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Vive la CGT lutte de classe, pour la grève générale, contre le patriotisme, contre la guerre, contre les armées, pour la destruction du capitalisme et l’organisation de la classe ouvrière en classe dirigeante…

jeudi 27 décembre 2012, par Robert Paris

Lors de la grève des retraites de 2010, le secrétaire général de la CGT Bernard Thibault affirmait que « la grève générale ne fait partie de la tradition de lutte en France et de la tradition syndicale de la C.G.T.. » !!! Lire ici

La CGT et la charte d’Amiens

Chronologie syndicale

Le tournant de la CGT en 2003

L’évolution récente de la CGT

Quand la CGT était lutte de classe, pour la grève générale, contre le patriotisme, contre la guerre, contre les armées, pour la destruction du capitalisme et l’organisation de la classe ouvrière en classe dirigeante…

La Charte du congrès d’Amiens de la CGT

« Le congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT. La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte des classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Le congrès précise sur les points suivants cette affirmation théorique : Dans l’oeuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’oeuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. Le congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat. Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l’entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à toutes formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le Syndicat les opinions qu’il professe au dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme obtienne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées m’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale. »

Voir ici

Lire ici : Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire, brochure de la CGT en 1903

Extraits de « Le mouvement ouvrier pendant la guerre » de Alfred Rosmer :

Aux origines de la CGT

« Nous voulons suivre d’abord le mouvement des organisations syndicales, mouvement qui aboutira à la constitution de la Confédération Générale du Travail et au syndicalisme révolutionnaire, parce que c’est là un fait nouveau, et le plus important, qui doit retenir l’attention de l’historien du mouvement ouvrier français. Le syndicalisme révolutionnaire va donner à ce mouvement une physionomie originale, aux traits fortement accusés ; il étendra son influence hors de France ; c’est lui dominera toute l’action ouvrière jusqu’à la guerre. La C.G.T. se développera et agira en dehors des partis politiques, et par conséquent contre eux. C.G.T. et Parti socialiste agiront parfois en commun, notamment dans des démonstrations contre les menaces de guerre ; mais l’hostilité reste permanente, parfois sourde, le plus souvent ouverte et brutale. Encore en 1912, au Congrès confédéral du Havre, Griffuelhes, l’homme qui a le mieux incarné les principes et la tactique de la C.G.T. s’écriera : « Si la C.G.T. est aujourd’hui ce qu’elle est, ce n’est pas avec le concours du Parti, mais contre lui. » Les syndicats n’ont reçu la consécration légale qu’en 1884. Comme c’est souvent le cas, la loi votée ne faisait que consacrer un état de fait. La draconienne loi Le Chapelier qui interdisait toute forme d’association ouvrière avait pu être tournée même sous les régimes les plus tyranniques. La consécration légale donna néanmoins une vive impulsion à l’organisation corporative que nous allons voir se développer sous deux formes. Les syndicats, dont le nombre a rapidement augmenté, sentent le besoin d’un lien entre eux et, en 1886, est créée, à Lyon, une Fédération nationale des syndicats. Cette Fédération devait disparaître en 1895, après avoir mené une existence assez chétive : peu de ressources, liens trop lâches entre les fédérés.

Mais à l’époque même où cette Fédération se constituait, l’autre forme d’organisation syndicale allait naître : c’est la Bourse du Travail. La première Bourse fut celle de Paris, édifiée par le Conseil municipal où les radicaux étaient alors les maîtres. Elle était inaugurée solennellement le 5 février 1887 ; la Ville donnait le local et des subventions. Plusieurs villes de province l’imitent ; des Bourses du travail surgissent dans tous les centres urbains importants. A leur tour, elles sentent le besoin d’un lien entre elles, et en 1892, la Fédération nationale des Bourses du Travail est créée. Elle vivra d’une vie indépendante jusqu’en 1902, date à laquelle elle ne disparaît point d’ailleurs mais s’incorpore à la C.G.T. L’homme qui est le véritable inspirateur de la Fédération, c’est Fernand Pelloutier, un des premiers défenseurs de la grève générale. Il donne aux Bourses leur organisation et leur programme. Les Bourses tu Travail sont, pour lui, la forme idéale d’organisation du prolétariat, car, mieux que les syndicats puisqu’elles sont préservées de l’esprit purement corporatif souvent borné, elles peuvent faire l’éducation des ouvriers dans tous les domaines, préparer le renversement du régime capitaliste et de même l’organisation de la société sans classes de demain. Programme ambitieux qui ne fut nulle part réalisé mais auquel Pelloutier consacra toutes ses capacités et toutes ses forces. Il mourut en 1901, âgé seulement de 33 ans, épuisé et vaincu par la maladie. Mais il avait imprimé au mouvement syndical une forte et durable empreinte ; loin de disparaître avec lui, son influence grandit après sa mort. Le syndicalisme révolutionnaire, qui veut être avant tout une doctrine d’action et une tactique d’action directe, pourra par la suite subir des modifications, mais ses traits essentiels, ce qu’il y aura en lui de permanent et de fondamental, c’est l’apport de Pelloutier qui le lui aura donné. (…)

Les syndicats et leurs Fédérations eurent beaucoup plus de peine que les Bourses à se donner une organisation nationale vivante et active ; ils ne trouvèrent pas en eux l’animateur idéal que Pelloutier avait été pour la Fédération des Bourses. La Fédération nationale des syndicats, que nous avons vue surgir en 1886, traîna une existence végétative et, en 1894, l’adoption par son congrès de la grève générale provoqua une scission. Seize membres de la minorité appartenant au Parti ouvrier français se retirèrent. La Fédération décida alors de se transformer en cherchant du renfort auprès de la Fédération des Bourses. Elle décida que le congrès de 1895 serait organisé par un Comité national comprenant trois représentants de la Fédération des syndicats, trois représentants de la Fédération des Bourses et un représentant de chacune des Fédérations d’industrie. C’est ainsi que la Confédération Générale du Travail se trouva constituée, sous sa première forme, ai congrès de Limoges (septembre 1895). Désormais syndicats et Bourses se rencontreront dans une même organisation nationale.

La C.G.T. a tout de suite à son programme la grève générale. A Toulouse, en 1897, elle incorpore à sa tactique comme moyens efficaces de lutte, le boycottage et le sabotage, celui-ci ne consistant pas, comme ne cesseront de le répéter ses adversaires, en une inintelligente destruction des machines ou des matières premières, mais devant être considéré comme une application du principe : à mauvaise paye mauvais travail.

Mais c’est seulement en 1902, à Montpellier, que la C.G.T. prend sa forme définitive. Elle est désormais constituée d’une part par les Fédérations nationales d’industrie ou de métier, de l’autre par les Bourses du Travail et unions locales ou départementales de syndicats. (…)

Au congrès de Bourges (1904), deux tendances principales s’affirment et s’affrontent, qu’on désigne comme révolutionnaire et réformiste. La tendance réformiste a surtout ses forces dans la Fédération du Textile, avec son secrétaire Renard, socialiste, partisan de la liaison et de l’action commune avec le Parti socialiste ; et dans la Fédération du Livre, avec Keufer, positiviste, représentant d’un corporatisme à la Gompers.

Les réformistes engagent la bataille sur la question de la représentation des syndicats au congrès. Le principe admis est celui de : un syndicat, une voix. Principe injuste et inadmissible, disent-ils, puisqu’il accorde la même importance à un syndicat de 20 membres et à un syndicat de 2.000 membres. Ils demandent la représentation proportionnelle. Ils sont battus par 822 voix contre 388, et ces chiffres sont ceux qu’on retrouve, en gros, par la suite, dans tous scrutins décisifs, quand se heurtent les tendances. Jusqu’à la guerre, le rapport de forces restera le même et la distribution de ces forces parmi les industries diverses identique. L’entrée des mineurs dans la C.G.T. apportera du renfort aux réformistes mais des fédérations révolutionnaires comme celle du Bâtiment feront des progrès considérables.

Ces deux tendances, Griffuelhes, secrétaire de la C.G.T., les caractérise ainsi : « Les réformistes veulent besogner de concert avec les éléments bourgeois et gouvernementaux. Les révolutionnaires veulent besogner contre bourgeois et dirigeants. Ceux-là comptent sur le concours de nos adversaires. Ceux-ci ne comptent que sur eux-mêmes. (…) Pour les uns, la tactique de la C.G.T. devait rester dans les limites d’une action légalitaire, prudente, peu exigeante. Pour les autres, elle consistait dans l’utilisation des forces révolutionnaires mises en valeur par les ouvriers eux-mêmes. » (…)

Et pour illustrer tout de suite par un exemple la conception qu’ils défendaient, ils avaient fait voter par le Congrès la résolution suivante :

« Considérant qu’une agitation pour la journée de huit heures est un acheminement vers l’œuvre définitive d’émancipation intégrale,

Donne mandat à la Confédération d’organiser une agitation intense et grandissante à l’effet que :

Le 1er mai 1906 les travailleurs cessent d’eux-mêmes de travailler plus de huit heures. »

Le congrès suivant (Amiens, 1906) n’est pas moins important. Les principes du syndicalisme révolutionnaire y sont confirmés avec éclat et formulés dans une résolution devenue célèbre avec éclat sous le nom de Charte d’Amiens. On peut les résumer ainsi : l’œuvre de revendication quotidienne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare parallèlement l’émancipation intégrale de la classe ouvrière. Sa tactique, c’est l’action directe (c’est-à-dire non parlementaire) couronnée par la grève générale. Dans l’avenir (après la révolution), le syndicat sera le groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale. Le syndicalisme se proclame étranger à tous les partis politiques et sectes philosophiques (ce qui signifie contre eux, contre le Parti socialiste et contre les anarchistes). Le syndicalisme révolutionnaire se présente ainsi comme un système complet, dressé en face de tous les autres, socialistes et anarchistes. Il est capable d’assurer seul la défense de la classe ouvrière aujourd’hui et de la conduire seul demain à son émancipation définitive. Il se suffit par conséquent à lui-même et il suffit à tout ; de là son opposition formelle à tous les partis. Il est prêt à accepter des concours extérieurs mais à la condition expresse qu’on se borne à appuyer son action et à lui en laisser la pleine direction.

Cette position du syndicalisme révolutionnaire sera maintenue et confirmée en toute occasion jusqu’à la guerre. Le 1er es réformistes, battus à chaque congrès, mais pas du tout convertis, restent dans la C.G.T. – bien que certains manifestent parfois des velléités de scission. Ils paient leurs cotisations (très faibles), pas toujours très exactement, mais dans la pratique ils agissent toujours à leur guise, uniquement selon leurs conceptions, et ne se gênent nullement pour critiquer la direction confédérale, même aux heures les plus graves et les plus difficiles ; d’où une grande violence de ton dans les polémiques.

Le 1er mai 1906, la grève générale a été proclamée conformément à la décision du Congrès de Bourges. La grève est loin d’être générale mais le mouvement revêt une ampleur indéniable à Paris et sur divers points du pays, ampleur que souligne la panique qui s’est emparée de la bourgeoisie ; craignant d’être affamée, elle s’est ruée dans les jours précédents vers les magasins d’alimentation. La crainte du gouvernement n’est d’ailleurs guère moins grande car Paris est mis, par Clemenceau, quasiment en état de siège. La ville est bourrée de troupes et, jour et nuit, des patrouilles armées sillonnent les rues. Cet état d’extrême effervescence se prolonge durant presque tout le mois de mai. Sans doute, la journée de huit heures n’est pas imposée d’un coup et partout, mais les résultats acquis sont loin d’être négligeables ; ils se traduisent soit par une réduction de la journée de travail, soit par une augmentation de salaires. Il faut d’ailleurs se rappeler que la durée légale de la journée de travail est alors de dix heures et que la loi est fort mal appliquée ; que dans ces conditions, même la journée de neuf heures arrachée par la lutte doit être considérée comme un succès. Au reste, l’élan donné par ce vaste mouvement ne tombe pas d’un coup ; bien au contraire, il persiste et suscite de nouvelles luttes partielles ; et une organisation qui a eu l’audace de concevoir une action de cette envergure, de la préparer et de la réaliser donne par là une preuve de force et de confiance en soi qui lui gagne la confiance de la classe ouvrière dans son ensemble.

Le Congrès de Marseille (1908) revêt une physionomie particulière : le Bureau confédéral est tout entier absent. Il est prison. Clemenceau, que l’offensive ouvrière, puis les puissantes manifestations des vignerons du Midi de la France exaspèrent et qui veut tranquilliser la bourgeoisie, donne carte blanche à ses gendarmes ; à Draveil, à Raon-l’Etape, des grévistes sont tués. Après le guet-apens de Villeneuve-Saint-Georges, il lance des mandats d’arrêt contre les « meneurs » de la C.G.T. Quelques-uns réussissent à s’échapper ; la plupart sont incarcérés, inculpés de complot. Réuni dans un tel moment, le congrès devait se borner à confirmer les congrès précédents, par une affirmation de solidarité avec les emprisonnés.

Celui de Toulouse (1910) est dominé par une querelle intérieure, un conflit qui met aux prises Griffuelhes et un autre membre du Bureau confédéral. Installée d’abord à la Bourse du Travail, la C.G.T. en avait été expulsée sur l’ordre de Clemenceau. Elle avait alors loué un modeste logement dans le voisinage, où ses bureaux tenaient en deux pièces ; puis, grâce à une aide financière importante, elle avait édifié la Maison des Fédérations, où elle pouvait loger avec elle les principales fédérations. C’est l’édification de cette maison qui était la cause du conflit. (…) Le dernier congrès confédéral d’avant-guerre, c’est celui qui se tint au Havre, en 1912. Il avait été précédé d’une polémique de presse qui éclaire ses travaux. Le 20 août, cinq militants syndicalistes (Griffuelhes, Jouhaux, Bled, Savoie et Voirin) avaient lancé un manifeste intitulé : « Notre position ». c’était une attaque contre Hervé et la « Guerre sociale » - « excitation étrangère à toute idée » - et contre le Parti socialiste accusé de tenter un « enveloppement « de la C.G.T. « Le Parti socialiste essaie à nouveau, sous des allures débonnaires, de désarmer notre prévention et de suspendre notre bonne foi. »

La « Guerre sociale » répondit, les Cinq ripostèrent, puis Jaurès intervint, cherchant comme toujours une conciliation dans une synthèse un peu nébuleuse des diverses conceptions affirmées.

Cette discussion avait préparé le terrain ; cependant, un malaise planait sur le congrès. Jouhaux alla jusqu’à parler de « période d’équivoque et de désespoir ».

Griffuelhes maintint les accusations qu’il avait portées contre le Parti socialiste. Oui, dit-il, il y a enveloppement. Et il précisa les positions de chacun, caractérisant ainsi la C.G.T. : « La C.G.T. est l’illégalité permanente puisqu’elle se dresse en face de l’Etat et du capitalisme, et qu’elle donne à ses luttes un caractère sur lequel il est inutile de s’arrêter longuement. » Et pour conclure : « La C.G.T. doit rester ce qu’elle a été jusqu’à ce jour ; ni sa tendance générale ni son orientation ne doivent changer. » La résolution votée confirma et répéta Amiens.

Chose étonnante et qu’on constatait pour la première fois, chacun se déclarait satisfait de ce Congrès. Jouhaux disait que le malaise était dissipé. Et de son côté, Eugène Fournière écrivait dans la « Dépèche de Toulouse » : « Le Congrès du Havre a pleinement marqué ce que je vous disais de l’assagissement marqué des syndicalistes. » Tandis que Charles Dulot affirmait dans le « Progrès de Lyon » que « la confusion, le désordre et les excès de pensée et de langage » ont fait place « à une discipline, à une modération, et pour tout dire à un opportunisme » dont il avait été un peu émerveillé.

Pierre Monatte qui rapportait ces appréciations dans son compte-rendu de la « Vie ouvrière », les réfutait en même temps ; il n’y avait ni assagissement ni opportunisme, mais, ajoutait-il, cela ne voulait pas dire que tout allait bien. Au contraire, des constatations inquiétantes s’imposaient. La C.G.T. n’avançait plus du même élan, elle n’exerçait plus la même attirance sur les militants ouvriers. Des socialistes qui s’étaient donnés de plein cœur au travail syndical s’en retournaient vers le Parti, un mouvement analogue se manifestait du côté des anarchistes. Et il ne pouvait suffire de toujours répéter Amiens, de se borner toujours à une défense ombrageuse de son domaine contre les empiètements. Si le syndicalisme révolutionnaire veut retrouver son élan des années passées, garder ses militants et en former de nouveaux, c’est à un travail positif qu’il faut se livrer. Telle était la situation de la C.G.T. à la fin de 1912, au lendemain de ce Congrès du Havre qui devait être le dernier congrès confédéral ordinaire. Avant le congrès, un malaise. Au congrès, réaffirmation des principes et de la tactique du syndicalisme révolutionnaire, par la résolution principale votée et surtout par le discours de Griffuelhes. Le malaise, dont on n’a pas voulu chercher les causes, va persister et s’aggraver.

Toute cette époque du mouvement ouvrier, dominée par la formation et le développement du syndicalisme révolutionnaire, se déroula sous une constante menace de guerre, sourde à l’ordinaire mais traversée de crises aigües. Il y avait eu l’éclat de Tanger en 1905, puis Agadir en 1911, puis les guerres des Balkans, enfin la préparation directe de la guerre par le retour à la loi de trois ans. Les deux constellations de grandes puissances avaient pris progressivement leur forme définitive et, aux yeux des syndicalistes révolutionnaires, les menaces de guerre aussi bien que leur sens étaient parfaitement claires. Aussi la propagande antimilitariste de la C.G.T. fut-elle toujours très active, menée par les journaux, par des brochures à grand tirage largement diffusées, par des meetings ; le gouvernement, qui s’en alarmait, distribuait très généreusement aux militants des mois et des années de prison. Mais la propagande n’en continuait pas moins. Les Congrès confédéraux, les uns après les autres, inscrivent ce danger de guerre au premier rang de leurs débats ; ils précisent l’attitude qui doit être celle de la classe ouvrière devant ce danger.

Dès le temps de paix, l’armée est mise ouvertement par le pouvoir au service de la bourgeoisie. A peine une grève est-elle déclarée que les soldats apparaissent. On sent la nécessité absolue, pour les organisations syndicales, de garder constamment le contact avec les jeunes ouvriers incorporés.

« Le Sou du Soldat », œuvre de solidarité, est institué au Congrès de Paris, en 1900, précisément pour maintenir le contact : l’envoi des subsides aux jeunes soldats est fait par l’intermédiaire des secrétaires de Bourse du Travail ou de syndicat ; les Bourses de villes de garnison doivent faire tous leurs efforts, organiser notamment des séances récréatives, pour habituer les syndiqués mobilisés à les considérer comme leurs maisons.

Le Congrès de Bourges (1904) réuni au plein moment de la guerre russo-japonaise, vote cette résolution :

« Au moment où pour le plus grand bien des dirigeants et des exploiteurs qui asservissent le prolétariat du monde entier, deux nations s’entr’égorgent et rééditent avec plus d’ampleur les hécatombes des temps passés. Le quatorzième congrès corporatif, tenu à Bourges, tient à affirmer son horreur de la guerre, et, constatant que toute guerre ne pouvant être que préjudiciable aux travailleurs, quels qu’ils soient, engage ceux-ci à se tenir rigoureusement en dehors de ces conflits, à garder précieusement toute leur énergie pour le vrai combat syndicaliste, c’est-à-dire contre le capitalisme. Flétrir l’attitude ignoble des gouvernants des deux nations intéressées qui, dans le but de trouver un dérivatif aux réclamations ascendantes du prolétariat, font appel aux passions chauvines et ne craignent pas d’organiser le meurtre et l’assassinat de milliers de travailleurs pour conserver leur situation privilégiée. »

Amiens (1906) insiste sur la nécessité de la propagande antimilitariste :

« Le congrès affirme que la propagande antimilitariste et antipatriotique doit devenir toujours plus intense et toujours plus audacieuse ; dans chaque grève, l’armée est pour le patronat ; dans chaque conflit européen, dans chaque guerre entre nations ou colonies, la classe ouvrière est dupée ou sacrifiée au profit de la classe patronale, parasitaire et bourgeoise. C’est pourquoi le neuvième congrès approuve et préconise toute action de propagande antimilitariste et antipatriotique qui peut, seule, compromettre la situation des arrivés et des arrivistes de toutes classes et de toutes écoles politiques. »

La résolution du Congrès de Marseille (1908) dit expressément qu’il faut préparer les travailleurs à répondre à une déclaration de guerre par la grève révolutionnaire :

« Le Congrès confédéral de Marseille, rappelant et précisant la décision d’Amiens ; considérant que l’armée tend de plus en plus à remplacer à l’usine, aux champs, à l’atelier, le travailleur en grève, quand elle n’a pas pour rôle de le fusiller comme à Narbonne, Raon-l’Etape et Villeneuve-Saint-Georges ; considérant que l’exercice du droit de grève ne sera qu’une duperie tant que les soldats accepteront de se substituer à la main-d’œuvre civile et consentiront à massacrer les travailleurs ; le Congrès, se tenant sur le terrain purement économique, préconise l’instruction des jeunes gens pour que, du jour où ils auront revêtu la livrée militaire, ils soient bien convaincus qu’ils n’en restent pas moins membres de la famille ouvrière et que, dans les conflits entre le Capital et le Travail, ils ont pour devoir de ne pas faire usage de leurs armes, contre leurs frères, les travailleurs ; considérant que les frontières géographiques sont modifiables au gré des possédants, les travailleurs ne reconnaissent que les frontières économiques, séparant les deux classes ennemies : la classe ouvrière et la classe capitaliste ; Le Congrès rappelle la formule de l’Internationale : « Les travailleurs n’ont pas de patrie » ; qu’en conséquence toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière, qu’elle est un moyen sanglant et terrible de diversion à ses revendications ; le Congrès déclare qu’il faut, au point de vue international, faire l’instruction des travailleurs afin qu’en cas de guerre entre puissances les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire. »

La "Vie ouvrière"

La CGT en 1921

Quelques étapes de la CGT

Les fautes fondamentales du syndicalisme

Le syndicalisme révolutionnaire a représenté un état d’esprit dominant dans la CGT française entre 1895 et 1914. En fédérant différentes sensibilités qui défendaient l’autonomie ouvrière contre les arrière-pensées politiques des guesdistes, il s’est reconnu comme un courant majoritaire lors du congrès de Bourges en 1904, puis lors du congrès d’Amiens en 1906 où fut voté un ordre du jour célèbre que l’on appela plus tard la Charte d’Amiens.

La CGT était née en 1895 pour inciter les travailleurs à s’émanciper selon les modalités définies par la Première Internationale. Dans un premier temps, ces modalités prennent la forme du projet de grève générale insurrectionnelle, dans le but d’abolir le salariat et de renverser la société bourgeoise.

Cependant, cette politique change en 1902, et de nombreuses grèves partielles éclatent dans toute la France. Désormais, et c’est la particularité du syndicalisme révolutionnaire, le syndicat est à la fois l’organe de l’amélioration du quotidien du travailleur et l’organe qui accouchera de la société future à travers la révolution, société égalitaire et fraternelle. En 1906, la Charte d’Amiens confirme le rejet de toute affiliation politique et proclame l’indépendance irréductible de la confédération. C’est une autre particularité du syndicalisme révolutionnaire : le syndicat n’est pas envisagé comme un relais d’un parti politique, contrairement aux syndicalismes anglais et allemand.

En France, le syndicalisme révolutionnaire entre en crise en 1908-09, avec la grève de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges, violemment réprimée par Clemenceau. Plusieurs grévistes sont tués, à bout portant, par l’armée. Clemenceau fait arrêter les principaux cadres de la CGT, absents lors du Congrès de Marseille d’octobre 1908. Avec l’adhésion de l’importante Fédération des métallurgistes, plus modérée et pragmatique, les syndicalistes révolutionnaires perdent du terrain.

Avec Jaurès, la SFIO cherche des électeurs pour arriver au gouvernement par la voie bourgeoise, les anarchistes veulent faire triompher leur ligne radicale et anti-autoritaire.

Lorsque la Première Guerre mondiale, le mouvement ouvrier finit par se rallier à l’« Union sacrée », abandonnant les velléités de grève générale insurrectionnelle auparavant prônée par Gustave Hervé dans La Guerre sociale afin de mettre en échec les stratégies « bourgeoises » et « nationalistes ».

La CGT avec Jouhaud ne s’oppose pas à la mobilisation le 1er août 1914. Sans protestation ni grève l’appareil syndical s’est rallié à l’Union sacrée ; ses militants les plus en vue sont exemptés du Front (voir Rosmer et Julliard). Ce n’est qu’après Zimmerwald qu’une poignée de militants de La Vie ouvrière, tenus en marge et sans moyen d’expression avec Monatte essaient de se faire entendre. Jamais durant toute la guerre la CGT ne relèvera le drapeau de l’antimilitarisme qu’elle tenait pourtant déployé avant. De leur côté, les syndicats allemands contrôlés par le SPD, ne mobilisent pas, « trahissant » comme la CGT la solidarité internationale entre travailleurs.

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