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Algérie, Maroc, Egypte, Syrie, Yémen et Tunisie : la révolution n’a connu encore que sa première phase

samedi 28 mai 2011, par Robert Paris

Aucune révolution au monde ne s’est réglée en une fois, sans à-coups, sans avancées et reculs.

Quand la révolution s ’en tient à son premier mouvement, c’est qu’elle a été détournée dès le départ...

Algérie, Maroc, Egypte, Syrie, Yémen et Tunisie : la révolution n’a connu encore que sa première phase

Après avoir contribué avec succès à déloger des régimes autocratiques installés depuis des décennies, les cyber-militants tunisiens et égyptiens continuent de se battre pour préserver des avancées chèrement acquises, dans un climat politique difficile jalonné de revers.

Armés de blogs, de pages Facebook et de comptes twitter, ils avaient stupéfait le monde en mobilisant de larges pans de la jeunesse pour lancer le "printemps arabe".

Après la chute en janvier du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, suivi un mois plus tard par son homologue égyptien Hosni Moubarak, ils sont pris entre le dépit face aux aléas des progrès politiques, et la volonté de continuer leur combat pour l’avénement de vraies démocraties.

Slim Amamou, blogueur tunisien nommé le 17 janvier secrétaire d ?Etat à la Jeunesse dans le gouvernement transitoire, a remis sa démission cette semaine, en faisant le constat que ce type de rôle politique n’était "pas fait pour lui" et qu’il se "sentait plus utile à l’extérieur du gouvernement".

Sa démission -annoncée sur twitter- survient après un retour de la censure sur internet, avec une récente décision des autorités de fermer quatre sites à la demande de l ?armée.

En Egypte, la condamnation le mois dernier d’un blogueur à trois ans de prison au motif d’avoir "insulté" l’armée, qui dirige le pays depuis le départ de M. Moubarak, a fait l’effet d’une douche froide.

Mais cela ne décourage pas de nombreux militants de critiquer le tout-puissant Conseil suprême des forces armées (CSFA), et en exprimant leur frustration devant la lenteur des réformes politiques.

Lundi dernier, près de 400 blogs ont pris part à une action intitulée "Journée sans le CSFA", postant des commentaires contre la haute hiérarchie militaire.

La blogosphère égyptienne est également mobilisée pour appeler à des manifestations vendredi "pour une seconde révolution", après celle de janvier et février.

"Il faut savoir que les sacrifices face à la tyrannie de Moubarak peuvent facilement être consentis à nouveau face à toute autre forme de tyrannie", déclare le blogueur Amr Moneim, en appelant l’armée à "rentrer dans ses casernes".

Le renversement de M. Moubarak "était une révolution, pas un putsch", écrit-il, en fustigeant "la lenteur des procès des dirigeants de l’ancien régime" et un processus de démocratisation aussi déroutant qu’une "charade".

En Tunisie, le site Nawaat.org ("noyau" en arabe), un blog collectif indépendant, en pointe lors de la révolte, ne veut pas non plus baisser les bras.

Quatre mois après la chute de Ben Ali, la mission de Nawaat a des contours plus flous, mais le site continue activement d’oeuvrer en faveur de la démocratie.

"Avant les choses étaient plus simples : il y avait les gentils d’un côté, les méchants de l’autre", souligne l’un des ses administrateurs, Riadh Guerfali -Astrubal sur le net.

"Aujourd’hui les choses sont plus subtiles. Mais on continue à défendre la liberté d’expression. C’est un combat de tous les jours", affirme-t-il.

Pour certains, les nouveaux médias électroniques ont encore de beaux jours face à des médias classiques -presse écrite, radio, télévision- qui peinent à retrouver la faveur du public après des années de dictature et de censure.

Sofiène Chourabi, 29 ans, journaliste et blogueur tunisien, estime que les nouveaux médias en pointe dans le soulèvement "continuent d’être actifs jusqu’à présent face à la faiblesse des médias traditionnels".

Les médias classiques "n’ont pas réussi jusqu’à maintenant à regagner la confiance des Tunisiens, permettant encore l’introduction de nouveaux internautes actifs dans la vie médiatique", assure-t-il.

ALGERIE

La contestation se poursuit sous formes de grèves...

La gronde sociale prend de l’ampleur en Algérie. L’année 2011 aura battu tous les records en nombre de mouvements de protestation.

Rien qu’à Alger, les services de sécurité ont comptabilisé pas moins de 600 actions de rue, entre marches et rassemblements. Étudiants, médecins, travailleurs communaux, ceux du port d’Alger, de Sonatrach, du complexe El-Hadjar… la colère n’a épargné aucun secteur. Tout le monde se jette dans l’arène de la contestation. Les sit-in et autres mouvements de contestation sont devenus quasi quotidiens. Le dialogue social est rompu à tel point que la rue reste l’unique et seul moyen de faire entendre sa voix.

À Alger, les forces de l’ordre sont en alerte maximale depuis les émeutes de janvier dernier. Les fourgons de police constituent le décor général de la capitale. Plusieurs points chauds ou « quartiers généraux » de la contestation ont été recensés.

Il s’agit, entre autres, du boulevard Zighout Youcef où se trouvent l’APN et le Sénat, ainsi que la place mythique, la Place des Martyrs, la localité d’El-Mouradia où se trouve le siège de la présidence de la République, l’hôpital Mustapha- Pacha, et de la Place Audin où se trouve la Faculté centrale.

Ces endroits sont régulièrement investis ces derniers jours par des milliers de policiers qui guettent le moindre regroupement de personnes. Les émeutes se multiplient également dans certaines régions du pays.

À Béjaïa, la route qui relie la capitale des Hamadites à Sétif est souvent fermée par des citoyens en colère. À Boumerdès, les émeutes du chômage ont fait tache d’huile. A Annaba, de violents affrontements ont opposé, ces derniers jours, des centaines de femmes et hommes aux forces de l’ordre.

Cette impasse risque de provoquer un incendie dont nul ne peut soupçonner les conséquences. À Blida, un affichage de listes des bénéficiaires de logements sociaux a tourné aux émeutes.

Les mouvements de débrayage dans le secteur de la Fonction publique et dans le secteur économique se multiplient d’une façon incroyable. Situation paradoxale. Au moment même où les pouvoirs publics multiplient des mesures d’apaisement sociales de tous genres, voilà que des initiatives et des appels à la contestation viennent de remettre en cause tout ce qui a été fait.

Et dire que les orientations du chef de l’État d’ouvrir le dialogue avec les partenaires sociaux ne sont pas appliquées à la lettre. Le secteur de la santé vit au rythme des contestations grandissantes. Les praticiens généralistes et spécialistes de la santé publique ont rejoint le mouvement de grève initié depuis le 28 février par les médecins résidents.

Des hôpitaux entiers et polycliniques sont paralysés. Ould Abbès, ministre de la Santé, n’a pas pu contenir la colère des médecins, en dépit des récentes augmentations de salaires.

Le secteur des communes n’est pas resté à l’écart de cette vague de protestation. Une grève secoue les communes depuis maintenant plus de deux semaines. Les dockers du port d’Alger ont également entamé une grève illimitée pour faire entendre leurs voix et dénoncer leurs conditions sociales déplorables.

Familles victimes du terrorisme, patriotes et groupes de légitime de défense (GLD), les malheureux de la décennie noire, ne cessent de manifester à Alger pour réclamer un statut particulier. Les pompiers se mettent également de la partie. Ils menacent de reprendre la protesta dans les prochains jours.

La contestation ne faiblit pas au sein de Sonatrach, malgré les hausses de salaires consenties par la direction. Les travailleurs exerçant dans les champs pétroliers du Sud envisagent de créer un syndicat autonome capable de défendre leurs intérêts et ceux de tous les travailleurs du secteur de l’énergie.

Ce syndicat regroupera les fonctionnaires de Sonalgaz, Naftal et Sonatrach. Après des semaines de contestation, ponctuées par une grève de la faim, la direction générale de Sonatrach avait accepté de satisfaire quatre des neuf points de la plate-forme de revendications des travailleurs.

Les autres points devaient faire l’objet de discussions entre les deux parties. Une promesse qui n’a finalement pas été tenue, selon les syndicalistes. Les tensions sociales s’aggravent aussi au complexe sidérurgique d’El Hadjar. Le syndicat d’Arcelor Mittal Annaba a annoncé hier une grève générale à partir du 28 mai pour revendiquer des augmentations de salaires.

Force est de relever que les dernières mesures sociales prises par le gouvernement au profit des jeunes et travailleurs se sont avérées en fin de compte sans aucun effet.

Suite à l’échec des négociations enregistré entre le partenaire social et l’employeur, tous les membres des sections syndicales ont voté à l’unanimité la paralysie à partir d’aujourd’hui, à 13h, des activités du complexe sidérurgique d’El Hadjar.

Le complexe sidérurgique ArcelorMittal El Hadjar, qui emploie plus de 5600 travailleurs, sera totalement paralysé à partir d’aujourd’hui à 13h. Cette décision a été votée et maintenue à l’unanimité par tous les membres des sections syndicales, suite à l’échec des négociations enregistré entre le partenaire social et l’employeur. Ce dernier a proposé une augmentation salariale de 24% répartis sur 3 ans, dont 12% sont conditionnés par des résultats de production. Une proposition que le syndicat a qualifiée d’humiliante et en deçà des attentes des travailleurs. « Nous avons décidé de maintenir le mot d’ordre de grève générale et illimitée à partir d’aujourd’hui. Les négociations engagées avec la direction générale d’ArcelorMittal El Hadjar n’ont abouti à rien, si ce n’est une augmentation humiliante de 24% répartie sur 3 ans dont 50% sont conditionnés par des objectifs de production. Ce qui n’est pas le cas pour les expatriés dont le coût de chacun revient à 2 millions de dinars/mois », précise le secrétaire général du syndicat de l’entreprise, Smaïn Kouadria.

La grève engendrera, ajoute-il, l’arrêt total de l’usine dont les hauts fourneaux, la PMA, les deux aciéries à oxygène et l’aciérie électrique ainsi que tous les laminoirs à chaud et à froid (LRB, LFR, RPA, LAF, LAC). A ceux-là, il faut ajouter la fermeture de tous les dépôts régionaux de vente implantés à Alger, Oran, Annaba et Skikda. Plus grave encore, toutes les expéditions, tous produits confondus, seront gelées. Devant cette sérieuse menace de paralyser totalement la production du complexe, l’employeur a réagi. Dans un appel adressé aux travailleurs, Vincent Legouic a tenté de les sensibiliser : « Nous pensons que la grève est à la fois inutile, contreproductive et risque de compromettre la viabilité de notre entreprise. Notre clientèle est en attente de livraison de ses commandes depuis plusieurs mois. Une interruption de production et de livraison ne fera que détériorer davantage notre image de marque et fragilisera ainsi notre position sur le marché ».

Et pour toucher la sensibilité de ses travailleurs, le directeur général a rappelé : « Notre entreprise est en difficulté financière grave. Mais nous sommes en train de négocier parce qu’on croit en la réussite et en la capacité de nos employés à relever les défis. Le syndicat doit aussi y croire, c’est pourquoi nous conditionnons une partie des augmentations par l’atteinte des résultats. » Par ailleurs, il n’a pas omis de menacer que « conformément à la réglementation en vigueur, les journées de grève ne sont pas rémunérées ».

MAROC

Les policiers marocains ont passé des heures dimanche à pourchasser des centaines de contestataires dans les rues de Rabat, la capitale du Maroc, afin de les empêcher de manifester en faveur de la démocratie.

Armés de matraques, les agents de l’escouade antiémeute s’en sont pris à tout ce qui ressemblait à un rassemblement de protestataires, en blessant certains et en traînant d’autres jusqu’à des fourgons de police.

Selon le mouvement de contestation marocain, qui demande depuis le 20 février des réformes politiques et davantage de démocratie dans le royaume d’Afrique du Nord, le gouvernement semble avoir adopté une nouvelle politique de tolérance zéro par rapport aux manifestations.

Dimanche, les manifestants ayant réussi à se réunir scandaient des slogans antigouvernementaux avant de s’enfuir devant les policiers. Les contestataires se plaignent également du coût élevé de la vie et du manque d’emplois.

Des dizaines de membres du mouvement ont plus tard tenté de se regrouper devant le parlement, mais les forces de l’ordre les ont violemment dispersés. Au coucher du soleil, les activistes s’étaient réfugiés au siège social du principal syndicat du Maroc alors que de nombreux policiers étaient postés à l’extérieur de l’édifice.

Les protestataires ont rapporté que la police avait aussi usé de violence pour réprimer des soulèvements populaires dans les villes de Tanger et d’Agadir. Plusieurs personnes ont été blessées et arrêtées mais aucun un bilan officiel n’était disponible.

Comme plusieurs pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, le Maroc est aux prises avec un mouvement de contestation pro-démocratie principalement composé de jeunes et inspiré des événements survenus en Tunisie et en Égypte ce printemps.

Même si les constestataires n’exigent pas l’abolition de la monarchie, ils souhaitent réduire son pouvoir et renforcer celui du premier ministre, réformer le système judiciaire et lutter contre la corruption qui, selon eux, mine le Maroc.

En mars, le roi avait promis de mettre en place une série d’amendements constitutionnels afin de remédier aux problèmes soulevés et nommé un comité chargé de s’acquitter de cette mission. Ce dernier doit présenter ses recommandations en juin.

Pendant que les membres du comité délibèrent, le gouvernement marocain semble toutefois avoir décidé d’interdire les manifestations alors qu’il les avait auparavant tolérées.

Le 15 mai, une tentative de rassemblement devant le quartier général du service de renseignements marocain en banlieue de Rabat avait été violemment réprimée. Au moins un des leaders du mouvement avait été sévèrement battu.

La police avait également mis fin, vendredi, à une protestation contre les dépenses de Mawazine, le prestigieux festival de musique du monde de Rabat.

SYRIE

En Syrie, depuis le début des manifestations pacifiques contre le régime du parti Baas, au pouvoir depuis des décennies et qui avait promis au début du millénaire de se réformer et d’accorder, enfin, aux Syriennnes et aux Syriens les droits démocratiques et sociaux élémentaires que le programme même du Baas reconnaissait, plus d’un millier de personnes sont tombées, victimes de la répression sanglante d’un mouvement auquel participent désormais toutes les régions et toutes les composantes de la population du pays. Ce mouvement populaire était fondamentalement réformiste -confronté à la répression, il est devenu révolutionnaire. Or le soutien à cette révolution est, dans nos pays, encore très faible, et cantonnée essentiellement aux exilés syriens. Raison de plus pour participer, samedi 28 mai prochain à Genève, à la marche de solidarité avec le peuple syrien, qui partira à 14 heures de la place des Nations pour aboutir à la Plaine de Plainpalais.

Syrie, « République démocratique, populaire et socialiste »...

Déjà 1000 morts : la Syrie s’enfonce dans la répression, mais le mouvement populaire d’opposition au régime baassiste ne renonce pas. Le pouvoir en place non plus, hélas, instruit des exemples tunisien et égyptien. Ben Ali et Moubarak, leurs clans et leurs affidés sont tombés -mais pas encore les régimes qu’ils incarnaient : ces régimes se réorganisent, se modernisent, refont leurs façades, se « réforment », c’est-à-dire se re-forment. Il faut donc croire qu’ils en avaient la possibilité. Cette possibilité, les régimes libyen et syrien ne l’ont pas -et le syrien peut-être moins encore que le libyen, puisqu’il repose sur une minorité religieuse qui a tout à craindre d’un changement dont une majorité pourrait faire une revanche. Pour le pouvoir baassiste d’une « République syrienne démocratique, populaire et socialiste » qui n’est rien de tout cela, l’alternative est simple : il tombe, ou il écrase l’opposition. Dans le sang. Comme il l’a déjà fait et se voue actuellement à le faire. Cette opposition est composite, contradictoire, on y trouve un peu de tout, y compris ce que l’on aimerait bien n’y pas trouver -mais est-ce à nous de définir ce que devrait être la « bonne opposition » libyenne ou syrienne, l’opposition selon notre coeur, ou selon notre propre histoire, une opposition toute entière démocratique, laïque, progressiste, de gauche -bref : une opposition à notre image, ou à l’image que nous cultivons de nous-mêmes, ou que nous aimerions donner de nous-mêmes ? L’opposition syrienne est ce que des décennies d’écrasement de toutes les contestations, y compris les islamistes et les kurdes, en ont fait, sur fond d’instrumentalisation du conflit avec Israël, et d’obstination à considérer le Liban comme un baillage. L’opposition syrienne a appelé pour mercredi prochain à une grève générale, soutenue par la Confédération Syndicale Internationale.

TUNISIE

Le centre-ville de Tunis est sous haute tension depuis jeudi. Ce samedi après-midi comme hier, des centaines de manifestants couraient se réfugier dans les ruelles et dans les boutiques aux stores presque entièrement baissés pour se protéger des gaz lacrymogènes tirés par la police. Certains manifestants ont lancé des projectiles en direction des forces de l’ordre. Ils réclament la démission du gouvernement de transition et une nouvelle révolution.

La tension est remontée d’un cran en Tunisie suite aux propos de l’ancien ministre de l’Intérieur Farhat Rajhi. Dans une interview diffusée jeudi, il évoque un « coup d’Etat » de fidèles du président déchu en cas de victoire des islamistes à l’élection d’une assemblée constituante le 24 juillet prochain.

Hier, la police arpentant la ville à moto a violemment réprimé les défilés frappant journalistes et manifestants dans un rare accès de brutalité depuis la chute du régime. Il y a eu un mort et plusieurs blessés dans un mouvement de panique.

Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens, quinze journalistes ont été brutalisés par des policiers. Le ministère de l’Intérieur a présenté ses excuses, affirmant son respect pour le travail journalistique et pour le droit de chaque citoyen à manifester pacifiquement. Le ministre a aussi promis une enquête pour déterminer les responsabilités dans ces débordements.

De jeudi à dimanche, des manifestants s’étaient rassemblés dans la capitale tunisienne, Tunis, pour protester contre le gouvernement transitoire qui dirige ce pays d’Afrique du Nord depuis la chute en janvier du dictateur Zine el Abidine Ben Ali, soutenu par l’Occident.

Les manifestants ont défié un couvre-feu décrété par le gouvernement samedi pour réprimer une opposition croissante contre le régime intérimaire. Le couvre-feu s’applique de 21 heures à 5 heures du matin.

A Tunis, des manifestants antigouvernementaux ont appelé à la démission du gouvernement et exprimé leur mépris à l’égard du premier ministre Beji Caid Sebsi et du ministre de l’Intérieur, Habib Sid. Les manifestants ont également scandé des slogans tels, « Le peuple veut une nouvelle révolution » et « Ni peur ou terreur – le pouvoir appartient au peuple. »

Les protestations se sont propagées à d’autres villes, dont Sfax, Kairouan et Sousse. Le couvre-feu a été imposé après les protestations survenues dans des villes comme Sfax, Kairouan et Métlaoui, ainsi que trois villes de la province du centre-ouest de Gafsa

Le régime tunisien a réagi par une répression violente à ces protestations. A Tunis, la police a tiré des gaz lacrymogènes dans la foule rassemblée dans l’avenue Bourguiba, l’artère principale de la ville. Les manifestants ont riposté par des volées de pierres.

La police aurait chargé les manifestants avec des matraques, isolant de petits groupes puis les frappant à coups de pieds et les battant. « La réaction de la police est trop extrême contre les gens, » a dit l’un des manifestants à l’agence d’information Reuters. « C’est le retour à l’époque de Ben Ali, » a-t-il ajouté. Les manifestants qui scandaient depuis une vingtaine de minutes des slogans comme "dégage" et "le gouvernement de transition travaille toujours pour (le président déchu) Ben Ali" ont fait face à un cordon de policiers déterminés à les empêcher de progresser en direction du ministère de l’Intérieur sur l’avenue Habib Bourguiba.

Puis soudain, les forces de l’ordre ont chargé les manifestants en tirant massivement des gaz lacrymogènes, créant un mouvement de panique parmi les manifestants, majoritairement des jeunes, et les piétons qui se sont tous lancés dans une course effrénée pour se mettre à l’abri pendant que les magasins baissaient leur rideau de fer. Les forces de l’ordre, dont la majorité des effectifs étaient cagoulés, sillonnaient l’avenue Bourguiba à bord de moto, d’autres avec des chiens, à pied, et un blindé léger circulait également sur l’avenue.

Sous le regard d’hommes en costume cravate salués respectueusement par les forces de l’ordre, un manifestant est durement frappé par plusieurs policiers alors qu’il est tombé sur les rails des tramways verts sapin de Tunis. D’autres manifestants sont frappés à coup de matraque et de bâtons toujours encerclés par plusieurs policiers à la fois. Ensuite, la violence n’épargne pas non plus les journalistes, dont un photographe de l’Agence France-Presse (AFP), Fathi Belaid. "J’ai été agressé par 4 policiers dans l’escalier du journal La Presse. Ils m’ont pris 2 appareils photo et un ordinateur portable et m’ont frappé sur la tête avec des barres de fer", dit-il.

La police tunisienne a de nouveau fait usage vendredi de matraques et de bombes lacrymogène pour réprimer une manifestation anti-gouvernementale à Tunis organisée via le réseau social Facebook, a constaté un journaliste de l’Associated Press.

Comme une autre manifestation la veille, elle a été organisée suite aux déclarations de l’ancien ministre de l’intérieur Farhat Rajhi, qui a provoqué de vives réactions dans les médias et les milieux politiques en brandissant la menace d’un « coup d’État militaire » notamment en cas de victoire des islamistes lors des élections prévues le 24 juillet prochain.

Rassemblés sur l’avenue Bourguiba, principale artère de la capitale, quelques centaines de jeunes ont scandé des slogans hostiles au gouvernement et appelé à « une deuxième révolution », après celle qui a fait chuter le régime du président Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier dernier.

Après environ une heure, les policiers ont chargé les manifestants pour les empêcher d’avancer vers le ministère de l’Intérieur. La foule a été dispersée à coups de gaz lacrymogène et de matraques.

Pourchassant les manifestants qui fuyaient dans les rues proches, les policiers ont frappé sans ménagement manifestants, journalistes et photographes en procédant à de nombreuses interpellations.

Trois journalistes — Mohamed Hammi de l’agence EPA, Zoubeir Souissi de Reuters et Fethi Bélaïd de l’AFP — ont été tabassés dans le hall du journal « La Presse », et leur matériel a été confisqué. La veille, un photographe de l’Associated Press, Hassène Dridi avait déjà été brutalisé par des policiers.

Au total, 15 journalistes travaillant pour des médias internationaux et tunisiens ont été brutalisés par les forces de l’ordre lors des manifestations de jeudi et vendredi, précise le syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) dans un communiqué.

Il cite notamment trois journalistes de la chaîne qatarie « Al Jazira », et d’autres du journal Achourouk, de la radio privée tunisienne Chems FM, de la chaîne Hannibal TV et du journal El-Sahafa. Le SNJT dénonce « les agissements des agents de police visant les journalistes », et évoque « un crime contre la liberté de la presse ».

Selon le ministère tunisien de l’Intérieur, quatre policiers ont été blessés au cours des affrontements avec les manifestants vendredi. L’un d’eux a été grièvement atteint à la tête et se trouve dans le coma, a précisé à l’AP le porte-parole du ministère, Naji Zaïri.

Selon M. Zaïri, le ministère a par ailleurs présenté ses excuses aux journalistes agressés et a décidé d’ouvrir une enquête administrative suite aux violences qu’ils ont subies.

EGYPTE

Ce vendredi 27 mai, des milliers de personnes se sont rassemblées place Tahrir.

Plusieurs mouvements de militants égyptiens appelaient ce vendredi 27 mai 2011 à une « seconde révolution » et dès la mi-journée des dizaines de milliers de manifestants convergeaient vers la place Tahrir au Caire. Largement insatisfaits de l’évolution de leur pays depuis le renversement du régime Moubarak, le 11 février, ces militants pro-démocratie veulent exprimer publiquement leur frustration face à la lenteur de la démocratisation promise.

Des milliers d’Egyptiens se sont rassemblés vendredi sur la place Tahrir au Caire pour « une deuxième révolution » censée accélérer le rythme des réformes et juger rapidement le président déchu Hosni Moubarak et son entourage.

Une partie de la rue égyptienne se plaint des retards mis par le nouveau pouvoir, assuré à titre provisoire depuis le mois de février par l’armée, pour envoyer l’ex-raïs, sa famille et les caciques de son régime devant les tribunaux. Certains reprochent aussi aux généraux de ne pas avoir rétabli l’ordre assez rapidement dans la foulée de « la révolution du Nil » qui a déposé Hosni Moubarak le 11 février.

La rue réclame également la fin de la corruption, endémique à tous les niveaux de la société.

La défiance envers le CSFA et sa gestion de la transition politique semble avoir atteint son paroxysme parmi les jeunes du 25-janvier. Dans un appel à manifester, les comités populaires pour la défense de la révolution dénoncent ainsi "l’entêtement de la junte militaire à vouloir monopoliser le pouvoir, qui constitue un des chapitres du complot, et son déni évident de cette révolution dont a rêvé le peuple égyptien".

Ils reprochent au CSFA d’avoir édicté des lois sans débat, d’avoir eu recours à la violence, d’avoir reporté les procès contre les caciques de l’ancien régime, les personnes soupçonnées de corruption et les auteurs de violence et d’agiter le spectre de la faillite et de l’anarchie pour faire peur à la population. Ils appellent à la mise en place d’un conseil présidentiel civil révolutionnaire pour la période transitoire et à l’élection d’une assemblée constituante.

"Nous nous sommes débarrassés d’un dictateur pour en gagner un autre. Quelle tragédie ! Le CSFA porte vraiment un masque. Un masque qu’il appelle ’l’armée et le peuple ne font qu’un’, auquel personne ne croit sauf eux (...)", dénonce Maha Al-Aswad sur son blog, commentant l’affiche réalisée par un groupe d’artistes militants, parmi lesquels le dessinateur Ganzeer.

La mobilisation contre le CSFA a aussi été largement relayée sur la Toile, avec l’appel le 23 mai à une journée des blogueurs contre le CSFA et la création d’un mot-clé dédié sur Twitter #Noscaf. Des centaines de notes de blog ont été publiées à cette occasion, dont Mina Naguig, auteur du blog Just an Egyptian, fournit la liste.

Le blogueur Karim Amer a ainsi publié une note intitulée : "La seule voie pour le succès de la révolution est le renversement des militaires". Il dénonce une armée qui reste "dominée par le régime et ses complices", qu’il ne faut pas "laisser nous voler notre révolution". "Il ne faut pas nous détourner de notre purge de la corruption et de la tyrannie", poursuit-il, appelant "à la mise en place d’un régime civil temporaire" excluant toute personne ayant soutenu les politiques de l’armée ou ayant été en relation avec le régime Moubarak.

La cible a été désignée nettement ; d’abord par les blogueurs du pays qui se sont mobilisés le 23 mai pour dire tout le mal qu’ils pensaient de la gouvernance du Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui dirige le pays. Quelque 375 blogueurs ont ainsi répondu à l’appel réalisant en quelque sorte un tour de chauffe pour la manifestation de ce vendredi. La Coalition des jeunes pour la révolution et la Jeunesse du 6 avril ont invité, via Facebook, les Egyptiens à descendre dans la rue et notamment sur la célèbre place Tarhir au Caire, pour « mettre fin à la corruption politique ». Dès vendredi, des dizaines de milliers de membre du réseau social en ligne annonçaient leur participation…

Ces deux mouvements instigateurs de la manifestation d’aujourd’hui sont les deux principaux rassembleurs des jeunes opposants qui ont été particulièrement actifs lors de la révolte de janvier et février. C’est en tant que tels qu’ils participaient à la Conférence de dialogue national, une structure de concertation dont ils se sont d’ailleurs retirés en accusant des membres de l’ex-parti d’Hosni Moubarak d’utiliser ce forum pour tenter de revenir sur le devant de la scène politique.

Les motifs ne manquent pas

Autre composante de l’opposition et la mieux structurée d’Egypte, les Frères musulmans ont par contre refusé de se rallier au mouvement de protestation actuel. La confrérie islamiste s’est même déclarée « très préoccupée » par les appels à manifester. Dans un communiqué, le mouvement de Mohamed Badie met en garde contre toute tentative de division entre le peuple et l’armée. On serait tenté de dire que les Frères musulmans ôtent littéralement les mots de la bouche de l’armée qui, sur sa page Facebook, met en garde contre « les éléments suspects qui vont essayer d’opposer l’armée au peuple ». Du coup, l’armée a décidé de se tenir à distance des rassemblements pour éviter tout affrontement.

Samir Amin écrit :

Les jeunes (environ un million de militants) ont été le fer de lance du mouvement. Ils ont été immédiatement rejoints par la gauche radicale et les classes moyennes démocrates. Les Frères musulmans, dont les dirigeants avaient appelé à boycotter les manifestations pendant les quatre premiers jours, persuadés que celles-ci seraient mises en déroute par la répression, n’ont accepté le mouvement que tardivement, lorsque l’appel, entendu par l’ensemble du peuple égyptien, a produit des mobilisations gigantesques de 15 millions de manifestants.

Les jeunes et la gauche radicale poursuivent trois objectifs communs : la restauration de la démocratie (la fin du régime militaire et policier), la mise en œuvre d’une nouvelle politique économique et sociale favorable aux classes populaires (la rupture avec la soumission aux exigences du libéralisme mondialisé) et celle d’une politique internationale indépendante (la rupture avec la soumission aux exigences de l’hégémonie des États-Unis et du déploiement de son contrôle militaire sur la planète). La révolution démocratique à laquelle ils appellent est une révolution démocratique anti-impérialiste et sociale. Bien que le mouvement des jeunes reste diversifié dans sa composition sociale et ses expressions politiques et idéologiques, il se situe dans l’ensemble « à gauche ». Les manifestations de sympathie spontanées et fortes avec la gauche radicale en sont le témoignage.

Les classes moyennes se rassemblent pour l’essentiel autour du seul objectif démocratique, sans nécessairement remettre intégralement en cause le marché (tel qu’il est) et l’alignement international de l’Égypte. On ne doit pas ignorer le rôle d’un groupe de blogueurs qui participent – consciemment ou pas – à un véritable complot organisé par la CIA. Ses animateurs sont généralement des jeunes issus des classes aisées, américanisés à l’extrême, qui se posent néanmoins en « contestataires » des dictatures en place. Le thème de la démocratie, dans la version que sa manipulation par Washington impose, domine leurs interventions sur le Net. Ils participent de ce fait à la chaîne des acteurs des contre-révolutions orchestrées par Washington, déguisées en « révolutions démocratiques » sur le modèle « des révolutions colorées » de l’Europe de l’Est.

On aurait tort de conclure que ce complot est à l’origine des révoltes populaires. La CIA tente néanmoins de renverser le sens du mouvement, d’éloigner les militants de leurs objectifs de transformation sociale progressiste et de les dévoyer sur d’autres terrains. Les chances de succès du complot deviennent sérieuses si le mouvement échoue, dans la construction de la convergence de ses diverses composantes, à identifier des objectifs stratégiques communs et à inventer des formes d’organisation et d’action efficaces. On connaît des exemples de cet échec, aux Philippines et en Indonésie par exemple. Il est intéressant de noter à ce propos que nos blogueurs, qui s’expriment en anglais plutôt qu’en arabe ( !), partis dans la défense de la « démocratie » - à l’américaine- développent souvent, en Egypte, des arguments destinés à légitimer les Frères musulmans.

L’appel à la manifestation formulé par les trois composantes actives du mouvement a été rapidement entendu par l’ensemble du peuple égyptien. La répression, d’une violence extrême les premiers jours (plus d’un millier de morts) n’a pas découragé ces jeunes et leurs alliés (qui, à aucun moment, n’ont appelé à leur secours les puissances occidentales comme on a pu le voir ailleurs). Leur courage a été l’élément décisif qui a entraîné dans la protestation, à travers tous les quartiers des grandes et des petites villes, voire de villages, une quinzaine de millions de manifestants pendant des jours et des jours (et parfois des nuits).

Ce succès politique foudroyant a produit ses effets : la peur a changé de camp ; Hilary Clinton et Obama ont découvert alors qu’il leur fallait lâcher Moubarak qu’ils avaient soutenu jusqu’alors, tandis que les dirigeants de l’armée sortaient du silence, refusaient de participer à la relève de la répression – sauvegardant ainsi leur image – et finalement déposaient Moubarak et quelques-uns de ses suppôts majeurs.

La généralisation du mouvement à l’ensemble du peuple égyptien constitue par elle-même un défi positif. Car ce peuple est, comme tous les autres, loin de constituer un bloc homogène. Certains des segments qui le composent renforcent incontestablement la perspective d’une radicalisation possible. L’entrée dans la bataille de la classe ouvrière (environ 5 millions de travailleurs) peut être décisive. Les travailleurs en lutte (à travers de nombreuses grèves) ont fait progresser des formes d’organisation amorcées depuis 2007. On compte désormais plus d’une cinquantaine de syndicats indépendants.

La résistance opiniâtre des petits paysans aux expropriations rendues possibles par l’annulation de la réforme agraire - les Frères musulmans ont voté au Parlement pour ces lois scélérates, sous prétexte que la propriété privée serait « sacrée » dans l’Islam et que la réforme agraire était inspirée par le diable communiste ! - participe également de la radicalisation possible du mouvement. Il reste qu’une masse gigantesque de « pauvres » ont participé activement aux manifestations de février 2011 et se retrouvent souvent dans des comités populaires constitués dans les quartiers pour « défendre la révolution ».

Ces « pauvres » peuvent donner l’impression - par les barbes, les voiles, les accoutrements vestimentaires - que le pays profond est « islamique », voire mobilisé par les Frères musulmans. En fait, leur entrée en scène s’est imposée à la direction de l’organisation. La course est donc engagée : qui des Frères et de leurs associés islamistes (les Salafistes) ou de l’alliance démocratique parviendra à formuler des alliances efficaces avec les masses désorientées, voire à les encadrer (terme que je récuse) ?

Des avancées non négligeables dans la construction du front uni des forces démocratiques et des travailleurs sont en cours en Egypte. Cinq partis d’orientation socialiste - le Parti socialiste égyptien ; l’Alliance populaire démocratique (une majorité sortie de l’ancien parti du Tagammu) ; le Parti démocratique des travailleurs ; le Parti des Socialistes révolutionnaires (trotskiste), et le Parti communiste égyptien ( qui avait été une composante du Tagammu) - ont constitué en avril 2011 une Alliance des forces socialistes, et se sont engagés à poursuivre, à travers elle, leurs luttes en commun.

Parallèlement un Conseil national (Maglis Watany) à été constitué par toutes les forces politiques et sociales acteurs du mouvement : les partis à orientation socialiste, les partis démocratiques divers, les syndicats indépendants, les organisations paysannes, les réseaux de jeunes, de nombreuses associations sociales. Les Frères musulmans et les partis de droite ont refusé de participer à ce Conseil, réaffirmant ainsi ce que l’on sait : leur opposition à la poursuite du mouvement. Le Conseil rassemble environ 150 membres.

Face au mouvement démocratique : le bloc réactionnaire

Tout comme dans la période de flux des luttes du passé, le mouvement démocratique anti-impérialiste et social se heurte en Égypte à un bloc réactionnaire puissant. Ce bloc peut être identifié dans les termes de ses composantes sociales (de classes, évidemment) mais il doit l’être également dans ceux qui définissent ses moyens d’intervention politique et des discours idéologiques au service de celle-ci.

En termes sociaux, le bloc réactionnaire est dirigé par la bourgeoisie égyptienne considérée dans son ensemble. Les formes d’accumulation dépendante à l’œuvre au cours des 40 dernières années ont produit l’émergence d’une bourgeoisie riche, bénéficiaire exclusive de l’inégalité scandaleuse qui a accompagné ce modèle « libéral-mondialisé ». Il s’agit de dizaines de milliers non pas « d’entrepreneurs inventifs » - comme le discours de la Banque mondiale les présente – mais de millionnaires et de milliardaires qui, tous, doivent leur fortune à leur collusion avec l’appareil politique (la corruption est une composante organique de ce système). Cette bourgeoisie est compradore : dans la langue politique courante en Égypte le peuple qualifie ses membres de « parasites corrompus ». Elle constitue le soutien actif de l’insertion de l’Égypte dans la mondialisation impérialiste contemporaine, l’alliée inconditionnelle des États-Unis. Cette bourgeoisie compte dans ses rangs de nombreux généraux de l’armée et de la police, de « civils » associés à l’État et au parti dominant (« National démocratique ») créé par Sadate et Moubarak et de religieux - la totalité des dirigeants des Frères musulmans et des cheikhs majeurs de l’Azhar, sont des milliardaires.

Certes, il existe encore une bourgeoisie de petits et moyens entrepreneurs actifs. Mais ceux-là sont les victimes du système de racket mis en place par la bourgeoisie compradore, réduits le plus souvent au statut de sous-traitants dominés par les monopoles locaux, eux-mêmes courroies de transmission des monopoles étrangers. Dans le domaine de la construction, cette situation est presque généralisée : les « gros » raflent les marchés puis les sous-traitent avec les « petits ». Cette bourgeoisie d’entrepreneurs authentiques sympathise avec le mouvement démocratique.

Le versant rural du bloc réactionnaire n’est pas moins important. Il est constitué de paysans riches qui ont été les bénéficiaires majeurs de la réforme agraire nassérienne, se substituant à l’ancienne classe des grands propriétaires. Les coopératives agricoles mises en place par le régime nassérien associaient les petits paysans et les paysans riches et, de ce fait, fonctionnaient principalement au bénéfice des riches. Mais le régime avait pris des précautions pour limiter les agressions possibles contre les petits paysans. Ces précautions ayant été abandonnées par Sadate et Moubarak, sur la recommandation de la Banque mondiale, la paysannerie riche s’emploie maintenant à accélérer l’élimination de la petite paysannerie.

Les paysans riches ont toujours constitué dans l’Égypte moderne une classe réactionnaire et ils le sont plus que jamais. Ils sont également le soutien majeur de l’Islam conservateur dans les campagnes et, par leurs rapports étroits (souvent de parenté) avec les représentants des appareils d’État et de la religion (l’Azhar est en Égypte l’équivalent d’une Église musulmane organisée), ils dominent la vie sociale rurale. De surcroît, une bonne partie des classes moyennes urbaines (en particulier les officiers de l’armée et de la police, mais également les technocrates et les professions libérales) est issue directement de la paysannerie riche.

Ce bloc social réactionnaire dispose d’instruments politiques à son service : l’armée et la police ; les institutions de l’État ; le parti politique privilégié, sorte de parti unique de fait) qu’est le Parti national démocratique créé par Sadate ; l’appareil religieux (l’Azhar) ; les courants de l’Islam politique (les Frères musulmans et les Salafistes). L’aide militaire octroyée par les États-Unis à l’armée égyptienne (1,5 milliard de dollars annuels) n’a jamais été destinée à renforcer la capacité de défense du pays, mais, au contraire, à en annihiler le danger par la corruption systématique, non pas connue et tolérée, mais soutenue positivement, avec cynisme.

Cette « aide » a permis aux plus hauts officiers de s’approprier des segments importants de l’économie compradore égyptienne, au point qu’on parle en Égypte de « la société anonyme/armée » (Sharika al geish). Le commandement de l’armée, qui a pris la responsabilité de diriger la période de transition, n’est de ce fait pas neutre, bien qu’il ait pris la précaution de paraître l’être en se dissociant de la répression. Le gouvernement « civil » à ses ordres (dont les membres ont été nommés par le haut commandement) composé en partie d’hommes de l’ancien régime, choisis néanmoins parmi les personnalités les moins visibles de celui-ci, a pris une série de mesures parfaitement réactionnaires destinées à freiner la radicalisation du mouvement.

Parmi ces mesures, une loi scélérate anti-grève (sous prétexte de remettre en route l’économie du pays) et une loi imposant des restrictions sévères à la constitution des partis politiques qui vise à ne permettre la possibilité d’entrer dans le jeu électoral qu’aux courants de l’Islam politique (les Frères musulmans en particulier) déjà bien organisés grâce au soutien systématique du régime ancien. Cependant, en dépit de tout cela, l’attitude de l’armée demeure en dernier ressort imprévisible. Car, en dépit de la corruption de ses cadres (les soldats sont des conscrits mais les officiers sont des professionnels), le sentiment nationaliste n’est pas toujours absent chez tous. De surcroît, l’armée souffre d’avoir pratiquement été écartée du pouvoir au profit de la police. Dans ces circonstances, et parce que le mouvement a exprimé avec force sa volonté d’écarter l’armée de la direction politique du pays, il est probable que le haut commandement envisagera pour l’avenir de rester dans les coulisses, renonçant à présenter ses hommes dans les élections à venir.

Si, évidemment, l’appareil policier demeure intact (aucune poursuite n’est envisagée contre ses responsables), comme l’ensemble de l’appareil d’État (les nouveaux gouverneurs sont tous des anciens du régime), le Parti national démocratique, lui, a disparu dans la tourmente, et sa dissolution a été prononcée par la justice. Néanmoins faisons confiance à la bourgeoisie égyptienne : elle saura faire renaître son parti sous des appellations nouvelles et diverses.

L’Islam politique

Les Frères musulmans constituent la seule force politique dont le régime avait non seulement toléré l’existence, mais dont il avait soutenu activement l’épanouissement. Sadate et Moubarak leur avaient confié la gestion de trois institutions fondamentales : l’éducation, la justice et la télévision. Les Frères musulmans n’ont jamais été et ne peuvent pas être « modérés », encore moins « démocratiques ». Leur chef - le mourchid (traduction arabe de « guide » -Führer) est autoproclamé et l’organisation repose sur le principe de la discipline et de l’exécution des ordres des chefs, sans discussions d’aucune sorte.

La direction est constituée exclusivement d’hommes immensément riches (grâce, entre autres, au soutien financier de l’Arabie Saoudite, c’est-à-dire de Washington) ; l’encadrement est assuré par des hommes issus des fractions obscurantistes des classes moyennes ; la base est composée des gens du peuple recrutés par les services sociaux de charité offerts par la confrérie (et financés toujours par l’Arabie Saoudite) ; quant à la force de frappe, elle est constituée par les milices (les baltaguis) recrutées dans le lumpen.

Les Frères musulmans sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’extérieur. Ils sont en fait une composante de la bourgeoisie compradore. Ils ont d’ailleurs pris position contre les grandes grèves de la classe ouvrière et les luttes des paysans pour conserver la propriété de leur terre. Les Frères ne sont donc « modérés » que dans le double sens où ils ont toujours refusé de formuler un programme économique et social quelconque et que, de fait, il ne remettent pas en cause les politiques néolibérales réactionnaires, et acceptent de facto la soumission aux exigences du déploiement du contrôle des États-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont donc des alliés utiles pour Washington (y en -a-t-il un meilleur que l’Arabie Saoudite, patron des Frères ?) qui leur a décerné un certificat de démocratie !

Mais les États-Unis ne peuvent avouer que leur stratégie vise à mettre en place des régimes islamiques dans la région. Ils ont besoin de faire comme si cela leur faisait peur. Par ce moyen, ils légitiment leur « guerre permanente contre le terrorisme » qui poursuit en réalité d’autres objectifs : le contrôle militaire de la planète, destiné à réserver aux États-Unis-Europe-Japon l’accès exclusif aux ressources. Avantage supplémentaire de cette duplicité : elle permet de mobiliser l’« islamophobie » des opinions publiques.

L’Europe, comme on le sait, n’a pas de stratégie particulière à l’égard de la région, et elle se contente de s’aligner au jour le jour sur les décisions de Washington. Il est plus que jamais nécessaire de faire apparaître clairement cette véritable duplicité de la stratégie de Washington, dont les opinions publiques – manipulées avec efficacité – sont dupes. Les États-Unis, (et derrière eux l’Europe) craignent plus que tout une Égypte réellement démocratique qui, certainement, remettrait en cause son alignement sur le libéralisme économique et la stratégie agressive des États-Unis et de l’OTAN. Ils feront tout pour que l’Égypte ne soit pas démocratique et, à cette fin, soutiendront, par tous les moyens, mais avec hypocrisie, la fausse alternative des Frères musulmans qui ont montré leur situation minoritaire dans le mouvement du peuple égyptien pour un changement réel.

La collusion entre les puissances impérialistes et l’Islam politique n’est d’ailleurs ni nouvelle ni spécifique à l’Égypte. Les Frères musulmans, depuis leur création en 1927 jusqu’à ce jour, ont toujours été un allié utile pour l’impérialisme et le bloc réactionnaire local. Ils ont toujours été un ennemi féroce des mouvements démocratiques en Égypte. Et les multimilliardaires qui assurent aujourd’hui la direction de la Confrérie ne vont certainement pas se rallier à la cause démocratique !

L’Islam politique est tout également l’allié stratégique des États-Unis et de leurs partenaires subalternes de l’OTAN à travers le monde musulman. Washington a armé et financé les Talibans, qualifiés de « combattants de la liberté » (Freedom Fighters ) dans leur guerre contre le régime national populaire dit « communiste » (avant et après l’intervention soviétique). Lorsque les Talibans ont fermé les écoles de filles créées par les « communistes », il s’est trouvé des « démocrates » et même des « féministes » pour prétendre qu’il fallait « respecter les traditions » !

En Égypte, les Frères musulmans sont désormais épaulés par le courant salafiste (« traditionaliste ») également largement financé par les pays du Golfe. Les Salafistes s’affirment extrémistes (wahabites convaincus, intolérants à l’égard de toute autre interprétation de l’Islam) et sont à l’origine des meurtres systématiques perpétrés contre les Coptes. Des opérations difficiles à imaginer sans le soutien tacite (et parfois davantage de complicité) de l’appareil d’État, en particulier de la justice, largement confiée aux Frères musulmans.

Cette étrange division du travail permet aux Frères musulmans de paraître modérés ; ce que Washington feint de croire. Il y a néanmoins des luttes violentes en perspective au sein des courants religieux islamistes en Égypte. Car l’Islam égyptien historique dominant est « soufi » dont les confréries rassemblent aujourd’hui 15 millions de fidèles. Islam ouvert, tolérant, insistant sur la conviction individuelle plutôt que sur la pratique des rites (« il y a autant de voies vers Dieu que d’individus » disent-ils), le soufisme égyptien a toujours été tenu en suspicion par les pouvoirs d’État, lesquels, néanmoins, maniant la carotte et le bâton, se gardaient d’entrer en guerre ouverte contre lui.

L’Islam wahabite du Golfe se situe à ses antipodes : il est archaïque, ritualiste, conformiste, ennemi déclaré de toute interprétation autre que la sienne, laquelle n’est que répétitive des textes, ennemie de tout esprit critique – assimilé au Diable. L’Islam wahabite a déclaré la guerre au soufisme qu’il veut « extirper », et il compte sur l’appui des autorités pour y parvenir. En réaction, les soufistes d’aujourd’hui sont laïcisants, sinon laïques ; ils appellent à la séparation entre la religion et la politique (le pouvoir d’État et celui des autorités religieuses reconnues par lui, l’Azhar). Les soufistes sont des alliés du mouvement démocratique.

L’introduction de l’Islam wahabite en Égypte a été amorcée par Rachid Reda dans les années 1920 et repris par les Frères musulmans dès 1927. Mais il n’a pris toute sa vigueur qu’après la Deuxième guerre mondiale, lorsque la rente pétrolière des pays du Golfe, soutenus par les États-Unis en conflit avec la vague de libération nationale populaire des années 1960, a permis d’en démultiplier les moyens financiers.

La stratégie des États-Unis : le modèle pakistanais

Les trois puissances qui ont dominé la scène moyen-orientale au cours de toute la période de reflux (1967-2011) sont les États-Unis, patron du système, l’Arabie Saoudite et Israël. Il s’agit là de trois alliés intimes. Ils partagent la même hantise de l’émergence d’une Égypte démocratique. Car celle-ci ne pourrait être qu’anti-impérialiste et sociale, prendrait ses distances à l’égard du libéralisme mondialisé, condamnerait l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe à l’insignifiance, réanimerait la solidarité des peuples arabes et imposerait la reconnaissance de l’État palestinien par Israël.

L’Égypte est une pièce angulaire dans la stratégie états-unienne de contrôle de la planète. L’objectif exclusif de Washington et de ses alliés Israël et l’Arabie Séoudite est de faire avorter le mouvement démocratique en Égypte. A cette fin, ils veulent imposer un régime islamique, dirigé par les Frères musulmans, qui est le seul moyen pour eux de perpétuer la soumission de l’Égypte. Le discours « démocratique » d’Obama n’est là que pour tromper les opinions naïves, celles des États-Unis et de l’Europe en premier lieu.

On parle beaucoup, pour donner une légitimité à un gouvernement des Frères musulmans, « ralliés à la démocratie », de l’exemple turc. Mais il ne s’agit là encore que de poudre aux yeux. Car l’armée turque, qui reste présente dans les coulisses, bien que certainement non démocratique, et de surcroît alliée fidèle de l’OTAN, reste la garantie de la « laïcité » en Turquie. Le projet de Washington, ouvertement exprimé par Hillary Clinton, Obama et les think tanks à leur service, s’inspire du modèle pakistanais : l’armée (« islamique ») dans les coulisses, le gouvernement (« civil ») assumé par un parti islamique « élu » ou plusieurs.

Évidemment, dans cette hypothèse, le gouvernement islamique égyptien serait récompensé pour sa soumission sur l’essentiel - la non remise en cause du libéralisme et des prétendus « traités de paix » qui permettent à Israël la poursuite de sa politique d’expansion territoriale - et pourrait poursuivre, en compensation démagogique, la mise en œuvre de ses projets d’islamisation de l’État et de la politique, et les assassinats des Coptes ! Belle démocratie que celle conçue à Washington pour l’Égypte. L’Arabie Saoudite soutient évidemment avec tous ses moyens (financiers) la mise en œuvre de ce projet. Car Ryad sait parfaitement que son hégémonie régionale (dans le monde arabe et musulman) exige la réduction de l’Égypte à l’insignifiance. Et le moyen est l’islamisation de l’État et de la politique ; en fait, une islamisation à la wahabite, avec tous ses effets, entre autres celui de dévoiements fanatiques à l’égard des Coptes et d’une négation des droits à l’égalité des femmes.

Cette forme d’islamisation est-elle possible ? Peut être, mais au prix de violences extrêmes. La bataille est conduite sur l’article 2 de la Constitution du régime déchu. Cet article, qui stipule que « la sharia est la source du droit », est une nouveauté dans l’histoire politique de l’Égypte. Ni la Constitution de 1923, ni celle de Nasser ne l’avaient imaginé. C’est Sadate qui l’a introduit dans sa nouvelle Constitution, avec le soutien triple de Washington (« respecter les traditions » !), de Ryad (« le Coran tient lieu de Constitution ») et de Jérusalem (« l’État d’Israël est un État juif »).

Le projet des Frères musulmans demeure la mise en place d’un Etat théocratique, comme en témoigne leur attachement à l’article 2 évoqué plus haut. De surcroît le programme le plus récent de l’organisation renforce encore cette vision passéiste par la proposition de mise en place d’un Conseil des ulémas chargé de veiller à la conformité de toute proposition de loi aux exigences de la Sharia. Ce Conseil constitutionnel religieux est l’analogue de celui qui, en Iran, contrôle le pouvoir élu. Le régime est alors celui d’un super parti religieux unique, et tous les partis qui se revendiqueraient de la laïcité deviennent « illégaux ». Leurs partisans, comme les non Musulmans (les Coptes), sont, de ce fait, exclus de la vie politique.

En dépit de tout cela les pouvoirs, à Washington et en Europe, font comme si l’on pouvait prendre au sérieux la récente déclaration des Frères « renonçant » au projet théocratique (sans modifier leur programme !), une déclaration opportuniste mensongère de plus. Les experts de la CIA ne savent-ils donc pas lire l’arabe ? La conclusion s’impose : Washington préfère le pouvoir de Frères, qui leur garantit le maintien de l’Egypte dans leur giron et celui de la mondialisation libérale, à celui de démocrates qui risqueraient fort de remettre en question le statut subalterne de l’Egypte.

Le Parti de la justice et de la liberté, créé récemment et inspiré visiblement du modèle turc, n’est guère qu’un instrument des Frères. Les Coptes y seraient admis ( !), ce qui signifie qu’ils sont invités à accepter l’Etat musulman théocratique consacré par le programme des Frères, s’ils veulent avoir le droit de « participer » à la vie politique de leur pays. Passant à l’offensive, les Frères musulmans créent des syndicats , des organisations paysannes et une kyrielle de partis politiques revêtant des noms divers, dont le seul objectif est de diviser les fronts unis ouvriers, paysans et démocratiques en voie de construction, au bénéfice, bien entendu, du bloc contre-révolutionnaire.

Le mouvement démocratique égyptien sera-t-il capable d’abroger cet article dans la nouvelle Constitution à venir ? On ne peut répondre à cette question que par un retour sur un examen des débats politiques, idéologiques et culturels qui se sont déployés dans l’histoire de l’Égypte moderne.

On constate en effet que les périodes de flux sont caractérisées par une diversité d’opinions ouvertement exprimées qui relèguent la religion (toujours présente dans la société) à l’arrière-plan. Il en fut ainsi pendant les deux tiers du XIXe siècle (de Mohamed Ali au Khédive Ismaïl). Les thèmes de la modernisation (dans une forme de despotisme éclairé, plutôt que démocratique) dominent alors la scène. Il en fut de même de 1920 à 1970 : l’affrontement est ouvert entre les « démocrates bourgeois » et les communistes qui occupent largement le devant de la scène jusqu’au nassérisme. Celui-ci abolit ce débat pour lui substituer un discours populiste pan-arabe, mais simultanément modernisant.

Les contradictions de ce système ouvrent la voie au retour de l’Islam politique. On constate, en contrepoint, que dans les phases de reflux la diversité d’opinions s’efface, laissant la place au passéisme prétendu islamique, qui s’octroie le monopole du discours autorisé par le pouvoir. De 1880 à 1920, les Britanniques ont construit cette dérive, entre autres par la condamnation à l’exil (en Nubie, pour l’essentiel) de tous les penseurs et acteurs modernistes égyptiens formés depuis Mohamed Ali. Mais on remarquera aussi que l’opposition à cette occupation britannique se range également dans cette conception passéiste. La Nahda (inaugurée par Afghani et poursuivie par Mohamed Abdou) s’inscrit dans cette dérive, associée à l’illusion ottomaniste défendue par le nouveau Parti nationaliste de Moutapha Kemal et Mohammad Farid. Que cette dérive ait conduit, vers la fin de l’époque, aux écrits ultra-réactionnaires de Rachid Reda, repris par Hassan el Banna, fondateur des Frères musulmans, ne devrait pas surprendre.

Il en est de même encore dans la période de reflux des années 1970-2010. Le discours officiel du pouvoir (de Sadate et de Moubarak), parfaitement islamiste - à l’introduction de la Sharia dans la constitution et la délégation de pouvoirs essentiels aux Frères musulmans - est également celui de la fausse opposition, la seule tolérée, celle du discours des mosquées. L’article 2 peut paraître de ce fait, bien solidement ancré dans la conviction générale (la « rue », comme on se plaît à dire, par imitation du discours étatsunien). On ne saurait sous-estimer les effets dévastateurs de la dépolitisation mise en œuvre systématiquement pendant les périodes de reflux. La pente n’est jamais facile à remonter. Mais cela n’est pas impossible. Les débats en cours en Égypte sont axés – explicitement ou implicitement – sur cette question de la prétendue dimension « culturelle » du défi (en l’occurrence islamique). Indicateurs positifs : il a suffi de quelques semaines de débats libres imposés dans les faits pour voir le slogan « l’Islam est la solution » disparaître dans toutes les manifestations au bénéfice de revendications précises sur le terrain de la transformation concrète de la société (liberté d’opinion, de formation des partis, syndicats et autres organisations sociales, salaires et droits du travail, accès à la terre, école et santé, rejet des privatisations et appel aux nationalisations etc.).

Signe qui ne trompe pas : aux élections des étudiants, les suffrages obtenus par les Frères musulmans ont chuté de 80 % il y a cinq ans - lorsque seul ce discours était accepté comme prétendue opposition - à 20 % en avril dernier. Mais l’adversaire sait également organiser la riposte au danger démocratique. Les modifications insignifiantes de la Constitution (toujours en vigueur !) proposées par un comité constitué exclusivement d’islamistes choisis par le Conseil suprême (l’armée) et adoptées à la hâte en avril par referendum (23% de « non », mais une majorité de « oui », forcée par les fraudes et un chantage massif des mosquées) ne concernent évidemment pas l’article 2.

Des élections présidentielle et législatives sont prévues pour septembre ou octobre 2011. Le mouvement démocratique se bat pour une transition plus longue, de manière à permettre à ses discours d’atteindre véritablement les masses désemparées. Mais Obama a choisi dès les premiers jours de l’insurrection : une transition brève, ordonnée (c’est-à-dire sans remise en cause des appareils du régime) et des élections donnant une victoire souhaitée aux Islamiste). Les « élections » comme on le sait, en Égypte comme ailleurs dans le monde, ne sont pas le meilleur moyen d’asseoir la démocratie, mais souvent celui de mettre un terme à la dynamique des avancées démocratiques.

Un dernier mot concernant la corruption. Le discours dominant du régime de transition met l’accent sur sa dénonciation, associée de menaces de poursuites judiciaires (on verra ce qu’il en sera dans les faits). Ce discours est certainement bien reçu, en particulier par la fraction sans doute majoritaire de l’opinion naïve. Mais on se garde d’en analyser les raisons profondes et de faire comprendre que la « corruption » (présentée comme une déviance morale, façon discours étatsunien) est une composante organique nécessaire à la formation de la bourgeoisie. Non seulement dans le cas de l’Égypte et dans les pays du Sud en général, s’agissant de la formation d’une bourgeoisie compradore dont l’association aux pouvoirs d’État constitue le seul moyen de son émergence.

Je soutiens qu’au stade du capitalisme des monopoles généralisés, la corruption est devenue un élément constitutif organique de la reproduction du modèle d’accumulation : le prélèvement de la rente des monopoles exige la complicité active de l’État. Le discours idéologique (« le virus libéral ») proclame « pas d’État » ; tandis que sa pratique est : « l’État au service des monopoles ».

La zone des tempêtes

Mao n’avait pas tort lorsqu’il affirmait que le capitalisme réellement existant, c’est-à-dire impérialiste par nature, n’avait rien à offrir aux peuples des trois continents (la périphérie constituée par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine – cette « minorité » qui rassemble 85% de la population de la planète !), et donc que le Sud constituait la « zone des tempêtes », à savoir des révoltes répétées, potentiellement (mais seulement potentiellement) porteuses d’avancées révolutionnaires en direction du dépassement socialiste du capitalisme.

Le « printemps arabe » s’inscrit dans cette réalité. Il s’agit de révoltes sociales potentiellement porteuses de la cristallisation d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans la perspective socialiste. C’est la raison pour laquelle le système capitaliste, le capital des monopoles dominants à l’échelle mondiale, ne peut tolérer le développement de ces mouvements. Il mobilisera tous les moyens de déstabilisation possibles, des pressions économiques et financières jusqu’à la menace militaire. Il soutiendra, selon les circonstances, soit les fausses alternatives fascistes ou fascisantes, soit la mise en place de dictatures militaires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Obama : Obama, c’est Bush, mais avec un autre langage. Il y a là une duplicité permanente dans le langage des dirigeants de la triade impérialiste (États-Unis, Europe occidentale, Japon).

Je n’ai pas l’intention, dans cet article, d’examiner avec autant de précision chacun des mouvements en cours dans le monde arabe (Tunisie, Libye, Syrie, Yémen et autres). Car les composantes du mouvement sont différentes d’un pays à l’autre, tout comme le sont les formes de leur intégration dans la mondialisation impérialiste et les structures des régimes en place.

La révolte tunisienne a donné le coup d’envoi et certainement fortement encouragé les Egyptiens. Par ailleurs, le mouvement tunisien bénéficie d’un avantage certain : la semi laïcité introduite par Bourguiba ne pourra sans doute pas être remise en cause par les Islamistes rentrés de leur exil en Grande-Bretagne. Mais, simultanément, le mouvement tunisien ne paraît pas être en mesure de remettre en question le modèle de développement extraverti inscrit dans la mondialisation capitaliste libérale.

La Libye n’est ni la Tunisie, ni l’Égypte. Le bloc au pouvoir (Khadafi) et les forces qui se battent contre lui n’ont rien d’analogue avec ce qu’ils sont en Tunisie et en Égypte. Khadafi n’a jamais été qu’un polichinelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux « Livre vert ». Opérant dans une société encore archaïque, Khadafi pouvait se permettre de tenir des discours successifs - sans grande portée réelle - nationalistes et socialistes, puis se rallier le lendemain au libéralisme. Il l’a fait pour faire plaisir aux Occidentaux, comme si le choix du libéralisme n’avait pas d’effets dans la société. Or il en a eu et, très banalement, il a aggravé les difficultés sociales pour la majorité. Les conditions étaient alors créées, qui ont donné l’explosion qu’on connaît, immédiatement mise à profit par l’Islam politique du pays et les régionalismes. Car la Libye n’a jamais vraiment existé comme nation. C’est une région géographique qui sépare le Maghreb et le Mashreq. La frontière entre les deux passe précisément au milieu de la Libye. La Cyrénaïque est historiquement grecque et hellénistique, puis est devenue mashréqine. La Tripolitaine, elle, a été latine et est devenue maghrébine. De ce fait, il y a toujours eu une base pour des régionalismes dans le pays.

On ne sait pas réellement qui sont les membres du Conseil national de transition de Benghazi. Il y a peut-être des démocrates parmi eux, mais il y a certainement des islamistes (sans doute les pires d’entre eux) et des régionalistes. Dès l’origine, le mouvement a pris en Lybie la forme d’une révolte armée, faisant feu sur l’armée, et non celle d’une vague de manifestations civiles. Cette révolte armée a par ailleurs appelé immédiatement l’OTAN à son secours. L’occasion était alors donnée pour une intervention militaire des puissances impérialistes. L’objectif poursuivi n’est certainement ni la protection des civils, ni la démocratie, mais le contrôle du pétrole et l’acquisition d’une base militaire majeure dans le pays.

Certes, les compagnies occidentales contrôlaient déjà le pétrole libyen depuis le ralliement de Khadafi au libéralisme. Mais, avec le Guide, on n’est jamais sûr de rien. Et s’il retournait sa veste et introduisait demain dans son jeu les Chinois ou les Indiens ? Mais il y a plus grave. Khadafi avait dès 1969 exigé l’évacuation des bases britanniques et états-uniennes mises en place au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, les États-Unis ont besoin de transférer en Afrique l’Africom, le commandement militaire des États-Unis pour l’Afrique, pièce importante du dispositif du contrôle militaire de la planète, et toujours localisé à Stuttgart. Or l’Union africaine refuse de l’accepter, et jusqu’à ce jour aucun État africain n’a osé le faire. Un laquais mis en place à Tripoli (ou à Benghazi) souscrirait évidemment à toutes les exigences de Washington et de ses alliés subalternes de l’OTAN.

Les composantes de la révolte en Syrie n’ont jusqu’à présent pas fait connaître leur programme. Sans doute la dérive du régime baassiste, rallié au néo libéralisme et singulièrement passif face à l’occupation du Golan par Israël, est-elle à l’origine de l’explosion populaire. Mais il ne faut pas exclure l’intervention de la CIA : on parle de groupes qui ont pénétré à Diraa en provenance de la Jordanie voisine. La mobilisation des Frères musulmans, qui avaient été à l’origine il y a quelques années des insurrections de Hama et de Homs, n’est peut-être pas étrangère au complot de Washington, qui s’emploie à mettre un terme à l’alliance Syrie/Iran, essentielle au soutien de Hezbollah au Liban et de Hamas à Gaza.

Au Yemen l’unité s’était construite sur la défaite des forces progressistes qui avaient gouverné le Sud du pays. Le mouvement va-t-il rendre sa vitalité à ces forces ? Pour cette raison on comprend les hésitations de Washington et du Golfe.

A Bahreïn, la révolte a été tuée dans l’œuf par l’intervention de l’armée séoudienne et le massacre, sans que les médias dominants y aient trouvé à redire. Deux poids, deux mesures, comme toujours.

La « révolte arabe » ne constitue pas l’exemple unique, même si elle en est l’expression la plus récente, de la manifestation de l’instabilité inhérente à la « zone des tempêtes ». Une première vague de « révolutions », si on les appelle ainsi, avait balayé certaines dictatures en Asie (les Philippines, l’Indonésie) et en Afrique (le Mali), qui avaient été mises en place par l’impérialisme et les blocs réactionnaires locaux. Mais les États-Unis et l’Europe étaient parvenus à faire avorter la dynamique de ces mouvements populaires, parfois gigantesques, par les mobilisations qu’ils ont suscitées.

Les États-Unis et l’Europe veulent répéter dans le monde arabe ce qui s’est passé au Mali, aux Philippines et en Indonésie : tout changer pour que rien ne change ! Là-bas, après que les mouvements populaires se sont débarrassés de leurs dictateurs, les puissances impérialistes se sont employées à ce que l’essentiel soit préservé par la mise en place de gouvernements alignés sur le néolibéralisme et les intérêts de leur politique étrangère. Il est intéressant de constater que, dans les pays musulmans (Mali, Indonésie), l’Islam politique a été mobilisé à cet effet.

La vague des mouvements d’émancipation qui a balayé l’Amérique du Sud a, en revanche, permis des avancées réelles dans les trois directions que représentent la démocratisation de l’État et de la société, l’adoption de postures anti-impérialistes conséquentes, l’engagement sur la voie de réformes sociales progressistes.

Le discours dominant des médias compare les révoltes démocratiques du tiers monde à celles qui ont mis un terme aux « socialismes » de l’Europe orientale à la suite de la chute du mur de Berlin. Il s’agit là d’une supercherie pure et simple. Car, quelles qu’aient été les raisons (compréhensibles) des révoltes en question, celles-ci s’inscrivaient dans la perspective de l’annexion de la région par les puissances impérialistes de l’Europe de l’Ouest, au bénéfice de l’Allemagne en premier lieu. En fait, réduits désormais au statut de « périphéries » de l’Europe capitaliste développée, les pays de l’Europe orientale connaîtront demain leur révolte authentique. On en perçoit les signes annonciateurs, dans l’ex-Yougoslavie en particulier.

Les révoltes, potentiellement porteuses d’avancées révolutionnaires, sont à prévoir partout ou presque dans les trois continents, qui demeurent, plus que jamais, la zone des tempêtes, démentant par là les discours sirupeux sur le « capitalisme éternel » et la stabilité, la paix, le progrès démocratique qu’on lui associe. Mais ces révoltes, pour devenir des avancées révolutionnaires, devront surmonter de nombreux obstacles : d’une part, surmonter les faiblesses du mouvement, construire des convergences positives entre ses composantes, concevoir et mettre en œuvre des stratégies efficaces ; d’autre part, mettre en déroute les interventions (y compris militaires) de la triade impérialiste. Car toute intervention militaire des États-Unis et de l’OTAN dans les affaires des pays du Sud, sous quelque prétexte que ce soit - fût-il d’apparence sympathique, comme l’intervention « humanitaire » - doit être proscrite. L’impérialisme ne veut ni le progrès social ni la démocratie pour ces pays. Les laquais qu’il place au pouvoir quand il gagne la bataille resteront des ennemis de la démocratie. On ne peut que déplorer que la « gauche » européenne, même radicale, ait cessé de comprendre ce qu’est l’impérialisme.

Le discours dominant aujourd’hui appelle à la mise en œuvre d’un « droit international » qui autorise en principe l’intervention lorsque les droits fondamentaux d’un peuple sont bafoués. Mais les conditions ne sont pas réunies pour permettre d’avancer dans cette direction. La « communauté internationale » n’existe pas. Elle se résume à l’ambassadeur des États-Unis, suivi automatiquement par ceux de l’Europe. Faut-il faire la longue liste de ces interventions plus que malheureuses, criminelles dans leurs résultats (l’Irak, par exemple) ? Faut-il rappeler le principe « deux poids, deux mesures » qui les caractérise ? On pensera évidemment aux droits bafoués des Palestiniens et au soutien inconditionnel à Israël, aux innombrables dictatures toujours soutenues en Afrique.

Le printemps des peuples du Sud et l’automne du capitalisme

Les « printemps » des peuples arabes, comme ceux que les peuples d’Amérique latine connaissent depuis deux décennies, que j’appelle la seconde vague de l’éveil des peuples du Sud – la première s’était déployée au 20 ème siècle jusqu’à la contre-offensive du capitalisme/impérialisme néolibéral. Elle revêt des formes diverses allant des explosions dirigées contre les autocraties qui ont précisément accompagné le déploiement néolibéral à la remise en cause de l’ordre international par les pays « émergents ». Ces printemps coïncident donc avec l’ « automne » du capitalisme , le déclin du capitalisme des monopoles généralisés, mondialisés et financiarisés.

Les mouvements partent, comme ceux du siècle précédent, de la reconquête de l’indépendance des peuples et des Etats des périphéries du système, reprenant l’initiative dans la transformation du monde. Ce sont donc avant tout des mouvements anti-impérialistes, et donc seulement potentiellement anti-capitalistes. Si ces mouvements parviennent à converger avec l’autre réveil nécessaire, celui des travailleurs des centres impérialistes, une perspective authentiquement socialiste pourrait se dessiner à l’échelle de l’humanité entière. Mais cela n’est en aucune manière inscrit à l’avance comme une nécessité de l’histoire.

Le déclin du capitalisme peut aussi bien ouvrir la voie à la longue transition vers le socialisme qu’il peut engager l’humanité sur la voie de la barbarie généralisée. Le projet de contrôle militaire de la planète par les forces armées des Etats-Unis et de leurs alliés subalternes de l’OTAN, toujours en cours, le déclin de la démocratie dans les pays du centre impérialiste, le refus passéiste de la démocratie dans les pays du Sud en révolte - qui prend la forme d’illusions para religieuses fondamentalistes que les Islam, Hindouisme et Bouddhisme politiques proposent - opèrent ensemble dans cette perspective abominable. La lutte pour la démocratisation laïque prend alors une dimension décisive dans le moment actuel qui oppose la perspective d’une émancipation des peuples à celle de la barbarie généralisée.

Lectures complémentaires :

Hassan Riad, L’Egypte nassérienne, Minuit, 1964. Samir Amin, La Nation arabe, Minuit, 1976. Samir Amin, A Life Looking Forward. Memories of an independent Marxist, Zed, Londres, 2006. Samir Amin, L’ Éveil du Sud, Le Temps des cerises, 2008. Le lecteur y trouvera mes lectures des réalisations du vice-roi Muhammad Ali (1805-1848) et des Khédives qui lui ont succédé, en particulier d’Ismail (1867-79), du Wafd (1920-1952), des positions du communisme égyptien face au nassérisme, de la dérive de la Nahda d’Afghani à Rachid Reda.

Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, Actes Sud, 2009. Il s’agit là de la meilleure analyse des composantes de l’Islam politique (de Rachid Reda et des Frères musulmans, des Salafistes modernes).

Concernant le rapport entre le conflit Nord/Sud et celui qui oppose l’amorce de la transition socialiste à la poursuite du déploiement du capitalisme, lire : Samir Amin, La Crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ?, Le Temps des Cerises, 2009. Samir Amin, La Loi de la valeur mondialisée, Le Temps des cerises, 2011. Samir Amin, Pour la cinquième internationale, Le temps des cerises, 2006. Samir Amin, “The long trajectory of historical capitalism”, Monthly Review, New York, février 2011. Gilbert Achcar, Le Choc des barbaries, Editions Complexe, Bruxelles.

Le Caire et Paris, mai 2011

5 Messages de forum

  • tout d abords j’aimerai saluer tous ceux qui ont milité de près ou de loin pour la réussite de ces manifestations,dont je qualifie sans précédent dans la prise de conscience des ouvriers du monde entier face à leurs oppresseurs .mais il reste à savoir si les manifestants je veux dire ceux qui ont fait chuté ces régimes dictatoriaux comme vous l’avez souligné dans le texte,ne se laisseront voler leur révolution.parce que nous voyons toujours les dissidents de ces régimes déchus à la tête des institutions clés de leur état respectif.j’aimerais donc poser certaines questions au sujet de ces révolutions.,faut-il confondre la chute d’un régime à la fin de l’injustice sociale,à la corruption, de toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme,ces mots qui ont été le slogan durant toute la révolution ?
    faut-il penser à la fin du système capitaliste ?

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    • Tu as raison, il existe mille moyens pour qu’une révolution échappe à ses acteurs, les travailleurs, les jeunes et les milieux populaires.

      Et d’abord la fin du règne d’un dictateur n’est pas la fin d’un régime et encore moins la fin du système.

      En effet, même quand la personne du dictateur est devenus synonyme d’oppression, celle-ci peut prendre d’autres formes et même la même forme avec d’autres acteurs...

      Les masses populaires sont courageuses pour se battre, se révolter. Il est plus difficile de trouver des travailleurs, des jeunes et ceux qui sont à leurs côtés qui soient capables d’étudier et de travailler à l’avance pour la libération des opprimes.

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  • C’est une attaque frontale contre l’employeur que le syndicat de l’entreprise ArcelorMittal, mené par Smaïl Kouadria, le secrétaire général, et le comité de participation, que préside Boudjema Bouraï, ont lancée.
    Les propos contenus dans la correspondance où se mêlent interrogations et affirmations sont d’une extrême gravité. Des propos qui interviennent après le retour triomphal d’Alger des représentants des travailleurs après leur entrevue avec le ministre de l’Industrie, de la Promotion des investissements et de la PME. Dans leurs bagages, les syndicalistes avaient ramené l’accord pour la mise en route du plan d’investissement soumis il y a plusieurs mois aux autorités algériennes par Vincent le Gouïc, directeur général ArcelorMittal Annaba. Ils avaient également ramené l’accord de financement de ce même plan d’un montant de 500 millions d’euros par les banques algériennes. Dans leurs déclarations faites à la presse, les syndicalistes étaient très optimistes quand au développement des activités de leur société, notamment en ce qui concerne l’augmentation du niveau de production des installations du complexe sidérurgique d’El-Hadjar. Cet optimisme intervenait quelques jours avant que ne soient entamées les négociations syndicat-employeur sur l’augmentation des salaires. Mais voilà qu’un désaccord a surgi entre les deux parties à la suite de la proposition qualifiée d’humiliante pour les travailleurs avancée par l’employeur. Il s’agissait d’une augmentation des salaires étalée sur 3 années à raison de 8%/an dont 4% conditionnés par l’atteinte des objectifs. A partir de là, et sans que les négociations ne soient rompues, s’est produit la cassure. Moins de 48 heures après, le syndicat très en colère de voir ses propositions d’augmentation de salaires rejetées par la direction générale, malgré la bonne volonté des travailleurs caractérisée par l’augmentation de la production et les bons chiffres d’affaires du mois de mai, a rué dans les brancards comme il ne l’a jamais fait auparavant. C’est à boulets rouges qu’il a tiré sur l’employeur. Sa dénonciation de faits d’ordre social, managérial et futuriste, n’a d’égale que sa déception d’avoir été trompé. C’est en tous les cas l’interprétation à accorder au 1er paragraphe de la correspondance qui précise : « Dès le début du partenariat, les actionnaires étrangers ont eu pour seul et unique leitmotiv business is business alors que la partie algérienne n’a toujours pas fait avancer l’aspect socioéconomique et stratégique qu’elle accorde à cette usine et cette activité. Profitant de cet état de fait, la partie étrangère n’a pas lésiné pour faire toujours avancer des desseins mercantiles au détriment des intérêts algériens, surtout sociaux. » Cette attaque, unique en son genre depuis l’avènement d’ArcelorMittal en Algérie, porte de nombreuses autres accusations contre l’employeur. S’y mêlent la destruction du tissu industriel autour de l’usine, la mise à genoux de la TSS et les obligations de développement de l’activité non respectées malgré les avantages accordés par le gouvernement algérien sur le gaz, électricité, eau, rail et transformation de la ferraille. Mais tout cela n’est rien comparativement aux autres accusations des syndicalistes qui, tout feu tout bois, ont parlé de capitalisme outrancier appliquée en matière de politique de l’emploi et la suppression des postes de travail, l’absence d’intégration nationale dans le processus de fabrication et la baisse préméditée de la production. Les représentants des travailleurs appuient leurs affirmations par des comparaisons de production avec les usines ArcelorMittal implantées en Afrique dont celle du Maroc. « L’Algérie qui était presque le leader africain en termes de production se retrouve dix ans plus tard à la queue du peloton », ont-ils souligné. Il est également question d’engagements d’ArcelorMittal quant à atteindre les 4 à 5 millions de tonnes au bout des 5 premières années de partenariat avec le maintien de tous les ateliers de production. « Que constate-t-on aujourd’hui ? La production est pratiquement à moitié de celle d’avant le partenariat et surtout quelques ateliers ont été définitivement ou presque fermés. En résumé, l’Algérie était dans le peloton de tête en 2001 en production sidérurgique et aspirait à travers ce partenariat à le devenir encore plus dix années après. Elle se retrouve pratiquement la dernière de la classe à causes des desseins mercantiles », argumentent les syndicalistes. Situation financière aléatoire, nullité des dividendes, abandon de nombreuses filières dont celle de l’acier électrique, vente à perte des produits auraient, selon les termes de la correspondances, servi au partenaire étranger à démontrer que le complexe avait besoin d’investissement qu’il veut imposer à la partie algérienne. L’autre dossier dénoncé concerne l’appel aux expatriés qui coûteraient, en termes de salaires et autres prises en charge, excessivement chers pour des responsabilités que les cadres algériens sont en mesure d’assumer. Pour les signataires du document syndical accusateur, après l’incompétence du staff indien, celle du staff français ne laisse planer aucun doute. « Non seulement ces expatriés sont ramenés à Annaba avec à la charge de l’usine leur gîte et leur couvert, le paiement un week-end sur deux d’un séjour en France, y compris le paiement d’une voiture de location, mais il y aussi les salaires. Un expatrié coûte environ 2 millions DA par mois et ne travaille jamais le week-end », est il précisé. C’est dire qu’avec cette violente sortie des syndicalistes, le dossier ArcelorMittal a pris des contours insoupçonnés. Ce qui laisse croire que le bras de fer est déjà engagé et que le 28 mai, date de déclenchement de la grève générale illimitée, s’annonce très chaud. « Ce jour-là, nous aurons d’autres révélations », a affirmé le secrétaire général du syndicat ArcelorMittal pour ponctuer la conférence de presse qu’il a animée hier. A. Djabali

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  • Trois mois et demi après la démission de Moubarak, des dizaines de milliers d’Egyptiens sont de retour place Tahrir, au Caire. Des appels à manifester « pour une seconde révolution » et pour « mettre fin à la corruption politique » ont été lancés. Une partie de la population notamment la jeunesse, est frustrée de la lenteur du processus de démocratisation, en colère contre l’armée qui poursuit des manifestants devant des tribunaux militaires.

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  • Tu as raison, il existe mille moyens pour qu’une révolution échappe à ses acteurs, les travailleurs, les jeunes et les milieux populaires.

    Et d’abord la fin du règne d’un dictateur n’est pas la fin d’un régime et encore moins la fin du système.

    En effet, même quand la personne du dictateur est devenus synonyme d’oppression, celle-ci peut prendre d’autres formes et même la même forme avec d’autres acteurs...

    Les masses populaires sont courageuses pour se battre, se révolter. Il est plus difficile de trouver des travailleurs, des jeunes et ceux qui sont à leurs côtés qui soient capables d’étudier et de travailler à l’avance pour la libération des opprimes.

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