construction. Les phases de destruction du vivant sont causes de phases de construction de nouveauté. La destruction des forêts par une tempête est cause d’augmentation de la biodiversité. Le matériau de l’univers est dans le vide et le vide est partout dans la matière. La mort est indispensable au mécanisme du vivant dont elle fait partie et la matière « morte » est très « vivante » [11]. La conservation est un mécanisme de transformation et la transformation est un mécanisme de conservation. Il ne s’agit pas de jeux de mots mais de phénomènes fondamentaux du réel.

Les contraires ne se contentent pas de se combattre ou de se détruire. Ils battissent un nouvel ordre. Matière et antimatière s’entrechoquent en constituant des photons. La particule d’électricité négative et celle d’électricité positive ne se contentent pas de construire un ensemble électriquement nul. Ils fondent une nouvelle structure. L’action et la réaction ne se contentent pas d’être égales et opposées comme le dit l’adage. Ils ne font pas que s’annuler mutuellement. Ils construisent un ordre temporel puisque la réaction n’est jamais immédiate. La séparation de temps entre action et réaction constitue une échelle du temps locale. Les contraires sont donc complémentaires, inséparables, interactifs et constructifs.

Un autre défaut de la pensée non dialectique (logique ou métaphysique) c’est la tendance à attribuer un but conscient à la nature en prenant comme modèle du fonctionnement du monde celui de la volonté consciente humaine. Par exemple, certains affirment que la nature recherche le progrès, le simple, le beau ou l’efficace. Les enfants ne sont pas les seuls à humaniser ainsi les phénomènes naturels. L’animisme n’est pas seulement une ancienne idéologie. Aujourd’hui encore, les adultes pensent que les oreilles de l’homme ont été « faites pour » écouter alors que les scientifiques nous apprennent que nous écoutons grâce à la vibration de trois petits os qui étaient la terminaison de la mâchoire antérieure d’un ancêtre poisson ! Attribuer un but à la nature est une démarche très courante et très difficile à combattre. Les scientifiques eux-mêmes cèdent aisément aux facilités de langage selon lesquelles le cerveau aurait été « fait pour » penser et l’homme aurait été « fait pour » dominer la nature ! Il est beaucoup plus difficile d’admettre que ce sont les hasards de l’Histoire autant que ses lois qui ont forgé le monde que nous connaissons. Il est difficile de concevoir que la première des lois est que tout change, ce qui signifie que la conservation est fondée sur le changement, que les lois sont bâties sur des contradictions dialectiques. La logique formelle sépare les éléments et les isole mais les développements de la science ont montré les limites de la démarche qui classe les éléments de façon séparée et non dynamique, de la méthode qui veut réduire une dynamique à une somme de propriétés de ses éléments (réductionnisme). « La décomposition de la nature en ses parties singulières, la séparation des divers processus et objets naturels en classes déterminées (...) étaient les conditions fondamentales des progrès gigantesques que les quatre derniers siècles nous ont apporté dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode nous a également légué l’habitude d’appréhender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d’ensemble, non dans leur mouvement mais dans leur repos.  » écrit Engels dans l’Anti-Dühring.

Lénine relève ce problème dans ses « Cahiers philosophiques ». D’un côté, « le mouvement n’est pas un enchaînement, une somme d’états de repos. » De l’autre, par notre méthode « nous ne pouvons pas représenter, exprimer, mesurer, figurer le mouvement, sans interrompre le continu, sans rendre le vivant plus simple et plus grossier, sans le diviser, le figer comme la mort » Il reprenait ainsi le chemin abordé par Engels dans « Ludwig Feuerbach » : « La grande idée fondamentale selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, tout autant que leur reflets intellectuels dans notre cerveau, les concepts, se développent et se meuvent. (...) L’ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle « la méthode métaphysique » qui s’occupait de préférence de choses considérées en tant qu’objets fixes donnés et dont les survivances continuent à hanter les esprits a été, en son temps, très justifiée historiquement. Il fallait d’abord étudier les choses avant de pouvoir étudier les processus. (...) Mais lorsque cette étude fut avancée au point que le progrès décisif fut possible, à savoir le passage à l’étude systématique des modifications s’opérant dans ces choses au sein de la nature même, à ce moment sonna aussi dans le domaine philosophique le glas de la vieille métaphysique. »

La première des questions que pose la démarche scientifique est celle de la pensée employée pour penser le monde, logique ou dialectique. Pour la pensée logique, le vrai est vrai et le faux est faux. Tout est rangé soigneusement et le mouvement vient de l’extérieur. Dans la pensée dialectique, la contradiction peut être interne. Chaque propriété contient son contraire. C’est là que réside la source du changement comme du mouvement. Pour le dialecticien, la connaissance ne consiste pas à ranger les objets réels dans des catégories éternelles mais à observer le mécanisme de dépassement des contradictions vers une nouvelle structure et une nouvelle contradiction. Ces questions très abstraites concernent cependant le scientifique autant que l’homme qui souhaite comprendre le monde et son histoire. Cela semble évident s’agissant d’un pays, d’une culture, d’une civilisation. C’est tout aussi valable s’agissant d’une galaxie, d’une étoile, du système solaire, de la terre, de la vie, d’une espèce vivante, d’une molécule, d’un atome, d’une particule. Tout est produit de l’histoire et tous les produits de l’histoire obéissent à la logique dialectique. A l’inverse, le métaphysicien considère que la nature est le produit de règles, de concepts et de catégories abstraites et figées.

La métaphysique s’oppose à la dialectique. « Pour le métaphysicien les choses d’ici-bas sont des broderies dont les catégories logiques forment le canevas (...) (ils souhaitent) que le monde réel tout en entier puisse se noyer dans le monde des catégories logiques. » « Autant il est facile, en partant de fruits réels, d’engendrer la représentation abstraite « le fruit », autant il est difficile, en partant de la représentation abstraite « le fruit », d’engendrer des fruits réels. » écrit Karl Marx dans « La Sainte Famille ». « Les généralités les plus abstraites, si on les soumet à un examen plus précis, font apparaître toujours une base déterminée, concrète, historique. » note également Karl Marx dans sa correspondance avec Friedrich Engels (1858).

Lénine explique ainsi dans « Karl Marx et sa doctrine » : « A notre époque, l’idée de développement, de l’évolution, a pénétré presque entièrement la conscience sociale, mais par d’autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant cette idée (la dialectique) telle l’ont formulée Marx et Engels en s’appuyant sur Hegel est beaucoup plus vaste et plus riche de contenu que l’idée courante de l’évolution. Une évolution qui semble reproduire des stades déjà connus, mais sous une autre forme, à un degré plus élevé (« négation de la négation ») ; une évolution pour ainsi dire en spirale et non en ligne droite ; une évolution par bonds, par catastrophes, par révolutions, « par solutions de continuité » ; la transformation de la quantité en qualité ; les impulsions internes du développement, provoquées par la contradiction, le choc des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné ou au sein d’une société donnée ; l’interdépendance et la liaison étroite, indissoluble, de tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l’Histoire en fait apparaître sans cesse de nouveaux, liaison qui détermine le processus universel du mouvement, processus unique, régi par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique. » Bien entendu, l’objectif de Marx comme de Lénine n’était pas de s’en tenir à la dialectique de la nature mais de passer à la dialectique révolutionnaire du prolétariat : « La tâche essentielle de la tactique du prolétariat était définie par Marx en fonction de sa conception matérialiste et dialectique du monde. Seule l’étude de l’ensemble des rapports de toutes les classes, sans exception, d’une société donnée et, par conséquent, la connaissance du degré objectif du développement de cette dernière et des corrélations entre elle et les autres sociétés, peut servir de base à une tactique juste de la classe d’avant-garde. En outre, toutes les classes et tous les pays sont considérés sous un aspect non statique mais dynamique, c’est-à-dire non pas dans l’état d’immobilité, mais dans leur mouvement. Le mouvement est à son tour envisagé du point de vue non seulement du passé mais aussi de l’avenir, et non pas selon la conception vulgaire des « évolutionnistes » qui n’aperçoivent que les changements lents, mais d’une façon dialectique. » Lénine dans « Karl Marx et sa doctrine »

Comme la société humaine, la nature est en mouvement. Nos représentations sont figées, fixées dans des formules incapables d’adapter la souplesse et la dynamique naturelles. « Le vrai et le faux font partie de ces notions déterminées qu’en l’absence de mouvement on prend pour des essences propres (...) Il faut à l’encontre de cela affirmer que la vérité n’est pas une monnaie frappée qui peut être fournie toute faite et qu’on peut empocher comme ça. Il n’y a pas plus de faux qu’il n’y a un mal. » souligne Hegel dans la préface à « la phénoménologie de l’esprit ».

Quelle logique va permettre d’appréhender un monde en mouvement ? La logique formelle ? Ou la logique de l’histoire ? Les deux points de vue se rencontrent chez les scientifiques :
Le point de vue logique de Russel
« J’appelle mon dogme atomisme logique, parce que les atomes où je veux aboutir, comme le dernier résidu de l’analyse, sont des atomes logiques et non physiques. »
Le point de vue historique d’Ilya Prigogine (dans « Entre le temps et l’éternité »)
« Pour certains physiciens, tels Max Planck et surtout Ludwig Boltzmann, il (le second principe de la thermodynamique) fut surtout le symbole d’un tournant décisif. La physique pouvait enfin décrire la nature en termes de devenir ; elle allait pouvoir, à l’instar des autres sciences, décrire un monde ouvert à l’histoire. »

La logique prétend qu’il faut toujours trancher entre les deux options d’une dichotomie. Cela signifie que, par opposition à la dialectique, elle prétend que toute question choisissant entre deux pôles opposés mérite réponse par oui ou par non. La dialectique affirme que les pôles opposés se combinent, s’intègrent mutuellement construisant de nouvelles structures, « dépassant » la contradiction première. Lorsqu’il s’agit d’un choix entre deux options conceptuelles fondamentales, la logique formelle reste sans voix comme sur les questions du passage entre concepts opposés :
global ou local
homme ou femme
fini ou infini
inné ou acquis
hasard ou nécessité
déterministe ou indéterministe
ordre ou désordre
objet ou milieu
le fond ou la forme
l’onde ou la particule
interne ou externe
simple ou complexe
holiste ou réductionniste
corps ou esprit
la vie ou la mort
vide ou matière
mobile ou immobile ?
Etc …

Rejetant ces dichotomies, on étudiera des situations du type :
la matière est dans le vide et le vide dans la matière
le contenu est dans le contenant et le contenant dans le contenu
le fond est dans la forme et inversement
Le mouvement est dans le changement et le changement dans le mouvement
Etc….

Il ne s’agit pas d’abandonner la logique formelle mais d’en connaître et d’en utiliser les limites. Ce qui paraît absurde logiquement dans un système donné sera utilisé pour démêler les contradictions fondamentales du système. Une structure sera ainsi décomposée en pôles opposés qui se combinent sans s’annuler et sont ainsi voilés en temps normal. La lutte permanente des pôles opposés, qui n’apparaît pas en temps normal et n’explose qu’en des moments exceptionnels (révolutions), sera ainsi mise en évidence comme la clef de la dynamique du système.

Un objet examiné à l’instant donné où il va entrer en mouvement est-il mobile ou immobile ? On ne peut pas répondre par oui ou par non. Un objet est-il ici ou là tant que l’on n’a pas pratiqué d’expérience pour le savoir. Pour un objet assez petit, on ne peut pas y répondre. Ce n’est pas une limite de nos appareils ou de nos formules. C’est le caractère même de la nature qui nous impose ces limites. En effet, il n’y a aucun objet indépendant du milieu et des autres objets. Il n’y a aucun caractère figé d’avance dans la nature. Ainsi, une particule ou un rayonnement n’est ni local ni global ni même un simple mélange des deux mais une interaction comprenant du local et du global, de la particule et de l’onde, sans jamais être simplement une particule ni simplement une onde. Les sciences regorgent d’exemples de l’interaction dialectique entre propriétés contradictoires. L’inverse n’est pas vrai. La logique formelle n’est pas vérifiée par les sciences. C’est vrai de toutes les transformations radicales. Or elles fondent tout le processus dynamiques et non linéaires de la matière comme on l’a montré précédemment.

Un autre exemple bien connu peut l’illustrer : celui de la vie et de la mort. On ne sait toujours pas définir le moment où un individu naît, ni le moment où il meurt. Aucun scientifique ne parvient à trancher à quel instant un individu en train de mourir serait vivant ou serait mort. Il en va de même pour un enfant en train de naître. On peine autant à définir le moment où une civilisation est née ou le moment où elle est morte. Il en va de même pour une espèce vivante. On est toujours en débat pour savoir quand l’homme est-il né. La raison est plus fondamentale qu’un manque de connaissance. Ce moment n’existe pas réellement. Il n’y a pas un instant où il y avait la vie sans la mort suivi d’un instant où il y a la mort sans la vie. Il n’y a pas de discontinuité sans une certaine continuité ni de continuité sans une certaine discontinuité. Aucune matière ne peut être taxée de vivante sans interaction avec d’autres matières vivantes. Aucune matière inerte ne peut être dite inutilisable par aucune forme de vie. La vie ne cesse jamais d’utiliser à tous les niveaux de la matière inerte. Les scientifiques qui ont voulu enfermer la vie dans une définition formelle n’ont cessé de se heurter à une impossibilité quelque soient les critères choisis. La dernière de ces erreurs a consisté à reconnaître la vie par la présence de l’ADN. On a bien été obligé de revenir en arrière car les prions interviennent au sein du vivant sans disposer d’un ADN.

Au sein d’une dynamique, il y a toujours à la fois les deux qualités opposées et c’est le lien entre les deux qui caractérise la dialectique du réel. En météorologie, l’anticyclone est lié à la dépression, l’antimatière est produite par un photon qui se « matérialise » en même temps que la matière. La dynamique ne tranche pas entre les contraires. Elle produit les deux à la fois. C’est l’expérience qui oblige de choisir. Pourquoi y a-t-il quelque chose dans l’univers plutôt que rien ? Normalement, la loi de l’action et de la réaction devrait annuler tout effet d’une cause. Ce n’est pas le cas parce que la réaction n’est pas instantanée. Du coup, elle ne peu annuler l’action. Tel est la racine de la richesse de l’univers. Il y a la contradiction fondamentale (entre action et réaction) mais les deux, loin de s’annuler, interagissent à l’infini car il y a ensuite la réaction de la réaction qui n’est pas identique à l’action. Pourquoi voit-on un objet ? Parce qu’il y a la lumière émise ? Non, parce qu’il y a la lumière et l’ombre. C’est la destruction de la lumière par la lumière (interférence) qui construit l’image. Pourquoi notre cerveau pense, même la nuit quand nous ne lui commandons pas de penser. Toute la nuit a lieu dans notre cerveau un dialogue permanent. Ce dialogue est fondé sur des contradictions. Le message cérébral est construit puis détruit. C’est indispensable au fonctionnement du cerveau. Si le message était conservé en boucle, la zone cérébrale serait bloquée et incapable de porter d’autres messages cérébraux. La négation du message est indispensable à la construction de nouveaux messages. Le message est fondé sur le dialogue collectif d’un grand nombre de cellules. Là encore, il faut entendre par dialogue une négation. A l’échelle d’un seul neurone, l’émission d’un message entraîne pour un intervalle de temps la fermeture de la membraneux du neurone. Le dialogue des contraires, autrement appelé dialectique, est à la base du fonctionnement nerveux et cérébral. Les rétroactions permanentes en séries est en fait à la base du vivant : l’apoptose des cellules est la dialectique de la vie et de la mort, l’immunologie est la dialectique de l’être et du non-être, la génétique est la dialectique de la conservation et de la transformation, etc …. Ce sont ces cascades de rétroaction entre molécules qui produisent toutes les fonctions collectives du vivant. Quoi d’étonnant de trouver à la base du fonctionnement de la matière les mêmes contradictions que celles qui règlent la vie ? Le vide et la matière sont en rétroaction permanentes. Tous les deux connaissent la rétroaction fondamentale entre particule et antiparticule (éphémère dans le vide et durable dans la matière). Matière et rayonnement sont eux aussi l’objet de contradictions permanentes en boucle. On parle ici encore d’un dialogue de la matière et de la lumière et d’un dialogue des particules entre elles et on doit admettre que ce dialogue est celui des contraires : par exemple le dialogue du local et du global, du continu et du discontinu, de l’onde et du corpuscule. Aucun élément de la contradiction ne parvient à supprimer l’autre. Ils sont toujours présents et toujours en contradiction dynamique. Ils se combinent comme la particule et l’antiparticule qui donne un photon. Ils se couplent et se combattent comme, au sein du vivant, se combattent gènes et protéines de la vie et de la mort (l’exécuteur et le protecteur).

La contradiction pointée par la physique quantique (le problème de la mesure appelé aussi celui du chat de Schrödinger) touche grandement à une question philosophique fondamentale : la contradiction dialectique entre la dynamique du réel et les résultats de l’expérience. La dynamique est fondée sur l’unité des solutions contradictoires possibles. L’expérience indique le résultat final qui, lui, fait un choix parmi ces possibilités. Pour prendre un exemple simple et bien connu : l’enfant à naître n’est pas immédiatement défini comme garçon ou fille et par contre, à partir d’un certain stade c’est tranché. Au départ, il n’y a pas de détermination d’avance. On ne peut pas demander à l’étude de la dynamique de l’enfantement de dire d’avance si ce sera un garçon ou une fille dès par exemple que le spermatozoïde féconde l’œuf. Du coup, il serait faux de prendre le résultat et de remonter jusqu’au point de départ de l’embryon pour prétendre définir la dynamique qui a eu lieu. Cette dynamique peut aussi bien produire un garçon qu’une fille même si elle a finalement forcément donné l’un ou l’autre. Cela signifie que la dynamique c’est une unité englobant fille et garçon alors que le résultat admet le principe logique : l’un ou l’autre. Et encore ! Ce n’est même pas aussi tranché…

Donnons un exemple de l’opposition apparente entre la dynamique et son résultat. Un certain rythme d’écoulement de baignoire va nécessairement produire un tourbillon. Les deux sens sont possibles même si finalement un seul sens de rotation va être sélectionné. Pourtant la dynamique du mouvement inclut les deux possibilités. Dans la dynamique naturelle les contradictoires sont produits en même temps, sont unifiés par le mécanisme du fonctionnement puis à nouveau divisés et séparés. Le résultat, lui, sépare conceptuellement de manière définitive un résultat et son contraire. Et il mène à raisonner comme si les deux s’excluaient. En conséquence, s’il est exact que le résultat final d’une expérience peut être ou l’un ou l’autre (au sens du « ou » exclusif, de la logique formelle), sa dynamique peut être fondée sur le ou dialectique (l’un ou l’autre et par moments l’un et l’autre). Il y a un changement qualitatif au moment où l’une des possibilités a été choisie (par la dynamique en cours). En somme, la logique est capable de décrire le résultat d’un processus achevé, mais pas la dynamique, car elle est fondée sur la contradiction. Là où il n’y a pas instabilité il n’y a pas de mouvement ni de changement. Et l’instabilité suppose qu’un objet soit en même temps lui-même et son contraire et se combine avec son contraire en une unité. On ferait une piètre météorologie en la considérant seulement comme constituée d’anticyclones et dépressions qui se combattent mutuellement, cat ils se produisent et se combinent aussi mutuellement.

Ce problème est connu sous le nom, plus évocateur, de « paradoxe du chat de Schrödinger », ce chat qui serait à la fois mort et vivant. Rappelons le problème que pose le physicien Schrödinger pour interroger la physique quantique sur le passage du niveau microscopique au niveau macroscopique. Un chat, enfermé dans une cage, peut à tout moment recevoir une irradiation atomique mortelle due à un atome instable. Le moment de déstabilisation d’un noyau radioactif étant imprédictible, tant que l’on n’a pas ouvert la cage, on ne sait pas si le chat est mort ou vivant. Cette histoire, triste, a pour but de souligner que l’impossibilité de trancher entre les possibles (superposition d’états) en physique quantique (à l’échelle très petite des particules) devrait avoir des conséquences également probabilistes en physique macroscopique (à notre échelle). L’objectif de cette expérience de pensée de Schrödinger était de démontrer que la physique quantique allait devoir renoncer à ce probabilisme. Nous verrons que cela ne s’est pas révélé exact : la physique quantique est restée un jeu des possibles. Pire même si l’on peut dire, sa philosophie n’a fait que s’étendre. Dans toute la physique, et pas seulement en physique quantique, quand une réalité suit une dynamique qui l’amène tout près d’une bifurcation, la prédictibilité s’affole. Le météorologue refuse de prévoir le moment exact de la tempête et son intensité ou, sinon, il se trompe souvent. Le physicien refuse de prévoir si un photon qui atteint une séparation de deux milieux va être diffracté ou réfléchi. Ce n’est pas qu’il ignore des éléments ou que sa science soit encore incomplète. C’est que l’on ne peut pas prévoir. La raison en est fondamentale. La réalité des lois qui nous semblaient fixées apparaît aux jonctions entre deux domaines : elle est fondée sur le hasard et sur le désordre, sur l’agitation à une autre échelle. Elle n’est pas fixée, pas figée, pas définissable logiquement (par oui ou par non). La nature contient en son sein une contradiction permanente et qui change sans cesse de forme : celle entre ordre et désordre. C’est une contradiction dialectique car les deux coexistent en permanence et s’échangent.

Citons quelques auteurs qui nous expliquent le lien de la dialectique et du monde réel :

« La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa « Logique », Hegel établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible au nécessaire, etc, qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires. »
Léon Trotsky (dans « Défense du marxisme »)

« Fécondité de la négation – Si l’on veut garder la résonance politique du terme révolution appliqué à l’histoire des sciences, c’est sur la philosophie de la pluralité qu’il faut mettre l’accent : elle a été l’unique responsable du bouleversement réellement révolutionnaire. (...) Le mot qui la fait surgir est le mot non. La négation est créatrice. (...) Car la « philosophie de la pluralité », en fait, n’est qu’une façon euphémique de désigner « une philosophie de la création ».
Le mathématicien Imre Toth
dans « La Recherche » février 1977

« Dialectique et métaphysique
« La pensée marxiste est dialectique : elle considère tous les phénomènes dans leur développement, dans leur passage d’un état à un autre. La pensée du petit-bourgeois conservateur est métaphysique : ses conceptions sont immobiles et immuables et il y a, pour elle, entre les phénomènes, des cloisons infranchissables. L’opposition absolue entre une situation révolutionnaire et une situation non révolutionnaire représente un exemple classique de pensée métaphysique, selon la formule : « Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ; et tout le reste vient du Malin … »
« Dans le processus de l’histoire, on rencontre des situations stables tout à fait non révolutionnaires. On rencontre aussi des situations notoirement révolutionnaires. Il existe aussi – il ne faut pas l’oublier – des situations contre-révolutionnaires. Mais ce que l’on trouve surtout, à notre époque de capitalisme pourrissant, ce sont des situations intermédiaires, transitoires, entre une situation non révolutionnaire et une situation prérévolutionnaire, entre une situation prérévolutionnaire et une situation révolutionnaire ou … contre-révolutionnaire. Ce sont précisément ces états transitoires qui sont d’une importance décisive du point de vue de la stratégie politique. »
Léon Trotsky
dans « Encore une fois où va la France ? »
(mars 1935)

« C’est la dialectique qui est aujourd’hui la forme de pensée la plus importante pour la science de la nature, puisqu’elle est seule à offrir l’élément d’analogie et, par suite, la méthode d’explication pour les processus évolutifs qu’on rencontre dans la nature, pour les liaisons d’ensemble, pour les passages d’un domaine de recherche à l’autre. »
Friedrich Engels
Ancienne préface à l’ « Anti-Dühring »

« Toute sa vie, Einstein a poursuivi le rêve d’une théorie unifiée qui inclurait toutes les interactions. (...) Une théorie unifiée serait inséparable de la symétrie temporelle brisée de l’Univers. (...) L’unification impliquerait une conception dialectique de la nature. »
Le physicien-chimiste Ilya Prigogine
dans « La fin des certitudes »

« Plus d’un auteur de la révolution quantique avait rêvé d’éliminer les contradictions en subsumant un aspect sous l’autre. Schrödinger espérait que sa « mécanique quantique avait dissous les « sauts » supposés des électrons d’une orbite atomique à l’autre en un processus continu de changement énergétique (...) Les pionniers réticents de cette révolution, notamment Planck et Einstein, poussèrent un soupir de soulagement, mais c’était en vain. (...) Les physiciens pourraient-ils s’accommoder de la contradiction permanente ? (...) Une « superposition exhaustive de descriptions divergentes qui intègrent des notions en apparence contradictoires » (Bolton, 1970) (...) tel était le principe de « complémentarité de Bohr. »
L’historien Eric J. Hobsbawm
Dans « L’Age des extrêmes »

« Les particules élémentaires sont divisées en deux grandes familles, les fermions et les bosons. Pourtant il n’y a pas de dichotomie entre les deux familles. Il y a unité dans la différence, qui se manifeste par les transformations mutuelles de fermions en bosons et vice-versa. Une autre grande division est celle entre particules et antiparticules. (...) Dans ce cas aussi, l’opposition est dialectique : l’unité ontique se manifeste pendant la fusion des contraires, pour donner naissance à d’autres particules. (...) Une autre opposition formelle de la physique pré-relativiste était celle entre la matière et le champ. (...) Or le photon se transforme en particules massives. (...) L’unité ontique des particules dites élémentaires se manifeste aussi via deux types de lois, les lois de transformation et les lois de conservation. Les deux types de lois, d’ailleurs, sont intrinsèquement corrélés, étant donné que la conservation d’un élément de réalité se manifeste pendant une transformation. »
Le physicien et philosophe Eftichios Bitzakis
dans « Microphysique : pour un monisme de la matière »,
article de l’ouvrage collectif « Les matérialismes (et leurs détracteurs) »

« Le mécanisme de fonctionnement de l’esprit humain a besoin d’une dialectique : sans contradictions, il n’avance pas. »
Le physicien Etienne Klein
Dans « Conversations avec le sphinx »

La dynamique est fondée sur les contradictions dialectiques. Ordre et désordre, stabilité et instabilité, matière et énergie, structure et mouvement ne sont pas seulement opposés ; ils sont complémentaires et complètement imbriqués. Ils se produisent mutuellement autant qu’ils se détruisent. L’état du système connaît des bifurcations irréversibles correspondant à des crises (cascade de bifurcations). Les mécanismes de production et de destruction nous ont longtemps échappé, notamment parce qu’ils sont très rapides, relativement à la phase où la structure semble stable. En fait, l’agitation à un niveau produit une structure globalement stable au niveau d’organisation supérieur tout en étant fondée sur des produits toujours changeants tirés du niveau inférieur. « La stabilité des formes naturelles ne doit pas prêter à malentendu. (...) Elle n’est jamais acquise définitivement. Elle se développe sur le fond d’une instabilité primordiale qui la menace en permanence. Elle n’est jamais garantie une fois pour toutes mais demeure toujours sujette à caution. (...) Les structures dissipatives cessent d’être stables lorsque les paramètres qui les gouvernent franchissent certains seuils. » explique le philosophe des sciences Alain Boutot dans « L’invention des formes ».

La dialectique est d’une découverte ancienne et même antique. « Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder. L’harmonie du monde est par tensions opposées, comme la lyre et l’arc. (...) Le conflit est le père de toutes choses, roi de toutes choses. (...) Une route vers le haut et une vers le bas. (...) Les immortels sont mortels et les mortels immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns la vie des autres. » affirmait le philosophe grec de l’Antiquité, Héraclite, cité par Hippolyte dans « Réfutation de toutes les hérésies » Entre temps, Hegel puis Marx et Engels ont donné sa forme connue à la philosophie dialectique. L’objectif de ce texte est l’étude dialectique du réel se fondant sur les derniers développements de la recherche scientifique. De ce point de vue rappelons que même l’idéaliste Hegel écrivait : « Non seulement la philosophie ne peut être qu’en accord avec l’expérience naturelle, mais la naissance et la formation de la science philosophique ont la science empirique pour présupposition et pour condition. » (dans « L’Encyclopédie des sciences philosophiques ») Nous verrons que ce sont les scientifiques qui retrouvent la négation de la négation sans la prendre comme un présupposé hégélien ou marxiste. C’est l’une des multiples négations de la négation de la quantique, que Bohr avait tenté d’interpréter par sa fameuse « complémentarité ». Mais la complémentarité et la capacité de se combiner d’éléments et de propriétés apparemment diamétralement opposées (ordre/désordre, contingent/déterministe, lent/rapide, local/ global, étendu/localisé), voilà bien la dialectique. Et effectivement, les contraires sont inséparables, interpénétrés et interdépendants en physique. Ils ne sont jamais des contraires absolus à l’inverse des contraires abstraits, des contraires formels. Dans la nature, il n’existe pas d’opposition formelle entre mort et vie, entre matière et vide, entre noir et blanc, entre classes sociales, entre systèmes sociaux.

Pourquoi choisir la dialectique en sciences ? Des scientifiques répondent parfaitement à la question. « Si la dialectique est susceptible de répondre aux interrogations théoriques des sciences les plus récentes, c’est qu’elle dépasse l’optique de la logique formelle. (...) Elle renvoie à une dialecticité de la matière. » expliquent Janine Guespin-Michel et Camille Ripoll dans l’article « La logique dialectique peut-elle éclairer l’émergence ? » du dossier « L’énigme de l’émergence » de la revue « Science et Avenir » de juillet 2005. « Il est clair désormais que l’articulation entre la physico-chimie et la biologie ne passera pas par une « physicalisation » de la vie, mais par une « historicisation » de la physico-chimie, par la découverte des possibilités d’histoire physico-chimique de la matière. (...) Peut-être sommes-nous ici proches de ce qui fût à la base l’idée de la « dialectique de la nature », tout en étant aussi loin que possible de la vision dogmatique qu’elle suscita. » écrivent Ilya Prigogine et Isabelle Stengers dans « Entre le temps et l’éternité ».

Paradoxalement, certains auteurs « marxistes » ont récusé cette « dialectique de la matière » et affirmé que Karl Marx n’aurait jamais défendu cette conception. Ils considèrent que le terme « matérialisme dialectique » est un des errements propres à Friedrich Engels. La correspondance de Marx et Engels, les deux fondateurs de la conception marxiste, démontre le contraire. Si Marx n’a pas écrit de texte du type de la « Dialectique de la nature » d’Engels, il a agrémenté ses écrits politiques et économiques de réflexions se revendiquant de la dialectique du réel. Ne citons qu’une réflexion de Marx tirée de la postface à l’édition allemande du livre I du Capital du 24 janvier 1873. Il y explique que sa dialectique matérialiste, contrairement à celle de Hegel, c’est « la vie de la matière se réfléchissant dès lors idéellement (...) l’idéel n’est rien d’autre que le matériel transposé (...) Elle (la dialectique) saisit toute forme fait dans le flux du mouvement. » Cette philosophie dialectique qui découle de la relation (à la fois de conflit et de coopération) entre transformation et conservation, entre ordre et désordre, entre structure et agitation, diffère de celle qui a très longtemps dominé en sciences sociales comme en sciences physiques. La thèse dominante était celle d’un ordre, stable au départ, qui est déstabilisé par une agression extérieure. En sciences, la notion de l’atome solide, stable, était fondée sur des quantités descriptives constantes, ne supposant que des transformations dues à des actions externes mais pas à l’agitation interne. Cela donnait également l’idée d’un mécanisme génétique fondé sur la constance : celle de l’ADN devait produire les molécules correspondant à notre identité génétique. En histoire, cela donnait l’idée d’une société, d’une civilisation, d’un empire qui est stable et prospère avant d’être attaqué militairement, et parfois renversé, par un voisin jaloux. Cependant, ces images stables ont leurs limites. Le noyau d’un atome peut être déstabilisé spontanément par ses contradictions internes comme un régime politique ou un système social. Les contradictions internes qui existaient dès la naissance de la structure, étaient la base fondamentale de celle-ci et contribuaient même à stabiliser l’ordre, peuvent brutalement se liguer pour le renverser. La dynamique qui rendait l’équilibre instable plus durable inclut le saut vers un nouvel équilibre instable. Tant que la société se développait, avançait, elle prolongeait son temps de survie, comme la bicyclette, en équilibre instable, ne se casse pas la figure tant qu’elle roule. Le dynamisme de la société permet de digérer des inégalités sociales accrues alors qu’une société qui stagne, est bloquée dans son expansion ou son développement, voit ces mêmes contradictions internes se révéler destructrices pour tout le système ou pour certaines de ses structures.

Il a fallu beaucoup d’efforts pour que la science perçoive la matière comme quelque chose de contradictoire. Dans tous les domaines des sciences où la stabilité, la linéarité, la régularité et la continuité avaient été érigées en loi, des révisions déchirantes ont lieu. C’est le cas dans le mécanisme du cerveau [12] comme dans celui de l’hérédité génétique [13], dans celui de l ‘histoire des galaxies comme dans celui de la matière et du vide. Partout, l’ordre apparaît avec une image nouvelle qui ne s’oppose ni au désordre ni au hasard. La matière à grande échelle comme à petite échelle s’est révélée, comme le vivant, être la « dialectique du hasard et de la nécessité » [14], pour reprendre l’expression du biologiste Jacques Monod. Le hasard (ou plus exactement le désordre) est la base nécessaire sur laquelle se fonde la nécessité (c’est-à-dire l’ordre) du niveau supérieur déterministe. Et ce dernier est lui-même la base d’une nouvelle agitation au hasard (d’un nouveau désordre) ! C’est l’interpénétration et l’interdépendance de l’aléatoire et du déterminisme qui est développée par Henri Atlan dans « Le cristal et le fumée » : « L’opposition entre organisé et aléatoire peut être remplacée par une coopération où inévitablement (ces concepts) acquièrent un nouveau contenu. »

Dans « Soyez savants, devenez prophètes », les physiciens quantiques Georges Charpak et Roland Omnès écrivent à propos du saut qualitatif entre la physique des particules (microscopique) et celle du monde matériel de tous les jours (macroscopique) : « C’est à ce niveau, quand un nombre suffisant d’atomes est rassemblé, quand on passe du microscopique au macroscopique, de l’infiniment petit au seulement très petit, que l’apparence des lois se transforme entièrement. Le hasard absolu se transmute par exemple en déterminisme. Cela peut sembler absurde à première vue : comment le hasard peut-il engendrer la nécessité ? Les mots s’opposent radicalement. » En effet, le hasard est très présent au niveau microscopique comme le rappelle Hubert Reeves dans « Patience dans l’azur » : « La physique des atomes qu’on appelle mécanique quantique nous a révélé que le hasard s’inscrit à un niveau plus profond dans la nature. (...) Comment la causalité arrive-t-elle à coexister avec ce hasard des vies atomiques individuelles ?  » Ce mélange, cette interaction, cette interpénétration de hasard et de nécessité, et cette transformation étonnante de l’un dans l’autre et inversement, on les constate aussi bien au niveau des particules, des atomes, des molécules, de la vie que de la société. L’agitation produit une structure qui est fondée sur elle mais elle la détruit également. C’est la base de l’agitation permanente de la matière aussi bien que de celle du vivant. « Les propriétés émergentes du corps naissent des interactions entre les cellules qui le composent (...) comme une aventure collective » écrit Richard Dawkins dans « The blind watchmaker » (l’horloger aveugle) que cite Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant » pour illustrer « la difficulté d’isoler une partie du tout ».

La société humaine obéit à la même dialectique du hasard et de la nécessité, de l’individuel et du collectif, de la transformation et de la conservation et des échelles de temps et d’espace. Ce sont les actions contradictoires d’une multitude d’individus qui font émerger un ordre global. Le désordre des consciences individuelles interagissant sans ordre préétabli produit un nouvel ordre : une conscience collective. Friedrich Engels explique ainsi dans une lettre à W. Borgius (janvier 1894) : « Les hommes font leur histoire eux-mêmes (...) Leurs efforts se contrecarrent et c’est précisément la raison pour laquelle règne (...) la nécessité complétée et manifestée par le hasard. » Dans chacun de ces cas, on constate l’existence de structures organisant de grands groupes d’individus agissant au hasard en tous sens. Le déterminisme qui en ressort n’est pas la simple somme des actions particulières mais un niveau supérieur obéissant à des règles nouvelles par rapport à celles de ces existences individuelles. Il ne suffit pas de parler d’éléments individuels, de particule, d’atome, de molécule, pas plus que d’homme, de bourgeois ou de capitaliste individuels. L’homme sans milieu humain n’existe pas. La bourgeoisie, comme la particule matérielle ou lumineuse, est caractérisée par une interaction avec un milieu sans lequel elle n’a pas de signification. Pris isolément un capitaliste n’est plus capitaliste. La matière est définie par des interactions, pas par des corps, des objets, des choses. La notion d’objet est un préjugé « solidement » établi par nos conceptions courantes mais faux à toutes les échelles, pas seulement au niveau de la microphysique. La table qui est en face de moi change sans cesse. Des molécules d’air la pénètrent de temps en temps et quelques molécules de la table sont en train de pénétrer mon ordinateur ! L’objet fixe n’existe pas. Cette image fausse a été la première victime des découvertes de la physique quantique mais elle n’est pas encore entièrement sortie de nos présupposés erronés qui ont la vie dure.

L’histoire est le produit des mécanismes contradictoires du fonctionnement de la matière. Quelles sont ces procédures spontanées et automatiques, ne nécessitant aucun pilote ni aucun programme préétabli, qui caractérisent l’ensemble du réel et produisent à la fois l’inerte, le vivant, l’homme et sa conscience ?
Au travers de ces divers exemples, on peut voir que deux mécanismes dialectiquement contradictoires caractérisent la dynamique de la matière :
1°) la production spontanée de contradictions qui maintient l’instabilité
2°) le dialogue permanent entre les contraires combinés qui produit l’unité et la structure
D’où une tendance permanente (à la fois et successivement) à la structuration et à la déstructuration, à l’ordre et au désordre. Le dialogue permanent, encore appelé rétroaction, produit de la nouveauté, des structures émergentes. La structuration produit des niveaux hiérarchiques. L’interaction d’échelle provoque la non-linéarité et les sauts qualitatifs.

La vie est un processus du même type, sans cesse niée par la mort et la mort par la vie au sein de chaque cellule vivante. L’immunologiste Jean-Claude Ameisen rappelle ainsi dans son ouvrage « Qu’est-ce que mourir ? » : « Il y a plus de deux siècles, le médecin Xavier Bichat définissait la vie comme l’ « ensemble des fonctions qui résistent à la mort » et, plus près de nous, le philosophe Vladimir Jankélévitch poursuivait : « Quant à la mort, elle n’implique aucune positivité d’aucune sorte, le vivant est aux prises avec la stérile et mortelle anti-thèse et se défend désespérément contre le non-être ; la mort est le pur, l’absolu empêchement de se réaliser. (...) Aujourd’hui, après plus d’un siècle et demi de questionnement, a émergé la notion contre-intuitive que toutes nos cellules possèdent en permanence le pouvoir de déclencher leur auto-destruction, leur mort prématurée. C’est à partir des informations contenues dans leurs gènes que nos cellules produisent les exécuteurs capables de précipiter leur fin et les protecteurs capables de neutraliser ces exécuteurs. Et la survie de chaque cellule dépend, jour après jour, de sa capacité à percevoir, dans l’environnement de notre corps, les signaux moléculaires émis par d’autres cellules qui seuls permettent de réprimer le déclenchement de leur autodestruction. » Ce combat maintient la vie par l’inhibition de l’inhibition de la vie, par la négation de la négation.

La psychologie humaine, et son fondement, la conscience, basé sur l’auto-organisation des flashs du cerveau, est un domaine où la loi dialectique a cours, comme le note le texte de Gaston Bachelard, « La dialectique de la durée ». Il en conclue : « Ces notes rapides sont, croyons-nous, suffisantes pour souligner le rôle de la dialectique dans les phénomènes psychologiques (...) qui sont fondamentalement des successions. Une fonction ne peut être permanente ; il faut que lui succède une période de non-fonctionnement puisque l’énergie diminue dès qu’elle est dépensée. Dans les phénomènes de la vie, c’est en termes de successions qu’il faut définir les contradictions du comportement. »

Il en va de même pour le processus du vivant. Comme l’expose l’immunologiste Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant » : « Dans nos modes de représentations abstraites habituels, nous avons une perception économique, simple, du principe de causalité. Nous attribuons l’apparition d’un événement, d’un objet nouveau, à la transformation d’un autre événement, d’un autre objet déjà présent, déjà existant. (...) Une cascade de répression procède d’un enchaînement différent. Elle provoque la naissance soudaine d’un événement, ou d’un objet, en agissant ailleurs sur un intermédiaire qui l’empêchait jusque là d’apparaître. Elle fait naître la nouveauté en réprimant ce qui jusque là réprimait son apparition. Elle procède d’une répression de la répression. D’une négation de la négation. »

Notes

[1] Sans l’énergie de ces explosions et des rayonnements qui en découlent, l’étoile s’effondrerait sous son propre poids.

[2] Est linéaire tout phénomène dans lequel l’effet est proportionnel à la cause. Si la cause double, l’effet double. La linéarité est, dans la nature, une approximation qui n’est possible que dans quelques cas particuliers. Par exemple, dans un gaz parfait contenu dans un récipient, la pression est proportionnelle à la température mais ce n’est pas le cas pour la plupart des gaz. Et dans la nature la non-linéarité est générale. L’existence de différents niveaux en est une première raison. Une matière se comportant de manière linéaire donnerait une additivité des effets. Ce n’est pas le cas : un électron plus un proton donne un atome d’hydrogène avec des propriétés nouvelles n’existant pas dans les deux composants. Si on double le nombre d’éléments on ne double pas l’effet : la fusion de deux atomes d’hydrogène donne un atome d’hélium qui n’est pas le double d’un atome d’hydrogène. Les effets de seuils sont la cause de transitions de phase dans lesquels une énergie double ne donne pas un effet double mais un changement d’état.

[3] Le stalinisme a eu ses crimes également en sciences. On se souvient de l’affaire Lyssenko dans laquelle la bureaucratie avait prétendu contester le darwinisme et développer l’idée dépassée de l’hérédité des caractères acquis. En fait, la seule « idée » diffusée par le stalinisme est celle de son pouvoir absolu. Un pouvoir qui se considérait comme contesté par toute « vérité » qui ne serait pas établi par sa bureaucratie, en particulier celui des connaissances ou des sciences.

[4] Une philosophie qui impose une idéologie aux sciences est très loin de la pensée des fondateurs du marxisme. Engels écrivait dans « Ludwig Feuerbach » : « la nature existe indépendamment de toute philosophie. » et Lénine, dans son « Matérialisme et empiriocriticisme » se déclarait « loin de vouloir toucher, en analysant les rapports d’une école de physiciens modernes avec la renaissance de l’idéalisme, aux doctrines de la physique. » Attribuer une forme d’idéalisme au marxisme est un contresens complet.

[5] « Reste à comprendre cette prégnance de la dichotomie dans notre conceptualisation. Une solution tentante serait d’y voir la manifestation d’une « dialectique de la Nature » et de concevoir le réel comme étant par essence lieu de contradictions objectives. Mais à poursuivre cette ligne, on bascule vite sans s’en apercevoir d’un matérialisme (dialectique) dans l’idéalisme absolu. » Jean-Marc Lévy-Leblond décrit sans doute ici, dans « Aux contraires », une expérience personnelle qui n’est pas la lecture de Marx mais celle d’un ex-militant maoïste. Remarque curieuse. Il vient de bâtir tout un ouvrage pour dépasser les dichotomies et montrer qu’elle s’unissent comme s’opposent, ainsi que le dit le titre « Aux contraires », et il finit par déclarer : « Reste alors à accepter les dichotomies ». Quel retour en arrière alors que quelques pages plus haut, il écrivait : « L’exégèse aussi bien que la vulgarisation se contenteront longtemps des formules toutes faites invoquant la ‘’dualité onde/corpuscule’’ pour rendre compte de l’étrange nature des objets quantiques, les considérant comme à la fois onde et corpuscule ou bien tantôt onde tantôt corpuscule. Bien entendu aucune de ces formulations n’est satisfaisante ne fut ce sur le plan logique. » C’est ce qu’il avait résumé juste avant : « Il va falloir transcender le dualisme onde/particule et penser le rapport continu/discret sur un mode plus dialectique que dichotomique. » J’y vois une contradiction .... logique ! En même temps que Jean-Marc Lévy-Leblond renonce à la dialectique, revient au dualisme un temps dépassé, il abandonne la philosophie des sciences et retombe dans le pessimisme philosophique à la mode et revient au prétendu caractère inconnaissable de la nature : « Peut-être faut-il accepter une certaine naturalité dans cette dualité : il s’agirait non d’une dialectique de la Nature, mais d’une duplicité, si l’on ose dire de notre nature. » La dualité due à notre nature et pas à la nature ? Nous voilà revenus au subjectivisme idéologique ambiant ! Et il achève : « Le savoir ne parait plus être incompatible avec la foi, ni la démonstration avec la spéculation. » Voilà à quoi aboutit le scientifique qui philosophe mais recule devant la dialectique : à s’incliner devant la religion !

[6] Jacques Monod explique, dans « Le hasard et la nécessité », que l’on peut sûrement trouver des tas de citations de Marx qui montrent que le marxisme a dit exactement le contraire de la thèse qu’il lui prête. Cela n’aura, dit-il, aucune importance puisqu’il existe des marxistes qui, eux, l’interprètent ainsi !

[7] Le biologiste Antoine Danchin, qui rapporte le propos, le commente ainsi : « Ce raisonnement est simple. La symétrie d’un système physique n’est pas nécessairement un état stable du système. C’est que, contrairement à l’intuition, la symétrie peut être beaucoup plus rare, beaucoup plus coûteuse en organisation ou en énergie que la dissymétrie. (...) Ainsi, il n’est pas impossible qu’une cause physique soit à l’origine de la dissymétrie observée dans le vivant. (...) Elle est nécessairement très faible et n’importe quel événement contingent peut avoir joué le rôle (...). Une fois une dissymétrie locale formée, elle s’entretient elle-même. Aussi est-il raisonnable de considérer que l’origine de la dissymétrie du vivant provient de ce qu’elle simplement plus stable que la symétrie correspondante (...). » Rajoutons qu’elle n’est pas non plus trop stable, ce qui permet de construire de la nouveauté. La légère dissymétrie est donc un élément indispensable pour construire une dynamique assez riche, capable de changements brutaux, donc une structure capable de durer malgré des chocs extérieurs brutaux, climatiques ou autres.

[8] Karl Popper a, entre autres, proposé un critère de reconnaissance d’une science : la falsifiabilité, c’est-à-dire la possibilité de faire des prédictions qui puissent ensuite être vérifiées par observation. Malheureusement, pour cette philosophie, les sciences ne peuvent se résumer à ce qui prédit, à ce qui est reproductible par expérience. Ni la théorie de l’évolution, ni l’astronomie, ni la cosmologie, ni même la physique dans sa totalité pourront jamais prétendre être une science au sens de Popper, c’est-à-dire une théorie faisant des prédictions vérifiables par l’expérience. Ce dernier écrit ainsi dans « La connaissance objective » : « La situation est assez simple. Avec le degré d’universalité d’une théorie s’accroît la gamme des événements au sujet desquels elle est en mesure de faire des prédictions et, par là aussi, le domaine des falsifications possibles. Une théorie qui est plus facile à falsifier est d’autant mieux testable. (...) C’est à travers la falsification des théories que la science progresse. »

[9] « La décomposition de la nature en ses parties singulières, la séparation des divers processus et objets naturels en classes déterminées (...) étaient les conditions fondamentales des progrès gigantesques que les quatre derniers siècles nous ont apporté dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode nous a également légué l’habitude d’appréhender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d’ensemble, non dans leur mouvement mais dans leur repos. » Friedrich Engels (dans « Anti Dühring »). « Le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées mais comme un complexe de processus.(...) L’ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle « la méthode métaphysique » qui s’occupait de préférence de choses considérées en tant qu’objets fixes donnés et dont les survivances continuent à hanter les esprits a été, en son temps, très justifiée historiquement. Il fallait d’abord étudier les choses avant de pouvoir étudier les processus. (...) Mais lorsque cette étude fut avancée au point que le progrès décisif fut possible,, à savoir le passage à l’étude systématique des modifications s’opérant dans ces choses au sein de la nature même, à ce moment sonna aussi dans le domaine philosophique le glas de la vieille métaphysique. » Karl Marx (dans « Ludwig Feuerbach »)

[10] Cette expression ne signifie pas que la logique du « tiers exclus » soit dépassée pour l’ensemble des auteurs. Cette ancienne logique a été employée d’Euclide à Hilbert et à Popper. Le projet de l’ancienne logique formelle a trouvé son issue dans les impasses des découvertes multiples de Gödel, Cantor et Cohen. Mais certains mathématiciens contemporains, comme Kleene, s’en sont détachés et ont conçu d’autres logiques formelles. Peu de scientifiques ont suivi ce type de développements. Le grand public l’ignore complètement. Le projet de l’ancienne logique formelle a trouvé son issue dans les impasses des découvertes multiples de Gödel, Cantor et Cohen.

[11] La matière inerte obéit à une dynamique très active. Même les virus connaissent des évolutions de leur contenu génétique alors qu’ils sont considérés comme « inertes » !

[12] Sa fabrication, comme son fonctionnement, celui des images mentales comme sa mémorisation, n’apparaît plus comme des phénomènes figés mais dynamiques qui se réalisent au fur et a mesure et non par un schéma préétabli ou préprogrammé.

[13] Là encore on a dû abandonner l’idée d’un système figé conservant des caractéristiques et se contentant de les reproduire à l’identique. La génétique de l’ADN apparaît beaucoup plus comme un système dynamique qui se reconstruit sans cesse et qui se fonde non seulement sur son propre contenu mais sur des rétroactions avec les protéines et les ARN, comme une structuration spontanée du désordre plutôt que comme un ordre préexistant et mémorisé de façon fixiste.

[14] Le corpuscule peut se retrouver n’importe où au sein de ce nuage de polarisation. Il n’a qu’une probabilité de présence. La physique comme la génétique n’est que le « jeu des possibles ». C’est l’une des révolutions que j’appelle des révisions déchirantes des sciences. La science doit adopter une nouvelle conception qui s’éloigne autant du mécanisme laplacien que du pur hasard. Il s’agit de lois offrant un grand nombre de « possibles » et surtout la possibilité de sauter de l’une à l’autre de ces possibles et même de les explorer tous en même temps ! L’étude des systèmes dynamiques donne une image nouvelle de cette possibilité pour un système obéissant à des lois d’avoir une infinité de valeurs possibles dans un intervalle donné. La conception qui en ressort est celle d’un ordre bâti sur la base d’une agitation : l’étoile dans la galaxie, la planète dans le système solaire, la molécule dans le gaz comme la particule dans le vide quantique correspondent à un ordre qui est bâti au fur et à mesure sur la base de sauts d’un état à un autre, extrêmement proche mais jamais préétabli.

9 Messages de forum

  • Dialectique naturelle et sociale 7 septembre 2009 18:24, par Robert Paris

    "A notre époque, l’idée du développement, de l’évolution, a pénétré presque entièrement la conscience sociale, mais par d’autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant, cette idée, telle que l’ont formulée Marx et Engels en s’appuyant sur Hegel, est beaucoup plus vaste et plus riche de contenu que l’idée courante de l’évolution. Un développement qui semble reproduire des stades déjà connus, mais sous une autre forme, à un degré plus élevé ("négation de la négations") ; un développement pour ainsi dire en spirale et non en ligne droite ; un développement par bonds, par catastrophes, par révolutions, "par solutions de continuités" ; la transformation de la quantité en qualité ; les impulsions internes du développement, provoquées par la contradiction, le choc des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné, dans le cadre d’un phénomène donné ou au sein d’une société donnée ; l’interdépendance et la liaison étroite, indissoluble, de tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l’histoire en fait apparaître sans cesse de nouveaux), liaison qui détermine le processus universel du mouvement, processus unique, régi par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique, en tarit que doctrine de l’évolution plus riche de contenu (que la doctrine usuelle)."

    Lénine dans "La doctrine de Marx"

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  • Dialectique naturelle et sociale 10 septembre 2009 09:52, par Robert Paris

    « Dans la conception positive des choses existantes, la dialectique inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que, saisissant le mouvement même dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire. »

    Karl Marx

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    • Dialectique naturelle et sociale 10 septembre 2009 09:55, par Robert Paris

      La notion de "négation" est fondamentale dans toutes les sciences.

      La dynamique est une négation : la négation de la négation.

      Quand une macromolécule ADN reçoit un message de rpoduction d’une protéine, cela provient d’une négation : l’inhibition d’un gène qui lui-même inhibait l’action de formation de cette protéine.

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  • Dialectique naturelle et sociale 24 septembre 2009 12:29, par Robert Paris

    « Avec chaque niveau d’organisation, apparaissent des nouveautés, tant de propriétés que de logiques. (…) Une dialectique fait s’interpénétrer les contraires et s’engendrer la qualité et la quantité. »

    François Jacob dans « La logique du vivant »

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  • Dialectique naturelle et sociale 19 décembre 2009 11:12, par MOSHE

    « La route montante ou descendante est la même. C’est notre parcours qui sépare et oppose les deux. »

    Héraclite

    « La physique moderne est à un certain point très proche des doctrines d’Héraclite. »

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  • Dialectique naturelle et sociale 27 février 2011 11:24, par MOSHE

    La physique quantique fait s’arracher les cheveux des cerveaux qui s’entêtent à la penser en des termes tirés de l’ancienne logique formelle.

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  • Dialectique naturelle et sociale 20 février 2015 07:40

    Dans l’introduction d’ENGELS à l’Anti-Dühring, "La pensée dialectique est née des luttes sociales.

    Après le rappel de l’émergence du mouvement des Lumières et de la mise à bas de l’Ancien Régime, ENGELS critique la position de la bourgeoisie française triomphante de 1789.
    "Enfin le jour se levait : l’univers du préjugé, de la superstition, de l’injustice, du privilège allait maintenant s’évanouir devant la vérité éternelle, la justice, l’égalité, les droits absolus de l’Homme.

    Nous n’ignorons plus désormais que cette souveraineté de la Raison se réduisait au règne idéalisé de la bourgeoisie, que la justice éternelle s’inscrivait dans les faits sous forme de justice bourgeoise, que l’égalité se limitait à l’égalité devant la loi, que les droits fondamentaux de l’homme se ramenaient au droit de propriété, que l’Etat idéal défini par le Contrat Social de Rousseau s’incarnait nécessairement en fait dans une république démocratique bourgeoise. Les grands penseurs du XVIIIème siècle ne pouvaient pas franchir les limites que leur époque leur imposait. Mais, à côté du conflit entre aristocratie féodale et bourgeoisie, s’affirmait une contradiction globale entre exploiteurs et exploités, entre riches oisifs et travailleurs pauvres. C’est d’ailleurs cette situation qui a offert aux porte-parole de la bourgeoisie l’occasion de se présenter en champions non d’une classe, mais de toute l’humanité souffrante. En outre, dès l’origine, la bourgeoisie portait en elle-même sa propre négation.".

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  • Dialectique naturelle et sociale 10 avril 2015 08:27

    Héraclite :

    "Adresser des prières à des images, sans savoir ce que sont les dieux et les héros, autant vaut parler à des pierres !"

    "Le monde n’a été fait ni par un des dieux, ni par un des hommes ; il a toujours été, il est et il sera ; c’est le feu toujours vivant qui s’allume régulièrement et qui s’éteint régulièrement."

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