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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 07 : Des contradictions dynamiques > Interrupteurs activateurs et destructions constructrices

Interrupteurs activateurs et destructions constructrices

vendredi 1er janvier 2010, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

Site : Matière et révolution

Contribution au débat sur la philosophie dialectique

du mode de formation et de transformation

de la matière, de la vie, de l’homme et de la société

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« Dans cette théorie, par conséquent, il n’y a pas de particule qui garde toujours son identité (...) Le mouvement est ainsi analysé en une série de re-créations et de destructions, dont le résultat total est le changement continu de la particule dans l’espace. »
Le physicien David Bohm
dans « Observation et Interprétation »

« Les organes des sens se comportent comme un « commutateur » d’horloges biomoléculaires. »
Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux
dans « L’homme neuronal »

« Cette diversité (du vivant) n’est rendue possible que par la présence dans tous les mécanismes physiques connus d’interrupteurs (aux noms évocateurs dans le domaine : brisure de symétrie, paramètres critiques, seuils de bifurcation, variables essentielles, bifurcations sous-critiques ou surcritiques, bandes d’instabilité, cascade sous-harmonique, transition rugueuse, etc… qui autorisent le foisonnement, le passage d’un type de forme à un autre. »
Vincent Fleury
dans « Des pieds et des mains »

« L’économie de l’univers du vivant ne fait pas exception à l’économie de l’univers de la matière. (...) Tout accroissement du degré d’organisation et de complexité ne peut se faire que dans un contexte de diminution du degré d’organisation et de complexité. (...) Vieillissement et la mort prématurée des cellules mères donnant naissance à des cellules jeunes et fécondes, autodestruction d’une partie des cellules au profit de la collectivité (...) de la reconstruction permanente de soi comme modalité de pérennité.(...) le pouvoir de se reconstruire est lié au pouvoir de s’autodétruire. »
Le spécialiste de l’apoptose (suicide cellulaire)
Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant » ou « La mort créatrice » Le mouvement et le changement ont un mode d’activation qui diffère profondément du mode de conservation. Le phénomène qui actionne un mouvement est d’une autre nature que celui qui le gère ensuite sur le long terme. De la même manière que la fusée a besoin d’un déclencheur de lancement qui est bien distinct du fonctionnement du corps de la fusée, l’ADN – ordinairement inactif – a besoin d’activateurs [1] pour se reproduire ou pour produire des protéines. L’ADN est bien le moteur du fonctionnement génétique de la cellule mais c’est un moteur éteint qui a besoin d’un démarreur. Cette fonction de démarrage n’est pas interne à la molécule d’ADN. Les gènes contenus dans celle-ci sont primitivement bloqués par des interrupteurs. C’est en les inhibant que l’action des gènes est activée. Cela permet de décider quelles protéines produire et quand les produire mais aussi quelle cellule vivante construire. Ce qui distingue une cellule d’un type d’une cellule d’un autre type, dans le même être vivant, ce n’est pas le contenu de l’ADN mais les gènes activés ou inhibés de la bibliothèque des gènes. Dans l’étude de l’interrupteur-inhibiteur, du constructeur-destructeur, on a remarqué que son action est bien plus rapide que le phénomène sur lequel il agit. La protéine qui intervient dans un processus doit elle-même être préalablement libérée, ce qui fait appel à un autre mécanisme libérateur, fondé lui aussi sur la destruction d’une liaison précédente.

Réduites dans le temps, les transformations brutales ont un rôle indispensable de déclencheur, de transformateur, de destructeur, de sélecteur et de fondateur d’une nouvelle structure. La rapidité et l’énergie par unité de distance sont fondamentales pour réaliser ces transformations. On ne perce pas une roche en appuyant dessus progressivement mais par un coup sec suffisamment énergique. Sans choc, pas d’apparition de particules matérielles dans le vide. Sans les particules à très courte durée de vie et haut niveau énergétique qui apparaissent et disparaissent, qui s’agitent dans le vide quantique, pas de matière ni de lumière, pas de temps ni d’espace. Sans transformation ultra-rapide de la molécule de catalyse (généralement un changement quasi-instantané de disposition dans l’espace), l’enzyme, pas de réaction chimique et biochimique menant à la vie. Sans la destruction des cellules, pas de construction des tissus spécialisés, pas de construction des lignées cellulaires, pas de construction du petit être vivant lors de l’embryogenèse. Sans destruction des molécules du non-soi, pas de construction de l’individu biologique, pas de protection immunitaire. Sans destruction, pas de cycle menstruel de la femme. Sans choc émotionnel pas d’intelligence, comme l’a démontré Antonio Damasio. Sans les changements climatiques brutaux et les extinctions massives d’espèces, pas de nouveauté structurelle de la vie comme la vie aérobie, les êtres pluricellulaires et les plans d’organisation, ainsi que l’expose le biologiste et évolutionniste Richard Lewin dans « La sixième extinction ». Sans saut dans la transformation des espèces, pas de changement d’embranchement, pas de vertébré, pas de mammifère, pas d’homme. Sans saut dans la connaissance et la conscience, pas d’apprentissage intellectuel. Sans l’agitation, la construction et la destruction ultra-rapide du message neuronal, pas de fonctionnement complexe du cerveau et de capacité multifonctionnelle.

Dans le cerveau humain, les connexions continuent de se multiplier au cours de la vie, la souplesse fonctionnelle d’utilisation des connexions et des zones, pouvant être réattribuées à d’autres fonctions se poursuit jusqu’à l’âge adulte. Lors de sa conférence de juillet 2002 pour l’Université de tous les savoirs, Jean-Pierre Changeux note : « Le bébé humain naît avec un contingent de connexions qui est la moitié de celui de l’adulte. (...) Si on compare le génome du chimpanzé et celui de l’homme, il y a 1 ou 2% de différences, ce qui est extrêmement peu. (...) Il n’y a pas beaucoup de gènes de différence, mais ces gènes portent sur le développement des formes critiques. (...) Au cours du développement du fœtus à l’adulte, et notamment chez le nouveau-né, à un stade où se constituent près de 50% des connexions du cerveau de l’homme adulte, les synapses se forment, certaines en nombre supérieur à ce qu’il sera chez l’adulte. L’interaction avec le monde extérieur va contribuer à la sélection de certaines connexions et à l’élimination de certaines autres. » Le processus de fabrication embryonnaire du cerveau est un processus d’auto-organisation de l’agitation au hasard des formations des cellules nerveuses, les neurones, et des interconnexions ou destructions de celles-ci. L’ordre provient de la destruction ou de l’inhibition alors que le désordre est l’initiateur de la construction. L’ordre du cerveau n’est nullement préétabli, pas plus que celui de la cellule, de la particule ou de la société. Il est, comme une ville, comme un bâtiment, en perpétuelle destruction et reconstruction.

C’est cette malléabilité qui a grandit d’un seul coup entre le pré-humain et l’homme. Le neurobiologiste Alain Prochiantz souligne qu’il ne s’agit pas seulement de localisation des zones cérébrales ou de leur augmentation de taille mais d’une propriété particulière des inter-neurones chez l’homme : les GABAergiques, qui permettent au cerveau humain d’être sans cesse en construction, dépassant largement la période de formation cérébrale du jeune singe appelée période critique, les quelques semaines après la période postnatale au delà desquels on ne peut plus modifier les zones neuronales . « Il existe des régions du système nerveux où cette période critique ne se produit jamais ou bien où, une fois la période critique passée, une certaine plasticité demeure. (...) La perte de plasticité qui suit la période critique est due à la maturation morphologique et biochimique des interneurones GABAergiques. En effet, si on empêche la fonction inhibitrice de ces neurones, par exemple en diminuant leur capacité de synthèse du neuromédiateur inhibiteur qu’est le GABA, la période critique peut alors être repoussée (...) On pourra proposer que ce qui distingue les régions à renouvellement GABAergique permanent (...) des régions à non-renouvellement est le maintien d’une plasticité physiologique permettant l’apprentissage, par exemple de nouvelles odeurs, ou la mémorisation de nouvelles données (...) Il faut rappeler que plusieurs gènes de développement restent exprimés pendant toute la durée de la vie. Cette expression continuée, et surtout sa régulation, pourrait constituer une forme de réponse aux stimulations sensorielles externes et internes. En effet, il est logique de penser que la permanence du processus ontogénique de renouvellement des neurones, de modification de forme des prolongements neuronaux et de renouvellement synaptique participe à l’adaptation physiologique du cerveau adulte. » Il s’agit là d’une interprétation de la plus grande plasticité cérébrale chez l’homme et de sa capacité à continuer à apprendre tout au long de son existence. On notera que le caractère plus ou moins dynamique des zones du cerveau est fondé sur l’inhibition de neuromédiateurs inhibiteurs, une négation de la négation.

Bien entendu, ces descriptions des particularités de la formation et ces propositions d’interprétation du mode de fonctionnement du cerveau humain ne suffisent pas à comprendre la formation de la conscience humaine. C’est seulement une base de la réflexion sur ce problème qui nous montre que la capacité propre à l’homme se greffe sur un processus dynamique, interactif, fondé sur l’apprentissage et non sur des acquis fixes et définitifs. Un dysfonctionnement du cerveau peut suffire à supprimer le fonctionnement conscient. La conscience se construit au sein de l’embryon puis de l’enfant. La conscience apparaît ainsi comme un réglage de rythmes des messages neuronaux. Le meilleur moyen d’en prendre conscience est le message subliminal. Il est trop rapide pour être piloté par la conscience. Celle-ci est donc une capacité construite au fur et à mesure par le petit enfant pour accrocher les rythmes des messages cérébraux, rythmologie qui s’apprend par expérience, comme s’apprend la synchronisation des rythmes du cœur, qui est lui aussi acquis seulement au fur et à mesure du développement du bébé. Tout cela signifie déjà que la conscience est, elle aussi, un production du fonctionnement général et pas un attribut préétabli, un ordre reçu une fois pour toutes. La conscience n’est pas un objet fixe ni un composé d’objets. C’est une structure dynamique qui émerge de la dynamique instable du cerveau comme la particule émerge de l’agitation du vide ou la vie de l’agitation des macromolécules. Car, pas plus que la conscience et les messages neuronaux, la matière, la lumière, la vie n’existent une fois pour toutes. Comme les étoiles dont une partie de la matière a été transformée, au sein des réactions thermonucléaires, et son énergie se disperse en rayonnement, comme le contenu des cellules sans cesse transformé par leur propre métabolisme, comme les nuages qui ne cessent de perdre des molécules d’eau et d’en agglomérer de nouvelles, les schémas des circuits neuronaux actifs, les particules de matière et de lumière sont sans cesse détruits et reconstruits. C’est la structure qui est globalement conservée et cela nécessite que le contenu soit sans cesse changé. Ils n’apparaissent stables (comme la particule) que si leur processus de destruction/reconstruction est beaucoup plus rapide que leur temps d’existence. C’est donc la brutalité de leur transformation révolutionnaire qui explique fondamentalement leur apparence. La raison de cette propriété remarquable peut être comprise : des structures de niveau inférieur d’organisation ne peuvent transformer le niveau supérieur qui si elles agissent rapidement et brutalement, c’est-à-dire avec une grande énergie dans un temps court.

Ce même cycle ordre/désordre explique aussi le fonctionnement du cerveau dont les images fondées sur l’activation de réseaux neuronaux sont détruites à grande vitesse, beaucoup plus rapide que le temps bref d’existence de l’activation du réseau. C’est encore ce cycle qui permet de comprendre le fonctionnement de l’ADN, la macromolécule génétique du vivant. Ce sont les rétroactions de protéines et de gènes qui les activent et les désactivent sont beaucoup plus rapides que le fonctionnement du gène. Et le changement de disposition stéréoscopique qui permet ou interdit les interactions est beaucoup plus rapide que celles-ci. La brutalité révolutionnaire est productrice d’un nouvel ordre car l’ancien était lié à un certain rythme. En physique, on ne franchit une barrière de potentiel que de temps court, au dessus d’une certaine vitesse seuil. De même, les régimes, les Etats, les gouvernements tombent en trois jours ou même moins car, en agissant plus lentement, la dynamique du mouvement n’aurait pas pu franchir l’obstacle.

Sans saut dans la croissance, le petit être vivant ne grandirait pas. Sans lutte de classes pas de développement de l’Histoire, comme l’ont démontré les historiens de la Restauration tel Augustin Thierry. Sans la révolution française, pas de philosophie révolutionnaire. G.W.F Hegel et sa dialectique sont bien des enfants de 1789 [2]. Sans révolution et sans guerre, pas de transformation des bases de la société, comme l’a montré le révolutionnaire Karl Marx. La violence est l’accoucheuse inévitable de l’enfantement d’une nouvelle société. Le changement brutal est à la base de toute transformation, naturelle comme sociale. La révolution sociale, dans laquelle les événements sont des rebondissements considérables en un temps court, est fondée non sur des lents changements politiques, économiques et sociaux de la période précédente mais sur de brusques changements dans la conscience des masses mobilisées collectivement lors d’une période courte. Que les opprimés accèdent d’un seul coup, de façon visible de tous, à une conscience collective et s’avèrent capables de transformer la société est un phénomène étonnant pour les opprimés eux-mêmes. Rien dans le mécanisme habituel de fonctionnement de la société ne leur démontre qu’ils pourraient la diriger. Toute l’idéologie dominante vise à les convaincre du contraire. Même la science historique, qui s’ingénie à effacer certaines révolutions de l’Histoire, ne peut qu’en être influencée [3]. Le processus social est révolutionnaire parce que la participation consciente des masses s’oppose à l’existence même de l’Etat bourgeois, que la classe opprimée ne peut qu’être amenée détruire.

Au fur et à mesure de notre voyage, nous allons reconnaître dans ces phénomènes destructifs et violents un rôle profondément constructif qui en fait les bâtisseurs de l’ordre et les moteurs de l’histoire. On pourrait même dire à propos de n’importe quelle structure : « dis-moi quelle destruction t’as produit et je te dirai qui tu es » ! Les structures et les lois de la nature et de la société nous apparaissent ainsi comme des produits inattendus (ni prédictibles, ni préétablis, ni préprogrammés) d’un grand nombre d’interactions désordonnées manifestant une capacité d’auto-organisation à une échelle supérieure, comme l’expose le physicien-chimiste Ilya Prigogine dans « La fin des certitudes ». Si ces interactions multiples en tous sens produisent un ordre, c’est justement parce qu’elles sont des ruptures, des cassures, des exécutions, des extinctions, des inhibitions, en somme des négations. Leur caractère négatif dévoile ainsi pleinement son rôle positif. L’action, la structure, l’ordre apparaissent ainsi comme résultant d’une négation de la négation, d’une inhibition de l’inhibition. Certains auteurs veulent voir dans une telle assertion et dans la dialectique un simple jeu de mots. Pourtant, ce n’est pas une simple logique de la pensée mais une véritable logique des phénomènes réels. Tout autour de nous les exemples d’ordre par destruction sont légion. Ces destructions ne sont pas seulement des catastrophes extrêmement rares et ayant un caractère massif, visible et impressionnant, mais aussi des phénomènes de la vie de tous les jours, à toutes les échelles. Par exemple, les maladies nosocomiales, celles dues à des microbes très résistants que l’on n’attrape qu’à l’hôpital, sont des constructions d’un ordre très solide par une méthode de négation, par destruction. L’hôpital favorise, par sélection en supprimant massivement tous les microbes, des bactéries ultra-résistantes. Il est parvenu à ce résultat tout à fait inattendu et non désiré en éliminant systématiquement et massivement les êtres microscopiques par désinfection. La vie est, en tant que phénomène global, un autre témoignage de cette structuration et de cette augmentation de résistance liée à de nombreuses agressions destructives. Et cela se produit à tous les niveaux : destructions de la plupart des molécules du vivant, destructions de la plupart des espèces, des embranchements, destruction de la plupart des produits biochimiques…

La vie cellulaire est fondée sur deux mécanismes : la méiose ou division cellulaire par laquelle le dédoublement cellulaire nécessite la mort de l’ancienne cellule et l’apoptose par laquelle, à peine née, une cellule reçoit un message génétique d’autosuppression comme l’expose notamment l’immunologue Jean-Claude Ameisen. La survie des êtres vivants elle-même se fonde sur un mécanisme génétique qui bloque les protéines exécutrices de la cellule vivante, prêtes, dès la naissance de la cellule, à en provoquer le suicide (apoptose). Ce processus négatif a un rôle éminemment positif pour l’ensemble du corps, dès la naissance : « L’autre condition nécessaire à la possibilité même d’une évolution, c’est la mort. Non pas la mort venue du dehors comme conséquence de quelque accident. Mais la mort imposée du dedans, comme une nécessité prescrite, dès l’œuf, par le programme génétique même. » rapporte le biologiste François Jacob dans « La logique du vivant ». La mort est inséparable et indispensable à la vie. Le biologiste Henri Atlan le souligne dans « Entre le cristal et la fumée » : « L’organisation des systèmes vivants n’est pas une organisation statique (...) mais un processus de désorganisation permanente suivi de réorganisation. (...) La mort du système fait partie de la vie, on seulement sous la forme d’une potentialité dialectique, mais comme une partie intrinsèque de son fonctionnement et de son évolution ; sans perturbation (...), sans désorganisation, pas de réorganisation adaptatrice au nouveau, sans processus de mort contrôlée, pas de processus de vie. »

Quant à l’évolution du vivant, elle est inséparable des suppressions massives d’espèces. 99,99% des espèces, des molécules et des structures produites par le vivant ont disparu au cours de l’histoire de la vie qui est une véritable histoire des destructions de structures. « On ne peut échapper à l’idée incroyable que c’est en se désintégrant que le cosmos s’organise. » confirme le philosophe Edgar Morin dans « La nature de la nature ». La destruction n’est pas seulement celle des individus, des espèces (extinctions massives ou sélection darwinienne) ou même des cellules (apoptose). C’est également l’élimination permanente des molécules et macromolécules. Il ne s’agit pas d’une destruction d’une petite fraction des molécules mais sans cesse de l’essentiel des molécules produites. « Tout système vivant est un système ouvert qui échange continuellement matière et énergie avec son environnement. Il est le siège d’entrées et de sorties, d’une construction et d’une destruction permanentes de ses composants. (...) Il ne connaît pas, tant qu’il existe, d’équilibre chimique et thermodynamique. On peut même dire que la vie tire son énergie du déséquilibre créé par le métabolisme. (...) Le déséquilibre est créateur (...) Il est tentant pour Ilya Prigogine de suggérer que l’origine de la vie est rattachée à des instabilités successives. » explique la biologiste Marie Christine Maureldans « L’énigme de l’émergence ».

Tous les fonctionnements dynamiques du vivant sont des produits de mécanismes de négation de structure (agitation, blocage, mort ou destruction). Chaque jour, chaque homme détruit 300 grammes de protéines mais il n’en consomme que 70 grammes nécessaires à son fonctionnement. Cela signifie que, chez un homme, les trois quarts des protéines produites sont détruites, sans être utilisées dans le fonctionnement de l’organisme. Dans d’autres mécanismes du vivant, c’est bien plus de 75% des molécules produites qui sont immédiatement détruites. Et cela parce que, loin de produire exactement les molécules nécessaires à un individu de notre espèce, le mécanisme biochimique produit tout ce qui est chimiquement possible. La préservation de l’individu et de l’espèce provient des destructions après coup. Il y a donc un ordre mais il est issu des destructions. C’est la négation qui ordonne. L’image conceptuelle du mécanisme naturel est très différente de celle d’un ordre qui planifie, qui commande, qui agit au sens direct, en vue d’un but.

Maurice Jacob dans "Au coeur de la matière" rapporte que la matière est fondée sur une extraordinaire agitation du vide qui est basée sur des apparitions et disparitions de particules et d’antiparticules :

"La nature est plus riche que notre imagination. On peut démonter les molécules en atomes. On peut arracher les électrons d’un atome et séparer les protons et les neutrons qui constituent son noyau. On découvre les différents niveaux de la matière qui mettent en jeu des constituants de plus en plus élémentaires. (...) La masse, cette propriété que l’on pensait intrinsèquement associée à un objet et qui résultait de l’addition des masses de ses constituants, une masse que l’on associait à chaque particule avant de considérer les forces auxquelles ellles pouvaient être soumises, cette masse devient un effet dynamique des actions auxquelles les constituants fondamentaux sont soumis. (...) Les particules élémentaires sont les quarks (qui forment notamment les protons et les neutrons) et les leptons (comme l’électron). (...) Les forces qui leur permettent d’interagir entre eux sont toutes du même type : elles prennent la forme particulière d’un échange de bosons. (...) L’un de ces bosons est le "grain de lumière", le photon. (...) Deux particules chargées s’attirent ou se repoussent en échangeant des photons. Au cours d’un choc, ou simplement accélérée, une particule chargée peut émettre un photon (...) dont la fréquence est proportionnelle à son énergie. (...) L’atome est formé d’un tout petit noyau entouré d’un "nuage" d’électrons. Le rayon du noyau est cent mille fois plus petit que celui de l’atome, mais il contient pratiquement toute la masse. l’atome est donc pratiquement vide mais son volume, extrêmement vaste par rapport à celui du noyau, est rempli par le mouvement incessant des électrons qui se concentrent sur des couches successives. Le noyau a une charge positive et les électrons ont uen charge négative. Ils sont tous attirés par le noyau mais tournoient à une distance respectable. L’atome est globalement neutre, la charge totale des électrons étant compensée par celle des protonsqui se trouvent dans son noyau. (....) En physique quantique, il faut renoncer à considérer une particule comme parfaitement localisable. (...) Ce flou quantique peut heurter l’intuition naturelle (...) ne peut-on envisager l’observation d’un électron pendant un temps très court durant lequel il ne pourrait parcourir qu’une petite partie de la distance associée à ce flou quantique ? C’est possible mais on ne peut plus distinguer dans ce cas l’électrons des multiples autres particules (paires d’électrons et de positrons fugitifs du vide) qui peuvent être librement émises et réabsorbées durant ce temps très court. (...) Le vide est animé par la création continuelle et la disparition rapide de paires électron-positron (le positron est l’antiparticule de l’électron). Ce sont des paires virtuelles (...) L’électron de charge négative va attirer les positrons de ces paires virtuelles en repoussant leurs électrons. En approchant de l’électron, le photon va se voir entouré d’un "nuage" de charge positive dû aux positrons virtuels attirés. Il aura l’impression que la charge de l’électron est plus faible que celle annoncée. (...) la masse des particules vient de la structure du vide qui s’est figé au début de l’évolution de l’Univers (...) La diversité de la matière sort de la structure du vide. (...) le vide bouillonne d’activité, il peut même exister sous plusieurs formes et manifester une structure. (...) Ce bouillonnement d’activité est de nature quantique."

Métamorphoses constructives et destructives de la neige

Notes

[1] Dans « Le rêve du génome humain », le biologiste Richard Lewontin le rappelle ainsi : « L’ADN est une molécule morte, parmi les moins réactives, les plus chimiquement inertes qui soient. (...) Il n’a aucun pouvoir de se reproduire. (...) Non seulement l’ADN est incapable de produire des copies de lui-même mais il est incapable de produire des copies de quoique ce soit. » Ce sont d’autres macromolécules, des protéines et des ARN notamment, qui l’activent, qui l’amènent à modifier sa forme spatiale et d’autres qui le copient.

[2] Cette révolution, Hegel l’avait accueillie comme une délivrance intellectuelle, sociale et morale : « Ce fut une véritable aurore. Tous les êtres pensants ont fêté cette époque. » écrivait-il dans « Philosophie de l’Histoire ». Comme l’écrivait Léon Trotsky, « Grâce à l’impulsion puissante donnée par la révolution française, Hegel avait anticipé sur le mouvement général de la science. Mais, comme c’était seulement une anticipation, et bien qu’Hegel soit un génie, cela lui donnait un caractère idéaliste. Hegel opérait sur des images idéologiques considérées comme la réalité ultime. Marx devait démontrer que le mouvement des images idéologiques n’était que le reflet du mouvement des corps matériels. » N’oublions pas, cependant, que Trotsky comme Lénine ou Marx et Engels pensaient que l’on ne pouvait se dispenser de lire Hegel lui-même pour comprendre la conception marxiste.

[3] Marc Ferro le remarque ainsi dans « Révoltes, révolutions » : « C’est qu’actuellement plus que jamais, l’histoire est un enjeu. Certes, contrôler le passé a toujours aidé à maîtriser le présent. Aujourd’hui toutefois cet enjeu a pris une ampleur considérable (...). Dans ces conditions, on l’imagine, l’histoire est sous surveillance (...) Car, à la vérité, l’Etat et la politique ne sont pas seuls à mettre l’histoire sous surveillance. La société s’en mêle aussi qui, pour sa part, censure et autocensure toute analyse qui révèlerait ses interdits, ses lapsus, qui compromettrait l’image qu’une société entend se donner d’elle-même. (...) La révolution américaine se trouve figurer, elle aussi, parmi les rivales de 1789. Certes, aujourd’hui, on utilise plutôt le terme de « guerre d’indépendance des Etats-Unis », mais il n’en était pas ainsi pour les contemporains, même en France, qui utilisaient le terme de « révolution américaine ». (...) J.L Bourget a bien montré que dans les films historiques, la Révolution exerce la fonction de la catastrophe, ce qui, en profondeur, connote ces films d’une signification réactionnaire. On souligne l’impuissance des individus (Marie-Antoinette, Danton, etc) devant les mouvements historiques assimilés à des catastrophes qui les dépassent. »

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