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La trahison de la révolution russe a-t-elle commencé avec la signature des accords de Brest-Litovsk comme le prétendent les communistes de gauche tels Boukharine ?

vendredi 8 juin 2012, par Robert Paris

Le texte qui suit propose des éléments d’un débat avec le groupe communiste de gauche appelé Controverses.

Il convient de rappeler que l’expression "de gauche" ne fait pas appel à la notion actuelle de gauche (réformiste) mais à un courant "communiste de gauche" qui se considérait comme plus à gauche que Lénine au sein du courant communiste international.

La signature de la paix russo-allemande

Les positions opposées des communistes de gauche, de Lénine et de Trotsky

Lénine contre les communistes de gauche

Le point de vue de Trotsky

Le point de vue des communistes de gauche :

« Si la révolution russe était écrasée par la contre-révolution bourgeoise, elle renaîtrait comme le Phénix ; si par contre elle perdait son caractère socialiste et décevait par ce fait les masses ouvrières, alors ce coup aurait des conséquences dix fois plus terribles pour l’avenir de la révolution russe et internationale. » (Karl Radek - Kommunist, n° 1)

« Avec le développement du processus révolutionnaire en processus révolutionnaire mondial, la guerre civile se transforme en guerre de classes, du côté du prolétariat, par une "armée rouge" régulière. (...) La guerre socialiste est une guerre de classe qu’il faut distinguer de la simple guerre civile. Celle-ci n’est pas une guerre entre deux organisations d’Etat. Dans la guerre de classe, en revanche, les deux parties sont organisées en pouvoir d’Etat : d’un côté, l’Etat du capital financier, de l’autre l’Etat du prolétariat. » (Nicolas Boukharine)

Cet ouvrage reprend le point de vue des communistes de gauche contre la politique de Lénine par nos camarades de Controverses, avec lequel nous exprimons ensuite notre désaccord mais dont nous publions volontiers ci-dessous le point de vue car le débat continue de nos jours, y compris en notre sein...

L’introduction de Controverses

C’est entre avril et juin 1918 que paraîtront à Moscou les quatre numéro de la revue KOMMUNIST. Elle contient les analyses et critiques élaborées par la première fraction de gauche apparue au sein du parti bolchevik après la prise du pouvoir en octobre 1917. Elle s’est cristallisée en janvier 1918 en opposition à la politique de Lénine prônant une paix séparée avec l’Allemagne (un traité sera signé à Brest-Litovsk le 3 mars 1918).

Cette fraction animée par Boukharine, Ossinski, Radek et Smirnov rejette la politique de ’compromission’ prônée par Lénine car, pensait-elle, signer une paix séparée avec l’Allemagne irait à l’encontre du développement de la révolution dans d’autres pays puisqu’elle permettra au militarisme des puissances centrales de se concentrer sur le front occidental et d’y étouffer plus aisément les mouvements révolutionnaires. C’est pourquoi Boukharine accusera Lénine de ’haute trahison contre la révolution’. Cette crainte était d’autant plus justifiée que, dans l’article deux du traité de paix, les bolcheviks s’engageaient à ne plus mener de propagande révolutionnaire au sein des puissances centrales, c’est-à-dire rien de moins que s’interdire d’étendre la révolution ! Apprenant la teneur des concessions qui seront faites dans ce traité ainsi que les velléités de Lénine d’accepter l’aide de l’impérialisme anglais et français, Boukharine s’écriera : "Vous faites du parti un tas de fumier" !

Il est à noter que, malgré les sévères critiques et accusations portées à l’encontre des orientations défendues par les cercles dirigeants du parti bolchevik, cette fraction a pu disposer de tous les moyens politiques et matériels nécessaires pour défendre son point de vue, y compris au niveau organisationnel avec une presse et des réunions séparées. Ainsi, la décision de signer le traité de Brest-Litovsk sera prise dans une totale liberté d’opinion et d’organisation au sein du parti bolchevik.

La capacité de ce dernier à pouvoir vivre avec des divergences significatives en son sein est particulièrement importante à souligner à l’heure où les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquant de cet héritage font montre d’une incapacité totale sur ce plan. En effet, alors que la durée d’existence de ces groupes est déjà trois à quatre fois plus longue que celle des bolcheviks, aucun d’eux n’a pu vivre en bonne intelligence avec la moindre tendance ou fraction en leur sein. Pire, tous les débats conséquents qui les ont traversé se sont systématiquement soldés par des scissions toutes plus graves les unes que les autres. Ainsi, l’on pourrait paraphraser cette formule cinglante de Bordiga en réponse à Staline : « L’histoire des fractions, c’est l’histoire de Lénine » en disant que « l’histoire des groupes actuels de la Gauche Communiste c’est l’histoire de l’absence de fractions ». En d’autres mots, de nombreuses discussions sur les causes de la dégénérescence de la révolution russe seront encore nécessaires pour faire place nette à ces pratiques héritées d’un autre âge et hisser les groupes qui se revendiquent de l’héritage de Lénine à la hauteur des capacités de ce dernier à pouvoir vivre et débattre en toute liberté avec de multiples tendances et fractions [1].

Cependant, l’intérêt de cette fraction ne tient pas seulement aux leçons que l’on peut tirer sur la défense de l’internationalisme intransigeant et sur le fonctionnement d’une organisation révolutionnaire, elle tient aussi au regard qu’elle pose sur la politique menée par le parti bolchevik. Ce regard critique porte sur toute une série de questions cruciales relatives à l’essence même d’une révolution socialiste et à la façon de la faire vivre dans les conditions difficiles d’alors. Ainsi, un clivage radical émergera entre la volonté des communistes de gauche d’appliquer les leçons tirées par Marx de la Commune de Paris - à savoir la création d’un semi-État sur les ruines de l’ancien et basé sur le pouvoir des conseils ouvriers - et l’orientation défendue par Lénine consistant à édifier un capitalisme d’État comme antichambre au socialisme.

La publication de ces documents originaux permet aussi de jeter un regard neuf sur certains clivages qui traversent le milieu révolutionnaire actuel. Ainsi, la préface et la postface de cet ouvrage fournissent un important matériel permettant d’évaluer la proximité des positions de cette fraction de gauche avec les analyses développées par les gauches en Europe de l’Ouest, notamment celles émises par Rosa Luxemburg avant et après la révolution d’octobre 1917 [2]. Elles permettent aussi au lecteur de situer tous ces débats dans le contexte de la vague révolutionnaire et l’état du mouvement ouvrier à cette époque. Ainsi, un cadre de compréhension est proposé afin de penser plus correctement, pensons-nous, la part des facteurs externes et internes qui ont présidés à la dégénérescence de cette révolution. Est également soulignée la très grande clarté atteinte par cette fraction de gauche sur l’involution de la trajectoire prise par la révolution russe, clarté que la gauche communiste en Europe occidentale n’atteindra que quelques années plus tard.

C’est pourquoi, nous pensons qu’au-delà des contributions politiques apportées par cette première fraction, une réévaluation plus correcte de l’expérience soviétique devra encore être menée à partir de la traduction des documents originaux de ses moments les plus cruciaux et des débats qui les ont animés, en particulier des documents durant la première année du pouvoir et ceux relatifs à l’émergence des fractions de gauche successives au sein du parti bolchevik. C’est une des tâches que s’assignent plusieurs collaborateurs de Controverses et qui fournira matière à d’autres ouvrages.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore qui sont expliquées dans ce livre, nous saluons sa publication et le recommandons chaudement à nos lecteurs.

C.Mcl, 21 janvier 2012

Texte de Controverses soutenant le point de vue des Communistes de gauche et, ci-dessous, la critique de ce point de vue.


La trahison de la révolution russe a-t-elle commencé avec la signature des accords de Brest-Litovsk comme le prétendent les communistes de gauche tels Boukharine et Radek ?

Est-ce que la politique des bolcheviks n’est pas cause de l’échec de la révolution ? Ce n’est pas seulement certains courants qui, après coup, le disent. Des militants bolcheviks eux-mêmes, des dirigeants eux-mêmes se sont posés la question au cours de la révolution russe. La signature de la "paix de Brest-Litovsk" arrachée par l’impérialisme allemand est l’un de ces moments où la politique des bolcheviks a été contestée y compris de l’intérieur. Le débat a eu lieu au sein des soviets, au sein du parti, de sa direction et au sein du gouvernement. Et, contrairement à l’époque stalinienne, ce débat n’a pas mené à des arrestations, à des exclusions, à des assassinats. Il y a eu débat. La plupart du temps, Lénine et Trotsky y ont été minoritaires ! Et ils ont gagné la majorité. Ils ont été aussi en désaccord suivant les moments et ont fini par tomber d’accord. Personne n’a subi de déchéance du fait des positions politiques qu’il avait alors prises. Certains dirigeants bolcheviques ont pensé que la révolution était en train de se détourner de l’orientation vers la révolution internationale en signant cette paix. Pourtant, c’est après cette paix que les bolcheviques ont appuyé la révolution internationale et ont aidé les peuples à fonder l’organisation internationale communiste... Les militants et dirigeants bolcheviks qui accusaient Lénine ou Trotsky de s’orienter vers la trahison de la révolution mondiale sont revenus sur leurs accusations et ont repris leurs responsabilités au sein du pouvoir ouvrier et au sein du parti bolchevik.

Il nous semble que l’édition de cet ouvrage par le groupe est une très bonne initiative par le fait qu’elle permet de retrouver les positions défendues à l’époque par Boukharine et Radek. Cependant, elle diffuse à notre avis plusieurs contresens. Le premier consiste à faire de la position de l’époque des communistes de gauche le premier pas du point de vue futur des communistes de gauche contre la politique de NEP de Lénine. C’est certainement une erreur d’interprétation puisque Boukharine estimait alors, comme il le développe dans son ouvrage "l’ABC du communisme" que le développement de la politique du communisme de guerre allait mener au socialisme. En somme, il existait, selon lui, une politique économique nationale capable de mener la Russie seule au socialisme. Boukharine de l’époque, en fait, n’est pas vraiment plus proche des communistes de gauche d’aujourd’hui que le sont Lénine ou Trotsky et nous ne parlons pas du Boukharine qui va ensuite se faire le partisan de la défense du koulak et du nepman, le théoricien de Staline avant d’être éliminé par lui...

On peut après coup se reposer les questions mais les réponses ne vont pas dans le sens des communistes de gauche malgré la trahison stalinienne qui a suivi.

Posons les :

- est-ce que la paix de Brest-Litovsk a discrédité la révolution prolétarienne aux yeux des masses allemandes ou est-ce que cela a empêché – ou même a nui - à la révolution prolétarienne en Allemagne ?

- est-ce qu’ensuite le pouvoir des Soviets s’est montré incapable de se battre, y compris militairement, contre les impérialismes ?

- est-ce que cette signature « le couteau sur la gorge » a représenté le début d’une capitulation devant la bourgeoisie – nationale ou internationale ?

Nous devons dire que notre réponse à ces questions est clairement non. Les impérialismes se sont d’autant plus affrontés ensuite. La paix a démontré aux masses européennes que le prolétariat au pouvoir était le seul facteur de paix. La révolution allemande a éclaté ensuite. Son échec n’est nullement imputable à la politique des bolcheviks, ni leur isolement qui s’en est suivi.

En vert, le territoire russe occupé par l’impérialisme allemand après la signature de la paix

Lénine

Contribution à l’histoire d’une paix malheureuse

Ce n’est pas le moment de parler d’histoire, dira-t-on peut-être. Et on pourrait en effet l’admettre s’il n’existait pas là un lien pratique, direct et indissoluble, entre le passé et le présent. Mais la question de cette paix malheureuse, de cette paix extrêmement dure, est si brûlante qu’il faut nous y arrêter pour l’élucider. C’est pourquoi je publie sur cette question les thèses dont j’ai donné lecture le 8 janvier 1918, à Pétrograd, devant une soixantaine de militants les plus en vue de notre parti.

Ces thèses, les voici :

7/I 1918

Thèses sur la conclusion immédiate d’une pais séparée et annexionniste [1]

1. L’état de la révolution russe est tel, à l’heure présente, que presque tous les ouvriers et l’immense majorité des paysans sont incontestablement en faveur du pouvoir des Soviets et de la révolution socialiste qu’il a commencée. Le succès de la révolution socialiste en Russie est assuré.

2. En même temps, la guerre civile provoquée par la résistance furieuse des classes possédantes, qui ont parfaitement conscience de se trouver devant la dernière et décisive bataille pour le maintien de la propriété privée de la terre et des moyens de production, n’a pas encore atteint son point culminant. La victoire du pouvoir des Soviets dans cette guerre est assurée, mais avant que la résistance de la bourgeoisie soit écrasée, il se passera inévitablement quelque temps encore, il faudra inévitablement une assez grande tension de forces, il y aura inévitablement une période de profond marasme économique et de chaos, comme dans toute guerre et surtout dans toute guerre civile.

3. En outre, cette résistance, considérée sous ses formes moins virulentes et non armées (sabotage, corruption des éléments déclassés, corruption des agents de la bourgeoisie qui s’insinuent dans les rangs des socialistes pour perdre la cause du socialisme, etc., etc.) s’est révélée si opiniâtre et susceptible de revêtir des formes si diverses que la lutte contre elle se prolongera inévitablement quelque temps encore ; il n’est guère probable qu’elle se termine dans ses formes principales, avant quelques mois. Or, sans une victoire décisive sur cette résistance passive et camouflée de la bourgeoisie et de ses partisans, le succès de la révolution socialiste est impossible.

4, Enfin, les tâches d’organisation qu’impose la transformation socialiste en Russie sont si vastes et si ardues qu’il faut aussi un temps assez long pour les réaliser, étant donné le grand nombre de compagnons de route petits-bourgeois du prolétariat socialiste et le niveau peu élevé de sa culture.

5. Toutes ces circonstances, prises dans leur ensemble, sont telles qu’il faut pour le succès du socialisme en Russie que s’écoule un certain laps de temps, quelques mois au moins, pendant lequel le gouvernement socialiste doit avoir les mains tout à fait libres pour triompher de la bourgeoisie d’abord dans son propre pays et pour mettre sur pied un travail d’organisation de masse en largeur et en profondeur.

6. L’état présent de la révolution socialiste en Russie doit être placé à la base de toute définition des tâches internationales de notre pouvoir des Soviets, car la situation internationale, en cette quatrième année de guerre, est telle qu’on ne peut absolument pas prévoir le moment probable de l’explosion révolutionnaire et du renversement d’un quelconque gouvernement impérialiste d’Europe (y compris le gouvernement allemand). Il est hors de doute que la révolution socialiste en Europe doit venir et qu’elle viendra. Tous nos espoirs en la victoire définitive du socialisme reposent sur cette conviction et sur cette prévision scientifique. Notre action de propagande en général et l’organisation de la fraternisation en particulier doivent être renforcées et élargies. Mais ce serait une erreur de fonder la tactique du gouvernement socialiste de Russie sur des hypothèses : la révolution socialiste se produira-t-elle ou non en Europe et notamment en Allemagne dans les six mois à venir ? (ou dans tout autre délai de même ordre). Comme il est absolument impossible de déterminer la chose, toutes les tentatives de ce genre équivaudraient, objectivement, à un jeu de hasard.

7. Les pourparlers de paix de Brest-Litovsk ont montré de toute évidence qu’à l’heure actuelle, au 7 janvier 1918, le parti militaire l’a incontestablement emporté au sein du gouvernement allemand (qui mène en laisse les autres gouvernements de la quadruple alliance). Pratiquement le parti militaire a déjà adressé un ultimatum à la Russie (il faut s’attendre, il est nécessaire de s’attendre d’un jour à l’autre à ce qu’il soit officiellement signifié). Cet ultimatum, le voici : ou bien la poursuite de la guerre, ou bien une paix annexionniste, c’est-à-dire la paix à condition que nous rendions tous les territoires que nous avons occupés, tandis que les Allemands conserveront tous les territoires qu’ils ont occupés et nous imposeront (sous couleur d’indemnité pour l’entretien des prisonniers) une contribution d’un montant approximatif de 3 milliards de roubles, payables en plusieurs annuités.

8. Le gouvernement socialiste de Russie se trouve placé devant une alternative qui exige de toute urgence une solution : ou bien accepter à présent cette paix annexionniste ou bien engager sur-le-champ une guerre révolutionnaire. Toute solution moyenne est en fait impossible. Aucun nouvel atermoiement n’est plus praticable, car nous avons déjà fait tout le possible et l’impossible pour faire traîner artificiellement les pourparlers.

9. Si nous examinons les arguments en faveur d’une guerre révolutionnaire immédiate, nous trouvons d’abord celui-ci : une paix séparée serait aujourd’hui, objectivement, un accord avec les impérialistes allemands, un « arrangement impérialiste », etc. ; par conséquent, ce serait une rupture totale avec les principes fondamentaux de l’internationalisme prolétarien.

Mais cet argument est manifestement faux. Les ouvriers qui perdent une grève et signent un accord pour la reprise du travail à des conditions désavantageuses pour eux et avantageuses pour les capitalistes ne trahissent pas le socialisme. Ceux-là seuls trahissent le socialisme, qui troquent des avantages pour une partie des ouvriers contre des avantages pour les capitalistes ; seuls des accords de cette nature sont inadmissibles dans leur principe.

Celui qui appelle défensive et juste la guerre contre l’impérialisme allemand, tout en recevant on fait le soutien des impérialistes anglo-français et en cachant au peuple les accords secrets conclus avec eux, celui-là trahit le socialisme. Celui qui, ne cachant rien au peuple et ne concluant aucun traité secret avec les impérialistes, consent à signer des conditions de paix désavantageuses pour une nation faible, et avantageuses pour les impérialistes d’un groupe alors qu’à ce moment donné il n’a pas la force de poursuivre la guerre, celui-là ne commet pas la moindre trahison envers le socialisme.

10. Un autre argument en faveur de la guerre immédiate, c’est qu’en concluant la paix, nous sommes objectivement des agents de l’impérialisme allemand, car nous lui permettons de retirer les troupes de notre front, nous libérons des millions de prisonniers, etc. Mais cet argument est lui aussi manifestement faux, car, à l’heure actuelle, la guerre révolutionnaire ferait objectivement de nous des agents de l’impérialisme anglo-français, en lui procurant des forces auxiliaires qui l’aideraient à atteindre ses objectifs. Les Anglais ont carrément offert à notre commandant en chef Krylenko cent roubles par mois et par soldat au cas où nous poursuivrions la guerre. Même si nous n’acceptons pas un seul copeck des Anglo-Français, nous les aiderons tout de même objectivement, en retenant une partie des troupes allemandes.

A cet égard, dans les deux cas, nous ne nous dégageons pas totalement de l’une ou de l’autre liaison impérialiste ; et il est évident d’ailleurs qu’on ne peut pas s’en dégager totalement sans renverser l’impérialisme mondial. La juste conclusion à tirer de là, c’est qu’à partir de la victoire du gouvernement socialiste dans un pays, il faut trancher les questions non pas du point de vue de la préférence à donner à tel ou tel impérialisme, mais exclusivement du point de vue des conditions les plus favorables au développement et au renforcement de la révolution socialiste qui a déjà commencé.

Autrement dit : le principe qui doit maintenant servir de base à notre tactique n’est pas de savoir lequel des deux impérialismes il est préférable d’aider aujourd’hui, mais de savoir quel est le moyen le plus sûr et le plus efficace d’assurer à la révolution socialiste la possibilité de s’affermir ou tout au moins de se maintenir dans un seul pays, jusqu’au moment où d’autres pays viendront se joindre à lui.

11. On dit que les social-démocrates allemands hostiles à la guerre sont devenus aujourd’hui des « défaitistes » et qu’ils nous demandent de ne pas céder à l’impérialisme allemand. Mais nous n’avons admis le défaitisme que par rapport à la bourgeoisie impérialiste nationale ; quant à la victoire sur l’impérialisme étranger, victoire accessible grâce à une alliance formelle ou une alliance de fait avec un impérialisme « ami », nous l’avons toujours repoussée, comme une méthode inadmissible dans son principe et, d’une façon générale, inopérante.

Ce dernier argument n’est par conséquent qu’une variante du précédent. Si les social-démocrates allemands de gauche nous proposaient d’ajourner la paix séparée pour un laps de temps déterminé, en nous garantissant une action révolutionnaire en Allemagne dans l’intervalle, la question pourrait alors se poser pour nous autrement. Or, non seulement les Allemands de gauche ne parlent pas en ces termes, mais au contraire, ils déclarent formellement : « Tenez tant que vous pourrez, mais décidez la question en tenant compte de la situation de là révolution socialiste russe, car nous ne pouvons rien promettre de positif quant à la révolution allemande. »

12. On dit que nous avons nettement « promis » la guerre révolutionnaire, dans toute une série de déclarations du parti, et que conclure une paix séparée serait trahir notre parole.

C’est faux. Nous avons parlé de la nécessité, pour un gouvernement socialiste à l’époque de l’impérialisme, de « préparer et mener » la guerre révolutionnaire [2] ; nous en avons parlé pour combattre le pacifisme abstrait, la théorie de la négation totale de la « défense de la patrie » à l’époque de l’impérialisme, et enfin les instincts bassement égoïstes d’une partie des soldats ; mais nous n’avons pas pris l’engagement de déclencher la guerre révolutionnaire sans tenir compte des possibilités de la faire à tel ou tel moment.

Aujourd’hui aussi nous devons à tout prix préparer la guerre révolutionnaire. Nous tenons cette promesse, comme nous l’avons fait d’ailleurs pour toutes celles qu’on pouvait tenir sur-le-champ : nous avons dénoncé les traités secrets, proposé à tous les peuples une paix équitable ; nous avons fait traîner par tous les moyens et à maintes reprises les pourparlers de paix pour donner à d’autres peuples le temps de se joindre à nous.

Mais la question de savoir si l’on peut mener tout de suite, sans attendre, une guerre révolutionnaire, il faut la résoudre en tenant compte exclusivement des conditions matérielles de sa réalisation et des intérêts de la révolution socialiste qui a déjà commencé.

13. En résumant l’appréciation portée sur les arguments en faveur d’une guerre révolutionnaire immédiate, il faut conclure qu’une telle politique répondrait peut-être au besoin qui porte l’homme à rechercher ce qui est beau, ce qui a de l’effet et de l’éclat, mais qu’elle ne tiendrait aucun compte du rapport objectif des forces de classe et des facteurs matériels au moment présent de la révolution socialiste déjà commencée.

14. Il est hors de doute que notre armée, à l’heure actuelle et dans les semaines qui viennent (et vraisemblablement dans les mois à venir), est absolument hors d’état de repousser avec succès une offensive allemande, 1° par suite de l’extrême fatigue et de l’épuisement de la majorité des soldats, étant donné l’incroyable désorganisation du ravitaillement et de la relève des troupes surmenées, etc. ; 2° par suite du très mauvais état des effectifs de chevaux, ce qui mènerait inévitablement notre artillerie à sa perte ; 3° par suite de l’impossibilité absolue de défendre le littoral entre Riga et Reval, ce qui est pour l’ennemi une chance certaine de conquérir le reste de la Livonie, puis l’Estonie et de prendre à revers une grande partie de nos troupes, et enfin de s’emparer de Pétrograd.

15. Ensuite, il est également hors de doute que la majorité paysanne de notre armée se prononcerait sans réserve à l’heure actuelle en faveur d’une paix annexionniste, et non d’une guerre révolutionnaire immédiate, car la réorganisation socialiste de l’armée, l’intégration dans ses rangs des détachements de la Garde rouge, etc., ne font que commencer.

Etant donné la démocratisation totale de l’armée, ce serait une aventure que de mener une guerre contre la volonté de la majorité des soldats ; quant à la création d’une armée socialiste ouvrière et paysanne, vraiment solide, idéologiquement ferme, elle exige à tout le moins des mois et des mois.

16. La paysannerie pauvre de Russie est capable de soutenir la révolution socialiste dirigée par la classe ouvrière, mais elle n’est pas capable d’entreprendre tout de suite, à l’heure actuelle, une guerre révolutionnaire sérieuse. Méconnaître ce rapport objectif des forces de classe dans cette question serait une erreur fatale.

17. Par suite, la question de la guerre révolutionnaire se présente aujourd’hui de la façon suivante :

Si la révolution allemande éclatait et triomphait dans les trois ou quatre mois prochains, alors la tactique de la guerre révolutionnaire immédiate ne mènerait peut-être pas notre révolution socialiste à sa perte.

Mais si la révolution allemande ne se produit pas dans les mois qui viennent et que la guerre continue, voici quel sera fatalement le cours des événements : de très graves défaites obligeront la Russie à conclure une paix séparée encore plus désavantageuse, et cette paix, au lieu d’être conclue par le gouvernement socialiste, le sera par quelque autre (par exemple, par le bloc de la Rada bourgeoise avec les partisans de Tchernov ou quelque chose d’approchant). Car l’armée paysanne, épuisée au dernier point par la guerre, renversera le gouvernement ouvrier socialiste dès les premières défaites, et ce serait vraisemblablement une question de semaines et non de mois.

18. Devant cette situation, ce serait une tactique tout à fait inadmissible que de risquer sur une carte le destin de la révolution socialiste déjà commencée en Russie, en tablant uniquement sur l’espoir que la révolution allemande éclatera peut-être dans un délai très proche, très court, d’ici quelques semaines. Ce serait une politique d’aventure. Nous n’avons pas le droit de courir ce risque.

19. Et la révolution allemande ne sera nullement entravée, étant donné ses conditions objectives, si nous concluons une paix séparée. Il est probable que les fumées de l’ivresse chauvine l’affaibliront pour un temps, mais la situation de l’Allemagne restera extrêmement pénible, la guerre avec l’Angleterre et l’Amérique traînera en longueur, l’impérialisme agressif sera complètement et définitivement démasqué des deux côtés. L’exemple de la République socialiste des Soviets de Russie sera un modèle vivant pour les peuples de tous les pays, et la force de propagande, la force d’impulsion révolutionnaire de ce modèle sera prodigieuse. D’un côté, le régime bourgeois et la guerre de conquête, définitivement démasquée, entre deux groupes de forbans ; de l’autre, la paix et la République socialiste des Soviets.

20. En concluant une paix séparée, nous nous affranchissons, autant qu’il est possible de le faire à l’heure actuelle, des deux groupes impérialistes ennemis, en profitant de leur hostilité et de la guerre qui les empêchent de s’entendre contre nous ; nous en profitons, car nous avons ainsi pendant une certaine période les mains libres pour poursuivre et consolider la révolution socialiste. La réorganisation de la Russie sur la base de la dictature du prolétariat, sur la base de la nationalisation des banques et de la grande industrie, de l’échange en nature des produits entre les villes et les coopératives de consommation des petits paysans, est parfaitement possible du point de vue économique, à condition que quelques mois de travail pacifique nous soient assurés. Et cette réorganisation rendra le socialisme invincible en Russie comme dans le monde entier, tout en créant la base économique solide d’une puissante Armée Rouge ouvrière et paysanne.

21. Une véritable guerre révolutionnaire serait à l’heure actuelle la guerre de la République socialiste contre les pays bourgeois, avec pour but précis, entièrement approuvé par l’armée socialiste, le renversement de la bourgeoisie dans les autres pays. Or, il est notoire qu’à l’heure présente nous ne pouvons pas encore nous assigner ce but. Nous combattrions aujourd’hui, objectivement, pour la libération de la Pologne, de la Lituanie et de la Courlande. Mais aucun marxiste ne saurait nier, sans rompre avec les principes fondamentaux du marxisme et du socialisme en général, que l’intérêt du socialisme passe avant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Notre République socialiste a fait tout ce qu’elle a pu, et elle continue à le faire pour que la Finlande, l’Ukraine, etc., puissent réaliser leur droit de libre disposition. Mais si la situation concrète est désormais telle que l’existence de la République socialiste est mise aujourd’hui en danger du fait que le droit de quelques nations (Pologne, Lituanie, Courlande, etc.) à disposer librement d’elles-mêmes est violé, il va de soi que la sauvegarde de la république socialiste prime tout.

C’est pourquoi celui qui dit : « Nous ne pouvons pas signer une paix honteuse, infâme, etc., trahir la Pologne, etc. », ne s’aperçoit pas qu’en concluant la paix à condition que la Pologne soit libérée, il ne ferait que renforcer davantage encore l’impérialisme allemand contre l’Angleterre, contre la Belgique, la Serbie et les autres pays. Une paix posant comme condition la libération de la Pologne, de la Lituanie, de la Courlande, serait une paix « patriotique » du peint de vue de la Russie, mais n’en resterait pas moins une paix avec les annexionnistes, avec les impérialistes allemands.

21 janvier 1918. A ces thèses, il convient d’ajouter :

22. Les grèves de masse en Autriche et en Allemagne, puis la formation de Soviets des députés ouvriers à Berlin et à Vienne, enfin le début d’engagements armés et de conflits de rue à Berlin les 18-20 janvier, tout cela nous oblige à reconnaître comme un fait acquis que la révolution a commencé en Allemagne. Il résulte de ce fait que nous pouvons encore pendant une certaine période retarder et faire traîner les pourparlers de paix.

Notes

Les notes rajoutées par l’éditeur sont signalées par [N.E.]

[1]. Après l’intervention de Lénine, la séance du C.C. du 11 (24) janvier 1918 examina la question de la paix et de la guerre. Les « communistes de gauches » et Trotski s’opposèrent à Lénine. Une partie des « communistes de gauche » dont Boukharine, Ouritski, Lomov (Oppokov) soutenaient la proposition de Trotski « ni la guerre ni la paix ». Staline, Serguéev (Artem), Sokolnikov se prononcèrent pour la paix. Lors du vote, les « communistes de gauche », n’espérant plus le succès du mot d’ordre de guerre révolutionnaire immédiate (deux personnes seulement votèrent pour), donnèrent la prépondérance à la proposition de Trotski qui reçut 9 voix contre 7. Pour surmonter la résistance à la conclusion de la paix au sein du C.C. et convaincre la partie des masses qui suivait les partisans de la guerre révolutionnaire, Lénine proposa de faire traîner les pourparlers au maximum. Cette proposition fut acceptée par 12 voix contre une. [N.E.]

[2]. Cf. Quelques thèses, Œuvres, t. 21, pp. 418-419. Paris-Moscou, (N.R.)

Léon Trotsky dans "Ma vie" :

« dans une prison allemande était détenu un homme que les politiciens de la social-démocratie traitaient de fol utopiste et que les juges avaient inculpé de haute trahison. Ce prisonnier écrivait : « Le résultat des pourparlers de Brest n’est pas nul, même si l’on en vient maintenant à faire la paix par une brutale capitulation. Grâce aux délégués russes, Brest est devenu une tribune révolutionnaire qui retentit loin. Il a dénoncé les puissances de l’Europe centrale, il a décelé l’esprit de brigandage, de mensonge, d’astuce et d’hypocrisie de l’Allemagne. Il a rapporté un verdict écrasant sur la politique de paix de la majorité allemande (social-démocrate), politique qui n’est pas tellement papelarde que cynique. Il a pu déclencher en différents pays de considérables mouvements de masses. Et son tragique dénouement, l’intervention contre la révolution, a fait tressaillir toute fibre socialiste. On verra quelle sera, pour les triomphateurs d’aujourd’hui, la récolte qui mûrira après ces semailles. Ils n’en seront guère contents. »

(Karl Liebknecht : Politische Aufzeichnungen aus seinem Nachlass. Verlag Die Aktion, 1921, page 51.)

Aux difficultés du problème s’ajoutèrent d’extrêmes complications à l’intérieur du parti. Dans le parti, ou, du moins, parmi ses éléments dirigeants, prédominait une attitude intransigeante à l’égard de la signature de la paix dans les conditions de Brest. Les comptes rendus sténographiques que publiaient nos journaux sur les pourparlers entretenaient et aggravaient cet état d’esprit qui trouva son expression la plus vive dans le petit groupe du communisme de gauche, lequel préconisait le mot d’ordre d’une guerre révolutionnaire.

La lutte dans le parti devenait de jour en jour plus ardente. En dépit d’une légende répandue plus tard, le conflit n’eut pas lieu entre Lénine et moi, mais bien entre Lénine et l’écrasante majorité des organisations dirigeantes du parti. Les principales questions débattues étaient celles-ci : pouvons-nous actuellement faire une guerre révolutionnaire et est-il admissible en général qu’un pouvoir révolutionnaire conclue des accords avec les impérialistes ? Sur ces deux points, j’étais totalement et intégralement du côté de Lénine, répondant avec lui par un non à la première question et par un oui à la deuxième.

Un premier débat plus large s’ouvrit sur les points contestés, le 21 janvier, à la réunion des militants actifs du parti. Trois points de vue se manifestèrent. Lénine était d’avis de faire traîner encore les pourparlers, mais, en cas d’ultimatum, de capituler immédiatement. J’estimais nécessaire de conduire les pourparlers à une rupture, même en courant le danger d’une nouvelle offensive de l’Allemagne, afin de pouvoir capituler —le cas échéant— devant un emploi évident de la force. Boukharine demandait la guerre pour élargir l’arène de la révolution.

Dans cette réunion du 21 janvier, Lénine mena une lutte furieuse contre les partisans de la guerre révolutionnaire, se bornant à critiquer en quelques mots ma proposition.

Les partisans de la guerre révolutionnaire réunirent trente-deux voix ; Lénine obtint quinze voix ; moi seize.

Les résultats du vote ne caractérisent encore pas assez nettement l’opinion qui régnait dans le parti. Dans la couche supérieure du parti, sinon dans les masses, « l’aile gauche » était encore plus forte qu’à cette réunion. C’est ce qui assura le succès temporaire de ma formule. Les partisans de Boukharine la considérèrent comme un pas fait dans leur direction. Lénine, par contre, estimait, et il avait pleinement raison, qu’en différant de prendre une décision définitive, on arriverait à la victoire de son point de vue. Notre propre parti, en cette période, n’avait pas moins besoin que les ouvriers de l’Europe occidentale de découvrir le véritable état de choses. Dans toutes les institutions dirigeantes du parti et de l’Etat, Lénine était en minorité. Le conseil des commissaires du peuple ayant invité les soviets locaux à faire connaître leur opinion sur la guerre et la paix, plus de deux cents soviets répondirent avant le 5 mars. Deux seulement des plus importants soviets, celui de Pétrograd et celui de Sébastopol, se prononcèrent (en faisant des réserves) pour la paix. Par contre, une série de gros centres ouvriers (Moscou, Ekatérinbourg, Kharkov, Ekatérinoslav, Ivanovo-Voznessensk, Cronstadt, etc.) se déclarèrent, à une écrasante majorité de voix, pour la rupture des pourparlers. Le même état d’esprit régnait dans nos organisations du parti. Inutile de parler des socialistes révolutionnaires de gauche. En cette période, on n’aurait pu faire adopter le point de vue de Lénine que par une scission et un coup d’Etat, pas autrement. Cependant, chaque nouvelle journée devait augmenter le nombre des partisans de Lénine. Dans ces conditions, la formule « ni guerre, ni paix » était objectivement un pont pour gagner la position de Lénine. Ce pont fut passé par la majorité du parti, ou du moins, de ses éléments dirigeants.

Lénine me questionnait  :
— C’est bon. Admettons que nous ayons refusé de signer la paix et qu’alors les Allemands prennent l’offensive. Que faites-vous dans ce cas ?

— Nous signons la paix sous la menace des baïonnettes. Le tableau sera clair pour le monde entier.

— Et vous ne soutiendrez pas alors le mot d’ordre de la guerre révolutionnaire ?

— En aucun cas.

— Dans ces conditions, l’expérience peut être déjà beaucoup moins périlleuse. Nous risquons de perdre l’Estonie ou la Lettonie.

Et Lénine ajouta, avec un sourire malicieux :

— Ne serait-ce que pour faire une bonne paix avec Trotsky, cela vaut la peine de perdre la Lettonie et l’Estonie...

Cette phrase fut son refrain pendant quelques jours.

A la séance décisive du comité central, qui eut lieu le 22 janvier, on adopta ma proposition : traîner en longueur les pourparlers ; en cas d’ultimatum allemand, déclarer que la guerre est terminée, mais refuser de signer la paix ; dans la suite, agir selon les circonstances.

Le 25 janvier, tard dans la soirée, se tint une réunion générale des comités centraux bolcheviks et de nos alliés d’alors, les socialistes révolutionnaires de gauche ; la même formule y fut adoptée par une écrasante majorité. Il fut admis que cette résolution des deux comités centraux serait considérée (cela se faisait souvent en ce temps-là) comme une décision du conseil des commissaires du peuple. Le 31 janvier, par fil direct de Brest à Smolny, je communiquais à Lénine ce qui suit :

« Parmi les innombrables rumeurs et informations que répand la presse allemande, s’est glissé un racontar absurde : on prétend que, démonstrativement, nous aurions l’intention de ne pas signer la paix, qu’il existerait à ce sujet des dissensions parmi les bolcheviks ; etc., etc. J’ai en vue un télégramme de Stockholm qui se réfère au journal Politiken. Si je ne me trompe, Politiken est l’organe de Hoeglund. Ne pourrait-on savoir de lui comment il se fait que sa rédaction imprime des sottises aussi monstrueuses, si tant est qu’une information pareille ait paru dans son journal ? Etant donné que la presse bourgeoise allemande est pleine de cancans, il est bien douteux que les Allemands y attachent une grosse importance. Mais il s’agit ici d’un journal de l’aile gauche dont un des rédacteurs se trouve à Pétrograd. Cela donne une certaine autorité au communiqué et cela ne peut que jeter le trouble dans les esprits de nos partenaires.

« La presse austro-allemande est pleine d’informations relatant des atrocités qui seraient commises à Pétrograd, à Moscou, dans toute la Russie : centaines et milliers de meurtres, feux roulants de mitrailleuses, etc., etc. Il est absolument indispensable de confier à un homme de tête la charge de donner à l’Agence de Pétrograd et à la radio des informations quotidiennes sur la situation dans le pays. Il serait fort bien que le camarade Zinoviev prenne sur lui de remplir cette tâche. Elle est d’une formidable importance. Il faudrait surtout que de tels renseignements soient expédiés à Vorovsky et à Litvinov —ce qui peut être fait par l’intermédiaire de Tchitchérine.

« Nous n’avons eu qu’une seule séance de pure forme. Les Allemands font extrêmement traîner les pourparlers, évidemment en raison d’une crise intérieure. La presse allemande annonce à son de trompe que nous ne voudrions pas faire la paix, que nous nous occuperions seulement d’étendre la révolution à d’autres pays. Ces ânes ne peuvent pas comprendre que, précisément du point de vue du développement de la révolution européenne, il est pour nous de la plus grande importance de conclure la. paix au plus vite.

« A-t-on pris des mesures pour expulser la légation roumaine ? Je crois que le roi de Roumanie se trouve en Autriche. D’après un journal allemand, les fonds roumains que l’on garde à Moscou ne seraient pas ceux du Trésor national, mais de l’or déposé par la Banque nationale de Roumanie. Les sympathies de l’Allemagne officielle vont toutes, bien entendu, à la Roumanie. Votre Trotsky. »

Cette note demande des explications. Les communications par système Hughes étaient officiellement soustraites à tous écouteurs ou intercepteurs. Mais nous avions toutes raisons de penser que les Allemands, à Brest, lisaient notre correspondance par fil direct : nous avions une trop haute idée de leur technique. Il n’était pas possible de chiffrer tout, et puis même nous n’avions guère confiance en ce moyen. Or, le journal de Hoeglund, Politiken, en publiant inopportunément une information prise à la première source, nous avait rendu un fort mauvais service. Voilà pourquoi toute cette note est rédigée non pas tant dans le but d’apprendre à Lénine la divulgation de notre décision secrète à l’étranger que d’essayer d’induire en erreur les Allemands. Le mot extrêmement peu courtois, « ces ânes », à l’adresse des journalistes est employé pour donner au texte, autant que possible, un air « naturel ».

Je ne saurais dire dans quelle mesure cet artifice a pu tromper Kühlmann. En tout cas, ma déclaration du 10 février produisait sur nos adversaires l’impression de l’inattendu. Le 11 février, Czernin écrivait dans son journal intime « Trotsky refuse de signer. La guerre est finie, mais la paix n’est pas faite. » (Page 337.)

Il est difficile de le croire, mais l’école de Staline-Zinoviev a essayé, en 1924, de présenter les choses comme si, à Brest, j’avais agi contrairement à la décision du parti et du gouvernement. Les malheureux falsificateurs ne se donnent même pas la peine de jeter un coup d’oeil sur les anciens procès-verbaux ou de relire leurs propres déclarations. Zinoviev qui parla au soviet de Pétrograd, le 11 février, c’est-à-dire le lendemain du jour où la déclaration avait été lue par moi à Brest, affirma que « la seule juste issue, dans la situation qui s’était faite, avait été trouvée par notre délégation ». C’est Zinoviev lui-même qui proposa une résolution approuvant le refus de signer le traité de paix, résolution qui fut approuvée par la majorité contre une voix, les menchéviks et les socialistes révolutionnaires s’étant abstenus.

Le 14 février, sur un rapport que je fis au comité exécutif central panrusse, Sverdlov, au nom de la fraction des bolcheviks déposa une résolution qui commençait ainsi :

« Le comité exécutif central panrusse, après avoir entendu et discuté le rapport de la délégation de la paix, approuve pleinement la façon d’agir de ses représentants à Brest. »

Il n’y eut pas une seule organisation particulière du parti ou des soviets qui, du 11 au 15 février, n’approuvât ouvertement les actes de la délégation soviétique.

Au congrès du parti, en mars 1918, Zinoviev déclara :

« Trotsky a raison de dire qu’il a agi conformément à la décision de la majorité autorisée du comité central. Personne ne l’a contesté... »

Enfin, Lénine lui-même, à ce congrès, raconta comment « le comité central... avait adopté la décision de ne pas signer la paix... »

Ce qui n’a pas empêché d’instituer dans l’Internationale communiste un nouveau dogme selon lequel le refus de signer la paix à Brest aurait été un acte personnel de Trotsky.

Après les grèves d’octobre en Allemagne et en Autriche, on ne savait pas du tout si le gouvernement allemand se déciderait à prendre l’offensive ; ni pour nous, ni pour le gouvernement allemand lui-même, ce n’était aussi certain que le déclarent maintenant certains sages à retardement. Le 10 février, les délégations d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie à Brest en vinrent à conclure que « la situation proposée par Trotsky dans ses déclarations doit être acceptée ». Seul, le général Hoffmann déclara s’y opposer. Le lendemain, Kühlmann, d’après Czernin, à la séance de clôture de Brest, parla en toute assurance de la nécessité d’accepter la paix de facto. Nous eûmes aussitôt des échos de ces opinions. Toute notre délégation revint de Brest à Moscou sous l’impression que les Allemands ne prendraient pas l’offensive. Lénine était très satisfait du résultat obtenu.

— Mais ne nous tromperont-ils pas ? demanda-t-il.

D’un geste, nous donnions à comprendre que cela ne nous paraissait pas probable.

— Alors, ça va, dit Lénine. S’il en est ainsi, tant mieux : les apparences sont sauvées et nous voilà sortis de la guerre.

Cependant, deux jours avant l’expiration du délai d’une semaine qui nous avait été fixé, nous reçûmes, du général Samoïlo qui était resté à Brest, un avis télégraphique disant que les Allemands, d’après la déclaration du général Hoffmann, se considéraient à partir du 18 février, midi, comme en état de guerre avec nous, et que, par conséquent, ils l’avaient invité, lui Samoïlo, à quitter Brest-Litovsk. Ce fut Lénine qui le premier eut ce télégramme entre les mains. Je me trouvais alors dans son cabinet où nous causions avec des socialistes révolutionnaires de gauche. Lénine me passa la dépêche sans dire un mot. Son regard me fit aussitôt sentir que cela allait mal. Lénine coupa court à la conversation avec les socialistes révolutionnaires et les congédia pour examiner la nouvelle situation.

— Ainsi, ils nous ont pourtant trompés. Ils ont gagné cinq jours... La Bête ne laisse rien perdre. Maintenant, donc, il ne reste plus qu’à signer d’après les anciennes conditions, si seulement les Allemands consentent à les maintenir.

Je continuai à insister dans ce sens qu’il fallait donner à Hoffmann le temps d’engager effectivement son offensive afin que les ouvriers d’Allemagne et ceux des pays de l’Entente pussent constater que cette attaque était un fait et non pas une simple menace.

— Non, répliqua Lénine. Il n’y a plus une heure à perdre. L’épreuve est faite. Hoffmann veut et peut faire la guerre. Impossible de différer. La Bête saute vivement.

En mars, Lénine disait au congrès du parti :

« Entre nous (c’est-à-dire entre lui et moi), il avait été convenu que nous tiendrions bon jusqu’à l’ultimatum des Allemands et que, dès l’ultimatum, nous céderions. »

J’ai parlé ci-dessus de cette convention. Lénine avait consenti à ne pas se prononcer ouvertement devant le parti contre ma formule uniquement parce que je lui avais promis de ne pas soutenir les partisans de la guerre révolutionnaire. Les représentants officiels de ce dernier groupe, Ouritsky, Radek et, je crois, Ossinsky, vinrent me proposer « le front unique ». Je ne leur laissai pas penser qu’il y eût quelque chose de commun entre nos attitudes. Lorsque le commandement allemand annonça la fin de l’armistice, Lénine me rappela notre convention. Je lui répondis qu’il ne s’agissait pas pour moi d’un ultimatum verbal, mais d’une véritable offensive des Allemands qui ne laisserait aucune suspicion sur nos véritables rapports avec eux.

Le 17 février, au comité central, en séance, Lénine avait mis aux voix une question préalable :

« Si nous constatons en fait une offensive allemande et si aucun soulèvement révolutionnaire ne se produit en Allemagne, ferons-nous la paix ? »

A cette question essentielle, Boukharine et ses partisans répondirent par des abstentions, Krestinsky vota comme eux. Ioffé émit un vote négatif. Lénine et moi votions dans le sens affirmatif.

Le lendemain matin, je votais contre l’expédition immédiate du télégramme que proposait Lénine, annonçant que nous étions disposés à signer la paix. Cependant, dans le courant de la journée, des dépêches nous apprirent que les Allemands avaient repris l’offensive, qu’ils s’étaient emparés de notre matériel de guerre et s’avançaient sur Dvinsk. Le soir même, je votai pour l’envoi du télégramme de Lénine : car, dès lors, il était hors de doute que la nouvelle de l’offensive allemande serait connue du monde entier.

Le 21 février, nous connûmes de nouvelles conditions de paix qui semblaient calculées pour rendre impossible la signature du traité. Au moment où notre délégation se présenta à Brest, les exigences des Allemands s’avérèrent, comme on sait, encore plus dures. Nous avions tous, et Lénine comme nous, jusqu’à un certain point, cette impression que les Allemands avaient du se concerter avec l’Entente pour détruire les soviets et préparer sur les ossements de la révolution russe la paix du front occidental. S’il en avait été réellement ainsi, il est évident qu’aucune concession de notre part n’aurait remédié à la situation. La marche des événements en Ukraine et en Finlande faisait fortement pencher la balance du côté de la guerre. Chaque heure apportait quelque mauvaise nouvelle. On apprit que les Allemands avaient opéré une descente en Finlande et qu’ils avaient entrepris d’écraser le mouvement des ouvriers finnois.

Je heurtai Lénine dans un corridor, non loin de son cabinet.

Il était extrêmement ému. Je ne l’avais jamais vu et ne l’ai jamais trouvé depuis dans un pareil état.

— Oui, dit-il, nous serons probablement forcés de batailler, bien que nous n’en ayons pas les moyens. Cette fois, je crois qu’il n’y a pas d’autre issue.

Mais, dix minutes ou un quart d’heure plus tard, lorsque j’entrai dans son cabinet, il me dit :

— Non, impossible de changer notre politique. Notre offensive ne sauverait pas la Finlande révolutionnaire et nous perdrait sûrement. Nous donnerons tout le secours possible aux ouvriers finlandais, mais sans quitter le terrain de la paix. Je ne sais si cela nous sauvera maintenant. Mais, en tout cas, c’est le seul chemin où le salut soit encore possible.

J’étais très sceptique sur la possibilité d’obtenir la paix, même au prix d’une complète capitulation. Mais Lénine décida de tenter cette voie en allant jusqu’au bout. Et comme il n’avait pas la majorité au comité central et qu’ainsi la décision dépendait de mon vote, je fis abstention pour laisser à Lénine une voix de majorité. C’est ainsi que je motivai mon attitude. Je raisonnais ainsi : si la capitulation ne nous donnait pas la paix, nous redresserions le front du parti dans la défense de la révolution par les armes à laquelle nous auraient contraints nos ennemis.

— Il me semble dis-je à Lénine dans un entretien privé, qu’au point de vue politique il serait conforme à la situation que je donne ma démission de commissaire du peuple aux Affaires étrangères.

— Pourquoi cela ? Ce sont, je l’espère, des procédés parlementaires que nous n’introduirons pas chez nous.

— Mais ma démission marquera pour les Allemands un changement radical de notre politique et augmentera leur confiance en notre réelle intention de signer cette fois la paix.

— C’est possible, dit Lénine d’un ton réfléchi. C’est là un sérieux motif politique.

Le 22 février, je fis savoir, en séance du comité central, que la mission militaire française m’avait proposé, au nom de la France et de l’Angleterre, de nous soutenir dans la guerre contre l’Allemagne. Je dis qu’on devait accepter cette offre, à condition, bien entendu, de maintenir l’entière indépendance de notre politique extérieure. Boukharine persistait à dire qu’il était inadmissible de faire un accord quelconque avec des impérialistes. Lénine me soutint de toute sa résolution. et le comité central adopta ma proposition par six voix contre cinq. Il me souvient que Lénine dicta la décision prise dans les termes suivants :

« Donner pleins pouvoirs au camarade Trotsky pour accepter l’aide des brigands de l’impérialisme français contre les brigands allemands. »

Lénine a toujours préféré des formules qui ne laissaient pas subsister de doutes.

Au sortir de cette séance, Boukharine me rattrapa dans le long corridor de Smolny, m’enlaça et éclata en sanglots.

— Que faisons-nous ! disait-il. Nous transformons le parti en un tas de fumier !

Boukharine, en général, a les larmes faciles et aime les expressions naturalistes. Mais, en cette circonstance, la situation était vraiment tragique. La révolution se trouvait entre l’enclume et le marteau. Le 3 mars, notre délégation signa, sans le lire, le traité de paix. Devançant bien des idées de Clemenceau, la paix de Brest avait l’air d’un noeud de potence. Le 22 mars, le traité fut ratifié par le Reichstag. Les social-démocrates allemands avaient, d’avance, approuvé les principes du prochain Versailles. Les social-démocrates indépendants votèrent contre la ratification ; ils commençaient seulement à décrire la courbe stérile qui les a ramenés à leur point de départ.

Jetant un regard en arrière sur la route parcourue ; je marquai au VIIe congrès du parti (mars 1918) ma position avec assez de clarté et de plénitude :

« Si nous avions voulu effectivement, disais-je, obtenir seulement les conditions de paix les plus favorables, nous aurions dû consentir à signer dès novembre. Mais personne (sauf Zinoviev) n’a élevé la voix en ce sens : nous étions tous partisans de faire de l’agitation, de révolutionner la classe ouvrière allemande, austro-hongroise, toute la classe révolutionnaire de l’Europe. Cependant, tous nos pourparlers précédents avec les Allemands n’ont eu de sens que dans la mesure où on les prenait pour de la monnaie franche. J’ai déjà rapporté à la fraction [Bolchevique. —N.d.T.] du IIIe congrès panrusse des soviets comment l’ancien ministre d’Autriche-Hongrie Gratz avait déclaré que les Allemands ne manquaient que d’un motif pour nous envoyer un ultimatum. Ils estimaient que nous cherchions nous-mêmes cet ultimatum... que nous nous engagions d’avance à tout signer, que nous jouions simplement une comédie de révolutionnaires. Dans cette situation, si nous ne signions pas, nous étions menacés de perdre Reval et d’autres places ; en signant trop tôt, nous risquions de perdre les sympathies du prolétariat mondial, en tout ou en partie considérable. J’étais un de ceux qui croyaient que, vraisemblablement, les Allemands ne prendraient pas l’offensive ; mais que s’ils la prenaient, nous aurions toujours le temps de signer cette paix, même dans les pires conditions s’il le fallait. Avec le temps, me disais-je, tous constateront que nous n’avions pas d’autre issue. »

Il est remarquable qu’à la même époque, Liebknecht ait écrit du fond de sa prison :

« Il faut rejeter bien loin l’idée que l’issue actuelle soit, pour le développement ultérieur, pire que ne l’eût été un changement d’avis à Brest au début de février. C’est le contraire qui est le vrai. Un pareil changement d’avis eût mis sous la plus mauvaise lumière la résistance et les répugnances d’auparavant, laissant apparaître la violence finale comme une vis haud ingrata [Violence qui n’a rien de désagréable, à laquelle on cède volontiers, en complice. —N.d.T.]. Le cynisme criant au ciel, la bestialité de la dernière entrée en scène des Allemands, repousse en arrière tous les soupçons. » Liebknecht avait progressé considérablement pendant la guerre, quand il eut définitivement appris à mettre un abîme entre lui et l’honnête manque de caractère de Haase. Il serait superflu de dire que Liebknecht était un révolutionnaire du courage le plus intrépide. Mais il commençait seulement à élaborer en lui le stratège. Cela se voyait quand se posait la question de son sort personnel, comme aussi dans sa politique révolutionnaire. Il ne se souciait pas du tout de sa propre sécurité. Quand il fut arrêté, bien des amis hochèrent la tête à propos de son abnégation et de sa « témérité ». Lénine, par contre, se préoccupa constamment de la sécurité des dirigeants. Il était le chef de l’état-major général et n’oubliait pas qu’en temps de guerre il devait assurer le haut commandement. Liebknecht était le capitaine qui mène lui-même ses troupes au combat. C’est pourquoi, notamment, il lui fut si difficile de comprendre notre stratégie de Brest-Litovsk. Il eût voulu d’abord nous voir jeter un défi au sort tout simplement, et marcher à la rencontre de la destinée. Plus d’une fois, en cette période, il condamna « la politique de Lénine et Trotsky », sans faire d’ailleurs, et avec toute raison, aucune distinction sur cette question fondamentale entre la ligne de Lénine et la mienne.

Par la suite, cependant, Liebknecht jugea autrement de la politique de Brest. Dès le début de mai, il écrivait :

« Il faut avant tout une chose aux soviets de Russie, avant toute autre chose, plus que toute autre chose, —et il s’agit non de manifestations ou de décors, mais d’une force rigide, sévère. A cette fin, en tout cas, outre l’énergie, il faut aussi de l’intelligence et du temps, de l’intelligence pour gagner de ce temps qui est indispensable à la plus grande et intelligente énergie. »

Ainsi Liebknecht reconnaissait entièrement la justesse de la politique de Lénine à Brest, visant toute à gagner du temps.

La vérité fait son chemin. Mais la sottise est vivace. Un professeur américain, nommé Fisher, dans un gros livre consacré aux premières années de la révolution soviétique (The Famine in Soviet Russia) m’attribue cette idée que les soviets ne feront jamais la guerre et ne signeront jamais aucune paix avec les gouvernements bourgeois. Cette formule absurde, ainsi que bien d’autres, a été empruntée par Fisher à Zinoviev et, en général, aux épigones ; Fisher y a ajouté seulement, ce qui prouve qu’il n’y comprend rien lui-même.

Mes critiques, venus trop tard, en rapportant la proposition que j’avais faite à Brest, ont depuis longtemps rejeté à dessein les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles elle avait été faite, et en ont tiré une formule universelle pour la pousser plus facilement jusqu’à l’absurde. Ils n’ont pas remarqué, cependant, que la situation ainsi définie « ni paix, ni guerre », ou plus exactement : « ni traité de paix, ni guerre », n’a rien en soi d’antinaturel. Nous avons même, actuellement encore, des rapports de ce genre avec certains des plus grands pays du monde : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Il est vrai que ce sont des situations établies contre notre désir, mais cela ne change rien à l’affaire. Il est, de plus, un pays à l’égard duquel nous avons pris nous-mêmes l’initiative d’une attitude « sans paix et sans guerre » : c’est la Roumanie. Mes critiques, en m’attribuant une formule universelle qui leur paraît être une pure absurdité, ne voient pas, chose étonnante, qu’ils reproduisent seulement la formule « absurde » de relations qui existent effectivement entre l’U.R.S.S. et plusieurs pays.

Comment Lénine lui-même considérait-il l’étape de Brest quand elle fut dépassée ? D’une façon générale, il jugeait inutile de revenir sur le désaccord purement épisodique qui s’était produit entre lui et moi. En revanche, il parla plus d’une fois de « l’immense importance des pourparlers de Brest, au point de vue de la propagande ». (Cf., par exemple, son discours du 17 mai 1918.) Un an après Brest, Lénine, au congrès du parti, faisait cette observation :

« Etant terriblement isolés de l’Europe occidentale et de tous les autres pays, nous ne pouvions avoir aucune documentation objective pour juger de la rapidité possible ou des formes de croissance de la révolution prolétarienne en Occident. De cette situation complexe, il résulta que la question de la paix de Brest provoqua plus d’un différend dans notre parti. » (Discours du 18 mars 1919.)

Reste à se demander quelle a été, en ces jours-là, l’attitude de ceux qui, plus tard, devaient être mes critiques et mes accusateurs. Boukharine mena, pendant presque toute une année une lutte acharnée contre Lénine (et contre moi), menaçant de faire une scission dans le parti. Il avait avec lui Kouïbychev, Iaroslavsky, Boubnov et bien d’autres qui sont maintenant les colonnes du stalinisme. Zinoviev, par contre, réclamait la signature immédiate de la paix, renonçant à cette tribune d’agitation que fut Brest. Lénine et moi condamnions d’un plein accord sa position. Kaménev, à Brest, avait accepté ma formule, mais, revenant à Moscou, se joignit à Lénine. Rykov n’était pas alors membre du comité central et, par suite, n’eut pas à participer aux conférences décisives. Dzerjinsky s’opposait à Lénine, mais, au dernier scrutin, se rattacha à lui. Quelle était la position de Staline ? Comme toujours, il n’en avait aucune. Il attendait et faisait des combines.

— Le Vieux, me disait-il, en hochant la tête du côté de Lénine, espère toujours faire la paix ; il n’y arrivera pas...

Ensuite, il allait rejoindre Lénine et lui faisait probablement les mêmes observations à mon sujet. Staline ne prenait la parole nulle part. Personne ne s’intéressait particulièrement à ses contradictions. Sans aucun doute, mon principal souci, qui était, en cette question de la paix, de rendre notre conduite aussi compréhensible qu’il se pouvait au prolétariat mondial, était pour lui d’une importance secondaire. Ce qui l’intéressait, c’était « la paix dans un seul pays », de même que, plus tard, « le socialisme dans un seul pays ». Au scrutin décisif, il vota pour Lénine. C’est seulement quelques années plus tard que, pour mieux combattre le trotskysme, il élabora à son propre usage quelque chose dans le genre d’un « point de vue » sur les événements de Brest.

Ce n’est sans doute guère la peine d’insister. J’ai déjà consacré une place peu proportionnée aux dissensions de Brest. Mais il m’a semblé utile de déceler dans toute son ampleur un au moins des épisodes sur lesquels on élève des contestations, pour montrer ce qui s’est réellement passé et comment, dans la suite, cela a été représenté. Une des tâches accessoires que je m’assignais ici était de remettre les épigones à leur place.

En ce qui concerne Lénine, pas un homme sérieux ne me suspectera d’avoir été guidé, à son égard, par le sentiment qu’on appelle en allemand Rechthaberei [Désir de chicaner sur des vétilles. —N.d.T.]. J’ai donné, de manière à être entendu de tous, et bien avant les autres, mon appréciation sur le rôle de Lénine pendant les journées de Brest. Le 3 octobre 1918, en séance extraordinaire et générale des organes supérieurs du pouvoir soviétique, je disais :

« Je crois de mon devoir de déclarer, dans cette assemblée dont l’autorité est grande, qu’à l’heure où beaucoup d’entre nous, et moi dans ce nombre, étions dans le doute, nous demandant s’il convenait, s’il était admissible de signer la paix de Brest-Litovsk, le camarade Lénine a été le seul à affirmer, avec une persévérance et une perspicacité incomparables, contre tant d’autres parmi nous, que nous devions en passer par là pour amener à la révolution le prolétariat mondial. Et maintenant encore nous devons avouer que ce n’est pas nous qui avions raison. »

Je n’ai pas attendu les révélations tardives des épigones pour reconnaître que la virilité politique géniale de Lénine, pendant les journées de Brest, a sauvé la dictature du prolétariat. Dans les paroles que je rapporte ci-dessus, je prenais sur moi une plus forte dose de responsabilité que je ne le méritais pour les fautes commises par d’autres. J’agis ainsi pour donner l’exemple. Le sténogramme note à ce passage : « longue ovation ». Le parti voulait montrer par là qu’il comprenait et appréciait mon attitude à l’égard de Lénine, attitude exempte de toute mesquinerie, de toute jalousie. Je comprenais trop clairement ce que signifiait Lénine pour la révolution, pour l’histoire et pour moi personnellement. Il avait été mon maître. Cela ne veut pas dire que je répétais, avec du retard, ses paroles et ses gestes. Mais j’avais appris, auprès de lui, à aboutir par moi-même aux solutions qu’il trouvait de son côté.

Pierre Broué dans « Le parti bolchevique » :

Le problème de la paix divise profondément la majorité soviétique, dresse les socialistes-révolutionnaires de gauche contre les bolcheviks, divise profondément les bolcheviks eux-mêmes : le traité de Brest-Litovsk va consacrer l’amputation d’une importante partie du territoire russe. (…)

Les thèses d’avril avaient posé le problème conformément aux perspectives de Lénine et Trotsky sur la révolution européenne : la guerre ne se terminerait par une paix démocratique que si pouvoir d’Etat passait dans d’autres pays belligérants à des éléments prolétariens. A plusieurs reprises, Lénine et Trotsky affirment que la révolution russe ne saurait survivre sans victoire de la révolution européenne. C’est donc dans cette perspective qu’il faut comprendre les offres de paix faites à tous les belligérants et qui s’accompagnent d’un effort intense pour atteindre les masses par la propagande révolutionnaire et la fraternisation. Cependant, dans les semaines qui suivent la victoire d’Octobre, aucun mouvement révolutionnaire ne se produit en Europe. Pour le gouvernement bolchevique, la paix devient une absolue nécessité, aussi bien pour satisfaire l’armée et la paysannerie que pour gagner du temps en attendant la révolution européenne.

La manœuvre est délicate : il faut en même temps négocier et combattre, politiquement, les gouvernements bourgeois, utiliser, en somme, les négociations à des fins de propagande révolutionnaire. Il faut éviter de paraître prendre parti pour l’un ou l’autre des clans impérialistes, éviter cependant que la Russie révolutionnaire ne fasse les frais d’une paix de compromis entre les impérialistes, qui leur permettrait aussi de prévenir la révolution qui gronde aussi chez eux. Les négociations d’armistice commencent à Brest-Litovsk en novembre 1917, entre une délégation allemande et une délégation russe, les Alliés ayant refusé de participer à des négociations générales. L’armistice, signé le 2 décembre, établit un statu quo territorial, armées russe et allemande restant sur leurs positions, et donne à la délégation russe d’importantes satisfactions morales : les troupes allemandes du front russe ne seront pas transférées sur le front ouest, des « relations » sont organisées entre soldats russes et allemands, conditions de toute fraternisation et du développement de la propagande révolutionnaire des Russes.

Aux pourparlers de paix qui commencent le 22 décembre, Trotsky dirige la délégation russe. Il va se faire le procureur des peuples contre la diplomatie impérialiste, cherchant en même temps à gagner du temps et à démasquer la politique allemande. Mais le 5 janvier, le général Hoffmann sort une carte : la Pologne, la Lituanie, la Russie blanche, la moitié de la Lettonie doivent rester occupées par l’armée allemande. Les Russes ont dix jours pour répondre par oui ou par non. Doivent-ils céder, le couteau sur la gorge ? Ont-ils la force de résister ? (…)

Ni Lénine, qui défend la première la première des positions, ni Boukharine, qui défend la deuxième, n’arrivent à rallier la majorité du comité central qui, finalement, suit Trotsky, et décide, par 9 voix contre 7 de mettre fin à la guerre sans signer la paix. (…)

Le 17, l’offensive de l’armée allemande se développe sur tout le front. Lénine propose au comité central de reprendre les pourparlers pour signer la paix. Il est battu par 6 voix contre 5. Contre lui, Boukharine et Trotsky ont fait prévaloir la décision de « reculer la reprise des négociations de paix jusqu’à ce que l’offensive allemande soit suffisamment claire et que soit révélée son influence sur le mouvement ouvrier. » Mais Lénine estime que ce sont là phrases creuses et que la majorité du comité central se dérobe en fait à ses responsabilités. Il pose donc la question de savoir ce qu’il faudra faire si l’armée allemande continue à avancer et si la révolution n’éclate pas en Allemagne : cette fois, le comité central, par six voix contre une, celle de Joffé, et quatre abstentions, indique qu’il faudrait effectivement reprendre les pourparlers. Trotsky, dans ce vote, a rejoint Lénine.

Le 18, le comité central se réunit de nouveau, car l’avance allemande progresse d’une manière foudroyante en Ukraine. Lénine propose de reprendre les négociations sur la base des propositions sur lesquelles la délégation russe a refusé de signer précédemment : Trotsky le suit encore et cette proposition est adoptée par sept voix contre cinq. Le gouvernement va donc reprendre contact avec l’état-major allemand, dont la réponse parvient le 23 février. Les conditions sont aggravées : il faut cette fois évacuer l’Ukraine, la Livonie, l’Esthonie. La Russie va être amputée de 26% de sa population, 27% de sa superficie cultivée, 26% de ses voix ferrées, 75% de sa capacité de production d’acier et de fer.

La discussion reprend au comité central : Boukharine demande le rejet des conditions allemandes et la résistance à outrance, la « guerre révolutionnaire ». Lénine exige la fin du « bavardage révolutionnaire », menace une fois encore de démissionner si le comité central ne se range pas à son avis. Staline propose, comme un moyen terme, la réouverture des négociations. Lénine exige alors que le comité central se prononce pour l’acceptation ou le rejet immédiats des conditions allemandes : il propose l’acceptation et sera suivi par 7 voix contre 4. Trotsky n’est pas convaincu, mais se refuse à courir le risque d’avoir à mener une guerre révolutionnaire sans Lénine à la tête du gouvernement. Le même jour, le comité exécutif des soviets approuve la position du comité central défendue par les bolcheviks par 116 voix contre 84 : de nombreux députés bolcheviques s’abstiennent. Le traité amputant la Russie est signé le 3 mars 1918 à Brest-Litovsk. (…)

La discussion autour de Brest-Litovsk a mené le parti à deux doigts de la scission. Dès la décision du comité central, un groupe de responsables, parmi lesquels Boukharine, Boubnov, Ouritski, Piatakov, Vladimir Smirnov, démissionnent de toutes leurs fonctions, reprennent leur liberté d’agitation à l’intérieur du parti comme à l’extérieur. Le bureau régional de Moscou déclare qu’il cesse de reconnaitre l’autorité du comité central jusqu’à la réunion d’un congrès extraordinaire et de nouvelles élections. Sur proposition de Trotsky, le comité central vote une résolution garantissant à l’opposition le droit de s’exprimer librement à l’intérieur du parti. (…)

Le 4 mars, le comité du parti de Pétrograd fait paraître le premier numéro d’un quotidien, le Kommunist, dont le comité de rédaction est formé de Boukharine, Karl Radek et Ouritski, et qui va être l’organe public de l’opposition de ceux que l’on appelle désormais les « communistes de gauche ». Cette initiative, coïncidant avec la tenue du congrès qu’elle avait réclamé et où elle est battue, semble indiquer la détermination de l’opposition de s’engager dans la voie de la scission et de la constitution d’un parti rival de celui qui vient de changer, cette fois à l’unanimité, son nom pour celui de « parti communiste ».

C’est en effet toute une ligne que les « communistes de gauche » opposent à celle de Lénine. La chute brutale de la production industrielle a amené le conseil des commissaires à restreindre la portée des initiatives prises par les ouvriers dans les entreprises sous le drapeau du « contrôle ouvrier ». Au comité central, puis au congrès, Lénine a fait adopter des mesures énergiques pour enrayer la désorganisation de l’industrie : maintien, le plus longtemps possible, de l’ancienne administration capitaliste des entreprises, concessions pour s’assurer les services de spécialistes et techniciens bourgeois, rétablissement de l’administration et de la direction par une seule personne, encouragement à la productivité ouvrière par un système de primes contrôlé par les syndicats. Lénine ne dissimule pas que le contrôle ouvrier est à ses yeux un pis-aller, en attendant que soit possible l’organisation d’un contrôle d’Etat. Les communistes de gauche voient dans ces mesures un recul de la révolution. Pour Boukharine, le parti est à un tournant de son histoire : ou bien la révolution russe se bat sans compromission contre le monde capitaliste par la « guerre révolutionnaire », tout en parachevant son œuvre intérieure par une nationalisation totale et la remise de la direction de l’économie à un organisme émanant des comités de contrôle, ou bien elle signe la paix avec l’Allemagne et entre dans la voie du compromis à l’extérieur et de la dégénérescence à l’intérieur. Lénine a affirmé la nécessité d’une période de « capitalisme d’Etat » pour l’économie ; les communistes de gauche décèlent l’amorce d’une restauration de rapports « petits-bourgeois » dans les entreprises, dénoncent la conception « centraliste bureaucratique » qui l’inspire, l’abandon, en pratique, de « l’Etat-commune, administré par en bas » qui devrait être la base de l’Etat ouvrier. (…)

Boukharine et ses amis craignent certes que l’acceptation de la paix le couteau sous la gorge ne signifie l’abandon de la politique de révolution internationale et ne soit en quelque sorte la préface d’une sorte de ligne de coexistence pacifique qui ne saurait qu’aboutir à la dégénérescence de la révolution. Mais Lénine n’abandonne pas la perspective de la révolution européenne : « Il est absolument exact que, sans révolution allemande, nous périrons. » Il refuse d’admettre, comme Riazanov le suggère, que le parti se trouve placé devant le dilemme d’être « avec les masses paysannes ou avec le prolétariat d’Europe occidentale ». (…)

Le parti retrouvera sa cohésion dans les mois qui suivent. L’attitude de Trotsky, à cet égard, est déterminante. « Il n’y aurait pas de coup plus grave porté aujourd’hui à la cause du socialisme, que l’effondrement du pouvoir soviétique en Russie. », a déclaré le comité central. Ce souci de préserver les chances de la révolution européenne qui est, avant tout, le sien, la profonde considération qu’il éprouve désormais pour Lénine, déterminent son attitude au comité central et au congrès de mars 1918 : il maintient ses réserves et ses critiques, mais multiplie les efforts pour empêcher la cristallisation des divergences. C’est lui qui convainc Joffé et Dzerjinski de ne pas suivre Boukharine dans son opposition publique, et c’est lui qui, le garder, fait offrir à Boukharine la liberté d’expression totale à l’intérieur. (…)

Les communistes de gauche, eux aussi, redoutent une scission dont ils sentent qu’elle comporte des risques redoutables et, pour eux, des responsabilités écrasantes. (…) La discussion dans le parti ne tourne pas à l’avantage de l’opposition. Dès le mois de mai, elle a perdu la majorité à Moscou et dans la région de l’Oural, que dirigeait Préobrajenski. Les communistes de gauche ont-ils envisagé une alliance « parlementaire » avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, adversaires de la signature avec eux, au comité exécutif des soviets ? Il semble bien qu’une telle combinaison leur ait été proposée : un changement pacifique de majorité au sein de l’exécutif aurait amené la substitution au gouvernement de Lénine d’un gouvernement Piatakov, partisan de la guerre révolutionnaire. (…) C’est finalement l’attitude des s-r de gauche qui sera déterminante pour ramener l’opposition au bercail. Au mois de juillet, ils décident de déclencher une campagne terroriste pour provoquer la reprise de la guerre avec l’Allemagne. Sur l’ordre de leur comité central, un groupe de s-r de gauche, avec le jeune Blumkine, membre de la tchéka, abattent l’ambassadeur d’Allemagne, le comte von Mirbach. D’autres s-r de gauche, également membres de la tchéka, arrêtent des repsonsables communistes et tentent un soulèvement à Moscou. (…)

Les communistes de gauche décident de rester dans le parti car ils n’ont pas d’autre choix à l’heure du danger. La crise interne, en définitive, aura, une fois de plus, renforcé la cohésion du parti. Lénine a encore affirmé le droit de ses contradicteurs à quitter le parti, écrivant dans la Pravda du 28 février : « Il est parfaitement naturel que des camarades qui sont nettement opposés au comité central le condamnent énergiquement et expriment leur conviction qu’une scission est inévitable. C’est le droit le plus élémentaire des membres du parti. »

Une année plus tard, le 13 mars 1919, il dira : « La lutte qui a pris naissance dans notre parti au cours de l’année écoulée a été extrêmement féconde, elle suscité de multiples heurts sérieux, mais il n’y a pas de lutte sans cela ». C’est qu’à cette date, il y a déjà dix mois que les opposants ont repris leur place dans les rangs du parti.

Le point de vue de Victor Serge sur la paix de Brest-Litovsk entre l’Etat ouvrier de Lénine et Trotsky et l’impérialisme allemand

Extraits de « L’an I de la révolution russe » de Victor Serge :

« Si le calcul des bolcheviks – fondé sur leur confiance en le prolétariat révolutionnaire et sur leur certitude du délabrement des pays en lutte – était exact, leur tactique audacieuse était la bonne, puisqu’elle ne pouvait que contribuer à mûrir les événements. Mais s’ils se trompaient ? S’ils se trompaient seulement sur le degré de maturité de la situation ? L’état-major des empires centraux n’allait-il pas répondre aux propositions d’armistice par des opérations foudroyantes contre une armée en pleine désagrégation, dont les officiers n’étaient plus obéis, dont les soldats se démobilisaient tout seuls, par unité entières, pour rentrer au village ? Les bolcheviks semblaient brûler les vaisseaux de la révolution. Si l’Allemagne avait encore la force de repousser leurs propositions, pourraient-ils, eux, soutenir la guerre révolutionnaire dont ils acceptaient le principe ? (…) L’armistice fut conclu le 2 décembre, pou 28 jours, délai renouvelable. (…) Les négociations reprirent le 27 décembre. La nouvelle délégation soviétique était composée de Trotsky, Ioffé, Kamenev, Karakhan, Pokrovski, Bitzenko, Karéline. (…) Les négociateurs avaient conscience de représenter, bien plus que des Etats en guerre – le mot d’ « Etat » appliqué à la jeune république des Soviets faisait sourire, à cette époque, les diplomates de tous les pays – des mondes incompatibles. (…) « Nous avions à l’égard de nos partenaires, écrit Trotsky, une immense supériorité : nous les comprenions beaucoup mieux qu’ils ne nous comprenaient. » (…) Les bolcheviks, adversaires de principe de toute diplomatie secrète, avaient exigé la publication du compte-rendu sténographique des pourparlers. Par-dessus la tête des plénipotentiaires casqués et masqués de l’impérialisme germanique, ils parlaient aux peuples. (…) On fut, vers le 5 janvier, au point mort, les Centraux rendus furieux par l’agitation bolchevique, les bolcheviks mis en demeure de continuer la guerre désormais impossible ou de souscrire à une paix désastreuse, outrageante et démoralisante.

La question de principe ne se posait pas pour les bolcheviks, étrangers aux rêveries pacifistes. Dès 1916, Lénine prévoyant la victoire du socialisme dans un ou plusieurs pays, envisageait la possibilité de guerres même offensives du ou des pays socialistes contre les pays capitalistes. (…) Mais les principes n’étaient pas en cause. L’armée se démobilisait d’elle-même, les soldats rentrant dans leurs foyers. Les masses ne voulaient plus se battre. L’insurrection d’Octobre s’était faite au nom de la paix. Les transports étaient à bout de forces, la production profondément désorganisée, le ravitaillement dans un état lamentable. La famine menaçait plus que jamais. (…) La guerre était finie du côté russe. La paix allemande n’en était pas moins inacceptable. La situation restait d’ailleurs confuse, les éléments d’information sur la démobilisation spontanée faisant défaut et l’enthousiasme révolutionnaire entretenant de grandes illusions. Le 8 janvier, à la veille du troisième congrès des Soviets, une importante réunion de militants responsables du Parti bolchevique se tint à Pétrograd. Trois points de vue distincts s’y affirmèrent. Celui de Lénine pour la paix ; celui de Trotsky qui considérait la guerre révolutionnaire comme impossible, mais tenait à provoquer une rupture des négociations, afin que la capitulation possible fût manifestement arrachée par la violence allemande ; et celui des partisans de la guerre révolutionnaire. 65 militants bolcheviques assistaient à la conférence. Lénine y fut mis en minorité après l’exposé de ses thèses sur la paix. Les partisans de la guerre révolutionnaire réunirent trente-deux voix, la tendance intermédiaire (Trotsky) en eut seize, et Lénine quinze. On se retrouva le lendemain au Comité central du Parti. Lénine fit valoir l’impossibilité de combattre, le manque de chevaux, l’impossibilité de sauver l’artillerie en cas de retraite, la facilité avec laquelle les Austro-Allemands s’empareraient de Reval et de Pétrograd. (…) « Si nous pensions le mouvement révolutionnaire allemand susceptible d’éclater dès la rupture des pourparlers, nous devrions nous sacrifier, la révolution allemande devant être très supérieure à la nôtre. Mais elle n’a pas encore commencé. Nous devons tenir jusqu’à la révolution socialiste générale, et nous ne le pouvons qu’en faisant la paix » expliquait Lénine. (…) La formule défendue par Trotsky, Boukharine, Ouritski – traîner les négociations en longueur – emporta la majorité. La même solution préconisée – « ni faire la guerre, ni signer la paix » - fut adoptée une nouvelle fois à quelques jours de là, le 14 janvier, par les comités centraux des Partis bolchevique et socialiste-révolutionnaire de gauche réunis. Cette majorité se rendait compte de l’impossibilité d’une résistance, mais estimait qu’une offensive allemande, si elle était possible, provoquerait des deux côtés du front une explosion révolutionnaire. (…) Lénine était bien en minorité, et pas seulement au Comité central. Les Comités si influents de Pétrograd, de la région moscovite, de l’Oural, de l’Ukraine, etc.., se prononçaient contre sa thèse. Les mœurs du grand parti étaient au fond si démocratiques que son chef reconnu s’inclinait devant la majorité, mais sans cesser toutefois de défendre son propre point de vue. (…)

Résumons les thèses de Lénine. Le succès de la révolution socialiste est assuré en Russie par l’adhésion des masses ouvrières et paysannes. La guerre civile inévitable est encore loin d’avoir atteint son point culminant. Le sabotage, la corruption et ses autres formes non actives la prolongeront des mois durant. La révolution a besoin de temps. Il lui faut tout au moins une trêve de plusieurs mois pour vaincre la bourgeoisie et entreprendre son œuvre d’organisation. Il est impossible de prévoir l’échéance de la révolution européenne inéluctable et prochaine. Les premiers pourparlers de Brest-Litovsk ont montré que le parti militaire l’emporte en Allemagne et nous met devant l’alternative de continuer la guerre ou de subir une paix impérialiste en payant une contribution de guerre déguisé de trois milliards. L’impossible a déjà été fait pour traîner les négociations en longueur. Faire la paix, cédant à la force, ce n’est pas trahir l’internationalisme prolétarien. Nous libèrerions, en faisant la paix, les troupes allemandes du front oriental, et ce serait, nous dit-on, faire le jeu de l’impérialisme germanique. Mais, à ce point de vue, la guerre révolutionnaire ferait le jeu de l’impérialisme anglo-français. Les questions doivent être tranchées, non du point de vue de la préférence à accorder à tel ou tel impérialisme, mais exclusivement de celui des meilleures conditions de développement et d’affermissement de la révolution socialiste commencée. (…) Nous sommes partisans en principe de la guerre révolutionnaire, mais c’est une question de possibilités réelles. La politique du beau geste ne correspondrait nullement à la proportion des forces en présence. L’armée est hors d’état d’opposer une résistance efficace aux Allemands ; ceux-ci peuvent prendre Pétrograd. Les masses paysannes et celles des soldats sont contre la guerre ; ce serait tenter une aventure que de vouloir, en présence de la démoralisation complète de l’armée, faire la guerre contre la volonté de la majorité des soldats. La création d’une armée socialiste exigera des mois. La guerre révolutionnaire ne serait admissible que si la révolution allemande devait éclater dans les trois ou quatre mois. Dans le cas contraire, la défaite équivaudrait à la perte du pouvoir socialiste. Jouer le destin de la révolution sur cette carte, ce serait courir une aventure. La paix séparée n’affaiblira pas la révolution allemande ; l’exemple des Soviets aura un immense effet de propagande. La paix nous émancipera autant que possible de la tutelle impérialiste. La vraie guerre révolutionnaire devrait être une guerre offensive, faite par l’armée socialiste, afin de renverser la bourgeoisie des autres pays. Elle est en ce moment impossible. Nous avons fait le possible pour la Pologne, la Lithuanie, la Courlande ; les intérêts du socialisme priment sur ceux des nationalités.

La théorie de Lénine était justement appelée « théorie du répit ».

Une tendance de gauche s’esquissait déjà fortement dans le Parti bolchevique, groupée autour des militants d’extrême-gauche de Moscou (Iaroslavski, Soltz, Mouralov, Sapronov, Ossinski, Stoukov, etc.) Le Bureau régional de l’organisation de Moscou exigeait dès la fin de décembre la rupture des négociations de Brest-Litovsk, ainsi, du reste, que celle de toutes les relations diplomatiques avec tous les Etats capitalistes. (…)

La thèse de Trotsky en était essentiellement différente. Trotsky ne dissimulait pas l’impossibilité complète de continuer la guerre. Mais il doutait que l’Allemagne, en proie à une crise profonde, l’Allemagne dont l’armée lasse subissait l’influence de la révolution russe, pût prendre l’offensive. Il fallait, pensait-il, mettre à l’épreuve la classe ouvrière et l’armée allemandes. A quoi Lénine répliquait : « C’est tentant, mais risqué, trop risqué. Rien n’est actuellement plus précieux que notre révolution. Il faut la mettre à tout prix hors de danger. »

Trotsky arguait aussi de la situation dans le Parti. La paix immédiate pourrait amener une scission ; le départ des bons éléments de gauche renforcerait mécaniquement les éléments de droite.

Lénine répondait : « Ces lubies passeront La scission n’est pas absolument inévitable. Et, si elle se fait, ceux qui l’auront faite reviendront au Parti. Mais, si les Allemands nous écrasent, nous ne reviendrons pas… » (…)

A la mi-janvier, de grandes grèves éclatèrent à Berlin. La Pravda parut le 18 janvier avec cette manchette : « C’en est fait ! La tête de l’impérialisme allemand est sur le billot. Le glaive de la révolution prolétarienne se lève ! La Révolution en Allemagne ! Un soviet à Berlin ! »

Le mouvement gréviste embrassait Vienne, Berlin, Kiel, Hambourg, Dusseldorf, Cassel, Leipzig, Halle, etc. Des soviets promptement dissous naissaient en effet à Berlin et à Vienne. Les usines de guerre chômaient. (…)

A la séance du 28 janvier, aux négociations de Brest-Litovsk, la parole de Trotsky se fit inattendument agressive. Il prononça un discours bref, exclusivement destiné à la propagande :

« Les peuples demandent quand finira cette autodestruction de l’humanité (…) Nous ne voulons plus participer à cette guerre purement impérialiste où les prétentions des classes possédantes se paient de sang humain. Nous considérons avec la même intransigeance les impérialismes des deux parties et nous ne consentons plus à verser le sang de nos soldats pour les intérêts d’un parti impérialiste. Dans l’attente de l’heure que nous espérons proche où les classes laborieuses opprimées de tous les pays prendront le pouvoir comme l’a pris le peuple travailleur de Russie, nous retirons de la guerre notre peuple et notre armée. Notre soldat-laboureur retourne à ses labours pour cultiver paisiblement, dès ce printemps, la terre que la révolution a fait passer des mains des propriétaires fonciers à celle des paysans. Notre ouvrier-soldat doit retourner à l’atelier pour y produire non des engins de destruction, mais un outillage créateur et bâtir avec le laboureur la nouvelle économie socialiste. »

S’était bien la chose à laquelle s’attendaient le moins les Austro-Allemands. (…) Les Autrichiens furent d’avis que la situation intérieure et particulièrement celle de l’Autriche-Hongrie ne permettait pas d’offensive contre la Russie. (…) Les généraux allemands exigèrent l’offensive. Le Kaiser fut de l’avis des généraux.

Le gouvernement des soviets consommait au même moment, par la rupture des dettes extérieures de la Russie, sa rupture définitive avec les puissances alliées. (…) L’annulation des dettes de l’Etat fut précédée de la confiscation, au profit de la Banque d’Etat (aux mains des soviets) de tous les capitaux constitués par action des banques privées (décret des commissaires du peuple du 26 janvier).

Le décret du 28 janvier annula tous les emprunts d’Etat contractés à l’étranger par les gouvernements des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie russe. (…) C’était un coup porté à la haute banque internationale et aux impérialismes alliés. (…)

Le 18 février, huit jours après la clôture des négociations, le général Hoffmann, violant la clause de l’armistice selon laquelle la reprise des hostilités devait être annoncée une semaine à l’avance, informait le gouvernement des Soviets du retour à l’état de guerre. Le prince Léopold de Bavière annonçait à ses troupes qu’elles n’allaient pas se battre pour des conquêtes, mais pour en finir avec la contagion du bolchevisme. (…) L’offensive allemande ne rencontra aucune résistance. Les troupes allemandes avancèrent sans coup férir, en usant des voies ferrées. Elles occupèrent en quelques jours (du 18 au 24 février) Revel, Dejitza, Dvinsk, Minsk ; elles envahirent l’Ukraine. (…) Les dernières troupes russes se retiraient en désordre devant eux, sans même prendre la peine d’obéir aux ordres du Conseil des commissaires du peuple prescrivant de détruire, en cas de retraite, les armes et les munitions. Si les Allemands refusaient la paix (à nouveau proposée par les Soviets), il ne restait plus aux Soviets qu’à organiser la guerre de partisans en territoire occupé. La patrie socialiste fut proclamée en danger. (…) La terreur rouge naissait, cette fois comme dans la révolution française, de l’invasion étrangère et de l’immensité du péril.

Mais le pays paysan ne voulait pas de battre. Lénine avait raison qui fondait sur cette constatation toute sa théorie du répit. Les Allemands progressaient sans rencontrer de résistance et s’emparaient d’un immense butin. Ils firent en une semaine de deux à trois cent kilomètres. Les gardes rouges leur résistèrent parfois : c’était une résistance désespérée, vouée à l’insuccès. La passivité du soldat paysan contrastait avec l’enthousiasme des ouvriers qui, par usines entières, avec leurs femmes et leurs grands enfants, bons eux aussi pour la résistance, accouraient s’armer à l’Institut Smolny. (…)

L’arrivée d’une nouvelle délégation soviétique à Brest-Litovsk, le 1er mars, n’apporta aucune amélioration à la situation. Les Allemands refusèrent d’interrompre les opérations jusqu’à la signature même de la paix fixée par eux au 4 mars. (…)

Dès l’annonce de la reprise des hostilités, Lénine proposa au Comité central la signature immédiate de la paix (17 février). Il est de nouveau mis en minorité, mais par une seule voix. (…) A la première séance, sept voix contre six écartent encore la proposition de Lénine (reprise immédiate des pourparlers), défendue par Zinoviev et combattue par Boukharine et Trotsky. A la deuxième séance, Trotsky fait part de la prise de Dvinsk et de l’entrée des Allemands en Ukraine.

« Nous entrons malgré nous, répond Lénine, dans la guerre révolutionnaire. On ne joue pas avec la guerre ! Ce jeu nous a amenés dans une telle impasse que le krach de la révolution est désormais inévitable si l’on s’en tient plus longtemps à une attitude moyenne. Ioffé nous a écrit de Brest qu’il n’y a pas en Allemagne le moindre commencement de révolution. (…) Le paysan ne veut pas de la guerre et ne se battra pas. » (…) Terriblement confirmé par les événements, Lénine l’emporte cette fois par 7 voix contre 6. La voix de Trotsky lui donne l’avantage. (…)

La politique de Lénine à ce tournant de la révolution mérite d’être approfondie. Lénine la motiva fortement selon son habitude dans ses articles de la Pravda et ses interventions au Comité central. (…)

Nous aiderions Liebnecht en faisant la guerre ? Pas en faisant la guerre sans forces réelles ; se battre quand on n’a pas les forces nécessaires, c’est courir les aventures. (…)

L’objectif de Trotsky était double : épuiser les possibilités révolutionnaires et convaincre les prolétariats d’Occident de l’intransigeance des bolcheviks à l’égard de l’impérialisme austro-allemand. (…) Les austro-allemands hésitèrent avant de prononcer leur offensive contre la Russie, montrant que (…) le succès de la tactique « ni paix ni guerre » semble avoir été possible.

La guerre révolutionnaire préconisée par les communistes de gauche et la plupart des socialistes-révolutionnaires de gauche n’était en revanche susceptible d’aucun succès. Nous l’avons vu par la facilité de l’invasion allemande ; nous le verrons par les difficultés de la création de l’Armée rouge. Quelles idées directrices inspiraient cette conception ? La première de ces idées, attestée par l’usage fréquent des qualificatifs « déshonorant, infâme », etc, procédait d’une notion abstraite, dogmatique, de l’honneur, étrangère en somme au réalisme prolétarien : l’honneur révolutionnaire n’est pas en cause quand on subit une défaite inéluctable sans renoncer à la lutte. La seconde procédait surtout d’un sentiment qu’il est permis de définir romantique. On ne peut certes pas condamner en principe l’intervention révolutionnaire tendant à hâter dans un pays le dénouement de la lutte des classes ; encore faut-il que cette intervention soit opportune et fondée sur l’emploi de forces réelles, faute de quoi ses résultats peuvent être désastreux. Ce qu’on découvre de plus sain dans le communisme de gauche de la période de Brest-Litovsk, c’est, sous des raisonnements abstraits contraires à la dialectique marxiste, sous des exagérations de sentiment, sous un doctrinarisme dangereux, la crainte de l’opportunisme. Crainte non justifiée : aucune vraie tendance de droite ne se manifestait dans le Parti bolchevique, mais crainte utile. (…)

La « paix infâme » de Brest-Litovsk fut la première retraite du prolétariat révolutionnaire de Russie livré à lui-même par l’inaction du prolétariat européen, en présence des puissances impérialistes. Ce fut le premier heurt de l’Etat naissant des Soviets et de son entourage impérialiste. La révolution russe se trouva seule. Elle dut, pour vivre, gagner du temps. Le temps était tout. (…) Par ailleurs, les calculs fondés par les Austro-Allemands sur la capitulation de la Russie allaient être déjoués. (…) L’Ukraine ne leur procura, au prix de difficultés sans nombre, qu’une partie des vivres escomptés. L’occupation des territoires russes (…) exigea plus de troupes que l’on ne l’avait prévu. (…) les prisonniers de guerre revinrent de Russie « bolchevisés ». L’Ukraine conquise fut le premier tombeau de l’impérialisme germanique. L’Ukraine conquise fut le premier tombeau de l’impérialisme germanique.

(…) La République des Soviets pouvait-elle vivre sous le fardeau du traité de Brest-Litovsk ? C’était le grand problème. Elle perdait quarante pour cent de son prolétariat industriel (les Austro-Allemands occupaient le bassin houiller du Donietz), quatre-vingt-dix pour cent de sa production de combustibles, quatre-vingt-dix pour cent de son industrie sucrière, soixante-cinq à soixante-dix pour cent de sa métallurgie, cinquante-cinq pour cent de son froment, bref la majeure partie de ses blés d’exportation. La Russie, dont tout le commerce extérieur repose depuis des siècles sur l’exportation des blés, allait se retrouver livrée à elle-même, vouée à une perpétuelle indigence. (…)

Le Comité régional de Moscou votait, le 24 février, une motion de défiance à l’égard du Comité central et refusait de se soumettre « aux mesures qui pourraient concerner l’application du traité de paix. »

Cette motion était suivie d’un commentaire explicatif où il était dit :

« Le Bureau régional de Moscou estimant la scission du Parti dans un avenir rapproché devenue assez probable, se donne pour but de grouper tous les révolutionnaires conséquents, tous les éléments communistes en lutte contre les partisans de la paix séparée et contre les éléments modérés du mouvement communiste. Il serait, pensons-nous, conforme aux intérêts de la révolution internationale de consentir au sacrifice du pouvoir des Soviets en passe de devenir un pouvoir purement formel.

(…) Les communistes de gauche publièrent un journal quotidien (du 5 au 19 mars) ; ce fut Le Communiste, organe du Comité pétersbourgeois du Parti, paraissant sous la rédaction de Boukharine, de Radek et d’Ouritski. Transporté peu après à Moscou, Le Communiste y parut du 20 avril à juin, hebdomadairement. Ossinski et V.-M. Smirnov entrèrent à cette époque dans sa rédaction. Nous noterons parmi les collaborateurs de l’organe de gauche : Boubnov, Bronski, Antonov, Lomov, M. Prokrovski, E. Préobrajenski, I. Piatakov, Soltz, Unschlicht, Kollontaï, V. Kouybichev, E. Yaroslavski, Sapronov, Safarov. Ces noms donnent une idée de la force et de la qualité du mouvement de gauche. (…)

Le Congrès ne s’occupa que de la paix. Lénine (soutenu par Zinoviev, Smilga, Sverdlov, Sokolnikov) y combattit les thèses des gauches. Trotsky, partisan de la guerre, se rallia à la thèse de Lénine en raison de l’impossibilité de soutenir une guerre révolutionnaire avec un parti divisé. La menace d’une scission, redoutée de tous, plana sur le Congrès jusqu’à la fin de ses travaux. L’attachement à l’unité l’emporta. Les opposants furent représentés au Comité central, comme à la commission de révision du programme.

Lénine déclara au congrès : « La vérité absolue, c’est que sans révolution en Allemagne, nous périrons. » (…)

La thèse des communistes de gauche se fonde, à ce moment comme avant la conclusion de la paix, sur des sentiments profonds : l’indignation, la douleur, la colère et sur un doute tragique en les destinées de la révolution, doute d’autant plus tragique qu’il a pour contrepartie un enthousiasme révolutionnaire qui va jusqu’à l’aveuglement, jusqu’au désir de sacrifice absolu. Ce sentiment se traduit par des affirmations surprenantes : « Si la révolution russe ne fléchit pas elle-même, personne ne la matera ni ne la brisera. » - « Tant que la révolution ne capitule pas, elle ne doit craindre aucune défait partielle, aussi grave soit-elle. La grande république des soviets peut perdre Pétersbourg, Kiev, Moscou, elle ne peut pas périr. » De telles affirmations ébahissent. Mais comment tenir en réalité ? Il faut « une mobilisation des esprits ». Boukharine disait : « Quand les masses auront vu l’offensive allemande à l’œuvre… une vraie guerre sainte commencera. (…) Ces théories étaient justifiées par une affirmation doctrinale et par une déformation des faits. L’affirmation doctrinale, la voici : « Pas de compromis ! La révolution ne doit ni manœuvrer ni battre en retraite, ni consentir à des compromis. Elle ne peut appliquer qu’une tactique, celle de la plus grande intransigeance. Plutôt périr que vivre au prix d’un compromis. (…) La déformation, inconsciente à coup sûr, des faits consistait à nier la trêve obtenue de l’impérialisme allemand et, mieux, à en contester jusqu’à la possibilité. La perspective de paix était, disait Boukharine, « illusoire, inexistante ». La pais, écrivait Kollontaï, est devenue une impossibilité.

(…) Les communistes de gauche déclaraient la scission malaisée à éviter ; ils avaient leurs propres organes dirigeants (le Comité régional de Moscou, les Comités de l’Oural, etc.), leur journal, Le Communiste, leurs noyaux un peu partout. Ils refusèrent d’entrer dans le Comité central du Parti et y furent élus malgré eux. Lénine précisait que la nécessité pour le comité central de suivre une politique déterminée ne nécessitait pas que tous ses membres dussent avoir la même opinion.

(…) Lénine leur répondait dans son rapport à l’Exécutif panrusse des Soviets du 29 avril, publié en brochure sous le titre « Tâches actuelles du pouvoir des Soviets ». (…) Les communistes de gauche (Boukharine, Préobrajensky, Piatakov, Iarosvlaski, Radek) y voyaient poindre une périlleuse déviation de droite. Ils précisèrent leur point de vue dans les quinze thèses du 4 avril, que nous allons parcourir. Les premières expliquent l’approbation donnée à la paix de Brest-Litovsk par la majorité des travailleurs : les éléments fatigués et déclassés l’ont emporté. L’analyse de la situation créée par la paix amenait les auteurs à conclure à l’ « effondrement du système impérialiste, au cours du printemps u de l’été prochains », la victoire éventuelle de l’Allemagne ne pouvant que le retarder de peu.

Les thèses reprochaient au Comité central de ne pas vouloir encore la nationalisation complète de l’industrie et la socialisation de la production. Elles dénonçaient le péril que le « rapprochement du prolétariat avec les paysans les plus pauvres » faisait courir au Parti, de tomber dans l’ornière petite-bourgeoise. « Si cette tendance prévaut, la classe ouvrière perdra son rôle dirigeant et l’hégémonie dans la révolution socialiste qui conduit les paysans les plus pauvres à la subversion du joug du capital financier et des propriétaires fonciers ; la classe ouvrière ne sera plus qu’une force encadrée par la masse petite-bourgeoise qui s’assigne pour tâche, au lieu de la lutte prolétarienne, en union avec prolétariat de l’Europe occidentale, contre le système impérialiste, la défense d’une patrie de fermiers contre les charges de l’impérialisme, défense dont objectifs peuvent être atteints par un compromis avec l’impérialisme. En cas de renoncement à une politique prolétarienne active, les conquêtes de la révolution ouvrière et paysanne commenceront à se figer en un système de capitalisme d’Etat et de rapports économiques propres à la petite bourgeoisie. » La tentation de maintenir à tout prix, pour la révolution internationale, le pouvoir des Soviets pourrait engager le parti dans cette voie. En politique étrangère, les accords avec les Etats capitalistes et la manœuvre succéderaient à l’agitation révolutionnaire ; dans les domaines économiques, on s’entendrait avec les capitalistes, les coopérateurs, les paysans riches ; au lieu d’une industrie socialiste, on créerait, de concert avec les capitaines d’industrie, des trusts qui pourraient avoir l’apparence d’entreprises d’Etat ; les Soviets perdraient leur autonomie, on passerait du type des communes au gouvernement d’une bureaucratie centralisée ; la discipline du travail se rétablirait contre les ouvriers, avec le travail aux pièces, etc ; l’Etat des Soviets, désormais séparé du mouvement ouvrier international, deviendrait un Etat national petit-bourgeois. (…)

La passion de cette opposition de gauche allait si loin que les socialistes-révolutionnaires de gauche s’enhardirent jusqu’à la sonder sur la possibilité d’arrêter Lénine…. Cet épisode fut révélé en 1923 par Boukharine.

La réponse de Lénine est intitulée « De l’infantilisme de gauche et de l’esprit petit-bourgeois ». « La paix a déjà aggravé le conflit entre forbans impérialistes », les gauches le constatent sans se rendre compte que c’est là une belle justification de la paix. Ils annoncent l’écroulement de l’impérialisme pour le printemps ou l’été prochains. Cette « formule d’une impuissance infantile » renferme une vérité indéniable. Aucun politique sérieux ne se chargera de dire quand doit commencer l’effondrement d’un système. Les gauches déplorent « l’inactive psychologie de paix qui s’affermit chez les masses ». Lénine voit là une énormité. Quoi de plus naturel que le besoin de souffler après trois années d’effroyables tueries ? (…) Nous évitons la bataille à l’heure présente. Si vous ne voulez pas battre en retraite, dites-le, n’usez pas de phrases équivoques sur « une politique internationale énergiques ». (…) Quand on n’a pas assez de forces pour tenir sur place, il faut savoir battre en retraite. Dans l’ordre économique, les gauches exigent la socialisation la plus énergique. « Mais la volonté la plus ardente e suffit pas à passer de la confiscation à la socialisation. (…) Les aveugles seuls ne voient pas aujourd’hui que nous avons déjà confisqué, nationalisé, cassé et démoli plus que nous ne pouvons en recenser. » Nous sommes menacés d’évoluer vers le capitalisme d’Etat ? Mais ce serait un grand pas en avant ! (…) Lénine énumère les éléments constituants de l’économie russe : « 1°) économie rurale patriarcale 2°) petite production de marchandises 3°) capitalisme privé 4°) capitalisme d’Etat 5°) socialisme.

La Russie est si grande et si disparate que ces différents types d’organisation sociale s’y mêlent, et c’est ce qui caractérise la situation. » (…) « Le socialisme n’est pas concevable sans une grande technique capitaliste à la hauteur du dernier mot des sciences modernes, et sans une organisation rationnelle soumettant rigoureusement des dizaines de millions d’hommes à une norme unique de production et de consommation. » (…)

Lénine avait raison contre les communistes de gauche sur deux points essentiels. Le pays était à bout de souffle, il fallait en effet « suspendre l’offensive contre le capital », afin de se fortifier sur les positions conquises, de reprendre des forces et de préparer l’offensive ultérieure ; et la crise révolutionnaire qui mûrissait en Europe assurait à la révolution russe la possibilité de bientôt reprendre sa marche en avant.

Les communistes de gauche obéissaient davantage à leurs sentiments, à leur foi de minorité ardente qu’à une dialectique lucide et inspirée de ‘analyse des faits sociaux. (…) Toutes leurs craintes de dégénérescence du pouvoir prolétarien eussent été justifiées e présence d’une Europe en voie de stabilisation capitaliste. Mais ils annonçaient eux-mêmes (avec raison) la chute prochaine du système impérialiste, c’est-à-dire un nouvel essor, international cette fois, de la révolution. (…) Lénine se montra pourtant d’une grande modération vis-à-vis des communistes de gauche. La modération de sa majorité contraste même avec la turbulence, la véhémence, l’intransigeance de cette minorité. Si la scission fut évitée, c’est grâce à Lénine qui n’en voulait pas. Il savait trop bien ce que valaient ces communistes authentiques et ce qu’il y avait de santé dans leurs erreurs.

La dictature du prolétariat n’est ni celle d’un parti ni celle d’un comité central ni celle de quelques personnes. Son mécanisme est complexe. Chaque soviet, chaque comité révolutionnaire, chaque comité de parti, bolchevique ou socialiste-révolutionnaire de gauche, en détient une parcelle et l’exerce à sa façon. Lénine lui-même est tenu à l’observation de règles strictes. Il doit obtenir une majorité au Comité central du Parti, discuter à la fraction communiste du Vtsik, puis affronter au Vtsik même le feu des socialistes-révolutionnaires de gauche, des anarchistes, des social-démocrates internationalistes, amis douteux, et des socialistes révolutionnaires de droite, et des mencheviks, ennemis irréductibles. Tous les décrets sont discutés au cours de séances qui ont souvent grande allure. Les ennemis du régime y jouissent d’une liberté de parole plus que parlementaire. (…) L’alliance manifeste des socialistes-révolutionnaires de droite avec les troupes tchécoslovaques et l’agitation gréviste des menchéviks coïncidant avec l’intervention, déterminent la mise hors la loi de ces partis. Mesure pas encore définitive, il est vrai ; Lénine fera plus tard inviter au Vtsik ses vieux adversaires Martov, Dan, Abramovitch, qu’il ne craint pas et dont il juge l’opposition utile. A la fin de juin, simultanément avec les victoires des troupes tchécoslovaques et les troubles dans les campagnes, l’agitation menchévique atteint les villes ouvrières son apogée. A Pétrograd, un comité de mandataires ouvriers proclame pour le 2 juillet la grève générale ; c’est un échec, mais un certain nombre d’entreprises chôment. (…) Les offensives victorieuses sans coup férir des Tchécolovaques révèlent l’impuissance militaire de la République. Dispersés sur d’immenses territoires entre la Volga et Vladivostok, les troupes tchécoslovaques ne constituent nulle part une force réellement imposante. (…) L’énergie inflexible et inlassable de Trotsky pourvoit à toutes les tâches d’organisation de l’armée qu’il s’agit de tirer du chaos. Des résistances nombreuses doivent être brisées au sein de la révolution même. Socialistes-révolutionnaires de gauche et communistes de gauche, représentant un état d’esprit très répandu, défendent les partisans, combattent la théorie de l’armée révolutionnaire, s’opposent à l’emploi des anciens officiers. Les communistes de gauche dénoncent dans leurs thèses « le rétablissement pratique dans l’armée de l’ancien corps des officiers et du commandement des généraux contre-révolutionnaires ». Ils défendent le principe de l’élection des chefs Les cruels démentis que la réalité leur assène liquideront en quelques mois ces désaccords. (…)

Les troupes anglo-françaises débarquent le 1er juillet à Mourmansk ; les troupes blanches entrent le 2 à Orenbourg ; les troupes tchèques entrent le 3 à Oufa. Le cinquième congrès panrusse des soviets se réunit le 4.

1164 députés y sont présents, dont 773 communistes, 353 socialistes révolutionnaires de gauche, 17 maximalistes, 10 sans parti, 4 anarchistes, 4 social-démocrates internationalistes, 3 représentants des nationalités. (…)

Marie Spiridovna, leader des socialistes-révolutionnaires de gauche, dirige contre les bolcheviks des attaques d’une véhémence voisine de l’hystérie. Elle parle de l’Ukraine martyre et trahie. Elle accuse les « conspirateurs bolcheviks » de « piller les campagnes », de ruiner les paysans, d’envoyer aux Allemands des trains chargés d’or, d’être à la dévotion des Allemands…. Lénine répond : « Un parti qui fait choir ses représentants les plus sincères dans ce bourbier de mensonges et d’erreurs est un parti perdu. » (…) Les débats en sont là, dans une atmosphère chargée de courants contraires, quand on apprend, le 6 juillet à 4 heures, que l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou, le comte Mirbach, vient d’être assassiné à la légation par deux terroristes socialistes-révolutionnaires de gauche appartenant au personnel de la Tchéka. (…) Un détachement de troupes spéciales de la Tchéka, commandé par Popov, formait le noyau principal des forces socialistes-révolutionnaires de gauche qui, le soir même, prenaient, sur divers points de la ville, l’offensive. Elles s’emparèrent par surprise de la poste centrale et s’empressèrent de télégraphier partout de considérer comme nulles et non avenues les décisions que pourraient prendre le Conseil des commissaires du peuple, « le parti socialiste-révolutionnaire étant désormais le seul parti gouvernant ».

« Le peuple, déclaraient les socialistes-révolutionnaires de gauche, veut la guerre avec l’Allemagne ! » (…) Les socialistes-révolutionnaires de gauche avaient 800 à 2000 hommes, 60 mitrailleuses, une demi-douzaine de canons, trois autos blindées. Des équipes d’anarchistes et de marins de la Mer Noire s’étaient jointes à leurs forces. Ayant, semble-t-il, dissimulé jusqu’au dernier moment à leurs propres partisans qu’il s’agissait d’arracher par la force le pouvoir aux bolcheviks, le désarroi moral de leurs troupes les condamna vite à l’inaction. (…) Dès le lendemain, à midi, l’émeute était vaincue. (…)

Le parti socialiste-révolutionnaire de gauche s’était suicidé. Quelles avaient été ses fins ? Ses orateurs au cinquième congrès l’avaient dit : « Déchirer révolutionnairement le traité de Brest-Litovsk funeste à la révolution russe et internationale ». (…)

La défaite du Parti socialiste-révolutionnaire de gauche est définitive. Ses organisations, ses militants le désavouent en grand nombre. (…) Le huitième conseil national du Parti socialiste-révolutionnaire siégeant du 7 au 14 mai avait solennellement approuvé, en des termes à peine nuancés d’hypocrisie, le principe de l’intervention étrangère en Russie. « Considérant que le pouvoir bolchevique menace l’indépendance même de la Russie, le huitième conseil national est d’avis que ce danger ne peut être écarté que par la liquidation immédiate du gouvernement bolchevique » (…) Une « organisation de combat » socialiste-révolutionnaire, petit groupe terroriste solidement organisé, existait à Pétrograd. (…) Les terroristes – ils étaient une dizaine – se réunirent à Moscou afin de préparer simultanément l’assassinat de Lénine et de Trotsky. (…) Le 30 août, comme les vendredis précédents, des terroristes attendaient Lénine dans tous les grands meetings ouvriers. (…) Fanny Kaplan, une ancienne anarchiste, tira trois fois sur lui, le blessant grièvement à l’épaule et au cou. (…) Alors que les dirigeants socialistes-révolutionnaires (Gotz et Donskoï) désavouaient l’attentat terroriste, leurs hommes préparaient le déraillement du train de Trotsky. On pensait que la disparition du chef de l’Armée rouge pourrait entraîner l’effondrement du front. (…) Hélène Ivanova devait faire sauter son wagon. Elle attendit vainement toute la nuit sur la ligne de Kazan. Trtosky était parti par la ligne de Nijni-Novgorod. (…) Le même jour où tombait Lénine, à Moscou, le président de la Tchéka de Pétrograd, Moïse Salomonovitch Ouritski était tué par un étudiant socialiste-révolutionnaire.

Lénine

Chose étrange et monstrueuse

28 février 1918

Le 24 février 1918, le Bureau de la région de Moscou1 de notre Parti a voté une motion de défiance au Comité central et refusé de se soumettre à ses décisions « qui seront liées à l’application des clauses du traité de paix avec l’Autriche-Allemagne » ; il a déclaré, dans un « texte explicatif » joint à cette motion, estimer qu’« il n’est guère possible d’éviter une scission prochaine du Parti »2.

Tout cela n’a rien de monstrueux, ni même d’étrange. Il est tout à fait naturel que des camarades qui sont en net désaccord avec le Comité central sur la question d’une paix séparée lui adressent un blâme catégorique et expriment la conviction qu’une scission est inévitable. C’est là le droit le plus légitime des membres du Parti, et cela se conçoit parfaitement.

Mais voilà ce qui est étrange et monstrueux. La motion est accompagnée d’un « texte explicatif ». Le voici en entier :

« Le Bureau de la région de Moscou estime qu’il n’est guère possible d’éviter une scission prochaine du Parti et il s’assigne pour tâche de contribuer à l’union de tous les éléments communistes révolutionnaires conséquents, qui luttent également contre les partisans de la conclusion d’une paix séparée et contre tous les éléments opportunistes modérés du Parti. Dans l’intérêt de la révolution internationale, nous estimons opportun de courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets qui devient désormais purement formel. Comme par le passé, nous considérons comme notre tâche essentielle la diffusion des idées de la révolution socialiste dans tous les autres pays, l’application résolue de la dictature ouvrière, la répression impitoyable de la contre-révolution bourgeoise en Russie. »

Nous avons souligné les mots qui sont... étranges et monstrueux.

C’est en ces mots qu’est le nœud de la question.

Ils poussent jusqu’à l’absurde la ligne suivie par les auteurs de la résolution. Ils font ressortir en toute clarté la racine de leur erreur.

« Dans l’intérêt de la révolution internationale, il est opportun de courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets »... C’est étrange, car il n ’y a même pas de lien entre les prémisses et la conclusion. « Dans l’intérêt de la révolution internationale, il est opportun d’accepter une défaite militaire du pouvoir des Soviets » ; cette thèse serait vraie ou fausse, mais on ne pourrait pas la qualifier d’étrange. Premier point.

Le second lieu : le pouvoir des Soviets « devient désormais purement formel ». Voilà qui n’est plus seulement étrange, mais franchement monstrueux. Il est évident que nos auteurs se sont empêtrés dans une confusion inextricable. Débrouillons l’écheveau.

Sur le premier point, les auteurs pensent sans doute qu’il est opportun, dans l’intérêt de la révolution internationale, d’accepter une défaite militaire éventuelle, qui entraînerait la perte du pouvoir des Soviets, c’est-à-dire la victoire de la bourgeoisie en Russie. En exprimant cette idée, les auteurs reconnaissent indirectement la justesse de ce que j’ai dit dans mes thèses (du 8 janvier 1918, publiées dans la Pravda du 24 février3), à savoir que la non-acceptation des conditions de la paix qui nous est offerte par l’Allemagne conduirait la Russie à la défaite et au renversement du pouvoir des Soviets.

Ainsi, la raison finit toujours par avoir raison4, la vérité l’emporte toujours ! Mes adversaires « extrêmes » de Moscou, qui nous menacent d’une scission, ont dû — justement parce qu’ils ont été jusqu’à parler ouvertement d’une scission — préciser aussi jusqu’au bout leurs considérations concrètes, celles-là mêmes que préfèrent éluder les gens qui se cantonnent dans des généralités sur la guerre révolutionnaire. L’objet essentiel de mes thèses et de mes arguments (quiconque voudra lire attentivement mes thèses du 7 janvier 1918 s’en rendra compte) est de montrer la nécessité d’accepter une paix archipénible aujourd’hui, à la minute présente, tout en préparant sérieusement la guerre révolutionnaire (et d’ailleurs précisément dans l’intérêt de cette préparation sérieuse). Ceux qui se sont bornés à des généralités sur la guerre révolutionnaire, ont éludé ou n’ont pas remarqué ou n’ont pas voulu remarquer le fond même de mon argumentation. Et je dois maintenant remercier de tout cœur mes adversaires « extrêmes », les Moscovites, d’avoir rompu la « conspiration du silence » sur le fond de mon argumentation. Les Moscovites ont été les premiers à y répondre.

Et quelle a été leur réponse ?

Leur réponse reconnaît la justesse de mon argument concret : oui, ont reconnu les Moscovites, nous irions réellement à une défaite si nous acceptions aujourd’hui le combat contre les Allemands5. Oui, cette défaite entraînerait effectivement la chute du pouvoir des Soviets.

Encore et encore une fois, je remercie de tout cœur mes adversaires « extrêmes », les Moscovites, d’avoir rompu la « conspiration du silence » sur le fond de mon argumentation. C’est-à-dire précisément sur mes indications concrètes touchant les conditions de la guerre au cas où nous l’accepterions tout de suite ; je les remercie également d’avoir reconnu sans crainte la justesse de mes indications concrètes.

Poursuivons. En quoi consiste donc la réfutation de mes arguments, dont les Moscovites ont dû, quant au fond, reconnaître la justesse ?

En ce qu’il faut, dans l’intérêt de la révolution internationale, consentir à la perte du pouvoir des Soviets.

Pourquoi les intérêts de la révolution internationale l’exigent-ils ? Là est le nœud. Le fond même de l’argumentation de ceux qui voudraient réfuter mes arguments. Et c’est justement sur ce point capital, fondamental, essentiel, qu’on ne souffle mot ni dans la résolution ni dans le texte explicatif. Les auteurs de la résolution ont trouvé le temps et la place de parler de ce qui est universellement connu et indiscutable : et de la « répression impitoyable de la contre-révolution bourgeoise en Russie » (par les moyens et méthodes d’une politique conduisant à la perte du pouvoir des Soviets ?) et de la lutte contre tous les éléments opportunistes modérés du Parti. Quant à ce qui justement est discutable, quant à ce qui concerne précisément la position même des adversaires de la paix, pas une syllabe !

C’est étrange. Tout à fait étrange. Les auteurs de la résolution n’ont-ils pas gardé le silence sur ce point parce qu’ils s’y sentaient particulièrement faibles ? Dire clairement pourquoi (c’est ce qu’imposent les intérêts de la révolution internationale), eût sans doute signifié se démasquer soi-même...

Quoi qu’il en soit, nous avons à rechercher les raisons qui ont pu guider les auteurs de la résolution. Peut-être pensent-ils que les intérêts de la révolution internationale interdisent toute paix, quelle qu’elle soit, avec les impérialistes ? Cette opinion, émise dans une réunion de Pétrograd par certains adversaires de la paix, n’a été soutenue que par une infime minorité de ceux qui s’élevaient contre la paix séparée6. Il est évident que cette opinion conduit à nier l’utilité des pourparlers de Brest-Litovsk, à refuser la paix, « même » si la Pologne, la Lettonie et la Courlande devaient nous être restituées. Il saute aux yeux que ce genre de vues (repoussées, par exemple, par la majorité des adversaires de la paix) à Pétrograd sont erronées. Si l’on adoptait ce point de vue, une république socialiste entourée de puissances impérialistes ne pourrait conclure aucun accord économique et ne pourrait pas exister, à moins de s’envoler dans la Lune.

Peut-être nos auteurs s’imaginent-ils que les intérêts de la révolution internationale exigent qu’on la stimule, et que la guerre seule pourrait être ce stimulant, tandis que la paix donnerait au contraire aux masses l’impression qu’on « légitime » en quelque sorte l’impérialisme ? Une telle « théorie » serait en contradiction flagrante avec le marxisme, qui a toujours nié qu’on pût « stimuler » les révolutions, lesquelles se développent au fur et à mesure que s’aggravent les contradictions de classes qui les engendrent. Soutenir une pareille théorie équivaudrait à affirmer que l’insurrection armée est une forme de lutte obligatoire toujours et en toutes circonstances. En réalité, les intérêts de la révolution internationale exigent que le pouvoir des Soviets, ayant renversé la bourgeoisie dans un pays donné, vienne en aide à cette révolution, mais en choisissant une forme d’assistance en rapport avec ses forces. Aider la révolution socialiste à l’échelle internationale en acceptant une défaite éventuelle de cette révolution dans le pays en question, c’est là un point de vue qu’on ne saurait faire dériver même de la théorie des stimulants.

Peut-être les auteurs de la résolution pensent-ils que la révolution a déjà commencé en Allemagne, qu’elle y revêt déjà le caractère d’une guerre civile nationale déclarée et que nous devons, par suite, consacrer nos forces à aider les ouvriers allemands, et périr nous-mêmes (« la perte du pouvoir des Soviets »), en sauvant la révolution allemande qui livre déjà la bataille décisive et essuie les coups les plus rudes ? De ce point de vue, nous détournerions en succombant une partie des forces de la contre-révolution allemande et sauverions ainsi la révolution allemande.

Avec de semblables prémisses, on conçoit très bien qu’il serait non seulement « opportun » (comme disent les auteurs de la résolution), mais même absolument obligatoire d’accepter la défaite et la perte éventuelle du pouvoir des Soviets. Mais il est évident que ces prémisses font défaut. La révolution allemande mûrit, mais il est manifeste qu’elle n’a pas encore éclaté et qu’on n’en est pas encore à la guerre civile en Allemagne. Nous n’aiderions visiblement pas la révolution allemande à mûrir, nous l’en empêcherions au contraire en « courant le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets ». Nous rendrions service à la réaction allemande, nous ferions son jeu, nous occasionnerions des difficultés au mouvement socialiste en Allemagne, nous détournerions du socialisme les grandes masses de prolétaires et de semi-prolétaires d’Allemagne qui ne sont pas encore venues au socialisme et que l’anéantissement de la Russie des Soviets effraierait, comme celui de la Commune effraya les ouvriers anglais en 1871.

Qu’on tourne les choses comme on voudra, il n’y a pas trace de logique dans le raisonnement ne nos auteurs. Aucun argument raisonnable ne prouve que « dans l’intérêt de la révolution internationale il est opportun de courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets ».

« Le pouvoir des Soviets devient désormais purement formel », telle est l’affirmation monstrueuse à laquelle en arrivent, nous l’avons vu, les auteurs de la résolution de Moscou.

Du moment, disent-ils, que les impérialistes allemands lèveront tribut sur nous, du moment qu’ils nous interdiront la propagande et l’agitation contre l’Allemagne, le pouvoir des Soviets perd pour autant sa signification, « devient purement formel ». Telle est vraisemblablement la « pensée » des auteurs de la résolution. Nous disons « vraisemblablement », car ils ne donnent rien de clair ni de précis à l’appui de leur thèse.

Un état d’esprit empreint du plus profond, du plus désespéré des pessimismes, un sentiment de désespoir sans bornes, tel est le contenu de la « théorie » pour laquelle le pouvoir des Soviets est formel et une tactique acceptant la perte éventuelle de ce pouvoir admissible. Quoi qu’on fasse, point de salut ; périsse même le pouvoir des Soviets ! - tel est le sentiment qui a dicté cette monstrueuse résolution. Les arguments pseudo-« économiques » dont on pare quelquefois ces idées se réduisent au même pessimisme désespéré : comment parler d’une république des Soviets, quand on peut nous faire payer un tribut comme celui-ci, et comme celui-là et comme cet autre encore !

Le désespoir et rien d’autre : on est perdu de toute façon !

Sentiment compréhensible, étant donné la situation extrêmement difficile de la Russie, Mais pas « compréhensible » chez des révolutionnaires conscients. Il est caractéristique précisément en ce sens qu’il représente les idées des Moscovites poussées jusqu’à l’absurde. Les Français de 1793 n’auraient jamais dit que leurs conquêtes, la république et la démocratie devenaient purement formelles et qu’il fallait admettre la perte éventuelle de la république. Ils étaient pleins non de désespoir, mais de confiance en la victoire. Appeler à la guerre révolutionnaire et en même temps, dans une résolution officielle, « consentir à courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets », c’est se démasquer totalement.

La Prusse et divers autres pays connurent au début du XIXe siècle, lors des guerres napoléoniennes, des défaites, des invasions, des humiliations, des oppressions étrangères incomparablement, infiniment plus pesantes et cruelles que la Russie en 1918. Et pourtant les meilleurs hommes de la Prusse, quand Napoléon les écrasait sous sa botte cent fois plus que l’on n’a pu nous écraser aujourd’hui, ne désespéraient pas, ne parlaient pas d’une signification « purement formelle » de leurs institutions politiques nationales. Ils ne jetaient pas le manche après la cognée, ils ne cédaient pas à ce sentiment qu’« on est perdu de toute façon ». Ils signaient des traités de paix infiniment plus durs, plus féroces, plus déshonorants, plus oppresseurs que celui de Brest-Litovsk. Ils savaient attendre ensuite, ils enduraient stoïquement le joug de l’envahisseur, recommençaient la guerre, retombaient sous le joug du conquérant, signaient de nouveau des traités de paix infâmes et pires encore, se relevaient de nouveau, et finalement ils s’affranchirent (non sans avoir mis à profit les discordes entre les envahisseurs concurrents plus forts qu’eux).

Pourquoi pareille chose ne se répéterait-elle pas dans notre histoire ?

Pourquoi s’abandonner au désespoir et écrire des résolutions plus déshonorantes que la plus déshonorante des paix, des résolutions sur « le pouvoir des Soviets qui devient purement formel » ?

Pourquoi les très lourdes défaites militaires subies dans la lutte contre les colosses de l’impérialisme moderne ne pourraient-elles pas, en Russie également, tremper le caractère du peuple, donner un coup de fouet à l’autodiscipline, tuer la vantardise et la phrase, enseigner la fermeté, amener les masses à la juste tactique des Prussiens écrasés par Napoléon : signez les traités de paix les plus infamants tant que vous n’avez pas d’armée, rassemblez vos forces et levez-vous ensuite encore et encore ?

Pourquoi, au premier traité de paix infiniment lourd, nous abandonner au désespoir, quand d’autres peuples ont su endurer stoïquement des calamités pires encore ?

Est-ce la fermeté du prolétaire, qui sait qu’il faut se soumettre si les forces manquent et qui ensuite n’en sait pas moins se soulever encore et encore, coûte que coûte, en accumulant des forces quelles que soient les conditions, - est-ce la fermeté du prolétaire qui correspond à cette tactique du désespoir, ou bien plutôt le manque de caractère du petit bourgeois qui, incarné chez nous par le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche, détient le record de la phrase sur la guerre révolutionnaire ?

Non, chers camarades « extrémistes » de Moscou ! Chaque jour d’épreuve éloignera de vous, précisément, les ouvriers les plus conscients et les plus fermes. Non seulement le pouvoir des Soviets, diront-ils, ne devient pas purement formel quand l’envahisseur occupe Pskov et nous fait payer un tribut de 10 milliards en blé, en minerais et en argent, mais il ne le deviendra pas non plus si même l’ennemi arrive à Nijni-Novgorod et à Rostov-sur-Don, et nous fait payer un tribut de 20 milliards.

Jamais aucune invasion étrangère ne rendra « purement formelle » une institution politique populaire (et le pouvoir des Soviets n’est pas seulement une institution politique de beaucoup supérieure à toutes celles que connaisse l’histoire). Au contraire, l’invasion étrangère ne fera que consolider les sympathies populaires envers le pouvoir des Soviets, si... s’il ne se lance pas dans une politique d’aventure.

Le refus de signer une paix infâme, alors qu’on n’a pas d’armée, est une aventure que le peuple serait en droit de reprocher au gouvernement qui aurait opposé ce refus.

L’histoire connaît des exemples (rappelés ci-dessus) de traités de paix infiniment plus durs et plus déshonorants que celui de Brest-Litovsk, et dont la signature n’a pas entraîné une perte de prestige du pouvoir, ne l’a pas rendu formel, n’a conduit ni le pouvoir ni le peuple à la ruine, mais a aguerri le peuple, lui a enseigné la science ardue et difficile de former une armée solide même dans des conditions désespérément difficiles, sous le talon du conquérant.

La Russie marche vers une nouvelle et véritable guerre nationale, vers la guerre pour la sauvegarde et la consolidation du pouvoir des Soviets. Il se peut qu’une autre époque - comme il y eut l’époque des guerres napoléoniennes - soit celle des guerres libératrices (des guerres, et non d’une seule) imposées par les envahisseurs à la Russie des Soviets Cela est possible.

Et c’est pourquoi, ce qui est plus infamant que n’importe quelle paix lourde, terriblement lourde, dictée par l’absence d’armée, - ce qui est plus infamant que n’importe quelle paix infamante, c’est l’infamant désespoir. Nous ne succomberons pas même à dix traités de paix infiniment lourds si nous nous comportons avec sérieux envers l’insurrection et la guerre. Nous ne succomberons pas sous les coups des envahisseurs si nous savons ne pas succomber au désespoir et à la phrase.

N. Lénine

Notes

1 Le Bureau de la région de Moscou du P.O.S.D.R. groupait en 1917 et au début 1918 les organisations du parti bolchevik de la région industrielle centrale, dont faisaient partie les provinces suivantes : Moscou, Iaroslavl, Tver, Kostroma, Vladimir, Voronèje, Smolensk, Nihni-Novgorod, Toula, Riazan, Tambov, Kalouga et Orel. Durant la polémique sur la signature du traité de Brest-Litovsk, le Bureau et les organisations du parti furent majoritairement en faveur du groupe des Communistes de Gauche (Boukharine, Ossinski, Lomov, Stoukov, Sapronov, Mantsev, Iakovléla, etc.).

2 Note de Lénine - Voici le texte intégral de la résolution : Après avoir délibéré sur l’activité du Comité central, le Bureau de la région de Moscou du P.O.S.D.R. marque sa défiance à l’égard du Comité central, en raison de sa ligne politique et de sa composition, il insistera à la première occasion sur son renouvellement. De plus, le Bureau de la région de Moscou ne se considère pas obligé de se soumettre à tout prix aux décisions du Comité central qui seront liées à l’application des clauses du traité de paix avec l’Autriche-Allemagne. » La résolution avait été adoptée à l’unanimité.

3 Voir Lénine, « Contribution à l’histoire d’une paix malheureuse », Œuvres, t. 26, pp. 531-533.

4 En français dans le texte.

5 Note de Lénine - À l’objection selon laquelle il était de toute façon impossible de refuser le combat, les faits ont répondu : mes thèses ont été présentées le 8 janvier ; le 15 nous pouvions avoir la paix. Une trêve nous eût été certainement assurée (or, la plus courte trêve aurait eu pour nous une immense importance, tant matérielle que morale, car l’Allemand aurait dû déclarer une nouvelle guerre), n’eut été la phrase révolutionnaire.

6 À la réunion du Comité central du Parti, élargie aux permanents, le 21 janvier (3 février) 1918, seuls Ossinski et Stoukov votent contre toute négociation ou paix séparée.

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