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Ce que la correspondance de Marx et Engels nous enseigne sur leurs conceptions de la vie, du militantisme et du communisme

jeudi 22 octobre 2015, par Robert Paris

Ce que la correspondance de Marx et Engels nous enseigne sur leurs conceptions de la vie, du militantisme et du communisme

Marx et Engels ont échangé à peu près 4 500 lettres entre 1843 et 1870...

Ils s’écrivent :

« … le passage de la propriété foncière au travail salarié constitue un véritable mouvement dialectique en tant que processus historique accompli puisque le dernier produit de la propriété foncière moderne est bien l’instauration généralisée du travail salarié qui, ensuite, apparaît comme la base de toute la merde contemporaine ».

Marx, Lettre à Engels du 2 avril 1858

« Une révolution est un phénomène purement naturel qui obéit davantage à des lois physiques qu’aux règles qui déterminent en temps ordinaire l’évolution de la société. Ou plutôt, ces règles prennent dans la révolution un caractère qui les rapproche beaucoup plus des lois de la physique, la force matérielle de la nécessité se manifeste avec plus de violence. »

Extrait d’une lettre d’Engels à Karl Marx du 13 février 1851

Dans une lettre à Engels du printemps 1868, Marx explique que l’ouvrage de Fraas, « Le climat et la flore dans le temps » est intéressant parce qu’il démontre « qu’à l’époque historique le climat et la flore changent… Il affirme que la culture du sol – à mesure que son importance s’accroît – fait disparaitre l’ « humidité » si chère aux paysans (ce serait la raison de la migration de la flore du sud vers le nord) et crée ainsi finalement la steppe. L’effet premier de la culture serait utile, mais il finirait par être dévastateur, par le déboisement, etc. Le bilan, c’est que la culture – si elle progresse naturellement sans être contrôlée consciemment (le bourgeois qu’il est ne va naturellement pas jusque-là) – laisse derrière elle des déserts, la Perse, la Mésopotamie, etc, la Grèce. »

Dans une lettre à Engels, Marx écrit : « Il est remarquable de voir comment Darwin reconnaît chez les animaux et les plantes sa propre société anglaise, avec sa division du travail, sa concurrence, ses ouvertures de nouveaux marchés, ses « inventions » et sa malthusienne « lutte pour la vie ».

Dans une lettre du 14 janvier 1858, il rend compte de son travail préparatoire à la rédaction du « Capital » : « Dans la méthode d’élaboration du sujet, quelque chose m’a rendu grand service. J’avais refeuilleté, et pas par hasard, la « Logique » de Hegel. (…) Si jamais j’ai un jour du temps, j’aurais grande envie de rendre en un ou deux grands placards d’imprimerie accessible aux hommes de sens commun le fond rationnel de la méthode que Hegel a découverte, et en même temps mystifié. »

Engels à Marx :

« Ce Darwin, que je suis en train de lire, est tout à fait sensationnel. Il y avait encore un côté par lequel la téléologie n’avait pas été démolie : c’est maintenant chose faite. En outre, on n’avait jamais fait une tentative d’une telle envergure pour démontrer qu’il y a un développement historique dans la nature, du moins jamais avec un pareil bonheur. Bien sûr, il faut prendre son parti d’une certaine lourdeur bien anglaise dans la méthode. »

Les lettres passent de la science à la philosophie, de l’économie au mouvement ouvrier...

Dans sa lettre à Marx du 11 août 1881, Engels parle des « pires trade-unions anglaises, qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou tout au moins payés ».

« En réalité, le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus, écrit Engels à Marx en octobre 1858 et il semble bien que cette nation, bourgeoise entre toutes, veuille en arriver à avoir, à coté de sa bourgeoisie, une aristocratie bourgeoise, et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite l’univers entier, c’est jusqu’à un certain point logique".

(Friedrich Engels, Lettre à Marx, 7 octobre 1858)

Ils s’écrivaient aussi :

« Nous n’appartenons guère plus au parti allemand qu’au français, à l’américain ou au russe, et nous ne nous considérons pas plus liés par le programme allemand que par le programme « Minimum ». En fait, nous tenons à notre position particulière de représentants du socialisme international. »

La correspondance entre Marx et Engels est un trésor pour les générations suivantes qui veulent mieux comprendre quel était l’état d’esprit des fondateurs sur courant marxiste au plan humain, social, politique, militant, organisationnel et intellectuel. On ne peut pas trouver dans une quelconque biographie une meilleure description du caractère de l’entreprise qu’ils ont mené et des buts qui les guidaient comme de la personnalité de Karl Marx et Friedrich Engels ainsi que des problèmes sociaux, politiques et personnels auxquels ils se sont heurtés.

Non seulement nous y trouvons ce qui a cimenté leur unité de pensée : un dialogue permanent sur toutes les questions, qu’il s’agisse d’histoire, d’économie, de sciences, de philosophie ou de politique, mais ces deux penseurs sont aussi deux grands cœurs, prêts à tous les efforts et à tous les sacrifices l’un pour l’autre. Engels se brûle les yeux à la lumière à gaz pour rechercher des matériaux pour les travaux de Marx et ce dernier mène une vie de prolétaire misérable pour se consacrer à leurs travaux communs : comprendre le monde pour participer consciemment à sa transformation.

Cette œuvre qui semble écrasante est baignée en permanence d’une grande humanité car jamais ces deux hommes ne se considèrent comme au dessus des efforts des hommes, seulement dans un travail différent qui s’insère dans l’Histoire des opprimés, ils se voient comme une lueur dans la nuit pour en éclairer le chemin. Ils ne travaillent pas pour la science académique, ne visent pas la reconnaissance ou les honneurs et encore moins le succès financier. Ils laissent de côté les esprits mesquins, les arrivistes, les ambitieux aux petites ambitions, les quêteurs d’honneurs et d’argent. Ils savent aussi que les opprimés eux-mêmes ignoreront encore longtemps leurs travaux et cela ne les rend pas amères.

Aujourd’hui, personne n’ignore leur existence et le monde entier dispose de leurs écrits mais ce n’est pas le cas du vivant de Marx. Parvenir à faire éditer quelques textes est un effort considérable. Leur « isolement » voulu par toute la société bien pensante les amuse. Ils ne sont cependant pas isolés des préoccupations et des actions de la masse des travailleurs dont ils suivent tous les efforts collectifs comme individuels. Ils se distinguent de tous les courants de pensée de leur époque mais cela ne les rend pas sectaires et ils conversent avec ces courants politiques et cela au-delà même des frontières. La classe dirigeante leur voue déjà une haine éternelle. Cela est parfaitement justifié.

Leur combat contre le système est permanent et celui-ci le leur rend bien. Il suffit de lire dans ces courriers avec quelle allégresse ils voient arriver les crises qui ébranlent l’édifice économique et social, combien ils y voient non simplement des malheurs à venir mais le développement d’une conscience et d’un combat pour en finir définitivement avec le capitalisme. Ainsi, Engels, à qui les médecins ont dit qu’il ne pourra pas se remettre de sa maladie sans cure de bains au bord de la mer, écrit à l’annonce de la nouvelle crise économique : quel plaisir, cela vaut pour mon moral et mon physique plus que tous les bains de mer ! Marx, lui aussi, voit la violence des crises et des guerres qui y sont liées comme l’accoucheuse d’une nouvelle société. Quelle distance avec les commentaires pessimistes et négatifs des courants actuels sur la crise du capitalisme, présentée seulement comme un malheur, ou niée comme s’il fallait écarter loin de nous l’idée que le capitalisme sonne son propre glas !

Marx et Engels, loin de s’attacher seulement aux conséquences négatives des crises, y voient des confirmations de leurs analyses du système, des moyens de faire avancer la conscience de classe des opprimés et de l’arracher à l’acceptation de l’esclavage salarié, des occasions pour de nouvelles révolutions. Leur confiance dans les capacités historiques de l’humanité est leur seul guide, leur seul soutien. Ils n’écrivent pas pour faire vivre un groupe politique mais pour l’humanité, pour l’avenir. Ils savent que ce n’est pas les œuvres savantes qui feront progresser le monde mais les combats des prolétaires, mais ils affirment que cette lutte de classe ne trouvera sa véritable issue que s’il elle s’empare des idées, de celles du moins qui reconnaissent, étudient et développent le sens de la lutte des classes de l’époque capitaliste.

A lire ces courriers, on constate que leur souci de faire œuvre de science est permanent. Ils étudient sans cesse, corrigent mutuellement leurs points de vue, leurs travaux, l’étude des auteurs spécialisés dans chaque question. Même les questions militaires n’ont aucun secret pour ces deux hommes. Cela n’a rien d’étrange : ce sont deux hommes en guerre contre la société dominante. Ils ne jettent pas des bombes mais leurs écrits sont bien pires que des bombes pour la vieille société.

Ils vivent des périodes difficiles pour les idées révolutionnaires même si quelques révolutions (le chartisme puis1848 et 1871 notamment) éclairent la voie. La période de recul après 1850 les trouve en plein travail théorique. Ils ne s’appuient pas sur les reculs du mouvement ouvrier et révolutionnaire pour justifier des reculs théoriques sous prétexte de réalisme politique ni pour mener des alliances sans principe. Ils réprouvent ce type d’attitude des chefs du mouvement ouvrier comme celle de Jones, dirigeant des travailleurs anglais chartistes et ils rompent avec ce type de leaders qui, sous prétexte de tenir compte du niveau réel des masses, font reculer la conscience collective. Ils affirment au contraire que dans ces phases négatives du mouvement, il faut s’accrocher aux acquis théoriques de la période révolutionnaire précédente. La théorie n’est pas pour eux un simple vernis dont on se pare, qui orne une organisation et qui sert seulement à se faire respecter des autres courants. La polémique n’est pas un combat entre boutiques concurrentes. C’est l’instrument indispensable de l’échange d’idées et de l’avancée de celles-ci.

L’avancée théorique est, pour eux, un combat dans lequel des conceptions triomphent et d’autres meurent. Aucun effort de quantité de travail, de finance, de sacrifice personnel ne leur semble trop important pour mener ce combat qui est le sens même de leur vie, pour se donner les moyens d’analyser l’histoire de la lutte des classes et comme elle mène au monde capitaliste ainsi qu’à la société future. Encore une fois, ils n’attendent de leur étude scientifique du capitalisme aucun succès de librairie ni reconnaissance du monde universitaire ni même celle des prolétaires qu’ils savent accablés par d’autres soucis... Ils sont seulement persuadés de travailler pour l’avenir, sûrs que leur compréhension du monde selon laquelle l’avenir de l’humanité appartient au prolétariat trouvera à s’intégrer dans le combat des prolétaires. Quels que soient les hauts et les bas de la lutte, Marx et Engels ne mettent pas d’eau dans leur vin pour obtenir des succès immédiats. Ils ne sont pas pressés de recueillir eux-mêmes les fruits de succès personnels. Ils tiennent à la clarté de leurs propos et à la défense intégrale de leur perspective. Leur indépendance politique est totale.

Nous n’écrivons pas tout cela pour dresser un piédestal et y placer ces deux militants révolutionnaires. Rien ne serait plus contraire au sens de leur travail. Le courant social-démocrate puis stalinien ont agi ainsi et certains révolutionnaires cèdent à cette mystique profondément opposée à toute l’attitude personnel de nos deux amis. L’adulation de Marx et Engels (ou de leurs successeurs) ne peut que signifier que l’on se cache derrière ces hommes glorieux pour éviter soi-même de mener ses propres combats et d’effectuer ses propres travaux. Car, même si les acquis théoriques et pratiques existent, le travail est toujours à recommencer, le monde doit être réétudié et les principes à nouveau défendus sans se contenter de dire que ces illustres auteurs auraient déjà tout expliqué et que leurs compétences nous éviteraient de devoir faire oeuvre théorique. La fétichisation du passé de ces révolutionnaires ne tient nullement lieu de conception politique et de théorie et l’analyse du monde actuel, que ni Marx ni Engels, ni même Lénine ou Trotsky n’ont vécu, est à prendre en charge par les militants actuels. Et justement, pour construire à nouveau cette politique révolutionnaire du monde d’aujourd’hui, il n’est pas inutile de retrouver dans la correspondance de Marx et Engels combien la traversée de situations très difficiles n’avait pas amené ceux-ci vers les fausses recettes opportunistes et sectaires qui ont si souvent cours dans les courants d’extrême gauche, y compris parmi ceux qui se réclament du marxisme. Jamais ses fondateurs n’ont expliqué que leur supériorité théorique rendait inutiles les discussions avec tel ou tel militant ou courant. Jamais ils n’ont rechigné à reprendre des débats anciens même s’ils les estimaient théoriquement tranchés. Ils débattaient de manière virulente mais sans vouloir écraser l’adversaire, de manière cordiale mais sans cadeaux tactiques, sans viser des alliances sans principes. Ils essayaient toujours de se placer au niveau de l’intérêt d’ensemble du mouvement et non depuis leur fenêtre particulière. Cela supposait de ne pas défendre leur propre petit groupe ou chapelle, de ne pas se laisser influencer par un point de vue national.

Ces quelques remarques ne remplacent évidemment pas la lecture de la correspondance ; elles visent seulement à en redonner l’envie.

Lire ici le point de vue de Lénine

Les lettres d’Engels à Kautsky

Correspondances en français

Correspondances en anglais de Marx et Engels

On ne peut penser à Engels sans songer aussitôt à Marx, et réciproquement : leurs existences ont été si étroitement mêlées qu’elles forment pour ainsi dire une seule vie. Chacun avait pourtant une personnalité bien marquée ; ils se distinguaient non seulement extérieurement, mais encore par le tempérament, le caractère, la manière de penser et de sentir.

Marx et Engels se sont rencontrés pour la première fois dans les derniers jours de novembre 1842, lors d’une visite que fit Engels à la rédaction de la Rheinische Zeitung. Quand la Rheinische Zeitung eut cessé de paraître, étouffée par la censure, Marx se maria et se rendit en France ; Engels passa quelques jours chez lui à Paris, en septembre 1844. Ils étaient en correspondance, comme l’a dit Engels dans sa biographie de Marx, depuis qu’ils travaillaient ensemble aux Deutsch-Französische Jahrbücher, et de cette époque date leur activité commune qui ne prit fin qu’à la mort de Marx. Au début de 1845 Marx fut expulsé par le ministère Guizot, à l’instigation du gouvernement prussien ; il se rendit à Bruxelles où bientôt Engels vint le rejoindre. Quand la révolution de 1848 rappela la Rheinische Zeitung [3] à la vie, Engels fut aux côtés de Marx, le remplaçant à la tête du journal lorsque Marx devait s’absenter.

Mais malgré sa supériorité intellectuelle, Engels ne jouissait pas de la même autorité que Marx aux yeux de ses collègues, jeunes gens qui tous se distinguaient par le talent, l’esprit révolutionnaire et le courage. Marx m’a raconté qu’après un voyage à Vienne, il avait trouvé la rédaction divisée par des querelles qu’Engels n’avait pu apaiser. Les rapports étaient si tendus qu’un duel seul, croyait-on, pouvait tout régler. Marx dut mettre en œuvre toute sa diplomatie pour rétablir la paix.

Marx avait un don inné de diriger les hommes. Quiconque avait affaire à lui tombait sous son influence. Engels fut le premier à le reconnaître. Il m’a souvent dit que dès sa jeunesse Marx en imposait à tous par la netteté et l’énergie de son caractère. C’était un vrai chef, en qui chacun avait toute confiance, même dans les choses qui sortaient de sa compétence, comme le montre l’épisode suivant. Wolff, auquel est dédié la première partie du Capital, était tombé gravement malade à Manchester où il habitait. Les médecins l’avaient condamné, mais Engels et ses amis se refusaient à reconnaître ce cruel arrêt, et ils déclarèrent d’une seule voix qu’il fallait télégraphier à Marx de venir pour qu’il donnât son avis...

Engels et Marx avaient pris l’habitude de travailler ensemble. Engels, qui lui-même poussait à l’extrême la probité scientifique, était souvent hors de lui de la scrupulosité de Marx qui se refusait à laisser imprimer une seule phrase qu’il n’aurait pu prouver de dix manières différentes.

Après la défaite de la révolution, les deux amis durent se séparer. L’un se rendit à Manchester, l’autre resta à Londres. Mais ils ne cessèrent de vivre l’un avec l’autre par la pensée : chaque jour, ou presque, pendant vingt ans, ils se firent part dans leurs lettres de leurs impressions et de leurs réflexions sur les événements politiques ainsi que de la marche de leurs études.

Cette correspondance s’est conservée.

Engels quitta Manchester dès qu’il put rejeter le joug mercantile et se hâta de revenir à Londres où il se fixa à Regent’s Park Road, à dix minutes de Maitland Park où vivait Marx. Tous les jours, vers une heure, il se rendait chez Marx ; si le temps était beau et Marx bien disposé, ils se rendaient ensemble dans la prairie de Hampstead ; sinon, ils restaient une heure ou deux à s’entretenir dans le cabinet de travail de Marx, allant et venant l’un suivant une diagonale, l’autre suivant l’autre.

Je me rappelle une discussion sur les Albigeois, qui dura plusieurs jours. Marx étudiait alors le rôle des gens de finance, Juifs et chrétiens, au moyen âge. Dans l’intervalle de leurs rencontres, chacun faisait des recherches sur la question débattue afin d’aboutir à un même résultat. Aucune critique de leurs idées et de leurs travaux n’avait à leurs yeux l’importance de celle qu’ils échangeaient ainsi : ils avaient la plus haute opinion l’un de l’autre.

Marx ne se lassait pas d’admirer les connaissances universelles d’Engels, l’extraordinaire souplesse de son intelligence qui lui permettait de passer facilement d’un sujet à l’autre. Engels, de son côté, se plaisait à reconnaître la puissance d’analyse et de synthèse de Marx.

Certes, me dit-il un jour, on aurait fini un jour par comprendre et par expliquer le mécanisme du mode de production capitaliste, par découvrir et par débrouiller les lois de son développement. Mais cela aurait demandé beaucoup de temps, le travail serait resté imparfait et fragmentaire. Marx était seul capable de suivre toutes les catégories économiques dans leur développement dialectique, de rattacher les phases de leur développement aux causes qui les déterminent et de faire de l’économie politique dans son ensemble un monument théorique dont les différentes parties s’étayent et se conditionnent mutuellement.

Ce qui les rapprochait, ce n’était pas seulement un même travail intellectuel, c’était aussi l’ardente sympathie qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre : chacun pensait toujours à faire plaisir à l’autre, chacun était fier de l’autre. Un jour Marx reçut une lettre où son éditeur de Hambourg disait qu’Engels lui avait rendu visite, et qu’il avait ainsi pu faire la connaissance d’un des hommes les plus charmants qu’il eût jamais rencontrés.

Je voudrais bien voir, s’écria Marx, interrompant la lecture, l’homme qui ne trouverait pas Fred aussi aimable que savant. !

Ils mettaient en commun tout ce qu’ils avaient : leur bourse et leur savoir.

Quand on confia à Marx la correspondance pour la New York Daily Tribune, il ne faisait encore qu’apprendre l’anglais ; Engels traduisait ses articles, et au besoin les écrivait. Et quand Engels prépara son Anti-Dühring, Marx interrompit ses travaux pour en écrire la partie économique, qu’Engels utilisa partiellement, ainsi qu’il l’a reconnu expressément [4].

L’amitié d’Engels s’étendait à toute la famille de Marx. Les filles de Marx étaient aussi ses enfants, et elles l’appelaient leur second père. Cette amitié ne s’est pas démentie après la mort de Marx.

Engels était seul capable de s’y retrouver dans les manuscrits de Marx et de publier ses œuvres posthumes. Il mit de côté sa philosophie générale des sciences à laquelle il travaillait depuis plus de dix ans et pour laquelle il avait passé en revue toutes les sciences et leurs derniers progrès [5], afin de se consacrer entièrement à la publication des deux dernières parties du Capital.

Engels aimait l’étude pour elle-même : il s’intéressait à tous les domaines de la connaissance. Apres la défaite de la révolution en 1849, il avait pris place sur un voilier qui se rendait de Gênes en Angleterre, le voyage de Suisse en Angleterre à travers la France ne lui paraissant pas tout à fait sûr. Il mit à profit cette circonstance pour acquérir certaines connaissances en matière de navigation : il tenait à bord un journal où il notait les changements survenus dans la position du soleil, la direction du vent, l’état de la mer, etc. Ce journal doit se trouver parmi ses papiers, car Engels, si vif et si fougueux, était aussi méthodique qu’une vieille fille : il conservait et enregistrait tout avec une minutie extrême.

La philologie et l’art militaire furent ses premières passions : il leur resta toujours fidèle et se tint constamment au courant de leurs progrès. Les détails les plus insignifiants en apparence avaient pour lui une valeur. Je me souviens qu’il lut un jour à haute voix le Romancero avec son ami Mesa, qui venait d’Espagne, afin d e prendre une leçon de prononciation.

Sa connaissance des langues européennes, et même de certains de leurs dialectes, était phénoménale.

Après la chute de la Commune, j’eus l’occasion de rencontrer des membres du Conseil national de l’Internationale en Espagne ; ils me dirent que j’avais comme suppléant, au secrétariat du Conseil général pour l’Espagne, un certain Angel qui écrivait dans le plus pur castillan. Cet Angel n’était autre qu’Engels, dont ils prononçaient le nom à l’espagnol. Quand je me rendis à Lisbonne, Francia, secrétaire du Conseil national pour le Portugal, me déclara qu’il recevait d’Engels des lettres dans un portugais impeccable : ce qui est extraordinaire, si l’on songe à la parenté et aux petites différences qui existent entre ces deux langues et l’italien, qu’il possédait également à la perfection.

Il mettait une sorte de coquetterie à écrire à chacun dans sa langue maternelle : il écrivait en russe à Lavrov, en français aux Français, en polonais aux Polonais, et ainsi de suite. Il goûtait la littérature en dialectes et se procurait les ouvrages populaires de Bignami en dialecte milanais dès qu’ils paraissaient.

A Ramsgate, au bord de la mer, le propriétaire d’une baraque foraine, entouré de petites gens de Londres, montrait un nain barbu en uniforme de général brésilien. Engels s’adressa à lui en portugais, puis en espagnol : pas de réponse. Enfin, le "général" marmonna un mot : Mais ce Brésilien est un Irlandais ! s’écria Engels, qui l’apostropha dans son dialecte. L’infortuné versa des larmes de joie en l’entendant.

"Engels bégaye en vingt langues", disait un réfugié de la Commune, plaisantant l’habitude qu’avait Engels de bégayer légèrement quand il était ému.

Aucun domaine ne lui était indifférent. Dans ses dernières années il se mit à lire des ouvrages d’obstétrique parce que madame Freyberger, qui logeait chez lui, préparait un examen de médecine.

Marx lui reprochait de se disperser en s’attachant à une foule de sujets rien que pour son plaisir "au lieu de songer à travailler pour l’humanité". Mais il n’était pas en reste de reproches : J’aurais plaisir, disait-il, à jeter au feu les publications russes sur la situation de l’agriculture, qui depuis des années t’empêchent de terminer le Capital !

Marx venait de se mettre à l’étude du russe parce que son ami Danielson, de Pétersbourg, lui avait envoyé les nombreuses et épaisses communications d’une enquête sur l’agriculture, dont le gouvernement russe avait interdit la publication en raison de la situation affreuse qu’elles révélaient [6].

La soif de connaître d’Engels n’était satisfaite que lorsqu’il possédait son sujet jusque dans les moindres détails. Quand on a une idée approximative de l’étendue et de l’infinie variété de ses connaissances, et que l’on songe en outre à sa vie si active, on ne peut manquer de s’étonner qu’Engels, qui n’avait rien d’un savant de cabinet, ait pu emmagasiner dans son cerveau une telle somme de savoir. A une mémoire aussi sûre que vive et universelle il unissait une rapidité extraordinaire dans tout ce qu’il faisait et une facilité d’assimilation non moins étonnante.

Il retenait vite et sans difficulté. Dans les deux grandes pièces claires où il travaillait et dont les murs étaient couverts de livres, pas un papier ne traînait par terre, et les livres, à l’exception d’une douzaine qui se trouvaient sur la table de travail, étaient tous à leur place. La pièce faisait plutôt songer à un salon qu’au cabinet de travail d’un savant. (...)

Engels et Marx n’avaient pas de patrie. Ils étaient, selon l’expression de Marx, des citoyens du monde.

Paul Lafargue

[1] Fénians, révolutionnaires irlandais qui, durant les années 50-70, combattirent pour l’indépendance de l’Irlande.

[2] Le manuscrit inachevé de l’Histoire d’Irlande d’Engels et une partie des documents dont il s’est servi ont été publiés dans les Archives de Marx et d’Engels, t. X, 1948, p. 59-263.

[3] Sous le nom de Die Neue Rheinische Zeitung [Nouvelle Gazette rhénane].

[4] Marx écrivit pour l’Anti-Dühring le chapitre X de la partie "Economie politique". Lors de la publication de l’ouvrage dans le Vorwärts [En avant], Engels dut abréger ce chapitre. Mais dans la troisième édition de l’Anti-Dühring, en 1894, il le compléta en s’inspirant du manuscrit de Marx.

[5] Le manuscrit inachevé de la Dialectique de la nature d’Engels a été publié par l’Institut du marxisme-léninisme près du P.C.U.S. en 1925, à la fois en allemand et en russe.

[6] Lafargue a sans doute en vue les volumineux Travaux de la commission des impositions, tirés à un nombre limité d’exemplaires.

[7] En septembre 1870.

[8] The Pall Mall Gazette, journal anglais édité à Londres depuis 1865. Les articles d’Engels sur la guerre franco-prussienne parurent de juillet 1870 à mars 1871. Certains ont étés rassemblés dans La social-démocratie allemande.

ENGELS à MARX

Extrait d’une lettre du 13 février 1851 ... Nous avons à nouveau enfin l’occasion – pour la première fois depuis longtemps – de montrer que nous n’avons besoin ni de popularité, ni du soutien d’un parti quelconque dans un pays quelconque et que notre position est totalement indépendante de ces petits et mesquins calculs. Dorénavant, nous n’avons de responsabilité que vis-à-vis de nous-mêmes, et quand viendra le moment où ces messieurs auront besoin de nous, nous serons alors en mesure de dicter nos conditions. Jusque-là, nous aurons du moins la paix, un certain isolement certes aussi – mon Dieu voilà trois mois que je le connais ici à Manchester et je m’y suis habitué, et par-dessus le marché en pur i, ce qui est ici en tout cas très ennuyeux. Du reste, nous n’avons pas, au fond, à nous plaindre que les petits grands hommes nous redoutent. N’avons-nous pas agi depuis tant d’années comme si tous les Durand et tous les Dupont constituaient notre parti, à une époque où nous n’avions pas de parti, et où les gens que nous comptions tout au moins officiellement, au nombre des nôtres, comme y adhérant, sous réserve de les appeler des bêtes incorrigibles entre nous, ne comprenaient même pas le b.a.- ba de notre doctrine ? Comment des gens comme nous, qui fuient comme la peste les positions officielles, peuvent-ils avoir leur place dans un “ parti ” ? Que nous importe un “ parti ”, à nous qui crachons sur la popularité, à nous qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes dès que nous nous mettons à devenir populaires ? Que nous importe un “ parti ” c’est-à-dire une bande d’ânes qui ne jurent que par nous parce qu’ils nous considèrent comme leurs égaux ? A vrai dire, ce ne sera pas une grande perte si nous ne passons plus pour être “ l’expression juste et adéquate ” de ces chiens bornés avec lesquels on nous a confondus ces dernières années. Une révolution est un phénomène purement naturel qui obéit davantage à des lois physiques qu’aux règles qui déterminent en temps ordinaire l’évolution de la société. Ou plutôt, ces règles prennent dans la révolution un caractère qui les rapproche beaucoup plus des lois de la physique, la force matérielle de la nécessité se manifeste avec plus de violence. Dès que l’on intervient en qualité de représentant d’un parti, on est entraîné, dans ce tourbillon, emporté par cette nécessité naturelle irrésistible. Ce n’est qu’en restant indépendant, en étant objectivement plus révolutionnaire que les autres, qu’on peut, au moins pour un temps, préserver son indépendance vis-à-vis de ce tourbillon ; finalement, c’est vrai, on y est également entraîné à son tour. C’est cette position que nous pouvons et devons adopter dans un proche avenir. Non seulement n’accepter aucune fonction officielle dans l’Etat, mais également, aussi longtemps que possible, aucune position officielle dans le parti, pas de siège dans des comités, etc., n’assumer aucune responsabilité pour des ânes, critiquer impitoyablement tout le monde, conserver par-dessus le marché cette sérénité que toutes les conspirations de ces imbéciles ne nous feront pas perdre. Et ça nous le pouvons. Nous pouvons toujours être toujours plus révolutionnaires que ces faiseurs de phrases, parce que nous avons appris quelque chose et eux non, parce que nous savons ce que nous voulons et eux non, et parce que, après ce que nous avons vu au cours des trois dernières années, nous le supporterons avec plus de calme que n’importe quel individu ayant un intérêt dans l’affaire. ] ...

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

Manchester, le 14 juillet 1858

Autre résultat qui aurait fait plaisir au vieil Hegel : dans le domaine de la physique, la corrélation des forces, ou loi selon laquelle, dans des conditions données, le mouvement mécanique, donc la force mécanique (par frottement p. ex.) se transforme en chaleur, la chaleur en lumière, la lumière en affinité chimique, l’affinité chimique (dans la pile de Volta p. ex.) en électricité, et celle-ci en magnétisme. Ces mutations peuvent se réaliser différemment, dans ce sens-ci ou dans le sens inverse. Il a été maintenant prouvé par un Anglais, dont le nom m’échappe [Robert Joule], que ces forces se muent l’une en l’autre selon des rapports quantitatifs très précis, de sorte que, par exemple, un certain quantum de l’une, d’électricité par ex., correspond à un certain quantum d’une autre, par ex. de magnétisme, de lumière, de chaleur, d’affinité chimique (positive ou négative — facteur de combinaison ou de dissolution) et de mouvement. Ce qui élimine la théorie stupide de la chaleur latente. N’y a-t-il pas là précisément une preuve matérielle éclatante de la manière dont les déterminations-de-réflexion [les Reflexionsbestimmungen de Hegel] se dissolvent l’une dans l’autre ? (...)

Une chose est certaine : en faisant de la physiologie comparée, on se met à concevoir un mépris extrême pour la conception idéaliste qui situe l’homme bien au-dessus des autres animaux. À chaque pas, on met le nez sur une concordance de structure absolument parfaite entre l’homme et les autres mammifères ; pour les traits fondamentaux, cette concordance se vérifie avec tous les vertébrés, et même — de façon moins nette — chez des insectes, des crustacés, des vers plats, etc. L’histoire hégélienne du saut qualitatif dans l’échelle quantitative est très bien montrée dans ce domaine-là aussi. Finalement c’est chez les infusoires les plus rudimentaires que l’on trouve la forme première, la cellule simple et vivant de manière autonome, mais qui à son tour ne se distingue par rien de perceptible de la plante la plus inférieure (les champignons composés de cellules simples, comme le champignon de la maladie de la pomme de terre ou de la vigne, etc.), ni des embryons des stades de développement plus élevés, jusqu’à l’ovule et au spermatozoïde humains inclusivement, et qui a le même aspect que les cellules indépendantes de l’organisme vivant (globules du sang, cellules de l’épiderme et des muqueuses, cellules secrétoires des glandes, des reins, etc.)

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

Manchester, 11 ou 12 décembre 1859.

(*) On the Origin of Species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life

Au demeurant ce Darwin, que je suis en train de lire (*), est tout à fait sensationnel. Il y avait encore un côté par lequel la téléologie n’avait pas été démolie : c’est maintenant chose faite. En outre, on n’avait jamais fait une tentative d’une telle envergure pour démontrer qu’il y a un développement historique dans la nature, du moins jamais avec un pareil bonheur. Voyons comment Marx et Engels discutent d’un livre...

Karl Marx, lettre à Friedrich Engels

[Londres,] le 7 août 1866.

Il y a un ouvrage très important, que je t’enverrai (mais à la condition que tu me le retournes, car il ne m’appartient pas) dès que j’aurai pris les notes nécessaires : Origine et Transformations de l’homme et des autres Êtres de P. Trémaux [en français dans le texte], Paris 1865. Malgré tous ses défauts, qui ne m’échappent pas, il représente un progrès très important par rapport à Darwin. Les deux principales propositions sont : que ce ne sont pas les croisements [en français dans le texte] qui, comme on le croit, produisent les différences, mais à l’inverse l’unité de type des espèces [en français dans le texte]. En revanche la formation de la Terre est, elle, une cause de différenciation (non pas la seule, mais la base principale). Le progrès, qui chez Darwin est purement accidentel, est présenté ici comme nécessaire sur la base des périodes de l’évolution du corps terrestre ; la dégénérescence [en français dans le texte], que Darwin ne sait expliquer, est ici toute simple. Même chose pour l’extinction si rapide des simples formes de transition, comparativement à la lenteur de l’évolution du type de l’espèce [en français dans le texte], de sorte que les lacunes de la paléontologie, qui embêtent tant Darwin, sont présentées ici comme nécessaires. De même est développée comme une loi nécessaire la fixité (abstraction faite de variations individuelles, etc.) de l’espèce [en français dans le texte] une fois constituée. Ce que Darwin présente comme les difficultés de l’hybridation, ce sont ici à l’inverse autant de piliers du système, puisqu’il est démontré qu’une espèce [en français dans le texte] n’est en fait constituée que lorsque le croisement [en français dans le texte] avec d’autres cesse d’être fécond ou possible, etc.

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

Manchester, le 2 octobre 1866.

[…] je n’ai pas encore fini de lire ce dernier [Trémaux], mais je suis néanmoins parvenu à la conviction que toute sa théorie ne vaut rien, ne serait-ce, pour commencer, que parce qu’il ne comprend rien à la géologie et qu’il est incapable de la critique la plus ordinaire à l’égard de toute la littérature parue sur la question. Ses histoires du Nigger Santa Maria et de la transformation des Blancs en Noirs sont à mourir de rire. Notamment quand il écrit que les traditions des Niggers du Sénégal méritent absolument qu’on leur accorde foi, précisément parce que ces types ne savent pas écrire ! En outre, il est bien joli d’attribuer les différences entre un Basque, un Français, un Breton et un Alsacien à la formation géologique, laquelle est aussi responsable naturellement de ce que ces gens parlent quatre langues différentes. Comment le bonhomme explique-t-il que nous autres Rhénans sur notre massif dévonien (que la mer n’a jamais plus recouvert depuis une époque très antérieure au Carbonifère) nous ne soyons pas devenus depuis longtemps des Crétins complets ou des Niggers ? Il nous l’expliquera peut-être dans le 2e volume, à moins qu’il ne prétende que nous sommes effectivement de vrais Niggers. Ce livre ne vaut rien du tout ; c’est un montage pur et simple, en contradiction flagrante avec tous les faits ; chaque preuve qu’il avance requerrait à son tour une autre preuve préalable.

Karl Marx, lettre à Friedrich Engels

[Londres,] le 3 octobre 1866.

Ad vocem Trémaux : Le jugement que tu portes, à savoir « que toute sa théorie ne vaut rien parce qu’il ne comprend rien à la géologie et qu’il est incapable de la critique la plus ordinaire à l’égard de toute la littérature parue sur la question », tu peux le retrouver presque textuellement chez Cuvier, dans son Discours sur les révolutions du globe [en français dans le texte], dirigé contre la doctrine de la variabilité des espèces [en français dans le texte], dans lequel il se gausse, entre autres, des fantasmagories allemandes sur la nature, dont les auteurs annonçaient intégralement l’idée fondamentale de Darwin, sans pouvoir le moins du monde la prouver. Cela n’a pas empêché pourtant que Cuvier, qui était un grand géologue et même, pour un naturaliste, un critique exceptionnel vis-à-vis de la littérature parue sur la question, ait tort, et que les gens qui énonçaient cette idée nouvelle aient raison. L’idée fondamentale de Trémaux sur l’influence du sol (même si, naturellement, il ne fait pas entrer en ligne de compte d’éventuelles modifications historiques de cette influence, parmi lesquelles je compte pour ma part également les changements chimiques provoqués dans les couches superficielles du sol par l’agriculture, etc., et plus largement les différentes influences qu’exercent sous des modes de production différents des choses comme les gisements de houille, etc.) est à mon avis une idée qui n’a besoin que d’être énoncée pour gagner définitivement droit de cité dans la science, et cela tout à fait indépendamment de l’exposé de Trémaux.

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

Manchester, le 5 octobre 1866.

Ad vocem Trémaux. A vrai dire quand je t’ai écrit, je n’avais encore lu qu’un tiers du livre, à savoir le plus mauvais (au début). Le second tiers, la critique des écoles, est bien meilleur, le troisième, les conséquences, est de nouveau très mauvais. Cet homme a le mérite d’avoir fait ressortir plus qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent l’influence du « sol » sur la formation des races et, aussi, par voie de conséquence, des espèces, et, deuxièmement, d’avoir développé sur l’effet du croisement des idées plus justes (encore qu’à mon avis, elles aussi très unilatérales) que ses prédécesseurs. Darwin a lui aussi, d’un côté, raison dans ce qu’il dit de l’influence modificatrice du croisement ; ce que Tr du reste reconnaît tacitement lorsqu’il traite, là où cela l’arrange, le croisement aussi comme un moyen de transformation, même si c’est dans le sens finalement de l’uniformisation. De la même façon, Darwin et d’autres n’ont jamais méconnu l’influence du sol, et s’ils ne l’ont pas fait spécialement ressortir, c’est parce qu’ils ne savaient pas comment ce sol agit — si ce n’est qu’il agit favorablement quand il est fertile et défavorablement quand il ne l’est pas. Tr non plus n’en sait guère davantage. L’hypothèse suivant laquelle le sol en général devient d’autant plus favorable au développement d’espèces supérieures qu’il appartient à des formations plus récentes a quelque chose d’extraordinairement plausible et peut être ou ne pas être juste, mais quand je vois les preuves ridicules qu’il apporte pour essayer d’appuyer cette hypothèse, preuves dont les 9/10 reposent sur des faits inexacts ou dénaturés, et dont le dernier 1/10 ne prouve rien, je ne peux m’empêcher de trouver fortement suspect l’auteur de cette hypothèse, et, partant de là, l’hypothèse elle-même. Mais quand, allant plus loin, il déclare que l’influence du sol, selon qu’il est plus récent ou plus ancien, corrigée par le croisement, est la cause unique des modifications dans les espèces organiques ou les races, je ne vois absolument aucune raison de le suivre aussi loin, et même au contraire de très nombreuses objections m’en dissuadent. Tu dis que Cuvier a également reproché leur ignorance de la géologie aux philosophes de la nature [Naturphilosophen] en Allemagne lorsqu’ils affirmaient la variabilité des espèces, et que ceux-ci pourtant avaient raison. Mais la question n’avait à cette époque rien à voir avec la géologie ; et lorsque quelqu’un établit une théorie de la transformation des espèces basée exclusivement sur la géologie et commet de pareilles bourdes géologiques, falsifie la géologie de pays entiers (de l’Italie p. ex. et même de la France) et tire ses exemples précisément de pays dont nous ne connaissons pratiquement pas la géologie (Afrique, Asie centrale, etc.) c’est quand même tout à fait différent. En ce qui concerne tout spécialement les exemples ethnologiques, les seuls qui se rapportent à des pays et à des peuples connus sont quasiment tous faux, soit dans les prémisses géologiques, soit dans les conclusions qu’il en tire — quant aux exemples qui vont dans le sens contraire, il les laisse complètement tomber, par exemple les plaines alluviales de Sibérie intérieure, l’énorme bassin alluvial de l’Amazone, toute la zone alluviale qui part du sud de La Plata et va jusqu’à la pointe Sud de l’Amérique (à l’est des Cordillères). Qu’il y ait beaucoup de rapports entre la structure géologique du sol et le « sol » où il pousse quelque chose, cela n’est pas bien nouveau, idem que ce sol apte à la végétation exerce une influence sur les races végétales et animales qui y vivent. Il est également exact que cette influence n’a jusqu’à présent pratiquement pas été étudiée. Mais pour passer de ceci à la théorie de Trémaux il faut faire un bond colossal. Il a en tout cas le mérite d`avoir mis l’accent sur cet aspect jusqu’alors négligé. Et, je le répète, l’hypothèse de l’influence du sol comme facteur plus ou moins favorable à l’évolution selon son âge géologique est peut-être juste (ou fausse) à l’intérieur de certaines limites, mais toutes ses autres conclusions sont à mon avis soit totalement inexactes, soit terriblement exagérées dans un seul sens. Karl Marx, lettre à Friedrich Engels [Londres,] le 22 juin 1867. .Au sujet de Hofmann, tu as tout à fait raison. (*) Je reprends et je commente ce passage du Capital dans mes notes de lecture.Tu verras d’ailleurs dans la fin de mon chapitre III, où est esquissée la transformation du maître-artisan en capitaliste — à la suite de changements purement quantitatifs — que je cite dans le texte (*) la découverte de Hegel sur la loi de la brusque commutation du changement purement quantitatif en changement qualitatif, comme étant également vérifiée en histoire et dans les sciences de la nature. Dans une note ajoutée au texte (c’était précisément l’époque où j’assistais aux cours de Hofmann), je mentionne la théorie moléculaire, mais pas Hofmann, qui n’a rien inventé en la matière, si ce n’est le trait dont il souligne la chose, tandis que je parle de Laurent, de Gehrardt et de Wurtz, ce dernier étant le véritable inventeur. À la lecture de ta lettre je me suis obscurément souvenu de tout cela, et je suis allé vérifier dans mon manuscrit […]

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

Manchester, le 21 mars 1869.

[…] La mutation des forces naturelles, notamment de la chaleur en force mécanique, etc., a donné lieu en Allemagne à une théorie extrêmement insipide, qui découle du reste déjà avec une certaine nécessité de la vieille théorie de Laplace, mais que l’on avance maintenant avec des preuves quasiment mathématiques : à savoir que l’univers ne cesse de refroidir, que les températures à l’intérieur de l’univers tendent toujours plus à s’équilibrer, et qu’ainsi il arrive finalement un moment où toute vie devient impossible, où le monde entier n’est plus constitué que de planètes gelées tournant les unes autour des autres. Il n’y a qu’à attendre que les curés s’emparent de cette théorie comme du dernier mot du matérialisme. On ne peut rien imaginer de plus bête. Étant donné que d’après cette théorie il est toujours nécessairement transformé plus de chaleur en d’autres formes d’énergie qu’il n’est possible que d’autres formes d’énergie se transforment en chaleur, il s’ensuit naturellement que l’état de grande chaleur originel à partir duquel tout se refroidit est absolument inexplicable, et même que c’est une contradiction et que cela présuppose donc l’existence d’un Dieu. Le choc initial de Newton s’est transformé en échauffement initial. Et pourtant cette théorie passe pour être le fin du fin du matérialisme le plus accompli, ces messieurs préfèrent se construire un monde qui commence dans l’absurdité et s’achève dans l’absurdité, plutôt que de voir dans ces conséquences absurdes la preuve que jusqu’à présent ils ne connaissent qu’à moitié leur soi-disant loi naturelle. Mais en attendant cette théorie fait fureur en Allemagne […]

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx

[Londres,] le 30 mai 1873.

Cher Maure,

Voici les idées dialectiques qui me sont venues ce matin au lit sur les sciences de la nature :

Objet de la science de la nature : la matière en mouvement, les corps. Les corps sont inséparables du mouvement ; leurs formes et leurs espèces ne se reconnaissent qu’en lui ; il n’y a rien à dire des corps en dehors du mouvement, en dehors de toute relation avec d’autres corps. Ce n’est que dans le mouvement que le (*) En marge, remarque de Schorlemmer : Très bien, tout à fait mon opinion. C.S. corps montre ce qu’il est. La science de la nature connaît donc les corps en les considérant dans leur rapport réciproque, dans le mouvement. La connaissance des diverses formes du mouvement est la connaissance des corps. L’étude des différentes formes du mouvement est donc l’objet essentiel de la science de la nature (*).

1. La forme du mouvement la plus simple est le changement de lieu (dans le temps, pour faire plaisir au vieil Hegel) : le mouvement mécanique.

a) Le mouvement d’un corps isolé n’existe pas ; à parler relativement, la chute peut cependant en faire figure. Mouvement vers un centre unique, commun à de nombreux corps. (*) Remarque de Schorlemmer : Très juste !Cependant, dès que le mouvement d’un corps doit s’effectuer dans une direction autre que celle du centre, s’il est vrai que ce corps tombe toujours sous les lois de la chute, celles-ci se modifient (*) et…

b) deviennent des lois de la trajectoire, qui mènent directement au mouvement réciproque de plusieurs corps ; mouvement planétaire, etc., astronomie, équilibre — deviennent, temporairement ou apparemment, le mouvement lui-même. Mais, en fin de compte, le résultat réel de ce genre de mouvement est toujours… le contact des corps en mouvement : ils tombent l’un sur l’autre [ineinander].

c) Mécanique du contact — corps en contact. Mécanique courante, levier, plan incliné, etc. Mais le contact n’épuise pas par là ses effets. Il se manifeste directement sous deux formes : frottement et choc. Tous deux ont la propriété de produire, passé un certain degré d’intensité déterminé et dans des conditions déterminées, des effets nouveaux qui ne sont plus purement mécaniques : chaleur, lumière, électricité, magnétisme.

2. La physique proprement dite, science de ces formes du mouvement qui, après l’étude de chacun d’eux, constate que, sous certaines conditions, ils se convertissent l’un en l’autre et qui trouve en fin de compte que tous, à un degré d’intensité déterminé, variable selon les corps en mouvement, produisent des effets qui dépassent le domaine de la physique, des modifications de la structure interne des corps : des effets chimiques.

3. La chimie. Pour l’étude des formes précédentes du mouvement, il était plus ou moins indifférent qu’ils s’opèrent sur des corps vivants ou inertes. Les corps inertes faisaient même apparaître les phénomènes dans leur pureté la plus grande. (*) Remarque en marge de Schorlemmer : That’s the point !Par contre, la chimie ne peut connaître la nature chimique des corps les plus importants que sur des substances issues du processus de la vie ; sa tâche principale devient de plus en plus de fabriquer artificiellement ces substances. Elle est le passage à la science de l’organisme, mais le passage dialectique ne pourra être réalisé que lorsque la chimie aura effectué le passage réel ou sera sur le point de le faire (*).

4.(*) Remarque en marge de Schorlemmer : Moi non plus. C.S. L’organisme. Sur ce point, je ne me hasarderai pour l’instant à aucune dialectique (*).

Comme tu te trouves là-bas au centre des sciences de la nature, c’est toi qui seras le mieux à même de juger ce que cela vaut. Ton

F. E.

Si vous croyez que cela vaut quelque chose, n’en parlez pas afin d’éviter que quelque diable d’Anglais ne me vole pas la chose. L’élaboration demandera encore beaucoup de temps.

2 Messages de forum

  • Que pensez-vous du dernier film de Raoul Peck sur Marx et Engels ?

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  • C’est vivant et plutôt sympathique mais assez superficiel. Rien n’est dit sur la raison pour laquelle ces deux démocrates bourgeois Karl Marx et Friedrich Engels passent au communisme révolutionnaire. Cela semble seulement un changement politique personnel courageux alors que c’est le produit de l’apparition sociale et politique du prolétariat sur la scène de l’Histoire, la grande avec quatre grands coups de tonnerre : les canuts de Lyon en France, les tisserands de Silésie en Allemagne et le mouvement chartiste en Angleterre. N’oublions qu’en Angleterre Engels ne découvre pas seulement une classe prolétarienne exploitée mais aussi une classe révolutionnaire et il fait connaissance personnellement et politiquement avec les dirigeants ouvriers chartistes. C’était avant le trade-unionisme réformiste et pro-capitaliste. Cela ne figure pas dans le film et c’est pourtant l’essentiel. C’est la classe ouvrière révolutionnaire qui a formé les points de vue essentiels de Marx et Engels. Elle l’a fait avant 1848 puis avec juin 1848 à Paris puis avec la Commune !!!

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