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7-1 Saint-Simon, ancêtre de la sociologie

lundi 17 mars 2008, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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« L’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous, il est devant, il est dans la perfection de l’ordre social, nos pères ne l’ont point vu, nos enfants y arriveront un jour : c’est à nous de leur en frayer la route. » Saint-Simon

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1- Saint-Simon

2- Saint-Simon et les saint-simoniens

3- Augustin Thierry

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1- Les idées de Saint-Simon

Extraits de « Le socialisme romantique » de Alexandrian :

« (…) Le comte Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon, né le 17 octobre 1760 à Paris, appartenait à une famille qui prétendait descendre de Charlemagne par les comtes de Vermandois ; on sait avec quelle morgue son arrière-cousin, le duc de Saint-Simon, soutint cette généalogie dans ses « Mémoires ». (…) A treize ans, il refusa de faire sa première communion ; son père le punit de sa désobéissance en l’envoyant à la prison de Saint-Lazare. Mais Saint-Simon se battit avec son gardien, lui arracha les clefs, réussit à s’enfuir, et se réfugia dans Paris. (…) Saint-Simon partit avec enthousiasme au secours des « insurgents » (les insurgés de la révolution d’Amérique), sous les ordres de son cousin, le marquis de Saint-Simon. Le jeune homme se distingua par sa bravoure au siège de Yorktown (…) Quand il put regagner la France, en 1783, Saint-Simon était, comme ses compagnons, à jamais marqués par cette équipée héroïque. Les jeunes Français qui, avec Lafayette et Rochambeau, se battirent pour permettre la naissance des Etats-Unis, eurent l’impression d’appartenir à une génération élue (…) Saint-Simon sut apprécier tout de suite la portée de cet événement : « J’entrevis que la Révolution d’Amérique signalait le commencement d’une nouvelle ère politique, que cette révolution devait nécessairement déterminer un progrès important dans la civilisation générale, et que sous peu, elle causerait de grands changements dans l’ordre social qui existait en Europe. » (…) Lorsque la Révolution éclata, Saint-Simon se rallia sans hésiter à ses principes fondamentaux. Invité à présider le 7 février 1790 l’assemblée des habitants de Falvy, réunis pour élire un maire, il dit à ses ex-vassaux : « Il n’y a plus de seigneurs, messieurs, nous sommes tous parfaitement égaux ; et pour éviter que le titre de comte ne vous induise en l’erreur de croire que j’ai des titres supérieurs aux vôtres, je vous déclare que je renonce à jamais à ce titre de comte que je regarde comme très inférieur à celui de citoyen. » Le 12 mai suivant, il rédige au nom du canton de Marchélepot une adresse à l’Assemblée constituante contre « les distinctions impies de la naissance ». (…) Le premier ouvrage de Saint-Simon, « Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains » (1803), écrit durant son séjour en Suisse, parut sans nom d’auteur. (…) La principale innovation de cet écrit est la fondation du conseil de Newton, composé de 21 membres élus par le peuple (…) « trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois musiciens. » (…) Le conseil de Newton décidera des moyens à employer pour assurer le bonheur de l’humanité. (…) Dans « L’histoire scientifique et politique de l’espèce humaine, depuis le 16ème siècle jusqu’à nos jours », il redisait : « Aujourd’hui, le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la REORGANISATION du système de morale, du système religieux, du système politique, en un mot du système des IDEES, sous quelque face qu’on les envisage. » (…) Il eut successivement comme secrétaire Augustin Thierry jusqu’en octobre 1817, puis, à partir de mai 1818, Auguste Comte. (…) Toute la philosophie sociale de Saint-Simon consiste dans ce qu’il a appelé « le système industriel », en y voyant l’état suprême du progrès : « Le système industriel est celui vers lequel l’humanité toujours tendu, ce système sera le système final ; tous les autres systèmes politiques qui ont existé ne doivent être considérés que comme des systèmes préparatoires. » (dans « Du système industriel »)

(…) Saint-Simon entendait l’industrie au sens le plus vaste : « Un industriel est un homme qui travaille à produire ou à mettre à la portée des différents membres de la société un ou plusieurs moyens de satisfaire leurs besoins ou leurs goûts physiques ; ainsi un cultivateur qui sème du blé qui élève des volailles, des bestiaux, est un industriel, un charron, un maréchal, un serrurier, un menuisier sont des industriels ; un fabricant de souliers, de chapeaux, de toiles, de draps de cachemires, est également un industriel, un négociant, un roulier, un marin employé sur des vaisseaux marchands sont des industriels. » (dans « Catéchisme des industriels ») Il ne s’agit pas de borner l’industrie aux problèmes du patronat ni même au sort des ouvriers des manufactures ; elle comprend tous les métiers utiles exercés par des artisans, des paysans, des commerçants. (…) « La classe industrielle est la classe fondamentale, la classe nourricière de toute la société, celle sans laquelle aucune autre ne pourrait subsister. » (…) Saint-Simon exclut du gouvernement les nobles, les ecclésiastiques, les militaires (…) Saint-Simon s’attaque à la propriété foncière qui, sous la Restauration, était nantie des plus hauts privilèges (…) « Les propriétaires fonciers peuvent se livrer à l’oisiveté ; les propriétaires industriels sont forcés par leur position d’être laborieux. » (…) « L’homme doit travailler. L’homme le plus heureux est celui qui travaille. (…) L’humanité jouirait de tout le bonheur auquel elle peut prétendre s’il n’y avait pas d’oisif. » (dans « Introduction aux travaux scientifiques du 19ème siècle »)

« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour objet l’amélioration intellectuelle, moral et physique de la classe la plus nombreuse. » (dans « Introduction aux travaux scientifiques du 19ème siècle ») Il a parlé du prolétariat avec une chaleur, uns sympathie, une compréhension dont on ne trouve l’équivalent chez aucun autre auteur de son époque. »

(…) Les prolétaires ne doivent plus être traités en subalternes. « Le peuple se compose aujourd’hui d’hommes qui n’ont plus besoin d’être soumis à une surveillance particulière, d’hommes dont l’intelligence est suffisamment développée et la perspicacité en prévoyance suffisamment épanouie pour qu’il puisse, sans inconvénient, s’établir un système d’organisation sociale qui les admette comme sociétaires. » (dans « Opinions littéraires, philosophiques et industrielles ») (…) La politique, dit Saint-Simon, a toujours été une activité hasardeuse, soumise aux ambitions des gouvernants, et aux passions fluctuantes des foules ; il faut en faire une science positive, ayant une méthode rigoureuse. (…) Que la politique soit pratiquée par des spécialistes, et tout n’en ira que mieux, dit Saint-Simon, car on cessera d’y voir un jeu, un sport, un art permettant d’accaparer le pouvoir à peu de frais : « La seule bonne politique, ou plutôt la seule politique, est la science qui se compose des combinaisons ayant pour objet d’améliorer le sort des hommes (…) » (dans « Du système industriel »)

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"Saint-Simon et les saint simoniens" par André Lepic

site Culture et révolution

"Dans l’« après révolution française » les forces sociales ont continué à évoluer, les idées aussi et le militantisme a changé de visage.

"Les parcours militants ne sont pas forcément liés à des luttes, ils se sont bien souvent tournés vers des directions qui se sont avérées des impasses mais ils ont à chaque fois nourri leurs successeurs. Les idées de Marx en particulier ne peuvent être assimilées si on ne prend pas en compte les rôles respectifs et différents de penseurs et militants tels Saint Simon, Fourier ou Comte. Voilà pourquoi il faut régulièrement parcours les textes de ces trois « proto-socialistes ».

Un aspect enrichissant de ces trois mouvements de pensées, c’est que, issus incontestablement des idées des Lumières et de la Révolution française ils ne reviennent pas inlassablement, comme pour se doper, sur le passé, aussi riche soit-il. En outre, aucun de ces trois penseurs ne perd de temps à annoncer une nouvelle Révolution imminente. Ils ont déjà fort à faire à mettre au clair leurs idées, qui sont si riches et novatrices par elles-mêmes, sans avoir besoin d’appeler à l’aide un avenir dont ils savent de toute façon qu’il ira dans le sens de l’émancipation de l’humanité.

Leur confiance dans les idées et dans l’Humanité est impressionnante. Un oeil sur le passé et un autre sur l’avenir, ils font des hypothèses toujours ambitieuses, et jamais répétitives. Ils ne s’arrêtent pas à un développement sous prétexte que le petit peuple ne le comprendrait pas. Ils ne cherchent pas non plus à tout prix l’ « unité » avec d’autres penseurs ou d’autres mouvements. Ils ne cherchent pas non plus la polémique systématique. Et ils apparaissent avec leurs faiblesses, que Marx va mettre en évidence, et avec leur engagement et pour tout cela ils sont attachants, mais aussi précieux, tant leurs idées furent fécondes.

Milieu familial et social Avec Saint Simon on n’est pas encore précisément dans le milieu militant du XIXe siècle. Sa famille prétendait descendre de Charlemagne, et lui-même affirmait que le même Charlemagne lui était un jour apparu ! Toujours est-il qu’il est né à Paris en 1760. Sa famille est noble, et lui-même a le titre de comte.

Il se fait remarquer très tôt, en refusant de faire sa première communion ! Du coup, son père le fait enfermer à Saint Lazare. Une fois libéré, il se tourne vers les livres de Rousseau et D’Alembert, qui l’enthousiasment. D’ailleurs D’Alembert aurait même été son précepteur.

1779-1783 Il part comme officier de marine en Amérique. Il participe à la Guerre américaine pour l’Indépendance. Mais c’est plus l’économie que la politique qui le fascine dans le Nouveau Monde. Aux États-Unis, en effet, il découvre l’essor de l’industrie naissante. Il découvre une société où la religion a dépéri, et où la morale est fondée sur de nouvelles bases, celles de l’entreprise. Dans ses voyages, il visite aussi la Hollande et l’Espagne.

La Révolution française et l’Empire Il en est un témoin actif. À cette époque, il vit en Picardie. Il participe à la rédaction des cahiers de doléances dans sa région. Ensuite, il fait moins de politique et plutôt des affaires financières. Il devient suspect, car il a des membres de sa famille qui ont rejoint le camp contre-révolutionnaire. Cela lui vaut un séjour en prison. De la Révolution, il tire surtout l’expérience réussie de ses spéculations sur les biens nationaux. Mais il refuse d’émigrer et s’enthousiasme pour les changements dans toute la société.

Les changements économiques du début du XIXe siècle renforcent son envie de donner la priorité à l’esprit d’entreprise. Saint Simon est aussi témoin des événements qui suivent la Révolution française, les guerres dans toute l’Europe, sous le commandement de Bonaparte. Il le considère d’abord comme un grand homme, un prince éclairé, fils de la Révolution. De plus il se trouve que Napoléon fonde l’Académie des Sciences naturelles et d’autres Académies des sciences et des arts. Pour Saint Simon, cette démarche va dans le même sens que ce qu’il voit dans toute la société. Il approuve l’idée de donner le plus possible de pouvoir à la nouvelle élite, les savants. Mais quand il s’aperçoit que ce n’est pas le vrai dessein de Napoléon et que celui-ci d’ailleurs repousse ses avances, il finit par s’en éloigner.

Il se met à écrire véritablement à partir de 1814. Il a pour amis puis secrétaires le jeune historien Augustin Thierry puis le jeune philosophe Auguste Comte.

1814-1815 Et dès ces années, Saint-Simon montre non seulement de l’audace politique, mais en plus du courage personnel : que ce soit en 1814, pendant l’occupation des troupes alliées dans Paris, ou en 1815 pendant les Cent Jours ou après Waterloo, quand il proclame que l’union de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne est nécessaire, et que c’est la seule voie pour le développement et la paix en Europe.

En 1814 il fait paraître De la Réorganisation de la société européenne, ouvrage écrit avec Augustin Thierry. On y lit notamment : « Tout me dit que l’examen des grandes questions politiques sera le but des travaux de notre temps. La philosophie du siècle dernier a été révolutionnaire ; celle du XIXe siècle doit être organisatrice. » Il imagine ainsi, grâce à cette bonne organisation, rendre la politique « positive » : « L’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l’ordre social ; nos pères ne l’ont point vu, nos enfants y arriveront un jour ; c’est à nous de leur en frayer la route. »

Saint Simon est conscient de vivre une époque pleine de possibilités. Malgré les guerres en Europe, il perçoit ce qui est porteur d’avenir, en particulier le développement des sciences, qui lui semblent annoncer un progrès des techniques sans précédent. Il veut alors faire la synthèse des sciences, dépasser les Lumières et ouvrir la voie à la « positivité ». L’homme et la société sont objets de connaissance. Saint Simon poursuit ici les recherches de Montesquieu en matière de sciences que nous appelons aujourd’hui sociales.

Mais c’est aussi une avancée dans la science de la politique et du socialisme, comme le salue Engel, qui écrit dans son Anti-Dürhing : « En 1816, [Saint Simon] proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans l’économie. Si l’idée que la situation économique est la base des institutions politiques n’apparaît ici qu’en germe, le passage du gouvernement politique des hommes à une administration des choses et à une direction des opérations de production, donc l’abolition de l’Etat, dont on a fiat dernièrement tant de bruit, se trouve déjà clairement énoncée ici. »

1816-1818 C’est dans L’Industrie, le recueil collectif que Saint Simon signe avec, entre autres, Thierry et Comte, qui paraît dans ces années 1816-1818, qu’on peut lire ses phrases fameuses : « Tout par l’industrie, tout pour elle. », « L’économie politique est le véritable et unique fondement de la politique. », « La politique est donc, pour me résumer en deux mots, la science de la production. »

L’économie doit donc être supérieure à la politique. Saint Simon considère son époque comme une transition qui ouvre une possibilité de planifier rationnellement la société. Mais la morale doit jouer un rôle central. « Il faut refondre tout le système des idées morales ; il faut l’asseoir de nouvelles bases ; en en mot, il faut passer de la morale céleste à la morale terrestre. » Il faut balayer définitivement « l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer », déjà critiqués par les Lumières et la révolution, mais encore vivaces.

Saint Simon donne pour principe premier que « L’homme doit travailler ». Son texte est à la fois un hymne à la technique et les prémisses des idées socialistes. Il écrit : « La société toute entière repose sur l’industrie. L’industrie est la seule garantie de son existence, la source unique de toutes les richesses. »

Bien évidemment, l’« industrie » du début du XIXe siècle n’est pas l’industrie actuelle, ni même celle du milieu du XIXe siècle. Engels la décrit comme encore « immature », et Saint Simon y met un sens qui englobe tous les « gens utiles » du Tiers Etat.

Le « système industriel » Saint Simon écrit plusieurs ouvrages pour édifier ce qu’il appelle son « système industriel ». Ce système est directement né de l’effondrement de la société d’Ancien régime. Dans cette société, du fait des guerres entre quelques uns, c’est l’obéissance de tous qui était exigée. Avec la société industrielle, c’est le règne de la production pour tous. Saint Simon étudie le « parti industriel », qui est composé des artistes, des banquiers, des artisans, des avocats. Il n’oublie pas la classe ouvrière, mais sans la considérer comme une force politique en tant que telle. D’ailleurs les termes de « classe ouvrière » et « prolétariat » ne peuvent recouvrir les mêmes réalités sociales qu’à l’époque de Marx. On voit surtout des classes pauvres, composées (hormis les mendiants) d’artisans, de paysans et de famille qui survivent à la fois par le travail en ville, parfois en usine, et par des revenus de la campagne.

1819 : Sa parabole Saint Simon présente son idée fondamentale sur la société à travers une parabole célèbre qu’on retrouve dans son texte L’Organisateur. En voici le contenu.

Si la France perdait ses cinquante meilleurs physiciens, artistes, militaires et entrepreneurs, elle ne s’en remettrait pas.

« Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus importants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation, et qui la rendent productive dans les sciences, les beaux-arts et les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française ; ils sont, de tous les Français, les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation ainsi que sa prospérité ; la nation deviendrait un corps sans âme à l’instant où elle les perdrait, elle tomberait immédiatement dans un état d’infériorité vis-à-vis des nations dont elle est aujourd’hui la rivale, et elle continuerait à rester subalterne à leur égard tant qu’elle n’aurait pas réparé cette perte, tant qu’il ne lui aurait pas repoussé une tête. »

Ensuite, « admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu’elle possède dans les sciences, les beaux-arts et les arts et métiers, mais qu’elle ait le malheur de perdre, le même jour, Monsieur, frère du roi » la cour et toute la noblesse.

« Cet accident affligerait certainement les Français parce qu’ils sont bons, parce qu’ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d’un si grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de 30 000 individus, réputés les plus importants de l’État, ne les affligerait que sous un rapport sentimental, car il n’en résulterait aucun mal politique pour l’État.

D’abord, par la raison qu’il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes : il existe un grand nombre de Français en état de remplir les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur ; beaucoup sont capables d’occuper les places de princes tout aussi convenablement que Mgr le duc d’Angoulême, que Mgr le duc d’Orléans.

(...) Ces suppositions font voir que la société actuelle est véritablement un monde renversé (...) puisque (...) dans tous les genres d’occupation, ce sont des hommes incapables qui se trouvent chargés du soin de diriger les hommes capables, que ce sont, sous le rapport de la moralité, les hommes les plus immoraux qui sont appelés à former les citoyens à la vertu, et que, sous le rapport de la justice distributive, ce sont les grands coupables qui sont préposés pour punir les fautes des petits délinquants. »

Le sens de la parabole est clair : la noblesse ne peut que nuire au progrès des sciences et de la société. De plus, Saint Simon souligne la primauté des forces économiques et des producteurs dans la société.

La question de l’éducation À la fin de sa parabole, Saint Simon accorde une grande place à l’éducation. Le savoir est un produit direct du développement de la production. Saint Simon imagine une société fondée sur les sciences, avec un système éducatif centralisé et obligatoire. On retrouve là l’attachement pour les « lumières ». Sur l’éducation, il n’a pas écrit un livre particulier, mais c’est un thème récurent dans son oeuvre. Il fait la distinction entre l’éducation et l’instruction, préférant la première à le seconde. Ainsi, écrit-il « Le perfectionnement de l’éducation proprement dite est plus important pour l’accroissement du bien être social que celui de l’instruction. » En effet, « c’est l’éducation proprement dite qui forme les habitudes, qui développe les sentiments, qui épanouit la capacité en prévoyance générale, c’est elle qui apprend à chacun à faire application des principes et à s’en servir comme de guides certains pour diriger sa conduite. » Pour Saint Simon des prolétaires français qui ne savent ni lire ni écrire mais qui ont reçu cette éducation, seront plus capables de travailler utilement que des paysans russes à qui leur riche propriétaire aura fait apprendre à lire et écrire. En effet, ces prolétaires français « sont en état de bien administrer une propriété ; ceux qui sont attachés à la culture sont capables de diriger des travaux de ce genre ; il en est de même pour ceux qui sont attachés à des travaux d’arts et métiers : tandis que les Russes, à qui on aura enseigné la lecture et l’écriture, n’auront reçu de leurs parents qu’une éducation semblable à celle que ceux-ci avaient reçue eux-mêmes, c’est–à-dire une éducation très mauvaise ; et si vous essayez de confier l’administration d’une propriété quelconque à ces Russes sachant lire et écrire, vous verrez ces propriétés dépérir dans leurs mains. » Bien sûr, ces idées ne sont plus de mise aujourd’hui, mais ce qui est important c’est ce goût pour la réforme qui vise en particulier les jeunes des milieux pauvres, qui sont placés en situation de donner un avenir à la société. Saint Simon a donc des idées nombreuses sur l’éducation et l’instruction publique.

Cette instruction doit viser la « propagation des connaissances ». Le jeune doit apprendre à lire, compter, écrire, dessiner, faire de la musique. En tous les cas, il ne faut pas confier cette éducation à l’Église. Et Saint Simon est enthousiasmé par cette jeunesse populaire qui est « avide d’instruction bien plus que les oisifs de nos salons. » Et comme de nombreux révolutionnaires, Saint Simon s’intéresse de près à toute la jeunesse, qu’il divise entre trois groupes. Il y a l’enfant, de 0 à 7 ans ; puis vient l’adolescent de 7 à 14 ans, âge où les passions « s’enflamment dans l’individu, en même temps qu’il acquiert la faculté de produire son semblable » ; enfin, vient le jeune homme, de 14 à 21 ans.

1823 Ces idées ne font pas vivre Saint Simon. Celui-ci, qui perd au même moment l’amitié d’Auguste Comte, et qui a de gros problèmes d’argent, tente de se suicider. C’est un banquier qui lui vient en aide, et lui permet de trouver des fonds pour travailler sur son Nouveau Christianisme.

1825 C’est l’année de la parution du Nouveau Christianisme. Dans cet ouvrage, il expose son opinion sur la religion. Il s’agit d’un dialogue entre un conservateur et un novateur. Ce dernier croit en Dieu, mais il veut réformer la religion chrétienne. Le clergé ne représente pas la religion. De celle-ci il retient une pensée, « Les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres. ». Et derrière, il donne cette interprétation : il s’agit de tous les hommes, donc la priorité doit être l’amélioration de la vie de la classe la plus pauvre. Saint Simon n’a de cesse de s’en prendre au Vatican, quartier général des Jésuites qui dominent toute la société. « L’enseignement que le clergé catholique donne aux laïcs de sa communion est vicieux, il ne dirige point leur conduite dans la voie du christianisme. » En assénant des litanies et des propos mystiques, continue Saint Simon, le but du clergé est de persuader les laïcs « qu’ils ne sont point en état de se conduire par leurs propres lumières, et qu’ils doivent se laisser diriger par le clergé ». Il accuse le Pape « de se conduire en hérétique », « de tenir une conduite gouvernementale, plus contraire aux intérêts moraux et physiques de la classe indigente de ses sujets temporels, que celle d’aucun prince laïc envers ses sujets pauvres. » On voit bien toute l’ambiguïté de Saint Simon qui veut trouver une nouvelle religion capable d’apporter le bonheur à tous. Pour lui, le clergé devrait dire : « L’immense majorité de la population pourrait jouir d’une existence morale et physique plus satisfaisante que celle dont elle a joui jusqu’à ce jour ; et (...) les riches, en accroissant le bonheur des pauvres, amélioreraient leur existence. »

Dans ce texte, il se prononce pour un socialisme, qui semble non démocratique mais plutôt technocratique, c’est-à-dire où le pouvoir serait entre les mains des chefs de l’industrie, mais pour le bien de tous, puisque la société devra être fondée sur le principe moral que tous les hommes doivent se conduire en frères. C’est le thème de ce dernier ouvrage, Le Nouveau Christianisme.

C’est en 1825 que Saint Simon meurt. Sa mort physiologique est d’une certaine manière accompagnée par la mort de ses conceptions en tant que telles. Après Saint Simon, les idées évoluent encore. Ce n’est guère étonnant : il en est de même pour d’autres domaines intellectuels, en particulier dans les sciences. Ainsi, au milieu des années 1820, les idées de Lamarck, souvent considéré comme l’auteur de la première théorie de l’évolution des êtres vivants, se répandent, non sans débat et opposition. En 1824, le physicien Joseph Fourier publie ses Remarques générales sur les températures du globe terrestre et des espaces planétaires, première théorie de l’effet de serre. Il en est de même dans le domaine de la préhistoire : en 1825, l’anglais Gideon Mantell est le premier à décrire le premier squelette d’iguanodon découvert en Angleterre. La science a depuis remis en question beaucoup de leurs conclusions, mais a utilisé toutes leurs recherches et leurs découvertes. C’est le même phénomène dans l’évolution des idées politiques. Cette période est donc fertile en avancées. Les idées de Saint Simon, déjà caduques en 1825, inspirent d’autres penseurs.

Ses successeurs après sa mort Ils sont nombreux, et dans toute l’Europe. En Suède l’homme d’État Nils Nilsson se revendique de lui. En Russie le philosophe socialiste Herzen est marqué par son oeuvre, ainsi que l’économiste anglais Stuart Mill. En France, Saint Simon a beaucoup d’influence chez les grands industriels, en particulier ceux du chemin de fer. La pensée de Saint Simon a aussi beaucoup d’influence chez les intellectuels, plus que chez les ouvriers. Les socialistes se reconnaissent davantage dans ses travaux économiques que dans ses idées politiques. Ils approuvent, avec les anarchistes d’ailleurs, sa vision de la démocratie du producteur.

Les saint-simoniens Les principaux journaux saint-simoniens sont Le Producteur et L’Organisateur. Ils défendent trois préceptes fondamentaux : l’amélioration du sort des plus pauvres, l’abolition des privilèges de naissance, en particulier l’héritage, et enfin la devise « À chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses oeuvres », devise qui montre bien qu’ils ne sont pas pour une société égalitaire, même si par ailleurs, les saint-simoniens continuent à s’opposer à la propriété des moyens de production. Ainsi pour que les « capacités » s’épanouissent véritablement, il faut que l’économie soit très organisée, notamment par un réseau bancaire très ramifié et contrôlé. Ils reprennent le slogan du « Maître » « Tout pour et par l’Industrie ! ».

Le saint-simonisme est d’abord parisien, mais ses adeptes essaiment dans de nombreuses villes de France, grâce à l’envoi de « missions ». Ils s’apparentent de plus en plus à des curés d’une nouvelle religion. On peut le constater en lisant cette phrase tirée de L’Organisateur du 15 mai 1830 : « Moïse a promis aux hommes la fraternité, Jésus Christ l’a préparée, Saint Simon la réalise. »

Beaucoup de saint-simoniens ont des comportements religieux, voire sectaires. C’est le cas du docteur Guépin, à Nantes, qui organise du travail pour les chômeurs et fonde des coopératives ouvrières. C’est un homme puritain, et son austérité le rapproche des saint-simoniens. On peut citer un autre « disciple », Bazard, qui fonde une société secrète, « La Charbonnerie ». Dans son Exposition de la doctrine de Saint Simon (1829), il écrit : « L’exploitation de l’homme par l’homme, voilà l’état des relations humaines dans le passé », signifiant qu’il faut rompre avec cet état.

Face à la révolte des canuts En novembre 1831, les ouvriers de la soie à Lyon, les canuts, demandent la fixation d’un tarif pour leur travail. En fait ils veulent que les fabricants qui leur fournissent la matière première et qui ont le monopole de la commercialisation ne changent pas de prix d’achat ou de salaire. Devant le refus de ces patrons, qui au nom du libéralisme ne veulent aucune « rigidité » dans les « charges », les canuts se révoltent. Armés et bien organisés, ils gardent le pouvoir dans la ville pendant quelques jours. Cette révolte provoque un débat dans tout le pays. Le gouvernement de Louis-Philippe se sent sur le grill.

Une remarque au passage : le statut des canuts doit attirer notre attention sur sa « modernité ». Ils n’étaient pas directement les employés des « soyeux lyonnais », mais appartenaient à une sorte de société prestataire de service à durée déterminée, qui n’avait pas de contrat permanent avec les « soyeux ». Ce modèle est repris aujourd’hui dans de nombreux secteur de l’économie mondiale. Volkswagen s’est implanté au Brésil par des entreprises prestataires de service de ce genre. Mais revenons aux saint-simoniens.

Au moment de la révolte des canuts, la presse saint-simonienne considère que le mouvement est vraiment à l’avant garde du mouvement socialiste. Un avocat écrit dans Le Globe : « Au milieu des ruines que le libéralisme a faites, il ne reste plus de l’ancien édifice qu’une seule pierre, l’hérédité des biens, l’inégalité par droit de naissance. Ce dernier privilège doit périr. » Le responsable des saint-simoniens à Lyon, Peiffer, écrit à propos des patrons saint-simoniens : « Les fabricants se détournent de la doctrine devant l’intérêt que lui portent les ouvriers et les chefs d’atelier. » On rappelle les luttes des ouvriers lyonnais pendant la Révolution. Mais les saint-simoniens autour de Peiffer avouent eux-mêmes leur surprise d’assister à une telle révolte. Au début des événements Peiffer est paniqué, comme on le perçoit dans une lettre du 21 novembre. Mais le 26, la presse saint-simonienne parvient à se prononcer clairement pour approuver sans réserve la révolte des canuts. Le Globe, journal saint-simonien, publie la lettre d’un « original » (c’est-à-dire de quelqu’un qui n’est pas un saint-simonien) qui contient ce passage : « Si l’on reste persuadé que toute question politique était étrangère à ce funeste débat, si l’on considère la tendance toujours croissante aux émeutes chez la classe ouvrière tant en Angleterre qu’en France, il faut bien y reconnaître la manifestation d’un immense fait social résumé tout entier dans le mot de ralliement de l’émeute Vivre en travaillant ou mourir en combattant. » L’auteur de la lettre continue en rappelant que depuis la Révolution de 1789 et celle de 1830, les richesses sont allées dans les poches des mêmes et jamais dans celles des travailleurs, pour conclure par : « Le peuple français est las de liberté, il vous demande du bien être, gouvernants ! » Ce texte publié par les saint-simoniens, mais non rédigé par un saint-simonien montre la radicalisation du groupe, qui n’entend pas se cantonner à des revendications en matière de liberté politiques mais qui veut que les riches fassent des sacrifices.

C’est exactement la lecture que ces riches font de la révolte lyonnaise des canuts, avec une conclusion opposée évidemment. Dans le journal Le Temps du 26 novembre 1831, un porte-parole évident des possédants écrit : « Quand la propriété est menacée, il n’y a plus d’opinion politique, de nuance de ministérialistes et d’opposition. » Cette peur que les prolétaires se mettent à faire de la politique a encore plus de résonance chez certains propriétaires qui se sentent encore peu sûrs de la pérennité de leurs biens, acquis tout récemment pendant et à la faveur de la Révolution. D’autant que cette même classe privilégiée vient de voir les ouvriers se battre en juillet 1830, renverser le régime de la Restauration... et se faire retirer le fruit de leur révolution. En effet, en juillet 1830, c’est bien à l’initiative d’ouvriers typographes et d’étudiants que l’insurrection qui devait mettre fin au règne de Charles X a commencé. Et de nouveau, une partie du prolétariat semble se révolter l’année suivante : décidément la société est bien en train d’évoluer !

Toute une partie de la classe moyenne sous l’effet de la peur se met alors à afficher qu’elle n’est pas l’ennemie des « classes inférieures ». Le journal réformiste Le National écrit : « Les événements de Lyon viennent de prouver ce qui ressortait déjà de nos belles journées de Juillet, savoir que le peuple est désormais associé à toutes les idées de liberté, à tous les désirs de bien-être que la classe moyenne crut seule faire valoir contre le régime de la Restauration ; qu’entre les lumières, le courage, l’intelligence, les sentiments moraux de la classe moyenne, et ceux de la classe ouvrière, il y a peu de différence et, comme le nombre est de beaucoup en faveur de cette dernière, que si on ne lui fait pas équitablement sa part, elle voudra se la faire, et qu’elle peut y réussir. » Le National se met à parler de plus en plus d’« économie sociale », de l’honnêteté des ouvriers, de leur respect pour la propriété, histoire, en parlant de la classe ouvrière, de ne pas parler des révoltes des ouvriers.

Mais Le National reste très en avance par rapport à des fractions entières de la classe dirigeante. Le Président du conseil, le 17 décembre 1831, déclare au sujet de la révolte des canuts : « L’événement est resté étranger à toute pensée politique. » Et bien des conservateurs, qui se retrouvent dans le Journal des Débats, sont d’avis que la classe ouvrière de 1831 est très primitive, et en tout cas incapable de la moindre idée politique.

Dans la foulée de cette révolte, les saint-simoniens sont décidés, eux, à poursuivre plus que jamais leur propagande en faveur exclusivement de « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » La situation est évidemment très dure, surtout à Lyon, où l’ordre bourgeois règne et où c’est plutôt les cercles philanthropiques qui se développent. Dans une lettre de Douai au Globe, datée de janvier 1832, un sympathisant s’adresse aux saint-simoniens en ces termes : « si vos doctrines retentissaient dans les masses, elles pourraient, contre votre gré, faire beaucoup de mal. » C’est qu’on est en train de prendre conscience que la rencontre des masses exploitées et des idées socialistes font un mélange révolutionnaire et représentent réellement un danger pour l’ordre établi. Le directeur du Globe, Michel Chevalier écrit : « Les événements de Lyon ont changé le sens du mot politique ; ils l’ont élargi. Les intérêts du travail sont décidément entrés dans le cercle politique et vont s’y étendre de plus en plus. »

On a vu que la bourgeoisie ne croit pas que la classe ouvrière soit capable d’idée et de programme politique. Mais, idée proche des saint-simoniens (qu’on relise la lettre au Globe de l’« original »), elle ne passe pas sous silence la question de la révolte ouvrière. Pour les rédacteurs du Journal des Débats, il faut que les prolétaires accèdent à la propriété. En développant l’industrie, on fera disparaître la misère et on promouvra l’intégration par la propriété.

Le problème c’est qu’en 1834, les canuts de Lyon se révoltent à nouveau. Cette fois il n’y a plus de place à l’« intégration ». Leur révolte est écrasée dans le sang. Et la bourgeoisie continue à tenir ce refrain qui l’arrange : il faut développer l’industrie et « la propriété », discours repris notamment par Lamartine.

Prosper Enfantin Il est le plus connu des « disciples » du « Maître ». Il écrit Mémoires d’un industriel de l’an 2240 en 1838. Ces « mémoires » sont soi-disant celles du fils d’un maître tisserand des soieries de Lyon. Enfantin décrit notamment l’éducation qu’a reçue ce jeune. Pour avoir un métier, l’apprenti doit être au fait des connaissances scientifiques de son époque et doit avoir de grandes valeurs morales et religieuses. Sa formation est payée par une banque, à laquelle sont affiliés les membres de la corporation des soieries. Et Enfantin décrit un système économique où toutes les banques sont chapeautées par une grande banque centrale, ce qui indique un certain niveau de planification. Dans cette société de 2240, il n’y pas plus de guerre, et l’Europe est dominée par une seule économie et une seule monnaie. Devenu adulte, le héros se marie et fonde une ville. La société selon Enfantin d’ailleurs est très dictatoriale : le saint-simonisme n’est pas le libéralisme.

La fin des saint-simoniens Les révoltes de Lyon ont eu deux conséquences fâcheuses pour la bourgeoisie. D’une part, elles ont permis aux masses populaires, qui représentent la majorité de la population, de faire irruption dans le débat politique. D’autre part, elles ont eu le soutien des saint-simoniens, c’est-à-dire d’un courant socialiste, d’un courant d’opinion politique. À défaut de pouvoir éliminer les travailleurs, les bourgeois décident d’écarter les saint-simoniens. Toute une campagne est menée pour considérer comme immoral l’esprit de réforme politique. Enfantin et Michel Chevalier se voient intenter un procès pour « outrage à la morale publique » et « désobéissance aux lois qui régissent la propriété ». À l’issue de ce procès, la Société saint-simonienne est interdite. Cette mort judiciaire accompagne la mort politique d’un groupe qui n’a pas vraiment survécu à son créateur, mais dont l’esprit va féconder d’autres courants socialistes.

Comment Blanqui critique les saint-simoniens Alors que la société industrielle donne naissance à grande vitesse à la classe ouvrière, les saint-simoniens se retrouvent comme dépassés par cette pression sociale et ils apparaissent vite désuets, voire réactionnaires. Blanqui les condamne, comme il condamne, au nom de son opposition à l’utopie, le fouriérisme et le positivisme, ces « nouvelles religions ». Les saint-simoniens, écrit Blanqui, veulent « greffer le germe d’une nouvelle société sur un trône vermoulu tombé en poussière. » Pire, ils sont « les piliers de l’Empire » et du Capital. En outre, Blanqui regrette que Saint Simon, comme Fourier d’ailleurs, s’éloigne des idées des philosophes du XVIIIe siècle en accordant plus d’importance à l’économique qu’au politique. Blanqui pour sa part insiste beaucoup sur la place de l’État dans la société. De même, il fait un lien fort entre la République et le changement de société, la première étant gage du second, selon Blanqui. Il écrit par exemple : « Si, en effet, nous nous disons républicains, c’est que nous espérons de la République une refonte sociale que la France réclame impérieusement. » Dans une brochure écrite avec Hadot-Desages, le fondateur de la société secrète des Familles, il écrit : « Nous avons bien moins en vue un changement politique qu’une refonte sociale. » On constate ainsi que Blanqui va bien plus loin que Saint Simon, mais sans encore voir le rôle historique des classes sociales, sans voir même réellement ces classes sociales. D’ailleurs, à ce niveau, il est encore assez proche de Saint Simon, puisque, au moment de la Monarchie de Juillet, il emploie l’expression « les hommes de l’atelier » pour parler tout ensemble des travailleurs, des usiniers et des patrons. Ces « hommes de l’atelier » sont, comme chez Saint Simon, opposés aux « oisifs ». D’ailleurs le même Blanqui écrit : « Selon l’idée socialiste (...) le profit de l’exploitant ne devrait pas dépasser celui d’un ouvrier. »

Le milieu patronal saint-simonien Ferdinand de Lesseps, l’auteur entre autres du projet du canal de Suez, est proche des saint-simoniens. Et dans les années 1830, ces derniers se passionnent pour nombre de projets industriels, dont les projets ferroviaires. Beaucoup d’entrepreneurs partent du saint-simonisme pour évoluer vers le libéralisme. Ils s’écartent de contenu socialisant de leur précurseur pour ne garder que son enthousiasme pour l’industrie et le commerce. On les retrouve à la tête de grandes compagnies bancaires et commerciales, à la direction d’entreprises de chemins de fer ou de canaux. Partis de la formule de Saint Simon « Tout pour et par l’Industrie ! », ils sont arrivés logiquement à celle de Guizot : « Enrichissez-vous ! ».

La position de Marx Marx et Engels sont eux aussi inspirés par l’école des socialistes dits utopistes. Dans ses Manuscrits de 1844, Marx se réfère à Saint Simon, Fourier, Pecqueur, Proudhon et Cabet.

C’est en particulier le cas pour leurs idées sur l’éducation. Marx se réfère beaucoup à Owen (du fait des expériences de celui-ci à New-Lanarck), à Saint Simon, à Morelly. C’est chez eux que Marx trouve les idées qui le convainquent que les enfants peuvent avoir un rôle social et travailler dès l’âge de 10 ans, idée qu’il développe avec Engels dans le Manifeste.

Mais Marx se dégage assez vite de nombre d’idées fausses de Saint Simon, et le présente notamment comme un doctrinaire et non un scientifique. C’est toute l’ambiguïté d’une période dans laquelle pourtant on prétend toujours avoir une démarche scientifique. Saint Simon croyait même être le fondateur d’une nouvelle science de la société industrielle.

L’analyse de Marx ne gagne pas aussitôt la conscience des travailleurs : ses critiques contre Saint Simon, mais aussi Proudhon et Blanqui ne convaincront qu’après la Commune de 1871. Cela montre dans quel contexte s’est forgée la pensée de Marx, à savoir dans un contexte de lutte idéologique implacable, dont il est certes ressorti avec une influence déterminante dans des couches importantes du mouvement socialiste, mais près de trente ans après avoir commencé à élaborer sa pensée et la défendre.

Dans le mouvement ouvrier français de la fin du XIXe siècle Lafargue dans son texte Le Déterminisme économique, écrit : « Les socialistes utopistes étaient plutôt les représentants du collectivisme capitaliste que de l’émancipation ouvrière. Leur âge d’or n’était que l’âge de l’argent. » C’est être bien réducteur et s’éloigner d’ailleurs totalement de l’enthousiasme de Engels dans son Anti-Dühring.

Jules Guesde souligne d’avantage l’influence de Saint Simon, au même titre que Lassalle ou Robert Owen.

Dans le mouvement communiste français à ses débuts : Le Parti communiste des années 1921-1922 accorde une place importante à la formation de ses militants, et dans cette formation il insiste sur l’ « événement choc de la Révolution française », selon les mots d’Ernest Labrousse un des formateurs du parti. D’ailleurs le même militant raconte que dans les meetings, l’évocation de la Révolution française « provoquait toujours un frémissement ». Un autre formateur, Rappoport, fait remonter les connaissances de base des militants à Platon, et fait référence à Comte et Saint Simon, « qui fut le précurseur de Marx, le cofondateur du positivisme d’Auguste Comte ». Les saint-simoniens, affirme-t-il, étaient « des marxistes empiriques avant la lettre, des marxistes pratiquants, des marxistes organisateurs de la production. » Et ces deux auteurs sont associés à d’autres courants de pensée, à toute une série de grands intellectuels. Le professeur Albert Mary assure une série de cinq cours consacrés à la biologie et à la sociologie comparée. Les futurs militants et cadres lisent des passages de Comte, Darwin et Fabre. De même, les éditions de la Librairie de L’Humanité publient des textes de science et de philosophie, des récits d’expédition scientifiques, des ouvrages sur l’évolution de l’humanité, des livres de Comte, Darwin, Kropotkine, Reclus, Jaurès (De la Réalité du monde sensible), Taine, Charcot, Tolstoï, Bergson.

Le 19 décembre 2002

André Lepic

Sources bibliographiques

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Augustin Thierry et la conception matérialiste de l’histoire Gheorgi Plekhanov Novembre 1895

Augustin Thierry appartient à ce remarquable groupe de savants distingués qui, sous la Restauration, renouvelèrent en France les études historiques. Dans ce groupe, il n’y avait pas de maître et de disciples. Il n’en forme pas moins une véritable école dont il est très utile d’examiner les conceptions fondamentales. Chateaubriand [1] désigna cette école sous le nom de l’ école politique . Cela est inexact. En effet, les philosophes du XVIII° siècle, fermement convaincus que, dans l’état d’un peuple, la législation fait tout , ne savaient rattacher la « législation » qu’à l’action préméditée du législateur [2] . C’est là le point de vue politique par excellence. Il s’ensuit naturellement que les lois civiles de chaque peuple donné doivent leur origine à sa constitution politique , à son gouvernement . Les philosophes ne se lassaient pas de le répéter. Pour Guizot, c’est le contraire qui est vrai. « C’est par l’étude des institutions politiques, dit-il, que la plupart des écrivains, historiens ou publicistes, ont cherché à connaître l’état de société, le degré ou le genre de sa civilisation. Il eût été plus sage d’étudier d’abord la société elle-même pour connaître et comprendre ses institutions politiques. Avant de devenir causes, les institutions sont effet ; la société les produit avant d’en être modifiée ; et au lieu de chercher dans le système ou les formes du gouvernement quel a été l’état du peuple, c’est l’état du peuple qu’il faut examiner avant tout pour savoir quel a dû, quel a pu être le gouvernement » [3] . En cela, Mignet est tout à fait d’accord avec Guizot. Pour lui aussi, les institutions politiques sont effet avant de devenir cause . Les intérêts dominants décident du mouvement social, et c’est ce mouvement qui détermine la forme du gouvernement. Quand le gouvernement ne correspond plus à l’état du peuple, il disparaît. Ainsi, la féodalité a été dans les besoins avant d’être dans le fait ; ensuite elle a été dans le fait en cessant d’être dans les besoins, ce qui la fit sortir du fait. L’affranchissement des communes a changé toutes les relations intérieures et extérieures des sociétés européennes. Il donna une nouvelle direction à l’évolution politique de l’Europe. « La démocratie, la monarchie absolue et le système représentatif en ont résulté : la démocratie, là où les communes ont dominé seules ; la monarchie absolue, là où elles se sont liguées avec les rois qu’elles n’ont pas pu contenir ; le système représentatif là où les feudataires se sont servi d’elle pour limiter la royauté » [4] . Augustin Thierry n’est pas moins éloigné du point de vue des philosophes du XVIII° siècle. Les Constitutions sont le vêtement de la société , dit-il. La vieille école a porté trop d’attention sur la généalogie des rois . Elle n’a jamais attribué aucune spontanéité aux masses d’hommes . « Si tout un peuple émigre et se fait un nouveau domicile, c’est, au dire des annalistes et des poètes, quelque héros qui, pour illustrer son nom, s’avise de fonder un Empire ; si de nouvelles coutumes s’établissent, c’est quelque législateur qui les imagine et les impose ; si une cité s’organise, c’est quelque prince qui lui donne l’être : et toujours le peuple et les citoyens sont de l’étoffe pour la pensée d’un seul homme » [5] . C’est ainsi que le récit de chaque époque devenait le récit de la naissance et de l’éducation, de la vie et de la mort d’un législateur. Cette manière d’écrire l’histoire était naturelle pour les moines du moyen âge : les écrivains monastiques eurent des préférences exclusives pour les hommes qui faisaient le plus de dons aux églises et aux monastères. Mais elle n’est pas digne des historiens modernes. Ce qu’il faut à présent, c’est la vraie histoire du pays, l’histoire du peuple, l’histoire des citoyens ; « Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique. Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous, bien mieux qu’à la fortune des grands et des princes, la seule qu’on nous raconte et la seule où il n’y ait point de leçons à notre usage : le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés ». Ainsi, c’est le peuple, c’est la nation tout entière qui doit être le héros de l’histoire. Augustin Thierry ne parle qu’avec une sourde colère de ces mêmes législateurs (faiseurs de conquêtes) auxquels en appelait sans cesse l’école historique du XVIII° siècle. Ce n’est pas tout. Dans la masse des « citoyens » il y a des privilégiés et des déshérités, des oppresseurs et des opprimés. C’est la vie de ces derniers qui, avant tout, doit attirer l’attention des historiens. « Nous qui sommes leurs descendants, croyons qu’ils ont valu quelque chose, et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l’histoire. Si la noblesse peut revendiquer dans le passé les hauts faits d’armes, et le renom militaire, il y a aussi une gloire pour la roture, celle de l’industrie et du talent. C’était un roturier qui élevait le cheval de guerre du gentilhomme, en joignant les plaques d’acier de son armure. Ceux qui égayaient les fêtes des châteaux par la poésie et la musique, étaient aussi des roturiers : enfin la langue que nous parlons aujourd’hui est celle de la roture ; elle la créa dans un temps où la cour et les donjons retentissaient des sons rudes et gutturaux d’un dialecte germanique » [6] . Plus d’une fois Augustin Thierry rappelle avec orgueil qu’il est un roturier, un fils du tiers état. Et il l’est sous tous les rapports. Il épouse toutes les querelles de cet état. Son point de vue, c’est le point de vue de la lutte de la roture contre la noblesse, le point de vue de la lutte des classes . Cela étonnera, peut-être, plus d’un lecteur. On croit généralement que ce soit les socialistes de l’école de Marx qui ont, les premiers, introduit cette conception dans la science historique, et l’on se trompe. Elle y a été introduite avant Marx ; elle dominait dans cette école historique française que Chateaubriand appelait improprement l’école politique et à laquelle appartenait Augustin Thierry. Pour Guizot, toute l’histoire de la France est dans la lutte, dans la guerre des classes. Depuis plus de treize siècles, la France contenait deux peuples, un peuple vainqueur, la noblesse , un peuple vaincu, le tiers état , et depuis plus de treize siècles le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. La lutte a continué sous toutes les formes et avec toutes les armes : « Lorsqu’en 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu. La Révolution changea la situation réciproque des deux peuples, l’ancien peuple vaincu devint le peuple vainqueur, il a conquis la France à son tour. La Restauration elle-même a été forcée d’accepter ce fait accompli. La Charte proclama que ce fait était de droit et, en signant la Charte, Louis XVIII se fit le chef des conquérants nouveaux. Mais le peuple nouvellement vaincu, l’ancien peuple vainqueur, ne se résigna pas à sa défaite. Il continue la vieille lutte treize fois séculaire, et, dans les débats de la Chambre, la question se pose, comme elle se posait avant, entre l’égalité et le privilège, entre la classe moyenne et l’aristocratie. Aucune paix n’est possible entre elles. Les concilier est un dessein chimérique. Les rajuster ensemble ne le serait guère moins » [7] . Cela ne manque ni de clarté ni de précision. Mais Guizot savait, parlait avec plus de clarté et plus de précision encore. Quand, après la publication du travail que nous venons de citer, ses ennemis politiques lui reprochèrent de fomenter la guerre sociale, il répondit qu’en exprimant le fait historique de la lutte des classes, il ne disait rien de nouveau. « Je ne voulais, écrivit-il, que résumer l’histoire politique de la France. La lutte des ordres remplit ou plutôt fait toute cette histoire (sic !). On savait et on disait cela bien des siècles avant la révolution. On le savait et on le disait en 1789, on le savait et on le disait il y a trois mois. Bien qu’on m’accuse maintenant pour l’avoir dit, je ne pense que personne l’ait oublié. Les faits ne s’évanouissent point selon le bon plaisir et pour la commodité momentanée des ministères et des partis. Que dirait M. de Boulainvilliers si, revenu parmi nous, il entendait nier que le tiers état ait fait la guerre à la noblesse, qu’il ait lutté constamment pour lui enlever ses privilèges et devenir son égal ? Que diraient tant de bourgeois courageux envoyés aux Etats généraux pour conquérir ou défendre les droits de leur ordre, s’ils ressuscitaient pour apprendre que la noblesse n’a pas fait la guerre au tiers état, qu’elle ne s’est pas alarmée de le voir grandir, qu’elle ne s’est pas toujours opposée à ses progrès dans la société et dans le pouvoir ? » Toute cette lutte, « ce n’est point là une théorie, ni une hypothèse ; c’est le fait lui-même dans toute sa simplicité » et ce fait, « loin qu’il y ait quelque mérite à le voir, il est presque ridicule de le contester » [8] . Si certains partisans de la noblesse voulaient le faire oublier, c’est qu’ils n’estimaient plus leur ordre assez fort pour soutenir une lutte ouverte, c’est qu’en le voyant faiblir, ils s’efforçaient de tromper la classe moyenne. Et Guizot les apostrophait avec la véhémence d’un tribun indigné. « Descendants dégénérés de cette race qui a dominé un grand pays et fait trembler de grands rois, s’écriait-il, quoi ! vous reniez vos ancêtres et votre histoire ! Parce que vous vous sentez déchus, vous protestez contre votre splendeur passée ! Parce que nous vous demandons de n’être plus que nos égaux, vous vous défendez d’avoir été nos maîtres... J’éprouverais quelque honte, je l’avoue, à être obligé de reprendre ici l’histoire de France, et de prouver, moi bourgeois, aux adversaires de l’égalité constitutionnelle, qu’ils sont trop humbles dans leurs souvenirs, etc. » [9] . Artiste plutôt que lutteur, Augustin Thierry n’a jamais prêché la guerre des classes avec autant de force et autant de colère que Guizot, un des plus remarquables champions politiques de la bourgeoisie française. Il n’en comprenait pas moins toute la signification historique de la guerre que la classe moyenne d’alors faisait à la noblesse : « La noblesse actuelle , écrivait-il en 1820 à propos de l’ouvrage de Warden sur les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du XVI° siècle ; ceux-là se disaient issus des possesseurs d’hommes du XIII°, qui se rattachaient aux Francks de Charles le Grand, qui remontaient jusqu’aux Sicambres de Chlodowig. On ne peut contester ici que la filiation naturelle, la descendance politique est évidente. Donnons-la donc à ceux qui la revendiquent : et nous, revendiquons la descendance contraire. Nous sommes les fils des hommes du tiers état ; le tiers état sortit des communes ; les communes furent l’asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. Ainsi, de formule en formule, à travers l’intervalle de quinze siècles, nous sommes conduits au terme extrême d’une conquête qu’il s’agit d’effacer. Dieu veuille que cette conquête s’abjure elle-même jusque dans ses dernières traces, et que l’heure du combat n’ait pas besoin de sonner. Mais sans cette abjuration formelle, n’espérons ni liberté ni repos ; n’espérons rien de ce qui rend le séjour de l’Amérique si heureux et si digne d’envie ; les fruits que porte cette terre ne croîtront jamais sur un sol où resteraient empreints des vestiges d’envahissement » [10] . Ainsi, d’une façon ou d’une autre, par les moyens pacifiques ou par le « combat », la bourgeoisie doit détruire les privilèges de la noblesse ou, comme Guizot et avant lui Sieyès, le peuple vaincu doit devenir conquérant à son tour. Nous pourrions facilement trouver dans les œuvres de Mignet et dans celles de Thiers des pages semblables à celles que nous venons de citer. Cela est inutile. Il est maintenant démontré que lorsque les marxistes parlent de la lutte des classes, ils ne font que suivre en cela l’exemple des théoriciens et des historiens les plus distingués du tiers état. Il y a plus. Guizot n’exagérait rien en disant que les représentants de la noblesse la prêchaient aussi bien que ceux du tiers état. Dans les Considérations sur l’histoire de France d’Augustin Thierry, qui précèdent ses Récits des temps mérovingiens , le lecteur trouvera une analyse assez détaillée des systèmes historiques d’avant 1789, qui fait bien voir jusqu’à quel point la lutte des classes, qui composaient la vieille société française, influait sur les vues des historiens, partisans de l’une ou de l’autre de ces classes. La langue d’un Boulainvilliers ou d’un Montlosier est souvent aussi nette et aussi énergique que celle d’un Guizot ou d’un agitateur marxiste de notre temps. Ce qui distingue la lutte des classes prêchée par les historiens français du temps de la Restauration de celle qui est préconisée par les socialistes de nos jours, c’est, avant tout, la position sociale de la classe à laquelle s’adressent les théoriciens de la guerre sociale. Les historiens du temps de la Restauration avaient beau parler du peuple , de la nation , de la masse des citoyens , du tiers état tout entier, ce qu’ils défendaient en réalité, c’était les intérêts d’une petite partie de la nation, les intérêts de la bourgeoisie . Guizot le savait très bien et le disait sans détour. « Je sais ... que la révolution, livrée à elle-même, libre de crainte, sûre du triomphe, produira naturellement et nécessairement sa propre aristocratie qui prendra la tête de la société, écrivait-il ; mais cette aristocratie sera d’une autre sorte et tout autrement constituée que celle dont nous voyons les débris » [11] . Il n’est donc pas vrai que, comme l’assurait le même Guizot, la lutte du tiers état contre la noblesse signifiait la lutte de l’ égalité contre le privilège . Il ne s’agissait, au fond, que du triomphe d’un nouveau privilège, d’un privilège autrement constitué que celui dont Guizot et ses amis combattaient les vestiges. Augustin Thierry ne le comprenait probablement pas d’une façon aussi claire que le futur ministre de Louis-Philippe. Mais son idéal ne surpassait pas non plus le triomphe de la classe moyenne . Voici, par exemple, comment il résume l’œuvre de la grande révolution française : « A la place des anciens ordres, des classes inégales en droit et en condition (sic !), il n’y eut plus qu’une société homogène : il y eut 25 millions d’âmes, formant une seule classe de citoyens, vivant sous la même loi, le même règlement, le même ordre » [12] . Que restait-il donc à faire ? Rien que garantir la nouvelle société contre les attaques des partisans de l’ancien régime, les conquêtes de la bourgeoisie contre les rancunes de la noblesse, vaincue dans la grande guerre des classes. Il est vrai que, même après 1830, quand la victoire de la bourgeoisie est consommée, Augustin Thierry, ancien élève et « fils adoptif » de Saint-Simon, n’est pas entièrement avec les satisfaits, comme l’est Guizot, ennemi haineux de tout mouvement de la classe ouvrière. L’auteur des Considérants sur l’histoire de France semble ne pas complètement désapprouver les nouvelles tendances politiques et sociales qui commencent à se faire jour dès les premières années du règne de Louis-Philippe. Mais il est loin de comprendre ces tendances, il désire la paix sociale , la fusion des classes , lui qui, sous la Restauration, prêchait leur guerre . Or, la paix sociale, dans les conditions actuelles, n’est et ne pourrait être autre chose que la réconciliation du prolétariat avec le joug qui lui impose la « nouvelle aristocratie » [13] . Du reste, il sera juste de se rappeler que, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, même les théoriciens de la classe ouvrière, les socialistes et communistes, ne comprenaient pas encore que le prolétariat a sa guerre sociale à faire et sa victoire politique à remporter. A très peu d’exceptions près, ils étaient, quant à la question ouvrière, aussi pour la fusion , plus ou moins complète, des classes et non pas pour leur lutte . Saint-Simon, à qui Augustin Thierry devait toutes ses idées historiques, était un des plus chauds partisans de la guerre des abeilles contre les frelons. Mais, une abeille pour Saint-Simon, c’était aussi bien un fabricant ou un banquier qu’un ouvrier. Même chose pour les saint-simoniens. Enfantin comprenait très bien que la rente foncière et l’ intérêt du capital sont le produit d’un travail non payé : « Les propriétaires qui afferment leurs terres prélèvent, dit-il, par le moyen du fermage, une portion des produits créés par le travail des hommes laborieux ; tel est, en effet, le résultat de la location des capitaux, et cela revient à dire, que les travailleurs payent certaines gens pour qu’ils se reposent et pour qu’ils laissent à leur disposition les matériaux de la production » [14] . C’est bien parler. Mais qu’est-ce que le revenu d’un entrepreneur qui emploie un capital emprunté ? N’est-il pas, lui aussi, produit de l’exploitation des ouvriers ? Non, répond Enfantin, l’entrepreneur doit son bénéfice à son propre travail. Bénéfice et salaire, c’est tout un pour Enfantin, et c’est à ce point qu’il se montre tout à fait incapable de comprendre Ricardo quand l’économiste anglais dit : there can be no rise in the value of labour without a fall in profits [15] . Cela explique parfaitement pourquoi les saint-simoniens ne voulaient pas entendre parler de la lutte de classes : ils étaient profondément convaincus que les patrons et les ouvriers ne font qu’une seule classe et que leurs intérêts sont tout à fait solidaires. Les saint-simoniens ne pouvaient combattre que la « classe » des « hommes de guerre et des parasites », et même pour celle-ci, ils auraient mieux aimé la toucher et la convertir [16] . Lorsque les philosophes du XVIII° siècle tonnaient contre le « privilège », ils ne combattaient au fond que la propriété féodale . Un propriétaire était bien, à leurs yeux, un exploiteur effronté du travail d’autrui, presque un bandit. La propriété bourgeoise leur apparaissait, au contraire, sous un jour tout à fait favorable. Le profit industriel et commercial leur semblait être le produit du travail du commerçant et du fabricant : le mystère de la plus-value restait impénétrable pour eux . Les théoriciens de la bourgeoisie du XIX° siècle ont, très à propos, hérité cette faute théorique de leurs devanciers. Si le revenu d’un ouvrier est loin d’être aussi grand que celui d’un capitaliste, c’est que l’ouvrier ne travaille pas ou n’a pas travaillé autant que le capitaliste. En identifiant le bénéfice de l’entrepreneur avec le salaire de l’ouvrier, Saint-Simon et les saint-simoniens ne faisaient donc que répéter la faute des représentants intellectuels de la bourgeoisie. En théorie, la situation de l’ouvrier envers son patron et, par conséquent, du prolétariat envers la bourgeoisie ne devint claire et exempte de toute aberration que depuis le temps où la science économique put enfin expliquer la nature de l’origine de la plus-value . Cette découverte, faite par Karl Marx, mit fin à toutes les erreurs des socialistes quant à la lutte des classes . Les socialistes de nos jours accepteront volontiers le projet, si cher jadis aux socialistes utopistes, de « convertir » et de « toucher » les « classes élevées », mais à condition de les convertir et de les toucher après les avoir expropriées . Quiconque connaît la « nature humaine » conviendra qu’elles se convertiront alors plus facilement que maintenant [17] . Les socialistes de nos jours savent bien que lorsqu’il s’agit de combattre une aristocratie de quelque sorte qu’elle soit, il ne peut y avoir ni paix, ni repos tant qu’elle n’est pas vaincue et désarmée. Les bourgeois de nos jours accusent les socialistes de fomenter la guerre là où il faut pacifier et réconcilier. Ils prétendent que la bourgeoisie n’a jamais agi de la sorte. Nous leur répondrons comme Guizot répondait jadis à la noblesse : race dégénérée, l’histoire est là pour vous confondre ! « la contre-révolution... a toujours fort bien compris que, pour arriver à son but, son premier soin devait être de saisir partout le pouvoir, pour l’employer et le constituer ensuite à son intérêt. Que le parti national sache à son tour que ce qui lui importe, ce n’est pas de démolir le pouvoir, mais de le posséder . » C’est ainsi qu’écrivait Guizot, en 1820. Tant que les socialistes confondaient ensemble les intérêts économiques des prolétaires et des bourgeois, ils ne pouvaient avoir qu’une notion erronée du devoir politique de la classe ouvrière. « Quant aux droits dits politiques, écrivait un saint-simonien en 1830, nous ne voyons pas ce qu’ils ont de commun avec le bien-être des masses » [18] . Les socialistes de nos jours, qui ne se trompent plus sur l’antagonisme irréconciliable des intérêts du prolétariat et de la bourgeoisie, voient très bien en quoi « les droits dits politiques » tiennent au bien-être des masses. Ils comprennent que chaque lutte des classes est une lutte politique , et ils tâchent, eux aussi, non pas de démolir le pouvoir politique, comme le voudraient les « compagnons anarchistes », mais de le posséder . La lutte des classes fait toute l’histoire des sociétés civilisées. Les historiens français du temps de la Restauration le savaient on ne peut mieux et ne l’oublièrent que lorsque le fossoyeur de la bourgeoisie, le prolétariat moderne , apparut sur la scène politique. Mais ces historiens, comment s’expliquaient-ils ce processus historique qui engendre l’antagonisme des intérêts dans une société primitivement homogène ? Le lecteur a déjà vu qu’ils rattachaient, en France, la lutte du tiers état contre la noblesse à la conquête des Gaulois par les Francs. La conquête joue, en général, un grand rôle dans leur philosophie de l’histoire des peuples modernes. Augustin Thierry raconte qu’un jour, en lisant quelques chapitres de Hume, « pour étayer » ses opinions politiques, il fut frappé d’une idée qui lui parut un trait de lumière et qu’il s’écria en fermant le livre : « Tout cela date d’une conquête ; il y a une conquête là-dessous », et sur-le-champ, il conçut le projet de refaire, de ce nouveau point de vue, l’histoire des révolutions en Angleterre [19] . Ce fut, en 1817 ; depuis ce temps-là, la nouvelle idée de notre auteur lui a servi de base dans beaucoup d’autres recherches historiques, mais ses Vues des révolutions d’Angleterre , publiées dans la quatrième volume du Censeur européen , de 1817, font déjà bien voir toute la valeur, comme tout le côté faible de son point de vue. « Chaque personnage dont les aïeux s’étaient trouvés enrôlés dans l’armée d’invasion quittait son château pour aller dans le camp royal prendre le commandement que son titre lui assignait. Les habitants des villes et des ports se rendaient en foule au camp opposé. On pouvait dire que le cri de ralliement des deux armées était, d’un côté, oisiveté et pouvoir , de l’autre, travail et liberté : car les désœuvrés, les gens qui ne voulaient d’autre occupation dans la vie que celle de jouir sans peine, de quelque caste qu’ils fussent, s’enrôlaient dans les troupes royales, où ils allaient défendre les intérêts conformes aux leurs ; tandis que les familles de la caste des anciens vainqueurs, que l’industrie avait gagnées, s’unissaient au parti des communes » [20] . Voilà donc ce que c’était que le mouvement révolutionnaire en Angleterre au XVII° siècle. Une réaction violente des anciens vaincus contre les anciens vainqueurs. Au premier abord, cela paraît très plausible. Mais, en relisant le morceau cité, le doute vient. Il y avait des descendants des anciens conquérants qui, gagnés à l’industrie , s’unissaient au parti « du travail et de la liberté ». De l’autre côté, le camp royal se peuplait de tous ceux qui ne voulaient que « jouir sans peine », et, parmi ceux-là, se trouvaient toujours, au dire de notre historien, des hommes de toutes les « castes ». Il y avait donc la divergence des intérêts dans laquelle était pour beaucoup de chose le mouvement économique causé par le progrès de l’ « industrie ». D’ailleurs, Augustin Thierry le dit lui-même : « c’était pour ces intérêts positifs que la guerre se soutenait de part et d’autre. Le reste n’était qu’apparence ou prétexte. Ceux qui s’engageaient dans la cause des sujets étaient pour la plupart presbytériens, c’est-à-dire que, même en religion, ils ne voulaient aucun joug. Ceux qui soutenaient la cause contraire étaient épiscopaux ou papistes, c’est qu’ils aimaient à trouver, jusque dans les formes du culte, du pouvoir à exercer et des impôts à lever sur les hommes » [21] . La chose est donc parfaitement claire. La guerre se faisait pour les intérêts économiques des partis, et le pouvoir lui-même n’était, au fond, qu’un moyen dont ces partis s’efforçaient de s’emparer pour faire triompher leurs intérêts. Augustin Thierry le comprenait aussi bien que Guizot [22] . Et ce n’est pas tout. Il comprenait aussi qu’en envahissant l’Angleterre, les Normands avaient, devant eux, un but économique nettement marqué : ils voulaient gaagnier , comme il dit, en reproduisant l’expression d’un vieux narrateur. Il cite le discours prononcé par Guillaume le Conquérant, avant la bataille de Hastings, qui nous montre ce qui se cache au-dessous d’une conquête [23] . Qu’avait-il donc besoin d’en appeler à elle, là où la conquête, loin de donner une explication définitive des événements, ne s’explique à son tour, dans son but et surtout dans ses résultats , que par l’état social des vainqueurs et des vaincus ? C’est que l’école à laquelle appartenait Augustin Thierry avait des idées très confuses quant à l’ histoire économique de l’humanité. Ainsi que les économistes bourgeois, ils considéraient la société capitaliste comme la seule conforme à la nature humaine et à la volonté de la Providence . Toute organisation sociale qui ne se basait pas sur le capitalisme leur semblait contre nature ou au moins bizarre [24] . Ils pouvaient très bien s’expliquer la lutte des bourgeois au moyen âge contre les seigneurs féodaux ; c’était un mouvement naturel puisqu’il devait ramener la structure des sociétés européennes au type donné par la nature. Mais, quant à la féodalité elle-même, ils ne pouvaient voir en elle qu’une déviation du mouvement historique de sa tendance normale. Or, l’explication la plus plausible d’une pareille déviation se trouvait dans la violence des conquérants. La violence et la méchanceté sont aussi un peu dans la « nature de l’homme ». En y cherchant la base d’une organisation sociale donnée, nous ne quittons donc pas le point de vue de la nature humaine, et, d’un seul coup, nous tuons deux lièvres : par le bon côté de la nature de l’homme nous expliquons le système capitaliste et tout mouvement qui tend à l’établir, par le mauvais côté de cette même nature nous expliquons l’origine de la féodalité et de toute autre organisation sociale plus ou moins « bizarre » aux yeux d’un bourgeois. Augustin Thierry, tout comme Guizot et Mignet, croyait s’élever au-dessus des vues historiques des philosophes du siècle précédent qui ne voyaient dans le moyen âge qu’un triomphe long et interrompu de la sottise humaine. Il prétendait être beaucoup plus juste envers cette époque. Il y voyait, en vérité, plus clair que les philosophes. Mais ce qu’il voyait, c’étaient surtout les tendances émancipatrices des citadins d’alors, « la formation et les progrès du tiers état », et non pas la « nature » du système féodale tout entier. Il comprenait la féodalité dans sa dissolution et non dans ses origines . Quant à celles-là, la « conquête » n’a pas cessé d’être pour lui le mot de l’énigme. Nous avons dit plus haut qu’Augustin Thierry devait à Saint-Simon toutes ses idées historiques. Saint-Simon était d’avis que Guizot aussi lui devait les siennes. Quoi qu’il en fût, il est incontestable que celui qui aura attentivement lu les œuvres de Saint-Simon ne trouvera, dans les œuvres de Guizot, rien de nouveau en fait de philosophie de l’histoire. Or, Saint-Simon qui insistait sur la supériorité du système d’organisation sociale du moyen âge sur celui des peuples de l’antiquité, n’appréciait ces avantages que du point de vue de la facilité qu’ils donnaient à l’évolution du régime « industriel » moderne. La féodalité n’en est pas moins pour lui un système basé uniquement sur le droit du plus fort et dominé par l’esprit du conquête [25] . Il est incontestable que la raison d’être historique des seigneurs féodaux était, avant tout, dans leur fonction militaire. Dans ce sens, on peut parler de la nature militaire de leur propriété. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est qu’une façon de parler. Pourquoi le service militaire, dans l’Europe d’aujourd’hui, se fait-il autrement qu’il ne se faisait au moyen âge ? Pourquoi a-t-il changé de « nature » ? Parce que la structure économique des sociétés européennes n’est plus ce qu’elle a été alors. Le mode de production dominant dans une société détermine, en dernière analyse, le mode de satisfaction des besoins sociaux. Les historiens de l’école dont nous parlons dans cette étude avaient beau répéter avec Mignet, que la féodalité était dans les besoins avant d’être dans le fait, ils comprenaient sa « nature » aussi peu que l’origine des besoins de l’homme social dans les diverses phases de son évolution. Leur philosophie historique se réduisait à ceci : avant d’être cause , les constitutions politiques sont effet ; leur racine plonge dans l’état social des peuples ; l’état social est déterminé par l’état des propriétés, et, chez les peuples modernes particulièrement par celui de la propriété foncière [26] ; enfin, quant à l’état des propriétés, il s’explique par la nature de l’homme ou par l’écart plus ou moins violent de cette nature. La nature de l’homme qui, déjà au XVIII° siècle, avait joué un si grand rôle dans les théories politiques et sociales des philosophes, et dont A. Comte, le prétendu ennemi de la métaphysique, a fait une véritable entité métaphysique dans sa prétendue « sociologie », n’est qu’une figure de rhétorique. La nature humaine est-elle invariable ? Alors, ce n’est pas elle qui nous expliquera les changements qui se produisent dans les relations sociales et dont l’ensemble constitue ce que nous appelons le processus historique. Varie-t-elle à son tour ? Alors, il faut trouver la cause de ses variations. Dans les deux cas, la « nature de l’homme » est également loin d’expliquer quoi que ce soit dans le mouvement historique de l’humanité. Les « relations de propriété » chez les tribus australiennes ne sont pas celles qui existent à présent chez les peuples de l’Europe occidentale. A quoi cela tient-il ? Les Australiens seraient-ils d’une autre nature que les Européens ou seraient-ils rebelles à la voix de leur nature ? Ni l’un, ni l’autre. Leurs relations de propriété sont ce qu’elles doivent être dans l’état actuel de leurs forces productives . Elles sont naturelles autant qu’elles restent conformes à cet état ; elles seront contre nature , lorsque les forces productives des tribus australiennes arriveront à un degré supérieur. Pour exister, l’homme doit agir sur la nature extérieure, il doit produire . L’action de l’homme sur la nature extérieure est, à chaque moment donné, déterminée par ses moyens de production, par l’état de ses forces productives : plus grandes sont ces forces, et plus productive est cette action. Mais le développement des forces productives amène nécessairement certains changements dans les relations réciproques des producteurs, dans le processus social de production. Ce sont ces changements qui, transcrits en langue juridique, s’appellent changements dans l’état de propriété . Or, comme ces changements dans l’état de propriété aboutissement à des changements dans la structure sociale tour entière, on peut dire que le développement des forces productives change la « nature » de la société, et comme, d’autre part, l’homme est le produit de son milieu social ambiant, il est évident que le développement des forces productives, en changeant la « nature » du milieu social, change la « nature » de l’homme. La nature humaine n’est pas cause , elle n’est qu’ effet . Si , de ce point de vue, qui est le point de vue de la philosophie matérialiste de l’histoire , on voulait juger les conceptions historiques fondamentales de Guizot, de Mignet et d’Augustin Thierry, on devrait dire : Il est parfaitement vrai qu’avant d’être cause, les constitutions politiques sont effet ; il est également vrai que, pour comprendre les institutions politiques, il faut connaître les diverses conditions sociales et leurs rapports ; il est très juste aussi que, pour comprendre les diverses conditions sociales, il faut connaître la nature et les relations de propriété. Mais l’importance sociale de l’état des propriétés est beaucoup plus grande que le croyaient nos historiens. Elle se fait sentir partout, et non seulement chez les peuples modernes ; il est injuste aussi de dire que c’est particulièrement à la nature de la propriété foncière que tient le caractère des institutions politiques : l’influence de ce qu’on appelle la propriété mobilière n’est pas moins importante. Si, au moyen âge, les grands propriétaires fonciers constituaient la classe dominante dans la société, cela venait de l’état des forces productives dans ce temps-là. Enfin, c’est dans le développement de ces forces et non pas dans la nature de l’homme qu’il faut chercher la cause de l’évolution historique des formes de la propriété. Nous arrivons ainsi à un résultat qui paraîtra peut-être assez inattendu à maint lecteur prévenu contre la conception matérialiste de l’histoire. Ce résultat, le voici : le matérialisme historique de Karl Marx ne condamne point en bloc et sans discernement les idées historiques des écoles précédentes ; il ne fait que débarrasser ces idées d’une contradiction fatale, grâce à laquelle ces idées ne pouvaient sortir d’un cercle vicieux. Un autre résultat qui nous paraît pas moins digne d’attention, c’est que, s’il est faux de dire que Marx fut le premier qui s’avisa de parler de la lutte des classes, il est hors de doute que c’est lui qui, le premier, dévoila la véritable cause du mouvement historique de l’humanité et, par cela même, la « nature » des diverses classes qui, l’une après l’autre, apparaissent sur la scène du monde. Espérons que le prolétariat saura faire bon usage de cette précieuse découverte du grand penseur socialiste.

Notes [1] Chateaubriand : Etudes historiques, préface. [2] Voir, entre mille autres exemples, les Observations de Mably sur l’histoire des Grecs et des Romains, ainsi que les œuvres d’Helvétius et d’Holbach. « La religion d’Abraham paraît avoir été, dans l’origine, un théisme imaginé pour réformer les superstitions des Chaldéens ; le théisme d’Abraham fut corrompu par Moïse, qui s’en servit pour former la superstition judaïque. » (Système de la nature, Londres, 1781, seconde partie, p. 186.) « Pour que Sparte ne jouît pas d’une réforme passagère, il [Lycurgue] descendit, pour ainsi dire, jusque dans le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des richesses. » (Œuvres complètes de Mably, Londres, 1789, t. quatrième, p. 20.) [3] Guizot : Essais sur l’histoire de France, dixième édition, Paris, 1860, p. 73 (quatrième essai) ; la première édition de ces Essais parut en 1823. [4] De la féodalité des institutions de Saint-Louis, etc., Paris, 1822, p. 83. [5] Sur l’affranchissement des communes. Cette étude, la première ébauche du travail sur l’histoire du tiers état, a été publiée dans le Courrier français du 13 octobre 1820. [6] Première lettre sur l’histoire de France publiée dans le Courrier français du 13 juillet 1820, et in Œuvres, Paris, 1859, t. III. [7] Ibid., p. 108. [8] Dans le supplément aux deux premières éditions de l’ouvrage cité. (Avant-propos de la troisième), p. 15. [9] Ibid., p. 8. [10] Dans le Censeur européen du 2 avril 1820. [11] Du gouvernement de la France, etc. p. 108. [12] Considérations sur l’histoire de France, qui précèdent les Récits des temps mérovingiens, Paris, 1840, p. 143. [13] La « paix sociale » devint aussi le vœu de Guizot. Si, après 1848, il était contre la République, c’est que la République ne pouvait pas garantir cette fameuse paix. « C’est évidemment dans le chaos de la guerre sociale que la République démocratique, dès ses premiers actes, est près de se plonger et de nous plonger », disait-il en janvier 1849 (De la démocratie en France, p. 42). Tempora mutantur ! Que ce langage est différent de celui que Guizot tenait en 1820 ! [14] Le Producteur, 1° vol., Paris, 1825, art. « Considérations sur la baisse progressive du loyer des objets mobiliers et immobiliers », p. 242-243. [15] « Ricardo, remarque naïvement Enfantin, entend toujours par profits la rente du capitaliste [Enfantin veut dire : du prêteur du capital] et il dit que la hausse du prix du travail diminue la part de l’homme qui ne travaille pas. » (Ibid., p. 545.) [16] « Il n’y aura de paix et de bonheur pour aucune classe que lorsque la lutte entre les classes aura cessé, que lorsque toutes auront été converties et touchées, car toutes ont besoin d’être touchées et converties. » (Le Globe, n° 183.) [17] « Les uns, par leur intelligence et la bonne conduite, se créent un capital et entrent dans la voie de l’aisance et du progrès. Les autres, ou bornés ou paresseux, ou déréglés, restent dans la condition étroite et précaire des existences fondées uniquement sur le salaire. » (Guizot : De la démocratie en France, p. 76.) [18] Le Globe, n° 183. [19] Dix Ans d’études historiques, t. III des Œuvres complètes d’Aug. Thierry, préface. [20] Vues des révolutions, etc. Œuvres complètes d’Augustin Thierry, t. VI, p. 66. [21] Ibid., même page. [22] Guizot : Histoire de la révolution d’Angleterre. Dans la préface, avec une grande sagacité, l’auteur déclare superficielle et légère l’opinion suivant laquelle la révolution d’Angleterre était plutôt politique tandis que celle de France a voulu changer et le gouvernement et la société : « La tendance, dit-il, était la même comme l’origine. » La révolution anglaise vint des changements survenus dans « l’état social et les mœurs du peuple anglais. » Conf. les pages 11-12 du premier tome de l’édition de 1841 et le Discours sur l’histoire de la révolution d’Angleterre, Berlin, 1850. [23] « Pensez à bien combattre, s’écria-t-il en s’adressant à ses compagnons, et mettez tout à mort, car si nous les vainquons, nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez ; si je prends la terre, vous l’aurez. » (Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, Paris, 1838, t. I, p. 352.) De leur côté, ceux qu’on attaquait se disaient entre eux : « Nous devons combattre quel qu’en soit pour nous le danger ; car il ne s’agit pas ici d’un nouveau seigneur à recevoir, il s’agit de bien autre chose. Le duc de Normandie a donné nos terres à ses barons, à ses chevaliers, à tous ses gens, et la plus grande partie lui en ont déjà fait hommage ; ils voudront tous avoir leur don ; le duc devient notre roi, et lui-même sera tenu de leur livrer nos biens », etc. Ibid., p. 347. [24] C’est ainsi qu’Augustin Thierry qualifie la gens des anciennes tribus bretonnes. D’après Guizot, il y a eu toujours et partout, il y aura partout et toujours des rentiers, des entrepreneurs et des salariés. Ces diversités « ne sont point des faits accidentels ou spéciaux à tel un tel pays ; ce sont des faits universels qui se produisent naturellement dans toute société humaine... Et plus on y regardera de près, plus on se convaincra que ces faits sont dans une intime liaison et dans une profonde harmonie d’une part avec la nature de l’homme qu’il nous appartient de connaître, de l’autre avec les mystères de sa destinée qu’il nous est donné seulement d’entrevoir. » (De la démocratie en France, p. 77-78.) Marx n’avait-il pas raison de dire que les économistes bourgeois (comme tous les théoriciens de cette classe, d’ailleurs) ne connaissent que deux sortes d’institutions, celles de l’art et celles de la nature, et qu’ils ressemblent en cela aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions ; toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu ? [25] « L’unique point important sur lequel les historiens modernes de toutes les nations se sont généralement accordés, est une erreur ... Ils ont tous appelé les siècles qui se sont écoulés, depuis le IX° jusqu’au XV°, des siècles de barbarie, et la vérité est que ce sont ceux pendant lesquels se sont établies toutes les institutions de détail qui ont donné à la société européenne une supériorité politique décidée sur toutes celles qui l’avaient précédée ! » Mémoire sur la gravitation universelle, dans les Œuvres de Saint-Simon et d’Enfantin. Le moyen âge, c’est l’époque « où la guerre était et devait être regardée comme le premier moyen de prospérité pour les nations » et où « la propriété territoriale … était purement d’origine et de nature militaire », l’Organisateur, Œuvres, t. XX, p. 81 et 83. [26] Mignet : De la féodalité, p. 35 et surtout Guizot : Essais sur l’histoire de France : « L’étude de l’état des terres doit donc précéder celle de l’état des personnes. Pour comprendre les institutions politiques, il faut connaître les diverses conditions sociales et leurs rapports. Pour comprendre les diverses conditions sociales, il faut connaître la nature et les relations des propriétés » (p. 75-76, dixième édition). Comparez Saint-Simon : « La loi qui constitue la propriété est la plus importante de toutes ; c’est celle qui sert de base à l’édifice social. »

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