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Mai 68 en France, occasion manquée par ou pour les révolutionnaires ?

mercredi 27 février 2013, par Robert Paris

Mai 68 en France - la grève générale (film d’archives)

Remarque préliminaire : Cet article a surtout pour but de discuter du point de vue des groupes d’extrême gauche sur le mouvement de Mai-juin 68 en France et tout particulièrement du mouvement de grève générale qui a touché toute la classe ouvrière. En effet, alors que ce mouvement était largement suivi par la classe ouvrière, que les groupes d’extrême gauche en avaient aussi largement été à l’initiative, que la gauche et les syndicats étaient plus que réticents, ces groupes n’ont nullement joué un rôle dans la grève générale et les leçons qu’ils en ont tiré nous semblent plus que lacunaires... En mai 68, ce sont les syndicats qui ont trahi le mouvement, ont empêché sa structuration, ont bloqué la participation des salariés, ont fait reprendre le travail. La question essentielle face à cela est : quelle devait être la politique de l’extrême gauche face aux appareils syndicaux ? Pour l’essentiel, les grands groupes d’extrême gauche ont répondu qu’il aurait fallu avoir un travail plus développé au sein des syndicats. Mais est-ce que cela aurait changé quelque chose à la politique des centrales ? Nous répondons : certainement pas ! Alors, le reste est la littérature politique pour masquer le problème au lieu d’y répondre… Les uns vont se centrer sur la question des issues politiques, les autres sur le caractère révolutionnaire ou pas du mouvement. D’autres groupes encore sur le PCF ou la gauche, sur le caractère des affrontements avec les forces de l’ordre (censés aux yeux de certains donner un caractère de classe au mouvement ou aux apprentis militants...), sur les mérites de la stratégie des barricades, sur le caractère révolutionnaire ou pas des étudiants et leur liaison avec la classe ouvrière, ou encore sur les risques de coup d’état militaire du gaullisme. Mais le rôle qui devait être celui d’une extrême gauche, le leur, celui du lien entre le parti et l’auto-organisation des travailleurs pour ces groupes qui se réclament des soviets, des conseils, des comités, des coordinations, ils ne s’y penchent guère. Le POI était le seul à parler de comité central de grève mais il se gardait de dénoncer le caractère de la politique de FO, le syndicat où il était investi.

Mai 68 en France, occasion manquée par ou pour les révolutionnaires ?

Bien des groupes discutent encore pour savoir si c’était une occasion révolutionnaire, pré-révolutionnaire, ou pas du tout encore révolutionnaire. Mais la conséquence de ces caractérisations apparaît fort peu. Qu’est-ce que cela devait changer à leur politique ? Qu’est-ce qui a manqué aux travailleurs pour aller au delà ?

Tous les groupes d’extrême gauche estiment que ce sont les autres groupes qui n’ont pas compris la situation... Les uns en ne cherchant pas le débouché politique comme la LCR (aujourd’hui NPA), en ne cherchant pas l’unité des révolutionnaires permettant de recruter le potentiels jeunes travailleurs révolutionnaires comme Lutte Ouvrière ou en ne mettant pas en avant le comité central de grève comme le PCI (devenu PT ou POI). Il ne s’agit pas de récrier en ridiculisant un tel débat mais au contraire de le mener...

Les analyses de Lutte ouvrière on les trouve en détails dans deux brochures d’août 1968 et de juillet-août 1969. Nettement, ces deux textes vont à l’encontre de l’idée de situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire pour expliquer finalement que la seule chose qui a manqué, c’est la constitution d’un regroupement en parti de tous les petits groupes afin d’avoir la force gravitationnelle suffisante pour gagner des travailleurs et en particulier des jeunes travailleurs. Mais fallait-il faire autre chose dans les grèves ou en direction des grèves. Non, pour cette organisation !

Pour Lutte Ouvrière, mai 68 n’a été qu’une occasion manquée en vue du renforcement des révolutionnaires. Mais pas une occasion radicale manquée pour la lutte des travailleurs. Pour cette organisation, les syndicats n’ont pas été débordés parce qu’ils ne risquaient pas de l’être et ils avaient toute latitude d’augmenter la mobilisation sans craindre d’être sortis des rails.

Comme si le problème se posait en ces termes ! Les syndicats allemands ou italiens ont accompagné des révolutions, et même accompagné des mouvements soviétiques. Le problème ne se pose pas en termes de débordement des appareils réformistes parce que ces derniers ne pourraient pas du tout diriger.

Lutte ouvrière confusionne volontairement deux questions qui n’ont rien d’identique : la situation révolutionnaire et le débordement des appareils réformistes. Dans la grève des banques de 1972, le comité de grève inter-banques a débordé les appareils syndicaux et la situation n’avait rien du tout de révolutionnaire, pour ne prendre que ce petit exemple que cette organisation connaît bien puisque c’est là qu’Arlette Laguiller a été connue nationalement pour la première fois.

La première brochure de Lutte ouvrière sur mai 68 est intitulée « Analyses de la révolution de mai » va tâcher de montrer que… ce n’est nullement une révolution et la deuxième est intitulée « Forces, faiblesses et perspectives des gauchistes » et pas Forces, faiblesses et perspectives de la classe ouvrière, alors qu’elle est écrite au lendemain de la plus grande grève ouvrière qu’ait connu ce pays… Le problème n’est-il pas ce qui a manqué à la classe ouvrière pour la gagner, ce qui l’a empêché de triompher ? On pouvait penser que LO allait répondre à cette question car elle titrait son premier article « Un immense remous social qui peut ouvrir des perspectives révolutionnaires » mais on verra que c’est seulement des … perspectives organisationnelles selon LO.

Le raisonnement part de la question en sous titre : « Y avait-il une situation révolutionnaire » à laquelle LO répond : « Peut-on dire que la situation était révolutionnaire ? C’est une question de mots. La lutte est de fait restée dans le cadre des luttes traditionnelles. Quand les travailleurs ont manifesté massivement c’est à l’appel et derrière les organisations traditionnelles. Mais bien que les syndicats soient très minoritaires dans la classe ouvrière, à part de rares exceptions, jamais l’immense majorité des travailleurs n’a tenté de s’organiser pour prendre une part un peu active à l’action. Cela ne signifie pas que les objectifs offerts par les syndicats leur suffisaient, mais cela montre que les travailleurs n’étaient pas prêts à déborder les organisations. La méfiance vis-à-vis des organisations traditionnelles ne s’est pas manifestée concrètement dans un tel mouvement par la constitution d’organismes de lutte indépendants. C’est en quoi la situation ne fut à aucun moment révolutionnaire. »

Dans la deuxième brochure, un an plus tard, LO écrit : « Pourquoi les travailleurs n’ont-ils pas participé massivement à l’occupation des usines ? Pourquoi les jeunes qui avaient été artisans de la grève au début et qui ont suivi l’exemple des étudiants qu’ils ont rejoint sur les barricades, n’ont-ils pas participé de façon plus consciente à la grève ? Les raisons sont multiples. Il y a eu cependant le fait déterminant que le P.C. et les appareils syndicaux ont tout fait pour que les travailleurs restent chez eux et ne participent pas à l’occupation des entreprises. Le P.C. et la C.G.T. voulaient absolument couper les étudiants de ouvriers et contrôler le mouvement. Le plus simple était de fermer les usines aux étudiants et de renvoyer les ouvriers chez eux. En ce sens mai 68 a été très différent de juin 36. L’explosion sociale de 36, bien que moins étendue, était autrement « sauvage » et le patronat ne s’y est pas trompé, il a cédé bien plus à Matignon qu’à Grenelle. »

Il est remarquable de placer la discussion sur un tel terrain… Tout d’abord dire que poser la question de la situation révolutionnaire soit une question de mots est ridicule. Cela n’est en rien le cas. Une situation révolutionnaire signifie un blocage du fonctionnement de la société de la base au sommet et, si ce n’était pas encore le cas, par l’existence de la grève générale, cela pouvait très bien le devenir par son développement et par la mise en place d’organes prolétariens de direction… LO ne veut pas le voir.

Mais, il faut commencer par discuter l’appréciation selon laquelle les travailleurs en mai 68 ont, pour l’essentiel, suivi les appareils syndicaux. C’est essentiellement… faux ! Les appareils syndicaux, alors que depuis des années le pouvoir gaulliste dur et pro patronal menait des attaques aggravées, ne voulaient pas de mouvement sous le prétexte que c’était un « Etat fort et dur » et qu’on irait au casse-pipe. C’était particulièrement le discours du PCF/CGT… Cela LO le sait mais il minimise à quel point ce calcul a capoté non seulement chez les étudiants : dans la classe ouvrière elle-même.

Dans toutes les entreprises qui ont commencé le mouvement de 68, c’est l’extrême gauche, y compris LO, qui l’a lancé et LO le sait bien. Qui a lancé la grève, par exemple, à Renault-Billacourt sinon un camarade LO qui a mis en place un comité de grève dirigeant ce début de lutte ? Qui a lancé la grève à Sud-Aviation à Nantes ? C’est l’OCI. Qui a lancé la grève à Hispano-Suiza ? C’est LO. Qui a lancé la grève à Rodiaceta ? C’est l’OCI. A l’époque le PCF qui dirige la CGT écrit que ces grèves sont à proscrire. C’est en Loire Atlantique,avec l’influence de l’OCI, que la grève a été la plus organisée : comités de grèves, comité central de grève (en fait plutôt une intersyndicale large), et de nombreuses actions et structures alliant ouvriers, paysans, étudiants, employés... Chez Hispano-Suiza, l’appareil syndical s’est opposé à la grève et il a été débordé. La grève a démarré avec occupation en liaison avec lycéens et étudiants, avec drapeaux rouges sur l’usine et manifestation dans le rues avec lycéens et étudiants participant aux piquets de grève avec les ouvriers. Dans ce cas, c’est du vécu : j’y étais en tant que lycéen du lycée Albert-Camus presque collé à l’usine ! Le 3 mai 1968, le PCF dénonce encore dans l’Humanité « la responsabilité du pouvoir et des aventuriers gauchistes » qui « créent un terrain propice aux interventions policières »… Il parle non seulement des étudiants mais de l’action des gauchistes dans les entreprises !

Si le PCF/CGT a estimé qu’il ne pouvait rependre la main qu’en étendant le mouvement, c’est parce qu’il était débordé sinon…

L’organisation Lutte ouvrière (qui s’appelait à l’époque Voix Ouvrière) estime que c’est une occasion manquée « pour » les révolutionnaires et nous estimons que c’est une occasion manquée « par » les révolutionnaires….

Qu’est-ce encore que ce coupage de cheveux en quatre, direz-vous ? Eh bien, « par » signifie que les révolutionnaires ont raté l’occasion d’en profiter pour eux, pour grandir, pour leurs organisations, pour gagner de l’influence et des militants. « Pour » signifie que les révolutionnaires ont manqué leur intervention pendant son cours, n’ont pas su répondre politiquement à la situation sociale et politique en avançant de véritables perspectives.

En fait, LO se refuse à discuter par écrit ce qu’aurait fait le groupe dans la grève géénrale s’il avait un poids plus important.

Discuter ce qu’on voudrait faire, c’est développer son drapeau, son programme, ses perspectives.

Les laisser obscures n’a rien d’intéressant pour un révolutionnaire prolétarien.

Cherchez l’erreur...

Passons à l’OCI (groupe trotskiste qui allait ensuite s’appeler PT ou POI) et dont l’action est en partie à l’origine des événements ouvriers notamment à Nantes.

Pour Stéphane Just de l’OCI (futurs POI-PT), la grève générale posée le problème du régime gaulliste, de la cinquième république, de l’Etat fort, que les travailleurs pouvaient et devaient remettre en question.

« La grève générale de mai-juin 1968 n’a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle vient de loin. Elle a son origine dans l’incompatibilité entre le bonapartisme type V° République et le maintien d’un mouvement ouvrier organisé, syndicats et partis, qui, en dépit des appareils bureaucratiques et de leur orientation de soumission à l’Etat bourgeois, constitue la classe ouvrière comme classe indépendante, spécifique. La fonction historique de la V° République était de détruire le mouvement ouvrier, de pulvériser en une foule d’atomes ne constituant aucun corps les prolétaires, soumis au pouvoir centralisé de la bourgeoisie, l’Etat. Dès lors que la V° République n’y parvenait pas, l’explosion était inévitable. Les origines de la grève générale de mai-juin 1968 sont dans la manifestation contre la loi Debré qui a réuni 500 000 manifestants à Vincennes en 1960, à l’appel de la FEN. Elles sont dans la gigantesque manifestation qui a accompagné le 13 février 1962 au Père-Lachaise les morts de Charonne. Elles sont dans la grève des mineurs de mars-avril 1963. Ensuite, le pouvoir a poursuivi la tentative d’intégration des syndicats à l’Etat. Cependant, déjà les rapports politiques n’étaient plus ceux de 1958, n’étaient plus ceux d’avant la grève des mineurs. Le pouvoir devait remettre à plus tard une bataille frontale contre le prolétariat. Ses tentatives d’intégration des syndicats à l’Etat, c’est avec la participation des appareils bureaucratiques qu’il s’efforçait d’y parvenir. Cependant, si loin que ceux-ci aillent en ce sens, les organisations ouvrières, les syndicats, ou sous une autre forme les partis, ne sont pas assimilables en tant que tels à l’Etat bourgeois. En fin de compte, il faut les détruire pour pouvoir constituer sur leurs débris l’Etat corporatiste. »

Et Stéphane Just concluait :

« La grève générale de mai-juin 1968 est venue de loin. Le mouvement qui balaiera la V° République, ou qui surgira de son effondrement, a lui aussi de lointaines origines dans la grève générale de mai-juin 1968. Pour tout dire, une fois encore la forme classique de mobilisation du prolétariat comme classe est à nouveau à l’ordre du jour en France : la grève générale. La préparer, s’y préparer, exige d’analyser par quel processus se prépare la grève générale, quel est son contenu, quels problèmes elle pose. Après cet article consacré à la gestation et à la préparation de la grève générale de mai-juin 1968, celui consacré à la grève générale d’août 1953 paru dans le numéro précédent de " La Vérité”, faisant lui-même suite à un article sur la grève Renault de 1947, un nouvel article sera consacré aux questions que soulèvent les multiples grèves générales que la classe ouvrière a réalisées et aux enseignements qui en surgissent. » Pour Lutte ouvrière, (Voix ouvrière à l’époque), le mouvement avait des limites :

« Cette vague que rien ne laissait prévoir dans les mois précédents, voire même la veille - à l’évidence elle n’entrait pas dans les calculs des dirigeants des organisations traditionnelles de la classe ouvrière - a pu apparaître comme renversant tout sur son passage. Elle laissait l’impression, en se développant de proche en proche, d’heure en heure, de passer par-dessus la tête des directions des syndicats et des partis politiques et de mettre bas les digues que ces organisations constituaient contre les débordements de la classe ouvrière. Une telle façon de présenter les choses - qui a encore cours aujourd’hui, puisque cela fait partie des idées reçues rattachées aux mythes de mai 68 - mérite qu’on la nuance. Depuis le début des manifestations étudiantes, dans les premiers jours de mai, la sympathie de l’opinion à l’égard de ce mouvement allait grandissant, y compris bien sûr dans la classe ouvrière, plus particulièrement parmi les jeunes travailleurs. La brutalité de la répression d’une manifestation, dans la nuit du vendredi 10 mai au Quartier latin, à Paris, provoqua une émotion considérable dans le pays. C’est cette raison qui fit que l’ensemble des organisations syndicales se sentirent obligées de lancer pour le mardi 13 mai, l’appel à une journée de grève générale assorti d’un appel à une manifestation qui connut un succès impressionnant, tant par la participation à la grève, que par la participation à la manifestation. Celle-ci rassembla, selon la presse de l’époque, un million de participants. Le lendemain, les choses semblèrent reprendre leur cours normal et les travailleurs étaient au travail. Le calcul des dirigeants syndicaux avait été, en lançant un mot d’ordre de grève générale, mais limitée à une journée, de faire tomber cette pression qu’ils voyaient monter dans les entreprises. Le procédé est classique, et les bureaucraties ouvrières sont expertes dans son maniement. Il s’agissait, en prenant les devants, de faire semblant de donner satisfaction aux exigences des plus combatifs tout en les diluant dans un mouvement plus vaste qui englobait la grande masse des moins déterminés, ceux qui se satisfaisaient d’une manifestation symbolique, bien délimitée et encadrée. Les directions syndicales avaient été placées devant une situation qu’elles n’avaient pas choisie. Mais elles ne restèrent pas pour autant inopérantes. Partant du constat qu’elles n’arrivaient plus à contenir la situation au plan général, elles choisirent de laisser le mouvement se développer, de lever en quelque sorte les vannes, et de le laisser s’étaler. Mais sans perdre de vue l’objectif d’en reprendre le contrôle, à un autre niveau. On vit, dès lors, dans les entreprises, les cadres syndicaux changer de ton et de tactique. Plutôt que de s’opposer à l’extension de la grève, ou même de se montrer critiques, ou tout simplement sceptiques à son égard, ils l’assumèrent. Et le plus souvent même, ils en prirent désormais l’initiative. C’était certes jouer avec le feu - pas plus toutefois que les confédérations syndicales ne l’avaient fait, quelques jours plus tôt, le 13 mai, en appelant à une journée de grève - mais avaient-elles un autre choix devant le risque bien réel de se laisser dépasser ? Mais, ce faisant, contrairement aux apparences, elles n’abandonnaient pas l’initiative. Elles continuaient à agir pour reprendre le contrôle de la situation, mais à un autre niveau, entreprise par entreprise cette fois. Presque partout, en effet, à l’exception de quelques endroits où la responsabilité du mouvement resta à des comités représentatifs des grévistes eux-mêmes, les appareils syndicaux prirent les choses en main, décidant de tout, contrôlant tout, et se gardant bien d’associer les grévistes aux tâches d’organisation de la grève. Il faut dire qu’en agissant ainsi, ces appareils syndicaux ne rencontrèrent pas, dans l’immense majorité des cas, d’opposition de la part des grévistes. (…) Certes, cette grève de mai 68 ne se réduisit pas à ces manoeuvres - réussies - des bureaucraties ouvrières. Il y eut, dans cette période, et dans ce mouvement, bien d’autres aspects, positifs ceux-là, sur lesquels il est moins nécessaire d’insister. En particulier cette grève a montré qu’en dépit des propos de ceux qui n’en finissent pas d’enterrer la classe ouvrière, cette dernière restait toujours présente. Eh oui, avant 68, il existait des augures qui radotaient - déjà - sur le rôle, ou plutôt l’absence de rôle, de la classe ouvrière. En 1968, les travailleurs ont fourni la réponse à ces thèses. Pas dans des livres, mais sur le terrain de la lutte de classe. La classe ouvrière est réapparue sur la scène sociale, s’arrêtant certes sur le seuil de la scène politique, ne dépassant pas les limites que ses organisations traditionnelles se sont évertuées à lui assigner, mais montrant qu’elle était toujours là, et bien là. »

A part démontrer son existence, la classe ouvrière avait-elle d’autres perspectives possibles que celles définies par l’encadrement syndical ?

Tony Cliff affirmait dans « IMPORTANTES LEÇONS DE MAI 68 Une source d’inspiration et un avertissement » :

« Le nombre total de trotskystes en France en Mai 68 était de 400. Le nombre de maoïstes organisés était du même ordre. Cela était bien trop faible pour pouvoir concurrencer les staliniens. Si les trotskystes avaient eu plusieurs milliers de membres ils auraient pu argumenter efficacement dans la manifestation d’un million de personnes du 13 mai pour que les travailleurs et les étudiants se donnent la main, cassent le cordon formé par les 20 000 membres du service d’ordre. Dans les usines occupées ils auraient pu argumenter avec les travailleurs pour les convaincre de rester à occuper plutôt que de rentrer à la maison ce qui leur aurait donné la possibilité de prendre des initiatives. Ils auraient pu argumenter pour l’élection des comités de grève plutôt que d’accepter les comités nommés. Ils auraient été capables de créer une communication entre les entreprises afin que la bureaucratie syndicale ne puisse utiliser sa politique de ‘diviser pour mieux régner’ pour appeler à la reprise du travail. »

Pouvoir Ouvrier écrivait : « En 1967 et pendant les premiers mois de 1968, une série de grèves, d’occupations et de confrontations avec les forces de l’ordre" montra que la classe ouvrière devenait de plus en plus combative.

En février 1967, à l’usine Rhodiaceta de Besançon, 3200 travailleurs firent grève contre les menaces de chômage ; le mouvement s’étendit rapidement aux autres usines Rhodia, notamment à Lyon, et aux filiales Cellophane et Nordsyntex. La majorité des grévistes refusa un accord avec le patronat et maintint la grève. 300 gardes mobiles occupèrent alors l’usine.

A la rentrée de la même année, des grèves éclatèrent au Mans et à Mulhouse en protestation contre les ordonnances et le chômage. Au Mans les CRS encerclèrent la ville. A Mulhouse, la préfecture fut attaquée par les manifestants.

En janvier 1968 à Caen, les 4800 travailleurs de l’usine SAVIEM se mirent en grève pour une hausse de salaires, passant rapidement à l’occupation de l’usine. Armés de frondes et de matraques, les jeunes travailleurs (la moyenne d’âge était de 25 ans) participèrent à plusieurs affrontements avec les CRS. Liée au soutien massif venu d’autres travailleurs de la ville, cette volonté de lutte montra clairement que des sections de la jeunesse ouvrière étaient prêtes à en découdre avec le patronat. (…) La première urgence était d’assurer le contrôle des travailleurs sur leur propre mouvement, pour faire barrage à toute tentative de la bureaucratie ouvrière de vendre la grève. Ainsi - comme l’ont exigé toutes les organisations se réclamant du trotskysme - il fallait lutter pour des assemblées générales dans les entreprises et pour l’élection de comités de grève, élus et révocables.

Devant la menace réelle d’attaques policières, il fallait organiser des milices ouvrières pour défendre les occupations et les piquets de grève. Dans les quartiers, il fallait lutter pour l’organisation des comités chargés d’assurer le ravitaillement des grévistes. Il aurait aussi fallu avancer des revendications concrètes pour approfondir et organiser la lutte des travailleurs, pour empêcher la trahison du mouvement par les dirigeants syndicaux et politiques. Mais là-dessus, le suivisme généralisé était à l’ordre du jour. On le voit particulièrement dans la politique de Voix Ouvrière (ancêtre de LO).

Le 22 mai, VO avança les objectifs suivants pour le mouvement : "les occupants ne rentreront pas chez eux, le travail ne reprendra pas avant qu’au moins les travailleurs aient obtenu pleine et entière satisfaction sur les revendications suivantes : 1. - Pas de salaire inférieur à 1000f. 2. - Retour immédiat aux 40 heures (ou moins, partout où c’est possible) sans diminution de salaire, avec répartition du travail entre tous. 3. - Paiement intégral des heures de grève, sans lequel le droit de grève ne signifie rien. 4. - Libertés syndicales et politiques entières dans les entreprises : droit de libre circulation de la presse et des idées, droit de réunion pour tous, à l’intérieur des entreprises. "

Cette série de revendications, avancée au moment où la grève générale était en pleine explosion, où 10 millions de travailleurs faisait grève et où la question du pouvoir était posée, était complètement inadaptée à la situation. Sur le fond, VO ne parvenait pas à avancer des revendications autres que celles déjà soulevées par les travailleurs.

Ce suivisme à l’égard de la conscience ouvrière spontanée s’accompagna d’un autre suivisme, à l’égard de l’action des étudiants.

Le 28 mai, VO écrivait qu’il faut "continuer le combat commencé sur le terrain où il a commencé, dans la rue. Ce n’est que dans la rue que l’on conteste réellement le pouvoir de Gaulle car ce n’est que là qu’est mise en cause la force qui le soutient : les bandes armées de ses policiers."

Mais à la fin du mois de mai la contestation réelle du pouvoir avait lieu d’abord dans les entreprises occupées et non plus "dans la rue". Pire, les combats de rue avec la police - avant tout une tradition parisienne et étudiante - aussi impressionnants et médiatiques soient-ils, n’allaient pas ébranler la République.

L’organisation des travailleurs dans des comités de grève et des milices, l’occupation des entreprises, étaient le moyen principal de construire un réel contre-pouvoir. Pour mettre en cause "les bandes armées", il fallait d’abord que la classe ouvrière se montre capable d’organiser la société autrement, de rompre avec les illusions parlementaires et les dirigeants réformistes - politique et syndical - et pas seulement de gagner une bataille de rue. » P.O.

Mandel (LCR) affirmait :

« Il y a une preuve bien plus convaincante encore du fait que les travailleurs voulaient, eux aussi, aller plus loin qu’une simple campagne routinière “pour les salaires et de bonnes élections”. C’est leur comportement partout où ils ont eu l’occasion de s’exprimer librement, où l’écran bureaucratique était ébranlé et tombé, où des initiatives ont pu se développer à partir de la base. On est loin d’avoir fait l’inventaire complet de ces expériences ; mais la liste est déjà impressionnante : — à l’usine C.S.F. de Brest, les travailleurs décidèrent de poursuivre la fabrication, mais produisirent ce qu’ils estimèrent, eux, important, notamment des “walkie talkies” qui aidaient les grévistes et manifestants à se défendre contre la répression ; — à Nantes, le comité de grève cherchait à contrôler la circulation vers et hors de la ville, en distribuant des permis de circuler et en bloquant par des barricades les accès à la ville. Il semble d’ailleurs que le même comité ait même émis des bons crédit acceptés comme monnaie par certains commerçants et cultivateurs ; — à Caen, le comité de grève a interdit tout accès à la ville pendant vingt quatre heures ; — aux usines Rhône Poulenc, à Vitry, les grévistes décidèrent d’établir des rapports d’échange directs avec des cultivateurs, cherchèrent à étendre l’expérience à d’autres entreprises, et discutèrent du passage à la “grève active” (c’est à dire à la reprise du travail à leur propre compte et d’après leurs propres plans), tout en arrivant à la conclusion qu’il serait préférable de remettre cette expérience jusqu’au moment où plusieurs autres entreprises les suivraient dans cette voie (12) ; — aux Cimenteries des Mureaux, les ouvriers ont voté en assemblée générale la révocation du directeur. Ils ont refusé d’accepter la proposition patronale de recommencer le vote. Le directeur en question a dès lors été renvoyé à une succursale de ces cimenteries où, par solidarité avec les gars des Mureaux, les travailleurs ont immédiatement déclenché une grève, la première dans l’histoire de cette usine ; — aux piles Wonder, à Saint Ouen, les grévistes ont élu un comité de grève en assemblée générale, et, pour manifester leur réprobation de l’orientation réformiste de la C.G.T., ils se sont barricadés dans l’usine et en ont interdit l’accès aux responsables syndicaux ; — à Saclay, les travailleurs du centre d’énergie nucléaire ont réquisitionné du matériel de l’usine pour poursuivre la grève ; — aux chantiers navals de Rouen, les travailleurs ont pris sous leur protection des jeunes vendant la littérature révolutionnaire, et ont interdit l’accès de l’usine aux C.R.S. qui les poursuivaient et qui cherchaient à les arrêter ; — dans plusieurs imprimeries parisiennes, les travailleurs ont soit imposé la modification d’une manchette (Le Figaro), soit refusé d’imprimer un journal (La Nation), quand le contenu était directement nuisible à la grève ; — à Paris, le C.L.E.O.P. (Comité de liaison étudiants ouvriers paysans) a organisé des convois de ravitaillement approvisionnés auprès des coopératives agricoles, qui distribuèrent les produits dans les usines ou les leur vendirent au prix coûtant (poulets à quatre vingts centimes, oeufs à onze centimes, par exemple) ; — chez Peugeot, à Sochaux, les travailleurs construisirent des barricades contre l’intrusion des C.R.S. et chassèrent ceux ci victorieusement de l’usine ; — aux usines Citroën, à Paris, une première tentative, modeste et embryonnaire, est faite pour réquisitionner des camions en vue de ravitailler les grévistes ; — cas peut être le plus éloquent : aux Chantiers de l’Atlantique, à Saint Nazaire, les travailleurs ont occupé l’entreprise en refusant dix jours durant de déposer un cahier de revendications immédiates, malgré la pression constante de l’appareil syndical. Lorsqu’on complétera cette liste, comment pourra t on contester qu’elle exprime la tendance spontanée de la classe ouvrière à prendre en main son propre sort et à réorganiser la société d’après ses convictions et son idéal ? Sont ce là des manifestations d’une grève purement revendicative, d’une grève “quelconque”, ou d’une grève dont l’ampleur et la logique poussaient les masses elles mêmes à déborder les revendications immédiates ? (…)En ce moment précis et à ces endroits, des noyaux réduits d’ouvriers, articulés, armés d’un programme et d’une analyse politique corrects et capables de se faire entendre, auraient suffi pour empêcher la dispersion des grévistes, pour imposer dans les principales usines du pays l’occupation de masse et l’élection démocratique des comités de grève. Ce n’était, certes, ni l’insurrection, ni la prise du pouvoir. Mais une page décisive d’histoire de France et d’Europe aurait été tournée. Tous ceux qui croient le socialisme possible et nécessaire doivent faire en sorte qu’elle le soit la prochaine fois. »

Les événements

Le 8 janvier, des étudiants s’en prennent à Joseph Missoffe, le ministre de la Jeunesse et des Sports, venu inaugurer une piscine.

L’incident est en soi relativement insignifiant, mais des mesures disciplinaires envers les étudiants et l’intervention répétée de la police aggravent le conflit et font de Nanterre le point de départ d’un mouvement qui va rapidement s’étendre aux universités et aux lycées dans tout le pays. Au centre de ce mouvement, il y a la revendication de meilleures conditions d’études, l’accès libre aux universités, plus de libertés personnelles et politiques, la libération des étudiants emprisonnés ; il y a aussi la protestation contre la guerre du Viêt Nam où a commencé, à la fin du mois de janvier, l’offensive du Têt.

Dans quelques villes comme à Caen et à Bordeaux les ouvriers, les étudiants et les lycéens descendent ensemble dans la rue. A Paris a lieu le 12 avril une manifestation de solidarité avec le leader étudiant Rudi Dutschke, abattu la veille à Berlin en pleine rue par un individu de droite.

Le 22 mars, 142 étudiants occupent le bâtiment administratif de l’université de Nanterre. La direction de l’université réagit par la fermeture de l’université tout entière pendant un mois. Le conflit se déplace alors vers la Sorbonne, la plus ancienne université de France, située dans le quartier Latin à Paris. C’est là que le 3 mai, se rassemblent les adhérents de plusieurs organisations étudiantes dans le but de s’entendre sur la marche à suivre. A l’extérieur de l’université manifestent des groupes d’extrême droite. Le recteur appelle la police et fait évacuer la Sorbonne. Il s’ensuit une manifestation spontanée de masse. La police réagit avec une extrême brutalité. Les étudiants dressent des barricades. Le bilan de la nuit est d’une centaine de blessés et plusieurs centaines d’arrestations. Dès le lendemain, un tribunal prononce, sur la base exclusive de témoignages policiers, des sanctions draconiennes contre treize étudiants.

Le gouvernement et les médias s’efforcent de présenter les affrontements du quartier latin comme l’œuvre de groupuscules extrémistes et de fauteurs de troubles. Le Parti communiste adopte lui aussi cette ligne. Sur la première page du journal du parti, l’Humanité, son numéro deux, Georges Marchais (qui deviendra plus tard son secrétaire général) attaque les étudiants qu’il traite de « pseudo-révolutionnaires ». Il les accuse de faire le jeu des « provocations fascistes ». Il se montre très inquiet du fait qu’« on trouve de plus en plus » les étudiants « aux portes des entreprises ou dans les centres de travailleurs immigrés distribuant tracts et autre matériel de propagande. ». Et il exige que « ces faux révolutionnaires [soient] énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes. »

Mais cette campagne ne prend pas. Le pays est choqué par les actes de brutalité de la police, qu’il peut suivre grâce à la radio. Les événements se précipitent. Les manifestations deviennent de plus en plus importantes à Paris et s’étendent à d’autres villes. Elles sont dirigées contre la répression policière et exigent la libération des étudiants emprisonnés. Les lycéens se mettent eux aussi en grève. Le 8 mai a lieu dans l’Ouest de la France une grève générale d’un jour.

Dans la nuit du 10 au 11 mai, 1968 a lieu la « nuit des barricades ». Des dizaines de milliers de personnes se retranchent dans le quartier universitaire qui, à partir de deux heures du matin est, à grand renfort de gaz lacrymogènes, pris d’assaut par la police anti-émeute. Il en résulte des centaines de blessés.

Le chef du gouvernement, Georges Pompidou, qui revient juste d’une visite en Iran, annonce bien le lendemain la réouverture de la Sorbonne et la libération des étudiants emprisonnés, mais il ne peut plus rétablir le calme. Les syndicats, y compris la CGT dominée par le Parti communiste, appellent pour le 13 mai à une grève générale d’un jour contre la répression policière. Ils craignent sans cela de perdre le contrôle des travailleurs en colère.

L’appel est largement suivi. De nombreuses villes vivent leurs plus grandes manifestations depuis la Deuxième Guerre mondiale. Rien qu’à Paris, ce sont 800 000 personnes qui descendent dans la rue. Ce sont à présent les revendications politiques qui occupent l’avant-scène. Nombreux sont ceux qui exigent la démission du gouvernement. Le soir du 13 mai, la Sorbonne et d’autres universités sont occupées par les étudiants.

Le plan des syndicats de limiter la grève générale à une journée ne fonctionne pas. Le lendemain 14 mai, l’usine de Sud Aviation de Nantes est occupée. Elle restera un mois sous le contrôle des ouvriers. Des drapeaux rouges flottent sur le bâtiment de l’administration. Le directeur régional Duvochel est séquestré pendant seize jours. Le directeur général de Sud Aviation est à cette époque Maurice Papon, un collaborateur des nazis, un criminel de guerre et responsable, en tant que préfet de Paris, d’un massacre de manifestants contre la guerre d’Algérie en 1961.

L’exemple de Sud Aviation fait école. Entre le 15 et le 20 mai, une vague d’occupations s’étend à tout le pays. Partout on hisse des drapeaux rouges et il n’est pas rare que dans les usines, les membres de la direction soient séquestrés. Des centaines d’entreprises et d’administrations sont touchées, y compris la plus grande usine du pays, l’usine mère de Renault à Billancourt, qui avait déjà joué un rôle central dans la vague de grèves de 1947.

Au début, des revendications différentes selon les endroits sont posées au niveau des entreprises : des salaires plus justes, une réduction du temps de travail, pas de licenciements, davantage de droits dans l’entreprise. Dans les entreprises occupées et autour d’elles, apparaissent des comités ouvriers et des comités d’action, auxquels participent, outre les ouvriers en grève, des techniciens et des employés de l’administration, des habitants des environs, des étudiants et des lycéens. Les comités prennent l’organisation de la grève en main et deviennent le lieu d’intenses débats politiques. Il en est de même des universités, qui sont en partie occupées par les étudiants.

Le 20 mai, le pays tout entier s’arrête. Celui-ci se trouve de fait dans la grève générale, bien que ni les syndicats ni les autres organisations n’y aient appelé. Les entreprises, les bureaux, les universités et les écoles sont occupés, la production et les transports sont bloqués. Les artistes, les journalistes et même les footballeurs se sont joints au mouvement. Sur les quinze millions de salariés que compte le pays, dix sont en grève. Des études réalisées plus tard ont certes légèrement revus ces chiffres à la baisse (faisant état de 7 à 9 millions de grévistes), mais c’est néanmoins la plus grande grève générale de l’histoire de la France. En 1936 et en 1947, « seulement » trois millions et deux millions et demi de travailleurs respectivement avaient participé à la grève générale.

La vague de grèves atteint son apogée entre le 22 et le 30 mai, mais elle dure en fait jusqu’en juillet. Plus de quatre millions de grévistes resteront en grève plus de trois semaines et deux millions plus de quatre semaines. Selon une estimation du ministère français du Travail, ce sont en tout 150 millions de journées de travail qui seront perdues par la grève en 1968. En Grande-Bretagne, seules 14 millions de journées furent perdues en 1974, l’année de la grève des mineurs qui fit tomber le gouvernement conservateur d’Edward Heath.

Le 20 mai, le gouvernement a perdu, pour une bonne part, le contrôle du pays. On entend de partout la revendication d’une démission de De Gaulle et de son gouvernement (« dix ans ça suffit »). Le 24 mai, De Gaulle essaie de reprendre les choses en main avec une allocution télévisée. Il promet un référendum sur un droit de participation aux décisions dans les universités et les entreprises. Mais son discours télévisé ne fait que démontrer son impuissance. Il n’aura aucun impact.

La grève de 1968 à Peugeot

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Mai 68 en France

Extraits de l’ouvrage "L’insubordination ouvrière dans les années 68"

de Xavier Vigna

(...) Le mouvement étudiant, né dès 1967 à la faculté de Nanterre, croît en intensité dans les premiers mois de 1968 si bien qu’au début du mois de mai, il présente un caractère national marqué. S’il louche vers les usines, les ouvriers de leur côté, mobilisés sur la question du chômage et de l’emploi depuis 1967, manifestent en mars 1968 dans huit villes, puis se mobilisent derechef dans l’Ouest le 8 mai, dans la Loire le 10, dans les Nord-pas-de-Calais et le bassin lorrain le 11. Il semble qu’alors, une convergence dans la contestation s’opère, notamment chez les ouvriers les plus hostiles au pouvoir gaulliste et les jeunes. La nuit des barricades le 10 mai précipite cette évolution.

Dès le 11 mai, le rythme des événements s’accélère. A l’initiative de la CGT, une grève générale de 24 heures est décidée pour le lundi 13 mai à laquelle s’associent l’UNEF, la CFDT, Force Ouvrière et la FEN. Cette journée de grève générale, qui secoue l’ensemble du pays, marque une étape dans la mobilisation qui est considérable : un seuil est franchi.

Ce jour-là en effet se déroulent environ 450 meetings et manifestations. Selon les comptages de la police (...) plus de 450.000 manifestants au total ont défilé, (...) avec des refus de dispersion, des barrages, des barricades et des affrontements, en particulier à Clermont-Ferrand, Nantes et au Mans, où le phénomène tend à devenir habituel après les graves incidents d’octobre 1967.

Les manifestations ne donnent cependant qu’une petite idée de la mobilisation ouvrière. (...) Selon les rapports transmis par le Ministère du travail, en Seine-Saint-Denis, sur les 36 établissements de la métallurgie contactés, 25 connaissent des grèves qui rassemblent les deux tiers de la main d’oeuvre, la totalité des cinq imprimeries est en grève et sept établissements de la chimie sur huit (...) La grève est également massive dans les Hautes Pyrénées et en Savoie. (...) Par delà les nuances régionales, le succès de la grève est réel.

A partir du 13 mai une vague de grève sans précédent grossit, qui gane tout le pays dès le 20. (...) L’usine Sud-Aviation de Bouguenais dans la banlieue nantaise joue un rôle majeur. Les ouvriers votent la grève avec occupation le 14 en même temps qu’ils séquestrent leur directeur. la nouvelle, connue le soir même, fait des émules. Le lendemain, la grève gagne l’usine Renault de Cléon, dans le cadre de la journée d’action pour l’abrogation des ordonnances sur la Sécurité Sociale, des débrayages sont lancés. Parce que la Direction refuse de recevoir les délégués du personnel dans l’après-midi, la grève avec occupation démarre et la direction est "consignée" dans ses bureaux. Le même jour, un conflit similaire éclate à l’usine Lockheed de Beauvais. (...) Grève aux établissements Claas à Woippy (Moselle) fabricant de ma chines agricoles, à l’usine Sud-Aviation de Cannes-La Bocca, aux établissements Fog à Myennes (Nièvre) et dans deux entreprises de Brest.

Le processus de grève, dès le 14 mai, ne se limite pas aux grosses unités. Dans la seule zone de défense Nord, par exemple, les papeteries La Chapelle à Saint-Etienne du Rouvray, les établissements de filature Agache à Pérenchies et la filature Dolfus Mieg à Loos-les-Lille cessent le travail dès le 13 mai et jusqu’au 4 juin.

Le 16 mai, un second palier est franchi. Le nombre d’usines occupées croit sensiblement avec l’entrrée en lice des ouvriers de Renault d’abord à Flins, mais aussi à Billancourt, Sandouville et au Mans, tandis qu’à Orléans, la filiale Unelec est occupée et son directeur enfermé. Autour de Cléon, la grève se diffuse également. (...)

De fait, à partir du 17 mai, le nombre d’entreprises en grève avec occupation connait une forte augmentation. (...) Selon les Renseignements généraux, 23 usines employant 80.000 travailleurs sont occupées le 17 au matin (...) estimation très inférieure à la réalité. (...) Il semble donc que le nombre de travailleurs dont l’entreprise est en grève approche plutôt 175.000 le 17 au soir. La seconde remarque porte sur la localisation des grèves avec occupation, où trois pôles grévistes très nets, en banlieue parisienne, en Seine-Maritime et dans l’agglomération lyonnaise, ressortent. Ailleurs, la grève montre ses premières pousses dans l’estuaire de la Loire, dans le Nord et en Moselle. (...) Le mouvement des cheminots né le 16 mai dans la banlieue lyonnaise puis le 17, à partir de la gare d’Achères et qui fait rapidement tâche d’huile. Ainsi, c’est d’abord par la paralysie progressive des chemins de fer que la grève s’étend dans de nombreux départements français. (...)

La grève se généralise à compter du 30 mai (...) Pendant la semaine, la grève se propage vers les petites usines qui s’arrêtent. (...) Il n’y a pas de mot d’ordre de grève générale ou de constitution d’un Comité central de grève, comme en novembre 1947. Le mouvement se diffuse par la base où la grève devient généralisée en fin de semaine. Dans le même temps, les grévistes suivent les faits qui se déroulent ailleurs : dans les usines à proximité, dans la ville ou le bassin d’emploi, et surtout à Paris. La scène nationale est cruciale, qui rythme d’une manière décisoire la chronologie et donne aux grèves un caractère de mouvement. Dès lors, les négociations, qui se déroulent au ministère des Affaires sociales, rue de Grenelle du 25 au 27 mai, revêtent une importance déterminante.

(...) Après deux nuits d’intenses négociations, un constat est proposé aux grévistes afin de reprendre le travail. Le présentant aux ouvriers de Renault-Billancourt qui ont déjà reconduit leur mouvement, Georges Séguy constate que les clauses du constat sont huées. Le refus de Billancourt, qui déçoit les dirigeants de la CGT, devient le symbole de la tenacité ouvrière. Dans de nombreux départements, les ouvriers font valoir leur hostilité à un constat qu’ils jugent bien maigre. (...) Les préfets soulignent souvent que l’heure est au durcissement, en Haute-Marne, dans les Vosges, l’Hérault, le Loiret ou le Calvados. (...)

Les journées entre le 27 et le 30 traduisent donc une certaine ambivalence. Pour une minorité, elles constituent le moment de la reprise du travail. Ailleurs, elles coïncident avec un durcissement du mouvement. A cet instant, le mouvement apparait à la fois puissant et totalement ouvert. Des ouvriers participent au meeting de Charléty, durant lequel la CGT est violemment critiquée. Ils sont à la recherche d’une issue révolutionnaire. (...)

Dans le droit fil du discours de De Gaulle du 30 mai, aspirant à "ramener le pays à la liberté et à la paix" (selon lui menacée par le communisme), le ministre de l’intérieur invite ses représentants à l’action. Ils doivent réduire les grèves, notamment en s’attaquant aux occupations. (...) Le 5 au petit matin, la police évacue 150 grévistes irréductibles chez Lockheed à Beauvais et, dans le Nord, les forces de police interviennent dans trois usines le lendemain. Ainsi, les interventions policières très brutales à Flins le 6 et à Sochaux le 11 juin, provoquant au total la mort de trois personnes (...) s’inscrivent dans une stratégie gouvernementale d’expulsion des grévistes des usines, afin de briser le mouvement de grèves. (...)

Parallèlement, et ce malgré un rejet massif du constat de Grenelle, les discussions se poursuivent à l’échelle des fédérations professionnelles dans les jours qui suivent.

1968 : la mobilisation trahie

En mai 1968, tout en organisant de fait la grève générale afin d’empêcher de se laisser déborder par le mouvement spontané, la CGT a dans le même temps démobilisé en s’opposant à l’occupation massive et effective des usines comme en juin 1936. Du coup, il ne lui a pas été trop difficile de faire reprendre le travail malgré la minceur des concessions patronales et gouvernementales, malgré aussi l’échec politique puisque le ras-le-bol du régime gaulliste qui était pour une bonne part dans le déclenchement de la révolte n’eut aucun débouché immédiat. Qui a donné un coup d’arrêt à la grève générale ouvrière de mai-juin 1968 ? Les syndicats et, en premier, la CGT.

En 1967 et pendant les premiers mois de 1968, une série de grèves, d’occupations et de confrontations avec les forces de l’ordre" montra que la classe ouvrière devenait de plus en plus combative.

En février 1967, à l’usine Rhodiaceta de Besançon, 3200 travailleurs firent grève contre les menaces de chômage ; le mouvement s’étendit rapidement aux autres usines Rhodia, notamment à Lyon, et aux filiales Cellophane et Nordsyntex. La majorité des grévistes refusa un accord avec le patronat et maintint la grève. 300 gardes mobiles occupèrent alors l’usine.

A la rentrée de la même année, des grèves éclatèrent au Mans et à Mulhouse en protestation contre les ordonnances et le chômage. Au Mans les CRS encerclèrent la ville. A Mulhouse, la préfecture fut attaquée par les manifestants.

En janvier 1968 à Caen, les 4800 travailleurs de l’usine SAVIEM se mirent en grève pour une hausse de salaires, passant rapidement à l’occupation de l’usine. Armés de frondes et de matraques, les jeunes travailleurs (la moyenne d’âge était de 25 ans) participèrent à plusieurs affrontements avec les CRS. Liée au soutien massif venu d’autres travailleurs de la ville, cette volonté de lutte montra clairement que des sections de la jeunesse ouvrière étaient prêtes à en découdre avec le patronat.

En 1966, les salaires des travailleurs français étaient les plus bas de la CEE, les semaines de travail les plus longues (jusqu’à 52 heures dans certaines branches !), et les impôts les plus élevés.

Pour mieux faire face à la fin des "trente glorieuses" qui s’annonçait à l’échelle mondiale, notamment lors de la crise de l’étalon-or, de la dévaluation de la livre britannique en 1967, et de la levée des contrôles douaniers au sein de la CEE prévue pour juillet 1968, le gouvernement Pompidou prépara de nouvelles attaques.

A partir de mars 1967, il commença à rédiger des ordonnances pour faire passer les pires attaques, notamment contre la Sécurité Sociale et l’emploi.

Les syndicats montrèrent à plusieurs reprises leur capacité à mobiliser les travailleurs, notamment autour de la Sécurité Sociale. Ainsi, le 13 décembre 1967, des millions de travailleurs participèrent à une journée d’action organisée par toutes les centrales syndicales pour protester contre le chômage et les attaques.

Malgré le succès de cette journée, la quatrième protestation du genre, les syndicats ne proposèrent rien, sinon une nouvelle journée d’action... en mai 1968.

C’est la lutte des étudiants qui allait démontrer que le pouvoir fort dont parlaient les syndicats pour refuser d’entrer en lutte était un mythe. Le 11 mai, le général De Gaulle cédait au mouvement étudiant.

Le 13 mai entre 600.000 et 1 million de manifestants défilèrent dans une énorme manifestation de solidarité entre syndicats et étudiants. Partout dans le pays, des millions de travailleurs firent grève, suivant les mots d’ordres des centrales syndicales. Le mouvement, d’abord limité aux seuls étudiants, devint un mouvement de classe et un mouvement national.

Cela aurait pu être la fin de l’histoire. Les dirigeants syndicaux espéraient utiliser l’élan des étudiants pour renforcer leur campagne contre les ordonnances sur la Sécurité Sociale, mais sans chercher à se servir des moyens politiques d’occupation et de manifestation employés par les jeunes. Loin de là. C’est sous la forme d’une pétition que les syndicats lancèrent leur campagne, le 15 mai !

Pourtant, à Sud-Aviation (Nantes), où un conflit salarial qui devrait duré plusieurs mois, les travailleurs, encouragés par la victoire étudiante décidèrent d’en découdre. Le 14 mai, ils lancèrent une occupation et enfermèrent le directeur et ses sbires dans leurs bureaux.

Le lendemain la grève éclatait à Renault Cléon. Le 16 mai, c’était le tour de Renault Billancourt, à l’époque le symbole de la classe ouvrière autant que celui de sa direction stalinienne. Encore une fois, ce furent les jeunes travailleurs qui lancèrent le mouvement, contre la pression des dirigeants syndicaux.

Très rapidement, la classe ouvrière presque toute entière se mit en grève. Parmi 15 millions de travailleurs, près des deux-tiers firent grève. Plus de 4 millions pendant trois semaines, plus de 2 millions pendant un mois.

Les revendications étaient diverses : hausses de salaires, contre l’autoritarisme des patrons, pour la défense de la Sécurité Sociale. La grève toucha toutes les couches de la société.

Puis, Michelin, Peugeot, Citroën, les ports et les mines déclarèrent la grève totale. Les journaux, puis l’ORTF, l’Opéra, l’Odéon, les chauffeurs de taxi et même les laboratoires du Commissariat à l’Energie Atomique de Saclay où des conseils ouvriers furent organisés, se mirent de la partie. De même, certains secteurs paysans soutinrent la grève.

Pompidou entama les négociations de Grenelle. Les dirigeants syndicaux se sentaient à l’aise. Ils comprenaient bien le sens de la négociation, et, eux aussi, voulaient qu’elle aboutisse, pour mieux retrouver leur emprise sur les travailleurs et leur rôle d’interlocuteur auprès du gouvernement.

A partir du 27 mai, la tâche des dirigeants syndicaux fut de vendre l’accord. A Billancourt, Séguy, dirigeant de la CGT, fut hué par les jeunes travailleurs qui rejetèrent la pauvre augmentation de 7% et le retrait de certaines attaques contre la Sécurité Sociale ou l’âge de la retraite, fruits pourris des compromissions des directions syndicales.

Partout ce fut la même histoire : la reprise ne se faisait pas. Craignant le débordement, le 29 mai, le PCF et la CGT appelèrent une nouvelle fois à manifester. 600.000 personnes descendirent dans la rue, scandant "gouvernement populaire".

Cela signifiait que la gauche et les syndicats indiquaient que la voie n’était pas dans la grève générale ouvrière mais dans les élections... C’était surtout la voix de salut pour le pouvoir !

La première urgence était d’assurer le contrôle des travailleurs sur leur propre mouvement, pour faire barrage à toute tentative de la bureaucratie ouvrière de vendre la grève. Il fallait lutter pour des assemblées générales dans les entreprises et pour l’élection de comités de grève, élus et révocables. (extrait de P.O.) Séguy qui participait aux négociations de tromperie ci-dessus, estimait, dans une interview au journal L’Express en 1978, « en mesure dans le mouvement syndical, comme nous en avons fait la démonstration en Mai 68, de maîtriser toute velléité de débordement ou d’irresponsabilité gauchiste ».

Mai 68 et l’autonomie ouvrière

2 Messages de forum

  • Je ne vois pas ce que l’on peut reprocher à Lutte ouvrière en mai 68. Ni la taille du groupe ni la situation en France ne permettaient de faire plus

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  • On peut voir ici que Lutte Ouvriers ne posait pas la question de la lutte sociale, comment elle allait déborder les appareils réformistes mais seulement de profiter de la situation pour renforcer leurs groupes politiques : cliquer ici

    Ils ne se disent pas que la situation devait permettre aux minorités révolutionnaires de tenter de déborder en s’appuyant sur les jeunes travailleurs mais seulement comment capter ces jeunes travailleurs pour les mettre dans leurs groupes…

    Ils ne croyaient même pas que leur perspecctive d’unité allait donner un parti révolutionnaire mais seulement les rendre plus crédibles pour recruter plus les uns et les autres….

    On remarquera notamment que rien dans ce texte ne souligne les quelques comités de grève dirigés par les militants de LO comme à Renault Billancourt, à Hispano suiza Bois Colombes, etc.

    On n’a jamais une perspective révolutionnaire à Lutte ouvrière, ni en mai 68, ni avec les Gilets jaunes, ni dans une grève, sous prétexte que la situation n’est pas révolutionnaire, et pas seulement quand on s’appelle Hardy mais du moment qu’on dirige Lutte ouvrière !

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