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Quel lien entre la "révolution arabe" et la crise mondiale du capitalisme ?

lundi 27 juin 2011, par Robert Paris

Le lien entre la « crise économique » de 2008 et la « révolution arabe »

On a reçu bien souvent des commentaires qui dissocient la crise et la révolution. C’est un tort. Les deux sont tout à fait liés. C’est quand les classes dirigeantes pratiquent l’autodestruction que les opprimés partent à l’assaut du ciel…. Effectivement, dans le passé, on a assisté parfois à des effondrements impressionnants de civilisations mais, toujours, ce sont les classes dirigeantes qui ont, les premières, perdu confiance dans le système et non les classes opprimées. Les exemples abondent de la chute de l’empire romain à la chute de l’Ancien régime en passant par la révolution d’Etienne Marcel. La "guerre de cent ans", les crises et guerres mondiales n’ont rien reflété d’autre. N’oublions pas que l’empire romain n’avait aucun adversaire réellement à sa taille, ni un Etat ni une classe sociale. Il s’est autodétruit.

Actuellement aussi, la crise est d’abord celle des classes dirigeantes qui n’ont plus confiance dans le système, les banques entre elles, les Etats capitalistes entre eux, les financiers dans la bourse et la bourse dans les financiers, etc… Et tous dans l’investissement productif. Car tous estiment bien plus rentable de miser sur l’effondrement des économies, des monnaies, des fonds souverains et autres sociétés... L’intérêt immédiat et tant pis pour la suite...

La crise, que l’on devrait plutôt appeler l’effondrement, date de 2008. Des révoltes contre la faim ont suivi mais des révolutions internationales sont beaucoup plus symptomatiques. Ce type de mouvement n’arrive que dans un système en bout de course. Il faut en déduire que la révolution n’est pas seulement arabe, qu’elle est mondiale. Elle doit déboucher à l’échelle planétaire et les suites peuvent encore avoir lieu en Tunisie ou en Egypte, où rien n’est fini, mais les rebonds peuvent aussi avoir lieu ailleurs, d’un bout à l’autre du monde, de la Chine à la Russie en passant par l’Europe et les USA…

Le monde arabe a déployé un drapeau d’un pays sans frontières : le pain !

« La revue Maghreb-Machrek de l’hiver 2010-2011 analyse la crise qui secoue le monde arabe et le Maghreb. La problématique est la suivante : « Le dossier ‘’Le monde arabe dans la crise’’ insiste sur les fondements socio-économiques de la révolution arabe en cours. Il rectifie une certaine myopie de la part des études économiques précédentes qui défendaient majoritairement la thèse de la ‘’résilience’’ des économies arabes à la crise financière internationale de 2008. (…) La crise est donc à la fois politique et sociale. Elle s’étend à la dimension politique par une remise en cause des régimes autoritaires et par des mobilisations sociales exprimant des aspirations à la démocratie. (…) Ce dossier, qui s’est attaché à embrasser la dimension macroéconomique de la crise (…) doit être lu comme les prolégomènes d’une analyse de longue durée conduite par Maghreb-Machrek ». Si les événements en Egypte, en Tunisie et en Libye mettent en évidence « la fin d’un modèle de gouvernance dans le monde arabe – celui de la stabilité autoritaire », les problèmes économiques liés à la crise économique et financière mondiale ont cependant été les révélateurs des faiblesses internes (politiques et sociales) des Etats arabes. En effet, pour l’auteur, « notre hypothèse est que la crise économique est le facteur clé du mouvement de révolte (ou de révolution) du monde arabe. Il est celui qui a permis de faire éclater une colère qui n’aurait pu vraisemblablement exploser que beaucoup plus tard. L’effondrement brutal des économies arabes non rentières dû à la crise a fait voler en éclat le pacte social tacite : développement vs autoritarisme, qui caractérisait la Tunisie et l’Egypte et qui est encore le modèle dominant d’autres pays (Jordanie, Maroc, Syrie, etc.) ». Il importe donc que les gouvernements de transition ou nouvellement élus apportent aux populations des solutions à l’emploi et aux biens de première nécessité. C’est en effet cette capacité des gouvernements à répondre aux attentes des populations qui pourra éviter « de voir se jouer un deuxième tour révolutionnaire qui, cette fois, portera de nouveaux extrémistes ou de nouveaux populistes autoritaires au pouvoir ». Pour ce faire, l’auteur estime nécessaire la mise en œuvre d’un nouveau plan Marshall afin d’« empêcher la violence interne et la guerre par une politique intensive de développement ». Depuis 2000, la crise financière pèse sur l’économie réelle de tous les pays MENA et plus récemment sur leurs équilibres sociaux. Tandis que des tentatives pour estimer l’impact économique de la crise financière sur la région ont été réalisées, très peu de travaux ont été consacrés jusqu’à présent à leurs implications sociales. Cet article a pour objectif de mesurer les conséquences sociales de la crise financière sur la région MENA en examinant le cas du Maroc ». Sont ainsi analysées les conséquences de la crise sur l’économie marocaine ; les solutions proposées par l’Etat marocain afin d’y faire face ; les conséquences sociales de la crise, par l’étude du marché du travail, de l’emploi dans le textile et l’habillement « qui emploie 42% de la force de travail industriel et produit 34% de la valeur des exportations marocaines », de l’augmentation de l’emploi informel, des conséquences sur la vie quotidienne des ménages. Les effets de cette situation économique sur le plan politique et social sont également évoqués. La situation économique de l’Algérie est analysée avant la crise, puis les effets de la crise financière sont présentés ainsi que les mesures mises en œuvre par le gouvernement. Il apparaît ainsi que « finalement, au début de l’année 2011, face au caractère contreproductif des mesures prises pour enrayer la hausse des importations et dans un contexte de remontée des cours du pétrole, mais surtout pour désamorcer la contestation qui s’amplifie, encouragée par les mouvements de révolte qui embrasent l’ensemble du monde arabe, les autorités laissent de nouveau filer la dépense et les importations. »

« Nombreux sont ceux qui n’ont pas pris la mesure des conséquences stratégiques de la crise économique et financière mondiale. Ils se sont contentés de regarder les écrans d’ordinateurs comme si celle-ci se résumait à un jeu vidéo. Or c’est un véritable tsunami économique qui a dévasté la planète. Comme nous le notions auparavant : « Les chiffres donnent le vertige : 27.000 milliards de dollars ont été perdus ce qui correspond à plus de deux fois le PIB américain (…) La dette publique des Etats-Unis s’élevait en septembre 2008 à 1.000 milliards de dollars soit l’équivalent approximatif de son PIB. D’après le rapport du FMI d’avril 2009, pour les seules institutions financières (banques, assurances, etc.) les pertes financières atteindraient la somme vertigineuse de 4.000 milliards de dollars dont 2700 aux Etats-Unis. Les Hedge Funds auraient de leur côté perdu la bagatelle de 5.400 milliards de dollars. Laurent Carroué, de son côté, annonce le chiffre vertigineux (toutes pertes confondues et manque à gagner) de 55.800 milliards de dollars soit 103% du PIB mondial ! (…) L’effondrement du crédit et des cours se reporta directement sur les pays en développement de deux manières : la réduction drastique des programmes nationaux et internationaux de développement et le manque que ressources dus à la réduction de la demande en matières premières et énergie. La crise a donc eu un impact majeur sur les pays émergents. Ce n’est pas tant la chute des exportations (même si elle a touché de nombreux pays : baisse des flux et effondrement des prix des matières premières et agricoles – 30% à 50% selon les produits) que le repli des fonds souverains, l’impact de la crise sur les projets de développement (coupes sombres sur les programmes d’aide au développement), sur la santé, sur le tourisme et sur les situations sociales et politiques (fin de l’épargne/rente des expatriés et retour brutal des travailleurs migrants chassés des pays d’accueil : Maroc, Egypte, Philippines, Inde du Sud-Ouest, Amérique latine, etc.). Les économies des pays méditerranéens et notamment celles des pays non rentiers (mais pas seulement) ne pouvaient qu’être touchés de plein fouet par cette crise. Les chiffres sont éloquents. Les difficultés économiques des pays arabes causées par la crise économique de 2008 sont un des facteurs clés des révolutions en cours. Les économies des pays arabes auraient en effet été durement touchées par de multiples facteurs :

• baisse des ressources de ces pays par la chute du prix des matières premières de 30 à 40 % et des exportations de 30,6 % ;

• dans le même temps, les importations de biens augmentaient de 18,6 %, d’où une aggravation du déficit de la balance commerciale de 60,4 % (21 milliards de dollars) ;

• la conjoncture défavorable a tari les sources de financement : les recettes touristiques diminuent de 4,3 % (alors que l’activité touristique progresse de 6,5 % en volume), les transfert de revenus par les expatriés baissent de 6,1 % et les les IDE s’effondrent de 32,2 % ;

• l’aide au développement est également en baisse, alors que les migrants travaillant dans les pays du Golfe ont tendance à revenir dans les pays d’origine.

Les économies étant encore affaiblies par les révoltes, le monde étant toujours en crise, et les gouvernements issus des révolutions étant jugés sur leur capacité à fournir du travail à leurs populations, le risque de « deuxième tour révolutionnaire » est important si les pays développés n’investissent pas en masse dans le soutien au développement dans la région.

La crise économique et sociale sert donc de révélateur à la fragilité de sociétés considérées un peu trop rapidement comme stables. Point n’est ici l’intention de nier l’aspiration démocratique des peuples du monde arabe. Les années de dictature et autres régimes autoritaires pèsent lourd et le couvercle a commencé à se soulever. Mais les commentateurs qui se sont succédés dans les médias après de belles années de silence pour expliquer le phénomène de révolte sont restés bloqués sur le curseur exclusif de la démocratie. Ainsi, même un journal économique comme « La tribune » évoquait à peine la question économique comme élément constitutif de la l’insurrection. Or, notre hypothèse est que la crise économique est le facteur clé du mouvement de révolte/révolution du monde arabe. Il est celui qui a permis de faire éclater une colère qui n’aurait pu vraisemblablement exploser que beaucoup plus tard. L’effondrement brutal des économies arabes non rentières dû à la crise a brisé en miettes le tacite pacte social (développement vs autoritarisme) qui caractérisait la Tunisie et l’Egypte et qui est encore le modèle dominant d’autres pays (Jordanie, Maroc, Syrie, etc.). Aujourd’hui, l’équation politique se calcule sur les bases suivantes. La crise a fait tomber les dirigeants répressifs mais politiquement brûlés. Des réformes constitutionnelles vont ouvrir le champ démocratique. Mais les gouvernements de transition et les gouvernements élus vont être jugés par les citoyens à l’aune de leur capacité à créer des emplois et de donner du pain. Or les gouvernements tunisien et égyptien vont devoir, d’une part, restaurer une économie brisée par la période de révolte ; d’autre part, surnager dans un monde économique toujours secoué par la crise. Ce qui veut dire que si l’attente populaire est déçue, nous risquons de voir se jouer un deuxième tour révolutionnaire (…) Et, dans cette configuration, la violence sera au rendez-vous dans des proportions sans commune mesure avec celles de janvier 2011. De ce point de vue, l’instabilité commence à peine… - Extraits de textes de Daguzan-

L’aspiration démocratique -ou à tout le moins l’envie de changement- qui s’est manifesté il y a quelques mois est en germe depuis deux décennies. La crise économique vécue depuis trois ans a révélé toutes les contradictions des pays défavorisés de la région. S’il n’y avait pas eu cette crise -qui n’est pas achevée à ce jour- il est possible que les révolutions arabes aient dû attendre encore. Contrairement à ce que certains ont pu dire, ces pays ont très mal vécu le ralentissement économique mondial. Les exportations des pays du sud méditerranéen ont chuté de 30%, les recettes touristiques de 4%, les investissements directs étrangers de 31,2%. Et les transferts d’argent, envoyés par les émigrés installés en Europe ou dans le Golfe à leurs familles restées au pays, ont diminué de 6%. La crise politique a aggravé la crise économique. Les touristes ne reviennent pas. Comment les nouveaux dirigeants vont-ils surmonter cette situation sur une ou deux années, alors que le peuple réclame des emplois ? Un véritable test à l’acide pour ces embryons de démocratie. S’ils n’arrivent pas à surmonter les difficultés économiques, attention alors à la seconde vague de révoltes ! Celle-là sera encore plus forte que la première, car les espoirs des peuples auront déjà été déçus. Les extrémismes pourraient en profiter et balayer le premier élan démocratique en surfant sur ce mécontentement. Dans un article du 4 février d’alternet.org, « The Egyptian Uprising is a Direct Response to Ruthless Global Capitalism », Nomi Prins déclarait : « Sur cinq pays couverts par l’indicateur Investment Across Sectors de la Banque Mondiale, la Tunisie avait le moins de limites à l’investissement étranger. « Elle avait ouvert son économie dans tous les domaines à la propriété de capital, excepté dans le secteur électrique. L’Egypte a pratiqué la même braderie, à l’échelle industrielle […]. Moubarak [s’est embarqué] dans une stratégie économique qui impliquait de vendre de large parts des banques égyptiennes au plus offrant sur le marché international. Le résultat a été, au cœur du Caire, une véritable course aux OPA par des Banques étrangères. » Prims affirmait : « Tandis que les banques étrangères ouvraient boutique, l’Egypte a aussi éliminé la ligne rouge qui contenait l’investissement immobilier étranger, par le décret numéro 583. » « Cela a transformé l’économie […] en un aimant pour la spéculation immobilière mondiale » Toutefois, avec la chute des prix du pétrole durant la seconde moitié de 2009, les banques étrangères ont coupé dans leurs possession dans les pays arabes. L’Egypte a gagné les éloges du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale pour avoir suivi leurs diktats néolobéraux. Ces institutions ont salué le fait que le « boom » économique de l’Egypte a permis un taux de croissance annuel de 7% entre 2005 et 2008. Mais ce boom n’a rien fait qui ait amélioré le sort de la majorité de la population.

Egypte en révolution

Le LEAP écrit :

Les rébellions en Tunisie et en Égypte, comme celles qui pointent dans d’autres pays de la région, préfigurent un changement systémique dans les relations internationales que l’on peut résumer dans le démantèlement du rôle des États-Unis, et ses alliés, au Moyen-Orient.

En juin 2008 le bulletin mensuel du Laboratoire Européen d’Anticipation Politique (LEAP) a souligné que les régimes arabes pro occidentaux se trouvaient à la dérive et qu’il y avait « 60 pour cent de risques d’explosion politique - sociale dans l’axe l’Égypte - Maroc ». L’analyse mettait l’accent sur les conséquences de la « crise systémique globale » par laquelle des régimes affronteraient des difficultés sérieuses devant d’imminentes émeutes de la faim et vérifiait « une incapacité de Washington et de ses alliés européens à tenir un discours qui ne soit pas celui de la sécurité »

Quand il parle de l’Égypte, le Laboratoire souligne une progression de l’instabilité « à cause de la paralysie politique dans laquelle se trouve la fin du règne Moubarak, tandis que le régime est incapable de satisfaire les espoirs radicalisés économiques et sociaux d’une proportion croissante de la population ». La conclusion du centre européen d’analyses stratégiques est une évidence à la lumière des faits actuels :

« Pour nos enquêteurs, l’Égypte sera politiquement entraînée par les conséquences de l’entrée dans le noyau de la crise systémique globale. L’instabilité sociale prévaudra sur la nature sécuritaire du régime. »

La façon par laquelle on arrive à ce type de conclusions d’anticipation n’a rien du hasard. En l’occurrence, il ne s’agit pas ni de devinettes ni de pronostics, parce que l’avenir n’est pas prévisible. La question est plus complexe. Il s’agit de comprendre les lignes de force, les relations de pouvoir, les points forts et faibles des relations internationales comprises comme système. C’est quelque s’il s’agissait de détecter quelles briques du mur sont celles qui soutiennent la structure, de manière à ce que si on les enlève ou si elles sont endommagées toute la construction puisse s’écrouler, aussi solide qu’elle puisse paraître. Pour cela il faut une analyse à court et à long terme, avec des objectifs multiples (politiques, économiques, sociaux et culturels,) ou bien un ensemble complet et complexe de lectures qui permettent un condensé de l’ensemble, quantitatif et qualitatif. Une analyse systémique qui doit être réalisée en équipe avec la vocation de comprendre la situation dans sa totalité. Les concepts « d’une crise systémique » et de « désarticulation géopolitique » que le LEAP utilise d’habitude appartiennent à ce type d’analyse.

Cependant, quand on insiste sur le fait que nous traversons une crise systémique on ne doit pas comprendre, comme cela arrive souvent, que c’est le système capitaliste qui est dans une crise terminale. Ce qui cherche à être souligné c’est que le système international tel qu’il fonctionne depuis sa dernière grande refonte, point que nous pouvons fixer en 1945, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ne continuera pas à exister pendant longtemps. Les analyses systémiques n’ont pas besoin de dates exactes pour que les changements arrivent, mais à peine d’indiquer que l’on est entré dans une étape marquée par quelques tendances de fond.

Dans le cas de l’Égypte, comme remarque le journaliste Hossam el-Hamalawy, ce qui est étrange, c’est que l’explosion n’ait pas eu lieu avant. « Pendant les dernières années la révolte était dans l’air », remarque t-il dans un entretien diffusé par Al Jazeera le 27 janvier. Comme aucune rébellion ne tombe du ciel, il explique qu’en 2008, il y a eu deux « mini intifadas » en Tunisie et qu’en Égypte de forts mouvements de grève sont enregistrés depuis décembre 2006, avec un épicentre dans l’industrie textile de la ville de Mahalla dans le Delta du Nil. Conséquence de cette vague de grèves, deux syndicats indépendants du régime se sont formés, les « Receveurs d’impôts » avec 40 000 affiliés et celui de s« Techniciens de santé » avec 30000. Le premier changement de longue durée à prendre en compte est « le degré de courage des gens », qui ont perdu la peur, sont devenus protagonistes et il ne sera pas simple de recommencer à les enfermer dans leurs maisons. S’il n’y a pas eu de soulèvement plus tôt , ce fut parce que le régime a visé juste en mettant au centre le combat contre le terrorisme pour inhiber toute divergence.

Le deuxième changement c’est que les États-Unis perdent de façon accélérée leurs alliés les plus importantes dans la région. Ils ont déjà perdu la Turquie, ensuite la Tunisie et maintenant l’Égypte, le pays qu’ils aident le plus après Israël. Nous sommes d’accord avec Immanuel Wallerstein sur le fait que nous vivons la deuxième rébellion arabe (la première fut en 1916 pour s’émanciper de l’Empire Ottoman), Washington est le grand perdant. Au contraire, le grand gagnant est l’Iran. Aussi curieux que cela paraît, après avoir abattu Saddam Hussein, les États-Unis ont servi sur un plateau en argent un rôle important à Téhéran au Moyen-Orient, parce que le leader irakien avait été « l’ennemi le plus féroce et plus efficace de l’Iran ».

La Maison Blanche n’a pas pu cacher son manque de politique alternative aux régimes dictatoriaux, au-delà du célèbre discours de Barack Obama au Caire le 4 juin 2009 qui, ironie de l’histoire, s’est intitulé « Un nouveau recommencement ». Hilary Clinton s’est limitée à faire des appels génériques à la démocratie et à la paix, à demander une transition ordonnée sans vacuité de pouvoir, et rien de plus. Sans s’appuie en Égypte -un vrai régime clientéliste, créé et soutenu par l’aide militaire et politique- le poids des États-Unis au Moyen-Orient reculera de quelques marches.

Mais Washington n’est pas le seul perdant dans cette région. Tout l’Occident, et particulièrement l’Union Européenne, qui reçoit le pétrole à travers le Canal de Suez, verra comment son influence s’évanouir dans les rues et les places arabes.

Finalement, tous les regards pointent vers la Turquie [sunnites, 80%-90% des musulmans]. Éloignée de Washington et de Tel Aviv, sans arriver à s’aligner avec l’Iran (chiites, 15% des musulmans], celle-ci s’érige en charnière et en exemple à suivre. Les gouvernants futurs du Caire auront Ankara comme source d’inspiration presque inéluctable, étant donné que les axes du nouveau, et précaire, équilibre dans la région se trouvent de plus en plus éloignés de ces pays qui ont été jusqu’à présent fidèles alliés de l’ex-superpuissance. L’impérialisme a voulu faire croire qu’avec la « révolution arabe » on assistait à des mouvements ayant seulement des causes politiques internes et non des causes économiques et sociales mondiales. Hillary Clinton, la première, aura lancé un leurre devant les yeux du pur-sang arabe hennissant, et toute la presse à la solde a repris cette billevesée perfide : « Nous soutenons l’aspiration des peuples arabes à la démocratie ». Ils chômaient, ils ployaient sous le joug, ils étaient affamés, emprisonnés injustement, battus, torturés, entassés dans des cars clinquants qui les transportaient dans la poussière vers leur misère, sans aide et sans soins médicaux. Pendant que leurs ressources naturelles, bradées, sortaient de leurs pays à vil prix, ils importaient au prix fort tout le nécessaire pour survivre, l’inflation rongeait leur maigre salaire, le coton égyptien pourrissait sur les quais déclassé par le coton américain subventionné ; les paysans désœuvrés venaient s’agglutiner dans les villes surpeuplées alors qu’on aménageait leurs champs pour transformer la nourriture en carburant et que la crise économique les frappait de plein fouet. Ils se sont révoltés contre cette « fatalité », et la Secrétaire d’État Hillary, avec le plus grand mépris, leur a proposé de voter pour un plus grand nombre de ces satrapes dévoyés (car dans quelques pays arabes on votait déjà pour une liste restreinte de ces candidats à la dictature). Les illuminés, les révoltés, les exploités, les aliénés ont tous pu constater au cours de cette première phase de la révolte (novembre 2010- mars 2011), au cours de ce premier round de la guerre des classes, les limites de ces revendications économiques pour le pain et le sel, pour le travail et l’équité. Les possédants leur ont jeté quelques ploutocrates à « démettre », ils leur ont accordé chichement quelques augmentations de salaires ; ils ont réduit les prix des denrées de première nécessité et diminué la valeur de l’argent pour les acheter, ils ont promis des élections par lesquelles ces bons peuples pourront, à l’exemple des populaces du Nord, choisir l’État-major étatique de la classe dominante qui dirigera les destinées de chaque nation « démocratique » arabe. Enfin, la « liberté » de choisir son garde-chiourme frappe aux portes des pays arabes « modernisés et démocratisés » !

« Vos Révolutions victorieuses sont terminées : rentrez chez vous, il n’y a plus rien à voir », leur a-t-on fait accroire, puisque dorénavant il y aura dix, vingt ou trente candidats aspirant à s’emparer du pouvoir, dociles à rendre compte du bradage des ressources nationales au Président Obama et à ses acolytes. Pour ce qui est des hausses de salaires, elles seront temporaires ; attendez que le FMI soit passé par ici une fois le calme rétabli. Ne restent que le royaume d’Arabie et quelques émirats à ne pas bénéficier de cette immense jouissance où pataugent ceux du Nord depuis leur enfance, sous le chômage, l’inflation, la déflation, la succession des crises économiques, les guerres sporadiques, l’insécurité des villes, la dégénérescence morale, la pollution, la drogue et la prostitution, le suicide des adolescents, les soupes populaires et la misère.

Peuples arabes, bienvenue dans la civilisation occidentale ! Vous en aviez rêvé, ce sera pire que ce que vous pensiez. Vous êtes passés en quelques mois de la misère néo-coloniale à la mansuétude post-coloniale. Il vous faut dès à présent préparer la deuxième étape de votre révolte généralisée pour qu’elle donne lieu à de véritables révolutions, c’est-à-dire à des transformations radicales de vos sociétés par la prise entre vos mains de tout le pouvoir d’État, ce qui constitue la vraie démocratie.

Et que dire de ce cancer impérialiste de souche européenne, implanté au cœur de la vie, au Levant d’une Méditerranée souillée par la pollution de ces colonisateurs industriels avides, arrogants et génocidaires ! Cette « colonie colonisatrice » incrustée tout près du canal de Suez, entre le Golan syrien et les montagnes du Liban farouche, cette entité sioniste plantée entre la mer qu’elle a asphyxiée et Gaza la ville martyre indomptable. Cette plaie sioniste théocratique, terroriste, qui se complait à humilier tous les peuples arabes ! Depuis que l’impérialisme a découpé l’ensemble de la planète en zones d’exploitation et de concurrence qu’il se repartage et redistribue selon les puissances montantes ou déclinantes du moment (Grande-Bretagne, France, Italie, Allemagne, Japon, puis États-Unis, Russie, Chine, etc.), toute révolte populaire, toute résistance nationale authentique, est partie intégrante de la grande lutte anti-impérialiste mondiale. À titre d’exemple, quand le peuple palestinien arabe résiste au sionisme et tente de libérer toute sa terre occupée depuis 1948 par le colonisateur impérialiste israélien, il en vient très vite à lutter contre la puissance de tutelle d’Israël, les USA. Les collaborateurs de l’Autorité de Ramallah le savent bien, ceux-là même qui quémandent à la puissance de tutelle de calmer les appétits de son protégé et de le contraindre à accepter la constitution d’un bantoustan à administrer par eux, les derniers supplétifs à ne pas bénéficier d’une zone de gestion partagée. Tous les autres pions arabes ont déjà reçu leur tribut et se sont vu attribuer une réserve à administrer ; Mahmoud Abbas et sa coterie croient qu’ils y ont droit eux aussi.


Le premier point à souligner est que nous sommes face à des révoltes ou des révolutions urbaines. Les campagnes qui pourtant sont partout très pauvres paraissent moins impliquées. Est-ce un effet médiatique ? Il semble qu’on assiste, comme les commentateurs le soulignent à propos de la Tunisie, à une révolte essentiellement portée par les jeunes urbains éduqués des classes populaires ou moyennes. Le fait est que les manifestations se déroulent essentiellement dans les villes. En Tunisie, on a assisté à une progressive montée vers la capitale à partir des villes petites et moyennes de l’intérieur tunisien (et il faut rappeler le précédent de Gafsa en 2008). Le mouvement est ensuite monté en puissance et a agrégé les mécontentements et les frustrations dans les villes de la côte (Sfax, Hammamet) puis a culminé dans la capitale sans baisser d’intensité dans les autres villes – mais à distance c’est surtout la capitale qu’on a vue. Les émeutes du quartier de Ettadhamen, grand quartier populaire non-réglementaire du nord ouest de Tunis, ont marqué un tournant avant la cristallisation et la convergence des différents mouvements dans le centre de Tunis. En Egypte, la capitale a d’emblée été le point focal de la mobilisation qui semble aussi très forte à Alexandrie et Suez. On entend moins parler des villes du Delta ou surtout du sud du pays(en tout cas dans les médias que j’ai pu consulter). Il me semble, pour le peu que j’en sais, que la contestation est surtout urbaine au Yémen aussi. En Jordanie, les manifestations sont concentrées à Amman et semblent moins concerner les autres grandes villes (Zarqa ou Irbid). Certains analystes ont relevé les déplacements récents du roi Abdallah dans des villages de bédouins de la région de Maan, en l’interprétant comme la recherche d’un renouvellement de l’allégeance des tribus transjordaniennes non ou peu urbanisées au régime, par opposition à une contestation sociale croissante dans les villes, largement menée par les islamistes. Mais on peut s’interroger sur la pertinence de cette opposition villes-campagnes. Depuis plus d’un an, on a assisté à de nombreuses éruptions de violence ponctuelle, rurale – ou localisée dans les petites villes périphériques comme Maan, foyer récurrent de contestation violente depuis vingt ans. Ces violences sont présentées comme tribales par les commentateurs et souvent liées à des règlements de compte entre clans. Pour autant, pour le bloggueur Muhammad Nas (Black Iris of Jordan), cette violence répétée peut s’interpréter comme un défi à l’Etat dans sa capacité à faire prévaloir les valeurs civiques, dans un contexte marqué par la corruption et la paupérisation de la population. Autrement dit, dans ces villes, en deça de la politisation, le défi à l’Etat est bien présent .

A la différence de mouvements sociaux de protestation de ces dernières années qui étaient restés localisés dans des localités précises (révoltes populaires de Mahalla al-Kubra en Egypte, en réaction aux restructurations affectant l’industrie textile en 2007-2008), la force de ces mouvements et l’ampleur des foules rassemblées leur ont permis d’occuper les espaces centraux des villes et en particulier de converger vers les espaces publics de représentation des régimes en place, comme l’avenue Bourguiba ou, ces derniers jours, la place de Kasbah à Tunis, ou encore la place Tahrir (de la Libération) au Caire. D’où des images saisissantes et inédites dans ces capitales ordinairement policées au sens fort du terme, où l’on observe dans une grande confusion la contestation et la dégradation des symboles du pouvoir (tags, grafitis, incendies des images à la gloire du régime de Ben Ali ou de Moubarak), scènes de violence ou de fraternisation avec des représentants des forces de l’ordre. Un véritable renversement de l’ordre iconique dans ces capitales marquées par le culte de la personnalité. Une économie urbaine défaillante Les motifs déclencheurs de la contestation sont multiples, et de surcroît, il est plus que délicat de généraliser d’un pays à l’autre, voire sans doute d’une ville à l’autre. Chômage, conditions de vie urbaine, dénonciation de la corruption et revendications des libertés démocratiques s’entremêlent et se renforcent dans la dynamique contestatrice. Si ces deux dernières motivations apparaissent essentielles, il faut souligner à quel point l’insatisfaction et le mécontentement ont donné lieu, ces dernières années, à de nombreuses éruptions de mécontentement et formes de résistance qui en un sens, préfiguraient les mouvements actuels et, peut-être, leur ont servi de moments et de lieux d’apprentissage. Les effets de la crise financière de 2008 sont spécifiques dans chaque pays arabe mais des éléments communs apparaissent. En Tunisie, le secteur industriel est orienté vers l’exportation et se révèle très dépendant de la baisse de la consommation européenne. Le tourisme y subit la concurrence d’autres destinations, la baisse du pouvoir d’achat des Européens et surtout une réorientation vers des clientèles originaires d’Europe de l’Est. Tout cela tire les revenus des travailleurs vers le bas. En Egypte, le tourisme subit aussi les effets de la crise (mais ce n’est pas le cas en Syrie, où le tourisme est au plus haut). Partout, les migrations vers l’Europe ou vers le Golfe sont ralenties tandis les investissements extérieurs marquent le pas (notamment en provenance du Golfe pour les années 2009-2010). L’insertion dans la mondialisation libérale a des conséquences cruelles alors que les économies se sont libéralisées et ouvertes aux investisseurs, ce mouvement étant contrôlé par les bourgeoisies liées (de très près dans le cas tunisien – mais ailleurs aussi) aux régimes. Ces évolutions économiques ont été bien analysées dans la récente synthèse Maghreb et Moyen-Orient dans la mondialisation du géographe Bouziane Semmoud (voir ici et là). Salaires plus faibles et chômage en augmentation vont de pair avec des inégalités accrues avec la petite élite enrichie au train de vie m’as-tu-vu forment donc le terreau de la mobilisation des jeunes. Les tensions sur le marché du logement doivent aussi être particulièrement soulignées. Dans les jours qui ont précédé la chute de Ben Ali, on a pu voir des résidents de quartiers populaires à Tunis ouvrir leurs intérieurs aux caméras de télévision, révélant la grande pauvreté des habitants des périphéries. Qui a voyagé dans les banlieues des villes arabes n’a pu manquer de relever la précarité de cet habitat, souvent bâti en contravention avec les règles de construction et dont la régularisation ne peut s’effectuer qu’aux prix de longues négociations où les habitants restent suspendus à la merci de l’arbitraire des autorités, entre corruption, arbitraire politique et violence sociale. De nombreux travaux de géographes ou d’urbanistes ont bien documenté ces luttes depuis des années (voir Bouchanine au Maroc, Chabbi en Tunisie, Deboulet au Caire, Fawaz au Liban…). Plus récemment, de nouvelles tensions sont apparues. Les nouveaux standards de la régularisation de ces quartiers, marqués par les paradigmes libéraux, visent à les reconnaître et à distribuer des titres fonciers aux habitants. Mais selon un très intéressant travail d’Eric Denis consacrés à la situation du Caire (La marchandisation des ashwayiat(s)), ces politiques conduisent à une inflation des prix du logement et donc renforcent les difficultés résidentielles. D’autre part, le développement de méga projets et des infrastructures et équipements qui les desservent met également sous pression des secteurs urbains jusque là occupés par des classes populaires (voir les contributions sur le monde arabe dans Villes internationales, sous la direction de I. Berry-Chikhaoui, A. Deboulet, L. Roulleau-Berger). Cette compétition foncière produit un effet de chasse et tire les prix immobiliers vers le haut. Les jeunes des classes populaires et moyennes sont particulièrement touchés, notamment parce que la location est peu développée dans les villes arabes et que le mariage et l’installation en couple sont conditionnés par l’acquisition d’un logement (souvent le seul de toute une vie). Ces enjeux expliquent de ces grandes opérations mais aussi l’inflation des prix ont suscité de nombreuses formes de résistance et de contestation ces dernières années, bien identifies dans des travaux comme Villes internationales, déjà cité ou Participations citadines et action publique. Ces contestations ne constituent-elles pas une sorte de banc d’essai dont les révoltes actuelles seraient le prolongement ? Les transformations et les réformes qui touchent les services publics représentent sans doute une autre composante du malaise des villes du monde arabe. Ces réformes sont de nature diverses : délégations de services publics, rationalisation de la gestion, modernisation technique… (voir Services urbains en réforme dans le monde arabe) Une des motifs principaux de contestation ou de méfiance face à ces réformes est la hausse des tarifs. Celle-ci s’explique également par l’augmentation des du prix du pétrole qui se traduit par des hausses des prix des carburants et donc des transports publics, mais aussi par des hausses du gaz et du diesel utilisé pour la cuisine et le chauffage, ainsi que de l’électricité et de l’eau. Ces hausses des prix des services publics s’inscrivent dans un mouvement inflationniste qui touche aussi les produits alimentaires. Selon les classes sociales, la sensibilité à telle ou telle hausse est diverse. Les classes moyennes sont très sensibles aux hausses de l’essence qui contraignent la mobilité automobile, mais les classes populaires qui empruntent les transports collectifs en subissent bien sûr aussi les conséquences. En Jordanie, en Syrie et au Liban, ces sujets occupent l’actualité. L’insatisfaction à l’égard des services publics est souvent aussi plus basique : les citadins subissent des problèmes d’alimentation électrique et de coupures (qui obligent à accéder à d’autres sources d’énergie, également onéreuses) constituent aussi des motifs de mécontentement récurrents, de même que des problèmes d’eau (coupures fréquentes, nécessité de se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement). Le mécontentement à l’égard des services publics alimente une conflictualité importante depuis plusieurs années, dont divers travaux ont rendu compte : ainsi, sur les émeutes de l’électricité au Liban ou sur la contestation de la réforme de la collecte des déchets dans les grandes villes égyptiennes, qui s’est traduite par des hausses de taxes pour des résultats jugés peu satisfaisants (voir ici – lien payant). Là encore, je m’interroge : ces révoltes ponctuelles ont-elles constitué des antichambres, des répétitions des manifestations ou des contestations en cours ? Pour le montrer, il serait intéressant de se pencher sur les leaders de ces mouvements, et d’essayer de cerner si des formes de mobilisation ou de prise de parole, ou de négociations avec les forces de l’ordre qui ont été alors expérimentées, sont présentes dans les soulèvements actuels. Une conséquence probable des mouvements de contestation actuelle est que les réformes en question vont être mises en pause voire arrêtées. Déjà, les régimes jordaniens et syriens ont annoncé des baisses des tarifs de carburant ou des aides pour certaines catégories sociales. En Jordanie, la hausse du tarif électrique a été brutalement remise en cause en 2009, et de même au Liban. Les autorités sont ici face à un piège économique et social. Elles ont peu de marges de manœuvre car ces services, souvent peu efficaces, sont encore fortement subventionnés et occasionnent de lourds déficits. Or ils apparaissent comme un des derniers symboles d’équité sociale (même si dans les faits, malgré l’existence de tarifs sociaux, ce ne sont pas les plus pauvres qui bénéficient des bas tarifs – voir par exemple la question des tarifs d’eau potable en Tunisie). Extrait de textes de Rumor

Toutes les tentatives de restaurer l’équilibre politique seront vaines, parce que le capitalisme en crise ne pourra pas satisfaire les besoins les plus élémentaires de la population. Il y aura une série de régimes bourgeois instables. Les gouvernements tomberont les uns après les autres. Cela présente un danger. Lorsque la lutte des classes est dans une impasse, l’Etat tend à s’élever au-dessus de la société et à acquérir une relative indépendance. Il en résulte un régime militaire instable – c’est-à-dire un régime bonapartiste. L’existence même d’un tel régime suffit à souligner que la révolution commencée le 25 janvier n’est pas terminée. Elle connaîtra de nombreux revirements avant son dénouement final.

Malgré les appels à l’« unité nationale », la société égyptienne est toujours plus polarisée. La révolution a encore d’énormes réserves de soutien dans la population. Les étudiants se mobilisent dans les universités. Les travailleurs font grève, occupent leurs usines et expulsent les patrons haïs et les dirigeants syndicaux corrompus. En seulement trois jours de grève, les travailleurs du pétrole ont obtenu la satisfaction de toutes leurs revendications, y compris la démission du ministre du pétrole. Cela montre où réside le véritable pouvoir.

Le régime militaire en Egypte ne peut pas se maintenir longtemps. Toutes les tentatives de restaurer l’« ordre » ont échoué. L’armée a tenté de mettre un terme aux grèves, mais les grèves continuent. Loin de se replier, le mouvement des travailleurs est ascendant. Que peuvent faire les généraux ? S’ils n’ont pas pu utiliser leurs tanks pour écraser l’insurrection, ils pourront encore moins noyer des grèves dans le sang – alors qu’ils sont censés être à la tête d’un régime démocratique.

Les généraux devront passer le pouvoir à un gouvernement civil (bourgeois). Ce sera la contre-révolution sous un masque démocratique. Mais la contre-révolution ne parviendra pas facilement à restaurer la stabilité. Pour les travailleurs, la démocratie n’est pas un mot creux. Si la démocratie ne mène pas à une amélioration du niveau de vie, à des emplois et des logements, à quoi bon avoir lutté ?

Si tout ceci s’était déroulé il y a dix ans, la classe dirigeante aurait peut-être réussi à consolider une sorte de régime démocratique bourgeois. Le boom économique mondial lui aurait donné une marge de manœuvre. Mais à présent, il y a une crise mondiale du capitalisme. C’est à la fois une cause de la révolution et un facteur qui ne permettra pas d’en finir facilement avec elle. Le système capitaliste n’a rien à offrir aux masses. Même en Europe et aux Etats-Unis, il ne peut pas garantir des emplois et un niveau de vie décent. Comment le pourrait-il en Egypte ?

La mobilisation des travailleurs qui font grève, occupent leurs entreprises et expulsent leurs managers est d’une énorme importance. Cela signifie que la révolution entre dans les entreprises. Les travailleurs égyptiens passent de la lutte pour la démocratie dans le pays à la lutte pour la démocratie sur leur lieu de travail. La classe ouvrière participe à la révolution sous sa propre bannière. Elle lutte pour ses propres revendications. C’est un facteur décisif pour le futur de la révolution.

Les travailleurs protestent contre la corruption et les bas salaires. Ils se révoltent contre les managers appointés par l’Etat et constituent des comités révolutionnaires. C’est exactement ce qu’il faut faire.

Des analystes bourgeois soulignent que beaucoup de ces grèves sont de nature économique. Evidemment ! La classe ouvrière lutte pour ses revendications immédiates. Autrement dit, elle voit dans la révolution un moyen de lutter non seulement pour la démocratie, mais aussi pour de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail – une meilleure vie. Elle lutte pour ses propres revendications de classe. Et cette lutte ne cessera pas sous prétexte que Moubarak n’occupe plus le palais présidentiel.

Pour une démocratie ouvrière !

A Suez, pendant 4 ou 5 cinq jours, l’Etat s’est complètement effondré. Comme en Tunisie, des comités révolutionnaires et des checkpoints armés ont été constitués pour défendre le peuple. Ceci souligne que les soviets (conseils ouvriers) ne sont pas une invention arbitraire des marxistes, mais qu’ils émergent spontanément au cours de la révolution.

Cela pose la question centrale de l’Etat. La révolution a mis à genoux le vieil appareil d’Etat. Il doit être remplacé par un nouveau pouvoir. Il y a un pouvoir, dans la société, qui est plus puissant que tout Etat : le pouvoir du peuple révolutionnaire. Mais il doit être organisé. En Egypte comme en Tunisie, il y a des éléments de double pouvoir (vieil appareil d’Etat/comités révolutionnaires). Des villes et des régions entières sont passées sous le contrôle de ces comités révolutionnaires.

En Tunisie, l’organisation révolutionnaire du peuple est allée encore plus loin qu’en Egypte. Souvent organisée autour des structures locales de l’UGTT, la démocratie révolutionnaire a pris la direction de la société dans un certain nombre de villes et de régions, après avoir expulsé les anciennes autorités liées au RCD. La classe dirigeante parle de « chaos » et d’« insécurité ». Mais en réalité, le peuple organisé garantit l’ordre et la sécurité. Cependant, il s’agit d’un ordre différent – d’un ordre révolutionnaire.

Après l’effondrement des forces de police égyptiennes, le 28 janvier, le peuple a pris l’initiative de protéger les quartiers. Armés de couteaux, de machettes et de battes, ils contrôlaient les voitures. Dans certains endroits, ils organisaient la circulation, etc. Il s’agissait d’embryons de milices ouvrières – une alternative à l’Etat de l’ancien régime.

De même que des comités révolutionnaires ont été constitués pour défendre le peuple contre les éléments criminels, lorsque la police a quitté les rues, il faut à présent les développer et les généraliser pour organiser la révolution. Pour défendre et étendre la révolution, il faut former partout des comités de défense !

Des comités élus pour la défense de la révolution existent déjà dans certains endroits. Il en faut dans toutes les usines, tous les quartiers et tous les villages. Ces comités révolutionnaires devraient être liés au niveau local, régional et national. Ce serait le point de départ d’un futur gouvernement ouvrier et paysan – une alternative réelle au régime dictatorial pourri.

Complète purge et démocratisation de l’armée ! Pour la constitution de comités de soldats. A bas les généraux corrompus et réactionnaires ! Dissolution immédiate de l’appareil répressif. Tous les coupables d’actes de terreur contre le peuple doivent être jugés et punis. Pour l’armement général du peuple. Pour la constitution d’une milice populaire. Pour un gouvernement ouvrier et paysan !

La révolution n’a pas de frontières

Le caractère international de la révolution est clair depuis le début. Tous les pays de la région connaissent les mêmes problèmes que l’Egypte et la Tunisie : hausse des prix de la nourriture, régression sociale, chômage de masse et corruption généralisée. Des millions de gens luttent pour survivre. Et dans la société comme dans la nature, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce qui se passe en Egypte et en Tunisie peut se produire dans de nombreux pays, et pas seulement dans le monde arabe.

Les impérialistes se consolaient en répétant qu’il n’y a pas « d’effet domino ». Mais les dominos ont commencé à tomber : Libye, Maroc, Soudan, Irak, Djibouti, Yémen, Bahreïn, Oman et Syrie. Tous sont entrés dans le tourbillon révolutionnaire, à des degrés divers. D’autres suivront.

Dans le cas de l’Irak, la révolution est liée à la lutte contre l’impérialisme et l’occupation militaire étrangère, à quoi s’ajoute la lutte pour l’auto-détermination du peuple kurde. En même temps, le mouvement de révolte en Irak a balayé toutes les divisions sectaires entre Shiites et Sunnites, ou encore entre Kurdes, Turkmènes et Arabes – divisions qui renforçaient la domination de politiciens réactionnaires.

L’inflation est l’un des problèmes majeurs qui alimentent le mouvement révolutionnaire. Les gouvernements avaient supprimé ou diminué les subventions pour le pétrole et le sucre. Dans l’espoir de prévenir une explosion sociale, les gouvernements de Jordanie, d’Algérie et de Libye ont tous fait marche arrière, récemment, en réduisant les prix des aliments de base et les taxes sur la nourriture importée.

Même les monarchies pétrolières du Golfe sont inquiètes. Au Koweït, ils ont donné 4600 euros à tous les citoyens. Mais de telles mesures ne peuvent au mieux que reporter le soulèvement révolutionnaire, qui est inévitable.

Les médias occidentaux ont décrit le mouvement au Bahreïn comme une lutte religieuse entre la majorité sunnite et la minorité shiite. C’est un mensonge. Le peuple du Bahreïn se bat contre la corruption, pour des élections libres, contre les discriminations, pour les droits des immigrés et des femmes, contre le chômage et pour un partage plus juste des richesses. Partout, nous voyons le même courage des masses face à la répression. Et encore une fois, la classe ouvrière a joué un rôle décisif. En menaçant le régime d’une grève générale, les syndicats ont poussé le gouvernement du Bahreïn à faire des concessions.

Dans les Etats du Golfe, il y a une exploitation brutale des travailleurs, qui sont majoritairement des immigrés. 1,1 million de Pakistanais travaillent en Arabie Saoudite. C’est la même situation dans tous les pays du Golfe. Des grèves ont eu lieu, ces dernières années, dont les médias n’ont pas parlé. A Dubaï, par exemple, 8000 travailleurs du bâtiment ont fait grève.

L’Arabie Saoudite, ce bastion de la réaction au Moyen-Orient, ressemble à une cocotte minute sans soupape. Dans de tels régimes, lorsque l’explosion se produit, elle est soudaine et d’une extrême violence. La famille royale est corrompue, dégénérée et pourrie jusqu’à la moelle. Elle est divisée sur la question de la succession. La colère et la frustration de la population ne cessent de croître. Il est significatif que même le clergé wahhabite critique le régime. Lorsque la révolution commencera dans ce pays, les immenses réserves pétrolières du royaume ne sauveront pas la monarchie.

La révolution arabe a ravivé le mouvement révolutionnaire en Iran, où des officiers de la « Garde Révolutionnaire » ont déclaré qu’ils n’étaient pas disposés à tirer sur le peuple. Les divisions dans l’appareil d’Etat soulignent la profonde crise du régime.

Dans chacun des cas, il est difficile de dire quel type de régime émergera. Cela dépend de nombreux facteurs et diffèrera selon les pays. Les processus en Egypte et en Tunisie étaient pratiquement identiques. Mais en Libye, la situation était différente dès le début. Le régime bénéficiait d’une base plus solide, en particulier dans la région de Tripoli. L’insurrection s’est essentiellement limitée à l’est du pays et la révolution s’est rapidement transformée en une guerre civile.

Kadhafi est prêt à tout. Il n’a pas hésité à plonger le pays dans un conflit meurtrier. Il y a eu des défections massives, dans l’armée libyenne, y compris au sommet. Mais cela n’a pas eu le même effet qu’en Egypte et en Tunisie, du fait de la nature différente du régime et de l’armée.

Une chose est claire : toutes les cartes sont rebattues, dans la région. A terme, aucun de ces régimes ne survivra. Suivant le rapport de forces entre les classes et toute une série de facteurs internes et externes, différents scénarios sont possibles. Mais ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces régimes ne pourra satisfaire les revendications fondamentales des masses.

L’impuissance de l’impérialisme

Les impérialistes sont très inquiets. Ils se demandent jusqu’où ces révolutions peuvent aller et s’étendre. Ils ne les avaient pas anticipées et ne savent pas comment réagir. Si Obama n’a pas publiquement appelé Moubarak à démissionner, c’est parce qu’il redoutait les effets que cela aurait eu sur les autres Etats de la région. Il a dû s’exprimer dans un langage très soigneusement codifié.

Le cynisme des gouvernements occidentaux est flagrant. Après avoir soutenu les dictatures en Egypte et en Tunisie, pendant des décennies, voilà qu’ils sont tous partisans de la « démocratie » et des « droits de l’homme ». Dans leur bouche, ces mots empestent l’hypocrisie. Sarkozy avait publiquement présenté Ben Ali comme un ami de la démocratie et des droits de l’homme à l’époque où ce dernier torturait ses opposants dans les prisons tunisiennes. Et Washington a couvert les actes barbares de toutes les dictatures pro-américaines. Les impérialistes en payent désormais le prix.

La politique affecte l’économie – et réciproquement. Les prix du pétrole ont grimpé, face aux craintes que la révolte se propage aux autres pays arabes, y compris l’Arabie Saoudite. Les « marchés » redoutent aussi que les livraisons d’hydrocarbures via le Canal de Suez soient affectées. Le prix du Brent a un moment dépassé les 120 dollars le baril. Cela menace la faible et fragile reprise de l’économie mondiale.

Pour des raisons économiques, politiques et militaires, les impérialistes ont besoin de stabilité au Moyen-Orient. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire ! Dès le début, les Américains se sont efforcés de trouver une réponse cohérente à des événements qui se développaient à un rythme quotidien. En réalité, la première puissance mondiale était réduite au rang d’observateur impuissant. Un article de The Independent avait pour titre : Les mots forts de Washington soulignent son impuissance. Cela résume bien la situation.

Des gens « avertis » pensent que la révolution arabe fait partie d’une conspiration impérialiste. Rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité. Les capitalistes ont été pris par surprise. Ces révolutions ont complètement déstabilisé l’une des plus importantes régions à leurs yeux. Et leurs répercussions dépassent largement le monde arabe.

Le Moyen-Orient est une région clé pour les impérialistes. Les Américains ont passé quatre décennies à y construire leur position. L’Egypte en était un élément clé. Mais tout a été balayé en quelques semaines. Le pays le plus riche et le plus puissant au monde était complètement paralysé. Obama ne pouvait pas intervenir. Et il trouvait même difficile de dire quoi que ce soit sans offenser ses alliés saoudiens.

Environ 8 % du commerce mondial passe par le canal de Suez, et les Américains étaient terrifiés à l’idée qu’il pourrait être fermé. Mais ils ne pouvaient rien faire. Tout ce que pouvait dire Obama, c’est qu’on devait laisser les Egyptiens choisir. Ce n’est pas ce que disaient les Américains au sujet de l’Irak et de l’Afghanistan : ils n’ont pas réfléchi à deux fois avant d’envahir ces pays.

Dans les jours qui ont précédé la chute de Moubarak, des navires de guerre américains ont été stationnés près du canal de Suez. L’objectif était de rappeler la main de fer que couvre le gant de velours. Mais ce n’est pas allé plus loin. Les Etats-Unis se sont brûlés les doigts en Irak. Une nouvelle aventure militaire en Egypte aurait provoqué une tempête de protestations aux Etats-Unis et dans le monde entier. Pas une seule ambassade américaine ne serait restée debout, dans tout le Moyen-Orient. Tous les régimes arabes pro-américains auraient été menacés par la colère des masses.

Du fait de sa proximité géographique avec l’Arabie Saoudite et l’Iran, le Bahreïn est d’une grande importance stratégique pour les Etats-Unis. Ils y ont leur Cinquième Flotte et leur plus importante base navale de toute la région. Et pourtant, les Américains n’ont pas pu intervenir contre le mouvement révolutionnaire au Bahreïn. Si tout cela faisait partie d’un plan secret des impérialistes, personne n’en a prévenu Obama !

Dans le cas de la Libye, ils n’ont pas hésité à dénoncer Kadhafi et à appeler à son renversement – à la différence de leur attitude à l’égard de Moubarak. C’est un exemple de plus de leur duplicité et de leur cynisme. Et à présent, on a une agression impérialiste ouverte en Libye. Cela n’a rien à voir avec la protection du peuple libyen, sans parler de défendre la révolution. C’est tout le contraire. Leur objectif est de renforcer leur position dans la région pour étrangler les révolutions qui ont commencé.

Nous nous opposons à cette guerre impérialiste. La tâche de renverser Kadhafi appartient au peuple libyen. La vérité, c’est que l’impulsion révolutionnaire initiale a été détournée par les éléments contre-révolutionnaires du Conseil National de Transition, qui ont placé le sort du peuple libyen entre les mains des impérialistes.

Non à l’intervention étrangère ! Non à l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan ! Non au bombardement de la Libye ! A bas l’impérialisme !

Ecrit par tendance marxiste internationale

1 Message

  • « Nombreux sont ceux qui n’ont pas pris la mesure des conséquences stratégiques de la crise économique et financière mondiale. Ils se sont contentés de regarder les écrans d’ordinateurs comme si celle-ci se résumait à un jeu vidéo. Or c’est un véritable tsunami économique qui a dévasté la planète. Comme nous le notions auparavant : « Les chiffres donnent le vertige : 27.000 milliards de dollars ont été perdus ce qui correspond à plus de deux fois le PIB américain (…) La dette publique des Etats-Unis s’élevait en septembre 2008 à 1.000 milliards de dollars soit l’équivalent approximatif de son PIB. D’après le rapport du FMI d’avril 2009, pour les seules institutions financières (banques, assurances, etc.) les pertes financières atteindraient la somme vertigineuse de 4.000 milliards de dollars dont 2700 aux Etats-Unis. Les Hedge Funds auraient de leur côté perdu la bagatelle de 5.400 milliards de dollars. Laurent Carroué, de son côté, annonce le chiffre vertigineux (toutes pertes confondues et manque à gagner) de 55.800 milliards de dollars soit 103% du PIB mondial !

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