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Comment actualiser aujourd’hui le programme de transition ?

dimanche 28 novembre 2010, par Robert Paris

Le programme de transition, plus de 70 ans après, est resté une base politique des courants issus du trotskysme mais c’est peu dire que de remarquer à quel point ils ont interprété différemment sa signification, certains allant jusqu’à y voir un catalogue de revendications et d’autres un mode d’action en période de luttes allant vers la révolution, alors que, selon nous, il s’agit du programme politique du parti révolutionnaire international, qu’il conviendrait donc d’actualiser. Il s’agit d’un programme d’action cependant comme l’expose Trotsky dans un courrier : "Je vous envoie le projet de programme transitoire. Vous verrez que c’est un document très ample qui englobe toutes les questions qui sont à l’ordre du jour. (...) Je souligne qu’il ne s’agit pas encore du programme de la IV° Internationale. Le texte ne contient ni la partie théorique, c’est-à-dire l’analyse de la société capitaliste et de son stade impérialiste ni le programme de la Révolution socialiste proprement dite. Il s’agit d’un programme d’action pour la période intermédiaire. Il me semble que c’est précisément d’un document pareil que nos sections ont besoin."

Dans "l’Internationale communiste après Lénine", Trotsky écrivait : « Un programme d’action révolutionnaire ne peut être regardé comme un recueil de thèses abstraites, indépendantes de tout ce qui s’est passé durant des années historiques. Certes, un programme ne peut décrire ce qui s’est produit, mais il doit en faire son point de départ et d’appui, il doit embrasser tous ces événements et s’y référer. Il faut qu’à travers toutes ses thèses, le programme permette de comprendre les grands événements de la lutte du prolétariat et les épisodes de la bataille idéologique au sein de l’Internationale communiste. Si cela est vrai pour l’ensemble du programme, cela l’est plus encore pour la partie particulièrement consacrée aux questions de stratégie et de tactique. Il faut ici, selon l’expression de Lénine, enregistrer ce qui est conquis tout comme ce qu’on a laissé échapper, et qui pourra se transformer en ‘conquête’, si l’on comprend la leçon et si on l’assimile bien. L’avant-garde du prolétariat a besoin d’un manuel d’action, et non d’un catalogue de lieux communs »

Il convient d’abord de relire le texte de Trotsky de 1938 en le replaçant dans son contexte historique. Nous sommes à un an de la guerre mondiale qui ne surprendra pas Trotsky puisqu’il l’avait vue venir bien avant. Il a analysé cette guerre comme impérialiste et pas comme une guerre contre le fascisme d’autre part. Il a également analysé le rôle du stalinisme : incapable de défendre l’URSS et capable seulement de s’affoler en se jetant successivement dans les bras de défenseurs impérialistes.

Mais surtout il estime que la perspective est révolutionnaire car la guerre est le produit de la crise systémique et que, comme la première guerre mondiale, elle devrait déboucher sur la révolution prolétarienne.

Il s’agit de donner un drapeau à cette révolution à venir...

Dans "Où va la France", Trotsky décrit la politique révolutionnaire en ces termes :

"En expliquant chaque jour aux masses que le capitalisme bourgeois pourrissant ne laisse pas de place non seulement pour l’amélioration de leur situation, mais même pour le maintien du niveau de misère habituel, en posant ouvertement devant les masses la tâche de la révolution socialiste comme la tâche immédiate de nos jours, en mobilisant les ouvriers pour la prise du pouvoir, en défendant les organisations ouvrières au moyen de la milice - les communistes (ou les socialistes) ne perdent pas, en même temps, une seule occasion pour arracher, chemin faisant, à l’ennemi telle ou telle concession partielle, ou, au moins, pour l’empêcher d’abaisser encore plus le niveau de vie des ouvriers. (...) Déjà une simple grève économique exige d’ordinaire une organisation de combat, en particulier des piquets. Dans les conditions de l’exacerbation actuelle de la lutte des classes, de provocation et de terreur fascistes, une sérieuse organisation de piquets est la condition vitale de tout conflit économique important. […] Etendons ce raisonnement à la grève générale. Nous avons en vue non pas une simple manifestation, ni une grève symbolique d’une heure ou même de 24 heures, mais une opération de combat, avec le but de contraindre l’adversaire à céder. Il n’est pas difficile de comprendre quelle exacerbation terrible de la lutte des classes signifierait la grève générale dans les conditions actuelles ! Les bandes fascistes surgiraient de toutes parts comme des champignons après la pluie et tenteraient de toutes leurs forces d’apporter le trouble, la provocation et la désagrégation dans les rangs grévistes. Comment pourrait-on préserver la grève générale de victimes superflues et même d’un complet écrasement sinon à l’aide de détachements de combat ouvriers sévèrement disciplinés ? La grève générale est une grève partielle généralisée. La milice ouvrière est le piquet de grève généralisé. Seuls des bavards et des fanfarons misérables peuvent dans les conditions actuelles jouer avec l’idée de la grève générale, en se refusant en même temps à un travail opiniâtre pour la création de la milice ouvrière !"

Daniel Guérin écrit dans "Front populaire, révolution manquée" :

"Au lendemain du premier mai, passant aux actes, les ouvriers de l’usine Bréguet, au Havre, avaient occupé les ateliers pour protester contre le licenciement de deux de leurs camarades (...) Latécoère à Toulouse, Bloch à Courbevoie avaient suivi l’exemple. Le mouvement avait fait tâche d’huile. Il avait pris très vite le caractère d’une vague de fond. Le pays que Blum s’apprêtait à gouverner n’était déjà plus celui qui, quelques semaines plus tôt, avait porté le Front populaire au pouvoir. (...) Cette grève générale n’avait pas été ordonnée par les directions syndicales. (...) Elle avait surgi spontanément de la conscience ouvrière (...) Blum expliquera sans ambages : "A ce moment, dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait, on m’espérait comme un sauveur." (...) Le géant populaire avait pris conscience de sa force colossale et hésitait à mettre bas les armes. Au cours de deux réunions successives, les 9 et 11 juin, les délégués des ouvriers métallurgistes, en dépit des efforts conciliateurs de leur direction syndicale, estimèrent insuffisantes les concessions syndicales et décidèrent de poursuivre la grève jusqu’à satisfaction de toutes leurs revendications. Le bruit courut qu’ils allaient sortir en masse des usines et descendre sur la capitale. (...) Le 11 juin au soir, au gymnase Jean-Jaurès, Maurice Thorez avait donné le signal du repli : "Il faut savoir terminer une grève." Au même moment, le gouvernement faisait saisir le journal des trotskystes, "La lutte ouvrière" qui titrait sur la largeur de sa première page : "Dans les usines et la rue, le pouvoir aux ouvriers". (...) L’admirable article de Trotsky, "la révolution française a commencé", paru dans le numéro saisi de la "La lutte ouvrière" ne fut vraiment lu que par un quarteron d’initiés. (...) En juin 1936, nous avons raté le coche de l’Histoire.’expérience de juin 36 avait été pour nous une leçon un peu humiliante, mais salutaire. Le brusque essor des masses nous avait pris au dépourvu. Nous avions été débordés. Malgré des improvisations merveilleuses, dont le mérite revenait à l’instinct de classe, à l’ingéniosité des travailleurs, il avait manqué, à l’heure décisive, l’essentiel : une coordination entre les divers éléments en lutte, une direction d’ensemble de la bataille. Et ce fut pourquoi les organisations traditionnelles, s’étant enfin ressaisies, purent aussi facilement museler la classe. Comment éviter, à l’avenir, de répéter les fautes commises ? Ce que nous avions appris, c’était que les structures essentiellement corporatives de l’organisation syndicale, indispensables en période "normale" pour la défense des intérêts professionnels immédiats des travailleurs, ne suffisaient plus en période de lutte généralisée. D’abord parce qu’en de tels instants le moteur doit être à la base (...) ensuite parce que les cloisonnements corporatistes deviennent, dans une situation révolutionnaire, autant d’entraves (...) Les comités locaux pourraient jouer un rôle infiniment plus important (...) De même que les entreprises enverraient des délégués à chaque comité local, à leur tour les comités locaux éliraient des délégués à un Conseil central des délégués ouvriers de la région parisienne."

Rappelons en quels termes Trotsky définissait, dans "Le programme de transition", le rôle des révolutionnaires :

"’- orienter de façon critique à chaque nouvelle étape et lancer les mots d’ordre qui appuient la tendance des ouvriers à une politique indépendante, approfondissent le caractère de classe de cette politique, détruisent les illusions réformistes et pacifiques, renforcent la liaison de l’avant-garde avec les masses et préparent la prise révolutionnaire du pouvoir."

"- notre époque (banqueroute et désagrégation des vieux partis bourgeois, faillite de la démocratie, montée du fascisme, aspiration croissante des travailleurs à une politique plus active et plus offensive). C’est pourquoi chacune de nos revendications transitoires doit conduire à une seule et même conclusion politique : les ouvriers doivent rompre avec tous les partis traditionnels de la bourgeoisie pour établir, en commun avec les paysans, leur propre pouvoir."

"Les syndicats, même les plus puissants, n’embrassent pas plus de 20 à 25 % de la classe ouvrière et, d’ailleurs, ses couches les plus qualifiées et les mieux payées. La majorité la plus opprimée de la classe ouvrière n’est entraînée dans la lutte qu’épisodiquement, dans les périodes d’essor exceptionnel du mouvement ouvrier. A ces moments là, il est nécessaire de créer des organisations ad hoc, qui embrassent toute la masse en lutte : les COMITÉS DE GRÈVE, les COMITÉS D’USINES, et, enfin, les SOVIETS. En tant qu’organisation des couches supérieures du prolétariat, les syndicats, comme en témoigne toute l’expérience historique, y compris l’expérience toute fraîche des syndicats anarcho-syndicalistes d’Espagne, développent de puissantes tendances à la conciliation avec le régime démocratique bourgeois. Dans les périodes de luttes de classes aiguës, les appareils dirigeants des syndicats s’efforcent de se rendre maîtres du mouvement des masses pour le neutraliser. Cela se produit déjà lors de simples grèves, surtout lors des grèves de masse avec occupation des usines, qui ébranlent les principes de la propriété bourgeoise. En temps de guerre ou de révolution, quand la situation de la bourgeoisie devient particulièrement difficile, les dirigeants syndicaux deviennent ordinairement des ministres bourgeois.

C’est pourquoi les sections de la IV° Internationale doivent constamment s’efforcer, non seulement de renouveler l’appareil des syndicats, en proposant hardiment et résolument dans les moments critiques de nouveaux leaders prêts à la lutte à la place des fonctionnaires routiniers et des carriéristes, mais encore de créer, dans tous les cas où c’est possible, des organisations de combat autonomes qui répondent mieux aux tâches de la lutte des masses contre la société bourgeoise, sans même s’arrêter, si c’est nécessaire, devant une rupture ouverte avec l’appareil conservateur des syndicats. S’il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sectaires, il n’est pas moins criminel de tolérer passivement la subordination du mouvement révolutionnaire des masses au contrôle de cliques bureaucratiques ouvertement réactionnaires ou conservatrices masquées ("progressistes"). Le syndicat n’est pas une fin en soi, mais seulement un des moyens dans la marche à la révolution prolétarienne.

Les comités d’usine

Le mouvement ouvrier de l’époque de transition n’a pas un caractère régulier et égal, mais fiévreux et explosif. Les mots d’ordre, de même que les formes d’organisation, doivent être subordonnés à ce caractère du mouvement. Rejetant la routine comme la peste, la direction doit prêter attentivement l’oreille à l’initiative des masses elles-mêmes.

Les grèves avec occupation des usines, une des plus récentes manifestations de cette initiative, sortent des limites du régime capitaliste "normal". Indépendamment des revendications des grévistes, l’occupation temporaire des entreprises porte un coup à l’idole de la propriété capitaliste. Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l’usine : le capitalisme ou les ouvriers.

Si la grève avec occupation soulève cette question épisodiquement, le COMITÉ D’USINE donne à cette même question une expression organisée. Élu par tous les ouvriers et employés de l’entreprise, le Comité d’usine crée d’un coup un contrepoids à la volonté de l’administration.

A la critique que les réformistes font des patrons de l’ancien type, ceux qu’on appelle les "patrons de droit divin", du genre de Ford, en face des "bons" exploiteurs "démocratiques", nous opposons le mot d’ordre des comités d’usine comme centres de lutte contre les uns et les autres.

Les bureaucrates des syndicats s’opposeront, en règle générale, à la création de comités d’usine, de même qu’ils s’opposeront à tout pas hardi dans la voie de la mobilisation des masses. Il sera, cependant, d’autant plus facile de briser leur opposition que le mouvement aura plus d’ampleur. Là où les ouvriers de l’entreprise, dans les périodes "calmes", appartiennent déjà tous aux syndicats (closed shop), le comité coïncidera formellement avec l’organe du syndicat, mais il en renouvellera la composition et en élargira les fonctions. Cependant, la principale signification des comités est de devenir des états-majors de combat pour les couches ouvrières que le syndicat n’est, en général, pas capable d’atteindre. C’est d’ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués à la révolution.

Dès que le comité fait son apparition, il s’établit en fait une DUALITÉ DE POUVOIR dans l’usine. Par son essence même, cette dualité de pouvoir est quelque chose de transitoire, car elle renferme en elle-même deux régimes inconciliables : le régime capitaliste et le régime prolétarien. L’importance principale des comités d’usine consiste précisément en ce qu’ils ouvrent, sinon une période directement révolutionnaire, du moins une période pré-révolutionnaire, entre le régime bourgeois et le régime prolétarien. Que la propagande pour les comités d’usine ne soit ni prématurée ni artificielle, c’est ce que démontrent amplement les vagues d’occupations d’usines qui ont déferlé sur un certain nombre de pays. De nouvelles vagues de ce genre sont inévitables dans un prochain avenir. Il est nécessaire d’ouvrir à temps une campagne en faveur des comités d’usine pour ne pas se trouver pris à l’improviste."

Mais, loin de s’en tenir au mode d’organisation et aux perspectives des luttes ouvrières, Trotsky donne comme but au prolétariat d’ouvrir des perspectives à la société humaine face à la marche à la guerre et au fascisme montant, en faisant en sorte que le prolétariat prenne la tête de toutes les couches petites-bourgeoises...

"Les paysans (fermiers) représentent une autre classe : c’est la petite-bourgeoisie du village. La petite-bourgeoisie se compose de couches diverses, depuis les semi-prolétaires jusqu’aux exploiteurs. C’est pourquoi la tâche politique du prolétariat indutriel consiste à faire pénétrer la lutte des classes au village : c’est seulement ainsi qu’il pourra séparer ses alliés de ses ennemis.

Les particularités du développement national de chaque pays trouvent leur expression la plus aiguë dans la situation des paysans et partiellement de la petite-bourgeoisie citadine (artisans et commerçants), car ces classes, pour nombreux que soient ceux qui y appartiennent, représentent au fond des survivances de formes pré-capitalistes de production. Les sections de la IV° Internationale doivent, sous la forme la plus concrète possible, élaborer des programmes de revendications transitoires pour les paysans (fermiers) et la petite-bourgeoisie citadine, correspondant aux conditions de chaque pays. Les ouvriers avancés doivent apprendre à donner des réponses claires et concrètes aux questions de leurs futurs alliés.

Tant que le paysan reste un petit producteur "indépendant", il a besoin de crédit à bon marché, de prix accessibles pour les machines agricoles et les engrais, de conditions favorables de transport et d’une organisation honnête d’écoulement des produits agricoles. Cependant, les banques, les trusts, les négociants pillent le paysan de tous côtés. Seuls, les paysans eux-mêmes peuvent réprimer ce pillage, avec l’aide des ouvriers. Il est nécessaire qu’entrent en scène des COMITÉS DE PETITS FERMIERS qui, en commun avec les comités ouvriers et les comités d’employés de banque, doivent prendre en main le contrôle des opérations de transport, de crédit et de commerce qui intéressent l’agriculture.(...) L’alliance que le prolétariat propose, s’adresse, non pas aux "classes moyennes" en général, mais aux couches exploitées de la ville et du village, contre tous les exploiteurs, y compris les exploiteurs "moyens""

Une phrase a suscité et suscite encore de nombreux commentaires en tous sens :

"La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat. (...) Tout dépend du prolétariat, c’est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire. La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. "

Chaque groupe politique y a trouvé sa justification.

Encore faut-il savoir ce que Trotsky entendait par crise historique de la direction du prolétariat".

C’est ce qu’il explique au paragraphe suivant :

"Le prolétariat espagnol a fait, depuis avril 1931, une série de tentatives héroïques pour prendre dans ses mains le pouvoir et la direction des destinées de la société. Cependant, ses propres partis - social-démocrate, stalinien, anarchiste et POUM, chacun à sa manière - ont joué le rôle de frein et ont ainsi préparé le triomphe de Franco.

En France, la puissante vague de grèves avec occupation des usines, particulièrement en juin 1936, a bien montré que le prolétariat était complètement prêt à renverser le système capitaliste. Cependant les organisations dirigeantes, socialistes, staliniennes et syndicalistes, ont réussi, sous l’étiquette du Front populaire, à canaliser et à arrêter, au moins momentanément, le torrent révolutionnaire.

La vague sans précédent de grèves avec occupation des usines et la croissance prodigieusement rapide des syndicats industriels (CIO) aux États-Unis sont l’expression la plus indiscutable de l’aspiration des ouvriers américains à s’élever au niveau des tâches que l’histoire leur a assignées. Cependant, ici aussi, les organisations dirigeantes, y compris le CIO nouvellement créé, font tout ce qu’elles peuvent pour contenir et paralyser l’offensive révolutionnaire des masses.

Le passage définitif de l’Internationale communiste du côté de l’ordre bourgeois, son rôle cyniquement contre-révolutionnaire dans le monde entier, particulièrement en Espagne, en France, aux États-Unis et dans les autres pays "démocratiques", ont créé d’extraordinaires difficultés supplémentaires au prolétariat mondial. Sous le signe de la révolution d’Octobre, la politique conciliatrice des "Fronts populaires" voue la classe ouvrière à l’impuissance et fraie la voie au fascisme."

Ce qu’il entend par une direction révolutionnaire du prolétariat, il l’expose dans ce même texte :

"Dans une société fondée sur l’exploitation, la morale suprême est la morale de la révolution socialiste. Bons sont les méthodes et moyens qui élèvent la conscience de classe des ouvriers, leur confiance dans leurs propres forces, leurs dispositions à l’abnégation dans la lutte. Inadmissibles sont les méthodes qui inspirent aux opprimés la crainte et la docilité devant les oppresseurs, étouffent l’esprit de protestation et de révolte, ou substituent à la volonté des masses la volonté des chefs, à la persuasion la contrainte, à l’analyse de la réalité, la démagogie et la falsification. Voilà pourquoi la social-démocratie, qui a prostitué le marxisme, tout comme le stalinisme, antithèse du bolchevisme, sont les ennemis mortels de la révolution prolétarienne et de sa morale.

Regarder la réalité en face ; ne pas chercher la ligne de moindre résistance ; appeler les choses par leur nom ; dire la vérité aux masses, quelque amère qu’elle soit ; ne pas craindre les obstacles ; être rigoureux dans les petites choses comme dans les grandes ; oser, quand vient l’heure de l’action"

De 1938 à 1940 (date de son assassinat par Staline), Trotsky sait parfaitement que le monde va à la guerre mondiale et que les révolutionnaires auront d’abord à vivre cette guerre avant d’espérer renverser le capitalisme. Il l’expose dans le Manifeste d’alarme de la quatrième internationale.

Il expose notamment quelles conséquences cela a par rapport aux syndicats :

"Les Syndicats et la Guerre

Tandis que les magnats du capitalisme de monopole sont au-dessus des organes officiels du pouvoir d’Etat et les contrôlent de leur hauteur, les dirigeants syndicaux opportunistes courent après le marchepied du pouvoir d’Etat et constituent pour lui un soutien dans les masses populaires. Il est impossible de réaliser cette sale besogne tant qu’il existe une démocratie à l’intérieur des syndicats. Le régime intérieur des syndicats, suivant le modèle du régime des Etats bourgeois, devient de plus en plus autoritaire. En temps de guerre, la bureaucratie syndicale devient définitivement la police militaire de l’état-major général de l’armée dans la classe ouvrière.

Mais aucun zèle ne la sauvera. La guerre apporte mort et destruction aux syndicats réformistes actuels. Ceux des syndicalistes qui sont encore jeunes sont mobilisés pour le massacre. Ils sont remplacés par des jeunes, des femmes et des vieux, c’est‑à-dire les moins capables de résister. Tous les pays sortiront de la guerre tellement ruinés que le niveau de vie des ouvriers sera rejeté en arrière d’une centaine d’années. Les syndicats réformistes ne sont possibles que sous le régime de la démocratie bourgeoise. Mais la première vaincue de cette guerre sera cette démocratie profondément corrompue. Dans sa chute définitive, elle entraînera avec elle toutes les organisations sur lesquelles elle s’était appuyée. Il n’y aura pas de place pour des syndicats réformistes. La réaction capitaliste va les détruire impitoyablement. Il faut tout de suite avertir les ouvriers de cette perspective et suffisamment fort pour que tout le monde l’entende.

Une époque nouvelle exige des méthodes nouvelles. Des méthodes nouvelles exigent des dirigeants nouveaux. Il n’est possible de sauver les syndicats que d’une seule manière : en les transformant en des organisations de combat qui se fixeront pour but la victoire sur l’anarchie capitaliste et le banditisme impérialiste. Les syndicats joueront un rôle important dans la construction de l’économie socialiste, mais la condition préliminaire pour cela est le renversement de la classe capitaliste et la nationalisation des moyens de production. Les syndicats ne peuvent éviter d’être ensevelis sous les ruines de la guerre que s’ils prennent la route de la révolution socialiste."

Il y expose à nouveau la question de la direction révolutionnaire :

"Le Problème de la Direction

Reste la question de la direction. Est‑ce que la révolution ne va pas être trahie cette fois aussi dans la mesure où il y a deux Internationales au service de l’impérialisme alors que les éléments authentiquement révolutionnaires constituent une petite minorité ? En d’autres termes, allons‑nous réussir à préparer à temps un parti capable de diriger la révolution prolétarienne ? Pour répondre correctement à cette question, il faut bien la poser. Naturellement, tel ou tel soulèvement peut et même doit se terminer par une défaite due à l’absence de maturité de la direction révolutionnaire. Mais il ne s’agit pas d’un soulèvement unique. Il s’agit d’une époque révolutionnaire entière.

Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour des longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. C’est là‑dessus que doit se fonder un jeune parti révolutionnaire. L’histoire lui donnera suffisamment d’occasions et de possibilités de s’éprouver lui-même, d’accumuler de l’expérience et de mûrir. Plus vite les rangs de l’avant-garde fusionneront, plus l’époque des convulsions sanglantes sera raccourcie, moins notre planète aura à supporter de destructions. Mais le grand problème historique ne sera en aucun cas résolu jusqu’à ce qu’un parti révolutionnaire prenne la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il faut faire le travail d’éduquer et d’organiser l’avant‑garde prolétarienne avec une énergie décu­plée. C’est précisément en cela que réside la tâche de la IV° Internationale.

La plus grosse erreur est commise par ceux qui, cherchant à justifier des conclusions pessimistes, font simplement référence aux tristes conséquences de la dernière guerre. En premier lieu, la dernière guerre a donné naissance à la révolution d’Octobre sur les leçons de laquelle vit le mouvement ouvrier du monde entier. En second lieu, les conditions de la guerre actuelle diffèrent profondément des conditions de 1914. La position économique des Etats impérialistes, y compris les Etats‑Unis, est infiniment pire aujourd’hui et le pouvoir de destruction de la guerre infiniment plus grand que ce n’était le cas il y a un quart de siècle. Il y a donc assez de raisons pour attendre cette fois une réaction bien plus rapide et bien plus décisive de la part des l’armée.

L’expérience de la première guerre n’est pas sans avoir profondément affecté les masses. La II° Internationale a tiré sa force des Illusions démocratiques et pacifistes presque intactes des masses. Les ouvriers espéraient sérieusement que la guerre de 1914 serait la dernière des guerres. Les soldats se sont fait tuer pour épargner à leurs enfants un nouveau massacre. Ce n’est qu’à cause de cet espoir que les hommes ont pu supporter la guerre pendant plus de quatre années. Aujourd’hui, il ne reste presque rien des illusions démocratiques et pacifistes. Les peuples souffrent de la guerre actuelle sans plus y croire, sans en attendre plus que de nouvelles chaînes. Cela s’applique aussi aux Etats totalitaires. La vieille génération ouvrière, qui a porté sur ses épaules le fardeau de la première guerre impérialiste et oublié ses leçons, est loin encore d’être éliminée de l’arène. La génération suivante, qui a fait ses classes pendant la dernière guerre, entend encore résonner dans ses oreilles les faux mots d’ordre de patriotisme et de pacifisme. L’inestimable expérience politique de ces couches qui sont maintenant écrasées par le poids de la machine de guerre se révèlera dans toute sa force quand la guerre obligera les masses laborieuses à se prononcer ouvertement contre leurs gouvernements."

suite à venir...

La discussion menée par Trotsky sur le programme de transition

Comment se poser aujourd’hui la question du programme ?

Il convient tout d’abord de caractériser ce qui n’est pas selon nous construire une direction révolutionnaire :

- se cacher derrière les sentiments, réels ou prétendus, des masses pour ne pas dire telle ou telle vérité que l’on est capable de dire à usage interne, par exemple sur l’impérialisme, sur la crise, sur les syndicats ou sur la situation politique et sociale : appeler un chat un chat est la seule attitude révolutionnaire.
- faire des calculs centrés sur les intérêts du groupe et pas sur les intérêts, ceux qui sont historiques et ceux du moment, du prolétariat
- mettre en avant des tactiques au lieu de débuter par une analyse de la situation, puis des points de vus stratégiques.
- mettre en avant la situation dans le pays où milite le groupe plutôt que la situation mondiale sous le prétexte qu’on la connait moins bien.
- se fonder sur un prétendu réalisme du type "la situation n’est pas révolutionnaire", "les gens n’en sont pas là", "on est trop petits"...
- se refuser à démolir les illusions des masses sur l’Etat bourgeois, sur sa police, son armée, sa justice, ses élections, son appareil politique et syndical...

Le courage politique est la première des nécessités pour tous ceux qui aspirent à reconstituer une direction révolutionnaire...

Tout d’abord, tâcher d’avoir une analyse juste - la discuter publiquement - de la situation internationale du capitalisme et de la situation internationale du prolétariat.

Ensuite chercher une perspective allant dans le sens de la prise du pouvoir par le prolétariat en n’oubliant jamais que rien ne peut remplacer l’organisation de masse du prolétariat - même pas le parti - et encore moins les syndicats.

Dans les luttes, la stratégie est fondée sur l’objectif : permettre aux masses de s’organiser et de décider elles-mêmes.

Trotsky écrivait : Les réformistes et plus encore les staliniens craignent les radicaux. L’appareil du front unique joue tout à fait consciemment le rôle qui consiste à désorganiser systématiquement les mouvements spontanés des masses. Et les “ gauchistes ” ne font que protéger cet appareil de la colère des masses. On ne peut sortir de cette situation que si l’on aide les masses en lutte, et, dans le processus même de la lutte, à créer un appareil nouveau qui réponde aux nécessités de l’heure. C’est précisément en cela que réside la fonction des comités d’action.

Trotsky précise : "Le mot d’ordre de comités ne peut être abordé que par une véritable organisation révolutionnaire, absolument dévouée aux masses, à leur cause, à leur lutte. Les ouvriers français viennent de montrer de nouveau qu’ils sont dignes de leur réputation historique. Il faut leur faire confiance. Les soviets sont toujours nés des grèves. La grève de masse est l’élément naturel de la révolution prolétarienne. D’atelier en atelier, d’usine en usine, de quartier en quartier, de ville en ville, les comités d’action doivent établir entre eux une liaison étroite, se réunir en conférences par villes, par branches de production, par arrondissements, afin de couronner le tout par un congrès de tous les comités d’action de France."


"Avant tout, qu’est‑ce qui caractérise un parti prolétarien ? Personne n’est obligé de militer dans un parti révolutionnaire, mais, s’il le fait, il prend son parti au sérieux. Quand on ose appeler le peuple à un changement révolutionnaire de société, on porte une énorme responsabilité qu’il faut prendre très au sérieux. Et qu’est-ce que notre théorie, sinon, simplement l’outil de notre action ? Cet outil, c’est la théorie, marxiste, parce que, jusqu’à présent, nous n’en avons pas trouvé de meilleur. Un ouvrier ne se livre à aucune fantaisie avec ses outils : si ce sont les meilleurs outils qu’il puisse avoir, il en prend grand soin ; il ne les abandonne pas et n’exige pas des outils fantaisistes, qui n’existent pas."

Trotsky dans "Réponse à des questions concernant les Etats Unis" (1940)


« Ce qui caractérise toute révolution, c’est que la conscience des masses évolue vite : des couches sociales toujours nouvelles acquièrent de l’expérience, passent au crible leurs opinions de la veille, les rejettent pour en adopter d’autres, écartent les vieux chefs et en prennent de nouveaux, vont de l’avant, et ainsi de suite.

Les organisations démocratiques qui reposent sur le lourd appareil du suffrage universel doivent forcément, aux époques révolutionnaires, retarder sur l’évolution progressive de la conscience politique des masses. Il en va tout différemment des soviets. Ils s’appuient directement sur des groupements organiques, comme l’usine, l’atelier, la commune, le régiment, etc.

(…) Le délégué du Conseil municipal ou du zemstvo s’appuie sur la masse inorganique des électeurs qui, pour un an, lui donne pleins pouvoirs et puis se désagrège. Les électeurs du soviet, au contraire, restent toujours unis entre eux par les conditions mêmes de leur travail et de leur existence, et ils ont toujours l’œil sur leur délégué ; à chaque instant, ils peuvent l’admonester, lui demander des comptes, le révoquer ou le remplacer par une autre. »

Léon Trotsky

Dans « L’avènement du bolchevisme »


"Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant‑garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant‑garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non‑communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste."

Lénine dans "Le matérialisme militant"


"Qu’est-ce qui cimente la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat ? qu’est-ce qui la contrôle ? Qu’est-ce qui l’étaye ? C’est, d’abord, la conscience de l’avant-garde prolétarienne et son dévouement à la révolution, sa fermeté, son esprit de sacrifice, son héroïsme. C’est, ensuite, son aptitude à se lier, à se rapprocher et, si vous voulez, à se fondre jusqu’à un certain point avec la masse la plus large des travailleurs, au premier chef avec la masse prolétarienne, mais aussi la masse des travailleurs non prolétarienne. Troisièmement, c’est la justesse de la direction politique réalisée par cette avant-garde, la justesse de sa stratégie et de sa tactique politiques, à condition que les plus grandes masses se convainquent de cette justesse par leur propre expérience. A défaut de ces conditions, dans un parti révolutionnaire réellement capable d’être le parti de la classe d’avant-garde appelée à renverser la bourgeoisie et à transformer la société, la discipline est irréalisable. Ces conditions faisant défaut, toute tentative de créer cette discipline se réduit inéluctablement à des phrases creuses, à des mots, à des simagrées."

Lénine dans "La maladie infantile du communisme"

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